‹ Histoire d'un pauvre musicienChapitre 2 sur 11 · De 16Î7 à 1697; puis de 1744 à · texte numérisé non relu

De 16Î7 à 1697; puis de 1744 à

d'avoir une humble retraite pour y finir tranquillement ses jours sur le penchant du Schlossberg, à l'ombre de la cathédrale, près des verts sapins.

Au siècle dernier, là vivait un vieux luthier nommé Wagner, dont le sort était intéressant.

Désireux de se distinguer dans sa profession, il avait, au temps de sa jeunesse, entrepris un voyage dont il devait rapporter plus d'une sérieuse leçon. Le sac sur l'épaule, le bâton de houx à la main, ainsi qu'un simple fiandwerksbursch, il avait été de ville en ville jusqu'à Crémone pour y étudier le travail des Amati et de Stradivarius, ces illustres maîtres dans l'art de fabriquer les violons. Il avait connu le plus célèbre des Guarnerio ; il l'avait vu, non sans un serrement de cœur, réduit à la misère, enfermé dans une prison, luttant cependant contre l'infortune, et essayant encore de façonner quelques-uns de ses harmonieux instruments avec les grossiers matériaux que la fille du concierge lui apportait par pitié. De là, Wagner allait dans le Tyrol, chercher la tradition de Steiner, J'un des disciples les plus distingués de Nicolas Amati.

Steiner n'était plus. Il avait rencontré une de ces femmes du monde qui, par une grâce singulière, éblouissent l'imagination de l'humble artiste, qui, par une apparence de sympathie, émeuvent sans s'émouvoir elles-mêmes, les cœurs candides, et par une nonchalante imprudence, ou par un jeu

cruel de coquetterie, éveillent des espérances qu'elles ne partageront jamais, et qu'elles briseront avec un superbe dédain.

Steîner aima, et lorsqu'il reconnut le néant de son rêve, il en devint fou , il en mourut. Mais son élève, Egide Klotz, continua son œuvre dans le Tyrol, et le fils de cet élève fonda, à Mittenwald, un établissement de luthier qui acquit un grand renom. Pour mieux connaître divers procédés de fabrication, Wagner s'enrôla parmi les ouvriers de Klotz, puis il alla visiter encore, à Nancy, l'habile Médard, qui avait fait son apprentîssag'e sous les yeux de Stradivarius, puis enfin il rentra à Fribourg, ayant beaucoup vu, beaucoup réfléchi, bien résolu d'être, s'il le pouvait, laborieux comme Klotz, de ne point se laisser entraîner au désordre comme Guarnerio, et de ne p^ se livrer, comme Steiner, à un fatal amour.

Il loua une boutique dans la Salzgasse, et ne tarda pas à se faire remarquer de ses voisins par son assiduité au travail, et à mériter, par sa bonne conduite, l'estime du syndic de sa corporation.

Il eut le bonheur de réussir dans ses premiers essais. L'un des seigneurs du Brisgau, le comte de Hochfeld, pour qui il avait fait un très-joli violon, le recommanda dans les assemblées de la noblesse, et la femme d'un des conseillers municipaux,

Mme Flitter, dont il avait habilement réparé la guitare, le prôna dans la bourgeoisie.

Il épousa une honnête ouvrière, orpheline, sans fortune, qui concentra sur lui toutes ses facultés d'affection. Dans la douce vie qu'elle lui fit par ses soins et sa tendresse, il travailla avec plus d'ardeur. Il aimait son métier, et quelquefois en parlait avec un naïf enthousiasme. « Non, disait-il en contemplant ses violons, ce que je fais, ce n'est pas une œuvre manuelle, c'est une création, c'est une magie. Dans ces légers morceaux de bois réunis l'un à l'autre, je mets une âme; dans ces crins, je mets une voix. Sous l'archet du musicien, l'âme endormie s'éveille, la voix soupire, pleure, chante, s'exalte comme une voix humaine. »

Et c'était plaisir de le voir alors tailler un manche, arrondir une éclisse, polir une table d'harmonie, et il chantait en ajustant sur le chevalet les cordes sonores comme si déjà il les entendait vibrer.

Malheureusement il ne put se contenter de sa satisfaction jpurnalière. Il aspirait à s'illustrer par quelque production extraordinaire. Il aurait voulu se montrer supérieur aux célèbres artistes de Crémone. Mais sachant bien qu'il ne parviendrait point à surpasser dans leur science spéciale ces maîtres que jusqu'à présent, personne encore n'a surpassés, il songeait à s'acquérir une autre gloire par une nouvelle invention.

Après de longues études, il en vint à une idée qui le charma. Aussitôt il se mit à l'œuvre tout seul, ne voulant confier à personne son projet. Il assembla lui-même les divers matériaux dont il avait besoin, les prépara mystérieusement, fit une première ébauche, puis une seconde, puis détruisit ce qu'il avait fait et recommença. Il employait à cette entreprise toutes ses journées. Il en rêvait la nuit.

Enfin il produisit un instrument élégant, plus large que le violon, plus léger que la harpe, plus sonore que la guitare, il lui donnait le nom de harpo-lyre, et dans sa candeur d'artiste, croyait afvoir fait une découverte qui obtiendrait un éclatant succès.

Les amateurs auxquels il présenta cet instrument, ne s'en montrèrent point enthousiastes comme il l'avait espéré. Les uns le regardèrent avec une froide curiosité, d'autres en critiquèrent la forme, d'autres les vibrations.

Wagner reprit sa harpo-lyre , la modifia selon certaines observations dont il reconnaissait la justesse, et l'ayant emballée soigneusement, il la transporta à Strasbourg, à Francfort, à Leipzig, à Vienne, pour la soumettre à l'appréciation des sociétés musicales les plus renommées.

A Vienne, il eut Phonneur, un soir, de l'exhiber et de la faire résonner dans le vieux Burg, devant

Marie-Thérèse, qui, au milieu des grands événements de son règne, toute sa vie aima et protégea les arts.

Wagner fut invité à lui expliquer le mécanisme de son instrument. L'auguste impératrice lui en fit réloge, et en le remerciant avec une grâce touchante de sa complaisance, lui remit une tabatière d'or.

Mais déjà l'honnête luthier était forcé de reconnaître qu'il ne devait ce témoignage de distinction . qu'à une généreuse bonté, et non point à son propre mérite, car son instrument était condamné par les juges les plus compétents comme une œuvre bizarre et totalement inutile.

Il revint de son voyage avec une amère tristesse, la tristesse de l'artiste qui, s'étant passionné pour une idée, s'aperçoit qu'il s'est trompé, et dans sa déception, en vient à douter de tout ce qui faisait sa force, de son enthousiasme, de son espoir, de ses facultés.

Si confiant encore naguère, si découragé maintenant, il entrait dans la phase fatale où l'on dirait que les dieux ennemis, découvrant tout à coup un homme heureux, frappent sur lui sans pitié, comme pour le punir d'avoir longtemps échappé à leurs rigueurs.

Dès le jour où il s'était occupé de sa harpo-lyre, il avait négligé ses clients. Par son voyage en Allemagne, il semblait les avoir abandonnés entière-

ment. A son retour à Pribourg, il ne lui fut pas difficile de remarquer qu'on n'avait plus à son égard les mêmes sentiments qu'autrefois. Il était fier. Il s'éloigna de ceux qui semblaient s'éloigner de lui, et ne répondit que par un froid silence à ceux qui osaient lui adresser quelques observations. Les uns se plaignirent de son orgueil, d'autres dirent que sa sotie invention lui avait troublé la raison. Le pauvre Wagner ne pensait pas à se défendre. Quelque temps après son retour, sa, femme était tombée gravement malade. Il la soignait, et ne pouvait avoir un autre souci. Elle mourut, lui laissant un fils en bas âge d'un caractère doux et dpcile, mais d'une constitution- un peu délicate.

Cette mort l'attéra. Sa femme avait été sa joie de chaque jour, son refuge dans toutes ses peines, son unique amour. La douleur qu'il ressentit de cette perte engendra ou développa en lui une sorte de maladie nerveuse qui exigeait de perpétuels ménagements. Il avait des transports et des ébullitions de sang au cerveau, surtout quand il s'absorbTiit dans ses pensées de deuil, ou s'appliquait à une tâche un peu difficile. Sa vue alors se troublait. 11 vacillait comme un homme ivre, et pour nej)as tomber, il cherchait machinalement un appui.

Le médecin lui prescrivit le repos le plus absolu,

et lui enjoignit en même temps de se distraire tant qu'il pourrait. Il se soumit non sans peine à cette ordonnance, car il avait Tamour du travail. Mais il voulait vivre pour son enfant, pour son Franz que sa pauvre Louise avait tant aimé, et qu'elle serrait si tendrement sur son cœur à sa dernière heure, en priant et en pleurant.

Il vendit à un jeune luthier son atelier de la Salzgasse, et se retira au delà des remparts, dans une petite maison près de la Dreisam. Une bonne vieille femme venait là, le matin, faire son ménage, préparer son dtner. Le reste du jour, il était seul avec son fils. En lui seul il voulait trouver son repos, en lui seul sa consolation e^son espoir.

Pour ne point s'en séparer, il faisait près de lui l'office de maître d'école, il lui apprenait à lire et à écrire. Il s'entretenait amicalement avec lui, et sortait avec lui.

C'était une chose touchante de voir le vieux luthier, affaibli par son chagrin et par sa maladie, cheminer pas à pas, la main droite posée sur l'épaule du blond enfant qui mesurait docilement sa marche sur celle de son père, et paraissait tout fier de lui servir de guide et d'appui.

Les gens qui l'avaient connu autrefois si jeune et si actif le regardaient avec intérêt, et quelquesuns auraient volontiers causé avec lui. Mais il avait dans le cœur des regrets et des rêves qu'il ne vou-

lait communiquer à personne, et il ne se souciait point d'engager une banale conversation. Sans misanthropie, mais très-fermement, il s'était retiré de la vie du monda. Uamertume qu'il avait ressentie dans ses diverses déceptions s'était eflfacée dans les profondeurs de son deuil, comme un nuage isolé disparait dans les voiles de la nuit. Envers ceux qui avaient trompé son attente, qui l'avaient affligé à son retour d'Allemagne par leur abandon ou leurs railleries, il ne gardait aucun ressentiment. Mais il ne gardait également aucun désir de retrouver en eux un témoignage de sympathie. Il n'aimait que son fils. Tout le reste lui était indifférent.

Dans les beaux soirs d'été, il se plaisait à gravir les sentiers de la colline jusqu'à un plateau d'où Ton découvrait un grand espace* Là, il s'asseyait sous les rameaux embaumés d'un acacia, et il disait à Franz :

— Toi qui as les bons yeux lumineux de ta mère, dis-moi donc ce que tu remarques devant nous et autour de nous.

Franz alors lui décrivait, avec une enfantine admiration, dans un naïf langage, les villages de la plaine, à demi cachés sous les arbres fruitiers, les champs de blé ondoyants comme les eaux d'un lac au souffle du vent; le Rhin, qu'il apercevait comme un ruban blanc entre les prés verts , et plus

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loin les cimes des Vosges, avec leur ceinture ae nuages.

Wagner Thabituait ainsi à observer les scènes de la nature, et revoyait par les jeux de cet enfant ce qu'il ne pouvait plus guère voir lui-même. Souvent les divers points que Franz lui signalait réveillaient en lui de longs souvenirs.

— Ah 1 disait-il, ce beau fleuve du Rhin, dans ma jeunesse, j'en ai suivi le cours jusqu'à Cologne, et je ne pouvais me lasser de l'admirer. Ces montagnes des Vosges, je les ai parcourues avec mon excellent père, qui avait été employé dans une manufacture, et les connaissait bien.

A l'un de leurs sommets s'élève le couvent de Sainte-Odile, dont je t'ai raconté la légende ; au milieu de leurs grands bois de sapins, s'élèvent d'anciens châteaux avec des tours gigantesques et des chapelles; dans leurs vallons étroits, des villages de mineurs, des fabriques de toutes sortes. Y a-t-il dans le monde rien de pareil, tant de traditions religieuses en un si court espace, tant d'illustrations nobiliaires dans des forêts d'un aspect si sauvage, et tant d'œuvres industrielles au sein d'une si poétique nature? Cette magnifique plaine qui se déroule entre les flots du Rhin et la chaîne des Vosges, ces vignes fécondes, ces champs de houblon et de froment, ces actives bourgades, ces villes superbes dont tu pourrais d'ici, avec une lu-

nette, distinguer les hauts clochers, appartiennent à l'Alsace, la riche, l'intelligente, l'hospitalière Alsace, le plus attrayant, le meilleur pays.... Non, le meilleur, c'est notre Brisgau. Quand tu seras grand, tu voyageras aussi, mon cher Franz, tu sauras le plaisir qu'on éprouve à voir des lieux nouveaux et à trouver une main amie dans une contrée étrangère, et après tu reconnaîtras qu'il n'y a rien de plus doux ni de plus fort que les liens de la terre natale. Au pied de cette colline est la maison où tu es né; devant nous l'église dont les vieilles cloches ont sonné pour ton baptême et par-là bas le Gouesacker^ le champ de Dieu, où repose ta sainte mère, où j'irai reposer près d'elle.

Ainsi parlait le père, et l'enfant l'écoutait et son cœur s'ouvrait à de tendres émotions.

L*honnéte luthier donnait encore à son fils d'autres enseignements. Il avait remarqué en lui un goût particulier, un goût inné pour la musique. Il se réjouissait de ses dispositions; il cherchait à les développer par ses conseils et ses eDcouragements, et comme la pensée de l'homme, si détachée qu'elle soit des espérances qui l'ont abusée, en conçoit encore aisément de nouvelles, il rêvait pour son fils la gloire que lui-même n'avait pu obtenir.

A cette époque, l'Allemagne étail tout occupée d'un petit bonhomme qui, à quatre ans, comprenait d^à très-nettement la musique, qui, à six ans,

faisait sans difficulté sa partie de violon dans une symphonie et composait des concertos. Les journaux racontaient comment il allait de ville en ville avec son père et sa sœur, invité de tous^côtés par les grands seigneurs, les prélats, les princes régnants, et comment il émerveillait tout le monde par son talent et sa simplicité. Il était si gentil et si mignon qu'on le mettait debout sur une table pour le mieux voir.

Un jour qu'il entrait dans le salon du palais impérial à Vienne, son pied glissa sur le parquet. Une jolie petite fille aux joues roses, aux cheveux blonds, à l'instant lui tendit la main et Tempécha de tomber. Cette compatissante enfant, c'était Marie-Antoinette, et cet autre enfant qu'elle soutenait, c'était Mozart.

Gloire de la puissance humaine, gloire du génie, un moment réunies par un généreux élan et par un sentiment de gratitude. Éclatantes, cruelles destinées I Quelques années après cette rencontre fortuite, Wolfgang Mozart apparaissait à Versailles, à Paris, et y obtenait un brillant succès. Quelques années après, la jeune archiduchesse d'Autriche était saluée avec enthousiasme du nom de dauphine de France. Hélas ! et à trente-cinq ans, l'auteur de Don Juan, des Noces de Figaro de là Flûte enchantée^ le sublime Mozart mourait en Allemagne dans la pauvreté, les soucis, l'abandon, en modu-

lant les dernières notes de son chant de deuil, de son Requierrif et à trente-huit ans, la fiUe'des empereurs, la plus belle, la plus noble, la plus pure des reines mourait sur un échafaud.

En lisant le récit de la visite de Mozart au palais de Vienne, le luthier se rappelait ce qui lui était arrivé dans cette même demeure. — Ah? disait-il, cette bonne petite princesse qui tend la main aux musiciens est la digne fille de sa mère. Elle a, dès son bas âge, appris à secourir les pauvres et à soutenir les faibles. Dans la malheureuse tentative que j'ai faite, ceux qui précédemment se disaient mes amis , et ceux qui affectaient de me patronner, m'ont abandcfhnés ou se sont moqués de moi. La seule marque d'intérêt qui m'ait été accordée, je la dois à notre magnanime impératrice Marie-Thérèse, et jamais je ne l'oublierai.

Souvent Wagner parlait du voyage de Mozart et de ses triomphes pour exciter l'ambition de Franz.

Franz n'avait pas le moindre mouvement d'ambition. Il aimait la musique, et ne se doutait pas que l'ardeur avec laquelle il la recherchait et la justesse avec laquelle parfois il l'appréciait, pouvaient être considérées comme l'indice d'une vocation. Il s'essayait avec joie à jouer du violon, et ne songeait nullement que par cet exercice réitéré il pouvait un jour obtenir quelque succès.

Cependant la maladie de Wagner s'aggrave. Ses

congestions deviennent plus fréquentes et plus longues, et quelquefois après les violentes douleurs qu'il en ressent, il tombe dans une telle faiblesse, qu'à peine conserve-t-il le sentiment de l'existence. Puis il se relève de cetétatde prostration, se rassure, et se dit qu'il ne peut mourir tant que son petit Franz aura besoin de lui.

Naïves croyances des cœurs tendres ! désirs de dévouements si souvent déçus I Une nuit, Franz, qui couchait dans un cabinet à côté de la chambre de son père, fut réveillé par un cri aigu suivi d'un gémissement. Il s'assit sur son séant, écouta. Plus rien. Il pensa qu'il avait fait un mauvais rêve, laissa retomber sa tête sur son oreiller et* se rendormit. Le matin, comme de coutume, il se rendit près de son père, qui, en- toute saison, se levait de trèsbonne heure, et l'attendait pour déjeuner. Ce jourlà, le luthier était encore au lit, les mains jointes sur sa couverture, les yeux fermés, le visage pâle, dans une complète immobilité.

Franz, étonné de le voir endormi si tard, mais ne voulant point troubler son sommeil, s'assit en silence près de la fenêtre. Par là, il se plaisait à observer les graminées de la prairie sur laquelle étincelaient les gouttes de rosée et les flots de la Dreisam reluisant aux rayons du soleil, et l'hirondelle qui s'élançait hors de son nid pour aller chercher ses provisions.

D'UN PAUVRE MUSiaEN. 19

La femme de ménage qui, depuis quelque temps rôdait dans la cuisine, ouvrit la porte de la chambre, apportant les deux tasses de lait chaud qu'elle servait chaque matin à heure fixe. Franz lui indiqua du doigt le lit où son père reposait encore et lui fit signe de se retirer. Puis, de nouveau, il regarda par la fenêtre. Devant lui gazouille un rougegorge. Pourquoi donc Franz est-il devenu tout à coup pensif en observant les sautillements de cet oiseau que bien il connaît? Le rouge-gorge aime le voisinage de l'homme. L'été, il voltige sans crainte le long des chemins fréquentés par l'ouvrier et le laboureur. L'hiver, il entre avec confiance dans l'habitation près de laquelle il a niché, et dit en son langage doux et plaintif : « Je suis votre ami et votre musicien. Dans la belle saison, matin et soir, je vous ai récréés par mes chants. A présent, la terre est couverte de neige. Je ne trouve plus ni un insecte pour me nourrir, ni un feuillage pour m'habriter. J'ai froid et J'ai faim. N'aurez-vous pas pitié de moi ?»

Le paysan le protège, et les enfants savent son histoire, une édifiante histoire. On raconte que sa couleur rouge lui vient des gouttes de sang qui tombèrent sur sa poitrine à Jérusalem, quand il s'efforçait dans une religieuse commisération , d'arracher les épines de la couronne du Christ. On raconte qu'en Angleterre, deux innocents prphe-

lins ayant été égorgés par un homme féroce, et abandonnés sans sépulture dans la forêt, le rougegorge les ensevelit sous une couche de feuilles vertes. On raconte aussi qu'il annonce Içi mort des gens qu'il a connus en venant frapper trois fois à leur fenêtre.

Franz ne sait pas encore ce que c'est que la mort. Cependant il éprouve une mystérieuse appréhension, en se rappelant ce qu'on lui a dit de la faculté de divination du rouge-gorge, et en voyant l'oiseau prophétique près de la fenêtre. Il se retourne vers son père, Je regarde en silence, et se sent inquiet de son long sommeil. Ënûn, il s'approche de lui, et lui dit à voix basse, puis plus haut : Mein Vater, mein lieber Vater (mon père, mon cher père). Point de réponse. Plus troublé encore, et ne pouvant résister à son agitation, il veut lui prendre les mains. Ces mains sont froides et roides. Il veut lui donner comme de coutume son baiser matinal sur les joues. Ces joues sont contractées et glacées.

Franz, effrayé, éperdu, s'élance hors de la maison en poussant un cri lamentable. A ce cri accourt un pêcheur, qui allait avec ses filets commencer son labeur quotidien.

« Qu'as-tu donc? dit-il à l'enfant.

- Mon père! » murmure Franz, pâle et tremblant.

Le pêcheur entre dans la chambre du luthier avec la femme de ménage, puis retourne tristement vers Franz, et, lui tendant la main :

— Pauvre garçon, dit- il, viens avec moi. »

Franz ne répond pas ; Franz tout bouleversé se

laisse emmener. Le pécheur le conduit dans sa demeure et dit à sa femme :

— Voilà un enfant dont il faut prendre soin :

— Merci du cadeau, répond la femme d'un ton rogue; j'ai déjà trois garçons et une fille à soigner. Tu trouves que ce n'est pas assez. Mais, celui-là, c'est le fils du luthier; pourquoi donc me l'amènestu?

— Il est tout seul : son père est mort ! »

Frans "Wagiier.

La femme du pécheur est assise un soir sur le seuil de sa porte, tissant ces brins de paille d'avoine que Ton cueille avant leur maturité sur les froides montagnes de la forêt Noire, pour en faire de légères corbeilles et d'élégants chapeaux.

On la cite à Fribourg comme une habile ouvrière, et elle sait que ce qu'elle fait çera bien payé. Mais,en ce moment, elle travaille avec une sombre préocoupation, et son front plissé et sa main agitée indiquent le trouble de son esprit. ^

« Joseph, crie-t-elle tout à coup. »

Joseph est près de là qui l'entend bien, mais il pressent un orage et n'a nulle envie de l'aflfronler.

< Joseph! Joseph! »

Au ton sec et impérieux avec lequel ces quatre syllabes sont articulées, Joseph reconnaît que la tempête devient de plus en plus menaçante, qu'il

ne pourra l'éviter, et que le mieux est de s y sou mettre.

"il s'avance, d'un air humble, comme un écolier qui se résigne à subir l'admonestation de son maître.

« Viens là, lui dit sa femme, et réponds-moi : est-ce que ce petit Wagner doit éternellement rester avec nous.

— Éternellement! ce serait bien long, réplique Joseph en souriant.

— Pas de plaisanteries. Quand je songe à ce que Lu me fais sans cesse souffrir par tes sottises, je ne me sens nullement en train de plaisanter.

— Ah I Trudele, te voilà encore fâchée contre moi. »

Elle s'appelle Gertrude. Mais quand elle est en colère, Joseph, pour l'adoucir, emploie d'un ton caressant ce diminutif.

« Fâchée I On le serait à moins. Tu t'imagines sans doute que nous sommes trop riches. Quand tu as porté quelques truites au marché, et quand j'ai gagné quelques florins à travailler de longs jours sans relâche, tu penses que notre ménage regorge de provisions, et il ne te suffit pas de faire l'aumône à tous les mendiants, à tous les vagabonds qui te tendent la main, il faut encore que tu ailles chercher un malheureux enfant qui nous est complétejoaent étranger, et que tu l'installes sous notre toit,

notre table 1

— Il est vrai, Trudele, que nous n'avons pas la fortune de M. Scharf, que j'ai vu dernièrement assis à son comptoir, devant des piles d'écus. Mais nous sommes jeunes encore, robustes et travaillant bravement. Nos enfants suivront notre exemple. Et ce pauvre petit à qui il ne reste pas un parent, pas un appui, quand je l'ai vu, après la mort de son père, si chétif et si abandonné, cela me fendait le cœur.

— D'autres l'ont vu, et n'ont pas eu la même sensibilité.

— On dit pourtant qu'en lui donnant un refuge, j'ai fait une bonne action.

— Cette bonne action, personne autre que toi n'a été tenté de la faire. Il n'a rien sans doute, ce garçon?

— Peu de chose en vérité; quelques meubles, quelques vêtements, un bizarre instrument de musique enfermé dans une botte et une tabatière en or toute neuve, qu'on a trouvée dans une armoire.

— Rien dé plus?

— Une bourse en cuir contenant quinze florins et quelque menue monnaie, tout cela a été enregistré et confié à la garde du syndic des corporations d'ouvriers, pour être remis, en temps opportun, à l'orphelin. A vrai dire, c'est singulier qu'on n'ait pas trouvé autre chose dans Thabitation du luthier. Depuis longtemps il ne travaillait plus et

ne gagnait plus rien. A présent, en voyant ce qu'il laisse, on se demande de quoi il vivait.

— C'était un vieux sournois qui ne confiait ses secrets à personne. Probablement il avait amassé quelque argent, et il est mort juste au moment où il avait tout épuisé. Avec son héritage, il me semble que son fils ne peut guère vivre sans rien faire. Qu'en penses-tu, toi qui as toujours tant de souci des autres ?

— Il a le goût de la musique; il sera musicien, Il l'est déjà un peu, grâce à son intelligence et aux leçons qu'il a reçues de son père.

— C'est cela, il ira aux noces ou aux fêtes de villages jouer de la flûte ou du violon. Un bon état, où Ton est bien nourri et bien payé. Cela vaut mieux que de tresser des chapeaux de paille et de lever des filets. Puisque tu dis qu'il connaît déjà lin peu son métier, il devrait s*y mettre tout de suite. Il est assez grand. J'ai vu sur la place de la Cathédrale un garçon moins fort que lui, qui jouait du flageolet en faisant danser une marmotte.

— Laisse-le encore quelque temps ici ce pauvre orphelin, il ne nous gêne pas, il est doux et gentil, il s'accorde aisément avec nos garçons, et déjà il e3t l'ami de notre petite Alete. Enfin, le chef du syndicat me voyant passer dans la Kauerstrasse, m'a appelé et m'a dit devant plusieurs personnes, en me frappant sur l'épaule : Kraft, vous êtes un

brave homme; si vous avez besoin de moi, vous me trouverez. Jamais auparavant il ne m'avait adressé la parole, bien que je le saluasse toujours respectueusement comme c'est mon devoir; pourquoi donc m'aurait-il appelé et m'aurait-il offert ainsi son assistance, si ce n'est parce qu'il a appris que nous avions pitié du petit Wagner?

— Soit! répliqua Gertrude un peu radoucie, nous attendrons. >

Il y a des &mes que l'obligation du travail, les soucis matériels contractent en un rigide égoïsme. U y en a qui, par une grâce spéciale, échappent à cette action réfrigérante, et dans les difficultés de la vie, dans l'affliction et la pauvreté conservent un généreux élan. C'est cette générosité du pauvre qui est surtout admirable. Le riche, quand il s'associe à une œuvre de bienfaisance, ne donne souvent que son superflu. Le pauvre donne ce dont il a lui-même besoin, et ne craint pas de souffrir pour apaiser une souffrance.

Ainsi faisait Joseph Kraft, le pécheur de la Dreisam. On l'appelait le bon Joseph, et il méritait bien ce titre. Il méritait d'être compté au nombre de ces hommes qui semblent mis en ce monde par la Providence pour donner aux autres l'exemple de la mansuétude et de la patience.

Sa femme le mettait souvent à de rudes épreuves. Tout occupée de petits lucres et de petites parci-

monies, elle Tépiait avec une inquiète pensée, et l'accusait de trahir ses devoirs d'époux et de père, de voler le bien de sa fenime et de ses enfants, lorsqu'il employait une partie de son temps ou de son argent à secourir une infortune.

Gomme il redoutait les querelles, il avait fait un véritable acte de courage en lui amenant Torphelin. Bientôt pourtant, elle fut forcée de reconnatlre que cette charilé ne serait point si fâcheuse qu'elle l'avait d'abord imaginée. Franz avait une douceur et une égalité de caractère vraiment attrayantes. Sans caprice et sans exigence, content de lout, ou résigné à tout, dans le sentiment instinctif de sa pauvreté et de son abandon, il était comme l'humble oiseau qui en hiver becquette sur la neige une miette de pain, et remercie par son petit cri l'être compatissant qui la lui donne.

L'image de son père était sans cesse présente à son esprit, et quand il en venait à se rappeler le moment cruel où il avait senti son visage glacé par la mort, et cet autre moment où il avait assisté aux obsèques de ce père aimé, on le voyait tout à coup pâlir, et sa tète s'inclinait sur son sein en silence. Alors la gentille Alete qui, dès les premiers jours l'avait pris en amitié, lui disait : « Pourquoi ne ristu plus? Veux tu venir jouer au jardin? Veux-tu voir la poupée neuve que m'a donnée ma marraine? Veux-tu voir Diamant? »

Diamant est un beau gros chien aux longs poils blancs comme la neige, touffus comme une toison de mérinos, soyeux comme une robe de mandarin. Un des voisins de Kraft le lui a donné tout petit. Il a grandi avec Âlete, et, dans sa bonne tête de chien, il semble surtout avoir Tidée de lui être agréable. Elle lui tire les oreilles, elle se met à califourchon sur son dos, elle le roule par terre. Diamant se soumet à toutes ses fantaisies. Que si parfois il lui arrive de faire entendre un léger grognement, quand elle abuse de son affection, aussitôt il se repent de ce mouvement d'impatience, et se courbe d'un air câlin aux pieds de sa maîtresse pour lui demander pardon.

Franz se rend à l'appel d'Alete, Franz descend avec elle au jardin, et admire avec elle la beauté de Diamant. L'heureux Diamant le regarde avec ses grands yeux, et réfléchit, et pense qu'il aimera aussi cet ami d'Âlete.

Franz a voulu se remettre à l'étude de la musique qui lui était si vivement recommandée par son père. Mais la première fois qu'il reprend son violon, il en tire des sons si* tristes, que Joseph en a les larmes aux yeux, et que Gertrude ellemême, la dure et froide Gertrude, en est attendrie.

A son insu, en essayant de former quelques accords, il composait une mélodie plaintive, et Ton

eût dit que la douleur de son deuil passait des fibres de son cœur dans les cordes de son matériel instrument. Il essaya ensuite de retrouver les variations qu'il avait apprises sous la direction de son père, et comme il désirait égayer Alete, il lui joua un joyeux air qui la faisait sauter. Mais, dès qu'il était libre de s'abandonner à son propre penchant, il en revenait à ses mélancoliques intonations, et par là à la plus touchante, à la plus vraie musique, à la musique de Tâme et de la nature.

Un philosophe a remarqué que les vagues bruissements de la terre et des airs sont dans les tons mineurs, ce qui leur donne un accent mélancolique, Taccent qui entre le plus doucement dans le cœur, le pénètre et l'émeut. ,

N'est-ce pas ce même accent qui a été idéalisé par les traditions anciennes des différents peuples, par la flûte avec laquelle le dieu Pan gémissait sur la perte de Syrinx, par la lyre d'Amphion bâtissant les murs de Thèbes, par la lyre d'Orphée qui attendrissait les bêtes fauves de l'Hémus et les habitants de l'enfer, par la harpe de David, qui apaisait les terreurs de Saùl,parla harpe des exilés d'Israël sous les saules du fleuve de Babylone, par la harpe chevaleresque et religieuse de la verte Érin, par la harpe nuageuse d'Ossian, par la harpe du dieu suprême de la mythologie finlandaise, pleurant sur les grèves de la mer du Nord.

Les chants de joie et de triomphe ne tiennent point une telle place dans les annales des peuples, sans doute parce que les jours de gaieté sont moins nombreux dans la vie de l'homme que ceux de la douleur, ou n'y laissent pas une si profonde trace.

Souvent Franz allait s'asseoir au bord de la Dreisam, et, dans sa silencieuse rêverie, écoutait le ruissellement de la rivière , le murmure des saules balancés par le vent, le cri du grillon,le bourdonnement de l'abeille, tous ces bruits fugitifs, toutes ces notes éparses, toutes ces modulations des différents êtres qui forment le concert de la nature. A le voir alors , la tête appuyée sur sa main , l'œil fixe, l'oreille attentive, on eût dit qu'il entendait des chœurs invisibles réunis autour de lui, les voix des petites Loreley assises indolemment dans leurs grottes de cristal, les voix des Mannelein de la forêt et des sylphes aériens.

Les Suédois parlent d'un musicien magique qu'on appelle le Stromkarl, qui habite dans les fleuves et les tprrents,et jouede si merveilleuses harmonies, . que dans la musique humaine on ne peut rien entendre de semblable.

Franz croyait à l'existence du Stromkarl.

Une légende allemande dit que les fleurs ellesmémes.ne sont point muettes comme on se l'imagine. La nuit, quand l'horloge a sonné la douzième

heure, elles se réveillent et modulent, dans le silence de la terre, des chants mystérieux.

Franz croyait au chant des fleurs.

poésie du jeune âge, enchantements des songes enfantins et des naïves crédulités. Ceux-là ne sont point comptés parmi les riches et les puissants de ce monde, qui resteront attachés au charme de l'idéal. Mais nul pouvoir et nulle fortune ne valent la quiétude et la splendeur du paradis de leurs. pensées. Dans les ambitions de la vie terrestre, ils ont choisi la meilleure part. Heureux ceux à qui elle n'est point enlevée.

Franz aimait la musique et toutes les musiques : celle qu'il rêvait dans les champs, celle des joyeux ménétriers et des corporations de Fribourg en leurs fêtes traditionnelles; celle des communautés religieuses, et surtout celle de la cathédrale. Il ne pouvait entendre, sans une pieuse émotion, les anciennes hymnes catholiques , et sans une sorte de ravissement, certains sons de l'orgue. Il regardait avec une profonde admiration l'artiste qui, en promenant ses doigts sur les touches du gigantesque instrument, le faisait tantôt retentir comme la foudre, tantôt soupirer comme la brise printanière, tantôt gémir comme la voix humaine. Quelquefois, en sortant de l'église, il se demandait s'il ne pourrait pas, un jour aussi,faire vibrer ces harmonieux claviers. Alors il comprenait la nécessité d'étudier

tout autrement qu'il n'avait étudié jusque-là, et aspirait à rencontrer un maître qui voulût bien lui donner des leçons.

Par hasard, un soir, il crut l'avoir trouvé.

L'école.

Un soir, en hiver, les principaux habitants de Fribourg se réunissaient dans la grande salle du Kaufhaus pour entendre un habile joueur de clavecin, le chevalier Pietro Sonino^ maltee de chapelle de S. A. le prince de Hildburghausen. Le chevalier venait d'Italie, où il avait eu, à Rome, à Florence, à Naples, les plus grands succès. Appelé en Allemagne par l'impératrice d'Autriche, trèsdésireuse, disait-il, de lui confier la direction des fêtes et divertissements de la cour, l'illustre maestro avait bhen voulu, chemin faisant, s'arrêter à Fribourg pour y donner un concert, et Ton pensait qu'il jouerait des morceaux encore inédits d'un opéra de sa composition.

Ainsi disaient quelques-uns de ces amateuris comme on en trouve dans chaque ville, qui se mêlent de tout, savent tout, veulent tout diriger, louent ou dénigrent, et, selon leur bon plaisir, font ou défont les réputations.

Un des membres de la Société philharmonique, un magistrat, avait cru devoir pourtant modifier un peu cette histoire de Sonino. < Je le connais, disait-il, depuis longtemps. Il n'est pas né en Italie, comme il le prétend, mais dans un village de Prusse, où son père était instituteur. Il ne s'appelle point Pielro Sonino, mais tout simplement Petersen, et, s'il parle couramment l'italien et le français, il doit parler plus aisément encore l'allemand, qui est sa langue maternelle. Quant aux succès qu'il a obtenus en différentes capitales, je n'oserais les nier; je remarque seulement que je n'en avais pas encore entendu parler. »

Ces observations du magistrat furent fort mal accueillies. Comme il avait la prétention de jouer du clavecin, on les attribua à un sentiment de jalousie envers le brillant artiste. On s'était enthousiasmé pour Sonino ; on tenait à cet enthousiasme, et les billets de concert furent très-promptement placés.

A heure fixe, arriva sous les arcades du Kaufhaus le héros de la soirée, pommadé, poudré et pompeusement vêtu : habit de satin bleu garni d'une broderie en argent, boucles d'or sur les souliers, boucles d'or aux jarretières, deux chaînes de montres avec leurs pendeloques, manchettes en dentelle, épingle en diamant piquée dans un large jabot.

d'un pauvre musicien. 37

Le chevalier souriait d'un air discret quand on admirait l'éclat de cette épingle, et qu'on lui demandait si ce n'était pas un présent d'une belle grande dame.

Au moment où il allait entrer dans la salle, dont tous les sièges étaient déjà occupés par une élégante société, il avisa un petit garçon collé contre la porte, les bras croisés dans son gilet et le corps grelottant sous un léger vêtement. C'était Franz.

« Que fais-tu là? lui demanda-t-il d'un air sévère.

—Pardon ? répliqua timidement l'enfant, ébloui par l'éclat du chevaîlier et ne sachant à qui il parlait, — pardon, monsieur, je croyais pouvoir rester près de cette porte.

— Et pour quoi faire ?

— Pour entendre un artiste étranger, que l'on annonce comme un grand maître. »

A ce candide compliment, Sonino sourit et dit d'un ton plus doux :

« Tu aimes la musique ?

— Oh ! oui, murmura Franz.

— N'y a-t-il plus de place dans la salle ?

— Il en coûte deux florins pour entrer ; je n'ai pas deux florins. »

Sonino s'aperçut que pendant ce rapide colloque, plusieurs personnes étaient groupées près de lui et l'observaient avec curiosité. Aussitôt se rap-

prochant de Franz il lui dit d'une voix affectueuse:

c Mon ami, je suis cet étranger que tu désires entendre ; entre avec moi, tu n'auras pas à payer. Et puisque tu aimes la musique, viens me voir demain matin à l'hôtel de la Couronne. Il y a dans ta figure une expression d'intelligence ; peut-être astu la vocation de l'art. Si je puis t'aider, je m'en ferai une joie et un devoir.

— Très-bien I très-bien ! » dirent les honnêtes Fribourgeois qui se trouvaient par hasard réunis, en ce moment, autour du chevalier. L'un d'eux lui ouvrit, avec un respectueux empressement, la porte de la salle. Les autres le suivirent, et tous, en s*asseyant dans leurs stalles, se mirent à raconter à leurs voisins la scène à laquelle ils venaient d'assister. £n un instant, à travers l'assemblée, circula ce récit allongé, coloré , embelli par ceux, qui le répétaient. Lorsque Sonino monta sur son estrade et se plaça devant son clavecin, il ne lui était pas difficile de reconnaître qu'il avait sous les yeux l'auditoire le plus sympathique.

Franz était surtout très-disposé à l'admirer, et il fut trompé dans son attente. Avec sa prédilection pour de simples accords, tels que ceux des mélodies populaires ou des chants d'église, il ne pouvait comprendre cette musique prétentieuse, sautillante, factice dans laquelle Sonino se délectait.

Hais comme tout le monde applaudissait, il pensa, dans son humilité , que sa surprise désagréable provenait de son ignorance, et qu'il devait faire de nouvelles études.

Le lendemain matin, à l'hôtel de la Couronne, il trouva M. Sonino, enveloppé dans une moelleuse robe de chambre, et assis devant une table sur laquelle était répandue négligemment la recette de la veille, plusieurs centaines de florins au milieu d'une collection de brosses, de rasoirs, de flacons, tout un attirail de toilette de petit maître.

Sonino jeune encore soignait sa jeunesse. Trèssatisfait de son talent de musicien; il voulait de plus se signaler par son élégance. Il se pomponnait, se bichonnait, affectait des façons de gentilhomme, et comptait bien obtenir par ses brillantes qualités toutes sortes de succès. Quelquefois il rêvait qu'une belle princesse d'Allemagne lui ofiârait son cœur et ses châteaux et le priait de vouloir bien régner avec elle.

Au moment où il reçut la visite de Pranz, il était occupé à se lisser et à se polir les ongles, comme Grimm devant Rousseau; mais l'innocent Franz ne pouvait avoir les sauvages colères du malheureux philosophe. Il j entrait humblement, son bonnet à la main et attendait que son glorieux protecteur daignât lui parler.

« Ahl c'est toi, mon garçon , dit Sonino, en je-

tant sur ses mains une poudre parfumée; eh bien I as-tu été content hier soir?

— Sans doute, murmura Franz.

— Je le crois. Les bonnes gens de Fribourg n'entendent pas souvent une musique comme celle-là. Deux des meilleurs morceaux de mon opéra de Narcisse^ et ma cantate de Phébéei A propos, qui était donc cette grande femme assise en face de moi avec une magnifique parure de diamants ?

— Je ne sais pas.

— La figure un peu rouge, mais Tair très-distingué. Elle m'a beaucoup applaudi. Tu n'étais pas loin d'elle, tu as dû la remarquer?

— Non, répondit doucement Franz.

— C'est singulier; à son attitude, à sa toilette, on voit que c'est une personne d'un rang élevé.

— Peut-être la femme de M. le bourgmestre, répliqua Franz qui ne voyait rien de plus élevé.

— Non. Celle-là, je la connais, une petite vieillotte forr polie.... Mais commune.... commune.... tandis que l'autre....

— Peut-être la fille de M> Scharf!...

— QuiestM. Scharf?

— Le plus riche banquier du pays.

— Une quantité d'enfants?

— Non, je crois qu'il n'a qu'un fils et une fille.» « Eh ! eh I se dit le chevalier en se regardant à

la glace et en se caressant le menton; une fille de

D'UN PAUVRE îdUSICIEN. 41

banquier! beaucoup de ducats!... Si je restais encore ici quelques jours pour tenter Tayenture! Mais non. Une bourgeoise éduquée à l'ombre d'un comptoir, brillante en apparence, mais au fond conservant probablement la tache indélébile de sa famille vulgaire. Si je faisais un tel mariage, que dirait la marquise Papillotta, qui avait de moi une si haute opinion, qui a si vaillamment déclaré dans les salons de Turin que, par une idée romanesque, je cachais sous mon état de musicien une grandeur princière, et sous mes cahiers de croches et de doubles croches, de nobles armoiries ? Non ; je vois la fortune qui m'est réservée : seulement je ne dois pas oublier les divers moyens par lesquels je puis la conquérir. »

Soudain se retournant vers Franz, qui se tenait debout timidement au milieu de la chambre, Sonino lui dit :

« Tu aimes donc la musique ?

— Oui, monsieur, beaucoup.

— Et tu voudrais devenir un bon musicien?

— Ah 1 si je pouvais!...

— Je sais.... je sais.... On m'a parlé de ton père; c'était un brave- homme. .. .

— Un brave homme, répéta Franz en portant la main à ses yeux pour essuyer une larme.

— Il n'a pas réussi dans ce qu'il avait entrepris, et il t'a laissé dans la pauvreté. »

Pranz ne répondit pas. Il y a un âge où Ton peut être pauvre sans savoir ce que signifie ce mot de pauvreté.

Le chevalier le regarda un instant en silence, puis lui dit résolument :

« Vôux-tu que je fasse pour toi ce que ton père désirait faire î

— Oh ! monsieur, s'écria vivement Pranz, est-ce possible ?

— ■ Oui, je t'emmène à Stuttgard, et là, je te place, à mes frais, chez un maître qui te donnera de bonnes leçons.

— Merci! monsieur; que Dieu vous récompense de votre bonté !

— Si tu te fais quelque jour, comme je l'espère, une honorable situation, tu pourras dire : c'est au chevalier Soniho que je la dois.

— Je ne l'oublierai certainement pas.

— Ainsi, c'est décidé. Nous partons ce soir.

— Ce soir I» murmura Franz avec une expression de tristesse.

Il ne pouvait sans regret songer à quitter si vite Alete et Joseph Kraft. Mais en môme temps, il se rappela le mauvais vouloir de Gertrude, trop manifeste pour qu'il ne l'eût pas remarqué. Il réfléchit qu'il l'apaiserait en s'éloignant, et n'hésita plus.

La femme du pêcheur apprit en effet, avec une

visible satisfaction, ce départ inattendu. Joseph en était troublé, mais n'osait s'y opposer. Le soir, Alete pleurait au coin de la cheminée. Diamant, accroupi à ses pieds, la regardait d'un air inquiet, et se levait, et lui mettant ses pattes sur les genoux, semblait lui dire :

« Que faut-il faire pour te consoler? »

Ahl si, en ce moment, elle avait voulu jouçr, comme il aurait sauté, le fidèle Diamant ! comme il se serait laissé tirailler et rouler à terre, content de la voir s'amuser et de l'entendre rire !

Le soir, Joseph reconduisait à l'hôtel de la Covrrorme le pauvre Franz, qui avait aussi le cœur gros, et lui disait :

< Yois-tu, mon garçon, cela me semble une bonne chose qu'un riche étranger veuille prendre soin de toi et te faire instruire comme ton père le désirait. Moi, je n'aurais pu te rendre un tel service. Avec l'aide de Dieu, je ne puis faire de mes propres enfants que de simples ouvriers, et toi, tu dois avoir une meilleure profession.

c Dans. quelques années, tu reviendras peut-être ici avec un grand talent, et qui sait? peut-être un jour tu remplaceras l'organiste de la cathédrale qui commence à vieillir. Gomme je serais content de te voir le dimanche monter à la hiaute tribune, et de penser que c'est notre petit Franz qui joue la belle musique du Gloria et de V Élévation \ Si pourtant tu

es tourmenté dans l'école où ton patron va te placer, si tu as le mal du pays, reviens près de nous. Si pauvres que nous soyons, nous aurons bien toujours un morceau dé pain à partager avec toi. Tu as vu quelquefois Gertrude un peu vive et un peu dure en apparence. Elle est bonne cependant, elle est meilleure qu'on ne croit. C'est elle encore qui a préparé pour toi ce petit paquet que je porte sur mon épaule. Elle y a mis des chemises, des bas, des mouchoirs, et je suis bien sûr qu'elle aurait voulu pouvoir y mettre beaucoup plus de choses. » .

Ainsi parlait le charitable Joseph. Ses paroles entraient dans l'âme de l'enfant comme une rosée bienfaisante dans une terre généreuse et y répandaient les germes des bonnes pensées d'affection et de gratitude.

Quand ils arrivèrent à l'hôtel, le chevalier descendait de sa chambre, enveloppé dans une large redingote garnie de fourrures, escorté de plusieurs dileltanti qui, jusqu'au dernier moment, voulaient lui donner un témoignage de leur sympathie, et suivi d'un kellner qui portait sa cassette.

Les chevaux de poste étaient attelés, et le conducteur déjà sur le siège, son fouet à la main.

« Té voilà, mon petit, dit Sonino à Pranz. Tu as failli être en retard. Dépêche-toi de monter, et metstoi là, ajouta-t-îl en lui désignant du doigt un pe-

tit banc étroit sur le devant de la voilure. Tu vas être là comme un seigneur I »

Franz obéit machinalement sans rien répondre, en tournant ses regards vers Joseph.

Le chevalier s'installa au fond de la calèche, plongea ses jambes dans de grosses bottes fourrées, tira sur ses oreilles un bonnet de peau de loutre, et étendit sur ses genoux une épaisse couverture.

«Quel froid! dit-il; en vérité, j'aime beaucoup Pribourg, et je suis très-reconnaissant de l'accueil que j'y ai reçu; mais en cette saison le vent y est terriblement dur. »

Le vent, en effet, sifflait et mugissait, âpre, violent, glacial.

Franz n'avait pour tout vêtement que sa veste et son pantalon de droguet.

Kraft espérait que le chevalier allait abandonner au pauvre petit au moins une partie de son ample couverture. Mais le chevalier était trop occupé de sa personne pour avoir le souci des autres.

Kraft alors ouvrit brusquement une des portières de la voiture, ôta sa houppelande en gros drap, et, la tendant à Franz :

« Tiens, lui dit-il, cache-toi là-dedans. «

L'enfant lui jeta les deux bras autour du cou et le remercia en pleurant.

A l'autre portière, les diletianti réitéraient leurs

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compliments au chevalier, et le louaient de sa générosité.

< Sommes-nous prêts t demanda le postillon.

— Oui. Adieu 1 messieurs, cria Sonino à ses candides admirateurs.

— Adieu I lui répondirent-ils. Revenez-nous bientôt. »•

« Charmant homme! dit l'un d'eux. Grand talent I Noble cœur. Ce qu'il fait pour ce petit orphelin est vraiment une belle action. U faudra que j'écrive à ce sujet un article dans un journal. »

« Pauvre enfant! se disait le pécheur en retournant à son logis. J'ai bien fait de lui donner ma houppelande, sans cela il aurait eu si froid. Mais Gertrudel Comment vais-je apaiser sa colère? »

L'article écrit à Fribourg fut publié dans la Gazette de Mannheim, puis répété dans plusieurs journaux, et çà et là amplifié. Sonino devait être content. On le représentait comme un artiste de premier ordre et comme un Mécènes. Son opéra était signalé comme une œuvre capitale, et ses rapports avec l'orphelin étaient racontés d'une façon trèstouchante.

Sans s'en douter l'humble orphelin aidait à glorifier le nom et à augmenter la fortune de son patron. Mais à Stuttgardt, le chevalier n'avait plus besoin de lui. U le plaça, ainsi qu'il l'avait annoncé, chez un mattre de musique. Ensuite, il donna deux

grands concerts, ensuite il se mit en route pour Vienne. Il avait dit à Franz qu'il irait le revoir avant son départ.

' Il était trop occupé, l'illustre Sonino, de Torganisation de ses concerts, des dtners auxquels il était convié, des artistes et des critiques dont il voulait s'assurer la bienveillance, des belles dames dont il courtisait les bonnes grâces, des petits billets du matin, des réunions du soir. Que de choses à faire chaque jourl La comtesse Stolzrock voulait lui confier le soin de mettre en musique vingt-cinq stances qu'elle avait composées pour l'anniversaire de son mariage. La baronne de Rosenkranz, en le regardant avec de grands yeux bleus, le priait de l'aider à jouer une sonate. Une jeune cantatrice timide et langoureuse, réclamait de lui, pour ses prochains débuts, une ariette à chanter, sotto voce. Un vieux guitariste impotent et chargé d'une nombreuse famille, sollicitait de lui, par de longues lettres, un prompt secours. Le directeur du théâtre désirait vivement obtenir de lui un opéra. Le gouverneur des pages du duc régnant lui demandait une cantate pour la fête de Son Altesse; le colonel des gardes, une marche militaire, et il était appelé à Munich, à Augsbourg, à Linz. Il n'avait déjà que trop tardé à se rendre à ces pressantes instances. Nécessairement il doit partir. Hais il reviendra dans cette hospitalière capitale de Wurtemberg. Alors

il ira chercher bi^n vite le petit Franz et payer généreusement son maître.

Ce maître, nommé Trauben, et surnommé, en un jour d'orgie, par un de ses anciens camarades Silenus, avait été fifre dans un régiment, puis directeur d'une compagnie de ménétriers ambulants, puis chef d'orchestre dans un théâtre de funambules, puis enrôlé pour jouer de la contrebasse à Stuttgardt.

Vieux et infirme, il s'était avisé de se créer un nouveau moyen d'existence par le professorat. Il réunit, dans une maisonnette des faubourgs une dizaine d'élèves auxquels il donnait, pour une rétribution assez modique, le logement et la nourriture, s'engageant en outre à leur enseigner la musique vocale et instrumentale et le contrepoint.

A vrai dire, il ne manquait pas d'un certain talent, et grâce à Texpérience qu'il avait acquise dans ses diverses professions, il pouvait donner d'utiles leçons. Par malheur, il passait plus de temps au cabaret que dans son école. Chaque incident le ramenait à sa passion favorite. S'il lui arrivait un.événement heureux, il buvait pour oublier ses chagrins. S'il avait, pendant plusieurs heures, sérieusement travaillé, il se devait en conscience une rémunération, et il allait la chercher au Panier-Fleuri. Si quelque accident le condamnait à l'inaction, il ne pouvait rien faire de mieux, pour

échapper à Tennui, que d'envoyer chercher quelques joyeux flacons.

Le jour où Franz lui fut confié, il expédia aussitôt un message à ses fidèles compagnons : Stock, Knopf, Rauch, pour les inviter à le rejoindre le soir à renseigne du Panier-FleurL Avant l'heure indiquée, il les attendait là, dans une petite chambre basse, mystérieuse, réservée pour les longues libations. Lorsqu'il les vit arriver :

« Mes amis, leur dit-il, j'ai voulu fêter avec vous une journée qui m'ouvre une brillante perspective. Knopf, débouchez ces bouteilles choisies par notre cligne hôtesse dans les meilleurs vins de sa cave ; Rauch, allumez votre pipe sans laquelle vous ne pouvez savourer une goutte des grappes du Neckar ; et vous, Stock, qui buvez gravement, silencieusement, les coudes sur la table, écoutez-moi. Il m'arriveuii élève. Quel élève! Le protégé, le pupille d'un célèbre, et, qui plus est, d'un riche artiste. Je dois donner à ce garçon des leçons de violon, ce qui ne m'est pas difficile, attendu que, dans ma laborieuse existence, j'ai pratiqué tous les instruments, depuis le flageolet jusqu'à la contrefasse, depuis la guitare jusqu'à cette grande machine de nouvelle invention qu'on appelle le piano. Je dois aussi enseigner à ce jeune néophyte les règles de la composition et de l'harmonie. J'ai composé plus de sonates, de motets, de symphonies , de cantates

qu'il n'en faudrait pour effacer la renommée de ce petit ambitieux de Saltzbourg, de ce Mozart, dont les journaux chantent si souvent les louanges. La jalousie de mes rivaux, la sottise des directeurs de théâtres et de concerts m'ont empêché de produire mes œuvres. Mais à présent, enfin, le soleil de la justice apparaît dans ma destinée. Buvez, mes amis, et suivez, je vous prie, mon raisonnement.

tt Pour que ce noble étranger, ce chevalier m'amène le jeune adepte auquel il s'intéresse, il faut que dans son pays, bien loin d'ici, on lui ait recommandé mon établissement, ce qui prouve combien je suis plus connu et mieux apprécié que mes envieux ne veulent le croire. Maintenant le chevalier va partir. Mais il reviendra à la fin de l'hiver, et sa première visite, m'a-t-il dit, sera pour moi. Quand il verra les progrès que son protégé aura faits sous ma direction, car cet enfant a la figure intelligente, vous imaginez aisément la satisfaction qu'il en éprouvera et les résultats de cette satisfaction. Un homme si distingué, constatant par lui-même l'efficacité de mon enseignement, rendant hommage à mon zèle, à mon habileté, et proclamant mon mérite dans les salons où il est écouté comme un oracle 1 Après cela, voyez- vous les élèves affluer dans mon institution, non plus de pauvres diables d'élèves, comme ceux que j'ai maintenant, qui ne me donnent qu'un chétif salaire, mais des fils de

grandes familles, des barons, des comtes qui me feront un glorieux assemblage de wohlgeboren, et me payeront régulièrement un joli denier. Je loue alors un large appartement dans une des rues aristocratiques de Stuttgardt) je m'adjoins quelques professeurs, j'organise des soirées musicales et en quelques années ma fortune est faite. >

Souvent, à l'aide des vins du Neckar, le vieux Trauben construisait ainsi les vaporeux édiQces de sa fortune. Tandis qu'il arrivait à cet état d'enivrement qui lui avait fait donner le surnom de Silenus, ses élèves, livrés à eux-mêmes, s'occupaient peu de leurs devoirs. Les uns s'abandonnaient aux délices du farniente ; [d'autres jouaient bruyamment à colin-maillard ou au cheval fondu ; d'autres sonnaient du cor, sifQaient de la clarinette, raclaient du violon, de façon à faire hurler tous les chiens du quartier et à faire fuir tous les voisins.

Tant que Trauben avait de l'argent ou conservait quelque crédit chez ses fournisseurs, tout allait bien. Il était naturellement bonhomme et plus disposé à la joie qu'à la mélancolie. Il entrait avec une figure riante dans sa salle d'étude, causait familièrement avec ses disciples et donnait ses leçons avec une douceur paternelle. Mais quand il avait dépensé son dernier florin, et quand l'hôtesse du Panier-^Flmri l'invitait d'un ton rigide à régler soh compte, il subissait une cruelle transformation. Il

devenait morose, sombre, violent. Malheur alors à celui de ses écoliers qui faisait uhe fausse note ou commettait quelque autre étourderie. L'irascible Trauben le gourmandait rudement et parfois, dans un accès de colère, le prenait par les épaules et le secouait comme un arbuste tremblant.

En ces jours néfastes, le pensionnat était encore exposé à d'autres misères. La vieille Catherine, la cuisinière du logis, partait le matin pour le marché, et s'en revenait avec son panier vide. Le boucher ne voulait plus lui livrer la moindre côtelette à crédit. La marchande de légumes était aussi récalcitrante. Les derniers kreutzers qui se trouvaient dans la maison étaient employés à apaiser les exigences du boulanger, et les pauvres élèves devaient se contenter d'un morceau de pain pour leur dîner et leur souper. Celui qui pouvait alors partager avec ses camarades quelques noix ou quelques pommes était un garçon béni.

Quand Franz entra dans cette école, Trauben venait de percevoir tout un trimestre de la pension de plusieurs de ses pupilles. Il avait bravement remis à Catherine une partie de sa récolte de florins pour apaiser quelques-uns de ses plus âpres créanciers; les autres écus, choisis par lui pièce à, pièce entré les plus neufs, il les gardait pour son agrément personnel. Il se plaisait à les palper et à les regarder. Lorsqu'en marchant, il les entendait ré-

sonner dans sa poche, il lui semblait que tous ces jolis florins chantaient entre eux une joyeuse chanson, et de leur voix argentine l'invitaient à se rendre au ?<mer 'Fleuri,

Dans ces heureuses dispositions, Trauben salua l'arrivée de Franz comme un bonheur de plus, et comme le présage d'une nouvelle ère dans son existence souvent agitée. Il regarda le jeune Pribourgeois avec une prédilection particulière. Il lui donna des leçons avec plus de zèle et de mansuétude qu'à tout autre, et le recommanda spécialement aux soins de Catherine, qui accepta avec empressement cette recommandation, car l'enfant l'intéressait par sa douceur.

Ainsi patronné par le maître, choyé par sa cuisinière, bien traité d'ailleurs par ses camarades, Pranz regrettait pourtant la maison du pêcheur, Alete et Diamant. En se livrant aux études musicales que Trauben lui prescrivait, il regrettait le temps où il entendait, dans la vallée de la Dreisam, la musique des eaux, des bois, la musique des cloches de la cathédrale résonnant dans les airs avec les chants des oiseaux. Il lui semblait qu'en ce temps-là, son âme s'ouvrait à de délicieuses mélodies, et planait comme Thirondelle dans la lumière d'un ciel d'azur, dans une sphère harmonieuse.

Maintenant, il se sentait comprimé dans les murs

de son école , dans Fétroit horizon de Fribaurg. Lorsqu'il se plaçait devant son pupitre , souvent il se sentait comme pointillé et cloué à sa place par les croches, les doubles et les triples croches dont il devait étudier la mesure.

Parfois, tout ce qu'il voyait sur son cahier, toutes ces notes à la tête ronde et au corps effilé, lui apparaissaient comme des diablotins noirs sautillant capricieusement, montant et descendant les échelons de la gamme, dansant, sur une ligne horizontale, comme des acrobates sur la corde roide, et dans chacune de leurs évolutions, le regardant d'un air narquois.

En une de ses heures de mélancolie, il avait écrit à Joseph Kraft une gentille lettre où il disait naïvement ses souvenirs, ses regrets, ses affections. Le pécheur ne répondit pas. Franz s'affligeait de ce silence, et n'osait écrire de nouveau.

Trauben attendait une autre correspondance, une lettre de Sonino avec des remercîments , et une respectable traite sur un banquier de Stuttgardt.

Un jour il dit à Franz :

«Vous n'avez point de nouvelles de M. le chevalier?

— Non, monsieur.

— Ni moi non plus. C'est étrange. »

Un mois après, il fit la même question et reçut la même réponse.

Cette fois il commença à se sentir troublé dans ses espérances.

Cependant on approchait de l'époque à laquelle le clievalier avait promis de revenir.

Trauben alla voir le directeur du théâtre, et lui demanda s'il n'attendait pas prochainement l'illustre maestro.

« Je n^ose plus compter sur lui, dit le directeur. Depuis son départ, je n'ai plus entendu parler de lui. J'ignore même où il est. Les artistes, vous savez, ont parfois des idées grotesques: Vousmême, mon cher Trauben, vous êtes artiste. N'avezvous pas eu vos lubies et vos aventures de jeunesse ? Eh ! eh I mon gaillard, si vous vouliez en raconter quelques-unes. »

Mais le vieux musicien n'était pas en train de plaisanter. Il songeait aux belles perspectives qu'il avait entrevues, et craignait une amère déception.

Depuis quelque temps, il remarquait diverses singularités dans l'attitude de ses amis envers lui. S11 arrivait après eux à leur cabaret habituel, il les voyait chuchoter ensemble, puis soudain se taire i son approche. Si par hasard, dans une de leurs réunions du soir, il prononçait le nom de Sonino, tous trois gardaient le silence. Knopf aussitôt se mettait à ranger les bouteilles. Hauch tirait précipitamment plusieurs bouffées de sa pipe, et

Stock, dont l'amitié n'avait jamais semblé trèsfranche, jetait sur Trauben un regard sournois.

Fatigué de ces incertitudes et de ces perplexités, l'infortuné professeur voulut y mettre fin. Il se souvint d'un de ses anciens camarades qui occupait à Vienne un emploi de commis dans un ministère. Il lui écrivit pour savoir si Sonino avait réellement quitté la capitale de l'Autriche et où il .était allé.

Trois semaines après, par une belle matinée de printemps, il reçut une lettre dont l'aspect le réjouit. C'était une grosse lettre scellée d'un large cachet rouge, une de ces lettres qui, par leur dimension et leur pesanteur, par le soin avec lequel elles sont fermées, semblent contenir des trésors.

Enfin, se dit Trauben, en la tournant et retournant entre ses mains, et en l'admirant : « Cette belle enveloppe, cette écriture élégante, ce cachet armorié, c'est du chevalier. A tout ce qu'ils font, on reconnaît du premier coup d'œil les gens comme il faut. Et elle est lourde, cette lettre. Il y a là autre chose que des compliments. Un mandat pour plusieurs niois de pension; un mandat payable en bonnes espèces sonnantes. Ahl mon ami Stock qui a l'air quelquefois de se moquer de moi et de mon pensionnat.... Nous verrons.... Nous verrons. »

Il J^risa le cachet, et, dans une épaisse enve-

loppe, ne trouva qu'une lettre de son ancien camarade Wandermann, ainsi conçue :

« Peine inutile, mon vieux. L'oiseau est envolé. Le chevalier dont tu désires connaître la demeure a été en effet à Vienne, et n'y ayant point le succès qu'il espérait, il est parti brusquement pour l'Italie. Où est-il maintenant? c'est ce que personne n'a pu m'apprendre, pas même mon ami Vogelfang, qui tient les registres des passe-ports au département de la police. Si tu as vendu un château à M. Sonino, et s'il ne t'a pas payé, je crains que tu ne parviennes difficilement à mettre la main sur ses ducats. On ne dît pas cependant que ce soit un malhonnête homme, mais vantard, fanfaron, un de ces orgueilleux qui se croient appelés à gouverner une principauté, parce qu'on leur a, par ci par là adressé quelques compliments et ne se font nul scrupule d'abuser du bon vouloir de quelque âme candide, si cela peut réjouir leur vanité ou aider à leur fortune. Nous autres bons vieux de l'ancien temps, nous n'avons pas de telles prétentions, mais nous ne trompons personne. *

« Non I s'écria Trauben, en laissant tomber cette lettre sur ses genoux, nous ne trompons personne, nous autres, pauvres humbles bourgeois; mais nous nous laissons tromper. Voilà ce qui m'est arrivé à mon vieil âge, après tant de pénibles épreuves. Croire que ce godelureau de l'art, ce

papillon de salons, cet oisillon des grands ehemins va régler avec moi ponctuellement son compte ! Me fier sans réserve à ses jolies paroles, à ses façons de grand seigneur, et m'en aller niaisement exposer à mes amis du Panier'Fîeuri les extravagances de mes châteaux en Espagne I A présent, mes amis se moquent de moi, et ils ont raison. Triple sot que je suisi Ce beau monsieur a bien autre chose à faire que de penser à moi. Ne doitil pas, avant tout, prendre soin de sa gloire et de sa fortune? Ailleurs, il peut recueillir de nouveaux applaudissements. Avec moi, le tour est fait, c Mon bonhomme, voici un enfant que j'ai pris sous mon patronage. On me louera de ma générosité ; toi, tu rélèveras gratuitement. Adteu; je te le laisse et ne m'en occupe plus. »

« S'il ne m'a pas dit cela en propres termes, c'est tout comme. On Ta loué, ainsi qu'il s'y attendait, pour sa facile charité, et moi, j'ai débonnairement accompli la tâche qu'il' m'avait assignée. Mais donner-weUer? cette tâche-là, je ne la continuerai pas plus longtemps, non pas un jour, pas une heure. »

A ces mots, emporté par un de ces mouvements de colère auxquels il ne pouvait résister, il se précipita dans la salle où étaient réunis ses élèves, et saisissant violemment Franz par le collet :

« Sais-tu, lui dit-il, quel est cet homme qui t'a

amené ici, déclarant qu'il s'intéressait à toi, qu'il voulait te protéger, et faire de toi un bon et habile artiste, le sais-tu ?

— Monsieur, balbutia Franz tout effaré.

— Cet homme est un filou, et toi tu es son complice.

— Ohl monsieur....

— Tais-toi. Celui-là est un filou qui abuse les autres par de fausses paroles, et contracte des engagements qu'il ne veut pas tenir.

— Mais, monsieur, reprit timidement Franz.

— Tais-toi. Depuis le commencement de l'hiver, n'as-tu pas été ici bien logé et bien nourri?

— Oui, certainement.

— N'ai-je pas surveillé tes études, et ne t'ai -je pas donné des leçons assidûment chaque jour?

— C'est vrai, je vous en remercie.

— Pour tout cela, te figures-tu ce que j'ai reçu? Pas un kreutzer. Pas un pfenning. Ton noble protecteur a fait parler de sa munificence dans les journaux, puis il est parti. Et toi, tu vas partiraussi.

-Moi?

— Oui 1 toi, et à l'instant même.

— Hélas I monsieur, murmura Franz, je n'ai cependant point fait de mal.

— Point fait de mal! Est-ce que tu plaisantes? Est-ce que tu t'imagines que tu dois rester ici éternellement ? Merci ! Je ne suis qu'un humble vieux

mattre de pension. Je n'ai pas la moindre envie d'être comme M. le chevalier Sonino, glorifié par les gazettes, et je n'ai pas le moyen d'héberger pour mon plaisir les petits Autrichiens qui ont la fantaisie d'apprendre la musique. Si je pouvais me faire payer de ce que tu me dois, je le ferais. Mais ton aimable patron, pour mieux étaler sa charité, n'a pas oublié de me dire qu'il ne te connaissait ni famille ni ressources.

— Hélas! monsieur, répliqua Franz doucement et tristement, il est vrai que je ne possède rien, que je n'ai plus en ce monde aucun parent, et que saris un pauvre pêcheur qui, après la mort de mon père, a pris pitié de moi.... Mais, lorsque je serai grand et lorsque je pourrai gagner par mon travail quelque argent, je me Souviendrai de ceux qui m'ont aidé.

— C'est bon, c'est bon, répondit brusquement Trauben, un peu attendri cependant, malgré lui, par ces simples paroles. Lorsque tu seras grand, tu feras comme les autres, tu oublieras. Je ne te demande rien. Mais je ne t'accorde rien de plus. Va- t'en.

— Quoi, monsieur, tout de suite!...

— Tout de suite, s'écria l'ancien fifre, irrité de nouveau par cette apparence de résistance. Voilà quatre mois que je suis dupe de ton coquin de Sonino. C'en est assez. Pas un mot de plus. Va-t'en. »

En parlant ainsi, Trauben, dans un de ses paroxysmes de colère, prit d'une main Franz par le bras, de l'autre ouvrit la porte et le poussa dehors, puis se promena de long en large dans la chambre, l'œil ardent, le visage enflammé.

Ses autres élèves, qui avaient assisté en silence

à cette scène, le regardaient avec une sorte d'effroi.

Franz sortit éperdu. Il rencontra dans le corridor Catherine, qui lui dit d'une voix amicale :

« J'ai été attirée ici par les cris de M. Trauben. J'ai tout entendu. Pauvre petit, qu'allez-vous faire?

— Vous le voyez, mademoiselle Catherine, il faut que je m'en aille.

— Oui, s'il s'est mis cette idée-là en tête, il n'en démordra pas, et il y a longtemps qu'il se plaint de n'être pas payé, et qu'il parle de vous renvoyer. Le malheureux, s'il n'allait pas si souvent au cabaret, avec des amis qui se moquent de lui, il ne seraitpas si souvent dans la misère. Mais où comptezvous aller?

■— Je ne puis penser qu'à retourner dans mon pays. J'aurais mieux fait de ne pas le quitter.

— Et c'est bien loin, votre pays?

-Oui.

— Et je suis sûre que vous n'avez pas d'argent?» Catherine disait cela avec un accent affectueux

qui touchait Franz, et peu à peu le rassurait.

« J'ai de bonnes jambes, répondit-il, et je suis sûr que je trouverai sur ma route des âmes chari,tables qui ne me laisseront pas dans le besoin.

— Je l'espère bien. Mais, tenez, mon enfant, pour que vous ayez au moins quelque petite chose, prenez ce florin. C'est tout ce que >j*ai, et je vous le donne de grand cœur , car vous avez toujours été doux et poli envers la vieille Catherine, tandis que vos camarades rient souvent de moi, parce que je n'y vois plus guère, et que je fais quelquefois des maladresses.

— Merci I s'écria Praiiz d'un ton subitement résolu, en regardant l'honnête servante, avec l'expression de confiance d'un homme qui, ayant un instant courbé la tête sous une douloureuse impression , reprend tout à coup dans un nouvel espoir, une énergique fermeté.

« Merci, mademoiselle Catherine, je ne veux point recevoir ce florin, et je compte bien vous en envoyer un jour plusieurs en vous remerciant de votre bonté. Je compte aussi qu'un temps viendra où je pourrai acquitter ma dette envers M. Trauben. A présent , si vous voulez bien me rendre un service, ayez la complaisance d'entrer dans la salle d'étude où je n'ose rentrer, d'y prendre mon violon, et de me le remettre. Le violon que mon pauvre père a lui-même fait pour moi I C'est mon seul bien ; c'est la seule chose que je désire emporter. »

En parlant ainsi ^ il avait une animation que Catherine ne lui avait jamais vue, et dont elle était toute surprise.

« Oui, oui, dit-elle, je sais où est votre pupitre, et je connais ce violon. Il n'y en a pas un si joli. »

Elle disparut et revint un instant après, apportant avec l'instrument de musique, le linge et les vêtements de l'orphelin qu'elle avait, dans le cours de l'hiver, plus d'une fois raccommodés. Elle lui mit son petit paquet sur l'épaule. Dans un des mouchoirs, elle avait mystérieusement glissé un florin.

« Merci de nouveau, dit Franz. Adieu, je ne vous oublierai pas.

—Adieu,» dit-elle en le reconduisant jusque dans la rue.

Il se retourna pour la saluer encore, et s'éloigna.

« Pauvre enfant I murmura-t-elle, si jeune et si abandonné I Que le bon Dieu le protège I »

L'apparition.

Dans un manuscrit du quatorzième siècle, intitulé : Les Trois Pèlerinages, il y a un dessin qui représente un ange gracieux et charmant. Ses cheveux blonds, partagés en deux bandeaux, tombent modestement sur son visage ; son corps est revêtu d'une longue robe ondoyante comme Técharpe d'une femme dans sa parure de printemps, blanche comme la vapeur du matin sur la colline ; des ailes vertes, symbole de l'espérance, sont attachées à ses pieds, et une auréole d'or, Fauréole de la foi et du bonheur, brille sur son front. Cet ange s'appelle la Jeunesse :

J'ai nom jeunesse la légère/ L'agileresse, la courière.

Franz a été chassé comme un tnalfaiteur par la colère de son maître. Franz, l'orphelin, s'en va, sans appui et sans ressources, le long des rues

66 mSTOIBE

broyantes de la capitale du Wnrtembei^. Ghétif atome înconnn à tout ce qui se ment, s*agite et circule autour de lui, il passe devant les beaux hôtels et les ricbes magasins sans attirer un regard, sans éveiller une sympathie. Mais Franz s'en va du côté de sa terre natale, et Franz chemine avec l'ange de la jeunesse. Fange des rêves candides et des confiantes espérances. Fange des cœurs innocents. Fange de Tobie.

L'hiver est fini. La neige a disparu. La terre a reverdi, et lorsque Franz arrive en pleine campagne, soudain il lui semble que son cœur longtemps comprimé se dilate, que ses yeux réveillés s'ouvrent à une nouvelle lumière et ses oreilles à de nouvelles harmonies. Il lui semble que, comme Sigurd, le héros des légendes Scandinaves, il comprend le langage des oiseaux.

« Bonjour, Franz, disent d'une voix grave les cigognes pensives sur le toit du fermier. Nous te connaissons, nous t'avons vu enfant dans nos migrations.

— Bonjour, Franz, disent les fauvettes en sautillant sur les buissons. Tu appartiens à notre confrérîe. Tu es un gentil petit musicien comme nous.

— Bonjour, Franz, disent les scarabées aux ailes d'or et d'émeraude. Te voilà comme nous, content de voirie printemps. Ah I que l'hiver a été long.

— Bonjour, Franz, disent aussi les ruisseaux

D'UN PADVRB MUSICIEN. 67

qui courent et habillent entre le$ touffes â« myosotis. Yois-tu. Nqiis voyageons comme toi. Nous allons vers le Rhin, dans ton pays de Brisgau I »

Franz écoute et regarde, et il lui semhle que les pâquerettes le regardent aussi; puis se penchent Tune vers l'autre, sans doute pour se faire quelque confidence, et il lui semble que les muguets agitent leurs petites clochettes d'argent, comme pour le saluer à son passage, que l'aubépine incline vers lui ses branches fleuries, qui préservent des maléfices, et que les acacias, balancés par le vent, l'invitent à se reposer sous leurs corolles blanches, sous leurs dômes de neige embaumés.

Cependant plus tard, quand le soleil disparaît derrière les collines, quand les oiseaux se retirent sous la feuillée, et les insectes sous le brin d'herbe qui est leuc pavillon, le pauvre Franz est inquiet de se trouver tout seul en chemin dans le silence des bois et des champs, dans les grandes ombres de la nuit. Mais peu à peu, les étoiles s'allument à la surface du ciel ; les unes rayonnent comme des lampes d'albâtre à la voûte d'un temple ; les autres resplendissent comme des tles d'or sur une mer d'azur, et d'autres qui sont bien loin, bien loin, ne projettent aux yeux des habitants de la terre qu^une pâle clarté comme celle de la luciole sur les verts gazons, et toutes ces myriades d'astres reluisant dans l'espace,, disent à Franz : 6

6B HISTPIRE

doux et timide enfant, ne t'inquiète pas de ta solitude ; les étoiles guident le marin sur les océans, le pâtre sur la montagne, le pèlerin dans la vallée. Les étoiles consolent par leur lumière le pauvre et Taffligé. Les étoiles sont les phares du bon Dieu. Et tout à coup , Franz entend la' cloche d'une église tintant VAve Maria. Il se recueille dans les souvenirs que cette cloche réveille en son esprit. Il se dirige avec confiance vers le lieu où s'élèvent les sons religieux. Il trouvera là un village chrétien, une main charitable, un asile nocturne qu'il bénira.

Il s'en va de village en village, remerciant par sa musique ceux qui lui donnent l'hospitalité. Avec son violon, il fait danser les jeunes filles, -et d'une voix un peu faible mais touchante, il module d'anciennes poésies populaires qui plaisent aux vieillards.

Environ quinze ans auparavant, le célèbre Goldsmith parcourait ainsi la France, la Suisse, le nord de l'Italie. Il a lui-même poétiquement raconté les émotions qu'il éprouvait dans ses excursions aventureuses.

Un matin, Franz descendait du plateau sur lequel s'élève l'industrieux village de Lenzkrik. C'était sa dernière journée de marche. Le soir, il devait être à Fribourg. A mesure qu'il approchait du terme de son voyage, il songeait plus vivement

à tout ce qu'il allait revoir. Il songeait, avec un sentiment de mélancolie, à la maison de son père, et avec un sentiment de confiance, au bon Joseph, à TafiFectueuse Alete. Mais tandis qu'il s'abandonnait ainsi au souvenir de ce qu'il avait aimé, de ce qui Tattirait dans son vallon natal, l'image de Gertrude se représenta aussi à son esprit, et soudain l'assombrit. Il se rappelait Taversion qu'elle lui manifestait à cause de sa pauvreté.

Franz avait appris la signification de ce mot de pauvreté.

Hélas! se disait-il, pauvre je suis parti, plus pauvre encore je reviens. J'ai écrit à Joseph. N'est-ce pas elle qui l'a empêche de me répondre? Ne serat-elle pas irritée de me revoir? Voudra-t-elle me permettre de rentrer sous son toit? -Et si je ne vais pas là, oùirai-je? *

En parlant ainsi, il arrivait à l'entrée du Hœllenthal. Il n'était plus qu'à deux lieues de Pribourg. Longtemps ce défilé, auquel on a donné le nom sinistre de Hœllenthal (Val d'Enfer), n'avait été traversé que par un âpre sentier. On venait d'y tracer une large route; mais cette route n'en modifiait guère le sombre caractère, et maintenant encore, après les autres travaux qui y ont été faits, les voyageurs qui ont vu les sites les plus imposants de la Suisse, de îa Pranche-Comté et du Dauphiné, ne peuvent, sans une sorte de saisissement contem-

pler ces tlrermopyles du Brisgau. Là jadis, au dessus du torrent impétueux, sur les cimes de ces rocs sauvages, dans l'enceinte de ces noirs sapins, s'élevaient des manoirs féodaux qui furent assiégés et détruits, en un jour de révolte, en une jacquerie de paysans; par là Moreau accomplit, en 1796, sa fameuse retraite; par là, en 1770, a passé Marie- Antoinette. C'était pour elle que les Pribourgeois ouvraient dans le Hœllenthal une nouvelle route.

Franz, attristé par le souvenir de Gertrude, s'assit au bord du chemin pour réfléchir plus tranquillement à sa situation. Mais il marchait dès le matin ; il était fatigué, et il s'endormit.

Tout à coup il est réveillé par des claquements de fouets, par un bruit confus de chevaux et de voitures.

n se lève, il regarde et distingue à quelque distance plusieurs calèches conduites par des postillons en uniforme et arrivant rapidement de son côté, La première passe, puis la seconde ; une troisième leur succède. Dans celle-ci, plus large et plus brillante que les autres, et entièrement découverte, à côté de deux femmes âgées et d'un vénérable vieillard , est une jeune fille aux cheveux blonds, aux joues roses, d'une beauté à la fois si pure et si noble, si riante et si digne, si suave et si radieuse, qu'elle apparaît aux yeux éblouis de Franz comme un être suruaturel.

D'UN PAUVRE MUSiaEN. 71

Est-ce une des aériennes dames blanches qui planent parfois en des jours solennels autour des vieilles tours seigneuriales de la Forêt-Noire ?-Estce une de ces fées dont on raconte les prodiges dans les veillées du soir? Est-ce une de ces saintes dont la légende édifie les pieux habitants du Brisgau?

L'enfant la contemple, immobile, muet, émerveillé; puis soudain, dans un élan de naïf enthousiasme, il saisit son archet, il fait vibrer les cordes de son violon, et entonne une ancienne chanson populaire qu'il a apprise dans la maison paternelle.

So viel Sternen im Himmel. ^

. Autant il est d'étoiles dans les cîeux , De gouttes d'eau dans la vaste nuée , De belles fleurs écloses en tous lieux , Autant de fois sois saluée.

«Ah! dit la jeune fille, une touchante mélodie de notre Allemagne. »

Elle fait un signe. Le postillon arrête ses chevaux. Elle se penche vers Fenfant avec un si doux regard et un si doux sourire, et l'interroge avec tant de bonté qu'il n'éprouve, malgré sa timidité naturelle, aucun embarras à lui répondre, et lui raconte de point en point son histoire.

«Pauvre petit! murmure-t^Ue. Point de parents, mon Dieu 1 »

Et à l'accent avec lequel elle prononce ces mots,

en levant les yeux au ciel, on voyait comme il lui semblait terrible le malheur de perdre ses parents.

Elle prend dans sa poche une bourse en soie, et la donnant à Franz ,

« Tiens, mon enfant, dit-elle, continue ton chemin; je me souviendrai de toi. »

Elle fait un nouveau signe. Les postillons fouettent leurs chevaux, et bientôt les calèches disparaissent à l'un des contours de la vallée, sur la route de Fribourg.

A la place où il avait eu sa féerique apparition, Franz restait étonné, interdit, se demandant si tout ce qu'il venait de voir, d'entendre, n'était pas un rêve Mais il tenait entre ses doigts la bourse en soie, et à travers les mailles de ce léger tissu brillaient des pièces d'or. Il ne songea point à les compter ; il n'en pouvait connaître la valeur. Il en devinait seulement l'importance, et il s'écria avec une joie enfantine :

« Bénie soit la main généreuse qui m'a remis ce trésor 1 Maintenant je ne suis plus pauvre; maintenant je puis sans crainte rentrer dans la maison de Gertrude. »

Avec cette pensée,' il se remit gaiement en marche. La nuit commençait à s'étendre sur la vallée, quand il arriva près de la demeure dû pécheur. Mais, dans l'obscurité, Diamant l'a reconnu ; Dia-

mant s'élance à sa rencontre, et le salue avec ses bonnes façons de chien, tantôt en se courbant devant lui, comme pour lui montrer sa soumission, tantôt sautant en avant, tantôt revenant sur ses pas pour s'assurer que Franz le suit, et l'engager à se hâter, et bondissant follement, etjappantpour annoncer le retour de son ami.

La porte de la maison est ouverte. Alete est dans la cuisine, toute seule assise près de la cheminée, surveillant une casserole qui contient le souper.

Elle est vêtue d'une robe noire, et elle a l'air triste. Cependant elle accourt près de Franz, et lui dit en l'embrassant :

« Vous voilà donc de retour. Que je suis contente. Puis, immédiatement, elle ajoute : « Mon père « neva-t-il.pas aussi revenir? »

— Votre père ! réplique Franz surpris de cette question et de l'air grave d'Alete.

— Oui. Vous ne savez pas. Asseyez-vous là. Je vais vous raconter ce qui est arrivé. Il y a trois semaines, un soir, la femme de notre voisin le charpentier entre ici toute bouleversée au moment où nous achevions de souper, et nous dit que son enfant est tombé dans la Dreisam, près de la tannerie, et, dans ce temps-là, la Dreisam était devenue si large, si large, par la fonte des neiges, que c'était terrible à voir. Mon père aussitôt se lève et s'élance hors de la chambre; ma mère veut l'arrêter.

Mais il répond que c'est son devoir d'aller au secours de cet enfant, el qu'il ne peut y manquer. Cependant, sur le seuil de la porte, il se retourne, me prend entre ses mains, m'embrasse sur les deux joues, et puis....

— Et puis?...

— Il s'en va et je ne l'ai plus revu. Le lendemain, ma mère pleurait. La femme du charpentier est venue me chercher, m'a emmenée chez elle et m'a gardée plusieurs jours. Quand je suis rentrée ici, on m'a mis cette robe noire, et comme je pleurais aussi en demandant où était mon père,

' on m'a raconté qu'il faisait un voyage, mais un de nos voisins m'a dit qu'il était mort. Mort I Qu'estce que cela signifie? Est-ce qu'ils ne reviennent pas dans leur maison ceux qui sont morts? »

En parlant ainsi, Alete sentait de nouveau ses yeux s'humecter de larmes et les essuyait avec le coin de son tablier. Franz la regardait tout attendri et ne savait comment la consoler.

Il ne connaissait que trop les rigueurs de la mort. Ses vêtements d'enfant avaient été des vêtements de deuil, et en perdant le généreiîx pêcheur, il lui semblait qu'il perdait un second père.

Les deux innocents affligés restèrent ainsi quelques instants sans rien dire. Mais, dans ce silence, leurs cœurs s'entendaient; leurs cœurs étaient unis

d'un pauvre musicien. 75

en un même sentiment (J^'afiFection et de douleur.

Enfin Pranz , prenant la main d'Alete , et la serrant dans les siennes , lui dit : « Et votre mère !

— Ma mère. Elle est bien triste, et vous la trouverez bien changée. Autrefois, vous savez, elle était souvent en colère, quoiqu'elle soit très-bonne. A présent, elle ne nous gronde plus jamais ni mes frères, ni moi; et elle nous embrasse à tout instant, avec de grosses larmes dans les yeux. Dernièrement, elle parlait de vous, et elle disait d'un ton contrit, comme lorsqu'on va à confesse, qu'elle se repentait d'avoir été dure envers vous. Elle parle sans cesse aussi de mon père, elle s'afflige de ne plus le voir, et elle a encore un autre chagrin. Un de ses oncles, qui demeure du côté de la mer, dans une ville qu'on appelle, je crois, Trieçte, où il fait le métier de pilote, lui a écrit pour qu'on lui envoyât l'aîné de mes frères, Alfred, disant que n'ayant point d'enfants, il prendrait grand soin de celui-là, et en ferait un bon marin. Alfred veut parth*. Ma mère y consent, et cependant se désole. Elle dit que cette ville où il va est si loin, et l'état de marin si dangereux 1

^Etoù est-elle maintenant?

— Elle est allée avec mes frères porter à la belle maison que vous connaissez, la maison Xageneck,

tout le poisson que nous avions dans notre vivier. II est arrivé une princesse pour laquelle on fait de grandes fêtes et de grandes réjouissances. Ce soir, les gens de Pribourg auront des feux d'artifices , des illuminations, des spectacles. En un autre temps, nous aurions été voir cela .

« Mais à présent, nous n'en avons guère envie. Ma mère m'a dit que dès qu'elle aurait fini son marché, elle reviendrait. En sortant, elle m'a chargée de préparer le souper, et vous voyez comme j'ai bien alluiiié le feu, et il y a dans cette casserole des pommes de terre et des carottes soigneusement épluchées. Je suis sûre que cela fera un souper excellent. Vous en goûterez, vous resterez avec nous. J'ai tant pleuré quand vous nous avez quittés I Mon père, en rentrant ici, après vous avoir reconduit m'a trouvée tout en larmes, m'a prise sur ses genoux, et m'a dit que vous reviendriez bientôt. Il disait la vérité, et lui, il reviendra aussi, comme vous, n'est-ce pas, Franz? Je suis si contente de vous voir! Ma mère et mes frères auront le même contentement, et Diamant, qui était là couché devant la porte tranquillement, ayant l'air de dormir, comme il a sauté tout d'un coupl Gomme il vous a reconnu ! Diamant 1 C'est un ami. Malheureusement, il ne parle pas. Mais quelquefois j« pense qu'il a une façon de parler que nous ne comprenons pas. Ce qu'il y a.de sûr, c'est qu'il est

plus savant que nous, et qu'il entend très-bien ce qu'on lui dit. »

Franz regarde, écoute sa jeune amie, étonné de tout ce qu'il découvre en elle d'impressions sérieuses , alliées à son ingénuité naturelle et à son ignorance enfantine. Elle rit encore comme autrefois, mais au fond de sa naïve gaieté, il y a un sentiment de profonde tristesse. Elle est affectueuse et eipansive envers lui, ainsi qu'elle était autrefois, mais avec plus de gravité, et elle a cessé de le tutoyer, comme si elle comprenait instinctivement qu'elle a cessé d'être une petite fille. Entre le jour où il l'a quittée et celui où il la revoit, quelques mois seulement se sont écoulés.

D y a des fleurs qui' éclosent soudainement par des pluies d'orage.

Il y a des âmes qui mûrissent ainsi par l'effet du malheur.

Pranz s'attendait à retrouver Alete vive et rieuse comme avant son départ. En voyant ce qu'elle est devenue, il éprouve pour elle une nouvelle sympathie.

« A quoi pensez- vous, dit -elle en regardant comme il l'observe.

— Je pense que j'ai bien fait de revenir, puisque vous avez de la peine.

— Oui, sans doute, et ri ne faut plus jamais vous en aller. Je vous le dis, et je crois que

ma mère vous. le dira. Justement, la voilà qui rentre. »

Gertrude reyenait avee ses trois fils, asse^ satisfaite de l'emploi de sa journée.

A son aspect, Franz, involontairement, se sent encore intimidé.

Les trois garçons courent près de lui d'un air amical. Elle, pourtant, le regarde d'abord sévèrement. Mais, aussitôt, comme par l'effet d'une subite conversion, sa physionomie s'éclaircit, et, d'une vQix affectueuse, elle lui dit :

« Te voilà donc revenu l Tu n'as pas pu rester avec le beau monsieur qui t'a emmené.

— J'ai été, répond humblement Franz, chassé de l'école où il m'avait placé, parce qu'il ne payait pas la pension qu'il avait promise, et qu'on n'a su ce qu'il était devenu.

— Le méchant homme I Mais cela ne devrait pas me surprendre. Joseph se défiait de lui, et regret- • tait de t'avoir laissé partir. Reste avec nous, maintenant; tu n'as* rien et nous n'avons pas grand'chose, mais avec l'aide de Dieu, nous vivrons. Mon fils Alfred va s'en aller ; tu prendras son lit. Mon pauvre Joseph t'aimait : s'il était là, il se réjouirait de te voir. Je veux être contente aussi de te voir, et je veux te garder en mémoire de lui. »

Elle prononça ces mots d'un ton si doux que Franz en fut tout attendri. Il s'approcha d'elle pour la re-

mercier, et prenant la bourse en soie verte, il lui dit:

< Je ne demande qu*à rester avee voits et à gagner ma vie comme je pourrai, avec mon état de musicien. Mais je ne suis plu» si pauvre, voyez \

— De Tor ! s'écria Gertrude, en ouvrant la bourse et en tirant l'un après l'autre, d'une main agitée, six ducats neufs. »

Ses yeux alors scintillèrent et dans son sein se réveillait le vieux démon de l'avarice.

Puis soudain se retournant vers Franz, et le regardant de l'air d'un juge sévère :

« D'où te vient, lui dit-elle, ce trésor? »

Franz raconta naïvement son aventure du Hœllenthal, comment il avait été réveillé tout à coup dans son sommeil, au pied d'un sapin, et comment il" avait chanté devant une belle personne, belle et généreuse comme la meilleure des fées, comment elle l'avait interrogé avec une angélique bonté, et lui avait remis cette bourse en lui disant qu'elle se souviendrait de lui.

«Ohl Franz, s'écria Gertrude, quelle grâce de Dieu ! Cette belle personne, c'est la jeune princesse que j'ai vue passer, cette iaprès-midi, dans les rues de Pribourg, au milieu d'une foule qui la saluait avec des transports de joie. C'est la fiancée de celui qui sera roi de France. C'est Marie-Antoinette, la fille de notre impératrice Marie-Thérèse. »

Ce nom a réveillé dans l'esprit de Franz un des premiers souvenirs de son enfance.

« La mère et la fiUe ! se dit-il, héréditaire bonté ! Mon père avait appris à bénir Marie-Thérèse, et moij'apprends à bénir Marie-Antoinette. »

Çj^

Les fêtes de Fribourg.

Le 21 avril 1770, sous les plafonds dorés du palais de ses aïeux, Marie-Antoinette embrassait pour la dernière fois sa noble mère, et partait pour Versailles dans l'éclat de sa beauté, dans la fratcheur et Finnocence de ses quinze ans.

Le 4 mai, elle traversait le Hœllenthal, par la nouvelle route qu'on venait de faire pour elle, et qu'elle ne devait jamais revoir.

Quelques heures après, elle arrivait à Fribourg, qui, à cette époque, appartenait encore à l'empire de Marie-Thérèse. Là, elle était attendue par une fidèle population qui, de génération en génération, depuis quatre siècles, n'avait cessé de se montrer très-attacbée au goyvernement de l'Autriche. Là, elle allait s'arrêter à la limite de sa patrie . allemande, en face de la terre de France, sa nouvelle patrie.

Ceux qui se plaisent à étudier les idées et les

mœurs du temps passé seront peut-être curieux de savoir de quelle façon la descendante des empereurs fut reçue dans la petite capitale du Brisgau. Nous empruntons les détails de cette réception au récit qui en fut fait ofSciellement, et imprimé par ordre du bourgmestre.

Les nobles de la province et des provinces voisines étaient réunis depuis plusieurs semaines pour saluer à son passage la fille de leur souverain. Les hommes examinaient leurs équipages et reconstituaient leurs livrées; les femmes préparaient leurs paniers, crinoline de cette époque, leurs robes à queue, leurs parures de diamants; les bourgeois aussi voulaient se montrer dans leur plus bel apparat, et faisaient blanchir les façades de leurs maisons et revemir leurs portes. Les corporations d'ouvriers polissaient leurs insignes, rajustaient leurs bannières, nettoyaient leurs chefsd'œuvre. Toute la bonne ville de Pribourg était comme une ruche d'abeilles industrieuse , active, bourdonnant, travaillant, s'agitant à l'approche de la reine.

Les magistrats, assemblés dans leur salle de conseil, discutaient et réglaient le programme des fêtes et des cérémonies.

On construisait une salle de spectacle, et M. de Quaglio, le hofmaler (le peintre officiel) de l'électeur du palatinat, venait lui-même la décorer. On

faisait venir aussi une troupe de musiciens et de danseurs du théâtre de Mannheim qui était considéré alors comme l'un des meilleurs théâtres de TAllemagne. Enfin, on s'occupait avec un soin particulier de l'hôtel du baron Kageneck où l'archiduchesse devait loger. Près 4e là, l'Université érigeait un arc de triomphe revêtu, dans toùjte son étendue, d'emblèmes ingénieux, d'inscriptions galantes et d'imagesmythologiques. L'aigle et le dauphin y occupaient naturellement une grande place; le lis et la rose n'y étaient point oubliés. A sa sommité, au-dessous d'un diadème royal, sur un manteau fleurdelisé, les armes de l'Autriche s'unissaient à celles de France ; sur son entablement, des Génies ailés portaient dans leurs mains des branches d'olivier et des bouquets de fleurs. Aux deux côtés de son vaste portique, l'architecte avait placé dans d'éléganjLs encadrements, six panneaux peints par un habile artiste, qui devaient donner aux connaisseurs une haute idée des loyalejs affections, du classique savoir et des spirituelles combinaisons del'Dniversité.

Le premier de ces panneaux représentait un dauphin voguant gaiement sur les flots, en face d'un riant paysage. Au-dessus de lui voltigeait une alouette,, et plus haut l'Amour souriant à ce spectacle.

Le second, représentait un autre joli symbole,

une ab.eille sortant de sa ruche, surmontée d'une couronne ducale, et s'en allant vers un lis.

Le troisième, ordonné par la Faculté de théologie, repi-ésentait un temple antique ; dans ce temple, un autel de marbre sur lequel reposait un cœur entouré d'un ruban blanc. Près de là était THymen, la tète couronnée de myrtes et tenant un flambeau à la main.

Le quatrième, réservé à la faculté de jurisprudence, représentait un magniQque salon, et dans ce salon deux portraits placés l'un en face de l'autre : le portrait du Dauphin et de la Dauphine.

Sur le cinquième panneau, la faculté de médecine avait fait peindre deux Amours cultivant des lis et des roses.

Sur le sixième, enfin, réservé à la faculté de philosophie, on voyait poindre la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Un Amour volait vers cette église emportant le portrait de la jeune archiduchesse.

Au dessus de chaque tableau était inscrite une galante devise; au bas une poésie latine avec la traduction en vers allemands.

lies professeurs faisaient les choses en consience et n'oubliaient rien.

Le 4 mai, les vieilles cloches du Munster, dont une date de Tan 1258, et les canons annoncèrent l'arrivée de Marie-Antoinette. Sur sa route était

rangée une légion de jeunes filles des diverses paroisses de la Forêt-Noire, dans leur costume national et une légion de paysans, parmi lesquels on remarquait ceux du romantique district de Hauenstein, les hommes mariés avec leur habit noir et leur longue barbe, les célibataires avec des vêtements rouges et le menton rasé.

Les magi^rats attendaient la princesse dans la rue Dreisam, que le peuple appela dès ce jour la rue Dauphine, et ils la conduisirent en grahde pompe à sa demeure.

Le soir, les édificespublics, les maisons des particuliers, hôtels nobiliaires, ateliers et jardins, échoppes et balcons, tout était resplendissant, et la flèche de la cathédrale, illuminée jusqu'à la cime, rayonnait au loin comme urie colonne de feu. Magnifiquement illuminé aussi était le théâtre où les célèBres acteurs de Mannheim voulaient être applaudis, et Tétaient très-justement.

On jouait la Partie de chasse d'Henri /F, cette jolie pièce de Collé, puis un ballet et une pantomime.

J)ansle ballet, composé parM. Fabiani, directeur derOpéra de S. A. l'électeur Palatin, on voyait apparaître au milieu d'une fête pastorale, un berger nommé Philind, une bergère nommé Thémire, tous deux très-épris l'un de l'autre et soumis à de cruelles épreuves. Un autre berger que Ton appelle

Sylvander, s'intéresse à leurs souffrances, et enfin récompense leur fidélité. Sylvander, c'est le Dieu de l'Amour, (|ui, pour mieux les observer, a pris un rustique travestissement. Il les conduit près de son autel sur lequel brille une flamme céleste, allume à ce brasier divin un flambeau qu'il donne à Philind, et offre à Thémire un autre flambeau qu'elle allume à celui de son époux. '

Dans la pensée de l'honnête M. Fabiani, le berger Philind et la bergère Thémire représentaient le Dauphin et la Dauphine, longtemps séparés, par des difficultés diplomatiques, et enfin réunis par un noble sentiment.

Dans la pantomime succédant à ce galant ballet, les divinités de l'Olympe descendaient sur la scène . pour assister au jugement de Paris.

Le glorieux fils de Priam et d'Hécube appelé de nouveau à décerner la palme de la beauté , n'hésitait plus, comme sur le mont Ida. Il l'offrait à l'image de la Dauphine.^La superbe Junon, la fière Minerve, la merveilleuse Vénus, ratifiaient ellesmêmes humblement sa sentence, et le public ap- , plaudissait à cet accord des trois jalouses déesses.

Le lendemain, les magistrats offrirent à la charmante Dauphine une parure de grenats d'une rare j perfection. Les jeunes filles de la campagne lui I présentèrent ensuite, des guirlandes et des bouquets de fleurs ; les étudiants de TUniversité, les

diverses corporations défilèrent devant elle, musique en tête, enseignes déployées^ et les tonneliers eurent Thonneur de danser sous ses yeux leur danse traditionnelle.

Toutle monde désirait s'approcher d'elle, ou,tout au moins la voir, et ceux qui étaient parvenus à. la voir, ne fût-ce qu'un instant, disaient que jamais ils ne l'oublieraient, tant il y avait de douceur dans son regard, d'innocence dans son sourire et de grâce infinie dans tous ses mouvements.

Son souvenir est en eflfet resté populMre dans ce petit pays. Maintenant encore, l'hiver dans les veillées du soir, plus d'une brave femme du Brisgau ou de la Forêt -Noire, répète à son enfant ce qu'elle a entendu raconter par sa mère, des fêtes dePribourg et de l'angélique aspect' de Marie-Antoinette.

Le 6, elle partit : ce jour-là même, elle s'arrêta encore sur le sol germanique dans l'ancienne abbaye de Schuttern.

Le 7, elle était en France.

EtitreKehl et Strasbourg, dans une île du Rhin, appelée l'île des Épis, on avait construit un pavillon, où Marie-Antoinette devait être, selon les usages diplomatiques , remise par M. de Mercy, ambassadeur de Marie -Thérèse, à M. le comte de Noailles, ambassadeur de Louis XV. Là une loi d'étiquette l'obligeait à se dépouiller de tous les vête-

ments qu'elle avait apportés de Vienne pour prendre ceux qui lui étaient envoyés de Paris. Là, elle disait adieu aux dames et aux gentilshommes qui ravalent accompagnée dans son voyage et qui retournaient en Autriche.

Le pavillon où s'accomplissaient ces préliminaires du royal mariage était tapissé de tentures des Gobelîns représentant les scènes les plus terribles de la mythologie grecque.

Sur le Rhin, sur la noble ville de Strasborg, sur la magnifique plaine d'Alsace, sur les cimes des Vosges et les collines du Brisgau, s'étendait un voile sinistre. Dès le matin, le ciel était chargé de nuages noirs. Toute la journée la pluie tomba à torrents, et la jeune Dauphine de France emportait sur la route de Versailles, l'instruction rédigée par son père l'empereur François, la tendre instruction dans laquelle ce religieux souverain disait : « Mes chers enfants, je vous recommande de prendre, tous les ans, deux jours pour vous préparer à la mort, comme si vous étiez sûrs que- ce sont les deux derniers jours de votre vie. »

Le Ménétrier.

Franz n'a pu résister au désir de revoir encore la belle princesse qui lui a parlé avec tant de douceur, et il a décidé Alete à l'accompagner dans la grande rue de Fribourg. Trop faibles et trop timides tous deux pour essayer de pénétrer au milieu de la foule , ils ont pu cependant apercevoir la dauphine au moment où elle se rendait à l'église. Alete l'a contemplée en joignant les mains avec une sorte de recueillement, comme. si elle voyait une image céleste.

Les trois fils de Gertrude avaient couru impétueusemenf de côté et d'autre, et racontaient le soir avec enthousiasme les différents spectacles qui les avaient émerveillés.

Gertrude parlait aussi avec joie de ces jours de fêtes et de festins, où elle avait trouvé le moyen de s'employer fructueusement, et de faire plusieurs marchés lucratifs.

90 fflSTOIRE

La vacillante Gertrudel Elle avait un fond de bonté traversé, combattu et souvent subjugué par la passion de l'argent. De temps à autre, ses sentiments naturels d'humanité et de charité reparaissaient, mais non sans effort. Ils reparaissaient dans ses rigides habitudes de parcimonie comme ces petites sources d'eau que Ton voit sourdre entre des sables qui les compriment.

La mort de son mari lui fit faire un douloureux retour sur le passé. Elle se rappelait comme elle avait été injuste et rude envers cet homme si patient. Elle s'accusait hautement des chagrins qu'elle lui avait faits.

« Ah mon bon Joseph 1 mon cher Joseph!

s'écriait-elle avec une véritable émotion. Elle embrassait l'un après l'autre ses enfants, comme pour leur demander pardon de ce qu'elle avait fait à.leur père. Elle savait bien que la principale cause de sa mauvaise humeur et de ses emportements, c'était son avarice; et un jour, comme elle venait de prendre, dans le compartiment d'une ai^moire, un petit sac qu'elle dérobait soigneusement à tous les regards :

— Maudit argent! dit-elle en rejetant brusquement ce clandestin trésor. >

Pendant quelque temps, elle fut si différente de tout ce qu'elle avait été précédemment, que tous ceux qui la connaissaient en étaient surpris. Elle

semblait ne plus avoir ses âpres idées de parcimonie, et elle paya sans murmurer plusieurs petites dettes contractées par Joseph.

Peu à peu cependant sa douleur conjugale s'atténua, et en même temps sa vieille passion se relevait.

De tous les diables de l'enfer, le plus fin, le plus opiniâtre, le plus artificieux, le plus fort, le plus hideux et le plus indomptable, le plus vil et le plus choyé, c'est celui de l'avarice.

Ni le démon de la volupté, ni celui de l'ambition, si dangereux pourtant, ni les autres n'ont une telle persistance ni^ de telles ruses. Les autres s'affaiblissent ordinairement dans l'esprit pu les sens de leurs victimes à mesure qu'ils vieillissent. Gelui-ci au contraire, s'incarne de plus en plus en elles à mesure que l'âge les affaiblit, les serre dans ses griffes de chat, leur suce le sang comme un vampire, et les rend de plus en plus chétives et misérables, jusqu'au jour où il les étend décharnées, grelottantes, épuisées par de stupides privations , mourant de faim et de soif sur un grabat, au milieu de leurs trésors.

Nulle passion n'a des subtilités pareilles à celles de ravarice, et Molière lui-même, Molière, en voulant peindre les perplexités, les artifices et les tourments d'un avare, est resté bien au-dessous de la vérité.

Comparé avec d'autres avares, son Harpagon, avec son maître Jacques, est un enfant prodigue.

Lorsque Franz entra sous le toit du pêcheur, Gertrude était encore dans les généreuses dispositions d'esprit produites par son deuil. En même temps l'orphelin lui présentait une bourse qui renfermait une assez jolie somme.

De plus, il répétait avec une candide confiance, ces paroles que la belle princesse lui avait adressées : Je me souviendrai de toi.

Gertrude rêvait à ces paroles et secrètement en attendait un prompt et brillant effet.

Mais les fêtes de Fribourg étant finies, la jeune archiduchesse partie, tout son noble cortège du Brisgau et des environs également parti, et parti aussi, pour plusieurs semaines, le bourgmestre M. de Landeck, qui avait fait, près de la princesse, un service assidu de chevalier d'honneur, et Franz n'ayant pas reçu le moindre signe de réminiscence, Gertrude pensa qu'il avait mal compris les paroles de l'auguste voyageuse, ou qu'il était complètement oublié.

Dès ce moment, elle se sentit saisie d'une nouvelle inquiétude, en songeant qu'elle allait avoir ce garçon à sa charge.

Il n'était pas, certes, exigeant, et semblait fort reconnaissant de la moindre attention. Mais il avait bon appétit, et son linge et ses vêlements

étaient usés. Ses six ducats bientôt dépensés, il ne paraissait guère en état d'en gagner d'autres. Souvent, au lieu de pratiquer, selon l'idée de Gertrude, son métier, c'est-à-dire de jouer du violon, il allait, comme autrefois, s'asseoir au bord de la Dreisam, et restait là immobile, silencieux. Quelquefois Alete allait le rejoindre, et le voyant pensif et recueilli, travaillait à côté de lui sans rien dire, et Diamant s'accroupissait tranquillement sur le gazon, comprenant, par son lucide instinct, qu'en ce moment, il ne devait point se livrer à ses folâtre ries habituelles. Mais quelquefois Gertrude arrivait tout à coup, et d'un ton impérieux disait à Franz.

« Travaille donc I »

L'honnête Franz aurait pu lui répondre que dans son apparente inertie il travaillait; qu'au bord de la rivière , sous les randeaux des saules , dans le vallon fleuri, il était à l'école; qu'il entendait des notes de musique dans de légers bruissements, des gammes complètes, des trilles , des arpèges et de délicieux accords dans tout ce qui soupirait, sifflait, roucoulait et chantait autour de Iqi.

Gertrude ne l'aurait pas compris.

Malgré son goût pour ses musicales rêveries, Franz pourtant sentait bien lui-même la nécessité d'étudier les règles de son art. Mais sans argent et sans protection, comment trouver un maître qui voulût bien lui donner des leçons?

< Un maître 1 un mattre ! disait Germaine, devant laquelle il exprimait quelquefois ce désir. C'est donc bien long et bien difficile à connaître ton état de musicien. Depuis le tenips que tu t'eiî occupes, tu aurais pu apprendre celui d'ébéniste ou d'horloger. »

Un jour, revenant du marché , elle s'écria gaiement :

«Pranz,je t'apporteune bonne nouvelle. Tu voulais un maître. Tu l'auras.

— Qui donc? demanda Franz.

— Le père Anselme.

— Le père Anselme, murmura l'orphelin.

— Oui; cela t'étonne?

— Gomment, dit Alete , ce vieux homme qui est si laid et si sale , et que Ton voit si souvent trébuchant dans les rues. Le petit Christian, le fils du tailleur, a été pendant quelque temps avec lui.Mais il n'a pu y tenjr. Quand le père Anselme avait bu, il le battait et lui prenait son argent. On dit que c'est ainsi qu'il traite tous ses élèves.

— Tais-toi, dit vivement Mme Kraft. On ne demande pas ton avis. Si Anselme va quelquefois au cabaret, cela ne nous regarde pas. C'est son aflfaire. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on le considère comme le meilleur ménétrier du pays. De tous côtés on le demande pour les bals, pour les noces , pour les fêtes patronales. C'est lui qui m'a fait danser le jour

de mon mariage. Il a toujours deux ou trois compagnons 4u'il dirige et avec lesquels il partage sa rétribution. J*ai appris ce matin qu'un de ses compagnons l'ayant quitté, il voudrait le remplacer, et aussitôt, Franz, j'ai pensé que cela pouvait te convenir.

— Je ne crois pas, répondit doucement Franz, que le père Anselme soit un très- bon musicien.

— Ah! vraiment, répliqua Gertrude d'un ton aigre, comme il y a plus de quarante ans qu'il exerce son métier, tu supposes qu'il n'en sait pas encore assez pour pouvoir te donner des leçons. » •

Franz rougit à l'idée qu'il venait de se montrer si présomptueux, et pour mieux excuser sa répulsion envers Anselme, dit d'une voix timide :

« n a l'air méchant. Il me fait peur. »

A cette nouvelle protestation, l'irritable Gertrude s'écria :

« Mon garçon, quand on est pauvre, on n'a pas le droit d'être si difficile; avant tout, il faut songer à gagner sa vie. »

Franz baissa la tête et dit :

« Vous avez raison. Il faut gagner sa vie. J'irai voir le père Anselme.

— Jeté conduirai moi-même près de lui, et lui demanderai pour toi les meilleures conditions.

— Merci.

— Veux- tu venir demain matin?.

— Si vous voulez. »

Alete n'osait plus rien dire. Mais elle regardait Torphelin. Quel bon regard à la fois sympathique et intelligent! Alete était ce que les Allemands appellent : Ein kluges i^înd, c'est-à-dire un enfant perspicace, habile'et prudent.

Le lendemain matin, au fond d'une des ruelles obscures de la ville, Gertrude et Franz pénétraient dans une chambre sombre où tout annonçait l'habitude du désordre et un état voisin de la misère. Anselme était pourtant ce jour-là de bonne humeur. 11 accueillit amicalemeni Mme Kraft comme une ancienne connaissance , et entendit avec une figure joviale sa requête.

« Eh 1 eh I mon gaillard, dit-il à Franz en lui posant une grosse main osseuse sur l'épaule.

« Nous voulons donc entrer dans la joyeuse cor- , poration des ménétriers. Peste , tu peux te flatter d'avoir là une jolie idée. Il n'y a pas dans le monde une plus agréable, plus noble et plus, ancienne corporation. Le roi David en était, si je dois en croire ce que me racontait, dans ma jeunesse, le vieux Hans, le chef des ménétriers de Fribourg, qui fut mon premier maître en l'an.... ma foi je ne me le rappelle plus, mais n'importe. Mme Kraft, puis-je vous offrir une goutte d'eau-de-vie? Kon, vous

n'en buvez pas. Ni toi non plus, mon garçon? Vous me permettrez au moins de prendre ma potion habituelle? C'est très-bien. Voyez-vous, le matin, ça éclaircit le cerveau, et le soir, ça l'assoupit. »

A ces mots , il prit sur une table une bouteille poudreuse, la porta à ses lèvres, en avala une longue gorgée , puis s'essuya la bouche avec le revers de sa main, et se retournant brusquement vers Pranz:

« A propos, lui dit-il, quel est ton instrument?

— Le violon, balbutia Pranz.

— Tant pis ! J'ai déjà le petit Peter qui ne connaît que le violon. J'aimerais mieux le fifre ou le flageolet. Enfin nous tâcherons de nous arranger. Tu lis la musique couramment ?

— Oui.

— Et tu es en état d'apprendre lestement une contredanse?

— Je l'espère.

•—Bon. Au reste, je t'aiderai. C'est mon affaire* Maitenant voici mes conditions : Tu seras prêt à venir avec moi partout où je serai appelé pour quelque bal ou quelque fête. Tu joueras ainsi que moi, tant qu'il faudra jouer, les morceaux que j'aurai choisis, et à la fin d'une bonne journée, je te donnerai douze kreuzers.

— Douze kreuzers! murmura Gertrude. Pas plus!

— Vous trouvez que c'est trop peu, répliqua le vieil Anselme en reprenant subitement son air rogue. Et les leçons que je vais donner à ce novice, vous les cctmptez donc pour rien? Vous ne pensez pas non plus que dans ces journées de musique l'enfant sera nourri, bien nourri, ma foi, et le vin, et la bière, ^t le café, à peu près à discrétion. En v^ité, Mme Kraft, je suis trop bon. Mais que faire? j'ai toujours été ainsi, et à mon âge, on ne peut changer son caractère. Je suis trop bon; je devrais exiger de mes élèves un tribut en beaux deniers comptants, et c'est moi, au contraire, qui les paye pour leur donner les conseils de mon expérience, pour les guider au début de leur carrière, pour les faire entrer dans la corporation des ménétriers, la plus heureuse des corporations, toujours en fête, dans les villes et les villages, aux foires et aux vendanges, aux noces et aux baptêmes, l'estrade en plein air, ou dans une vaste grange, et autour de cette estrade, les amoureux et les amoureuses, les enfants qui commencent à sautiller, et les vieux qui sautillaient autrefois, tous réuiAs aux sons de ma clarinette, tous animés et contents. En avant la ronde populaire, le quadrille et la contredanse, et les trépignements de pieds, et les cris de joie! Oui, voilà ce que j'appelle la bonne, la vraie musique, la musique qui égayé les physionomies et met les jambes en mouvement. Quant à cette musique sen-

tioei^ie, langonreose, lannoyante que les petits messieurs et les petites demoiselles pâles écoutent en soupirant et en tournant te blanc des yeux, qcL'on ne m'en parle pas. Je n'en sais rien. Je n'en veax rien savoir, de n*est pas de la musique : c'est ua rêve de malade. Voilà mes idées, Mme Kraft.

« Pour en finir avec les propositions que vous m'avez faites, j'accepte à tout hasard ce jeune anxiliaû^e cpie vous me recommandez; je vous connais depuis longtemps; c'est moi qui ai célébré votre mariage avec ma clarinette, et une flûte et des timbales. Vous étiez jeune alors, et ma foi très-gentille, et vous sautiez comme une perdrix.* A présent, vous êtes un peu maigre et vieillotte ; Teffet des années ! Mais, je n'oublie point une ancienne connaissance. Dimanche prochain, je dois aller faire la fête patronale du joli village de Littenweiller; si le petit veut être ici à huit heures du matin, avec son violon, je le conduirai là, et nous verrons ce qu'il peut faire. A présent, bonjour, voilà le moment où je dois aller déjeuner; la soupe est sur ïe feu, et la vieille cabaretière du Schwarz- Ochs grogne terriblement quand ses pensionnaires sont en retard. »

En parlant ainsi, Anselme ouvrait la porte de son grenier.

Gertrude et Franz sortirent sans lui répondre.

Gertrude cherchait à se rendre compte de ce

qu'elle éprouvait, et en dépit de ses raisonnements, ne se sentait pas contente.

Franz était douloureusement impressionné de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. Il marchait la tête baissée , réfléchissant à sa pauvreté d'orphelin, à ce qu'il avait souffert depuis la mort de son père, par l'abandon de Sonino, parla colère de son maître de Stuttgardt, à ce qu'il devait souffrir encore dans son compagnonnage avec un homme dont la figure, les habitudes, le langage lui causaient une si vive répulsion.

Après un moment de silence, Gertrude lui dit : « Il t'a paru un peu grossier, n'est-ce pas, le vieil Anselme?

— Oui.

— Et il ne te plaft pas.

— Non.

— Si Cela te fait trop de peine de t'associa à lui, rien n'est décidé ; tu es encore libre. »

Franz hésita un instant à répondre ; puis soudain se rappelant les paroles que Gertrude lui avait adressées la veille : Quand on est pauvre, il faut songer avant tout à gagner sa vie, Franz répliqua d'un ton ferme : «Je vous remercie de votre bonne intention. Mais à présent, je crois que ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'adjoindre à Anselme, en attendant que la Providence m'accorde un meilleur sort. »

Gertrude, attendrie par ses paroles, se repentait d'avoir conduit le délicat enfant près du brutal ménétrier.

Franz était résigné.

YII

I«6 Bonrgmostre*

« Enfin ! s'écria un domestique en grande livrée qui, d'unpasrapide, venait de traverser la rue pour rejoindre Franz. Yoilà longtemps que je cours après vous.

— Après moi ? dit l'orphelin.

— Nest-ce pas vous qu'on appelle Franz Wagner? -Oui.

— Mon maître, M. le baron de Landeck, m'a envoyé à votre recherche. Il désire vous voir.

— M. le baron de Landeck I M. le bourgmestre, s'écria Gertrude tout ébahie.

— JUii-môme.

— Et il vous envoie à la recherche de Franz.

— Oui.

— Vous ne savez pas pourquoi ?

-r- Non. '

— Vous ne savez pas ; mais il désire le ¥oir. Ouelle incroyable chose! »

Aux yeux de la veuve du pêcheur, le riche bvon Landeck, le puissant boui^mestre apparaissait comme un être surhumain, dans une atmosphère lumineuse, élevée, à peu près inaccessible au commun des mortels. Elle le voyait quelquefois passer dans un beau carrosse doré avec sa femme et sa fille, qui lui semblaient belles comme le jour, et le regardait avec un profond respect. Elle entendait quelquefois aussi ses voisins et ses voisines parler de lui. Les uns disaient qu'il était si sévère et si imposant qu'on ne pouvait s'en approcher sans trembler; d'autres, au contraire, qu'ils l'avaient vu très-affable et très-bon. Mais, malgré cette dernière assertion, Gertrude ne pouvait comprendre comment un tel personnage pouvait en v^enir à s'occuper du petit Franz et l'envoyer chercher.

« Ainsi, dit-elle au messager du bourgmestre, après ces diverses réflexions, vous allez emmener mon jeune pensionnaire? Je vous accompagnerai.

— Non^répondit froidement le domestique ; je dois faire ce qui m'est ordonné : rien de plus. Si M. le baron avait voulu vous voir, il me l'aurait dit. Il ne me Ta pas dit. La stricte consigne ; impossible d'y rien changer.

— Mais ce pauvre garçon, timide, tout seul, en face de M. le bourgmestre!...

— Soyez tranquille; j'ai conduit près de lui

d'autres garçons timides, -et ils ont été promptement rassurés.

— Eh bien I adieu, Franz, dit Gertrude d'un ton maternel. Reviens, dès que tu le pourras, à la maison. >

Qaelques instants après, Franz entrait dans un aristocratique hôtel du Munsterplatz, tout étonné des aventures et des contrastes de sa matinée. Quel contraste, en effet, entre le misérable gfte d'Anselme et l'enfilade de pièces parquetées, lambrissées, dorées par lesquelles le domestique le fit passer. Quel contraste plus frappant encore entre ce même Anselme et le beau noble vieillard qui, s'approchant de l'orphelin, lui dit avec une parfaite aménité : « Asseyez-vous, mon enfant, j'ai à vous parler; etd'abord, il faut que je m'excuse de ne l'avoir pas fait plus tôt. Mme la Daupbine, en passant ici, vous a recommandé à moi, et par là m'a imposé un devoir envers vous. Mais le jour où elle partit, j'étais moimême obligé d'entreprendre immédiatement un voyage en Allemagne. Cependant, je ne vous ai point oublié. J'ai recueilli plusieurs informations qui justifient l'intérêt que la princesse a eu la bonté de vous témoigner. J'espère en obtenir d'autres encore qui ne vous seront pas désavantageuses. Je sais déjà que votre père était un très-brave homme qui, malheureusement, n'a pas réussi dans ses affaires. Je sais que vous êtes un gentil garçon,

que VOUS avez le goût de la miuiqne, et que yous désirez vous instruire. Je pois dès ce moment vous annoncer que vous entrerez dans une école, et qu'on aura soin de vous! Maintenant, j'ai quelques questions à vous adresser. Répondez-moi sans crainte. Pensez que c'est un ami qui vous interroge dans votre intérêt. >

Franz le regarda avec un doux sourire qui exprimait sa gratitude.

C'était sa première réponse. Le vénérable bourgmestre la comprenait

« Votre père, dit-il, ne vous a donc rien laissé?

— Non, répondit Franz; seulement quelques meubles, quelques florins et une tabatière en or qui lui avait été donnée par l'impératrice d'Autriche et qu'il conservait précieusement.

— C'est singulier. II devait cependant avoir quelques revenus. Il ne vous en a jamais parlé ?

— Non, monsieur, jamais. Il était si occupé de me donner des leçons ! et il ne pensait pas que je le perdrais si vite. S'il avait quelque affaire à m'expliquèr, il attendait sans doute que je fusse plus grand.

— Comment, reprit M. de Landeck, passiez-vous vos journées?

— Mes journées se passaient à me promeper avec mon père, à lui faire la lecture, à jouer du violon selon ses conseils et à causer. Le soir, il m'embras-

D'ON PADVRE MUSICIEN. 107

sait en me disant que quoiqu'il fut malade» il était heureux, et, moi aussi, j'étais heBreui.

— Mais, dans ses dernières années, il ne pouvait plus travailler. Il ne vendait plus rien et :ne gagnait plus rien. Je sais pourtant qu'il paraissait être à son aise, et à sa mort il n'avait aucune dette. Pour vivre convenablement et ne pas faire de dettes, il faut de Targent.

— De Targent ? Il en recevait.

— Souvent?

—Deux fois par an.

— Btdequi?

— De M. Scharf.

—Nous y voilà, murmura le bourgmestre avec une visible satisfaction. C'est bien ce qu'on supposait.

— Vous êtes bien sûr, naon ami, dit-il ensuite, que c'était M. Scharf qui apportait de l'argent à votre père.

— Oui, monsieur.

•— Vous le connaissez?

—Sans doute. Je l'ai encore rencontré avanthier dans la rue. Je voulais le saluer, mais il tournait la tête d'un autre côté, et il a passé à côté de moi sans me voir.

— HuB t fit le bourgmestre. Et il venait deux fois par an.

— Oui, monsieur. A Pâques et à la Toussaint.

— Savez-vons quelle somme il apportait?

— Non, monsieur.

— Vous l'avez su peut-être. Songez-y, mon enfant^ tâchez de vous en souvenir.

— • Oui, je me rappelle la dernière visite de M. Scharf, et une petite discussion, et ce qui arriva ensuite. Mon père, après avoir compté ce que le banquier avait déposé sur la table, lui dit : « Je ne trouve « que 245 florins.— Conmient donc, s'écriaM. Scharf, « je suis sûr d'en avoir mis là 250.— Tiens, Franz, « me dit mon père, je n'y vois plus guère; toi, qui as « de bons yeux, regarde. » Je pris l'une après l'autre cbaqqe pièce et comptai comme lui 245 florins. « C'est vrai, dit alors M. Scharf, je me suis trompé. « Yoici votre complément.» Il tira de sa poche 5 florins et s'en alla. Après cela, mon père avait l'air un peu soucieux. Il me dit : < Franz, un jour, tu « auras soin.... Mais non,plustard.Cen'estpasàton « âge qu'on doit s'occuper de ces choses d'argent. « Prends ton violon, et répète cette mélodie que tu « as commencé à apprendre, il y a quelques jours. « Hier encore, tu as fait trois fausses notes. Écoute, « je vais te donner le la.

So vîel Stemen im Himmel.

« Et il se mita fredonner gaiement la vieille chanson qui m'est revenue tout d'un coup à la mémoire dans le Hœllenthal, quand j'ai vu apparaître la

d'un pauvre musicien. 109

belle princesse. En ce temps-là, il avait souvent de cruels maux de tête. Peu de temps après, il est mort. J'étais tout seul, ne sachant que devenir. Un de nos voisins, Joseph Kraft le pêcheur,, a eu pitié de moi, et m'a donné un asile dans sa maison. Ensuite, j'ai été à Stuttgardt. Quand j'en suis revenu, le bon Joseph était mort aussi, mais sa femme m'a reçu charitablement. Je n'ai plus entendu parler de M. Scharf.

— Pauvre garçon I « murmura le baron d'une voix émue.

L'enfant l'intéressait de plus en plus par son maintien modeste, par son naïf langage, par sa situation.

«Encore une question! dit-il avec un affectueux accent. Y a-t-il eu, à part vous, quelque autre témoin des visites que M. Scharf! faisait à votre père, et de ses comptes d'argent?

— Peut-être notre femme de ménage, mais nulle autre personne, je crois. Mon père vivait très-retiré, et disait qu'il ne désirait rien de plus que d'être seul avec moi.

— C'est bien, mon ami, je suis content de vous avoir vu et d'avoir causé avec vous. Je vous le répète, on aura soin de vous, et je penserai aussi à la veuve du généreux pêcheur. Retournez à présent chez elle. Dans quelques jours, je vous rappellerai. »

Franz se leva. M. de Landeck, lui prenant amicalement la main, le conduisit jusqu'à la porte de son cabinet, et lui dit :

« A revoir bientôt. Conservez vos bons sentiments. Souvenez-vous de votre père, qui avait mis sa joie en vous, et souvenez-vous aussi de la rencontre providentielle que vous avez faite dans le Hœllenthal. Au revoir. »

Franz le remercia par un bon regard d'honnête enfant. Le baron rentra dans sa cliambre, s'assit dans un fauteuil et se mit à réfléchir. Il avait pris à cœur la recommandation de la Dauphine, et Torphelin l'avait intéressé.

« Évidemment, se dit-il, le luthier avait remis son argent entre les mains de M. Scharf. Mais quelle somme et à quelle condition ? Voilà ce qu'on ne peut savoir. Dans les papiers de Wagner, pas le moindre renseignement à cet égard S'il y a eu un acte, Scharf l'aura peut-être dérobé. Le coquin est capable de tout. Mais en cette occa3ion, il n'aura point, j'espère, à s'applaudir de sa fourberie. Il payait deux fois par an une rente à Wagner, probablement 250 florins à chaque semestre, ce qui représenterait l'intérêt légal de 10 000 florins. Wagner n'a pu placer son argent en rente viagère. Il aimait trop son fils pour aliéner ainsi son héritage. Donc, nous établissons en principe que M. Scharf nous doit 10 000 florins à 5 pour 100. S'il prétend

qu'il doit moins, ou qu'il est affranchi de tout engagement par la mort du luthier, nous le poursui- TODS et nous le sommons d'exhiber son contrat Nous ne pouvons le traiter comme un brave homme. Nous devons le mettre sur la sellette comme un accusé. C'est le moins qu'il mérite. Il est rusé. Nous tâcherons de l'être aussi. Voyons. »

H. de Tandeck sonna et dit à son domestique : « Va chercher M. Scharf. Lorsqu'il sera venu, tu le feras attendre une demi-heure dans l'antichambre; cela le tiendra un peu en émoi. »

Ainsi fut fait. Mais la question qui inquiétait le noble bourgmestre fut résolue plus aisément qu'il n'osait l'espérer; le fin, le hardi, le rapace M. Scharf était fort mitigé par les circonstances. Quelques jours auparavant, les employés de la gabelle avaient saisi, dans un de ses magasins, des marchandises de contrebande ; un de ses clients lui intentait un procès pour abus de confiance ; un autre le menaçait d'une assignation judiciaire pour un règlement de compte. Il savait que l'opinion ne lui était pas favorable, et que les gens de justice n'étaient pas disposés à le ménager.

A la mort de Wagner, il avait espéré, en effet, pouvoir conserver doucettement un capital que personne ne réclamait. Hais aux premières paroles que M. de Landeck lui adressa avec son grand air imposant, le cupide et cauteleux renard comprit

qu'on pouvait, en cette affaire, ordonner une enquête et recueillir des témoignages qui le perdraient. Il prit aussitôt sa résolution ; il déclara d'un air d'honnête bonhomie, que M. Wagner, en se retirant du commerce, lui avait confié 10 000 florins, qu'il continuerait à payer les intérêts de cette somme, ou se tiendrait prêt h la rembourser, selon ce qui lui serait enjoint.

« Vous devez les intérêts de ces 10000 florins depuis près d'un an, dit le bourgmestre surpris d'un si prompt aveu.

— C'est vrai , répliqua humblement l'astucieux trafiquant. Mais M. Wagner étant mort, personne ne me les a demandés, et je ne savais à qui les remettre.

— M. Wagner a laissé un fils. Vous le savez.

— Sans doute, repartit Scharf d'un ton patelin. Je me souviens très-bien de lui. Un gentil garçon qui est parti pourT Allemagne.

— Et qui est revenu.

— Ah ! vraiment. J'en suis bien aise.

— Vous l'avez rencontré il y a quelques jours, dans la rue; vous ne l'avez pas reconnu.

— C'est possible. J'ai tant de choses en tête. Je marche souvent dans les rues sans rien voir.

— - Soit. Cet enfant est sous la tutelle de la corporation des luthiers, et sous ma protection spéciale. Gomme nous devons assurer de notre mieux son héritage, il nous paraît utile de renouveler le con-

trat que vous aviez fait avec son père. Vous allez donc ici me donner un acte constatant que vous devez au jeune Wagner la somme de 10 000 florins, . doilt nous pourrons, dès que nous le jugerons convenable, demander le remboursement immédiat, et dont vous payerez jusque-là intégralement les intérêts. De plus, vous allez solder ce que vous devez à cet enfant depuis la mort de son père, >

Scharf, entendant cette sorte d'arrêt judiciaire formulé d'une voix sèche et impérieuse, sentit en lui-même un mouvement de contraction. 11 lui en coûtait de renoncer si vite à l'espoir qu'il avait caressé. Mais après son aveu, il ne pouvait refuser d'obtempérer à l'injonction du bourgmestre.

« Comme il vous plaira, dit-il.

— Asseyez-vous à cette table. Voilà de Tencre, du papier. Écrivez. Je vais vous dicter. »

L'acte fini, M. de Landeck le prit, le lut attentivement. Puis le rendant à Scharf :

« Vous n'avez oublié qu'une chose , lui dit-il , c'est de signer.

— Ah 1 c'est vrai. Pardon. Je suis quelquefois si étourdi. Mais voilà ! Scharf, en toutes lettres.

— Votre parafe ?

— Encore mon parafe, le complément obligé de ma signature? C'est juste. Décidément je n'ai plus la tête à moi. Monsieur le baron a-t-il encore quelque chose à m'ordonnerî .

— Oui, je désire que vous m'eavoyiez aujourd'hui même les intérêts échus de ce capital. J'en doimerai un reçu.

— Oh ! monsieur le baron, je n'ai pas besoii/....

— Merci du compliment que vous voulez me faire; mais j'entends que tout cela se règle avec vous régulièrement et strictement.

— Eh bien, je retourne à la maison^ et dans im instant....

— Soit.»

Scharf se retira en marchant à reculons, et en s'inclinant plusieurs fois profondément, jusqu'à ce qu'il eût franchi le seuil du cabinet.

< Le coquin I dit H. de Landeck, si riche el désireux pourtant de s'iapproprier une si faible somme. Avec quelle promptitude il a cédé à tout ce que je demandais I II doit avoir sur la conscience quelque fourberie dont il craint la découverte; mais un jour on la découvrira. Pour le monaent voilà une bonne affaire finie.

« Le pauvre Franz a une petite fortune. Quel bonheur qu'il ait rencontré la généreuse princesse! Sans elle, nous n'aurions pas songé à lui. Nons manquions à notre devoir, et Scharf gardait l'héritage de l'orphelin. »

La Xaftriae.

Par l'effet d'une rencontre providentielle, Franz, en réalité, était riche, plus riche que le cupide, l'insatiable Scharf, qui, ayant amassé des milliers - et des milliers de ducats par toutes sortes de spéculations, regardait d'un œil triste son coffre-fôrt, s'affligeant d'y voir encore plusieurs cases vides.

M. de Landeck ayant fait revenir Franz dans son cabinet, lui montra deux piles d'écus rangées sur la table, et lui dit en souriant :

« Voila qui est à vous.

— A moi! s'écria le petit musicien, d'un air incrédule.

— A vous-même. De l'argent qui était à votre père, et qui vous appartient. Cinq cents florins.

— En vérité!

— En vérité. »

Franz s'approcha de latable et regarda ce trésor*. Jamais il n'en avait vu un pareil.

— Qu'allez-vouS'faire de cette somme? demanda le baron^ qui voulait l'éprouver.

— Monsieur, répondit-il ea rougissant , je voudrais bien.... Je ne sais^commentvous dire.... Mais, enflnje dois vous avouer que j'ai des dettes.

— Des dettes 1 mon ami; et de quelle façon? » Franz alors lui raconta son voyage à Stuttgardt,

comment il avait été trompé par les promesses de Sonino, et comment il avait passé quatre mois dans la maison de Trauben, sans pouvoir le payer.

« Je lui ai dit, ajouta Pranz, que je lui enverrais de l'argent dès que je le pourrais. Il ne m'a pas cru; il a été un peu violent à mon égard; mais il ne m'en a pas moins hébergé tout un hiver, et je* voudrais, si c'est possible, accomplir ma promesse.

•— Très-bien, mon enfant, vous avez parfaitement raison.

— Je voudrais aussi envoyer quelque chose à cette pauvre fille qui, au moment de mon départ, a glissé dans mon linge un florin, le seul peut-être qu'elle possédât.

— A merveille!

— Enfin, je demeure chez Mme Kraft. Elle n'est pas riche, et il me semble que je dois....

— Très-bi^n, nion enfant; j'aime à voir en vous ces sentiments de justice et de gratitude. Tout sera fait comme vous le souhaitez. Laissez-moi arranger cela avec mon secrétaire. Votre maître de

Stuttgardt, et sa servante, et Mme Kraft, chacun aura sa part, et vous aurez aussi la vôtre, car, il faut que vous ayez un peu d'argent, que vous en sachiez la valeur, et qu'en même temps vous appreniez à l'employer sagement. Écoutez, mon ami, et souvenez-vous de ces paroles d'un vieillard. L'argent, dont vous entendrez beaucoup parler dans le cours de votre vie, et dont vous aurez plus d'une fois l'occasion de reconnaître Tinfluence, l'argent est un bien ou un mal, selon la source d'où il provient, la façon dont on le gagne et l'usage qu'on en fait. Il y a l'argent béni et l'argent maudit, l'argent qui est un don de la Providence et l'argent qui est un leurre diabolique. Je ne veux point m'occuper de celui-ci qui est amassé par de rapaces spéculations , par de frauduleux calculs, par des mariages qui devraient être des alliances de cœur et dont on fait d'ignobles marchés.

« Je neveux penser qu'à celui qui nous appartient par un pur héritage, oïl que nous acquérons par un honnête travail, et celui-ci pourtant, il faut encore y prendre garde, nous ne devons pas le dissiper en vaines prodigalités, car il peut servir à réaliser plus d'un généreux désir, et à seconder plus d'une louable entreprise. Nous ne devons pas non plus nous y attacher trop fortement, car alors il s'empare de notre esprit, il devient notre maître ; il refroidit etmatérialise notre cœur.... Mais voilà,

118 mSTOIHE

pour votre âge, une bien grave digression; j.'ai une autre chose à vous dire. Vous désirez, n'est-ce pas, entrer dans une école?

— Oui, monsieur.

— Et vous n'êtes pas effrayé à l'idée de rester là longtemps sans sortir?

— Non, monsieur, répondit Pranz d'une voix pourtant un peu troublée. Il pensait au vallon de la Dreisam, à Alete, à Diamant.

— Sans sortir I répliqua M. de Landeck, c'est une façon de parlef^ vous sortirez le jeudi dans l'après-midi, et si l'on est content de vous, comme je l'espère, je vous réclamerai quelquefois le dimanche ; j'ai vu hier M. Tabbé Kindler, je lui ai parlé de vous comme si j'étais votre tuteur. Vous voulez bien que je prenne ce titre?

— Oh ! monsieur, s'écria Franz avec un accent de cœur.

— Votre place est préparée dans son établissement. Vous aurez là une agréable demeure, et un bon et digne instituteur, un autre homme que votre Trauben de Stut'tgardt.

L'n autre homme, en effet, un vénérable prêtre, instruit et modeste, austère et indulgent.

Après avoir longtemps rempli les fonctions de vicaire dans l'église de Saint-Martin, l'une des plus anciennes paroisses de Pribourg, M. Kindler avait

demandé et obtenu l'autorisation d'abdiquer cet emploi pour remplir une autre tâche. Avec son patrimoine il amitacheté, près du cloître des Franciscains, une jolie maison pour y fonder une maîtrise, c'est-à-dire une de ces humbles, pieuses écoles d'autrefois qui ont précédé nos superbes conservatoires.

Elles datent de loin, ces respectables écoles; elles remontent, s'il &ut en croire la tradition, jusqu'à l'Église de Carthage, et Ton attribue à saint Grégoire le Grand leur régulière constitution. Dès le moyen âge, on en comptait plusieurs dans chaque province de France. Les enfants du peuple recevaient là un sage et utile enseignement, â une époque où, selon les philanthropiques discussions des temps modernes, on n'avait nul souci du peuple. Qui pourrait dire ce que ces institutions ont produit de véritables artistes et d'œuvres excellentes îT^TRévolutîon les a supprimées. En vertu de ses immortels principes, elle a supprimé tant de choses, cette glorieuse Révolution. Sans être trop aveugle, on peut bien en regretter quelquesunes.

Au dix-septième siècle, un ées chefs d'une de ces écoles musicales, le chanoine Gandez, écrivait à un de ses confrères : « Une maîtrise est comme un petit royaume, et celui qui le sait bien gouverner s'acquitterait bien de quelque plus lourde charge.

II ne faut pas appeler une maîtrise bonne pour avoir beaucoup de revenus, mais parce que les enfants y sont bien dressez et conditionnez. C'est pourquoy vous devez examiner le gouvernement de votre logis par vous-mesme, paraissant à vos escoliers prudent, chaste, sobre, paisible, et sur toutes choses, aymant et craignant Dieu. Car on dit que comme le courroux estonne les enfants, aussi les bons exemples leur donnent courage de bien faire. »

L'abbé Kindler mettait en pratique ces maximes. Il donnait à ses élèves l'exemple des vertus qu'il leur enseignait. Il aimait la musique et' la leur faisait aimer. Parfois, il les réprimandait sévèrement, et, dans ses rigueurs, comme dans son aménité, il leur était sympathique.

Les philosophes qui savent tant de choses et qui expliquent tout, jusqu'à la création de l'univers, sans la participation de Dieu, n'ont pas encore pu clairement expliquer ces phénomènes d'antipathie et de sympathie qui se reproduisent à tout instant dans le monde et se manifestent même parmi |les êtres inanimés.

Oui, il y a de*s plantes qui se haïssent, et ne peuvent se développer Tune à côté de l'autre, races de Grecs et de Troyens, familles de Montecchi et de Capuletti,dont nul Roméo et nulle Juliette n'apaisent par leur amour et leur mort Fétemelle

d'un pauvre musicien. 121

aversion. Il y a des plantes qui se réjouissent d'être ensemble, qui se soutiennent réciproquement, et s.e sourient l'une à l'autre. La pervenche qui s'épanouit au bord des haies , le chèvrefeuille qui enlace ses odorantes guirlandes aux branches de l'aubépine, ou du noisetier; la mousse qui étend ses petites ramilles vertes au pied des grands sapins; ne semble-t-il pas que ces jolies plantes aient elles-mêmes choisi, par un penchant particulier, leur demeure, leurs voisins et leurs patronages? Ne semble-t-il pas que les haies, les buissons, les arbres qui les entourent, inclinent sur elles complaisamment leurs rameaux et leur disent : « Si délicates que vous soyez, n'ayez peur. Nous aimons à vous voir. Nous vous protégerons. Nous vous défendrons contre les ardeurs de l'été et les ouragans de l'hiver ; le soleil ne dardera sur vous ses rayons qu'à travers ilotre feuillage, et la pluie vous arrosera goutte à goutte en descendant de nos rameaux.

Attraction et répulsion ! atomes crochus, disent les uns, fluide électrique, disent les autres. Mieux vaut dire : mystérieuse loi de la Providence qui tout crée et tout régit. C'est plus simple et plus sûr.

Dès leur première rencontre, Kindlér et Franz éprouvèrent l'eflet de cette loi d'attraction. Le maître pressentit qu'il donnerait avec un plaisir parti-

182 HUSTCHBB

culier des leçons à cet élève, et l'élève se trouvait tout disposé à écouter son maître avec affection et respect.

Franz fut installé dans une jolie chambre et se mit gaiement à l'étude.

Dans cette école qui ne coûtait rien à TËtat et ne demandait aucune pension ni aucune couronne universitaire, on apprenait le latin et le français, l'histoire, la géographie, la littérature, les éléments de physique et de botanique.

M. Kindler s'était réservé l'enseignement du chant et de l'harmonie. U avait à un haut degré l'amour de la musique, et il en parlait avec un sincère enthousiasme : « Art suprême, disait-il, art unique. Les autres arts n'ont point le même essor immatériel. La poésie exprime, dans le langage de l'homme, les sentiments et les passions de l'honune. La sculpture et la peinture reproduisent les figures, les formes corporelles de l'homme, les objets qui Tentourent et les lieux où il vit, statues de dictti ou de héros, images de saints et de vierges, paysages gracieux ou grandioses. Si belles que soient ces œuvres, elles ne sont que l'imitation, ou peutêtre l'idéalisation de ce qui existe encore dans le monde que nous connaissons.

Mais la musique plane dans des régions surnatiireUes, et nous découvre un monde inconnu, un monde infini et merveilleux, accessible pourtant à

tous les âges et à toutes les intelligences. Pour apprécier un groupe de marbre ou un tableau, il faut un certain savoir et une certaine expérience. Mais lescœursles plus ignorantsconçoivent le charme de la musique, et la musique nous accompagne dans toutes les phases de notre vie. Elle nous berce dans notre enfance. Elle nous réjouit et nous exalte dans notre jeunesse. Elle nous console dans nos vieux ans; elle nous pleure à notre mort. Partout, à tout instant, elle résonne autour de nous, dans le réveil de la nature, au rayon de l'aurore, dans les mystérieuses haleines suspendues aux lèvres de la nuit, dans les éclats de rire des enfants, dans les voix d'hommes ou de femnaes, dans les chants rustiques du pâtre ou du laboureur, dans le tintement religieux des cloches lointaines, dans le fracas impétueux des cascades et le soupir régulier des lacs, des rivières, des ruisseaux, dans le frémissement des blés et des herbes de la prairie, courbées par de tièdes brises, dans les notes métalliques du grillon et de ia cigale, dans les sifflements plaintifs, et les vives chansons des oiseaux, dans le fracas de l'ouragan, et le léger murmure du zéphir, dans les échos des montagnes et les sonorités. des grottes profondes, dans les balancements des forêts qui ont leur crescendo e± leur decrescendo, leurs andaroe et leur fortissimo, leurs tuttis et leurs soks. Musique partout, depuis le sol que nous habitons

I2k HISTOIRE

jusqu'aux espaces aériens, jusqu'aux sphères qui roulent dans Timmensité. » ^

Ainsi M. Kindler formulait et confirmait ce que Franz avait souvent rêvé.

Mais ce qui surtout l'enthousiasmait, c'était la musique religieuse : * Voilà, s'écriait-il, Ip, grande, la vraie musique. Le plain-charit, planus canttis^ c'est-à-dire le chant plane, uni, sans recherche d'ornement, sans une dissonance, sans une tentative d'effet dramatique : le chant de la messe, la majestueuse préface, le Pater solennel, le SanctxiSy l'élément du repos parfait où l'âme recueillie s'absorbe dans le sentiment de l'infini. Et les hymnes de triomphe, et les hymnes de deuil de l'Église! Qui pourrait dire leur puissance souveraine ? Ah ! Tiul artiste, si habile, si éloquent qu'il soit, ne peut faire maintenant des hymnes semblables. Par qui ont-elles été composées, et à quelle époque? On ne le sait, et on ne peut pas le savoir. Elles ne sont point l'œuvre d'un individu, mais de toute une communauté de fidèles, de tout un peuple, en un temps de foi profonde et de ferventes émotions. Elles sont nées, et elles ont grandi avec les vastes basiliques, avec les hautes cathédrales. Les orages révolutionnaires sont venus, qui ont renversé les trônes, dévasté les empires.

« Au milieu de ces bouleversements, les saintes hymnes ont conservé leur pureté primitive. Elles

résonnent comme autrefois dans l'universalité du catholicisme sous les arceaux gigantesques des métropoles, sous Thumble voûte de la chapelle du village. Elles émeuvent par leurs inimitables accents les grands et les petits, les forts et les faibles. Il faut plaindre celui qu'elles n'atteignent pas, celui qui peut écouter, sans tressaillir, les joyeuses vibrations du Lauda Siony ou de filii et fiilix^ et entendre, sans être ébranlé jusqu'au fond de l'âme, les gémissements dû Stabat Mater ou du Dies irx. »

Franz prêtait une oreille avide à ces paroles qui s'accordaient pleinement avec ses propres impressions. La règle de l'école aussi lui plaisait. Son travail journalier lui était agréable, et il travaillait avec ardeur. Quelquefois, il songeait à Sonino, à Trauben, au vieux ménétrier Anselme, et se disait combien il était heureux d'avoir échappé au gouvernement de ces trois hommes, et bénissait la fée du Hœllenthal, à qui il devait son bonheur.

Le jeudi, jour de congé, il allait passer une partie de raprès-midi dans la, Inaison du pêcheur. A l'heure où il devait venir, Alete prenait ses tresses de paille ou son tricot, et allait travailler sur le seuil de la porte pour le vair plus tôt. Diamant, qui n'oubliait pas non plus l'événement du jeudi (car les chiens ont la mémoire et la mesure du temps), Diamant était dans une agitation qui ne lui permettait pas 'un instant de repos. Il allait en

avant, revenait, courait de nouveau, et après qçelqùes autres trajets infructueux, regardait sa msitresse d'un air piteux, et semblait lui dire : « C'est singulier, il n'arrive pas. » Et puis il retournait sur le chemin de la ville, et enfin, par un joyeux jappement, annonçait l'apparition de son ami.

Franz s'asseyait à côté d'Alete et lui disait son histoire de la semaine, les bons entretiens de M. Kindler, les livras qu'il devait lire, les morceaux de musique qu'il aimait à étudier. Alete n'avait pas tant de choses à dire. Cependant elle lui racontait aussi les petits incidents ûe sa vie de chaque jour. Tous deux s'entretenaient ainsi avec un naïf abandon, contents d'être ensemble, frère et sœur par leur mutuel attachement. Ah ! les douces affinités de Tenfance, les doux rapprochements ide deux cœurs ingénus qui s'en vont l'un vers l'autre par une pente naturelle, et se rejoignent comme deux gouttes d'eau limpide. Idyllique innocence ! Humbles petites fleurs épanouies au printemps, sous le regard de Dieu, dans la paix des champs, à l'ombre des bois. Le vent d'hiver viendra. Puisset-il ne pas déraciner ces fleurs délicates ! Les orages de la vie viendront. Puissent-ils ne pas briser oh disjoindre ces chastes affections !

Grâces au compte si bien réglé par la justice du bourgmestre, Franz avait de l'argent, et comme il avait reconnu les soucis avaricieux de Mme Kraft, '

de temps à autre il lui faisait quelque présent. Elle le recevait alors avec un empressement particulier, et bien qu'elle continuât à le tutoyer comme autrefois y elle lui montrait cependant quelquefois une sorte de déférence.

Dn jeudi, en passant par la Kaiserstrasse, Franz remarqua à l'étalage d'un marchand une petite croix en cornaline. Il l'acheta et la porta à son amie Alete. Elle rouj^it en voyant cette offrande, qui lui semblait un bijou d'un grand prix. Elle n'osait la refuser, et en même temps se sentait toute confuse de l'accepter. Franz, pourtant, insistait. Elle prit la croix et alla aussitôt renfermer dans un coffret, comme si elle avait peur qu'on ne la lui enlevât.

M. de Landeck avait tenu gracieusement sa promesse. Il avait invité le dimanche Franz à dîner. La première fois que le modeste écolier eut l'honneur de s'asseoir à cette table aristocratique, Mme de Landeck, qui se vantait d'appartenir à Fillustre famille des- Hochstirn, le reçut avec un tel dédain, qu'il se sentit tout intimidé. Mlle Gordélie de Landeck, qui avait le même orgueil, le toisa froidement d'un coup d'œil, puis détourna la tète.

< Madame, dit M. de La:ndeek en s'adressant à sa femme et en jetant en même temps un regard sm* Gordélie, ce garçon est un des meilleurs élèves * de M. Kindler.

— Ah! vraiment, répliqua la baronne en déployant sa serviette.

— Oui. Son père était un homme de mérite, et lui sera, je l'espère, un artiste distingué.

— J'en suis charmée, murmura la baronne d'un air qui signifiait : cela m'est bien'égal. Croyez-vous que je vais m'occuper de ce petit bonhomme ? .

— Il m'a été, ajouta M. de Landeck, particulièrement recommandé par Mme la Dauphine.

— Comment? par Mme la Dauphine?

— Ne le saviez-vous pas?

— Non, vraiment ;>ous ne me l'aviez pas dit. Et comment a-t-il eu le bonheur d'obtenir un si haut patronage?

— Je vous conterai cela, ou, ce qui vaudra mieux, il vous le contera lui-même.

— Il a la figure intelligente, » dit Mme de Landeck avec une subite expression de bienveillance.

Elle se mit alors à interroger Franz sur ses études et. parut très-satisfaite de ses réponses. Elle lui demanda ensuite où il avait vu la Dauphine. Il lui fit naïvement le récit de son aventure dans le Hœllenthal.

«Ah! c'est charmant, s'écria la baronne. Cela ressemble à un conte de fées. Et vous vous rappelez la romance que vous avez chantée en voyant apparaître tout à coup devant vous la princesse ?

— Oui, madame. Jamais je ne l'oublierai.

— Voulez-vous la chanter après dtner?

— Si vous le désirez.

Après dtner, dans le salon , Franz s'assit devant

un clavecin dont Mlle Gordélie daigna elle-même

soulever le ^couvercle, et il entonna son heureux

chaut :

So vie! Sternen in Himmel.

Mme de Landeck et sa fille s'écrièrent que c'était un délicieux morceau de musique et parfaitement exécuté.

Lorsque Franz prit son chapeau pouf se retirer , l'heure étant venue où il devait rentrer à l'école :

< AdieUy mon ami, lui dit la baronne, j'ai été très-contente de vous voir, et j'espère bien que vous reviendrez souvent dîner avec nous comme aujourd'hui. »

Franz remercia et sortit.

Il savait à quelle bienfaisante puissance il'devait ce changement de physionomie, ces aimables paroles, et il répétait en retournant à la maîtrise :

Autant il est d'étoiles dans les cieux , De gouttes d'eau dans la grande nuée , De belles fleurs écloses en tous lieux, Autant de fois, sois saluée.

La nouvelle vie.

Des années se sont écoulées. Franz a fini son temps d'études et il a si bien profité de renseignement qu'il a reçu, qu'à son tour il peut donner des leçons.

le jour est venu où il doit quitter l'école, le paisible refuge de son adolescence, pour entrer dans l'arène de l'homme , pour s'exposer aux hasards de la vie du monde.

t Qu'allez- vous faire? lui dit l'abbé Kindler, jeune comme vous l'êtes et inexpérimenté, instruit, mais timide. Restez ici. Vous avez été un bon élève. Vous serez un bon maître. Je suis vieux. Je me sens affaibli. Bientôt peut-être je serai obligé de renoncer à la tâche que j'ai entreprise, à l'œuvre que j'ai fondée. Vous êtes mon disciple chéri. Je vous abandonnerai cette œuvre avec confiance et vous la continuerez. Vous n'avez, si je ne me trompe, pas grande ambition. C'est une grâce de

la Providence, non pas que je condamne l'ambition. Non, je la considère, au contraire, en certains cas, comme un puissant mobile, comme une admirable faculté. Mais pour qu'elle ait cette vertu, il faut qu'elle tienne à des esprits vigoureusement trempés, et qu'elle se dirige vers un noble but. Malheur à ceux qui ont plus d'ambition que de force ! Ils essayeront en vain d'atteindre la hauteur à laquelle ils aspirent, et se dégraderont ou succomberont dans leur.stérile tentative.

« Le condor avec ses larges ailes, s'élance sans efforts, jusqu'au-dessus de la cime des Gordillières. Le frêle moineau qui essayerait de l'imiter, que deviendrait-il? Malheur aussi à ceux qui, au lieu d'ennoblir leur ambition par un généreux désir, l'appliquent à d'indignes convoitises ! L'aigle et le vautour ont la même vigueur et le même essor. Mais l'aigle fixe la lumière du soleil, et le vautour, avec ses petits yeux à fleur de tête, cherche du haut des airs les immondices de la terre.

Ahl mon, cher Franz, n'enviez pas l'ardeur des ambitieux, puissance si dangereuse et si souvent égarée. S'il est des esprits qui, par cette énergique vitalité, produisent des œuvres qu^ Ton admire, ou exercent sur la société, par leur parole, par leurs actions, un merveilleux empire, il en est tant d'autres qui fatiguent l'honnête homme paisible parleur turbulence, qui l'effrayent par leurs arti-

d'un PADVRE musicien. 133

fices ou leur audace et le révoltent par les indignes spéculations, par les bassesses et les félonies auxquelles ils se soumettent pour réaliser leur rêve de pouvoir ou de fortune.

« Le Christ a dit : « Il y a bien des demeures dans la maison de mon Père. »

« Il y a bien des demeures aussi dans notre petit monde. Chacun de nous y a son devoir et sa mission. Et celui-là n'est pas à plaindre qui sait se contenter de la part que la Providence lui a faite, qui travaille et progresse sèlpn la mesure de ses facultés, et donne à ceux qui l'entourent un salutaire exemple. Aux yeux des hommes sensés, il est dans son devoir ; aux yeux de Dieu, il accomplit sa mission. L'œil de Dieu s'arrête sur l'hysope, comme sur le cèdre du Liban, et sur le ver luisant, petite étoile du gazon, comme sur l'astre lumineux qui éclaire le firmament.

« Grâce au ciel, mon ami, vous n'êtes pas ambitieux. Vous n'enviez pas le vol de l'aigle, ni celui du condor. Il me semble que vous êtes comme la gentille fauvette à tête noire, qui fait son nid entre les branches d'aubépine. Elle chante de jolies chansons, cette fauvette. Mais elle ne se hasarde point dans le tourbillon des villes. Elle est d'un naturel craintif, et se plaît à rester à l'ombre des buissons. 5i vous étiez prêtre, je serais moins incpiiet de vous voir entrer dans le monde. Pour-

134 fflSTOIRE

quoi ne vous faites-vous point prêtre? Vous n'avez ni passion, ni mauvais penchants qui vous en empêchent, et j'ai souvent avec joie reconnu en vous, dans un sentiment d'humilité, le désir d'être aimé, et le désir de fkire du bien, ces deux bons désirs du prêtre que Dieu bénit. »

Ainsi parle Tabbé Kindler.

Franz ne veut point se faire prêtre. Franz ne sait pas s'il restera à la maîtriise. Il n'a plus sa calme raison. 11 est menacé d'un événement qui l'agite, le bouleverse, le tourmente.

Les trois fils de Mme Kraft ont été, l'un après l'autre, s'établir à Trieste, et ont trouvé un fructueux emploi dans le port de cette ville, dont la prospérité s'accroît rapidement. Leur mère, que rien ne retient à Fribourg, veut aller les rejoindre avec Alete. Elle a annoncé son projet à Franz. Elle fait ses préparatifs de départ. Elle va partir. Franz écoute, regarde et ne peut comprendre.

Depuis le jour où en perdant son père, il se trouvait seul dans le monde, sans parents et sans appui, toute sa vie d'enfant et toute sa vie de jeune honmie, a été liée à la vie d' Alete. C'est elle qui essayait, par une naïve sympathie, de le consoler dans son deuil. C'est elle qui pleurait en le voyant partir pour Stuttgardt. C'est elle qui l'accueillait avec un élan de cœur à son retour. C'est elle qui était la meilleure joie de la maison dans son temps

t)'DN PAUVRB MUSICIEN. 135

d'école, qui écoutait ses récits avec une affectueuse attention, qui l'encourageait dans ses études et applaudissait à ses succès. Il a tellement vécu avec elle, qu'il lui semble qu'elle lui appartient, et il ne peut comprendre comment elle peut lui être enlevée, comment elle va partir.

Toute âme est sœur d'une âme, à dit notre mélodieux poète Lamartine:

Et quand ces sœurs' du ciel ici-bas se rencontrent, D'invincibles instincts Vm à l'autre les montrent. Chaque âme de sa force attire sa moitié :

Cette rencontre, c'est l'amour ou l'amitié.

Franz a eu pour Alete une amitié fraternelle ; puis, sans qu'il sans doute» et sans qu'il puisse se rendre compte de ses impressions, cette amitié a pris le caractère de l'amour.

L'ingénue, la joviale petite Alete est devenue une grande et belle fille. Les jeunes gens, quand elle passe, s'arrêtent à la regarder, etles vieillards, en la voyant, se rappellent le temps où ils ont aimé.

Sans rien perdre de son innoeance primitive, elle a cependant un instinctif sentiment de pudeur qui lia rend plus sérieuse, lorsque Franz^ selon son habitude, vient s'asseoir à côté d'elle. Et luj^ il éprouve aussi parfois une sorte d'^mba^r rras indéfinissable, quand il revient comme autrefois luchftr* cher, et quand elle lui apparaît dans tout l'éclat de

sa fraîcheur printanière, avec ses joues si roses et 868 yeux si bleus.

Et la voilà qui s'en va si loin, à Textrémité de FAllemagne; elle est triste de s'en aller. Elle ne le dit pas. Mais Franz Fabien remarqué. Il s'afflige pour lui. Il s'inquiète pour elle de ce grand voyage.

Il y songe sans cesse; et un soir, comme il y songeait encore plus vivement après son entretien avec M.Kindler, il se dit : « Si je ne vais pasàTrieste, jamais peut-être je ne la reverrai,jamaisellene reviendra ici. Elle oubliera Fribourg; elle m'oubliera; elle se mariera peut-être. Se marier, grand Dieu 1 » Puis soudain il s'écrie : « Et pourquoi pas ici avec moi ? »

A cette pensée, il sent son cœur battre violemment. Il s'acheminait en ce moment vers la maison du pêcheur. Il s'arrête tout troublé, comme s'il avait un nuage sur les yeux. Puis il lui semble qu'une lumière céleste pénètre dans son esprit. L'idée quil vient de concevoir le délecte et le ravit. Il s'étonne de ne pas l'avoir eue plus tôt. Et il se remet en marche d'un pas rapide, comme s'il craignait d'arriver trop tard pour accomplir son heu- , reux dessein.

II arrive. Mme Kraft est toute seule assise k son foyer; il lui dit impétueusement ses vœux, et bien vite^ sans la nïoindre objection, ils sont agréés.

Mme Kraft, en remarquant Taffection du jeune musicien pour Alete^ a peut-être quelquefois en secret rêvé cette] union. Mais, sérieusement, elle n'osait Tespérer.

I^ar ce mariage elle va être, il est vrai, séparée de sa fille. De Fribourg à Trieste, toute la Styrie et la Garniole à traverser. Mais elle se console de cet éloignement par la prédilection particulière qu'elle a toujours eue pour ses garçons; et puis^ faut-il le dire? Prête à partir, elle a mis en vente tout ce qui lui vient en grande partie de son mari : mai' son, jardin, mobilier, et elle^espère que Franz, qui lui a toujours paru si peu soucieux des affaires d'argent, ne lui demandera pas la part d'Alete dans le produit de cette vente.

Non, certes, il n'y pejise point, et n'y pensera jamais.

Et Alete ! Sa mère l'appelle ; la voilà, douce et avenante comme .de coutume, ne se doutant de rien. En apprenant le sort qui lui est offert, elle pâlit, elle regarde sa mère, puis laisse tomber sa main dans la main de Franz et fond en larmes.

Larmes de bonheur ! Elle aime Franz depuis si lontemps et n'a jamais osé lui dire comme elljB l'aimait.

Les apprêts du mariage sont bientôt faits. Le contrat est facile à rédiger. Alete n'a rien et Franz lui donne tout ce qu'il possède. Quelles bonnes unions

que celles où le cœur tient une si grande place, et rintérôt matériel une si petite !

M. Kindler a célébré ce mariage et n'a pu s'empêcher d'admirer la grâce et la modestie de la jeune fiancée, tout en regrettant que Franz n'ait pas eu la vocation sacerdotale.

M. le bourgmestre et la fièf e Mme de Landeck, et la belle Cordélie, ont assisté à la cérémonie nuptiale. iMme Kraft ne pouvait en croire ses yeux. Cependant, après avoir joui d'un bonheur si inespéré, elle veut avoir, suivant les anciennes coutumes, un bal de noces, avecja clarinette d'Anselme, et le vieux ménétrier, a eu un si grand désir 'de se montrer digne de cette invitation qu'il ne s'est grisé que le soir quand tout était fini.

Quelques jours plus tard, Mme Kraft partait pour Trieste, emportant tout le produit de sa vente, mais laissant au jeune ménage Diamant. Frànz et Alete s'installaient dans une agréable maisonnette de la Salzgassa, comme deux pigeons s'aimant d'amour tendre, et bien décidés tous deux à ne pas se quitter.

Amour et gratitude.

Il y a dans la brillante et nombreuse variété de plantes que les botanistes désignent par le nom générique de lychnides ] de modestes fleurs rustiques qui sont comme les cadettes de leur riche famille. Petites et délicates, elles naissent à Tombre des bois, et redoutent le froid et les grandes pluies.. Cependant elles exhalent un doux arôme , et Ton se plaît à voir leurs jolis pétales divisés en deux lobes, d'une pureté parfaite. Les paysans les appeDentles compagnons blancs, parce qu'elles ne grandissent point isolément, mais toujours deux à deux comme de bons amis qui doivent vivre ensemble dans la joie et l'adversité.

Alete et Franz ressemblaient à ces fleurs fidèles. Us avaient grandi ensemble dans leur humble condition, et ils allaient ensemble accomplir leur destinée. Gomme ils étaient contents chaque matin de commencer ensemble leur journée, et contents de

se retrouver quand ils avaient été quelques instants séparés I

Fraiiz s'était misa donner des levons de musique. M. de Landeck et l'abbé Kindler l'avaient recommandé à plusieurs familles. On disait aussi qu'il était le protégé de cette noble fille de Marie-Thérèse qu'on appelait encore à Fribourg l'angélique dauphine, et qu'il fallait depuis plusieurs années appeler l'angélique reine de France. De plus, il plaisaîf par sa douceur et sa simplicité, et s'il Teût souhaité il aurait eu bientôt un grand nombre d'élèves. Mais il voulait seulement accroître quelque peu par ce professorat son modique revenu, et il tenait à se réserver une bonne partie de son temps.

Quand il rentrait au logis , ayant fini sa tâche, Alete était là qui l'attendait, parfois à la fenêtre, parfois sur le seuil de la porte, et lui tendait la main avec un doux sourire. Quelquefois, au lieu de courir à sa rencontre , elle se cachait comme une enfant malicieuse derrière une armoire, et s'amusait à le voir aller de chambre en chambre, l'air inquiet, cherchant son Alete. Il s'asseyait devant son piano, en faisant d'une main distraite, quelques instants vibrer les touches , puis se levait et s'approcjiait de la fenêtre. Alors la jeune femme se glissait comme une chatte derrière lui, et tout à coup lui mettant les deux mains sur les yeux, lui disait . « Devine. » Et le bon Franz, surpris

déjà souvent par ces espiègleries, paraissait de nouveau tout étonné*, et embrassait la traîtresse, comme s'il avait eu réellement grande peur de l'avoir perdue.

Mais dans les temps de pluie, de neige et de froid, • Alete ne jouait pas ce jeu de petite fille. Elle allait au devant de son mari , et voyant ses vêtements humides, se hâtait de lui apporter une robe de cliambre qu'elle avait elle-même garnie d'une moelleuse doublure, et des pantoufles qu'elle avait fait chauffer près du poêle. Quand il rentrait à l'heure du dîner ou du souper, elle le conduisait dans la salle à manger, où tout était d'avance soigneusement préparé, où tout rayonnait, verres et assiettes, et où rayonnait surtout le juvénile et joyeux regard de la femme aimée.

Quelquefois ils étaient l'un et l'autre invités à de pompeuses soirée* dans les maisons où Franz donnait des leçons, chez de riches bourgeois où chez M. de Landeck. Ils y allaient et ne s'y trouvaient pas trop intimidés. La timidité est bien plus souvent l'effet de Tamour-propre que d'une modeste défiance de soi-même, et ceux-là ne doivent point se sentir embarrassés dans le monde, qui y vont avec une simplicité et une bienveillance naturelles, sans prétention et sans ambition, n'ayant rien à demander et ne voulant être que ce qu'ils sont réellement.

148 mSTOlRE

Cependant, lorsque Franz et Alete sortaient de ces réunions, ils se réjouissaient de retournera leur foyer et recommençaient avec une plus vive expansion leurs longues causeries, ou plutôt leurs \luos affectueux. Musique de la cordiale parole! musique de deux âmes unies par un même sentiment d*amour et de foi, et vibrant ensemble et se répondant Tune à l'autre dans leur pur accord comme deux harpes mélodieuses. Il n'y a pas une musique plus suave ni plus enviable. Les anges eux-mêmes, dans leur vol à travers les sphères harmonieuses, s'arrêtent pour l'écouter.

« Quel bonheur, disait Pranz, que votre père ait eu si grande pitié de moi, quand il m'a vu seul dans mon deuil, et qu'il m'ait conduit dans votre demeure I Sans cet acte de charité, je ne vous aurais peut-être jamais connue.

— Oui, répliquait Alete, et comme j'ai vu encore dernièrement sur le gazon qui recouvre la tombe de mon père, des liserons et des myosotis fraîchement éclos qui semblaient me sourire, et comme je suis sûre qu'il n'a pas cessé de vivre près de nous par la pensée, je crois qu'il a assisté à notre mariage , qu'il assiste invisiblement à nos entretiens, et qu'il a le cœur réjoui du résultat de sa bonne action.

— Quel bonheur I disait encore Franz, que je me sois réveillé dans le Hœllenthal au moment où la

généreufia princesse y passait. Sans cette grâce de Dieu Je n'aurais pas été protégé par M. de Landeck, je n'aurais probablement pas recueilli l'héritage de mon père ; je n'aurais pu vous épouser; et, à l'heure qu'il est, je m'en irais peut-être, errant comme un pauvre bohémien, de 'village en viUage, avec le vieil Anselme. »

Franz en revenait souvent à cette réminiscence duHœllenthal, et Alete l'y ramenait quelquefois elle-même. L'un et l'autre s'entretenaient avec un même sentiment de gratitude, de cette princesse à laquelle ils se plaisaient à attribuer leur fortune et leur félicité. Ils recherchaient tous deux avidemment les livres, les journaux où elle était constamment louée, et s'associaient avec ardeur à l'enthousiasme qu'elle inspirait.

En ce temps-là, elle était encore aimée et honorée comme nulle reine ne l'a jamais été, comme nulle reine ne le sera désormais en aucun pays. A son ayénement au trône, après un long et malheureux règne, elle apparaissait comme la blanche aurore d'un nouveau jour, comme la messagère céleste d'une nouvelle ère. Par sa jeunesse et sa beauté, elle charmait tous les regards; par sa bienfaisance, par ses franches vertus, elle attendrissait tous les oœttrs. Les courtisans de Versailles étaient émerveillés de s» grâce souveraine. La bourgeoisie Tacclamait avec transport. Le peuple Fadorait.

En quelques années... ce même peuple.....

Oui, quelques années après....

Lorsqu'on reporte sa pensée vers cette Révolution terrible, vers ce cataclysme de sang et de boue, vers ce bouleversement de toutes les idées de justice et d'humanité^ on ne peut croire à la réalité de cette effroyable histoire. Il semble, en la lisant, qu'on est sous la pression d'un rêve horrible. On entrevoit, dans ce rêve, un abîme ténébreux et sanglant, et l'on recule épouvanté.

Un jour, au mois de novembre, Franz, ordinairement si placide, rentre tout agité, et dit à Alete :

« Je viens de voir M. de Landeck qui m'a appris une grande nouvelle. La Reine, notre Reine vénérée, Marie-Antoinette a un fils. Toute la France est dans l'allégresse, et célèbre par ses chants et ses fêtes cet heureux événement ; j'ai envie de le célébrer aussi par une sonate dont j'entends déjà vibrer les premières notes, et, cette sonate, j'irai l'offrir à notre bienfaitrice.

— Comment, à elle-même, s'écria Alete tout étonnée.

— A elle-même.

— En France?

— Oui. Le royaume de -France n'est pas si loin de notre pays de Brisgau. On voit d'ici la frontière,

. et il y a là de grandes routes par lesquelles on va

tout droit de Paris à Versailles. Asseyez^vous là sur cette chaise, avec la bonne petite mine que vous prenez quand nous avons à nous occuper d'une importante question, et écoutez ce que je vais vous dire. '

«Après avoir causé avec M. de Landeck, j'ai été me promener solitairement sur la place de la ca- .thédrale, et là j'ai fait une jolie combinaison. Dès demain, je me prépare à composer ma sonate, et j'y travaillerai avec assiduité. Pendant ce temps, vous tissez de vos jolis doigts le plus fin, le plus mignon, le plus élégant chapeau de paille que Ton puisse voir.

«.Au printemps prochain, vous mettez votre chefd'œuvre dans une belle boîte, je mets le mien dans un [portefeuille, et nous allons humblement présenter notre offrande, à l'heureuse mère du dauphin. Que dites-vous de mon projet?

— Il est charmant. Mais quand vous avez commencé à me parler de ce voyage, je ne sais pourquoi il m'a semblé que vous songiez à le faire tout seul.

— Moi! tout seul! quelle idée I Puis -je vous quitter? Puis-je m'en aller loin de vous? Moi qui suis si empressé de vous rejoindre à notre doux foyer quand j'ai passé seulement quelques heures en d'autres maisons; que deviendrais-je, si je me trouvais dans une contrée étrangère si loin, si loin

de vous! Non, pas une minute, une telle idée ne peut entrer dans mon esprit. D'ailleurs, vous devez aussiVotre tribut à cette princesse dont vous avez si souvent avec moi béni la généreuse influence; et vous devez le lui porter vous-même.

— C'est très-juste, mon cher Franz, et;si je pouvais seulement un instant la voir, ^h ! que je serais heureuse I m^is une reine, pensez donc. Une rmne que je me représente dans un magnifique palais, entourée de tant de gardes, dô tant d'officiers, de tant de grands seigneurs et de grandes (^ames, comment de pauvres petits êtres tels que nous, peuvent-ils arriver près d'elle ?

— On dit qu'elle est d'une affabilité extrême, accessible à tous ceux qui invoquent sa charité, ou son appui, cherchant elle-même les souffrances qu'elle peut apaiser, visitant le refuge du malade et la cabane du pauvre, employant son pouvoiF à protéger le faible et son argent à soulager la misère.

« On l'a vue un jour s'arrêter près d'une femme éplorée dont le mari venait d'être terrassé par un cerf furieux, prendre cette femme dans sa voiture pour la consoler, et s'occuper du blessé avec une sorte de sollicitude maternelle, jusqu'à ce qu'il fût pleinement guéri. C'est un de ses traits de générosité, entre une quantité d'autres, qui doivent à jamais la faire vénérer et aimer de tous ses sujets.

< On dit aussi que ce qu'elle supporte le plus diffidlement, c'est le cérémonial pompeux auquel elle est astreinte, par les anciennes traditions de la cour de France, et que son désir serait de vivre simplement, comme en Autriche.

< Nous appartenons tous deux à Tempire de sa fa^ mille d'Autriche. A ce' titre, nous pouvons bien solliciter l'honneur d'être admis en sa présence, et il me semble qu'elle sera contente d'apprendre le bien qu'elle a fait en s'intéressant au pauvre petit musicien du Hœllenthal.

— Oui, s'écria Alete avec un transport de joie enfantine; nous irons à Versailles, nous nous in^ clinerons pieusement devant cette reine si justement aimée, et jusqu'à notre dernier jour, nous nous souviendrons du bonheur que nous avons eu de la voir et de lui parler.

«Dès demain-,je vais choisir la plus fine paille des cMeauz de Lenzkirk, et je façonne un bijou de chapeau; tandis que vous, mon cher Franz, vous composerez, j'en suis sûr, une délicieuse musique. Et au printemps, nous partons. Il me tarde de voir fleurir l'aubépine et d'entendre chanter le coucou qui annoncQ le printemps. »

Les deux gentils ermites se mirent [à l'œuvre comme lis l'avaient dit, et ils s'encourageaient réciproquement par une naïve admiration dans leur travail.

Alete disait qu'elle n'avait jamais rien entendu de si délicieux que la spnate dont Franz répétait successivement les diverses parties, et Franz affirmait que les plus habiles fées du Brisgau ne seraient pas en état de produire un tissu comme celui qui s'allongeait de jour en jour sous les doigts d'Alete.

Perpétuellement dans leurs veillées d'hiver ils s'entretenaient de leur prochain voyage, et tout à coup un soir, comme ils examinaient leurs moyens de locomotion, Alete s'écria :

« Et Diamant? »

Le fidèle chien qui, en ce moment, était accroupi dans un doux sentiment de bien-être près du poêle, se leva en entendant prononcer son nom, s'en alla en remuant la queue, poser son mciseau sur les genoux de sa maîtresse et la regarder comme pour lui dire : « Vous m'avez appelé; me voilà I »

« Diamant! répliqua Franz; j'y ai pensé. J'en ai parlé à un de mes camarades de maîtrise, qui, ayant fini comme moi ses études, est rentré dans sa famille. Je le lui remettrai et il le gardera pendant notre absence.

— Êtes-vous sur au moins qu'il en aura bien soin?

— Très-sûr. Si je n'avais pas cette certitude, je ne le lui confierais pas.

-i Brave Diamant! murmura Alete en le cares-

santde la main, notre vieil ami, notre fidèle compagnon, s'il allait nous oublier!

— Soyez tranquille, reprit Franz, les chiens ne sont pas si oublieux! »

Un sceptique écrivain de notre époque, un Chamfort aurait peut-être dit:

< Les chiens ont plus de mémoire et de gratitude que les honimes. «

Mais l'innocent disciple de M. Kindler ne pouvait faire cette misanthropique réflexion.

L'hiver passa. La sonate était composée, revue, corrigée et soigneusement copiée ; le chapeau de paille était aussi parfaitement fini, et les préparatifs de départ pieu à peu achevés.

Par une belle matinée de printemps, Alete et Pranz fermaient la porte de leur demeure et commençaient leur voyage.

A travers ohomp^

En ce tçmps-là, on voyageait encore. Maintenant, selon une spirituelle et technique définition du chemin de fer, le voyageur est un colis qui se camionne lui-même. En ce temps-là, plus d'un curieux touriste pouvait encore dire comme Sterne : « Je plains celui qui, ayant fait le trajet de Dan à Beersheba, s'écrie qu'il n'a vu (}u'une aride contrée. » Maintenant, .en traversant l'Europe entière, on peut s'écrier qu'on n'a rien vu. C'est plus tôt fait.

Eç ce temps-là, on ne courait point d'une extrémité à l'autre de la France en vingt-quatre heures, en un morne ennui, ou une fiévreuse impatience. On allait sagement, méthodiquement, d'une ville à l'autre avec des haltes régulières. En ce gîte choisi, la dlnée; en cet autre la couchée, et, le temps de regarder chemin faisant, les œuvres de Dieu et les œuvres de l'homme. Il y avait tant de

152 HISTOroE

belles et bonnes choses à regarder autrefois dans notre cher pays de France.

Des hommes qui se souviennent de ce qu'on appelle l'ancien régime, des hommes du jugement le plus droit, de l'esprit le plus élevé, du caractère le plus loyal, disent que peut-être en aucune des phases de la vieille monarchie, la France n'apparut si prospère et si heureuse qu'au moment où cette monarchie allait s'écrouler.

« J'ai vu, dit un de ces nobles témoins du passé, j'ai vu les magnificences impériales, je voi&chaque jour, depuis la Restauration, de nouvelles fortunes s'élever. Rien n'égale, à mes yeux, la splendeur de Paris dans les années qui se sont écoulées après la paix de 1783 jusqu'en J 789. ^

Les étrangers ont de différents côtés^ et en d'autres termes, exprimé le même sentiment d'admiration.

En 1785, une femme qui, par ses écrits et par la dignité de sa vie, s'est fait en Allemagne un honorable renom, Mme Laroche, la femme d'un conseiller intime de l'électorat de Mayence, raconte en un intéressant volume, un voyage qu'elle a fait en France. Elle décrit avec un sincère enthousiasme le mouvement joyeux, le commerce, l'activité, les divers édifices, les richesses de Paris et les royales grandeurs de Versailles..

Mais elle n'a point employé tout son temps à

d'un PAUVRE MUSICIEN. 153

examiner ce qu'on appelait alors la cour et la ville. Elle a parcouru la plupart de nos provinces, et à chaque page de son livre, elle signale' quelques scènes, quelque physionomie, quelques traits de mœurs qui la charment : les champs si bien cultivés, les routes si soigneusement entretenues, les postillons si polis, les paysans si satisfaits de leurs vendanges ou de leurs moissons, et dansant si gaiement, le dimanche soir, sur le préau. Et la facilité avec laquelle on se procure tout ce dont on a besoin. L'élégance des boutiques, le luxe des auberges.

Non, en ce temps-là, on ne pouvait rien voir de pareil en Allemagne. A Châlons-sur-Marne, Mme Laroche loge dans un hôtel où les chambres sont revêtues de tentures de damas, et où tous les plats servis sur la table sont en argent.

Si cet hôtel existe encore, je pense, sans vouloir Tofifenser, que dans notre siècle de progrès, ses tentures doivent être en papier peint, et son argenterie en Ruolz. .

Alete. et Franz vont voyager plus modestement que Mme Laroche, mais avec la même gaieté de cœur et la mêmp curiosité. Une diligence les conduit en deux jours par les riantes vallées de la Forét-Noire à Strasbourg. Là, ils s'arrêtent pour voir cette vieille cité impériale, cette noble capital* de l'Alsace et le Rhin, qui coule majestueusement

près de ses i*emparts, et la magnifique plaine qui l'entoure, et son monument suprême, sa cathédrale, plus grandiose encore, plus merveilleuse que leur chère cathédrale de Fribourg. Puis ils avaient une visite à faire.

M. de Landeck leur avait donné une lettre de recommandation pour le comte Frédéric Diétrich, l'illustre, le vaillant, l'infortuné Diétrich, dont la destinée semblait si belle, dont la vie fut si courte, et la fin si dramatique.

Jeune, il avait visité diverses régions de ITBurope pour en étudier la géologie ; il avait publié, sur les minerais de la France un ouvrage considérable, et il avait été d'abord nonimé membre correspondant, puis»membre de TAcadémie.

A l'époque où Franz et Alete se présentèrent chez lui au nom de leur bienveillant bourgmestre, il était à la fleur de l'âge, plein de force et d'ardeur, riche, aimé, honoré, et, pour comble de félécité humaine, marié avec une noble fille de Bâle qui fut un modèle de dévoûment conjugal.

Descendant d'une^ancienne famille de Lorraine, enrichi par l'intelligent travail de quelques-uns de ses aïeux, surtout par celui de son père, Frédéric Diétrich aurait pu vivre tranquillement dans la jouissance d'une position toute f«.ite.

Mais son activité d'esprit et sa vigueur de tempérament ne lui permettaient point une telle indo-

lence, et pas un homme peut-être n'était plus ooeopé que lui.

En premier lieu, il dirigeait, conjointement avec son père, des exploitations de forêts et d'usines ou des milliers d'ouvriers étaient employés .En second lieu, il était souvent appelé par le gouvernement à inspecter des établissements métallurgiques en diffiSrents pays. Puis il avait la charge de secrétaire général des Suisses et des Grisons. Puis enfin, ses diverses études, ses publications, son titre d'académicien l'avaient mis en rapport avec un grand nombre de savants, et l'obligeaient à une laborieuse correspondance.

A ces graves occupations, il joignait l'amour des arts, surtout l'amour de la musique^ et les habitudes les plus hospitalières. Sa maison était le rendez-vous de la meilleure société *de Strasbourg et de la plupart des étrangers de distinction qui passaient par cette ville.

Franz eut Thonneur d'y dîner avec Alete en nombreuse compagnie, et fut invité si gracieusement par M. et Mme Diétrich à jouer quelque morceau de musique, qu'il ne pouvait s'y refuser. Il joua sa sonate sans dire qu'il l'avait lui-même composée, et eut la joie de l'entendre très-délicatement louer.

Dix ans après, dans cette même maison, un jeune officier en garnison à Strasbourg, exécutait, pour la première fois, un chant qu'il venait aussi

de composer, et ses auditeurs Fécoutaient avec une profonde émotion. Ce jeune officier, c'était Rouget de Lisle. Ce chant, c'était la Marseillaise.

Un jour est venu où Frédéric Diétrich a de nouveau entendu résonner ces strophes malheureusement trop mémorables, et ce n'était plus dans son aristocratique salon, au sein d'une société d'élite. C'était dans le tumulte des rues, au milieu des hordes effrénées, ^ur le chemin de la prison.

Comme beaucoup d'hommes animés d'un esprit généreux et abusés par la générosité même de leurs idées, Diétrich avait applaudi aux premières manifestations de la Révolution.

La Révolution le conduisit à Téchafaud.

Trianon.

Alete et Franz se remirent en route, emportant un heureux souvenir de leur passage à- Strasbourg, et tout joyeux de continuer ensemble, comme un joli couple d'oiseaux, leur conjugale migration.

Franz qui avait, dès sa première enfance, le sentiment de la nature, ne pouvait se lasser de contempler les nouveaux paysages qui se déroulaient à ses yeux, paysages d'Alsace, tour à tour si doux, si riants et si majestueux. On n'y voit point ces phénomènes qui attirent des légions de touristes en d'autres contrées, les cascades bruyantes, les forêts sauvages^ les rocs gigantesques, les pics de glace des hautes montagnes, mais une végétation splendide, une variété de scènes infinie et une beauté sereine, avec une teinte de mélancolie d'un charme indicible. On dirait des tableaux de Berçhem avec des personnages de Greuze, assombris

en certains endroits par le pinceau de Sakator Rosa, éclairés le plus souvent par celui de Claude Lorrain. On dirait une rêveuse poésie allemande unie à de joyeux refrains.

Notre chère Alsace I En 1815, nous avons failli la perdre avec la Franche-Comté, la Provence et le Dauphiné.

Dans ses âpres ressentiments, dans sa brutale colère, la Prusse coupait ainsi l'ancienne carte de France.

Les vives représentations, les prières du duc de Richelieu émurent Alexandre, et en dépit des fureurs de la Prusse et du mauvais vouloir des autres puissances, l'empereur de Russie empêcha ce terrible morcellement.

Quand nous avons fait la guerre de Crimée, ayec nos bons amis les Anglais et nos autres bons amis les Turcs, quarante ans s'étaient écoulés depuis le jour où la Russie nous conservait nos belles provinces.

Quarante ans ! c'est si long !

Sur la grande route de cette terre d'Alsace, en tournant ses regards tantôt vers l'agreste village entouré d'arbres fruitiers, tantôt vers les tours crénelées du vieux manoir, vers les champs de blé et de houblon de la vallée, vers les vignes des coteaux, Franz regrettait que la diligence cheminât si

vite, bien qu'elle fût très-modérée dans son allure, cette honnête diligence. Lorsqu'elle arrivait à une montée, il prenait Alete par la main, et tous deux faisaient de ci de là, une quantité d'observations d'histoire naturelle, non pas scientifiques, ils n'avaient point une telle prétention, mais poétiques et naïves, ce qui vaut bien mieux que la science.

Ds traversèrent ainsi dans leur juvénile enthousiasme la pittoresque et riche région qui, des frontières de l'Allemagne, descend graduellement vers Paris, cette embouchure de tant de flots humains, cette Méditerranée du peuple de France, cet Océan des nations.

A tout instant, ils admiraient l'Alsace et la Lor* faine, et en quelques endroits la Champagne.

Cependant > en approchant du terme de leur voyage, Franz esl saisi d'une inquiétude pénible. Il pense à sa sonate, et il lui semble qu'elle est indigne d'être présentée à Tauguste prinpesse à la* quelle il l'a destinée. Gomme il n'a nul secret pour Alete, il lui expose ses soucis, et elle emploie son éloquence et son affection à le rassurer. EUe lui rappelle avec quel soin il a fait cette composition^ que de fois il s'est plu à la répéter, et comme elle a été promptement appréciée à Strasbourg dans le salon de M. Diétrich.

« C'est vrai, dit Franz; mais dans ce salon ne devait-on pas par politesse m'adresser quelques

compliments? Et moi, quand je prenais plaisir à répéter les diverses parties de cette sonate, n'étaisje pas dans Terreur? Ah ! je suis si peu sûr de moi et de mes essais. Écoutez cette alouette qui se ba^ lance dans les airs. Gomme elle module son chant sans effort et sans hésitation I Et ce chant est si léger et si hardi, si vif, si sonore, si mélodieux! Quel prodigieux clavier dans cette petite poitrine ! Parfois je me figure qu'il y a aussi en moi un instrument qtie je dois faire vibrer. Parfois, j'entends au dedans de moi-même une musique si pure et si suave I Que ne puis-je la reproduire ?

« En vain je me mets]à Tœuvre. Tout ce que je fais n'est qu'un uniforme simulacre de ce que j'ai rêvé. Jadis, en lisant des biographies de musiciens, de peintres, de poètes, j'y voyais des indices de souffrances que je ne comprenais pas. A présent, je les comprends. C'est cette poursuite de Fidéal qui fait la passion et le tourment des artistes. Heureux ceux qui parviennent à saisir les songes mystérieux, les conceptions surnaturelles qui nous viennent sans doute des lueurs d'un autre monde, et à leur donner une vivante expression !

— Oh I Franz, dit Alete, vous n'êtes donc pas heureux 1 »

A ces mots prononcés avec un doux accent, Franz se rappelle combien de fois il a remercié la Providence des grâces qu'elle lui a accordées, combien

de fois en voyant les pauvres gens asservis à un rude labeur, il s'est dit : « Comment ai-je mérité d'être affranchi de cet esclavage, de vivre librement, de pouvoir travailler selon mes goûts et à l'heure qui me convient? » Il se rappelle aussi avec quel contentement il se prolonge dans ses idéales;'êveries. A son humble gradin dans l'échelle de Fart , n'est-ce pas assez de cette délicieuse •jouissance de la rêverie? Faut-il y joindre un désir de bruyant succès?

A certaines sommités, les naturalistes constatent le partage qui se fait dans les eaux sortant d'une même source.

Les unes s'en vont vers les mélancoliques contrées du nord, les autres vers les ardents horizons du midi.

A la.source des penchants humains, on peut ai-« sèment voir un partage semblable. Aux uns, le religieux et silencieux bonheur de la vie contemplative; aux autres, l'actif mouvement de la vie pratique. La parf de Marie et de Marthe.

Celle de Marie n*est-elle pas la meilleure?

Et elle ne lui sera point enlevée.

En un instant, Franz a fait ces diverses réflexions, et il tend la main à sa fidèle Alete. Leurs pensées de cœur à tous deux s'épanouissent alors dans un même sourire, comme deux fleurs s'irradient à un même rayon de soleil, et ils s'en vont tous deux

avec confiance vers la royale cité qui est le but de leur pèlerinage.

M. Diétrich leur avait donné une lettre de recom-' mandation pour M. d'Affry, le loyal, le vaillaivt colonel des Suisses.

Et, un matin, ils furent engagés à se rendre au Petit-Trianon.

Comme ils admiraient depuis quelques jours les

splendeurs de Versailles, ils s'attendaient à voir

^ quelque autre magnifique palais, et ils furent bien

étonnés quand le cocher de fiacre qui les avait

amenés s'arrêta et leur dit :

« C'est là. »

Quoi! Trianon, cette demeure favorite de la fille des empereurs et de la reine de France , c'est ce petit édifice carré ; un rez-de-chaussée et un étage, cinq fenêtres à chaque face, et ni gardes, ni carrosses, ni courtisans, rien qui annonce une royale résidence ; et, à l'intérieur de ce pavillon, qu'un fermier général trouverait trop exigu pour sa fortune, dans chaque chambre, un ameublement si modeste qu'une bourgeoise un peu coquette hésiterait à l'accepter.

Oui ; mais au fond de l'appartement où un valet. de pied les conduit, les deux pèlerins de Fribourg ont devant eux la plus parfaite grandeur, le plus pur enchantement, la Reine si naturellement, si admirablement reine, et sa sœur Elisabeth, cette

d'un pauvre musicien. . 163

blanche fleur de lys, et son amie la princesse de Lamballe, l'.ange du dévouement. Elles sont là toutes trois réunies dans cette retraite qu'elles aiment; toutes trois si belles et si jeunes, toutes trois si riantes encore et si heureuses, et toutes trois destinées... Non, cette histoire est si près de nous qu'on ne peut malheureusement la révoquer en doute. Un jour viendra où pas un être humain tfe pourra y croire.

Alete et Frahz s'avançaient timidement dans le salon de Trianon, si simple et si imposant: elle, avec son chapeau de paille entre les mains, lui, avec son rouleau de musique.

La reine les rassura par cette radieuse expression de physionomie qui charma Louis XV en ses dernières années, qui charma la cour de Versailles et de^ Tuileries jusqu'à la dernière heure, qui attendrit même aux moments les plus sinistres quelques-uns de ses féroces ennemis.

« Quel long voyage, dit-elle , vous avez fait pour venir me voir I

— Pour remercier, dit humblement Alete, Votre Majesté du bonheur que nous lui devons.

— Ah I un si fidèle souvenir pour un si minime bienfait ! Gomme on est reconnaissant à Fribourg I

— Ne l'est-on pas toujours çt partout, dit Madame Elisabeth dans son innocence ingénue. »

La belle princesse de Lamballe, la tendre Anti-

gone du duc de Penthièvre, l'humble amie de la reine dans les heures de prospérité, son héroïque auxiliaire dans les jours de désastre, regardait en silence le jeune couple fribourgeois, et dans son regard et dans le sourire rayonnant sur sa placide figure, il y avait un caractèi-e de sérénité et de bienveillance d'une douceur infinie.

Alete, en faisant une profonde révérence, présenta à Marie-Antoinette le chapeau qu'elle avait tressé.

« Merci, madame, dit la reine, j'ai su par M. d'Aflfry que vous aviez eu la bonté d'entreprendre ce travail pour moi. Quelle fine paille ! quel délicat tissu I C'est plus joli que ce qui nous vient d'Italie. Je vais faire garnir ce chapeau et je le porterai dans mes promenades. Il me rappellera les bonnes heures que j'ai passées à Fribourg. Et vous, ajouta- t-elle en se tournant vers Franz, je sais que vous avez pour moi une sonate de votre compositibn. Voulez-vous bien la jouer? voilà un clavecin. »

Franz s'approcha du jclavecin et se mit à jouer, d'abord en tremblant un peu, puis avec plus de hardiesse, avec une telle netteté que la reine et les deux princesses le complimentèrent très-sincèrement et de son talent de composition, et de sou talent d'exécution.

« Elle est charmante, votre sonate, dit Marie-

Antoinette, et il m'est agréable de penser que vous l'avez faite pour la naisstoce du dauphin. »

Puis elle l'interrogea sur ses études, sur ses projets. Elle interrogea aussi Aléte sur le tissage de la paille et les autres occupations des femmes dans le Brisgau.

Elle faisait toutes ces questions avec un accent de bonté qu'on ne pouvait entendre sans en avoir le cœur touché.

Elle avait remarqué qu'Alete parlait moins aisément le français que son mari; elle lui adressa la parole en allemand, et comme pour se justifier d'employer spécialement avec elle ce dialecte, elle lui dit en riant :

« Il faut bien vous faire voir que je n'ai pas complètement oublié la langue de ma première pa^ trie. »

Enfin elle leur dit adieu en ajoutant :

« J'espère que nous nous reverrons, non pas en Allemagne. J'appartiens à la France entièrement, sans réserve, de cœur et d'âme. Je ne la quitterai plus, je ne retournerai plus dans mon pays natal. Mais j'espère que vous reviendrez me revoir avec un nouveau chapeau de paille et une nouvelle sonate. Adieu, dit-elle encore. Leben w recht wohl, und seyen sic gluckliche und vergessen sie mich nicht *.

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