LA PATRIE EN DANGER
Je vous ai raconté les misères du peuple avant 1789 : la masse d'impôts qu'on nous faisait supporter ; le compte rendu de Necker, où Ton apprit qu'il existait un gros déficit tous les ans; la déclaration du parlement de Paris, que les états généraux avaient seuls le droit de voter les impôts ; les tours de Calonne & de Brienne pour avoir de l'argent; les deux réunions de notables, qui refusèrent d'imposer leurs propres biens ; & finalement , quand il fallut payer ou faire banqueroute.. la convocation des états géir. t
Histoire Sun paysan.
néraux à Versailles, après cent Soixairte-quinze ans .d'interruption.
Je vous ai dit que nos députés avaient Tordre écrit d'àbolif le» barrières intérieures, ^ui gênaient le commerce; les maîtrises & jurandes, qui gênaient l'industrie; les dîmes & droits féodaux, qui gênaient rî^riculture;^ la vénalité des charges & offices, contraire à la justice; les tortures & autres barbaries , contraires ' à l'humanité; & lés vœiix des moines, contraires aux familles, aux bonnes mœurs & au bon sens.
Voilà ce que demandaient tous les cahiers du tiers état.
Mais le roi n'avait convoqué les députés du tiers, que pour accepter les dépenses de la cour, des seigneurs & des évêques , pour régler le déficit & tout mettre sur le dos dès bourgeois, des ouvriers fifc des paysans. C'est pourquoi là noblesse & le clergé, voyant qu'ils voulaient avant tout aboUf les privilèges, refusèrent de se réunir à eux ft les accablèrent de tant d'humiliations, qu'ils se redressèretit d'un coup, jurèrent de ne se séparer qu'après ftvoir fait la constitution , & se proclamèrent assemblée nationale.
C'est ce que nous avait écrit Chauvel ; vous avez vu sa lettre.
Lorsque ces nouvelles arrivèrent au pays, la
disette ëtait encore si grande, que les pauvres vivaient de Therbe des champs, en la faisant bouillir avec un peu de sel. Par bonheur le bois ne manquait pas; l'orage montait : les gardes de monseigneur le cardinal -évêque restaient tranquillement chez eux, pour ne pas rencontrer les délinquants. Oui, c'était terrible I... terrible pour tout le monde, mais principalement pour les employés du fisc, pour les justiciers & tous ceux qui vivaient de l'argent du roi. Ces gens graves, prévôts, conseillers, syndics, .tabellions, procureurs, de père en fils, se trouvaient comme logés dans une de ces vieilles maisons de Saverne, toutes vermoulues & décrépites, de véritables nids à rats, qui durent depuis des siècles & qui tomberont aux premiers coups* de pioche. Ils le savaient, ils sentaient que cela menaçait ruine, & vous regardaient du coin de l'œil, d'un air inquiet; ils oubliaient de poudrer leurs perruques & ne venaient plus danser leurs menuets au Tivoli.
Les nouvelles de Versailles se répandaient jusque dans les derniers villages. On attendait encore quelque chose, personne n'aurait pu dire quoi ! Le bruit courait que nos députés étaient entourés de soldats; qu'on voulait leur faire peur, ou peut-être les massacrer. Ceux qui passaient à l'auberge des Trois-Pigeons ne par-
Histoire d^tm paysan.
laient plus que de cela. Maître Jean s'écriait :
« A quoi pensez- vous? Est-ce que notre bon roi est capable de commettre des abominations? Est-ce qu'il n'a pas convoqué lui-même les députés de son peuple, pour connaître nos besoins & faire à tous notre bonheur? Otez-vous donc ces idées de la tête ! »
Les autres, du Harberg, ou de Dagsbourg, le poing sur la table, ne répondaient pas; ils s'en allaient pensifs, & maître Jean disait :
« Dieu veuille que la reine & le comte d'Ar-. tois n'essayent pas de faire un mauvais coup, car ceux qui n'ont plus rien à perdre ont tout à gagner; si la bataille commence, personne dcf nous n'en verra la fin. »
Il avait bien raison ; pas un de ceux qui vivaient alors, nobles, bourgeois ou paysans, n'a \nx la fin de la révolution; elle dure encore, & ne finira que si l'esprit de douceur, de justice & de bon sens arrive une fois chez nous.
Les choses traînèrent ainsi plusieurs semaines; le temps des petites récoltes était venu , la famine diminuait dans nos villages , et l'on commençait à se calmer quand, le 19 juillet, la nouvelle se répandit que Paris était en feu, qu'on avait voulu cerner l'Assemblée nationale pour la dissoudre, que la municipalité s'était soulevée contre le roi, qu'elle avait armé les bourgeois.
que le peuple se battait dans les rues contre les réginients étrangers, & que les gardes françaises tenaient avec la ville.
Aussitôt la lettre de Nicolas nous revint à l'esprit, & cela nous parut naturel.
Tous les gens qui revenaient de Phalsbourg répétaient les mêmes choses ; le régiment de La Fère était consignéMans les casernes, & d'heure en heure des courriers s'arrêtaient à l'hôtel du gouverneur, puis filaient ventre à terre en Alsace.
Qu'on se représente Tétonnement du monde!
On n'avait pas encore l'habitude des révolutions comme de nos jours; l'idée d'en faire ne vous venait jamais. Ce fut une grande épouvante.
Ce jour-là rien ne bougea, les nouvelles étaient arrêtées ; mais le lendemain on apprit l'enlèvement de la Bastille; on sut que les Parisiens étaient maîtres de tout ; qu'ils avaient des fusils, de la poudre, des canons, & cela produisit un si grand effet, que les montagnards descendirent avec leurs haches, leurs fourches & leurs faux en Alsace & en Lorraine;; ils passaîf*^?' par bandes, en criant :
a AMarmoutier!
— A Saverne!
— A Neuviller!
— A Lixheim! »
Histoire tm pf y<4a-
lU se répondaient comme des fourmilières, & déinpli^saiei^t jusqu'aux b^r^ques des hardiers, jusqu'aux maisons des gardes forestiers du prince* évèq^e, sms parler des bureaux d*octroi % des barrières sur Içs grfuides rpvites.
Létumier, Huré^ Çpph^fd & les autres du village viiurent aussi prendre maître Jean, pour qç pas rester e^i arrière 4^ IVIittelbronn ^ des Qi|atre-Vçnt§ et de Lutzelbourg. I^ui criait :
« (.aissez-moi tranquille I... Faites ce qui vous plaira!... Je ne me mêle de rien. »
Mais comme presque tous les villages d'Alsace avaient déjà brûlé les papiers des couvents & des seigneurs, & que les Baraquins voulaient aussi brûler ceux de la commune, au «couvent des tiercelins à Lixheim, il mit son habit, pour tâcher d^ $?iuver nos tities. Nous partîmes ensemble, Çqch^rd, Létumier, Huré, maître Jean, j^i, tout le village.
Il fallait entendre les c|is des montagnards 4$ins la plaine, il fallait voir les bûcherons, les schlitteurs, les ségares, tout débraillés, les* haches, les pioches, }es faux & les fourches en Tair par milliers. Les cris montaient & descendaient comme le roulement de leau sur l'écluse des Trois-Étangs; & les femmes aussi s'en mêlaient, leurs tignasses pendantes & la hachette à la main.
fihm^ H^ffn paysan.
4 Mit^elbrqnn, chez porbin, il ne restait plus pierre; sur pier^re ; tqm le$ papiers étaient brûlés, le toit était epfoncé dans Ip. cavp. A I^ixheim, on giarçl^ait dan^ les plumes & }a paille des paillasses jusqu'au ventre; on vidait tpuf par les fenêtres d^s malheureux juifs; on hachait lemr^ meublp^. Quand les ge^s sont lâchés, ils ne se connaissent plus; ils confondent U religion , Tamour de l'argent, Isi vengeance, foutl
J'ai vu les pauvres juifs se sauver du côté de la ville : leurs femmes & Wrs filles, les petits enfanfs sur les bras, criant comme des folles, ^ les vieux trébuchant derrière, en sanglotant. Et pourtant quels autres avaient plus spufFert quf ces malheureux, sous nos rois? Lesquels avaient eu plus à se plaindre? -r- JVIais on ne songeait plus à rien.
Le couvent des tiercelins était au viçux Lixheim; les cinq prêtres qui vivaient là gardaient les papiers de Brouviller, de HéBange, de Fleisheim, de Pickeholtz, ceux des Baraques & mên^e de Phalsbourg.
Tqutes les communes, réunies avec la foule des montagnards, remplissaient le; vieilles rues autour de la m^irip; elles voulaient Jeurs papiers, mais les tiercelins pensaient :
(( Si nous donnons les litres, ces gens nous massacreront ensuite. »
Histoire ê^un paysan»
Ils ne savaient que faire, car la foule s'étendait autour du couvent & gardait tous les passages.
Quand maître Jean arriva, les maires des villages, en tricorne & gilet rouge, délibéraient près de la fontaine : les uns voulaient tout brûler, d'autres voulaient enfoncer les portes ; quelques -uns, plus raisonnables, soutenaient que Ton devait réclamer les titres d'abord, & que l'on verrait après; ils finirent par avoir le dessus. Et comme Jean Leroux avait été député au bailliage, on le choisit avec deux autres d'entre les maires, pour aller redemander les papiers. Ils partirent ensemble; les pères tiercelins, voyant qu'ils n'étaient que trois, leur ouvrirent; ils entrèrent, & la grosse porte se referma.
Ce qui se passa dans le couvent , maître Jean nous l'a raconté depuis : les pauvres vieux tremblaient comme des lièvres; leur supérieur, qui s'appelait père Marcel, criait que les titres étaient sous sa garde, qu'il ne pouvait les lâcher, & qu'il faudrait le tuer pour les avoir !
Mais alors maître Jean l'ayant conduit près d'une fenêtre, en lui montrant les faux qui reluisaient à perte de vue, il ne dit plus rien & monta leur ouvrir une grande armoire garnie d'un treillage en fil de fer, où les registres étaient empilés jusqu'au plafond.
Il fallut tou* choisir & mettre en ordre.
Comme cela durait depuis une bonne heure, les communes, croyant à la fin qu'on retenait leurs maires prisonniers, s'approchaient pour enfoncer les portes en poussant des cris terribles, lorsque maître Jean s'avança sur le balcon, avec une grosse poignée de papiers qu'il montrait d'un air joyeux, & les cris de contentement & de satisfaction s'étendirent jusqu'à l'autre bout de Lixheim. Partout on se disait en riant :
<c Nous les avons!. ..Nous allons avoir nos papiers! »
Maître Je^n & les deux autres sortirent bientôt, traînant une charrette de registres. Ils traversèrent la foule, en criant qu'il ne Êdlait pas maltraiter les révérends pères tiercelins, puisqu'ils rendaient à chacun son bien. On ne demandait pas mieux!
Chaque village reçut ses papiers à la maison commune ; plusieurs en firent un feu de joie sur la place, brûlant leurs propres titres avec ceux du couvent. Mais Jean Leroux avait les nôtres dans sa poche; c'est pourquoi les Baraques conservent leurs droits de pâture & de glandée au bois de chênes, tandis que beaucoup d'autres n'ont plus rien, ayant en quelque sorte brûlé leurs propres forêts & pâturages à perpétuité.
fo ffif^oire à}un paysim.
J'aur%i{f eacorç l^iei:^ des choses à vous rac^a^er suf cela, caf up grand nombre, au lieu de rendra les titres qu'ils avaient sauvés, les ont gardQf & vendus plus tard aux anciens seigneurs & même k TÉtat; ils sqnt devenus riches aux dépens de leurs cûmiTX^nes. Mais à quoi bond Les gueux sont morts, ils ont rendu leurs comptes depuis longtemps.
On peut dir^ que, dans ces quinze joufs, la France a été changée de fond en comble :
tous les titres des couverts & des chàtea\ix s'en allèrent en fumée! Le tocsin bourdonnait jour 9t nuit, te ml était rouge le long des Vosges : les abbayei, l^s viei^^i;: nid^ d'éperviers brûlaient comme d^s çiçrg^ parmi leç étoiles; 5: cela continua jusqu'au 4 aoôî suivant, jour où les ivèquea & lei «gigneuii^ dg F Assemblée nationale renoncèrent à leurs droits féodaux & privilèges. Quelques^uB^ soutiennent qu'ils n'avaient plus besoin d§ refionçç|:| puisque tout était détruit à l'avancç 5 si^ns do^t^^ niai§ cela v^iut pourtant mieux, de cette n^ani^re leurs descendants n'ont rien à réclamer.
Enfin, voilà comment le peuple se débarrassa des anciens droits de la noile race des cmquér^^t4i. On Tavait wis sous le joug par la force, & c'est att^§i par la force qu'il s'est rendu libre.
H'moirc ftm paysan* ii
Depuis ce jour, l'Assemblée nationale put ^ commencer notre constitution ; le roi vint même la complimenter & lui dire :
a Vous avez tort 4e vous méfier de moi!
Tous ces régiment? çRie j'ai fait venir, ces dix mille hommes réunis ^u champ de Mars, & ces canons qui vous entonr^nt, sont pour vous gardpr. Mais puisque VP^? n'pn voulez pas, je vais les renvoyer. »
Nos représentants eurent l'air de croire ce qu'il leur r^cpnt^it; maiç si 1^. Bastille n'avait pas été prise; si la nation qe s'était p^ $ou~ levée; si les régiments étrangers av^iept e\{ Ip dessus; si les gardes françaises avaient n)^ché contrp hir ville, qu'est-ce qui serait arrivé? U pe fallait p^ être tiçp malin poyr le deviper; notre bon roi Louis XVI jurait parlé tout autrementf $ les représentants 4u tiçrs en auraient vu de dm*esl Heureusepaent les phoses avaient bien tourné pour nous ; la commune de Paris venait de formel* ^a g^rd^ nation^ile, & toutes les communes de France suivirent cet exemple; elles s'armèrent contre ceux qui yqhUîÇïïÎ ï^o^s remettre sous le joug. Chaque fpis que l'Assemblée nationale décrétait quelque chose, les paysans prenaient leurs fourches oii leur§ fusils, en disant :
a Exécutons ça fout de suite!... Ce sera plu^
tôt fait... Nous éviterons delà peine à nos bons seigneurs! »
Et Ton remplissait la loi.
Je me rappelle toujours avec plaisir la formation de notre milice citoyenne, comme on appela d'abord les gardes nationales, en août 1789. L'enthousiasme était presque aussi grand qu'à la nomination des députés du tiers état. Maître Jean fut nommé lieutenant de la compagnie des Baraques, Létumier sous-lieutenant, Gauthier Courtois sergent-mujor, & puis d'autres sergents, caporaux., Nous n'avions pas de capitaine, parce que les Baraques ne fournissaient pas une compagnie entière.
Qu'on se représente la joie de ce jour, les cris de : Vive la nation! pendant qu'on arrosait les épaulettes, & la mine de msutre Jean, qui pouvait enfin porter ses grosses moustaches & ses favoris pour de bon. Cela lui coûta bien deux mesures de son vin rouge de Lorraine. Létumier aussi, depuis ce moment, laissa pousser ses moustaches, de longues moustaches rousses, qui lui donnaient un air de vieux renard. Jean Rat fut notre tambour; il faisait tous les rigodons & battait toutes les marches comme un vieux tambour-maître. Je ne sais pas où Jean Rat avait appris tant de choses, c'était peutêtre en jouant de la clarinette.
Histoire d'un paysan» i%
Nous avions aussi reçu des fusils de l'arsenal, de vieilles patraques garnies de baïonnettes longues d'une aune. On les maniait bien tout de même; seulement il fallut d'abord nous donner des instructeurs du régiment de La Fèrè, quelques sergents qui nous apprirent l'exercice au champ de Mars, les dimanches après midi.
Avant la fin de la semaine, 'maître Jean avait déjà commandé son uniforme chez le tailleur du régiment, Kountz, &, le second dimanche, il arrivait à l'exercice en grande tenue, le ventre bien arrondi dans son habit bleu à revers rouges, les yeux luisants, les épaulettes pendantes, le chapeau à cornes penché sur la nuque, le grand sabre à coquille traînant derrière sur ses talons. Il allait & venait devant les rangs, & criait à Valentin : .
« Citoyen Valentin, effacez donc vos épaules, mille tonnerres! »
On n'a jamais vu de plus bel homme; dame Catherine en le voyant rentrer avait peine à croire que c'était son mari; les idées de Valentin se confondaient en le regardant; il le prenait pour de la noblesse, & sa longue figure jaune s'allongeait encore d'admiration.
Mais à l'exercice maître Jean n'était pas aussi ferré que beaucoup d'autres; le grand
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Létiimier lui rivait son clou. C'est là qu'on riait & qu'on se faisait du bon temps. Tous les villages des environs : Vilschberg, Mittelbronn, Quatre- Vpnts, Dann, Lutzelbourg, Saint-Jeandes-Choux, marchaient au pas comme des anciens; & les enfants de la ville autour poussaient des cris de : Vive la nation ! qui montaient jusqu'au ciel. Annette Minot, fruitière à la halle, était notre cantinière ; elle avait sa petite table de sapin, sa chaise & sa cruche d'eaude-vie au milieu du champ de Mars, avec des gobelets, & son grand parapluie tricolore déployé contre le soleil. Cela ne l'empêchait pas de rôtir dessous; nous, vers les trois heures, nous n'étions pas trop à l'aise non plus, en avalant la poussière. Comme toutes ces choses me reviennent, mon Dieu! — Et notre sergent Quéru, un gros court, les moustaches grises, les oreilles dans la perruque, ses petits yeux noirs remplis de malice, & le grand chapeau à cornes par làdessus! Il marchait à reculons, devant nous, le fusil en travers des cuisses, & criait : « Une! deusse! Une! deusse! Halte! A droite alignement! Fixe! En place repos. » Et, nous voyant suer comme des malheureux, il se mettait à rire de bon cœur, & finissait par crier :
« Rompez les rangs ! »
Alors on courait à la table d'Annette Minot;
flistoire â'^n pajlfon' 1$
chaçup fS faisait un honneur ^'offrir le ^tit Yet:re au sergent, qui ne refusait jan^^M, & djs^}: avec son accei^t du Midi :
« Çam^rchen, citoyens; ça promet I »
Il aimait les petite verres, mais qu'estrrce que cela noiis faisait? C'était un bon instructeur, un brave hpipn^p, Un bpn patriot^t tiUi, le petit Trinquet, de h trpisièuie; Pa^ifiux, la plus belle voix 4u régin^ent; Puchène, un grand Lormin de sjx pieds, rucjç compae du pain d'orge; enfin tous ces vieux sergents fraternisaient avec les bourgeois; & souvent, le sqir, avant la retraite, nQUS }ç$ voyions au club se glisser ^an$ l'ombre des pilier; de la h^Ue, en ^oput^t les disputes 4'un air attentif, avant d'allçr k l'ftppel. Ces gçns avaient passé des quinze & vingt ^n$ à gioisir 4ans les grade? inférieurs, en reniplisfi^nt le service d^f g^çiers nobl(9§, & plus tard nous les avons vus capitaines, colonels, généraux; i}$ sentM^nf ç^la 4^^v^nQe $ tenaient pour la révolution.
Lç soir, maître Jean, après avoir pendu son bel uniforme dans l'armoire, $erré sçs ép^ul^ttes & son chapeau dans leur étui de carton , & mis sa grosse veste en tricot , étudiait U théprie ; quelquefois, en travaillant à h fQ^g^i qUftnd on y pensait le n^oins, il se qiettait k crier : ^ Garde iL vpusl,.. Par file à droite,,, droite I... En
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avant, pas accéléré, marche!..,» pour essayer sa voix & savoir s'il avait un bon creux. Presque toujours, après souper, le grand Létumier venait s'asseoir chez nous, son genou pointu entre les deux mains, & lui posait des questions, en se balançant d'un air malin sur sa chaise. Msutre Jean ne voyait dans la théorie que des carrés & des attaques en masse par colonnes, parce que le sergent Quéru nous avait dit que c'était le principal à la guerre. Il devenait tout rouge' & criait :
c( Michel, l'ardoise ! »
Et, tous penchés sur l'ardoise, les uns derrière les autres , nous regardions les carrés sur trois & quatre hommes de profondeur, & puis les colonnes d'attaque avec des canons, qu'il nous expliquait dans les détails. Mais Létumier clignait des yeux & hochait la tête, en disant :
« Vous n'y êtes pas! Vous n'y êtes pas, maître Jean! »
Alors on se fâchait ; le parrain tapait avec la craie sur l'ardoise, en criant :
« C'est ça!... Je vous dis que c'est ça! »
Tout le monde s'en mêlait, jusqu'à dame Catherine. On criait si haut, pour empêcher Létumier de répondre, qu'à la fin on ne s'entendait plus , & qu'on arrivait à dix heures sans avoir
Histoire ffun paysan, 17
rien éclairci. Létumier partait en répétant dans l'allée :
« Vous n'y êtes pas !... Vous n'y êtes pas !... »
Et nous courions après lui jusque sur la porte, en lui répondant :
a C'est vous qui n'y êtes pas!... C'est vous ! »
Si nous avions osé, nous serions tombés dessus.
Maître Jean disait :
« Oh! l'animal, peut-on être si bête?... Il ne comprend rien. »
Mais, à l'exercice, Létumier se rattrapait ; il commandait bien, & faisait défiler ses hommes, en leur montrant la direction avec son sabre, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans hésitation. Il fallait lui rendre cette justice; il aurait mérité d'être lieutenant aussi bien que maître Jean, tous les Baraquins le pensaient; mais la position de Jean Leroux, comme aubergiste & forgeron, rélevait en grade, & puis c'était le plus bei homme du village.
Une chose qui montre bien la simplicité des nobles & des évêques de ce temps, c'est qu'aussitôt après la prise de la Bastille, au lieu de rester à l'Assemblée nationale pour soutenir leurs droits, s'ils en avaient, ces gens firent leui paquet & s'en allèrent mendier le secours de nos ennemis contre nous. Ils partaient à la file.
l3 Histoire d'un paysoff.
seigneurs, évêques, domestiqjies , abbés, capucins, grandes dames, suivant les routes : ceux de Lorraine du côté de Trêves; ceux d'Alsace du côté de Çpblentz, qi^ de ^^}ç, en répétant d'un air de menace :
«j Atten4ç?'--- jjtpndez! Nous reviendrons!.., nous reviendrqnsi »
Ils étaient comme fous; on leur riait aij pez. C'est ce qu'on appelle l'émigration. CeU corn-» mença par le pomte d'4rfpis, le prince de Condé, le prince de Bourbon, Polignac, & le maréchal de Proglie, le même qui cqipm^pdait l'armée ^.iltour de Paris & qui devait enjever l'assemblée nationale. Ils avaient poussé le roi dans leurs fqlies, &, maintenant qu'ils en reconnaissaient le danger, ces bons royalistes le laissaient seul dans la peine.
En voyw^ cette débM?^ maître Jean s'écriait :
a Qu'ils partpnt!... qiï'il§ partent!... Quel débarras pour nous & notre bon roi !... Maintenant \l sers, seul, i\ n'aura plus monseigneur le comte d'Artois pour lui §oiiifîler ses idées. »
Tqsxt le mpnde §e réjquisçait. Ah ! s'ils étaient tous partis, on ne parlerait plus d'eux ; nous en aurions fait cadeau de boncgeur aux Allemands, aux Anglais & aux Russes; mais un grand nombre restèrent à la tête de nos régiments, &
Histoire f(in pays^. 19
ceux-1^ pe pinçaient qu'à soulever leç SQldpLts contrp U n^tipp. Quelle chose abpiuinable!
Vous verrez ce que ces gens essajrèrent coqjrp leu|: patrie ; tput cela vjçndra par Ja suite, nous n'aiypps pas besoin de ppus presser.
Lps Parisiens pn ce temps aimaiept encore teljeippnt lie roi, qu'jU voulurent Ravoir g-u gii- Uep i'QMx. I|ç çpypyèfppt leurs fejjinpies à Versailles, pour le pripr de venir avec la reipe Marie-Antoinette, le jeune dauphin ^ tpi^te Ifi famille royale. JL.ouis XVI pp put faire autrement que d'accepter, & ce p^uyr^ ÇP^pk daps \^ disette criait :
« Nous pe naourrops plus de faim.,, ypfpi le boulanger, la bpujangère & le petit piitrpn. » . Lafayette^ qui marchait ep avant, sur fpn cheval blanc, \vkx nommé comman4ant de H ^arde pationale, & ^ailly maire de Paris. Qn voit bien ici Je bon cpeur des malheureux, qui ne gardent jamais rapcune du mal qu'op lepr a fa^f.
Ch^uvel nous écrivit alors ce§ choses attendrissantes. Il nous dit ^ussi qpp TAssemblée natiopale ^vait suivi le f qi & qu'elle délibérait dans un grand mapége, derrière le château des Tuilerie§. Tous le^ cinq o\\ six spniaines nqps recevipps une de ses lettres, avec un paquet de gazettes : le Journal des révolution^ de Paris, les Révolutionna de France & du Braf^q^t^ les Q4n-
nales patriotiques^ le Publiciste parisien jSLhezvi^ coup d'autres dont les noms ne me reviennent pas maintenant.
C'était plein de force & d'esprit, surtout les articles de Loustalot & de Camille Desmoulins.
Tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait en France était rapporté dans ces journaux, & si bien, que chaque paysan pouvait se faire une idée de notre position. Nous les lisions à la halle de Phalsbourg, où le grand Élof CoUin avait établi notre premier club, sur le modèle des Jacobins & des Cordeliers de Paris. C'est là qu'on se réunissait le soir, entre le magasin des pompes à feu & les vieilles boucheries, &, que Létumier criait les nouvelles d une voix tellement forte & claire, qu'on le comprenait jusque sur la place d'Armes. On arrivait de tout le pays pour l'entendre; & Tapothicaire Trîbolin, Raphaël Mang, le préposé des étapes, Didier Hortzou, le chapelier, honune plein de bon sens, Henri Dominique, l'aubergiste, Fixari, Baruch Aron, Pernett, enfin tous les notables de la ville prononçaient des discours touchant vîs droits de l'homme, le veto, la division de la France en départements, la loi sur les citoyens actifs & passifs, l'admission des protestants & des juifs aux emplois publics, l'institution du jury, l'abolition des couvents & des ordres religieux, la
Histoire d'un paysan. ai
reprise des biens du clergé par la nation, la création des assignats, enfin sur tout ce qui se présentait, à mesure que ces questions se débattaient dans l'Assemblée constituante. Quelle vie & quel changement!
Autrefois les seigneurs & les évêques auraient tout dit, tout Élit, tout arrangé dans leur intérêt, à Versailles, sans s'inquiéter de nous; ils auraient continué de nous tondre régulièrement; leurs intendants, leurs collecteurs, leurs lieutenants de police, seraient venus avec la maréchaussée nous appliquer tranquillement leurs volontés, qui faisaient la loi; notre bon roi, le meilleur des hommes, aurait eu la bouche pleine de l'amour des malheureux; les bals, les fêtes, les parties de chasse, les salutations & génuflexions auraient rempli les journaux de la cour; &, en attendant, le froid, la faim, les misères de toute sorte auraient continué leurs tournées dans le peuple. Ah! oui, c'est un bonheur d'entendre parler de ses propres affaires & d'avoir sa voix au chapitre; comme on soutient ceux qui sont dans nos intérêts; comme on crie, comme on trépigne contre ceux qui nous déplaisent! ^
Voilà ce qui s'appelle vivre! Encore aujourd'hui la vieille halle, avecsa lanterne àlamaitresse poutre; les bancs du marché, pleins de monde; les enfants assis sur la baraque du vieux s^i^vetier
Dafflien; le grand Collin debout suf la table, avec le joui-nal; lé vent qui souffle sous le toit; la lumière qui totirnê autour de cette masse de gens ; & de Ibitt là sentinelle dti corps de garde, — avec son vieux chapeau, son habit blanc râpé, l'arme ail bi-as, — qui s'arrête Dour entendre, tout est sous mes yeux!
Et ces anciens, endormis dèri-ièrë la tascule, ft dont la pierre est mangée par là moiisse depuis cintiuailte àriS, je les vbîâ aussi : notre gros maire Boilëaii, avec son écltarpé tficblore; messieurs les échevins; Jean Beâiicàirë, huissier, sergent fbyal au siège de là prévôté, Remplacé depuis pât Joseph Sasaillè, maréchal des logis de la gêfldatmèrie nationale; & le prévôt lûimêlne avec sa longue f)erruque, sa figure jaune & son nê^ pincé : fôus ces gêri§ qui èe promènent le long des piliers, ^attâ rien dire, au lieu de nous faire entourer, jétèr dehors, & même pendre, coiïima. ils l'auraient ordonné dèùi bu trois ans avant; tout me revient!
Ah! ceux qui n'ont pas vu de changements pareils ne Connaissent pas leur bonheur, & tout ce que je peux leur dif-e, c'est de tâcher, par leur courage & leur bon sens, de ne jamais se laisser remettre dans l'état bu nous étions avant 8p. Qu'ils y pensent!... Les gueux né manquent jamais qui ne demandent qu a vivre dâiis l'orgueil,
Histoire S!un paysan, a^
la paresse & toutes les jouissances de la vie, aux dépens du peuple.
Mais, au milieu de ce grand bouleversement du pays, de ces descentes des tnbntagnà±dà dans la plaine, de ces incendies de châteaux, de couvents & de bai-rières; quand les seigneurs, les moines & les évêques s*eh allaient à pied, à cheval, en toituf-ëj & que les anciens gabelous sans place pensaient à se faire nommer ofHciers dans la gafdé citoyenne, & les prôjjurfeurs fiscaux, présidents dé leurs district*; au milî^ii de cette débâcle, ce que }e me représente encore le mieux, c'est mon pauvte père ^ùl ttemble de ne plus vendre ses balais, la itièrê qui dit : « La fin du monde est proche, îious sommes fbus perdus... tâchons de sauver nos ârtiëà! i> & puis mon frèi-e Cladde qiii x%iiitt ùil soir, èbn bâton à la main, eii $*écriaht tout désdlë : « Les révérends pêirfes tiéfcdins partent; ils iti'ont donné mon compte. Qu'est-ce que je Vais faire itiaintehant qu'il tië tnê reste pltts de Vaches à gai-det? »
J'avais alors vihgt ans, j'cfaii daiiS toute ma force, & les craintes de iiiéS pirèntè m'indignaient. Je lëtlr diàaU : & Hé! ttioil Diéul n'ayez donc pas si petir ! ^loùs avons supporté bien d'autres misères; nous avoriè bien pii vîVre avec les dîmes, les corvées, là gabelle & les autres droits^
34 Histoire £un paysarim
en nourrissant les moines & les seigneurs de notre travail; & maintenant que nous en sommes délivrés, maintenant que nous allons garder l'argent qu'ils nous coûtaient, qu'avons-nous donc à gémira Tous les bœufs & les moutons ne sont pas morts, & s'il faut à Claude un troupeau de bétail à garder, eh bien, qu'il attende un peu, peut-être qu'un jour je le prendrai pour mon hardier! »
C'était bien insolent de ma part, mais que voulez-vous? mes idées sur la soumission changeaient de jour en jour; je pensais déjà que tous les hommes se valent; que les uns ne sont si grands, que parce que les autres se font petits, & qu'il était temps de se débarrasser du respect des privilèges.
Ma mère, elle, alors, le coude allongé sur la table & le poing derrière soii oreille, me regardait avec ses yeux gris, les lèvres serrées, & me disait en dessous :
a Toi, Michel, c'est l'orgueil qui te mine!
Tu crois déjà, comme Joseph, que les gerbes de tes frères se penchent autour de la tienne, & que leurs étoiles dansent pour te glorifier. Mais, je t'en préviens , tu ne seras pas ministre du roi d'Egypte ; tu seras pendu , & les corbeaux du ciel mangeront dans ton panier. »
En partant de notre baraque, après huit heu-
Histoire ^un paysan.
res, je courais au dub, en ville, batailler contre nos anciens échevins & syndics, qu'on appelait aristocrates; ma voix passait par-dessus toutes les autres ; mes yeux, quand on me contredisait, reluisaient de colère ; & sur la fin de l'hiver je faisais déjà des motions, comme par exemple de crier tous ensemble : « Vivent les amis de la constitution ! » ou bien : « A bas les feux patriotes! » Cela me donnait de la considération aux Baraques. Vers dix heures, en rentrant chez nous au clair de lune, nous chantions : « Ça ira! » Je chantais comme un merle, & maître Jean, la main sur mon épaule, disait en riant : « Michel est un des bons; nous serons toujours ensemble. »
Voilà l'exaltation de la jeunesse! L'idée de Marguerite & de Chauvel redoublait mon patriotisme; l'amour remplissait mon cœur*
Cette année passa vite; l'hiver était doux, la neige fondait en tombant ; à la fin de février on n'en voyait plus dans la plaine.
Pendant les mois de mars, d'avril & de mai 1790, les gardes citoyennes commencèrent à se fédérer; on se réunissait de village à village, on fraternisait, au lieu de se battre à coups de pierres & de bâton, comme autrefois; les anciens prononçaient des discours, & l'on s'embrassait les uns les autres , en criant :
Histoire i^un paysan.
« Vivre libres ou mourir! »
Les femmes & les filles venaient aussi voir ces fêtes, seulement elles ne s'en mêlaient pas; la mode des grâces ft des déesses n'était pas encore venue.
Une chose qui fit plus de plaisir que tdUt Ifc reste aux paysahs, c'est le commencement de la vente des biens du clergé.
On pense bien que dans une révolution pareille, quand on abolissait tous les vieux impôts, le déficit allait en augmentant; & l'Assemblée nationale, qui représentait une nation comme la France, ne pouvait pas suivre l'exemple de nos anciens rois^ qui fkisaietlt banqueroute; elle ne pouvait pas nous déshonorer! Mais comment payer les dettes de la monarchie > Où trouver de l'argent? Par bonheur, l'évêque d'Autun, monseigneur Talleytand de Périgoird, dit que rÉglisc avait pour quatre tnilliairds de biens, indivis entre deUx cent millfe religieux de toute sorte; qu'en faisant de bonnes pensions à ces religieux, on pouvait prendre lès biens qu'ils avaient en dépôt} ft qu'étant mieux cultivées, ces terres rappol-terâlent de quoi payer les pensions ft même davantage.
C'était une véritable idée du ciel! aussi, malgré tout ce que les autres évêques purent répondre, l'Assemblée nattoiiâle décréta gue les
biens de TÉglise seraient vendus & qu'on ferait des pensions aux prêtres.
- Cela sauva le pays de la banqueroute, ft Ton commença par vendre pour quatre cents millions de ces biens, en cette année 1790.
Ah! beaucoup d'anciens, qui n'avaient pas encore donné dans la révolution, devinrent alors très-chauds; leurs yeux pétillaient, ils prenaient leur vieux sac, où le pauvre argent était entré sou par sou, liard par liard, & s'en allaient à la municipalité.
C'est à la municipalité qu'on vendait au plus offirant & dernier enchérisseur. On achetait des masses de terres à terme, par lots de cinq, dix, vingt hectares & plus. Chaque municipalité répondait de ses ventes; elle envoyait des bons à l'État, & ces bons payaient le déficit des seigneurs & des évèques , qui seuls avaient fait la dette, puisque nous n'avions jamais été consultés. Un peu plus tard, ces bons s'appelèrent assignats; les assignats représentaient tant de terre, & personne ne pouvait les refuser , puisque la terre c'est de l'argent.
Mon Dieu! que j'aurais fait de bons marchés en ce temps, si j'avais eu de quoi payer! Le grand étang de Lixheim m'avait donné dans l'œil, & la prairie autour du couvent des tiercelins aussi ; mais quand on n'a rien pour répondre, c'est dif-
a8 Histoire d'un paysan,
ficile! Combien de fois, sous la voûte de la mairie, j'écoutai crier ces beaux champs, ces bois taillis ou de haute futaie, ces gras pâturages! Le cœur me crevait de ne pouvoir pas miser un liard, faute de caution. Quand quelque vieux paysan tout gris, en blouse, s'en allait emportant un bon lot, je le regardais avec envie, & je criais dans mon âme :
« Michel, tâche de travailler & d'économiser, tu auras aussi de la joie dans tes vieux jours! »
Je n'ai jamais uublié cela. Malheureusement les plus belles occasions sont passées; il ne reste plus à vendre jue les forêts de l'État, & nous attendons tou ours un nouveau déficit!
Mais avec l'ordre & Téconomie qu'on a maintenant, c'est bien long à venir. Et puis tout se fait par emprunt: ce soU: nos enfiints & nos petitsenfants qui payeronr nos dettes! Enfin, il faut nous contenter de ce que nous avons , jusqu'à nouvel ordre c'est assez beau.
Je n'ai pas besoin de vous peindre la mine des moines & des autres prêtres irréguliers pendant qu'on vendait leurs terres; ils criaient, ils s'indignaient & damnaient tous les acquéreurs de biens nationaux; mais pour de si beaux biens on pouvait risquer le purgatoire, & maître Jean n'avait pas peur de sentir le roussi ; ça rentrait
même dans son état de forgeron. Il acheta donc quelques bons lots : le breuil des révérends pères, & cent cinquante arpents à Pickeholtz; c'étaient de bonnes terres fortes, dans une belle exposition. Il eut tout cela pour douze saille livres, & vous penser s'il clignait des yeux, s'il soufSait dans ses grosses joues, de contentement & de ravissement, en revenant de la vente. Dame Catherine lui faisait bien quelques petits reproches, elle parlaif bien du repos de son âme; mais lui, ce jour-là^ riait & se promenait de long en large dans la salle, les mains croisées sur le dos, criant :
« Bah! bah! nous brûlerons deux livres de cierges en Thonneur de la sainte Vierge; ne t'inquiète pas, Catherine, je prends tout sur mon compte. »
Il tirait son gilet sur son ventre, en arrondissant ses gros mollets, & sifflant tout bas un petit air joyeux.
Ah! j'aurais bien voulu prendre son marché, malgré les cris des vieilles dévotes qui le maudissaient au village. Ma mère surtout n'a jamais pu lui pardonner. Mais le parrain ne s'en portait pas plus mal ; au contraire, il se disait sans doute en lui-même :
« A cette heure, je suis un homme riche. Je n'ai plus besoin de travailler à la forge, si cela
f o Hissûire d'un paysan.
m'ennuie. J'entre dans les idées de monseigneur Talleyrand de Périgord, & je puis me croiser les bras, en méprisant les envieux qui voudraient bien être à ma place. »
Ces pensées agréables disaient en quelque sorte refleurir encore sa J)onne santé, de sorte qu'il est devenu vieux, & qu'il a conservé ses grosses joues rouges & sa bonne humeur jusqu'à soixante-seize ans.
Le plus indigné contre maître Jean, c'était le père Bénédic, qui courait tout le pays pour damner les acquéreurs de biens de FEglise. Cet homme plein d'effromerie osait maudire la révolution, ft depuis, jamais il ne voulut rien recevoir de dame Catherine; il criait i
« C'est du bien volél » & passait devant l'auberge en se signant.
Madtre Jean en riait.
n fkut pourtant que je le dise, Valentin était devenu très-amer contre le maître en ses propos; il avait même Vidée de quitter notre forge; c'est moi seul qui le retenais, en écoutant ses plaintes durant des heures sans l'interrompre.
Tous les biens du clergé se vendirent de la
sorte, & cette vente éleva d'un coup les paysans
au-dessus des ouvriers de la ville, d'autant plus
^ que leurs terres furent dégrevées en même temps
ffisfoire i^wi paysan*
des charges féodales. Aussi la culture se mit à prospérer; sous les moines, tout était en l^ois, en eaux, en pâturages, & la moitié des champs en jachères; à quoi bou ^e donner de la peine > les couvents en avaient toujours assez I Pefi4af|t que les pauVJ^es curés de campagne avaient à peine de quoi* vivre de l^ur petite dime, les moines & les capucins nageaient dans Tabondance. Les testaments, les donations, les fondations pieuses, -^ par craiute de l'enfer, -^ les redevances de toutes sortes, arrondissaient s^ns cessé le couvent; & comme rien ne se p9.rtageait à la mort des religieux, tout restait en commun. Ces gens n'avaient donc qu'à se laisser vivre, à cultiver les âmes; cela leur rapportiiit H^n plu^ que de labourer la terre.
Mais pour nous ce fyt autre chosq; quand Qn a femme & en&nts il faut se remuer; tput fut défnché, retourné, planté; les étangi ^rent vidés, les jachères abandonnées pour l§s ^s^oinments, les engrais reaueilUs, & les vieilles rour fines souvent remplacées par des idées meilleures. Et ce n'est pas fini, tout marche encore : le dr^nage, le soufrage des vignes, les assurances çon* tre la grêle, les grands travaux de dessécheinent & d'irrigation, les essais d'accUm^^tation des bonnes espèces, les nouvelles machines i^ricoles, montrent que la révolution étend. 4e pluf en plus
3a Histoire $un paysan,
ses bénédictions dans le monde, par le travail & la bonne conduite.
Seulement, & c'est bien triste à reconnaître, rien de bon ne se fait sans résistance; la masse des imbéciles se met en travers de tous les progrès. En cette année 1790, le Midi se souleva contre les nouvelles lois; les moines passaient là-bas pour des saints, le pauvre peuple ignorant voulait rester dans la crasse & la misère. A Montauban, Nîmes, Montpellier, Toulouse, les évêques disaient dans leurs mandements a que les prêtres ne devaient pas être soldés par des brigands! » Les protestants étaient massacrés. Quel malheur! pendant que les émigrés cherchaient à soulever l'Europe contre nous, au lieu de rester unis comme des frères, la division commençait. Tout le monde en voyait le danger; on comprenait que le clergé, en soulevant le peuple au nom de la religion, allait donner aux aristocrates la force qui leur manquait pour commencer la guerre ci\île; d'autant plus que les officiers nobles restaient à la tête de nos régiments. Souvent maître Jean disait le soir, en lisant les gazettes que nous envoyait Chauvel :
« A quoi servent toutes ces bonnes lois> A quoi sert d'avoir renvoyé les troupes de Paris, si nous les voyons à vingt, trente ou quarante lieues autour en bon ordre, sous le commande-
ment des marquis, des comtes, des ducs & de tous ceux qui nous en veulent^ £st-K:e qu'ils ne peuvent pas s'entendre & marcher du jour au lendemain ensemble, pour cerner l'Assemblée nationale, la dissoudre, rappeler les émigrés, nous reprendre les biens que nous avons achetés & nous remettre la corde au cou> C'est tout à fait contraire au bon sens de laisser ces gens en place; les nobles sont nos plus grands ennemis; )'aimerais autant voir des Autrichiens à la tète de nos armées. »
On ne peut pas se figurer aujourd'hui la masse d'abominations qu'on trouvait alors contre le tiers, dans les écrits des nobles & des évèqoes; dans leur Salvum facy dans leur Passion de Louis XVI y roi des Juifs & des Français, dans leur (apocalypse, 011 les choses saintes, les versets de l'Évangile étaient mêlés avec les injures des poissardes. Ils écrivaient aussi la Galette de Blondinet Lafayette, général des bluets; Duchêne, le véritable père, la Prise des.oAnnonciades, enfin un tas de choses qui n'avaient pas le sens commun & qui faisaient lever les épaules aux honnêtes gens.
Des plaintes arrivaient de tous côtés, par ces misérables journaux, à l'Assemblée nationale, contre l'insubordination des troupes & le relâchement de la discipline. Pour contenter les
^4 Histoire Son paysan.
officietê nobles, rAssemblée aurait dû Êiire fusiller les soldats, parce que les soldats refusaient de bousculer rAssemblée ! On n'a jamais rien vu de pareil; c'était comme les mouches en automne^ qui deviennent d'autant plus insupportables que leur an approche.
Et, malgré tout, la révolution marchait; le peuple avait confiance. L'abolition des droits du roi, des seigneurs & des couvents réjouissait tout le monde; le dimanche, les paysans sortaient battre les champs, les haies & les bruyères; c'était un plaisir d'entendre les coups de fusil partir à droite & à gauche, & de voir un lièvre tourner à la broche dans la hutte du plus pauvre diable, qui se moquait des gardes & disait en riant à ses enfants :
c Nous mangeons les gueux qui vivaient sur notre compte ; nous sommes maintenant nos propres seigneurs. »
Vous pensez bien que les officiers de la garnison ne venaient plus au Tivoli; le temps des menuets & des jetés-battus était passé. On ne fvoyait plus dans notre cour, sous le grand chêne, que des sergents, avec leurs vieux habits blancs & leurs larges feutres râpés, en train de vider des petits verres & de causer entre eux d'un compte à régler. Nous ne savions pas ce que ce compte voulait dire; mais rien qu'à voir leurs
Histoire ffrni paysan» 3j
mines, lorsqu'ils ise disputaient à voix basse, en se penchant par-dessus les tables pour êtrfe plus près, nous pensions que ce devait être une afFaire grave.
M. le comté Bbyer, colonel de La Fère^ M. le chevalier Boîrati du Chef-du-Bos, M. le comte de Divonne, & même IfeS cadets gentilshommes de Clairambault, de Lagat-de, de Danglemont, de Kménenau, d'Aniers, dont nous fehtfeiidions parler toujours, se l-étlnissaient au café delà Régence, sur la place d'Armes. Ils avaient àans doute aussi à régler des comptes! La formation de la milice citoyenne, en nous mêlant avet les troupes, n'avait pas Tair de leur plaire beaucoup. Ils allaient & venaient sbus Ibs ormes, & reconnaissaient de loin les soldats qui s'arrêtaient à causer avec des bourgeois.
Les choses traînèrent ainsi jusqu'au mois d'août. J'écrivais jour par jour ce qui se passait au pays &, vers la fin de chaque mois^ j'avais une lettre de six pages, que j'envoyais à Paris, rue du Bouloi, n* xt, où demeurait albi-s Chauvel. Il nous répondait régulièrement, en hous envoyant les journaux; & Marguerite ajoutait chaque fois un bonjour pour Michel au bas de la lettre, ce qui me remplissait de joie & même d'attendrissement. Le soir, datls leul- bibliothèque, je restais des heures à rellfe les quatre
36 Histoire £un paysan, 1
lignes qu'elle avait écrites, & j'y trouvais toujours quelque chose de nouveau.
C'était mon bonheur de lui donner des nouvelles de son petit jardin, où les fleurs poussaient à foison jusque sur le mur de la ruelle, & de ses arbres qui se penchaient avec leurs bo^iquets de cerises innombrables. Ah! que j'aurais voulu pouvoir lui porter un panier de ces bpnnes cerises croquantes, avec une grosse poignée de ses roses joufflues, toutes pleines de rosée le matin!... Quelle joie elle aurait eue de les voir & de les sentir! En y pensant, je me désolais d'être seul dans ce petit coin rempli de fraîcheur & de bonnes odeurs, à l'ombre des arbres & de la vieille baraque.
Voilà ce qui faisait nia vie, au milieu de ce grand mouvement du monde, de ces disputes & de ces dangers qui grandissaient à vue d'œil.
Une fois, le bruit courut que les Autrichiens entraient en France par Stenay, & que le général Bouille, commandant dans les Ardennes, avait retiré ses troupes de Charleville pour leur livrer passage.
Ce fut une affaire terrible! plus de trente mille gardes nationaux prirent les armes; ceux de la montagne, qui n'avaient pas encore de fusils, venaient faire redresser chez nous leurs vieilles faux en forme de lances. Le tambour
Histoire d^an paysan* 37
battait, on criait aux armes! & nous allions partir avec ceux de Phalsbourg, quand on apprit par des courriers que notre bon roi permettait aux Autrichiens d'aller à travers les Ardennes écraser la révolution de Belgique.
Il fallait un décret de TAssemblée nationale pour accorder ce passage à des étrangers. On vit bien alors ce qui serait arrivé si les citoyens ne s'étaient pas levés en masse, & maître Jean lui-même n'eut plus tant l'amour de notre bon roi. Cette permission de^passer, donnée aux Autrichiens pour aller détruire une révolution sortie de la nôtre, lui paraissait louche comme à tout le monde. Les ministres déclarèrent que c'était par un traité diplomatique secret; & l'Assemblée nationale ne voulut pas ordonner d'enquête sur cette affaire, de peur d'en trop apprendre.
Nous étions alors au commencement du mois d'août 1790, & tout allait de mal en pis pour les nobles; car la plus grande honte qu'on ait peut-être jamais vue en France, c'est que les soldats arrêtaient leurs officiers comme voleurs. Les régiments de Poitou, de Forez, de Beauce, de Normandie & quantité d'autres mettaient des sentinelles à la porte des officiers, en réclamant des comptes.
Quelle misère & quelle abomination!... de n. 3
58 HisBoin tPen paysan,
pauvres malheuretzx, dépouillés par cette noblesse si fière, si riehe, & jouissant dé^à de tous les grades, de tous ks honneurs, de toutes les pensions, de tous les privilèges! Ah! gui pouvait s'imaginer de pareilles indignités!... C'était pourtant la triste vérité ; les restitutions commençaient : Beauce réclamait 240,727 livres; Normandie & les marins de Brest, jusqu'à deux millions ! & les chefs capitulaient, ils comptaient ! A Strasbourg, sept régiments étaient en l'air; à Bitehe, les soldats jetaient leurs officiers à la porte; l'Assemblée natioi^e suppliait le roi « de nommer des inspecteurs extraordinaires parmi les généraux, pour, en présence des commandants de chaque corps, du deuxième capitaine, du premier lieutenant, du premier souslieutenant, du prends & dernier sergent-ma}or, ou maréchal des logis, du premier & dernier eaporal, ou brigadier, ft de quatre soldats, procéder à la vérificalioii des comptes de chaque riment, depuis six ans, & faire droit à toutes les pkintes. » Et voilà que par l'enquête, ks états-majors étaient forcés de rendre des deux & trois cent mille livres volées sur la soupe & les légfnties des pauvres soldats. C'est alors que cette a^re parut dégoûtante & qu'on s'écriait :
« Il était temps que la révolution arrive!... » La rage des of&ciers centre les pauvres diables
qui réclamaient leur bien n'était pas à peindre. C'est le temps deTémigrafion d'une foule d'étatsmajors; ils passaient aux Autrichiens avec armes & bagages. Tous ne partirent pas, il existait aussi d'honnêtes gens indignés parmi ces nobles ! mais je pourrais vous en nommer pas mal d'autres , car mes gazettes sont encore là, remplies de leurs désertions ; toute TAlsace & la Lorraine en parlaient avec horreur. Et nous devions bientôt voir la cruauté de ces gens pris la main dans le sac, de ces gens qui, loin de reconnaître leur faute & d'en demander pardon à genoux, ne songeaient qu'à se venger.
Vers le 15 août, un roulant du côté de Lunéville, qui changeait de la poterie neuve contre du vieux linge, de la cendre & du verre cassé, le père Soudeur, passa par les Baraques avec sa charrette & sa haridelle. II s'arrêta chez maître Jean, pour voir sî dame Catherine n'avait rien à changer, & pour vider une chopîne devin, selon son habitude. C'était un vieux, tout gris, marqué de la petite vérole ; il aimait à répandre les nouvelles, comme tous ces ambulants. On l'appelait, dans le pays, « le batteur de grenouilles, » parce que les gens de son village étaient forcés de battre l'étang de Lindre pendant la nuit, pour empêcher les grenouilles de déranger le sommeil de leur seigneur.
Maître Jean lui demanda s'il ne savait rien de neuf, & lui, qui n'attendait que cela pour commencer, nous raconta qu'un grand trouble régnait aux environs de Nancy ; que les trois régiments de la garnison : Mestre*de-Camp, cavalerie, le régiment du Roi & Château-Vieux, suisse, ne s'entendaient plus avec leurs officiers ; & que la division était surtout entre les officiers & les soldats de Château-Vieux.
Le père Soudeur clignait de l'œil en nous racontant ces choses. Quelques instants après, Nicole, qui filait près du poêle , étant sortie , il nous dit que la colère des officiers venait de ce que les soldats réclamaient leur compte; qu'il avait dé;à fallu rendre à ceux du régiment du Roi 150,000 livres, écus sonnants; à ceux de Mestre-de-Camp 47,9<S2 livres; & que ceux de Château -Vieux en réclamaient maintenant 229,208; — qu'on avait fait passer des soldats députés à la place, par les courroies, vu qu'il est plus commode d'assommer les gens que de leur donner des comptes ; mais que ce moyen mettait le trouble en ville; que les gardes nationaux tenaient avec la troupe ; que des maîtres d'armes, excités par les officiers, provoquaient les bourgeois pour les tuer en duel, & que Taffiiire prenait une vilaine tournure.
Il riait, mais nous n'avions pas envie de rire,
Histûire tPan paysan. 41
car nous autres, à dix lieues de la frontière, avec la masse de congés & de cartouches jaunes qu'on donnait aux soldats patriotes pour s'en débar* rasser, nous risquions d'être envahis du jour au lendemain; d'autant plus que Frédéric-Guillaume, le roi de Prusse, & Léopold, l'empereur d'Autriche, venaient de faire leur paix, en déclarant que les révolutionnaires de France étaient leurs véritables ennemis.
En^n, après avoir bien causé, changé sa poterie & payé son compte, le père Soudeur sortit, & continua de remonter le village , en criant :
« Poterie & vieux linge à changer! »
Mais à cette heure arriva une chose autrement grave, qui nous surprit tous, en nous montrant que noA-seulement Louis XVI & les émigrés, les nobles fc les évêques, les officiers & les moines étaient d'accord, mais qu'un grand nombre de nos propres députés s'entendaient avec eux, comme larrons en foire, pour arrêter la révoludon & nous réduire encore une fois en servitude.
Nous apprîmes cela par une lettre de Chauvel, çpiejesuis désolé dene plus avoir, car elle éclairait tout ce temps; maître Jean, comme toujours, l'ayant prêtée, elle courut le pays & puis on ne sut jamais ce qu'elle était devenue. Je me souviens que dans cette lettre, Chauvel nous disait que Mirabeau & plusieurs députés du tiers
W4tmn tm f^tmu
s'étaieoc veiaidus à la cour; que ces mal]i^ttreii9c avaieat Xxa^é la révolutioa trop grandis; qu'Us s'étaient effîrayés de la voir s'étendre partout; que l'un voulait devenir premier miaistre; que ' les autres trouvaient agréable d'avoiir des châteaux^ des forêts, des voitures, des doniestiqu^; enfin que La&yette lui-même & Bailly com^neaiçaieiM: à nous tourner le dos; qu'ils trouvaient le roi trop malheureux d'avoir été forcé de rendre ses droits au peuple, & de se contenter d'environ quarante millions par an, au lieu de pouvcHr dire : « Tout est à moi, la terre, les gens & les bêtes. » Ils avaient en quelque sorte pitié de sa position. Je me rappelle aussi que Chauvel nous parlait d'hommes nouveaux, qui s'élevaient dans les clubs & qui grandissaient chaque jour :
Danton, Robespierre, Legendrp, Pétion, Brissot, Loustalot, Desmoulins. Mais tous ces gens sont morts pauvres, misérables, ou bien ils se sont guillotinés les uns les autres, après avoir servi le peuple, qui les a tous abandonnés; au lieu que les serviteurs de la noblesse & du clergé ont vécu noblement; ils ont rempli des grades élevés & sont morts dans de bons lits, entourés de leurs domestiques, avec l'absolution de ce qu'ils avaient fait. Si l'Être suprême n'existait pas , de pareils exemples seraient pourtant bien décourageants , & ceux qui se sacrifient pour le
peuple, qui les laisse traîner dans la boue, même après leur mort, & 'traiter de brâgaads par %t& ennemis, deyraieot être regardes comme de fameuses bêtes!
La lettre de Chauyel nous surprit beaucoup; maître Jean n'en paraissait pas content; il disait qu'on ne doit jamais en demander trop d'un coup; moi, j'avais d'autres idées, je ne*trouvais pas que Chauvel en demandait de trop. Je comprenais bien que maître Jean & tous les bourgeois, après avoir happé leur morceau, voulaient reprendre haleine; mais nous autres hommes du peuple, nous n'avions encore rien, & nous voulions aussi notre part dans la révolution.
Nous étions encore à nous disputer sur cette lettre, & Létumier l'avait prise pour la lire au club, lorsqu'en arrivant à la halle, le jeudi 29 au soir, après sept heures, nous ^mes trois grandes affiches posées sur le pilier du milieu. Les quatre ou cinq vieux Pfaalsbourgems qur restent encore de mon temps doivent se rappeler que, entre ce pilier massif qui portait les grosses poutres du toit , & l'anoîeacbe baraque du bureau de la gabelle, se trouvait pendue une grosse lanterne, où les chauves-souris allaient & venaient tout le temps du dub, en été. Les gens de la ville avaient décroché cette lanterne, & se penchaient les uns sur les autres pour lire les
44 Histoire tttm paysan*
affiches. Ceux des Baraqaes, arrivant en dernier, ne pouvaient approcher ; mais Létumier, avec ses coudes pointus, qui vous entraient dans les côtes, arriva tout de même, & se mit à lire les affiches, en criant si fort qu'on l'entendait jusque sous la voûte du corps de garde :
« Lettre de M. de Lafayette aux gardes nationales des départements de la Meurthe & de la Moselle.
c Paris, le 17 août 1790.
« Messieurs,
« L'Assemblée nationale ayant appris la coupable conduite de la garnison de Nancy, & sentant les funestes conséquences de pareils excès, a pris , pour les réprimer, les mesures contenues dans le décret que j'ai l'honneur de vous envoyer, pour vous mettre à portée de prévoir les ordres que vous pourrez recevoir,
(c Permettez, messieurs, à celui de vos frères d'armes que vous avez chargé d'exprimer ici votre dévouement pour la constitution & l'ordre public, de présenter à votre zèle & à votre fermeté cette occasion, comme une des plus importantes, pour consolider la liberté qui se fonde sur le respect des lois, & pour amener la tranquillité générale.
« Lafayette. »
Histoire i^un pa^^tan, 4^
C'était terrible d'entendre cela. Quelques jours avant nous aurions tous marché; mais après là lettre de Chauvel, qui nous représentait Lafkyette comme un être plein de faiblesse & de vanité, cet homme, en nous appelant à la guerre contre les soldats patriotes, nous remplit d'indignation. Tous ceux des Baraques criaient :
« C'est une abomination, les soldats ont raison de réclamer leur compte; les soldats sont nos frères, nos amis & nos enfants; nous tenons avec eux contre les officiers nobles, qui veulent les dépouiller. »
Cela gagnait partout ; les honnêtes gens n'approuvaient pas cette manière de payer ses dettes. Létumier, levant son chapeau par-dessus la foule, criait :
«Mais écoutez donc le reste..* Silence !...
Écoutez le décret de l'Assemblée nationale. »
Et malgré la colère qui grandissait, on fit pourtant silence pour entendre lire ce décret, « ordonnant le rassemblement d'une force militaire tirée des garnisons & des gardes nationales du département de la Meurthe & des départements voisins, pour agir aux ordres de tel officier général qu'il plairait à Sa Majesté de commettre, à l'effet de réprimer les auteurs de la rébellion,» & puis cette dernière affiche du directoire de la Meurthe , à Nancy : tt Vu la réquisition en date
Uistoire éPim paysan»
du )Oiir d'bii^, adi^sftée au directoire du dépar* tiquent de la Meurthe, par M, de Bouille, officier général commandautpour Sa Majesté les troupes de la d-devaut province deç Trois-Évêchés, & par elle employé pour Tezécution du décret de TAssemblée national^ du 1 6 de œ mois, les officiers municipaux de tous les lieux du département de la Meurthe où se trouvent des gardes nationales armées requerront les commandants desdites gardes nationales de réunir le plus grand nooEibre de volontaires possible, & d'en dresser un état , qui sera remis sur-le-champ aux officiers Muniâpaux.
« D'apsés ceC état^ les officiers municipaux remettront aux commandants desdits volontaires une somme propre à assurer leur subsistance pendant huit fours, à raison de vingt-quatre sols, cours du royaume, par homme. Chaque homme sera^muni de vingt cartouches au moins ; ceux qui ne pourront pas «*en procurer en trouveront à Nancy. Il n'y aura par district qu'un seul drapeau. Les gardes nationaux seront logés sur leur route, ainsi qu'il est d'usage pour les troupes régliéès; àl'efTetde quoi aucun citoyen ne pourra se refuser audit logement. La marche sera la plus rapide possible, etc., &tc, »
Toute la masse des citoyens écoutait en silence.
Histoire â^un paysan, 47
Létumier finissait à peine de lire la dernière affiche, que l'administrateur du district. Matheis, de Sarrebourg, un gros homme bourgeonné, récharpe tricolore autour des reins, grimpa dans l'étal de l'ancienne gabelle, d'où l'on parlait au peuple, pour engager les patriotes à se montrer. Il répétait mot à mot la lettre de Lafayette, qu'il appelait « l'ami de Washington & le sauveur de la liberté. » Plusieurs criaient déjà r <( Vive le roi ! vive Lafayette! » & le gros Matheis riait d'avance, quand Élof CoUin, du milieu de la halle, se mit à lui répondre que les gardes nationales n'étaient pas faites pour combattre nos soldats, mais au contraire pour les soutenir contre nos ennemis; qu'au lieu d'attaquer Mestre-de-Camp & Château-Vieux, on ferait bien mieux de leur payer ce qu'ils réclamaient avec justice ; qu'on apaiserait ainsi^ la révolte, & que tout rentrerait dans l'ordre; mais qu'on voulait mettre la guerre entre l'armée & les citoyens, pour redevenir nos maîtres ; & que lui, CoUin, engageait tous les hommes de bon sens à ne pas se mêler de cela; que les officiers nobles pouvaient arranger eux-mêmes leurs affaires véreuses, qui ne regardaient pas la nation!
Alors des cris innombrables s'élevèrent pour & contre. Tous les acquéreurs de biens natio-
naux, maître Jean Leroux, Nicolas Roche, aubergiste à l'Aigle; Melchior Léonard, ancien garde-marteau de la maîtrise ; Louis Masson, directeur de la poste aux chevaux; Raphaël Mang, préposé aux étapes, qui venait d'entreprendre la fourniture des fourrages de Royal- Guyenne; le commandant de la garde citoyenne, Gérard; enfin tous les notables bourgeois de Phalsbourg & des environs tenaient pour Lafayette; ils avaient aussi la plus grande influence, à cause des gens de tous les métiers' qu'ils employaient dans leurs entreprises.
Leur conseil municipal venait déjà de décider que la ville avancerait i,ooo francs pour assurer la subsistance des volontaires; cela s'était passé le matin, avant le club; &, malgré tout ce qu'Élof CoUin put encore dire, on vota qu'un détachement de la garde nationale partirait le lendemain, sans faute; que tel village fournirait tant d'hommes, tel autre village tant, &c. Les Baraques en étaient pour quinze volontaires, & naturellement Jean Leroux, Létumier & moi, nous devions être dans le nombre , comme les meilleurs patriotes.
Maître Jean trouvait cela juste! Je crois aussi qu'il n'était pas fâché de jouer un peu au soldat, & de montrer son bel uniforme à Nfincy, car son bon sens & son bon cœur ne l'empêchaient
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pas d'être très-vaniteux. Létumier, Jean .Rat & moi, nous continuâmes à nous disputer st;r ces choses jusqu'au village
Enfin chacun alla se coucher, après avoir arrêté qu'on partirait au petit jour & qu'osi se réunirait devant l'auberg^e des Trois-Pigeons,
$0 Histoire £un paytan.
A six heures nous étions réunis sur la place d'Armes, avec les volontaires de la ville & des environs, en tout cent cinquante hommes. Nous avions pris un verre de vin chez maître Jean avant de partir; chacun avait mangé un bon morceau de pain, & mis le reste dans son sac pour la route. Les autres villages en avaient fait autant, & le roulement pour appeler ceux qui pouvaient être en retard commençait. Cinq ou six arrivèrent encore, & puis le commandant de place vint nous passer en revue; il fit distribuer des gibernes à ceux qui n'en avaient pas & vingtcinq cartouches par homme.
Alors le commandant de la garde citoyenne, Gérard, monta sur son cheval ; il nous parla des devoirs du soldat-citoyen, &, levant son sabre, le roulement recommença. Aucun autre volontaire ne s'étant présenté, nous sortîmes par la porte de France, au milieu des cris de : Vive
le tçk ! vire la aatioQ ! qui partaient de toutes les fenêtres. Beaucoup d'enâiats nous suivirent jusque sur la côte de MitleUH-onn ^ même jusqu'au Petit-Saint-Jean ; ibaIs ensuite nous continuimes seuls nottii^ eb^nia au milieu de la poussière.
Ce 30 août 1790 ft le lendemain 31 sont peut-être les ^us chaudes journées que j'aie vues; 'le soleil rouge, c]pi'(9i avait sur la nuque, vous abasourdissait, & la poussière vous 4^ufisxt. Et puis e'âait la preioièiii^ mairche militaire que nous faisions ; quand les hommes» vont en troupe, c'est tout autre chose que d'aller seul; tantôt il faut ralentir le pas & tantôt se dépêcher, ce qui âitigue beaucoup, & içette grande poussière qu'on avale vous dessèche la bouche.
Malgré cda nous étions à Sarrebourg vers onze heures. Pas un bourgeois n'était parti; les gens s^étonnaient de nous voir. On fit halte pour se rafraîchir, & puis on redoubla l'étape jusqu'à Blamont, où nous n'arrivâmes que sur les sept heures du soir.
Pendant cette route, maître Jean se repentit plus d'une £>is d'avoir nus son bel uniforme au lieu d'une blouse, & le pauvre Jean Rat, sa caisse sur l'épaule ft le nez presque à terre, tirait la langue comme s'il avait traîné la charrette du père
$2 HisUHre $un payion.
Soudeur. Moi j'allais bien; la sueur me coulait dans la raie du dos, c'est vrai, & j'avais même ôté mes guêtres pour sentir un peu d'air autour de mes jambes, mais je supportais cela facilement, & les autres garçons du village aussi.
Les jeunes gens de la ville furent bien contents, eux, de rencontrer des voitures qui s'en allaient àBlamont, & de grimper dessus moyennant quelques sous; & Jean Rat se réjouit de pendre sa caisse au timon de derrière.
Enfin nous arrivâmes tout de même à Blamont, où le conunandant Gérard & le capitaine Laffi-enez lurent logés chez le maire , qui s'appelait M. Voinon ; maître Jean & Létumier chez un officier municipal ; & Jean Rat, Jacques Grillot & moi, chez un marchand de vin, un bon patriote, qui nous fit souper à sa table & nous raconta que leur commandant, M. Fromental, était parti deux jours avant, avec les volontaires de Blamont & d'Herbéviller ; qu'ils manquaient presque tous de fusils, mais qu'on leur en avait promis pour là-bas.
Nous bûmes chez lui de bon vin de Toul, &, comme il fallait se lever le lendemain avant le jour pour profiter de la fraîcheur, après souper il nous conduisit dans une chambre à deux lits ; Jean Rat & Grillot prirent le plus grand; moi je couchai seul dans Tautre, où je dormis telle-
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ment bien, qu'il fallut me secouer pour me réveiller. Jean Rat battait déjà le rappel dans la rue Noire. Il pouvait être trois heures; à quatre nous étions en route, & fort heureusement, car lorsque le soleil se leva derrière nous, rien qu'à voir la couleur du ciel, on comprenait que nous allions être comme dans un four jusqu'à Lunéville.
Nous en approchions vers neuf heures. Il fallut se mettre en rang, l'arme au bras & le tambour en tête, pour entrer.
Là, tout le monde était content de nous voir; les cris de : Vive la nation f recommencèrent. Les enfants couraient derrière nous en troupes, & les femmes nous regardaient en souriant de leurs fenêtres. Ces gens de Lunéville ont toujours été de bons patriotes; cela vient de la garnison.
Je me rappelle que nous fîmes halte sur une petite place carrée, garnie d'arbres touffus, & qu'après avoir mis les armes en faisceaux, maître Jean, Létumier & moi, nous entrâmes dans une belle auberge, au coin de cette place. Nous avions une heure de repos, cela nous réjouissait.
« £h bien! criait maître Jean, nous avançons!
— Oui, mais il va falloir -donner un fameux coup de collier jusqu'à Nancy, répondait Létumier,
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\ — Bah ! le plus rude est hk maintenajit, disait maître Jean . Le principal, c'est d'arriver pour dire scMi mot. »
La place & I^ ru€s aux eavirons fourmillaient de monde; des bourgeois, des soldats & des gens de toute sorte, latommes & femmes, allaient & venaient; quel<j[u.e6-uas s'vr.^:aient pour nous regarder. Je n'avais jamais vu de presse pareille; dans l'auberge aussi ta foule se pressait; de grands carabiniers rouges fumaient & buvaient, leurs longues jambes allongées sous les tables ; on riait, & dans ce moment nous entendions dire autour de nous que la paix était faite ; que Mestre-de-Camp, Château-Vieux & le régiment du Roi mettaient les pouces ; que tout allait se raccomnM)der & que les meneurs seuls auraient leur compte.
Il parait que de bonnes nouvelles venaient d'arriver, car on criait dehors : « Vive le roi! » Les carabiniers, des géants alsaciens^ en avalant des cruchons de bière, riaient dans leurs moustaches & disaient :
4c Ce n'est pas malheureux qu'on soit tombé d'accord! »
La joie de tout le monde montrait combien la guerre entre nous aurait fait de peine aux gens; & naturellement nous autres, en cassant notre croûte & vidant une bouteille de vin, nous étions