‹ Histoire d'un pauvre musicienChapitre 11 sur 11 · ChdlonS''Swr'Mame y par M. A. Nicaise · texte numérisé non relu

ChdlonS''Swr'Mame y par M. A. Nicaise

ainsi que M. Edelmann l'avait pressenti, il voulait se marier. Mais il ne pouvait, ce glorieux satrape, s'amuser à roucouler et à soupirer. comme un simple mortel. Prompte était sa volonté. Prompte aussi devait être l'exécution. Une nuit il expédia au ckoyen Stamm, dans la petite ville de Barr, une estafette à cheval, avec ce billet laconique :

« Je désire épouser, ta fille. Veux-tu me la donner? »

Le lendemain matin, il daigna venir lui-même renouveler de vive voix cette demande ; le père et la mère ne s'y opposent point; la fille consent, et, séance tenante, le mariage est conclu. Ni fiançailles, ni publications de bans, ni cérémonie religieuse. C'est bientôt fait.

Après dtner, Schneider part pour Strasbourg avec sa femïne, dans une calèche attelée de six chevaux. Des gardes nationaux l'escortent le sabre à la main. Au moment où il franchit la porte de la ville, le poste prend les armes, le tambour bat aux champs comme autrefois pour un souveraiq, et Schneider arrive ainsi en grande pompe, en grand fracas, jusqu'à sa demeure.

Mais il y avait alors à Strasbourg deux hommes plus puissants que lui, Saint-Just et Lebas, qui déjà l'avaient condamné et qui n'attendaient qu'une occasion pour lui signifier son arrêt. Celle-ci leur s^embla excellente. Aussjtôtilsdécrètentque Schnei-

der ayant, « par son faste, insulté aux mœurs de ia République >, sera pour ce crime etposé pendant quatre heures devant la guillotinei et ensuite conduit de brigade en brigade jusqu'à Paris.

Dans la nuit, il est arréfé, et, le lendemain matin, amené au pied de cet échafaud dont il avait tant préconisé les bienfaits. Bientôt la nouvelle de cet événement se répand dans toute la ville, et malgré les rigueurs d'une froide matinée de décembre, une foule nombreuse accourt sur la place d'Armes pour voir dans son désastre cet homme qui, la veille encore, inspirait une si grande crainte.

Schneider affectait de paraître calme. Mais les gens réunis autour de lui n'étaient pas disposés à lui laisser cette satisfaction. Quelques-uns d'eux, remarquant qu'il a une capote de garde national, i^écrient : « Il est indigne de porter ce vêtement ; il est indigne de porterie sabre et la cocarde! Qu'il enlève tout cela 1 »

Et Torgueilleux Schneider est forcé d'obéir.

Bientôt les haines et les ressentimetits éclatent. Les femmes le huent ; les enfants le sifflent et lui jettent des pierres et de la boue.

Après avoir subi ce supplice pendant quatre heures, il fut, selon l'ordre des représentants, conduit à Paris et enfermé à l'Abbaye, où il avait fait enfermer Dietrich. 11 espérait être défendu par les plus illustres montagnards. Il écrivit à Robespierre,

et Robespierre fit contre lui un discours dans lequel il le comparait à Galigula et à Héliogabale.

Au mois d'avril 1794, il fut condamné à mort. Il avait à peine trente-huit ans.

Alete et Franz firent de religieuses réflexions en apprenant la catastrophe de cet homme qui les avait tenus si longtemps captifs à Strasbourg. Ils auraient pu en faire bien d'autres, s'ils avaient su la biogra* phie des meneurs et des séides de la révolution, comment la plupart d'entre eux finirent, et comment finit l'œuvre qu'ils prétendaient fonder.

Les deux innocents enfants du Brisgau ne devaient pas avoir la joie devoir le terme de l'effroyable cataclysme dont ils avaient vu le commencement, d'assister à l'aurore d'une nouvelle ère, d'entendre célébrer le nom, les vertus de leur chère reine Marie -Antoinette, et de s'agenouiller xlans son cachot transformé en chapelle.

Franz avait reçu, dans la rue Saint-Honoré, un coup mortel. Malgfé les soins d' Alete, les ordon* nances du médecin, et les remèdes qu'il acceptait docilement, il ne pouvait se guérir.

A Strasbourg, il s*arréta plusieurs jours dans la maison de M. Garten, où il avait reçu tant de témoignages d'affection, et où on essayait encore cette fois de le garder. Il donna à M. Garten, qui aimait la musique, son violon de Guarnerio. Il sentait qu'il ne pourrait plus s'm servir, et se plaisait à

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remettre ce présent de la reine entre les mains d'un brave homme.

Puis il rentra dans sa maisonnette de Fribourg. 11 avait peur de ne pas y rentrer assez tôt pour y trouver son dernier gîle, et graduellement de jour en jour il s'affaissa.

Un matin, comme il était languissamment assis dans son fauteuil, seul avec Alete, qui sans cesse, avec une tendresse infatigable, veillait sur lui comme une mère sur son enfant, il vit entrer Sonino, tout pimpant et tout guilleret.

«c J'ai appris par hasard, lui dit le maestro, que vous étiez ici, et je suis content de venir vous voir, d'autant que j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

— Une bonne nouvelle ! murmura Franz qui n'attendsiit plus rien de bon en ce monde, et ne pouvait s'imaginer que Sonino eût un si libéral empressement.

— Oui, rnorn cher, vous m'avez vu persécuté, opprimé par la République qui me méconnaissait. Mais grâce à ma femme, à mon admirable Aglaé, justice m'a été rendue. Non-seulement je ne suis plus inscrit au nombre des suspects, mais me voilà rangé parmi les fonctionnnaires de l'État. Le gouvernement m'accorde une haute marque de confiance. J'ai une mission à remphr en Suisse, une mission secrète, qui, si elle réussit, comme je n'en

doute pas, peut me conduire à une importante situation. Je pars ce soir pour Berne, où je résiderai quelque temps, etoù Aglaé doit venir me rejoindre. Ah ! je suis sûr qu'il lui tarde de me retrouver. Car voilà longtemps que nous ne nous sommes vus. Et vous, mon cher Franz, je ne vous demande pas ce qui vous est arrivé depuis le jour où je vous ai laissé dans la prison des Ponts-Couverts. Cela serait long à raconter, et j*ai tant de besogne. Mais vous me paraissez souffrant, et à en juger par Tameublement et Texiguïté de votre demeure, vous ne vous êtes pas enrichi. Je vous plains.

— Vous êtesbien bon, répliqua doucement Franz. Ne me plaignez pas. Dieu m'a fait plus de grâces que vous ne pensez. Dans mon humble et obscure situation, j'ai eu les meilleures joies de ce monde. J'ai vécudans l'idéal de l'amour, dans l'idéal de l'art, dans l'idéal du dévouement. »

Une telle façon de comprendre le bonheur ne pouvait intéresser Sonino. Il venait d'annoncer sa nouvelle fortune à Franz. C'était ce qu'il souhaitait.

« Soignez-vous, mon cher, lui dit-il, d'un ton d'iiidulgente protection. »

Puis il sortit.

Franz languit encore quelques semaines, et un soir s'éteignit en tenant la main d'Alete dans sa main.

Sa fidèle femme, malade aussi depuis longtemps, tie devait pas tarder à le suivre. Ses frères, en apprenant qu'elle était veuve, l'engagèrent à les réjoindre. Ils avaient réussi dans leur métier et se trouvaienten étatde lui offrirune situation agréable. Mais rien ne pouvait la déterminer à s'éloigner de Fribourg. Comme elle avait vécu près de Franz, elle voulait mourir près de lui.

Tranquillement, 'elle fit pour sa mort tous ses préparatifs. Elle choisit parmi les divers objets qu'elle possédait ce qu'elle désirait laisser comme un témoignage d'affection à ses amis de Strasbourg et à ses frères.

Du petit héritage qui lui venait de sa mère, elle fit trois parts : Tune pour la vieille femme qui la servait, l'autre pour de pauvres gens qui demeuraient dans son voisinage, la troisième pour une chapelle qu'elle affectionnait particulièrement.

Le capital qui était resté dans la maison de banque de M. Scharf, elle le légua ati nom de son mari à un établissement d'orphelins, se rappelant comme son cher Franz avait soufl'ert d'être si promptement orphelin.

Au printemps, elle mourut, la dfouce femme dont la vie s'était écoulée dans la continuité d'une cordiale et religieuse tendresse. Elle mourut avec une telle sérénité (Qu'elle semblait endormie.

Par une riante matinée, on la porta, au son des

cloches de la cathédrale, dans le vert cimetière, à Tendroit qu'elle s' était réservé, près de la tombe de ^^

son mari. La primevère et la pâquerette fleuris- ^^^^J^ saient sur cette tombe, et le chardonneret y chan-ûy^/^^'c-^ tait.

Ainsi tinit l'histoire du pauvre musicien Franz et de safemmeAlete. .

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