‹ Histoire d'un paysan (volume 2)Chapitre 4 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

146 Histoire ffrni payum.

« Je suis d'un autre rang que ces Rîgaud ; c'est pourquoi je mange de bons morceaux & qu'ils n'en ont que l'odeur. »

• Chaque fois qu'on cuisait le pain chez les Rigaud, tous les quinze jours ou trois semaines, il faisait mettre au four deux bonnes kisches *. & m'invitait à venir m'en régaler avec lui. Il débouchait alors une bouteille de petit vin gris de Lorraine, qu'il avait à part dans la cave. Jamais ridée ne lui serait venue d'en offrir un verre au père Rigaud! Cela m'emmyait d'autant plus que le vieux & la vieille nous regardaient d'un œil d'envie; mais }e n^osais en parler à Valentin ; il se serait indigné de voir que j'étais capable de manquer à notre rang, ft ne m'aurait peut-être plus invité.

Quelquefois il me disait aussi d'amener mon frère Etienne, dont le petit nez luisant remuait d'avance à l'odeur des kisches, & qui nous faisait

. rire à cause de son bon appétit. Valentin l'aimait beaucoup & lui montrait, les dimanches après vêpres, tous ses secrets pour élever, nourrir & prendre les oiseaux^; car il avait l'amour des oiseaux, soit pour les manger, comme les grives & les mésanges , soit pour les entendre chanter, comme les fauvettes & les rossignols : c'était son

I. Galettes parsemées de petits morceaux de beurre fondant & qu'on mange très-chaudes.

bonheur. Vers la fin de juillet, son logement, au premier étage des Rigaud, était plein d oiseaux qu'il avait pris au bois, & les vitres de ses fenêtres étaient toutes crottées. Il en avait par centaines de toutes les espèces. Ceux qui chantent & se nourrissent de vers & de mouches comme les rossignols & les linots , il les relâchait avant ITiiver, & les autres qui vivent de graines, il les gardait. On avait de la peine à traverser la petite allée de sa chambre en haut , tant elle était remplie de pavots desséchés, de chanvre & d'épis de millet pendus en l'air sur des traverses, & qu'il cultivait lui-même dans un petit coin de terre, derrière la baraque, pour leur nourriture.

Voilà sa vie ! Pendant l'hiver, en temps de neige, il préparait ses sauterelles, ses trébuchets & ses lacets, en ne faisant que parler de la passe des grives, de l'arrivée des mésanges & de la quantité qu'il espérait en prendre dans l'année.

Avant la révolution, il ne m'avait jamais parlé d'autre chose, & toujours avec yo\t\ mais depuis les états généraux la mauvaise humeur était venue & l'aigreur aussi. Chaque fois que nous étions ensemble à causer le soir, tout en taillant %es baguettes pour la pipée, il ne faisait que se plaindre de l'orgueil & de la bêtise de maître Jean, & s'écriait en levant les épaules :

14S Histoire d'un paysan.

a Cet homme ne dit plus que des sottises ; il ne voit plus que des sabotiers colonels, des bûcherons princes, des maîtres Jean députés I Rien n'est trop grand pour un patriote de son espèce; il croit déjà tenir les forêts de monseigneur le cardinal-évèque, & les payer en assignats. Ni les excommunications, ni les armées innombrables du roi, ni les secours de la chrétienté ne l'inquiètent! »

Il riait avec amertume, & même à la forge, au lieu de se tair9, il lançait quelquefois des mots pointus très-méchants contre l'Assemblée nationale, la garde citoyenne & tous ceux qui tenaient avec la nation. C'était un grand ennui pour maître Jean d'être forcé de l'entendre, & d'avoir un compagnon qui l'empêchait de crier contre les nobles & les évêques à son aise. Il se retenait autant que possible; mais les jours de mauvaises nouvelles, après avoir bien soufHé dans ses joues, bien retourné sa langue & rêvassé, il criait :

« Ah! les gueux!... ah! la canaille!... » sans dire qui.

Valentin comprenait bien qu'il pensait aux seigneurs, ou bien aux évêques, & lui répondait aussi sans dire qui :

« Vous avez bien raison, les gueux de toute sorte & la canaille ne manquent pas dans ce monde! »

Histoire itun paysan. x4q

Alors maître Jean, le regardant de travertt disait :

« Ni les imbéciles non plus ! »

Et Valentin répondait :

« Ah ! je crois bien ; surtout ceux qui se figurent être des malins, ce sont les pires ! »

Et cela continuait de la sorte. Je voyais souvent maître Jean devenir tout rouge & Valentin tout pâle de colère, & je me disais :

« Ils vont s'empoigner! »

Mais jusqu'au serment de M. le curé Christophe, toutes ces petites disputes s'étaient apaisées, quand, durant le mois de janvier i/pi, il arriva chaque jour du nouveau : tantôt on apprenait que le curé de tel village avait prêté serment, tantôt celui de tel autre; & puis que M. le curé Dusable, de Mittelbronn, venait remplacer M. Ottà Phalsbourg; que tous les curés de l'Assemblée nationale, M. l'abbé Grégoire en tête, avaient renouvelé le serment, &c.

Maître Jean riait & s'enthousiasmait; il se rengorgeait & chantait : « Ça ira!... ça ira! » pendant que Valentin devenait plus sombre. Je commençais même à croire qu'il avait peur de maître Jean & qu'il n'osait pas se fâcher, lorsqu'un matin arriva la nouvelle que M. l'évêque d'Autun], Talleyrand-Périgord, allait sacrer les évèques assermentés, malgré la défense du pape.

ifo Histoire fftui payion. »'

Maître Jean en eut une joie si grande, qu'il se' nait à crier que monseigneur Talleyrand-Péri* ' gord était un véritable apôtre du Christ; qu'il avait déjà proposé la vente des biens du clergé; qu'il avait célébré la messe au champ de Mars, sur l'autel de la patrie, le jour de la fédération; qu'il allait élever sa gloire jusqu'aui: nues en sacrant les évèques ; que cet homme de bon sens méritait l'estime de tous les honnêtes gens, & que les évèques réfractaires étaient des ânes auprès de lui.

Mais tout à coup Valentin, qui l'écoutait d'un air tranquille, en continuant de forger, se redressa nez à nez contre lui, criant :

<c C'est pour moi que vous dites ça, c'est pour moi que vous dites ça, n'est-ce pas> Eh bien, écoutez : votre Talleyrand<-Périgord est le plus lâche Judas I Vous entendez, un Judas I Et ceux qui le glorifient sont aussi des Judas I »

Et comme maître Jean avait reculé d'étonnément, il lui dit encore:

(( Des ànesl... nos évèques des ànesl... C'est vous qui êtes un ànel... un être vaniteux,' rempli d'orgueil & de bêtise. »

En entendant cela, maître Jean étendit les deux mains pour l'étrangler ; mais Valentin, 1^ vant son marteau, cria :

« Ne me touchez pas! »

Histoiri d*ttn pay§4lK 151

Sa figure était terrible, et, fi je ne m'étais pas précipité comme un éclair entre eux , le plus grand malheur serait arrivé.

« Au nom du ciel t maître Jean, Valentin, leur dis-^je, songez à ce que vous faites I »

Alors tous les deux devinrent pâles. Maître Jean voulut parler, il ne pouvait pas, Tindignation rétouffait; & Valentin, jetant son marteau dans un coin, dit :

« Maintenant c'est fini I J'en ai bien assez supporté depuis deux ans... Vous n'avez qu'à vous chercher un autre compagnon*

— Oui, dit maître Jean en bégayant de colère, j'en ai bien assez aussi d'un aristocrate de votre espèce I »

Mais Valentin, sur cela, lui répondit :

« Vous allez me faire mon compte I Et vous me donnerez un certificat pour les quinze ans que j'ai travaillé chez vous; vous m'entendez^ Un certificat bon ou mauvais I Je veux voir ce qu'un patriote comme vous peut dire contre un aristocrate comme moi. »

En même temps il sortit, emportant sa veste, dont il passa les manches dehors, en entrant chez les Rigaud.

Maître Jean était bouleversé.

^Mauvais gueux, » dit-il.

Et quelques instants après il me demanda :

i^a Histoire d'un paysan.

« Qu'est-ce que tu penses d'un animal pareil?

— Eh! sans douté, c'est un fou, lui dis-je; mais c'est tout de même un brave homme, un honnête compagnon & un bon ouvrier. Vous avez eu tort, maître Jean, de l'ennuyer depuis si longtemps.

— Comment, j'ai eu tort? s'écria-t-il.

— Oui, lui répondis-je, vous perdez un bon compagnon, un homme qui vous aimait, vous le perdez par votre faute , il ne fallait pas le pousser à bout. »

Il parut tout surpris, & finit par me dire :

(( J'étais le maître!... Si je n'avais pas été le maître, il en aurait vu de dures!... C'est égal, Michel, tu me dis ce que tu penses, &. c'est bien. Je suis fâché de ce qui vient d'arriver... oui, j'en suis fâché... mais c'est fait. Est-ce que je pouvais croire qu'il existait un être aussi bête? »

Voyant qu'il se repentait, sans rien dire de plus je mis ma veste & je courus chez les Rigaud, pour tâcher de tout raccommoder; car j'aimais Valentin, il me semblait que nous ne pouvions pas vivre les uns sans les autres. Maître Jean comprit bien ce que je voulais faire, & me laissa partir; il entra dans son auberge.

Comme j'ouvrais la porte des Rigaud, Valentin était là, racontant aux deux vieux ce qui venait

Histoire £un paysan* 153

de se passer; ils Técoutaient dans la consternation. Je l'interrompis en criant :

« Valentin , vous ne pouvez pas nous quitter, ce n'est pas possible, il faut oublier tout cela!... maître Jean ne denaande pas naieux... ne croyez pas qu'il vous en veuille ; au contraire, il vous estinae & vous ainae, j'en suis sûr.

— Oui, dit le vieux Rigaud, il me l'a raconté cent fois.

— Qu'est-ce que cela me fait? répondit Valentin. Avant les états généraux, j'aimais aussi cet homme; mais depuis qu'il a profité des malheurs du temps pour s'attirer les biens de l'Église, je le regarde comme un bandit. Et puis, s'écria-t-il en s'asseyant & frappant du poing sur la table, c'est cet orgueil de croire que les hommes sont égaux, c'est cet orgueil qui m'indigne. Son esprit de rapine le perdra, je vous en préviens, & ce sera bien fait. Toi, Michel, tu n'es coupable de rien; le malheur a voulu que tu tombes dans la société d'un maître Jean & d'un Chauvel ; ça n'est pas ta fkute ! Si les choses étaient restées dans l'ordre, d'ici quatre ou cinq ans tu pouvais acheter une maîtrise ; je t'aurais aidé, j'ai seize cents livres d'économie chez maître Boileau, à Phalsbourg. Tu te serais marié chrétiennement; nous aurions travaillé ensemble, & le vieux compagnon aurait toujours

1^4 Hittùin étrni paysan.

eu le respect des petits enfants & de la fii^ mille I »

En parlant, il s'attendrissait, & moi je lui répétai :

a Valentîn, non, vous ne partirez pas, ça n'est pas possible ! »

Mais aussitôt il se passa la main sur les yeux, & dit d'une voix ferme, en se levant :

« Nous sommes au jeudi; après -demain, samedi, de grand matin, je pars. Il faut qu'un homme remplisse ses devoirs; de rester dans une caverne où l'on risque de perdre son âme, c'est coupable, c'est même criminel. J'ai déjà couru trop de risques; depuis longtemps j'aurais dû partir, mais la faiblesse de l'accoutumance m'a retenu. Maintenant tout est fini, & j'en suis bien content. Tu diras à maître Jean Leroux que tout soit en règle demain soir, tu m'entends? Je ne veux plus lui parler; il se figurerait encore pouvoir me convertir. »

Alors il entra dans l'allée & grimpa l'escalier de meunier, au fond, qui montait à sa chambre. Moi je traversai la rue pleine de neige, &, j'entrai fort triste dans la grande salle des Trois- Pigeons , où Nicole était en train de dresser la table pour dîner. Dame Catherine l'aidait, toute pensive ; maître Jean venait de lui raconter sans doute sa dispute avec Valentin ; il se promenait

Histoire ê^un paysan. 1^5

de long en large, les mains croisées sur te dûs & la tète penchée. aEhbien! fit^L

— Eh bien, mdtre Jean^ il part après^emain samedi, de bon matin ; il m'a dit de tous pré^ venir que tout soit en règle*

— Bon, les soixante livres du mois sont là; le certificat sera bientôt dressé, puisqu'il veut s'en aller. Mais va le prévenir que je n'ai pas de rancune contre lui; dis-lui que je l'invite à dîner, & qu'on n& parlera ni de seigneurs, ni de capucins , ni de patriotes; va lui dire ça de ma part! Et dis-lui bien que deux vieux compagnons comme nous peuvent se serrer la main & boire une bonne bouteille ensemble avant de se quitter, sans être d'accord sur la politique. »

Je voyais qu'il avait le cœur gros; je n'osais lui dire que son compagnon ne voulait plus même lui parler I

Dans ce moment Valentin passait justement devant nos fenêtres, un bâton à la main, en allongeant le pas du côté de la ville. Il allait sans . doute retirer son argent de chez le notaire ; maître Jean, ouvrant une fenêtre, lui cria :

« Valentin!... Hél Valentin! »

Mais il ne tourna pas la tête & continua son chemin. Alors l'indignation reprit maître Jean :

« Le gueux ne veut pas m'entendre, dit*il

en refermant la fenêtre; c'est un être plein de rancune. J'avais des torts... Je me repentais d'avoir été trop vif; eh bien , à cette heure, je suis content. Ah! mauvais aristocrate, tu ne veux pas seulement m'écouter ! »

En même temps il ouvrit son petit secrétaire au coin de la salle & me dit r

« Assieds-toi là, Michel, que je te dicte son certificat. »

Je croyais qu'il allait lui donner un mauvais certificat, & je me permis de lui dire qu'après dîner il serait plus tranquille & que cela vaudrait mieux.

« Non, non, fit-il brusquement, j'aime mieux en finir tout de suite, & puis après cela n'y plus penser. »

Je m'assis donc, & maître Jean, malgré sa colère, me dicta pour Valentin le plus beau certificat qu'il soit possible de se figurer, disant que c'était un excellent ouvrier, un brave homme, fidèle, probe & dévoué; qu'il le regrettait beaucoup, mais que des affaires particulières le privaient de ce vieux compagnon, & qu'il le recommandait à tous les maîtres forgerons comme un modèle. Après quoi, m'ayant fait relire sa dictée :

« C'est bien, dit-il en signant; tu lui porteras cela ce soir, ou demain. Prends aussi l'argent;

qu'il voie si c'est juste, & te donne une quittance. S'il te demande de lui faire la conduite, comme c'est naturel entre compagnons, je t'accorde toute la journée de samedi. Et maintenant asseyonsnous & dînons. »

La soupière était sur la table & l'on s'assit.

Toute cette journée , il ne se passa rien de nouveau ; Valentin ne reparut pas aux Baraques, & le lendemain seulement j'allai le voir dans sa chambre ; il était en train de mettre de Tordre dans ses cages, ses sauterelles & ses lacets. Je lui donnai le certificat, qu'il lut & mit dans sa poche, sans rien dire, & puis il compta l'argent & me donna quittance.

« Tout est en règle maintenant, dit-il. Seulement je te donne à toi & à ton petit frère Etienne tous mes oiseaux, toutes mes cages & toutes mes graines. Vous en ferez ce qu'il vous plaira. »

Je le remerciai les larmes aux yeux, pour Etienne & pour moi. Ensuite il me dit encore :

« Tu m'accompagneras demain à huit heures jusque sur la côte de Saverne. C'est là que nous nous embrasserons; maître Jean ne peut pas te refuser cela.

— Non, lui dis-je, il m'a même donné toute la journée.

— C'est l'habitude entre compagnons, répon-

1^8 Histoire d^m paysan.

dit-il. Ainsi nûus partirons à huit heures, sans faute. »

Alors je le quittai, &, le lendetnain samedi, nous partîmes ensemble comme il avait été. convenu. Je portais son sac ; lui marchait derrière, dans mes traces, appuyé sur son bâton de compagnon, car s'il était très-fort des bras, ses jambes se fatiguaient vite«

Je n'oublierai jamais ce jour, non-seulement à cause des masses de neige qu'il nous fallut traverser, & de l'Alsace que nous vîmes du haut de la côte, toute blanche à plus de vingt lieues jusqu'au Rhin, avec ses petits villages, ses lignes d'arbres & ses forêts, mais encore à cause de ce que Valentin me dit au bouchon de YQ4rbre^Vert^ où nous arrivâmes sur les neuf heures.

Les rouliers s'arrêtaient là dans les temps ordinaires, mais aucun n'aurait osé se mettre en route dans ce chemin au mois de janvier.

La petite auberge, au milieu des sapins, sur le bord du talus, était comme enterrée dans la neige ; on ne voyait que le sentier, où deux ou trois personnes avaient marché depuis la veille, & les petites fenêtres, déblayées devant par quelques coups de balai. Sans la fumée qui montait du toit, on aurait cru que tout était mort aux environs.

Hiitùire â*un "paysan. 159

Eû enttaîit, nous vîmes une vieille femme qui dormait près de Tâtre, le pied à son rotiet; il fallut réveiller, & seulement alors le Sptt\ à longs poils blancs, ta queue en panache, le nez pointu & les oreilles droites, se mit à Japper sous la table. Il avait eu peur de nous entendre approcher dehors, & s'était caché là.

La vieille ne parlait qu'allemand; elle avait de grands rubans noirs sur la tète ; son mari venait de partir pour cherchée des provisions à Saverne. Elle nous apporta du vin, une miche de pain bis & du fromage. '

Valentin posa son sac sur le banc & s'assît auprès, le dos à la petite fenêtre, le bâton entre les genoux & les mains croisées dessus ; moi je m'assis en fiice, & la vieille se rendormit, en ayant l'air de vouloir filer.

a Nous allons nous quitter ici, dit Valentin, à ta santé, Michel !

— A la vôtre! lui répondis-je tristement.

— Oui, fit-il après avoir bu d'un air grave, maintenant je suis content, ma conscience est tranquille ; j'ai jeté par-dessus mes épaules la terre du scandale, j'ai pris le bâton de voyage & je suis sur la route de mon salut. Depuis longtemps j'aurais dû partir; je suis coupable d'être si longtemps resté dans les liens de cette Babylone ; je suis coupable, & je m'en accuse :

x6o Histoire d'an paysan,

c'est ma faute... c'est ma très-grande faute!... Les habitudes de la faiblesse en sont cause! »

n continua quelques instants de la sorte, & je croyais entendre ma mère lorsqu'elle revenait de la messe des prêtres réfractaires, dans la montagne : c'était le capucin Éléonore qui parlait par sa bouche! Finalement, levant les yeux, il étendit ses grands bras en disant :

« L'heure de la miséricorde est venue... A tout péché miséricorde !... J'arrive dans les derniers, mais il n'est jamais trop tard. Ta miséricorde, ô mon Dieu ! est infinie.

— Mais, Valentin, où donc allezrvous? » lui dis-je.

a Toi, fit-il, en me regardant comme pour voir s'il devait me répondre, je puis te dire où je vais; — ton cœur est avec nous, sans le savoir; ton égarement vient des autres ; — tu n'en diras rien à personne! Et quand même tu le dirais, qu'est-ce que cela pourrait faire? Ce qui est écrit est écrit, la ruine de Babylone a sonné; avant que cette neige soit fondue, chacun sera récompensé selon ses œuvres... Toi, tu Seras épargné... oui, tu seras épargné! Mais ces arbres, reg^de cçs arbres, Michel, ils ploieront sous le poids des patriotes pendus après, & leurs branches casseront à force d'être chargées. »

Toutes ces vieilleries me rendaient triste.

Histoire â^un paysan* i6i

« Sans doute, Valentin, lui dis-je, je vous crois, c'est bien possible; mais, en attendant, vous allez quelque part?

— Je vais à Mayence, dit-il, en regardant la vieille qui dormait ; je vais rejoindre nos bons princes, & d'abord l'homme selon Dieu, Mgr le comte d'Artois. C'est en lui que repose notre confiance. Et de Mayence nous irons à Lyon, qui deviendra la capitale du royaume, car l'autre est souillée, il n'en restera pas pierre sur pierre. Le général Bender a déjà mis les patriotes des Pays-Bas à la raison ; maintenant c'est le tour des patriotes de la France profanée. Tu verras ça, Michel , tu le verras! La cavalerie, l'infanterie , les canons , les uhlans & les pandours, tout va marcher ensemble ; il en entrera par la Savoie; il en entrera par le pays de Liège ; il en entrera par la Suisse & du côté des Espagnes; & nos seigneurs marcheront devant nous, à la délivrance du pauvre martyr qui souffre pour nos péchés. Alors, paix aux hommes de bonne volonté î paix aux soumis !... paix aux humbles !... paix aux sujets fidèles !... mais guerre aux orgueilleux qui dressent la tête, aux antechrists, aux acquéreurs de biens volés; pas de pitié pour eux, pas de pitié pour les Jean Leroux, les Létumier, les Élof CoUin!... leur cravate de chanvre est déjà prête. Toi, tu

i62 Histoire d*an paysan.

n'auras rien à craindre; tu es un bon fils, qui nourris ses père & mère, c'est bien !... La raison te reviendra. Seulement, quand nos princes seront en Alsace ou du côté de Metz, il ne faudra pas courir à leur rencontre avec les autres, pour soutenir la révolte. Pas un seul n'en réchappera, je te le dis; monseigneur le comte d'Artois a tout arrangé! Ne bouge pas, laisse aller Létumier, Cochart, maître Jean. Les soldats tourneront contre eux, ils sont tous pour nos princes. On ira d'abord exterminer la Babylone d'iniquité, les gueux de Parisiens I

En regardant la tète en pain de sucre de Valentin, je pensais :

« Quel malheur !... te voilà devenu fou, mon pauvre vieux! »

Et je lui répondis tranquillement :

« Vous allez à Mayence, c'est boni Mais qu'est-ce que vous allez faire là-bas > Vous n'êtes pas un soldat, vous. Et puis, à votre âge!

— Ah ! s'écria-t-il , l'ouvrage ne manquera pas; ma place est marquée d'avance, j'entrerai comme forgeron dans un régiment de cavalerie, & je travaillerai pour faire mon salut. »

Alors je ne dis plus rien; &, comme nous avions \idé la bouteille, je toquai pour en demander une autre; mais il ne voulut pas, & s'écria :

Hiitoiri iPun pAystui. 163

« Non, Mîchel, non, c'est assez! Un verre de yin fait du bien, deux ce serait trop. »

Il boucla son sac, paya la bouteille, & nous sordoiee au milieu des jappements du spit2, qui reprenait courage.

Dehors Valentin étendit ses longs bras, & nous nous embrassâmes. Après cela, le pauvre diable descendit du côté de Saint-Jean-des- Choux, pour gagner Wissembourg. Je le refi^ardai quelques instants; il enfonçait dans la neige & se redressait avec fierté, comme un homme de vingt ans.

Moi, je repris le chemin des Baraques. Tout oe que Valentin venait de me dire me paraissait de la folie ; je ne savais pas encore en ce temps que les nobles & les rois de TEufope formaient une sorte de francn-maçonnerie entre eux; qu'ils n'étaient ni Français, ni Allemands, ni Russes, mais nobles avant toui;, & qu'ils se prêtaient aide, secourt & assistance, pour tenir les peuples sous le joug.

Cette idée me paraissait trop horrible, je ne pouvais pas y croire.

Il était près de midi quand je rentrai aux Trols-Pigeons.

« Ah I te voilà > me dit le parrain, tu reviens à temps pour diner. L'autre est partie

«— Oui, maître Jean

164 Histoire éPun paysan.

— De quel côté? »

J'étais embarrassé de lui répondre, mais il n'avait pas besoin de cela.

« C'est bon, fit-il en clignant des yeux, il va rejoindre les émigrés à Coblentz; Je m'en doutais! »

Et, s'asseyant, il s'écria :

(( Mangeons & ne pensons plus à cet imbécile! »

Pendant le diner, il paraissait tout joyeux.

(( Nous voilà seuls, Michel, disait-il; nous allons pouvoir chanter à notre aise. Mais, avant ça, le temps est venu de prendre d'autres mesures. Je suis content de toi , tu m'as toujours donné de la satisfaction ; tu ne vaux pas encore Valentin comme ouvrier, car, il fsiutètre juste, c'est un fameux ouvrier; mais, pour le bon sens, tu vaux mille fois mieux que lui ; le reste viendra. Nous serons toujours d'accord. »

Et, le dîner fini, comme j'allais me lever, il me posa sa main sur le bras, en disant :

« Reste! nous avons à causer. Catherine, va tirer une bouteille. Il faut qu'aujourd'hui tout soit mis au clair. »

Dame Catherine sortit. J'étais étonne de la bonne humeur de maître Jean; je sentais qu'il voulait me dire quelque chose d'agréable. Sa femme, ayant apporté la bouteille, rentra dans

Histoire £un paytan, 16$

la cuisine pour aider Nicole à laver la vaisselle, & nous restâmes seuls dans la grande salle.

« Nous ne serons pas dérangés^ dit le parrain en remplissant nos verres; par ce temps de neige, personne ne vient à l'auberge. »

Puis, après avoir bu, il reprit d'un air pensif: « Tu sauras, Michel, que mes terres de Pickeholtz sont les meilleures du bande Lixheim; j'ai vu ça la dernière fois en me promenant autour, de tous les côtés. C'est une terre forte, entremêlée de chaux & de sable. Il devrait pousser de tout là-dessus en abondance; mais ces fainéants de tiercelins ont tout laissé dépérir; la rivière déborde en bas, les prairies sont un véritable marais , les flèches d'eau & les autres herbes tranchantes y viennent à foison; le bétail n'en veut pas. Rien n'aurait été plus facile que de donner une pente à l'eau , en la débarrassant des saules tombés dedans depuis des siècles ; mais les gueux ne s'en souciaient pas , ils avaient assez de provisions dans leur sac, en rentrant matin & soir au couvent; les jambons pourrissaient sur leurs greniers. Quelle race!... Sur les terres élevées, tout restait en friche , tout desséchait, les vieux noyers & les vieux poiriers étendaient leurs branches au hasard & couvraient tout de leur ombre. La charrue aura de l'ouvrage pour retourner tout cela,

i66 Histoire éPan paysan.

& la hache aussi; les fagots & le bois ne manqueront pas, j'en ferai pour trois ou quatre ans. Ce n'est pas une petite affaire de mettre cent cinquante arpents de terre en bon état, de fumer, de labourer & d'ensemencer ce qui n'a pas reçu deux liards d'engrais depuis des centaines d'années. Ces cent cinquante arpents auraient dû me rapporter deux mille quatre cents livres cette année, & je n'en ai pas retiré seulement six cents. Voilà ce que font la paresse ft la lâcheté des gueux; ça ruine un pays ! Enfin nous atloiis changer tout cela. J'ai déjà fait relever le toit de la petite ferme, qui tombait en décombres; j'ai fait remplacer le^ poutres vermoulues de la grange & paver récuriô. Maintenant tout est à peu près bien ! mais il va me felloir du fumier en masse, &, pour avoir du fumier, il faut du bétail. J'en aurai. Le bien de Catherine, à Fleisheim, n'a pas cessé de fructifier; notre auberge n'a pas mal rapporté non plus ; nous viendrons à bout de tout. Seulement je ne pourrai pas toujours vivre ici ; la première chose d'un paysan, c'est d'être sur sa terre, de voir si chacun fait son ouvrage, si le bétail est bien soigné, la terre bien retournée, ftc, &c. Il faut être là. Je passerai tout le printemps & l'automne là-bas ; je ne viendrai qu'une ou deux fois par semaine aux Baraques. Catherine n'a pas besoin de moi pour

conduire Tauberge; mais il me faut un homme à la tète de la forge, & c'est toi que j'ai choisi. Tu sera$ maître forgeron à ma place. Tu te chercheras un compagnon, car la responsabilité sera sur toi seul, & le compagnon doit convenir au maître. Dès aujourd'hui je te donne cinquante livres par mois, au lieu de trente. Et ce n'est pas tout; avec le travail & la bonne conduite, tout s'embellira. Je t'aime; tu es un brave garçon ; je t'ai pour ainsi dire élevé ; je suis ton parrain; je n'ai pas d'enfants... tu comprends!»

Il s'attendrissait à la fin; moi, j'étais telle^ ment heureux que je lui disais :

« Oh! maître Jean, vous faites de moi un homme , & je sens que je le mérite ; oui , par l'amitié que je vous porte, je le mérite.

— Et par ta bonne conduite aussi, fit-il en me serrant la main ^ par ton travail & ton attachement à ta famille. Si j'avais un fils, je le voudrais comme toi. Enfin c'est entendu, jusqu'au printemps nous allons encore travailler ensemble ; je t'apprendrai ce qui te reste à savoir; tu te chercheras, en attendant, un compagnon, & puis tout sera comme c'est maintenant arrêté entre nous. »

Il me donna la main. Ah! on peut dire que s'il y a de grandes misères dans la vie, il se rencontre aussi de beaux jours! Quand maître J'hui

i68 Histoire éPun paysan.

m'eut fait passer maître, je sentis cette fierté d'être quelque chose par soi-même & de ne pas toujours attendre un ordre pour obéir. L'idée du bonheur de Marguerite, lorsqu'elle apprendrait cette grande nouvelle, me remplit de joie. Mais ce qui me causait le plus de satisfaction, c'était de voir qu'avec mes cinquante livres par mois, j'allais pouvoir payer la pension de mon frère Etienne à Lutzelbourg, & le faire instruire par M. le curé Christophe, jusqu'à le rendre capable de devenir maître d'école. Ce bonheur dépassait tous les autres , à cause de la crainte que j'avais eue de laisser mon frère infirme à la charge du village, s'il m'arrivait un malheur & tout de suite, en me représentant la joie du père, je demandai la permission à madtre Jean de courir à la maison.

« Va ! dit-il, & soyez tous heureux ! »

Il ne me fallut pas une minute pour arriver chez nous. Le père, Etienne & Mathurine tressaient des paniers ; ils furent bien étonnés de me voir à cette heure, où je travaillais toujours à la forge. La mère, près de l'âtre, finissait son ménage ; elle tourna la tête , & puis continua.

« Qu'est-ce qui s'est donc passé,. Michel > » me dit le père.

Et moi, dans imon bonheur, je criai :

« Maître Jean me donne cincruante livres par

mois. Valentin est parti ; maintenant je le remplace & j'ai cinquante livres! Maître Jean m'a dit qu'à la fin de l'hiver il irait à Pickeholtzpour soigner ses terres, & qu'alors je resterais maître à sa place, que je ferais tout & que je pouvais déjà me choisir un compagnon moi-même. »

Alors le père, levant les deux mains, s'écria :

a Ah ! mon Dieu ! est-ce possible ? Ah ! maintenant, mon enfisint, on peut dire que tu reçois la récompense de ta bonne conduite envers nous! »

Il s'était levé. Je courus dans ses bras & je lui dis en le serrant :

ce Oui, c'est aussi bien heureux pour Etienne! Depuis longtemps je pensais à l'envoyer s'instruire chez M. le curé Christophe, pour devenir maître d'école; l'argent manquait... »

Mais la mère ne me laissa pas finir, & me cria :

« Il n'ira pas!... Je ne veux pas qu'il devienne un païen ! »

Comme elle disait cela, le père s'était retourné d'un coup; il la regardait tout pâle & lui répondit avec une voix de colère & d'indignation que nous n'avions jamais entendue :

« Et moi je dis qu'il ira! Qui donc est le maître ici? Tu ne veux pas, toi? Eh bien, moi, je veux... entends -tu? Je veux! Ah! quand ton fils, le meilleur ! vient sauver son pauvre frère II. 10

de la misère, tu ne trouves que ça pour le remercier! Ce sont les autres, les Nicolas, les Lisbeth, que tu aimes, n'est--ce pas? Des êtres qui nous abandonnent, qui nous laisseraient périr de faim, toi, moi, les enfants, tout le monde I... Tu les aimes, ceux-là I »

Sa colère était tellement épouvantable, que nous en frémissions tous. La mère, derrière l'àtre, le regardait avec des yeux étonnés sans pouvoir lui répondre. Il s'approcha d'elle tout doucement, & quand il fut à deux pas, il lui dit d'une voix sourde, en la regardant du haut en bas :

<c Mauvais cœur! tu n'as pas une parole pour ton enfant, pour celui qui te donne du pain tous les jours! »

Alors, elle, à la fin des fins, se jeta dans mes bras en criant :

« Oui, c'est un bon garçon... un bon fils! »

Et je sentis qu'elle m'aimait tout de même, ce qui m'attendrit beaucoup. Les enfants aussi pleuraient; mais le père un instant ne put s'apaiser, il restait là, pâle & les yeux terribles, à nous regarder ; puis il vint me prendre par la main & dit :

« Arrive! que je t'embrasse encore. C'est bon d'avoir un fils comme toi ; oui, c'est bon ! »

En même temps il sanglotait tout haut, & la

mère gémissait; de sorte que ce qui devait faire notre joie nous rendit comme désolés.

Pourtant à la fin tout le monde se calma. Le père s'essuya la figure; il mit sa camisole, son bonnet des dimanches, & me dit en me prenant par le bras :

a Aujourd'hui je ne travaille plus! Sortons, Michel, il ikut que j'aille remercier mon ami Jean, notre bienfaiteur. Ah ! quelle bonne idée j'ai eue de le choisir pour être ton parrain! Cette idée-là m'est venue du ciel ! »

Deux secondes après nous remontions la rue pleine de neige. Le père était appuyé sur mon bras; la joie brillait dans ses yeux; il m'expliquait que j'étais baptisé Jean-Michel ; cela lui paraissait un grand bonheur! Et comme nous entrions dans la salle des Trois-Pigeons, il cria :

a Jean, je viens te remercier! »

Maître Jean fiit bien content de le voir. On s'assit derrière le poêle jusqu'à la nuit, à causer joyeusement de moi, des projets de maître Jean & de toutes les choses de la famille. Ensuite l'heure du souper étant venue, le père se mit à table avec nous; & seulement bien tard, vers neuf heures & demie, nous rentrâmes dans notre baraque, où tout le monde était déjà couché.

zya Histoire £un paysan*

Ainsi commença Tannée 1791. Je mis mon frère Etienne en pension à Lutzelbourg, chez une vieille cardeuse de matelas, Gertrude Arnold, moyennant douze francs par mois. Il put suivre alors Técole de M. Christophe, & cet enfant n'a jamais cessé depuis de nous donner la plus grande satisfaction.

Maître Jean, durant ce mois de janvier, m'expliqua ce qu'il voulait; je ne devais pas seulement surveiller la forge, mais encore inscrire dans son livre tout ce qui s'achetait & se vendait à l'auberge, parce que sa femme ne savait pas écrire. Je devais régler ses comptes, de sorte qu'en rentrant de la ferme, il n'eût qu'à jeter un coup d'œil au bas de la page, pour reconnaître l'état de ses affaires.

Ma mère, bien étonnée de ce qu'on avait osé lui résister dans notre baraque, semblait toute pensive; & de temps en temps le père s'écriait :

Histoire d'un paysan, ly'^

« Ah! maintenant je suis content... Tout va bien ! Pourvu que Mathurine trouve à se placer quelque part, chez d'honnêtes gens, nous n'aurons plus rien à souhaiter. »

J'y songeais aussi, mais en ce temps de troubles, les gens riches n'aimaient pas à se charger de nouveaux domestiques; & puis je me sentais plus fier qu'autrefois, je n'aurais pas été content de voir ma sœur servante chez des gens de la ville. Ces choses sont naturelles, chacun les comprendra.

Nous étions donc heureux!

Malheureusement l'orage grandissait de jour en jour; ces deux mois de janvier & de février sont le temps de la plus grande émigration. Alors le livre rouge courait toute la France ; on y voyait les pensions & gratifications scandaleuses qu'avaient reçues de nobles familles, & qui s'élevaient jusqu'à cinquante millions par an, lorsque les malheureux, accablés d'impôts, mouraient de faim. Le mépris de la nation forçait ces nobles à partir en foule; toutes les routes étaient couvertes de leurs voitures, ils ne trouvaient pas assez de chevaux aux relais; on entendait jour & nuit le flic-flac de leurs postillons. Quand les portes de la place étaient fermées après onze heures, ils faisaient le tour des remparts sans vouloir attendre l'arrivée du portier-consigne, le

lO.

•74 Histoire iPun paysan,

père Lebrun, pour leur ouvrir. Cela devenait même si fort que les patriotes commençaient à s'en inquiéter.

L'Assemblée nationale débattait la loi sur les passe-ports. Mirabeau criait que c'était une abomination de vouloir empêcher les gens d'aller & de venir; mais les gardes citoyennes remplissaient tout de même leur service; on interrogeait les émigrants, on leur demandait ce qu'ils allaient faire à Coblentz, à Constance, à Turin. Quand ils ne voulaient pVs répondre, on parlait de conduire les dames au violon de la ville, en attendant les ordres du département. C'est alors qu'il fallait voir la mine hautaine de ces monseigneurs changer; c'est alors qu'il fallait les voir devenir doux, serrer la main des patriotes en les appelant a amisl » & boire du petit vin au bouchon voisin, à la santé de la nation. On riait de ces comédies, & le garde national lâchait la bride des chevaux, en criant :

« Bon voyage, messieurs! »

Que voulez-vous, les Français ont toujours aimé la plaisanterie, c'est dans le fond de leur nature.

Cependant les troubles à propos du serment civique s'étendaient : douze à quinze cents rebelles, en Alsace, s'étaient associés sous le nom de citoyens catholiques, apostoliques & romains,

pour s'çpposer à Te^técurion du décret. Ils se réunissaient en criant :

« Vive le comte d'Artois I »

L'Assemblée nationale envoya des commissaires pour s'informer de ce que ces gens voulaient; mais ils n'en devinrent que plus insolents & se mirent à crier :

« Les commissaires à la lanterne! »

Des chevaliers de Saint-Louis, & même d'anciens conseillers au parlement, étaient à leur tête. Quand on vit cela, les patriotes de Colmar & de Strasbourg prirent de bons gourdins & dispersèrent les citoyens apostoliques.

Toutes les gazettes royalistes nous annonçaient l'invasion. A Phalsbouiç, les hussards de Saxe ayant traversé fa ville pour se rendre à Sarreguemines, comme on se doutait déjà qu'ils passeraient bientôt à l'ennemi, des soldats du régiment de La Fère en prirent quelques-uns par la bride & voulurent leur faire crier : a Vive la nation I » mais alors tous en masse tirèrent le sabre & leur passèrent sur le ventre, en filant par la porte de France. L'hôpital était rempli de soldats blessés. C'était une infamie, car ceux de La Fère avaient été surpris sans armes. Cela n'empêcha pas Louis XVI d'approuver les hussards de Saxe, qui devaient quelque temps après aller à sa rencontre, &

176 Histoire d'an paysan.

protéger son passage aux Autrichiens. Le régiment de La Fère fut blâmé sévèrement; on nous envoya pour le remplacer Royal-Liégeois, qui s'était distingué six mois avant sous les ordres de M. de Bouille.

Qu'on se figure l'indignation des patriotes!

Tout le temps que Royal-Liégeois resta dans le pays, pas un honnête homme, en ville & dans les environs, ne répondit au salut de ses officiers. Il fallut alors perdre notre bon sergent Quéru & tous nos instructeurs de la garde citoyenne. On les reconduisit en corps jusqu'à Sarrebourg, où l'on fraternisa avant de se séparer.

C'est au milieu de ces agitations qu'on apprit que les tantes du roi venaient de s'échapper, avec douze millions en or dans leurs voitures, & trois millions de dettes qu'elles laissaient sans honte à notre charge; ensuite qu'elles étaient arrêtées à Arnai-le-Duc, en Bourgogne, & que dans leur épouvante elles avaient écrit à l'Assemblée nationale :

« Nous ne voulons être & nous ne sommes d'après la loi que des citoyennes. Nous sommes, avec respect, vos très-humbles & très-obéissantes servantes. »

Cette lettre, qui vous excitait à rire, montrait pourtant de leur part un grand bon sens, car elles ne disaient que la simple vérité.

Histoire iTun paysan» * 177

C*est pourquoi rAssemblée nationale leur donna la permission de s'en aller où bon leur semblerait. Malgré la colère de maître Jean, qui disait qu'on aurait dû les ramener en triomphe à Paris, j'ai toujours pensé que l'assemblée nationale avait bien fait, & qu'on aurait même dû laisser les portes de la France ouvertes tout au large, pour engager les autres nobles à sortir, en les prévenant seulement qu'ils ne rentreraient plus jamais.

Enfin, à chacun son idée; je suis sûr que si Louis XVI avait gagné l'Allemagne ou l'Angleterre, il aurait produit autant d'effet là-bas que le comte d'Artois, son frère, ni plus ni moins ; je suis sûr que nos souverains, qui plus tard sont partis, n'auraient pas mieux demandé que de rester chez nous, s' étant aperçus qu'il est plus difficile pour eux de rentrer que de sortir.

Mais j'en reviens à mesdames les tantes du roi. Elles s'en allèrent à Rome, & l'on n'entendit plus parler d'elles.

Les troubles étaient surtout terribles à Paris. Nous voyions cela dans les gazettes que nous envoyait Chauvel. Le peuple, plein de méfiance, s'attendait à quelque mauvais coup des nobles & des évêques. Camille Desmoulins, Brissot, Fréron, tous ces hommes hardis & fins, nous criaient sans cesse :

a Soyez sur vos gardes! Ne vous laissez pas surprendre! Vos députés du tiers, en grand nombre, se sont vendus!... Léopold & Guillaume ont fait leur paix pour nous envahir... Attentionl... Soyez prêts.», ne vous endormea pasi »

Une fois, ceux du faubourg Saint-Antoine de Paris voulurent démolir le château de Vincennes, comme ils avaient fait de la Bastille. Lafayette eut nulle peines à les en détourner. Ce même jour, cinq cents nobles, avec des poignards, se glissèrent dans le palais du roi, par une porte de derrière qui traversait le corps de garde des Suisses. Lorsqu'on les eut découverts, ils dirent que la véritable garde du roi c'étaient eux! On les mit dehors avec des bourrades, & Louis XVH déclara qu'il ne voulait pas d'autre garde que la garde citoyenne; mais cela n'empêcha pas le peuple d'^avoir toujours l'œil sur lui par la suite. Le bruit courait qu'il était malade & que son médecin l'engageait à faire un tour du côté de Saint-Cloud. Alors les dames de la halle le prièrent de rester, ce qui montre bien la simplicité des gens élevés dans l'ignorance ; ces pauvres êtres croyaient que ce serait une grande perte pour la France de laisser partir Louis XVI ; comme si les peuples n'étaient pas toujours plus sûrs de trouver des rois, que les rois de trouver des peu-

Histoire d'm paysan^ 179

pies ! Enfin le bon sens ne peut pas nous venir d'un coup.

Vers la fin de mars, maître Jean alla surveiller le travail de sa ferme, & je restai seul à la forge avec mon nouveau compagnon, Simon Benerotte, un solide gaillard, la barbe rude & les reins massifs. Il pleuvait presque tous les jours, comme il arrive au printemps; peu de voitures passaient aux Baraques, mais nous avions une bonne commande pour l'église de Phalsbourg; c'était la grille qu'on voit encore maintenant dans le chœur. Msutre Jean en partant m'avait laissé le soin de la poser, & j'allais chaque matin travailler en ville, pendant que Benerotte restait à la forge.

Le régiment de Royal-Liégeois, que personne ne pouvait supporter, reçut en ce temps l'ordre de retourner à Metz. On disait que le général Bouille voulait avoir sous sa main tous les régiments dévoués à Louis XVI; on a su plus tard pourquoi I Ce régiment partit donc en mars, & celui d'Auvergne, un vrai régiment de patriotes, vint le remplacer. Il s'était distingué dans la guerre d'Améric^ue & n'avait pas voulu marcher contre Nancy. Elof CoUin en fit un grand éloge au club; il rappela ses batailles, & Ton frater-nisa le premier jour avec les sous-o£jier$ & le^ soldats, comme avec ceux de La Fère.

iSo Histoire éPitn paysan.

Mais le régiment d'Auvergne avait aussi de vieux comptes à régler : ses officiers nobles continuaient à battre leurs hommes, & bientôt on vit chez nous une chose extraordinaire, bien capable défaire réfléchir les aristocrates.

Ce jour-là, dans le commencement d'avril, j'étais en train de poser ma grille, avec deux journaliers, quand tout à coup, vers une heure, le tambour bat du côté de l'hôtel de ville. Je sors étonné, pour voir ce qui se passe, & comme j'arrivais à la porte de l'église, voilà que le régiment d'Auvergne, conduit par ses sous-officiers, débouche sur la place d'armes & se range en carré sous les vieux ormes. Les officiers nobles étaient au café de la Régence, où se trouve aujourd'hui la distillerie de Hoffinann, au coin de la rue de l'Ancienne-Citerne. Ils prenaient tranquillement leur café & jouaient aux cartes. En entendant le tambour, ils sortent pêle-mêle, sans prendre le temps de mettre leurs tricornes. Le colonel, marquis de Courbon, s'approche en criant & demandant tout indigné ce que cela veut dire; mais les tambours continuent leurs roulements, sans se donner la peine de lui répondre; & trois vieux sous-officiers sortent des rangs, le fusil sur l'épaule, & se réunissent au milieu du carré.

C'étaient de grands gaillards à moustaches

Histoire Hun paysan. i8z

grises, le tricorne de travers, la queue pendant au milieu du dos, & qui n'avaient pas fair tendre. Les gens de la ville étaient aux fenêtres, ou sur la place, à regarder, ne sachant ce que cela voulait dire.

Tout à coup les tambours cessent de battre, & Tun de ces vieux, tirant un papier de sa poche, crie : \

« Sergent Ravette, sortez des rangs! »

L'autre s'avance l'arme au bras.

« Sergent Ravette, le régiment d'Auvergne vous reconnaît pour son colonel!.»

Aussitôt le nouveau colonel pose son fusil contre un arbre, & tire son sabre, pendant que les tambours battent, que le drapeau se penche, & que tout le régiment présente les armes.

Je n'ai jamais riçn vu de plus terrible; on comprenait que si les officiers nobles faisaient mine de lever la canne, le régiment allait tomber sur eux à coups de crosse & de baïonnette. J'en étais tout saisi. Par bonheur ils avaient bien vite reconnu que l'affaire était dangereuse & retournèrent dans leur café, pendant que la proclamation continuait.

Après le colonel, on nomma le lieutenanV

colonel, le major, les capitaines, Içs lieutenants,

enfin tous les officiers, & même beaucoup de

sous-officiers. Vers trois heures, tout, était 'fini.

u. 'xï •

i8a Histoire i^ un paysan.

Le carré se déployait, lorsque les officiers nobles sortirent brusquement pour protester; mais le nouveau colonel, un petit brun, leur dit d'un ton sec :

a Messieurs, vous avez six heures pour évacuer la place. »

Puis il commanda :

« Par file, à gauche, gauche! En avant, pas accéléré, marche! »

Et les soldats rentrèrent dans leurs casernes.

Le lendemain, plus un seul des anciens officiers n'était en ville. Voilà ce que f ai vu!

Trois semaines plus tard, le 24 avril, TAssemblée nationale reçut une lettre du ministre de la guerre, lui annonçant la révolte d'Auvergne, « lequel avait chassé ses officiers, s'était constitué en société particulière & ne reconnaissait plus d'autre autorité que la sienne. » J'ai lu cela dans les gazettes du temps, avec beaucoup d'autres mensonges. La vérité, c'est que les soldats d'Auvergne tenaient avec la nation; qu'ils étaient las de rinsolence des officiers nobles, & qu'ils ne voulaient plus être commandés par des hommes capables de les trahir sur le champ de bataille. Du reste, malgré la lettre du ministre, beaucoup d'autres régiments firent la même chose; & si toute notre armée avait suivi l'exemple d'Auvergne, on n'aurait pas vu plus tard des gêné-

Histoire éPrni paysan. 183

raux en chef essayer d'entraîner leurs soldats contre l'assemblée des représentants du peuple, ft des états-majors tout entiers passer à l'ennemi.

Quelquesjours après, un dimanche, maître Jean revînt; il vît tout en ordre & fut content. Il apportait un paquet de gazettes de l'hôtel du Grande- Cerf, à lixheim, ft nous apprîmes alors que Mirabeau venait de mourir; que le roi, U reine, la cour & tout le monde le regrettait; qu'on le glorifiait, ft que l'Assemblée nationale avait rendu ce décret : « Le nouvel édifice de Sainte- Geneviève sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes. Le G)rps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera décerné. Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de cet honneur. » D'après ce que Chauvel nous avait écrit sur Mirabeau, ce décret nous étonna.

Les mêmes gazettes racontaient que Louis XVI voulait à toute force prendre l'air dans son château de Saint-Cloud ; que la garde citoyenne & le peuple s'opposaient à son départ, & qu'il était allé se plaindre à l'Assemblée nationale de ce qu'on n'avait pas confiance en lui. Il avait bien raison! car en voyant son palais toujours plein de nobles & de prêtres réfîractaires, sans un seul patriote; en lisant ses journaux^ toujours à crier contre l'indiscipline des troupes, contre les décrets de l'Assemblée nationale, contre le peuple

& les bourgeois; en voyant la masse de mauvais petits livres que ces journaux célébraient, & qu'on allait jusqu'à mettre sous le nom de Camille Desmoulins, de Marat & du père Duchène, pour les répandre plus vite & décrier les honnêtes gens ; en voyant ces bassesses & ces lâchetés, ces mensonges & ces calomnies, est-ce qu'il n'aurait pas fallu manquer de bon sens, & même de cœur, pour lui donner sa confiance^

Est-ce que les discours des Valentin, des capucins & des citoyens catholiques, apostoliques & romains, comme ils s'appelaient eux-mêmes, ne suffisaient pas pour ouvrir les yeux des plus aveugles & faire découvrir la trahison qui se préparait> Non! personne n'avait confiance en lui, mais ce n'était pas notre Êiute ; c'était la sienne. Pour obtenir la confiance du peuple, il £iut agir franchement, loyalement; il ne faut pas mettre en avant des filous qui vous représentent; une fois que la tromperie a paru, le mépris arrive au lieu de la confiance, & c'est juste.

Maître Jean ayant trouvé que tout marchait bien aux Baraques, s'en retourna le lendenaain à sa ferme, & quelques jours après le pape Pie VI lança son excommunication contre les prêtres & les évèques assermentés. Cela ne leur fit ni chaud ni froid, mais les autres en devinrent plus insolents. Ils soulevèrent Tile de Corse; ils

Histoire éPun paysan. iB$

attaquèrent les patriotes dans l'Avignonnais; ils cassèrent les vitres des clubs à Paris. On leur répondit en brûlant la bulle du pape au Palais- Royal, en transportant les cendres de Voltaire à Sainte-Geneviève, en décrétant la fonte des cloches pour faire de la monnaie, en sommant le prince de Condé de rentrer en France, sous peine de perdre tous ses droits de Français, &c., &c.

Mais, bien loin de se calmer, les citoyens catholiques redoublèrent leurs excès; à Brie- Comte-Robert, leurs hussards de Hainault arrachaient les patriotes, même les femmes, du lit, pour les garrotter & les insulter honteusement. La fureur grandissait; l'idée d'être forcé d'en venir aux mains vous indignait d'autant plus que Tannée s'annonçait bien; au mois de mai tout fleurissait aux Baraques, les arbres, les haies & les bois ; le grand poirier de Marguerite montait derrière leur maison comme une boule de neige. On se disait :

tt Quel bonheur, si nous pouvions être tranquilles maintenant! Est-ce que ce n'est pas assez malheureux pour les pauvres, de souffrir le froid & la faim dans les mauvaises années > Faut-il encore être menacé dans les bonnes années, de voir les Autrichiens & les Prussiens venir ravager nos moissons, & les traîtres s'entendre avec eux pour nous livrera »

t86 Histoire tPun paysan.

Malgré cela le travail reprenait, quand un beau matin la nouvelle arriva que Sa Majesté venait de lever le pied, & que toutes les gardes nationales de la Champagne & du pays Messin couvraient les routes, pour tâcher de Tarrêter; que le tocsin sonnait, que les tambours battaient, que les courriers se suivaient à la file, & que celui qui parviendrait à mettre la main dessus aurait sa fortune faite.

La nouvelle arriva chez nous par trois grands Alsaciens & leurs femmes, qui revenaient de Sarrebourg, en voiture; les femmes criaient :

a Jésus I Marie! Joseph!... nous sommes tous perdus! »

Les hommes, assis devant, avec leurs grands tricornes & leurs gilets rouges, tapaient à tour de bras sur leurs chevaux. Je leur criai :

« Qu'est-ce qui se passe? »

Et celui qui tenait les rênes me répondit en tournant la tête :

(( Le diable est déchidné ! »

H riait, ayant trop bu; mais une femme me ^a toute désolée :

tt Le roi s'est sauvé! »

Quelques instants après, plus de cinquante personnes qui revenaient du marché de la ville, & s'en retournaient en courant dans leurs villages pour annoncer la grande nouvelle, répétèrent la

même chose. Trois ou quatre, qui s'arrêtèrent à l'auberge^ dirent encore que la reine & le dau* pbin étaient avec le roi.

C'est alors que j'eus ma première colère contre cet homme; parce que, malgré tout, j'avais eu confiance dans son serment, à cause de sa grande.piété. Simon Benerotteen fut bien étonné, car je frémissais des pieds à la tète, & je lançai mon marteau contre le mur, comme un boulet, en criant :

Ah I le lâche, il nous a trompésl »

Mais ensuite le calme me revint; ft comme un grand nombre d'hommes & de femmes se trouvaient devant les Trois-Pigeons à se disputer sur cela, je leur criai que si le roi s'en idlait, c'était pour rejoindre nos ennemis à Coblentz, & que les Allemands n'attendaient que lui pour nous envahir; que Guillaume & Léopold n'avaient pas osé nous attaquer avant son arrivée, de peur d'un accident aux Tuileries, mais qu'à cette heure ils n'allaient plus se gêner.

Si maître Jean avait été aux Baraques, il aurait bien sûr tait battre le rappel, mais lui, Létumier & tous les sous-K)fficiers de la compagnie, se trouvaient alors aux champs* Je m'en désolais; aujourd'hui j'en ris, car bien des milliers d'autres patriotes gardaient la route de Paris à Strasbourg, & ce n'est pas celle-là que Louis XVI

i88 Histoire Sun paysan.

devait prendre, celle de Belgique ou celle de Metz était bien plus courte. Voilà des idées de jeunesse!

Dans tous les cas, les gens étaient d'accord que le roi allait rejoindre nos enneinis & que nous ne pouvions plus tarder d'être envahis.

C'était tellement dans l'esprit de la nation, que l'Assemblée nationale elle-même n'avait pas le moindre doute sur ce point, & que le lendemain matin, 25 juin, ce décret se voyait affiché partout, à la porte des églises & des mairies, & même à l'intérieur des auberges, contre un mur, pour que tous les patriotes fussent prêts au rappel. C'est maître Jean lui-même qui vint de Pickeholtz l'afficher dans la grande salle des Trois-Pigeons, en criant contre le roi d'une manière terrible & le traitant de cafard.

< ai juin 179a.

« L'Assemblée nationale décrète :

« Art. i®'. La garde nationale de tout le royaume sera mise en activité.

« Art. 2. Les départements du Nord, du fasde-Calais, du Jura, du Haut & du Bas-Rhin & tous les départements situés sur les frontières d'Allemagne, fourniront un nombre d'hommes aussi considérable que leur situation le permettra.

Histoire ^un paysan. 189

« Art. 3. Les autres départements fourniront chacun de deux à trois mille hommes.

a Art. 4. En conséquence, tout citoyen qui voudra porter les armes, se fera inscrire dans sa municipalité.

« Art. 5. Les {>[ardes nationaux enregistrés se formeront en bataillons de dix compagnies chacun; chaque compagnie sera de cinquante hommes.

« Art. 6. Les compagnies seront commandées par un sous-lieutenant, un lieutenant & un ca-pîtaine.

« Art. 7* Les bataillons seront commandés par deux lieutenants-colonels & un colonel.

« Art. 8. Les compagnies nommeront leurs officiers & les bataillons leur état-major.

« Art. p. Chaque garde national recevra quinze sous par jour. Le tambour aura une solde & demie, le fourrier deux soldes, le sous-lieutenant trois , le lieutenant quatre , le capitaine cinq, le lieutenant-colonel six, le colonel sept.

Art. 10. Les gardes nationaux, à l'instant oii leurs services ne seront plus nécessaires, ne recevront plus de solde & rentreront sans distinction dans leurs anciennes comp^nies.

« Art. I X . Il sera fait incessamment un règlement pour ces troupes. »

190 Histoire à* un paysan»

Je vous ai copié ce décret parce que c'est le premier modèle des levées en masse; c'est de ce décret que sont sortis tous les grands généraux de la république; tous ceux qui, pendant des années, ont battu les généraux de Frédéric, de François, de Paul, de Guillaume, d'Alexandre, non pas dix fois, non pas vingt fois, mais un nombre de fois extraordinaire; & pourtant c'étaient des fils de paysans ! Les autres étaient de la race noble, « les descendants de nos fiers conquérants, » & nos républicains étaient de l'humble postérité des vaincus. Comme tout change en ce monde!

Ce décret montre aussi quelle confiance l'Assemblée nationale avait dans notre roi, puisque ce n'est pas contre les ennemis qu'elle faisait lever la nation; c'est contre Louis XVI, qui courait se mettre avec euxl II se croyait bien sûr alors de nous ravoir bientôt dans ses filets ; mais, grâce à Dieu, les choses devaient tourner autrement qu'il ne pensait, & c'est ici qu'on voit bien que l'Être suprême était avec le peuple & les prêtres constitutionnels, & non avec la cour & les évêques; c'est ici qu'il faut admirer la Providence, puisque, malgré toutes les ruses, toutes les précautions, malgré la trahison de Bouille & de tant d'autres malheureux qui passèrent à l'ennemi quand leur coup fut manqué,

le £ls d'un maître de poste, le patriote Drouet, suffit pour renverser ces projets abominables, ft forcer le roi de retourner à Paris. Il fut arrêté par le conseil municipal de Varennes, un petit village à neuf lieues de la frontière; & les hussards que Bouille avait envoyés à sa rencontre pour escorter sa voiture, furent empêchés par une simple charrette de meubles, que Drouet & ses amis venaient de renverser sur un petit pont.

Oui, la volonté de Dieu se montre dans ces choses, que j*ai lues avec attendrissement dans les gazettes de ce temps-là. Midtre Jean m'avait fait monter sur une table^ dans la grande salle, tellement pleine de monde qu'on ne pouvait plus respirer : les fenêtres étaient ouvertes, l'allée & la rue en face jusqu'à la forge étaient remplies de têtes penchées les unes sur les autres; & je lisais ces nouvelles, au milieu des trépignements, des étonnements & des cris de : Vive la nation I qui se prolongeaient dans tout le vil*lage.

Mais ce qui surtout excitait l'indignation, c'était la lettre que le général Bouille avait eu l'insolence d'écrire à l'Assemblée nationale, au moment où le roi venait de rentrer à Paris sans aucun mal, & dans laquelle ce malheureux essayait de nous faire peur, en nous menaçant

19a Histoire Sun paysan.

de rinvasion. Écoutez! Je ne veux pas la copiei tout entière, mais seulement les endroits où la trahison se montre dans tout son jour :

a, Luxembourg, a6 juin 1791. — Le roi vient de faire un effort pour briser ses fers ; une desti* née aveugle, à laquelle les empires sont soumis, en a décidé autrement. »

Voilà comme il commence ! Qu'est-ce que cela veut dire : a Une destinée aveugle, à laquelle les empires sont soumis) » Cela signifie qu'il n'y a pas de Dieu; cela montre que ces nobles n'étaient que des païens, & qu'ils nous traitaient, nous chrétiens, comme des esclaves, parce qu'ils ne croyaient pas aux paroles du Sauveur : « Vous êtes frères, vous êtes égaux I... Aimez-vous les uns les autres I »

Mais je ne veux pas m'arrêter sur cela; j'arrive à ses menaces. Après avoir dit que le roi n'était parti que d'après ses conseils, pour aller à Montmédy^ au milieu de ses fidèles Allemands, déclarer l'Assemblée nationale dissoute & en faire nommer une autre dans son goût, pour rétablir les priviéges de la noblesse, il finit de cette manière :

a Croyez-moi, tous les princes de l'univers reconnaissent qu'ils sont menacés par le monstre que vous avez enfanté, & bientôt ils fondront sur notre malheureuse patrie. Je connais nos fotx:es,

Histoire à^un paysan. 193

toute espèce d'espoir est chimérique, & bientôt votre châtiment servira d'exemple mémorable à la postérité; c'est ainsi que doit vous parler un homme auquel vous avez d'abord inspiré la pitié. Vous réponde:^ des jours du roi & de la reine à tous les rois de Vunivers; si on leur 6te un che-veu de la tête^ il ne restera pas pierre sur pierre à Paris. Je connais les chemins; je guiderai les armées étrangères... Cette lettre n'est que l'avant- coureur du manifeste des souverains de l'Europe; ils vous avertiront d'une manière plus prononcée, de la guerre que vous avez à craindre. Adieu, messieurs. »

C'était clair, cela; nous répondions des jours du roi & de la reine aux rois de l'univers, & lui, Bouille, connaissait nos forces, il devait conduire l'ennemi chez nous, dans sa patrie, & détruire Paris de fond en comble I

Quand je lus cette lettre à mon père, le soir, il joignit les mains au-dessus de sa tète, en s'écriant :

a O mon Dieu, mon Dieu!... Est-ce possible qu'il existe de pareils malheureux dans le monde > Si Nicolas, qui connaît aussi les chemins du pays, était capable de conduire les ennemis aux Baraques, j'en mourrais de chagrin. 11

Et je lui répondis :

« Oui, mon père, oui... mais vous n'êtes pas

un noble, vousl... vous n'êtes pas un descendant des conquérants... vous n'êtes pas un général nommé par le roi; vous n'avez pas reçu de grosses pensions, des honneurs & du pouvoir I... Vous êtes un pauvre paysan... vous avez toujours sou^ fert. La patrie ne vous a rien donné, pas un liard... Vous ne lui devez que la lumière du jour, & cela suffit pour vous Êiire Taimer ; l'idée seule de la trahir vous fait frémir! Mais, pour ces nobles-là, il n'existe pas de patrie sans pen— sions & sans honneurs; la vraie patrie pour eux, c'est où Ton a des serA qui travaillent & des rois qui vous comblent de richesses. S'ils étaient for— ces comme nous de piocher la terre, de forger, de travailler du matin au soir, pour entretenir leur roi dans l'opulence, ils ne seraient bientôt plus royalistes. »

Et ce que je disais à mon père, on le vit aussitôt que Louis XVI fut rentré dans les Tuileries; il n'était plus le maître; il ne pouvait plus combler ces gens de grâces : des quantités d'officiers désertèrent. On apprit que tous ceux du régiment de Colonel -Général, en garnison à Dunkerque, avaient passé dans une nuit aux Autrichiens; que ceux de Lille avaient essayé de livrer la place aux ennemis, & qu'ils auraient réussi, sans le patriotisme des soldats & des habitants. C'était une véritable désolation; on crai-

Histoire à^un paysan, 195

gnaît de s'éveiller chaque matin avec Condé, Léopold, Guillaume & cent mille gueux à sa porte. Toute la France trouvait Louis XVI indigne de régner; tous disaient qu'il avait trahi son serment & conspiré contre la patrie; qu'il était notre plus dangereux ennemi, puisque les forces qu'il recevait de nous pour nous défendre devaient lui servir à nous livrer. On ne pouvait pas vivre avec cette plaie horrible, tous les hommes de bon sens le voyaient.

Les journaux de Paris nous avertissaient que les patriotes là-bas pensaient comme nous. Mais qui mettre à la place? Les uns soutenaient qu'il fallait le destituer & nommer le dauphin au trône, avec un régent, d'après la constitution; les autres, qu'il fallait charger quelqu'un de l'exécution des lois; d'autres voulaient la république. Mais au club des Jacobins, Robespierre s'indignait contre cette idée de république, il disait que le nom ne faisait rien à la chose; qu'on pouvait être heureux & libre avec un monarque, esclave & malheureux avec certaines républiques. Danton voulait seulement la destitution de Louis XVI, assisté d'un conseil d'interdiction, comme les imbéciles. Pétion pensait comme Robespierre; mais Brissot, Condorcet & le duc d'Orléans penchaient pour la république. Je crois pourtant que si, dans ce temps, quelqu'un avait eu le moyen

de faire nommer le duc d'Orléans à la place da roi, malgré ses idées de république il se serait sacrifié pour la patrie. Seulement il aurait fallu lui montrer qu'il serait le plus fort, car un homme aussi prudent voyait bien le danger de remplir cette place avec des Marat, des Camille Desmoulins & des Fréron sur le dos. Personne n'y pensa; l'expérience des révolutions manquait encore aux gens, & l'on croyait que c'était grand'chose de faire des rois, des républiques ou des empires; depuis on a vu que le plus difficile est de les conserver.

Ces disputes durèrent environ trois semaines^ l'Assemblée nationale ne décidait rien. Un grand nombre de ses membres, les évêques & les nobles, qu'on appelait le côté droit, avaient protesta contre les outrages faits au monarque & à soa auguste famille, en déclarant qu'ils continueraient d'assister aux séances de l'Assemblée, mais sans prendre aucune part à ses délibérations, ni reconnaître la légalité de ses décrets. Les autres membres, à ce qu'il paraît, eurent peur^ Bar-* nave, Lameth & Duport, qu'on appelait les « feuillants, » & qui rendaient visite à Leurs Majestés en secret, parlaient toujours sans rien proposer de clair; cela traînait... traînait. A la fin le peuple perdit patience, il envoya des pétitions pour demander la déchéance du roi; VAs^

Histoire à^wi paysan, 197

semblée nationale les mit de côté. Le peuple^ indigné, courut au champ de Mars en signer une autre plus forte, sur Tau tel de la patrie; mais le maire de Paris, M. Bailly, fit retarder en chemin ceux qui devaient la porter à l'Assemblée nationale ; de sorte qu'ils arrivèrent au moment où l'Assemblée venait de décider que le roi ne pouvait être jugé, parce que sa personne était sacrée; ce qui revenait à dire qt^ il pouvait appeler les Prussiens & les Qâutrichiens en France^ 6 nous livrer à son aise^ sans courir aucun risque^

Le peuple reconnut alors que l'Assemblée nationale presque tout entière, excepté quelques hommes comme l'abbé Grégoire, Chauve!, Robespierre, &c., était gâtée; sa fureur grandit; les clubs tonnèrent; Danton dit aux Cordeliers qu'il fallait un supplément à la révolution; & les patriotes se donnèrent rendez-vous au champ de Mars, pour dresser une nouvelle pétition, qui serait signée par des milliers de Français.

L'Assemblée nationale ne voulait pas de cela; elle comprit qu'une telle pétition lui forcerait la main : Lafayette & Baill/ reçurent Tordre d'appliquer la loi martiale, cette loi terrible qui permet de tirer sur le peuple après trois sommations de se disperser; & ils rassemblèrent tout de suite des masses de troupes.

Le lendemain, de bonne heure, le peuple, qui

Ôc

commençait à se réunir, décottvrit sous Tautel de la patrie deux espions cachés là pour dénoncer à la cour ce qui s'était passé. On leur coupa la tète, & l'on promena ces têtes au bout de deux grandes perches, dans tout Paris. Alors Lafiiyette & Baill/, vers deux heures, arrivèrent au champ de Mars; ils appliquèrent la loi martiale; les uns disent après avoir crié, les autres sans avoir crié, mai; cela revient au même. Beaucoup de malheureux sans armes, des femmes, des vieillards, des enfants furent tués; la noblesse, les évèques, la cour & les émigrés durent être contents I

C'est par Tordre de l'Assenoblée nationale qu'on venait de tirer sur le peuple pour la première fois : la guerre entre les bourgeois & le peuple, quel malheur I II ne pouvait pas en arriver de plus grand) puisque cette guerre dure encore, & que nous lui devons le gouvernement militaire & le despotisme.

Camille Desmoulins^ Danton, Fréron étaient poursuivis par ordre de Bailly & de Lafayette; ils s'échappèrent. Mais ils revinrent; & Marat aussi revint; ft les parents de ceux qu'on avait tués revinrent I ... Ah I la guerre civile, la guerre entre les hommes de la même famille, voilà ce que nous avait d'abord attiré la fuite de Louis XVI ; le reste devait venir plus tard.

HUtoire éPun paysan. 199

Cette Assemblée nationale, après avoir fait de si grandes choses, rendu des lois si justes, proclamé les droits de l'homme & du citoyen, & conservé sa grandeur au milieu des plus terribles épreuves, en arrivait là pour une idée misérable : ridée du droit divin 1 contraire au bon sens, à la justice, à toute la constitution qu'elle venait de faire.

Quand on songe à de pareilles choses, il faut reconnaître Tinfinnité de l'esprit des hommes, & surtout te danger des grosses listes civiles !! Heureusement cette assemblée gâtée, fatiguée & vendue, ne devait plus durer longtemps; la constitution était presque finie, les nouvelles élection r approchaient.

C'est au pays qu'il aurait fallu voir la joie des^ anciens justiciers, du prévôt, du lieutenant de police & des échevins destitués, lorsqu'ils apprirent le malheur du champ de Mars. La satisfaction de ces gens était comme peinte sur leurs figures; ils ne pouvaient la cacher. Le père Raphaël Manque, un respectable bourgeois de Phalsbourg^ président de notre club, prononça sur ces choses un discours désolé, disant que Marat, Fréron, Desmoulins & d'autres gazeders abominables, en dénonçant tout le monde, en représentant Lafayette, l'ami de Washington, comme un traître, & Bailly, le président des états généraux au jeu de paume, comme un imbécile, étaient cause de tout; qu'à force de vous exciter & de vous agacer, ces gens vous faisaient perdre la tête, & qu'il ne fallait qu'un instant de colère pour causer les plus grands malheurs.

Voilà comment il expliquait l'alfTaite. Mais la

Histoire £un paysan. 201

joie de nos ennemis nous montrait que c'était bien autrement grave & que cela partait de plus haut.

En même temps commençaient les assemblées primaires pour nommer les députés de la législative; la liste des citoyens actifs était affichée à la mairie ; & nous autres citoyens passifs, qui ne payions pas la valeur de trois journées de travail en contributions directes^ nous n'avions pas le droit de voter comme en 89! pourtant nous payions vingt fois plus en contributions indirectes, sur le vin, l'eau-de-vie, la bière, le tabac, &c. ; nous étions des citoyens plus actifs par notre travail & notre dépense, que les avares qui mettent toutes leurs économies en biensfonds. Pourquoi donc cette. différence? Mdtre Jean lui-même disait alors :

« Ça va mal! nos députés font des Ëiutés...

Beaucoup de patriotes, & des meilleurs, réclameront l'égalité par la suite. » ^

Les élections eurent lieu tout dé même; on nomma des gens riches, qui payaient au moins cent cinquante livres de contributions directes; l'argent faisait tout maintenant; l'instruction, le bon sens, le courage, l'honnêteté, ne venaient plus qu'en seconde ligne, & l'on pouvait même s'en passer. ^

Quelque temps après, pendant les récoltes,

2oa Histoire d'an paysan.

Chauvel nous écrivit que la constitution était finie, que le roi venait de Taccepter, & qu'ils allaient revenir à Phalsbourg, par le coche de la rue Coq-Héron. Huit ^ours après, mattre Jean & moi, nous les attendions dans la cour du Bœuf Rouge, de bon matin ; sur les huit heures, le coche tout blanc de poussière arriva; nous embrassâmes Chauvel & Marguerite, avec quels cris de joie, ;e n'ai pas besoin de vous le dire; chacun doit se le figurer. Mon Dieu, que Marguerite était devenue grande!... C'était maintenant une femme, une belle brune, les yeux vi& & Tair malin. Ah I c'était bien la fille du père Chauvel; &, quand elle sauta de la voiture, en criant: a Michel I » c'est à peine si j'osai la recevoir dans mes grosses mains de forgeron, & l'embrasser sur les deux joues, tant j'étais confondu d'admiration. Chauvel, lui, n'avait pas l'air changé du tout; on aurait dit qu'il venait de faire un tour en Alsace ou en Lorraine, pour vendre ses petits livres ; il riait & disait :

a Eh bien ! maître Jean, nous voilà de retour, tout a marché. — Je suis content de toi, Michel, tes lettres m'ont fait bien plaisir. »

Quelle joie de les revoir! quel bonheur de retourner aux Baraques, en portant le panier de Marguerite & marchant à côté d'elle ^ Et là-bas, dans la grande salle des Trois-Pigeons, de l'ai-

Histoire Sun paysan. 203

der à dâ)aller les cadeaux qu'elle nous apportait de Paris : un grand bonnet à cocarde pour dame Catherine, des aiguilles en acier avec un bel étui pour Nicole, au lieu des anciennes aiguilles en bois; &9 pour la montre de Michel, de belles breloques rouges à la dernière mode, que je conserve dans mon secrétaire comme des louis d'or. Elles sont là dans une boîte... C'est vieux, c'est devenu jaune, & ça n'a pas même dû coûter cher en son temps; Marguerite avait bien trop d'esprit pour me rapporter une chose de valeur; elle savait que le moindre objet d'elle aurait du prix pour moi. Eh bien! toutes fanées, tout usées que sont aujourd'hui ces pauvres vieilles breloques, il fiiudrait encore un homme solide pour me les prendre; je les défendrais comme un vieux sauvage : — c'est le premier cadeau de Marguerite ! — Elle avait alors dix-huit ans, j'en avais vingt & un; nous nous aimions.... Qu'est-ce que je pourrais vous dire de plus>

Mais une chose que je dois vous raconter en détail, c'est le discours que prononça Chauvel, le lendemain soir, à notre club. Il était bien fatigué, il venait de passer six jours dans le coche; maître Jean s'écriait :

« Mais, Chauvel, vous n'y pensez pasi... vous n'en pouvez plus... Il sera toujours temps demain, après*demain* »

ao4 Histoire d'un paysan.

Malgré tout, cet honnête homme ne voulut pas attendre; il voulut rendre compte de son mandat tout de suite. Une quantité de gens vinrent des villages des environs, & voici ce que dit Chauvel; f ai conservé son discours, car je comprenais qu'il en valait la peine & que je serais content de le retrouver plus tard :

« Messieurs, la constitution que vous nous avez chargés d'établir est finie. Le roi l'accepte, il jure de l'observer. Cette constitution va donc nous gouverner tous : c'est la première loi de notre pays. J'ai fait mon possible pour la rendre bonne; j'ai soutenu vos intérêts de toutes mes forces, & maintenant je viens vous rendre compte de mes votes à l'Assemblée nationale, comme c'est mon devoir; car je n'ai jamais oublié que j'étais responsable envers vous du mandat que vous m'avez confié.

a Sans responsabilité, rien d'honnête ne peut s'accomplir. Quiconque nous charge de ses affaires a droit de nous demander des comptes. Je viens donc vous rendre les miens. Si vous êtes satisfaits, vous m'accorderez votre estime; si je vous ai trompés, vous ne me devez que votre mépris. »

Alors plusieurs se mirent à crier : a Vive notre député Chauvel; vive notre représentant! » Mais lui parut contrarié; ses lèvres se serrèrent , il

Histoire £un paysan. 205

étendit la main, comme pour dire : « Assez!... assez ... » & quand on se tut il s'écria :

« Mes amis, méfiez-vous de cet enthousiasme sans réflexion, qui vous empêcherait de faire la différence d'un honnête homme avec un coquin. Si vous applaudissez tout le monde sans réfléchir, à quoi me sert d'avoir rempli mon devoir> Vous feriez de même pour le premier intrigant venu. »

Mais, au lieu de l'écouter, les applaudissements redoublèrent, & lui, levant les épaules, dut en attendre la fin.

« Allons, fit-il, vous êtes satisfaits; vous avez approuvé ma conduite sans la connaître. Qu'estce que vous direz ensuite, si vous n'êtes pas contents? »

Il continua :

« Quand je vous quittai, le 10 avril 1789, la France était divisée en trois ordres : la noblesse, le clergé & le peuple, ou tiers état. Les deux premiers ordres avaient tous les biens, tous les bénéfices & tous les honneurs; & vous, le dernier ordre, cent fois plus nombreux que les deux autres ensemble, vous aviez toutes les charges & toutes les misères.

« Chacun de vous se souvient de ce qu'il souffrait en ce temps; des masses d'impôts qui l'accablaient, des avanies qu'il était forcé de supporn. 13

2o6 Histoire d'un paysan^

ter, & de$ horribles famines gui venaient le désoler tous les deux ou trois ans. C'était la honte & la ruine du pays; vous le savez, il est inutile d'en parler.

(t Eh bien! nous allons voir ce queTAsseniblée nationale a mis à la place; les avantages que nous avons remportés, & les quelques défeuts qu'il a fallu laisser subsister dans cette constitution, bien malgré nous.

« Je ne puis pas Vous parler en détail des deux mille cinq cents lois ou décrets que nous avons votés en vingt-huit mois, mais je puis vous en donner les points principaux. Et d'abord les ordres sont abolis; c'est le premier article de la constitution : « Art- I®^ Les hommes naissent « & demeurent libres & égaux en droits. L*As- « semblée nationale, voulant établir la constitu- <c tion française sur les droits de l'homme, abolit « irrévocablement les institutions qui blessent « régalité des droits. U n'y a plus ni noblesse, ni « distinctions héréditaires, ni distinctions d'or- (( dres, ni régime féodal, ni justices patrimo- { niales, ni aucun titre, ni aucun des ordres de 'i chevalerie, corporations ou décorations, pour ( lesquels on exigeait des titres de noblesse, ni (( aucune supériorité que celles des fonctionnaires « publics dans l'exercice de leurs fonctions. Il « n'y a plus ni vénalité ni hérédité d'aucun office

Histoire êHun paysan. 207

u public. Il n*y a plus ni jurandes ni corpora- (( lions de professions, arts & métiers.

La loi ne reconnaît plus de vœux religieux, « ni aucun autre engagement qui serait contraire (c au droit naturel. Elle déclare que tous les « citoyens sont admissibles aux places & emplois « publics, sans autre distinction que celle des « vertus & des talents ; que toutes les contribua « tions seront réparties entre tous les citoyens « également, en proportion de leurs facultés; (( que les mêmes délits seront punis des mêmes « peines, sans aucune distinction de personnes. »

« Tout cela, je Tai voté, car à mes yeux l'égalité & la justice sont une âeule & même chose. C'est le premier point; & vous voyez que sous ce rapport vous n'avez plus rien à désirer.

« Le deuxième point, c'est la liberté. Tous les droits se tiennent; ils s'appuient les uns sur les autres : si les citoyens n'avaient pas la liberté de parler, d'écrire, d'imprimer & de répandre leurs idées, à quoi leur servirait d'avoir des droits, puisqu'ils ne pourraient se plaindre, réclamer & forcer par la justice de leurs réclamations, entendues de la nation entière , les violateurs de leurs droits, de les respecter & même de réparer le tort commis à leur égard > Toutes les lois seraient des lettres mortes; le plus fort aurait toujours raison ; en vous mettant la main sur la

ao8 Histoire d'un paysan*

bouche , il pourrait vous voler & vous égorger impunément dans un coin. Aussi la constitution garantit-elle à chacun, comme droits naturels & civils, la liberté de parler, d'écrire, d'imprimer ses pensées & de les répandre par tous les moyens.

« Après cela viennent les autres libertés : celle d'aller, de venir, de rester, de partir, sans pouvoir être arrêté, accusé ni détenu, que dans les cas déterminés par la loi & selon les formes qu'elle prescrit; celle d'exercer le culte religieux qui nous convient ; la liberté d'adresser aux autorités constituées des pétitions signées individuellement ; la liberté de se réunir pour discuter les aâaires de la nation; enfin, la liberté de Êiire tout ce qui ne peut pas nuire au droit d'autrui ni à la sécurité publique.

a J'ai voté tout cela sans aucune exception, car si l'égalité est la justice même, la liberté est la garantie de la justice ; l'une n'existe pas sans l'autre.

« Le troisième point, c'est la fraternité. La constitution déclare qu'il sera créé & organisé un établissement général de secours public, pour le soulagement des pauvres infirmes & des pauvres valides manquant de travail. Ce n'est plus à l'aumône qu'elle s'en rapporte; la men-dicité dégrade l'homme, elle lui fait perdre le

sentiment de sa dignité, elle l'abaisse, en le forçant de se courber devant son semblable : cela dégénère en bassesse ! La constitution ne veut plus de cela , c'est nuisible à la grandeur de la nation. Elle déclare donc que la bienfaisance n'est plus seulement une vertu individuelle, mais un devoir social.

« Mais, au point de vue de la charité, ou, pour mieux dire, de la solidarité des hommes réunis en société, il est un bienfait plus grand que tous les autres : l'instruction publique ; car, a dit le Christ , notre modèle à tous « l'homme « ne vit pas seulement de pain, il vit d'esprit! » La constitution, comprenant cette belle parole, déclare qu'il sera créé & organisé une instruction publique commune à tous les citoyens ; gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables à tous, telles que la lecture, l'écriture & les éléments de calcul, & dont les établissements seront distribués dans un rapport combiné avec la division du royaume.

« Ainsi, messieurs, vous voyez que cette première partie de la constitution se résume en trois mots : Égalité, liberté, fraternité. C'est là le droit des personnes. Il restait à compléter les droits de notre pays pour les choses. Vous n'avez pas oublié qu'avant 89 , de même qu'il existait des ordres de gens, il existait aussi des ordres de

Azo Histoire d'un paysan.

biens, des propriétés de toutes sortes : apanages, pairies, grands fiefe, fiefs simples, arrière-fiefs ou bénéfices communaux, censives, &c. Plus on était pauvre & misérable, plus wtre morceau de terre était surchargé d'impôts ; plus vous étiez puissant, moins vos terres en étaient grevées. La constitution abolit toutes ces distinctions; les impôts seront répartis également, & toutes les propriétés seront inviolables au même titre.

« De plus , la constitution attribue les biens ci-devant destinés à des services publics, tels que les glacis des places fortes, les rues, les promenades publiques & les monuments, à la nation & non plus au roi. Elle met à la disposition de la nation , pour les vendre & payer ses dettes, ceux qui étaient afièctés aux dépenses du culte commun, savoir : les prieurés, les abbayes, couvents & biens de toute sorte qui en dépendent. Donc, maintenant tout est en ordre; & l'un de nos derniers décrets porte qu'il sera formé un code civil de lois, pour régler les rapports des personnes & des biens dans tout le royaume. Ce code civil complétera notre œuvre, en effaçant les dernières traces du droit romain & du droit coutumier, qui varient encore d'une province à l'autre, & jettent la confusion au milieu de nous.

« Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de notre

Histoire ^un paysan.

droit public, de la nouvelle division du royaume, de la tenue des assemblées primaires & électorales, de la réunion des représentants en assemblée législative; de la royauté, de la régence & des ministres ; des relations du Corps législatif avec le roi, de l'exercice du pouvoir exécutif; des relations extérieures de la France : toutes ces parties sont réglées en détail par la constitution. Mais ce qui nous regarde particulièrement, nous autres, ce qui nous intéresse, non pas une fois tous les deux ans, mais toutes les heures de notre vie, c'est l'argent! Aussi, pendant toute la durée de l'Assemblée nationale, je me suis toujours inquiété de votre argent & du mien, pour savoir ce qu'il deviendrait, qui le demanderait, qui le toucherait, qui l'aurait dans sa caisse, & comment on le dépenserait. J'étais de toutes les commissions pour examiner ce chapitre, & je savais aussi que cela vous ferait plaisir, parce qu'on n'aime pas travailler, pour des fainéants; on n'aime pas que des piqùe-assiettes mangent ce que vous avez gagné; cela vous révolte & vous dégoûte. »

Alors, malgré les recommandations de Chauvel, toute la vieille halle éclata d'applaudissements, & lui-même ne put s'empêcher de sourire, car il avait touché la vraie corde, la corde sensible des paysans.

lia Histoire êHun paysan.

Maître Jean riait comme un bienheureux, & disait :

Ah! qu'il a raison, & qu'il nous connaît bien tous! »

Enfin, le tumulte s'étant apaisé, Chauvel continua :

« Autrefois, le pays entier était sous la mouvance du roi, notre seigneur & maître suprême , chef irresponsable de l'État; nos terres & nos personnes étaient à lui ; ce qu'il voulait d'argent, les assemblées provinciales le votaient, quelquefois en faisant la grimace, mais elles le votaient; les intendants & les collecteurs Élisaient la répartition; les conseils de paroisse, avec le sieur syndic, estimaient la part de chaque héritage roturier; le pauvre peuple payait, Sl Sa Majesté n'avait pas de comptes à nous rendre. Eh bien, la constitution établit aujourd'hui que les contributions publiques seront délibérées & fixées chaque année par le Corps législatif, & qu'elles ne pourront subsister au delà du dernier jour de la session suivante. Vous voyez donc que c'est vous-mêmes qui fixerez à l'avenir les contributions que vous voudrez bien payer, puisque vous nommez les gens chargés de les consentir pour vous. Si vous envoyez des paysans, soyez sûrs qu'ils ne consentiront pas facilement à s'imposer eux-mêmes, avec vous, au profit des cour-

Histoire à^un paysan* ai 3

tisans; si vous en envoyez d'autres, ça vous regarde. Il existe d'honnêtes gens dans tous les états, mais il faut bien les conn^dtre avant de les envoyer.

« Le Corps législatif devant être renouvelé tous les deux ans, les impôts ne peuvent subsister après ce terme, &, s'ils n'ont pas été votés de nouveau, personne n'a le droit de vous demander un liard. — Voilà ce qui fait la force de notre constitution ; du moment que le Corps législatif refuse les impôts, tout s'arrête, il faut que le roi cède.

« En outre, pour que vous autres, contribuables^ vous puissiez bien voir si vos députés sont fidèles, s'ils ne se montrent pas trop coulants à donner votre argent, les comptes détaillés de la dépense devront être rendus publics, par la voie de l'impression, au commencement de chaque législature. Il en sera de même des états de recettes des diverses contributions & de tous les revenus publics. Ainsi, tout citoyen qui voudra s'inquiéter de ses propres affaires n'aura qu'à lire la gazette une fois par an; il verra si son député défend bien les intérêts des contribuables, s'il vote les yeux fermés, ou s'il ne se soucie pas assez de ce chapitre... Alors, à moins d'être un imbécile, le citoyen saura ce qu'il doit faire.

Je crois qu'il était impossible d'organiser un

a 14 Wstoiri JPun paysan.

meilleur contrôle. Reste à savoir si vous devei être contents des dépenses, car la constitution porte que, sous aucun prétexte, les fonds nécessaires à Tacquittement de la dette nationale & au payement de la liste civile ne pourront être refusés ou suspendus. Pour la dette nationale , rien de plus juste, & j'ai voté oui; une grande nation comme la France ne peut se laisser mettre en faillite , & ceux qui lui prêtent doivent savoir qu'il n'existe pas de meilleur placement dans le liionde; chacun de nous en répond jusqu'à son dernier liard, & nous serions indignés si nos représentants voulaient feire banqueroute pour nous, c'est clairt

« Mais, quant à la liste civile, pourquoi doitelle passer avant tous les services de l'État? Estce que nos juges, nos magistrats, nos administrations, nos soldats, ne doivent pas être aussi sûrs de leur payement que le roi> Pourquoi le roi doit-il recevoir ses appointements avant ceux qui font Texistence de la nation? Je n'en vois pas la raison. J'ai voté contre, & je regarde cela comme un défaut de notre constitution; mais ne nous arrêtons pas là-dessus , c'est un petit défaut. Et d'ailleurs la constitution réserve à l'Assemblée législative le droit de fixer, à la fin de chaque règne, le montant de la liste civile pour le règne suivant. C'est un grand remède, & nous

ne devons pas douter que nos représentants n'en fassent usage, lorsque par la suite les vieilles habitudes d'entretenir une foule de laquais, de valets & de courtisanSi sera passée de mode à la cour, & que l'on comprendra combien il t^t triste d'appauvrir celui qui travaille, pour entretenir l'orgueil & la fainéantise de gens qui ne sont bons à rien, qu'à déshonorer l'espèce humaine.

a Oui, cela viendra avec le progrès du bon sens & de la justice; mais, en attendant, je crois qu'après avoir traversé tant de misères, le peuple aurait tort de se plaindre. Nos conquêtes sont immenses ; nous avons enfin ce que nos malheureux pères ont demandé les mains au ciel pen-* dant des siècles : nous avons des droits solidement établis & des armes pour les défendre ; ar lieu d'être de pauvres animaux courbés sur U terre, nous sommes devenus des hommes.

« Et maintenant que nous avons pris le dessus, malgré les cris, malgré les injures & les calomnies de la race qui vivait à nos dépens, malgré ^es ruses pour nous opposer les uns aux autres; maintenant que ces honnêtes gens partent par milliers & qu'ils vont soulever le ciel & la terre contre nous, en Allemagne, en Angleterre, en Russie; pendant que les autres, restés en France, abusent de la protection des lois &

ai 6 Histoire d'un paysan,

d'une religion de charité & de fraternité, pour soulever les populations ignorantes du midi & de l'ouest contre la constitution; maintenant que ces bons Français préparent à la fois la guerre civile & l'invasion, pour rattraper leurs privilèges coûte que coûte ! mes amis, je vous en conjure, tenons ferme ensemble; mettons de côté nos di~ visions; qu'il ne soit jamais question entre nous de citoyens actifis & de citoyens passifs ; c'est la seule loi tout à fait mauvaise que nos ennemis aient fait passer à l'Assemblée nationale, le seul grand défaut de notre constitution; mais elle disparaîtra : les bourgeois comprendront bientôt que , seuls , ils seraient écrasés par le clergé & l'aristocratie; & que pour recueillir & surtout pour conserveries fruits de la victoire commune, il faut absolument qu'ils s'allient avec le peuple, & qu'ils effacent de leurs propres mains ces diîtinctions injustes de citoyens actifs & de citoyen* passifs.

« Un dernier mot,

« Nous avons gagné , tâchons de conserver notre gain ; & pour cela, messieurs, que chacun se mette bien dans la tête qu'il est souverain, entendez-vous, souverain ! que tous les fonctionnaires, depuis le premier jusqu'au dernier, depuis le roi jusqu'au garde champêtre, sont établis, non pour leurs intérêts particuliers ou pour

l'intérêt d'une dynastie, mais pour le nôtre, à nous, qui les avons nommés & qui travaillons pour les payer. Celui que je paye est mon ser^ viteur. Voilà ce qu'il faut bien comprendre, voilà ce qu'il faut mettre dans l'esprit de nos enfants, voilà ce qui fera la force & la grandeur de notre pays. Et puis, disons aussi que chacun soit pour tous & que tous soient pour chacun. Ne laissons jamais violer les droits d'un de nos concitoyens ; s'il crie, s'il réclame, courons à sa défense comme on court au feu; & si quelque fonctionnaire aristocrate veut violer notre droit à nous, protestons , réclamons , appelons nos concitoyens à notre secours.

a Je vous le déclare franchement, celui qui laisse violer la loi dans sa personne est un lâche; il mérite d'être foulé aux pieds & rattaché à la glèbe; & celui qui ne vient pas au secours d'un citoyen qu'on opprime est un traître à la nation. Nous avons assez souffert de l'injustice & du bon plaisir pendant des siècles; il est temps d'établir entre nous une grande assurance, de prendre la constitution pour base, & de regarder quiconque la viole, comme notre plus dangereux ennemi.

De cette façon nous serons heureux; & quand toute l'Europe marcherait pour nous détruire, nous pourrons la regarder en face avec calme : un grand peuple qui défend ses droits fondés sur r n

ai8 Histoire d'nn paysan*

U justice & le bon sens est invincible, il peut défier l'univers. »

Après ce discours de Chauvèl, dont tous les anciens de notre pays ont gardé le souvenir, on peut se figurer l'enthousiasme des patriotes. Le président Raphaël lui fit des remerciments publics; on le regut par acclamation membre du club; ft puis nous reparûmes pour les Baraques, vers dix heuires, au moment où l'on sonnait le cQUVfO-feu aux deux caj&ernes*

E&stûire Sun paysan. aiy

C'est dans ce mois d'octobre 1791, au commencement de r Assemblée législative, qneChauyel montra quel homme de commerce il était.

En moins de trois semaines il avait vendn sa maison des Baraques au grand Létumier, qui mariait sa fille Christine avec un garçon de Mittelbronn. Il avait loué le rez^e-chaussée du Meux Baruch Aron, en face de la halle, à Phals-bourg; il avait arrangé des rayons à l'intérieur pour ses gazettes, ses livres & ses brochures; il recevait de gros ballots, que Marguerite défaisait & rangeait en bon ordre dans leur boutique ; ses deux colporteurs, Toubac ft Marc Divès, couraient l'Alsace & la Lorraine, la balle au dos; enfin tout allait en diligence, jamais on n'avait vu de commerce pareil au pays.

C'est même par Chauvel qu'arriva la mode des petits fichus tricolores où se trouvaient imprimés les droits de l'homme ft du citoyen; toutes

aao Histoire $un paysan*

les femmes patriotes en portèrent. Alors les autres en eurent avec des versets de l'Apocalypse & cette inscription sur la bordure : « Que si les acheteurs n'étaient pas contents, on leur rendrait leur argent, quand la nation rembourserait ses assignats. »

Chauvel vendait de tout : autant de petits livres des capucins, que de catéchismes politiques; autant de gazettes d'émigrés, que de numéros de Vo^mi du peuple^ de lettres bougrement patriotiques du père Duchène; & maître Jean s'étant permis un jour de lui dire qu'il avait tort, il lui répondit avec malice :

« Laissez faire, maitre Jean, nos princes, nos seigneurs & nos évèques, nos petits abbés & nos dévotes, nous rendent un fameux service d'imprimer leurs idées; ils éclairent le peuple; ils font notre ouvrage mieux que nous-mêmes.»

Mais en même temps, pour donner aux patriotes le moyen de connaître à bon marché les dernières nouvelles, il établit à côté de sa boutique , sur la rue du Cœur-Rouge , une sorte de maison d'école, avec une grande table & des bancs : la table était couverte de gazettes arrivées le matin, & chacun entrait là, s'asseyait & lisait à son aise, pour un sou, tant qu'il voulait.

Quelle belle invention! Depuis longtemps elle

Histoire d'un paysan.. d2i

existait à Paris, mais il fallait un homme de bon sens comme Chauvel, pour en faire profiter notre petite ville & ses environs.

Tout cela ne Tempêcliait pas de mener rondement notre club, car il avait été nommé président à la place de Raphaël Manque, & trois fois par semaine, après sept heures , la halle se remplissait de monde.

Chauvel arrivait; il montait à Tétai, s'asseyait dans le fauteuil, posait sa tabatière & son mouchoir à droite, après avoir pris une bonne prise, & s'écriait :

« Messieurs! la séance est ouverte. »

Aussitôt il déployait le Moniteur & se mettait à lire les discussions de l'Assemblée législative, & quelquefois aussi celles des Jacobins, dans le Journal des Débats. Il expliquait ce qu'un grand nombre n'aurait pas pu comprendre, & puis, les nouvelles finies, il disait :

« Voilà, messieurs, où nous en sommes ! Quelqu'un veut-il parler? »

Tantôt l'un, tantôt l'autre avait quelque chose à dire. On écoutait... on répondait. Non-seulement les ouvriers , les bourgeois & les officiers municipaux de la ville venaient là, mais encore le colonel Bazelaire, envoyé par l'Assemblée nationale pour remplacer le sergent Ravette, qui ne connaissait pas assez les grandes manœuvres.

aaa Histoin éPan paysan.

Chacun disait son mot, â:, sur le coup dé dix heures, pendant que le couvre-feu sonnait encore à la mairie, Chauvel se levait en s'écriant d'un air de bonne humeur :

« Les affaires publiques sont eitpédiées; à lundi, mercredi ou samedi prochain ! »

Si je vous raconte ces choses, c'est parce qu'il faut que vous les sachiez ; mais vous pensez bien qu'alors d'autres idées me passaient par la tète. C'est le temps où j'allais faire ma cour à Marguerite tous les dimanches, avec mon chapeau à cornes, mes bottes cirées au blanc d'œuf, & mes grosses breloques rouges pendues majestueusement sur l'estomac. Ah ! je n'étais plus ce bon Michel Bastian, qui se croyait propre en se fidsant la barbe une fois par mois.

Depuis l'arrivée de Marguerite, j'avais vu que cela ne pouvait plus aller; que bien d'autres la trouvaient jolie & regardaient ses grands yeux bruns & ses beaux cheveux noirs avec plaisir, & que je n'étais pas le seul non plus à penser qu'elle avait de l'esprit & du bon sens. Non! beaucoup d'autres avaient mes idées ; & ce n'étaient pas seulement des ouvriers & des paysans, c'étaient des mirliflores, de jeunes officiers d'Auvergne, des ci-devant, en perruques poudrées, qui remplissaient la boutique de leurs bonnes odeurs, achetaient des gazettes, riaient

Histoire ttun paysan» 223

& roucoulaient pour s'attirer seulement un sourire. J'avais vu cela bien vite. Aussi , comme Je me lavais, comme je me rasais I Dieu du dell il fallait me voir le dimanche matin devant mon petit miroir pendu à la lucarne, en train de me faire la barbe deux ou trois fois de suite. Mes joues en reluisaient comme une hache neuve; & je ne me trouvais pas encore assez beau^ je me passais dix fois la main autour du menton, pour voir si rien n'y manquait. Et puis, après neuf heures , quand la mère venait de partir dans la neige, pour aller entendre la messe du prêtre réfractaire à HenridorfF, le vieux père arrivait tout doucement ; il grimpait l'escalier & regardait par la soupente au niveau du plancher, en me disant tout bas :

« Michel, elle est partie I . . . Est-ce que tu veux que je te fasse la queue > »

Car c'est lui qui m'arrangeait la queue , une queue noire, grosse comme le bras, & que j'étais forcé pendant la semaine d'enfoncer sous ma chemise, parce qu'elle me battait les épaules en forgeant & me gênait pour le travail. C'est lui, l'excellent homme, qui me la tressait lentement, avec soin« Je me vois encore à cheval sur la chaise, & ce bon père, qui me peigne, tout heureux. Il était lier de mes épaules & de mes reins, & disait :

a Ah ! ce n'est pas parce que je suis ton père, mais dans tout le pays il n'y a pas d'aussi fort homme que toi ! »

Je m'attendrissais & j'aurais voulu lui parler de mon amour, mais je n'osais pas ; je respectais trop mon père. Et puis il savait bien que j'aimais Marguerite; j'en étais sûr. La mère aussi s'en doutait; elle s'apprêtait pour la bataille; &, le père & moi, sans nous rien dire, nous nous apprêtions de notre côté. Cela devait être terrible, mais nous pensions l'emporter tout de même.

Enfin, dans ce petit grenier, sous le chaume, nous rêvions à de beaux jours. Lorsque j'étais bien rasé, bien habillé, & que le bon père m'avait encore donné un coup de brosse, il disait :

« C'est bon ! ... va maintenant, tu peux partir ! . . . Amuse-toi bien, mon enfant... »

Il ne s'était pas beaucoup amusé, lui , dans sa longue vie de travail, il n'avait pas eu beaucoup de bons moments ; & maintenant encore que la mère abandonnait la baraque, pour courir au loin j entendre la messe d'un prêtre qui violait les lois de son pays, le pauvre homme était forcé de peler les pommes de terre & de préparer luimême le dîner. Voilà ce que c'est d'être trop bon!...

Alors je l'embrassais, & je partais le cœur content; il me regardait en souriant de sa

porte, & toutes les vieilles restées aux Baraques se penchaient dans leurs lucarnes pleines de givre, pour me voir passer. J'entrais à Tauberge des Trois-Pigeons, où je dînais au galop, & je me sauvais ensuite à travers le petit jardin der^ rière, dans la crainte d'être retenu, car souvent, dans cette saison des premières gelées, des voituriers de passage avaient leurs chevaux à ferrer, & naturellement il aurait fallu ôter son bel habit & retrousser ses manches.

Au bout d'un quart d'heure j'arrive en vUle, au coin de l'apothicaire Tribolin , mort depuis soixante ans; il me fait un signe de tête, pour me souhaiter le bonjour, mais je ne le regarde pas... Je vois plus loin la boutique de Chauvel, avec sa porte ronde, le petit toit en planches au-dessus, .& les paquets de brochures en étalage sur les supports des fenêtres. Des gens entrent & sortent avec leur journal : des patriotes, des traineurs de sabre, des ci-devant; & puis je suis sur la porte ; Marguerite, en petit bonnet blanc, vive, alerte, est là, derrière le comptoir ; elle parle , elle donne à chacun ce qu'il demande.

a Voici, monsieur, les Révolutions de Paris, c'est six liards. — Monsieur demande le Journal de la cour & de la ville ? les derniers numéros sont partis. •

âa6 Histoire tPttn paysan*

. Elle est dani le fba de k Ventô ; mais aussitôt qu'elle me voit, sa figure changé, & d'un air tout joyeux elle tue crie :

« Entre à la bibliothèque , Michel , moù père est là ; je vais venir. »

Je lui serre la main en passant; elle rit^ ft me dit :

a Va I va I je n'ai pas le temps de causer. »

Et j'entre dans la bibliothèque, où le père Chauvel, assis à son bureau, écrit dans son registre ; il se retourne :

ti Âh! ahl C'est tdî, Michel I Bon... assiedstoi... Laisse-moi finir ces cfuatfÊ lignes. »

Tout en écrivant, il me demande des nouvelles de malti^ Jean, de dame Catherine, de la forge & de tout en détail. Ses quatre lignes continuent. A la fin, je me lève en disant :

ic II faut que j'aille voir les nouvelles.

^ Oui, va,.. va..i, je suis en train de r^ler un compte. »

Alors je passe à gauche, dans la grande salle, où les patriotes lisaient les gaeettes arrivées le matin. Le grand Thévenot, membre du conseil général de la commune; le gros Didier Hortxou, chapelier de la place d'Armes, auquel Broussousse a succédé plus tard; le jeune médecin Steinbrentier, que nous avons eu pendant vingt ans pour maire; lecabaretier Rottenbourg, le petit

^ Histoire d'un paytûtu %vj

tapissier Laâxenez^ Tapothicaire en chef de l'hôpital militaire Dapréaux, sont là penchés d'un air grave. 0uelques*-uns écrivent leurs lettres, & moi je fids semblant de lire, en regardant par la porte vitrée Marguerite, qui va & vient dans la boutique, & qui regarde aussi dans les petites vitres en souriant. Quelquefois elle entre comme un éclair & me donne un journal en me disant à l'oreille :

« lis ça, Michel, ça te fera plaisir. »

Je passais là des heures entières, mais quant à vous dire ce que je lisais, j'en serais bien embarrassé. Je prenais du bonheur pour toute la se-» maine en regardant Marguerite, & je n'aurais pas changé cette vie contre cent mille autres.

Le père Chauvel, me voyant si bien rasé, la queue si bien fisdte, & les habits tirés, comme on dit, à quatre épingles, se mettait à rire avec malice en m'appelant muscadin. J'en devenais tout rouge. Souvent aussi il me tendait sa grosse tabatière en s'éoriant :

« Allons, une prise, citoyen Michel I o Mais d'aller me barbouiller le nez sans raison, qu'estMse que Marguerite en aurait pensé) Je disais au père Chauvel que le tabac me faisait mal à la tête, & lui riait, en me traitant d'aris* tocrate qui ne veut pas salir son jabot. C'était un moqueur, mais dans le tond il m'aimait bien;

9a8 Histoire d'un paysan.

il savait aussi que je ne restais pas là tous les dimanches depuis une heure jusqu'à six & sept heures du soir, à faire semblant de lire & de politiquer pour lui seul. Il avait l'œil trop malin pour ne p^s voir les choses clairement, & s'il me laissait sourire à Marguerite, c'est qu'il me trouvait un honnête garçon; sans cela je suis sûr qu'il m'aurait mis dehors, & sans gêne. Il me voyait donc avec satisfaction, & mes idées lui convenaient aussi; seulement, chaque fois que l'occasion s'en présentait, il me recommandait toujours de lire de bons livres. Il me prêtait tous ceux que je voulais de sa bibliothèque, & il n'en avait que de sérieux.

Comme je ne pouvais plus entrer dans la maison qu'il avait vendue, c'est dans mon grenier que je lisais le soir, & la dépense d'huile que cela coûtait pour ma lampe indignait ma mère. C'était une cause de dispute à la baraque ; si je n'avais pas eu soin d'enfermer les livres dans mon coffre, chaque fois que je sortais, je suis sûr qu'elle aurait été capable de les brûler; depuis des années, les capucins avaient prêché que les livres étaient la perdition des âmes, qu'ils étaient comme l'arbre de la science du bien & du mal, où le serpent avait cueilli la pomme d'Adam, pour nous faire chasser du paradis, & d'autres sottises pareilles. Les livres qu'ils défendaient le

plus, c'étaient la Bible & les Évangiles, parce que le peuple aurait reconnu que les gueux faisaient le contraire de ce que le Sauveur avait ordonné. On peut se figurer, d'après cela, dans quelle ignorance profonde le monde vivait avant 8p. Au club, Chauvel ne cessait pas d'engager les gens à s'instruire; il avait bien raison, car si la misère est une plaie horrible, l'aveuglement de la bêtise en est une plus grande.

Encore notre pays d'Alsace & de Lorraine n'était-il pas le plus arriéré de France, & je me rappelle que tout le club fut indigné, lorsque Chauvel nous lut le rapport que Gensonné', commissaire civil envoyé dans les départements de la Vendée & des Deux-Sèvres, venait de faire à l'Assemblée législative, touchant les troubles religieux. Alors nous reconnûmes quç l'ignorance était plus extraordinaire là-bas que chez nous, & qu'elle pouvait même devenir très-dangereuse pour la nation.

Dans ce rapport, il était dit que les paysans poursuivaient les prêtres constitutionnels, à coups de bâton le jour & à coups de fusil la nuit; que les prêtres réfractaires continuaient leurs fonctions; qu'ils disaient la messe, confessaient & faisaient l'eau bénite dans leurs maisons; que la difficulté des chemins & la simplicité des pauvres êtres élevés dans le culte des

a^o Hiitùirt Hun paysan.

images rendaient leur conversion aux droits de rhoûime très-diffidle ft même presque impossible; d'autant plus qu'une lettre circulaire du grand vicaire Beaurëgard prescrivait aux curés de la Vendée de ne pas dire la messe dans les églises paroissiales, de crainte que leâ fidèles ne fussent gâtés par les prêtres schismatiques, mais de réunir leurs paroissiens dans des lieux écartés, sous une roche, au fond d'une grange, avec un simple autel portatif, une chîtsuble en indienne ou de quelque autre étoffe grossière, des vases d'étain, &c.; les assurant que cette pauvreté pour la célébration des saints mystères ferait plus d'impression sur le peuple que des vases d'or, & leur rappelant les persécutions de la première Église chrétienne, où Ton avait vu tant de martyrs.

Oui, nous comprimes alors combien c'était dangereux; & ce même jour, Chauvel, en finissant de lire ce rapport, nous expliqua que les prêtres réfractaires devaient avoir reçu Tordre de mettre la guerre civile en France, pendant que les émigrés, à la tête des Allemands, essayeraient de nous envahir. Il nous dit que c'était sûrement le plan de nos ennemis, ft qu'il fallait nous tenir de plus en plus ensemble, si nous voulions leur résister.

Tous les voyageurs de commerce qui rêve-

Histoire d*un paysan. 2y

liaient de l'autre côté du Rhin nous apprenaient qu'à Worms, à Mayence, à Coblentz, plus de quinze mille gentilshommes étaient prêts à guider les armées de Léopold & de Frédéric- Guillaume, lorsque le moment d'entrer en Lorraine serait venu. Il fallait donc absolument prendre des mesures : l*Assemblée nationale décréta le 9 novembre 1791 que les Français rassemblés sur la rive droite du Rhin étaient suspects de conjuration; que, s'ils restaient en état de rassemblement jusqu'au i*' janvier, ils seraient poursuivis comme coupables & punis de mort^ & que leurs revenus seraient confisqués au profit de la nation.

Le roi mit son veto sur ce décret.

Aussitôt les agitations redoublèrent en Bretagne, dans le Poitou & le Gévaudan; les moines envoyés en mission élevaient des calvaires à l'embranchement de tous les chemins; ils distribuaient aux passants des Câ^iipelets, des médailles & des indulgences; ils déclaraient nuls les mariages célébrés par les prêtres constitutionnels, & tous leurs sacrements abominables; ils excommuniaient les ofHciers municipaux qui les avaient installés à l'église, & donnaient l'ordre aux fidèles de n^avoir aucune communication avec les intrus.

On vit alors des femmes se séparer de leur

9^a Histoire d'un paysan.

mari, des enfants abandonner leur père, & la plupart des paysans de ces provinces renoncer au service de la garde nationale. C'est le temps où Jean Chouan se mit en route dans le bas Maine, comme Schinderhannes & sa bande dans nos pays; ils commencèrent petitement par piller les écuries & les granges, mais, au bout de deux ou trois ans, ils devinrent célèbres, surtout Jean Chouan, que la noblesse & le clergé reconnaissaient comme un ferme soutien du trône & de l'autel, & qui donna son nom aux armées de la Vendée.

L'Assemblée .législative, voulant arrêter ces débordements, décréta le 2p novembre que les prêtres insermentés seraient privés de leur pension; qu'ils ne pourraient plus dire la messe, même dans des maisons particulières, & que s'il s'élevait des troubles dans leur commune, à propos de religion, le département les forcerait d'aller demeurer ailleurs.

Eh bien ! le roi mfc encore le veto sur ce décret. Il approuvait donc tout ce qui pouvait nous nuire, & rejetait tout ce qui pouvait nous sauver. On a trouvé plus tard des lettres qu'il écrivait dans ce même temps au roi de Prusse, pour le supplier de se presser! on a vu qu'il s'entendait avec nos ennemis & qu'il ne s'inquiétait que de lui-même & de ses ordres privilégiés. S'il est

arrivé de grands malheurs, peut-on nous les re- , procher? Fallait -il nous laisser piller par des gens qui n'avaient fait que cela de père en fils, depuis des siècles, & qui nous appelaient la race des vaincus?

L'Assemblée législative, où Brissot, Vergniaud, Guadet, Mathieu Dumas, Bazire, Merlin (de Thionville),&c., ne pouvaient s'entendre sur rien, s'accordait au moins sur cela que Sa Majesté Louis XVI ne méritait pas notre confiance, & la reine Marie* Antoinette encore moins. La nation entière pensait comme eux. On était dans la plus grande inquiétude, & durant cet hiver de 91 à 92, qui fut. très-rude au pied de nos montagnes, les gens assis autour de leur àtre, tout pensifs, se disaient :

ce Nous ne récolterons pas nos semailles; la guerre arrivera pour sûr au printemps. Cela ne peut pas durer; il vaut encore mieux se massacrer que.de supporter une existence pareille; le plus tôt vaudra le mieux! »

Ah! le roi, la reine, les belles dames de la cour, les grands seigneurs & les évêques réfractaires, qu'on n'a pas cessé de plaindre depuis soixante & dix ans & de représenter comme des martyrs, auraient bien dû venir chez nous, dans les baraques de nos bûcherons, de nos schlitteurs, pour se trouver très-heureux d'avoir des

934 Hatoire $mi paytan*

millions à dépenser par an, tandis que tant d'honnêtes gens laborieux n'avaient pas seulement des pommes de terre en suffisance. Ils auraient dû penser qu'en cherchant à tout ravoir comme autrefois, injustement & sans raison ; en écrivant à nos ennemis; en excitant la guerre civile dans le royaume, en s'opposant aux décrets qui pouvaient rétablir Tordre, en trompant & mentant tous les jours, en calomniant les patriotes; en regardant leurs semblables comme des animaux & s'efForçant de les tenir sous leurs pieds, au nom de celui-là même qui s'était sacrifié pour les sauver! ces gens auraient dû penser qu'ils n'étaient pas des modèles de vertu, & que Dieu lui-même les punirait d'une façon terrible.

Quelquefois, lorsque les mauvaises nouvelles se répandaient, soit au marché, soit autour des caserhe^, ou dans tios villages, on sentait comme un frémissement de colère dans la foule; les patriotes se regardaient & devenaient pâles une seconde, & puis tout avait l'ait de se calmer ; c'était une goutte de plus dans ce vase de douleurs, qui se remplissait lentement & qui devait déboiser un jour.

Une chose plus agréable, ft qui me revient toujours avec plaisir, cW le mariage de Christine Létumier & de Claude Bonhomme, le fils

Sismre éPMn f^fêotu my(

du charron de Mittelbro&n, en janvier i/ps.

C'était k premier mariage constitutionnel des Baraques. Létumier^ 'qu'où appelait le riche! depuis sa bonne affaire sur les biens nationaux, avait invité plusieurs de ses parents du pays Messin. Ils ne vinrent pas tous, mais son cousin Maurice Brunet, président du dub de Gouf^ celles^ & sa cousine Suzanne Chassin, fille d'un armurier du même endroit, arrivèrent.

Cette pauvre Christine, sans rancune de ce que j'en aimais une autre, m'avait choisi pour être le Valentin de Mai^erite. Ah! la bonne créature, & que j'aurais voulu pouvoir l'aimer à cause de ça ! Lorsqu'elle vint me prendre par la main & qu'elle me dit : « Voici votre Valenline ! » mes yeux se remplirent de larmes; je la regarddais le cœur tout gros; elle me souriait d'un air un peu triste & me demanda :

« Êtes-vous content) Michel >

— Oh! oui, bien content, lui répondis~)e.

Soyez aussi heureuse, Christine; ayez tous les bonheurs de ce monde, b

Chauvel, maître Jean en uniforme de lieutenant de la garde citoyenne, Cochard, Huré^ Raphaël Manque, notre ancien président, & bien d'autres, étaient de la noce. La mairie fourmillait de patriotes ; ft quand Joseph Boileau, son écharpe autour du ventre & Tair majestueux,

336 Histoire d'an paysan,

prononça les paroles de la constitution : « La loi vous unit, » un cri de Vive la nation! fit grelotter toutes les vitres de la haute salle & s'étendit jusque sur la place d'Armes.

C'était autre chose qu'une simple inscription à la maison de cure, sur des feuilles qui se perdaient souvent, de sorte qu'on ne savait plus le jour de sa naissance ou de son mariage. J'en ai connu plusieurs qui se sont trouvés dans ce cas; &, lorsqu'il fallut mettre en ordre les vieux papiers de la cure, pour les inscrire au registre de l'état civil, notre secrétaire de la commune, Freylig, eut de l'ouvrage.

Enfin cette nouvelle cérémonie fit plaisir à tout le monde. Après cela, Jean Rat, son tricorne garni de rubans tricolores, nous reconduisit aux Baraques en jouant de la clarinette.

Une fois dehors, en plein champ, malgré le froid qu'il faisait, on riait, on courait pour se réchauffer. Marguerite, à mon bras, trottait; Christine, devant nous, paraissait toute consolée avec Claude Bonhomme, & les vieux derrière bavardaient en se dépêchant. Chauvel lui -même était gai comme un pinson; le grand Létumier, une main sur son chapeau pour l'empêcher d'être emporté par le vent, criait :

a On se rappellera qui nous étions le 3 janvier 1792, & qu'il ne faisait pas chaud ! »

Pour dire la vérité, nous pleurions tous de froid en arrivant aux Trois- Pigeons. Aussi, quel plaisir d'entrer dans la grande salle bien chauffée, où la table était déjà mise! car c'était aux Trois-Pigeons que se faisait la noce, la mère Létumier n'ayant jamais fait chez elle que son pot-au-feu les dimanches. Quelle fête! Et comme je vous peindrais ces grands plats de choux garnis de saucisses, ces magnifiques jambons, ce buffet couvert de tartes, de fruits, de bouteilles; & l'attendrissement de la mère Létumier; & le bon appétit des gens; le discours de Chauvel touchant les nouvelles cérémonies patriotiques, qui devaient remplacer bientôt les coutumes des sauvages de la Gaule ; les propos de toute sorte, les santés à la mariée, les éclats de rire& les grosses plaisanteries des anciens, que la jeunesse avait le bon sens de ne pas comprendre. Quel temps ! Et comme tout s'en va, comme tout passe !

Rien que d'y penser, Marguerite est assise à côté de moi, son petit bonnet blanc noué sous le menton rose, & la petite cocarde sur l'oreille; nous rions, nous causons; je regarde ses yeux bruns, & je lui demande :

tt Veux-tu de ceci? veux-tu de ça, Marguerite? Encore un peu de vin...? encore un morceau de tarte ? »

4|i Hitiair€ é'm paysan.

Quel bonheur de lui parkr saos gène, de la servir, de l'appeler ma Valeutine, de voir qu'elle me regarde avec complaisance & qu'elle ne fait attention qu'à moil Voilà des choses qu'on ne peut raconter.

Et puis quand, vers le soir, la naaiscm se remplit de garçons ft de filles àm Baraque, qui viennent danser, car de mon temps, sans la danse, on ne connaissait pas de bellei noces; quelle jde d'entendre la clarinette de Jean Rat commencer la valse d'Ësterhaii-Houzard, dans la grande salle derrière, sur le jardin; de prendre le hras de Marguerite & de lui dire :

« lAlloAS, ma Valentine, c'est la dariotcte de Jean Rat! »

Marguerite était toute surprise; elle me demandait :

« Où donc allons-*nous, MicheU

-^ Hél nous allons à la danse I

— Mais je ne sais pas danser, ••

^- Bah! bah! toutes les filles savent danser! »

Beaucoup d'autres dansaient déjà comme des bienheureux, ft je voulus enlever Marguerite dans le tourbillon, mon c(»ur en sautait de )<He ; mais figurez-vous mon élonnement, elle ne savait pas danser, elle ne savait pas du tout! ses petits pieds s'embarrassaient; je ne pouvais pas le croire.

Histoire d'un paysan. a}9

tt Allons, essayons encore, lui disais-je, un peu de courage! tiens, regarde^ ce n'est pas difficile! »

£t je lui montrais la marche dans un coin.

Nous essayions, elle ne pouvait pas!... Quel malheur ! j'en étais dans la désolation. On avait fini par nous efitourer, les gens riaient; Marguerite en était ennuyée, & tout à coup eUe me dit un peu fâchée :

tt Je ne peux pas... c'est fini... tu vois bien que je ne peux pas ! Dan^e, toi; moi je vais aider dame Catherine. »

Et malgré mon chagrin, elle partit. Plus d'une jolie fiUe regardait Michel, comme pour lui dire :

tt Nous savons danser, nous, Michel, arrive ! »

Mais d'aller en prendre une autre, j'aurais mieux aimé me casser le cou. Je sortis donc aussi dans la petite allée. Marguerite entrait alors dans la cuisine, oh toutes les femmes, la mère Létumier , Nicole, dame Catherine, la cousine Suzanne Chassin étaient en train de s'indigner, criant :

(( C'est une abomination ! . . . Chanter des chaa«=^ sons pareilles... des chansons contre la reine.. •! Les hommes n'ont pas de bon sens... les meilleurs ne valent rien!... »

Ainsi de suite. Et dans U grande salle à côté, j'entendais en même temps les patriotes qui riaient comme de véritables fous, qui trépignaient &

a4o Histoire d'un paysan.

qui chantaient une chanson sur Madame Veto.

C'était le cousin Maurice qui chantait, les autries faisaient le refrain.

Naturellement, j'allai voir; comme j'ouvrais la porte, je vis un spectacle extraordinaire : Le cousin Maurice, avec son habit bleu de ciel à larges rebords, ses deux montres à breloques sur sa culotte jaune, sa chemise à jabot, sa grosse cravate tricolore & son grand chapeau en forme de faucille en travers de la tête , dansait une danse du diable, le pied en l'air, le genou près du menton; il se balançait, il sautait, & faisait des mines, des grimaces de corps qu'on ne peut pas se figurer ; en même temps il chantait la chanson de Madame Veto, une chanson pleine d'horreurs contre la reine ; & tous les patriotes autour de la table, le nez rouge, les yeux ronds de plaisir, riaient quelquefois tellement, qu'ils en tombaient en arrière sur le dos de leur chaise, les bras pendants, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles; les murs en tremblaient! & le cousin Maurice allait toujours son train, baissant la tête, jetant ses jambes en l'air & chantant :

Madame Veto a fait ceci!

Madame Veto a fait cela !

Cette chanson commençait depuis l'affaire du cardinal; elle avait des couplets par douzaines,

tous pires les uns que les autres; moi-même j'en étais en quelque sorte honteux. Mais tous ceux qui se trouvaient là, & qui depuis si longtemps avaient souffert des dépenses de la cour, s'en donnaient à leur contentement & ne trouvaient rien trop fort.

Le grand Létumier lui-même, à la fin, fut entraîné par cette danse enragée, jusqu'à vouloir suivre le cousin, & puis maître Jean, & puis l'ancien président Raphaël.

Comme pourtant les choses changent en ce monde! Cette auberge des Trois-Pigeons, où les officiers de Rouergue, de Schœnau, de La Fère, tous d'anciens nobles, des comtes, des ducs, des marquis, étaient venus danser avec les dames de la ville, noblement, gravement, en se penchant & s'enlaçant comme des guirlandes de fleurs, avec leurs petits violons, leur vin qui rafraîchissait dans là source, & les pâtés dans des paniers sur le dos d'un vieux soldat, cette auberge maintenant voyait une danse nouvelle, la danse des patriotes. Ce sont ces nobles qui auraient ouvert les yeux & les oreilles de voir cette danse où l'on sautait, où l'on se démenait comme des possédés de Saint-Guy, où l'on se moquait de tous les vieux menuets ensemble; & d'entendre cette chanson qui continuait toujours :

24^ Histoire d'un paysaa.

Madame Veto a fait ceci!

Madame Veto a fait celai

Non, jamais on n*a vu de scandale pareil. Les femmes qui criaient dehors avaient bien raison, mais ça n'empêchait pas les patriotes de rire comme des fous.

Chauvel, lui, ne dansait pas. Assis au bout de la table, il regardait en clignant de Tcsil, tout pftle de satisfaction. Il marquait la mesure, en tapant sur la table avec le manche de son couteau, & criant de temps en temps d'un air ironique :

« Courage, litumierl... Vous y êtes... c'est gai... Maître Jean, en avant! hardi!... A la bonne heure 1 Président Raphaël, vous faites des progrès! »

C'est là qu'on voyait sa malice; c'était Inen celui qui nous écrivait qu'il aurait dû venir au monde à Paris,

Et maintenant, si vous voulez savmr 'quelle était cette danse & cette chanson apportée chez nous pour la première fois par le cousin Maurice Brunet, je vous dirai que c'était la £euneuse Carmagnole^ dont tout le monde doit avoir entendu parler depuis ; cette danse que les Parisiens dansèrent plus tard sur la place de la Révolution & même en marchant sur les canons des ennemis.

Histoire tPun paysan. ^43

Dansons la carmagnole, Ym le son, nve le son, Dansons la carmagnole, Vive le son du canon.

Toute la révolution était dans cette carmagnole; on y ajoutait un couplet chaque fois qu'il arrivait quelque chose de nouveau; les anciens couplets s'oubliaient & les derniers faisaient rire le monde.

Enfin, ce jour-là, je crois qu'il devait bien être dix heures lorsque Chauvel, voyant que les patriotes n'en pouvaient plus, & qu'ils venaient de se rasseoir pour se rafraîchir avec du vin chaud, s'écria :

a Citoyens, vous avez bien dansé, nous nous sommes tous bien réjouis; mais je crois qu'il serait temps d'aller dormir, pour être à nos affaires demain matin.

— Bah! s'écria maître Jean^ nous avons le temps jusqu'à minuit.

— Non ! c'est asses comme cela, 11 répondit Chauvel en se levant ft décrochant son carrick.

Presque tous les patriotes de la ville suivirent son exemple.

c Vous prendrez bîen encore un verre de vin chaud > disait maître Jean.

— Non, merci; les meilleures choses doivent

344 Histoire $un paysan*

avoir un terme, répondit Chauvel, qui serrait déjà la main de Létumier. Allons, bonne nuit, citoyen Maurice ! »

Moi je passais son casaguin à capuche sur les épaules de Marguerite, en lui disant :

« Couvre - toi bien , il fait un froid terrible. »

Elle était devenue toute pensive, mais le père Chauvel, lui, paraissait content & criait déjà dans l'allée :

« En route!... Marguerite, en route! »

On pense bien que je ne voulais pas quitter ma Valentine si tôt. Elle me donnait le bras. J'avais enfoncé mon gros bonnet de loutre sur les oreilles, &, une fois dehors, nous marchions en tête de la société, remontant le petit sentier tout blanc de neige. Il faisait une de ces belles nuits de janvier, où Ton voit les collines blanches & bleues se suivre à perte de vue, & de loin en loin les petits clochers des villages, les toits des vieilles fermes, les longues allées de peupliers courbés sous le givre. Ces nuits-là sont les plus froides de Tannée, & sous vos pieds la glace crie comme du verre.

Mais que le ciel est beau avec ses étoiles qui tremblotent, en bleu, en rouge, & les milliers d'autres toutes blanches, qu'on découvre plus loin, & toujours plus loin, comme de la pous-

Histoire $un paysan, 245

sière, tellement que vatre âme s'élève, & qu'on s'attendrit de pouvoir comprendre cette grandeur sans bornes & véritablement infinie. Et quand la main chaude de celle qu'on aime repose sur votre bras, quand on sent battre son cœur près du vôtre, & que les mêmes pensées d'admiration & d'anrour vous viennent ensemble, oh! qu'est-ce que vous fait le froid, alors? On n'y pense plus; on est mille fois heureux, & Ton voudrait chanter un cantique, comme les anciens... Oui, l'église, le temple de Dieu, c'est une de ces belles nuits d'hiver.

Derrière, Chauvel, Raphaël, CoUin, tous les autres patriotes de la ville bavardaient; & tout à coup, en approchant des glacis, comme malgré moi, je me mis à chanter une vieille chanson de paysan, qui me revenait de mon enfance; ma voix s'étendait dans la nuit; elle s'étendait dans le grand silence de l'hiver, je ne sais plus ce que c'était, c'était de l'amour. La main de Marguerite se reposait avec plus de tendresse sur mon bras; elle me disait tout bas :

« Oh! que ta voix est belle & forte, Michel, que tu chantés bien! »

Les autres derrière s'étaient tus, tous m'écoutaient. Quand nous arrivâmes aux glacis, Marguerite me dit :

a II faut les attendre, b

2^6 Hisfoire S^un payMon*

Et nous nous retournâmes. Le père Chauve!

me dit en arrivant :

a Je ne savais pas que tu chantais si bien, Michel; je ne t'avais jamais entendu. C'est la voix de ton père, mais plus forte & plus mâle, la vraie voix du paysan. Quand la chanson des Droits de P homme sera faite, c'est toi qui la chanteras dans notre club.

— Hé! dit le président Raphaël, je voudrais bien l'entendre chanter la Carmagnole.

— Bah ! répondit Chauvel, redevenu grave, la Carmagnole est une plaisanterie. C'est bon pour rire entre patriotes, après avoir vidé bouteille, mais il nous faut autre chose... quelque chose de grand & de fort comme le peuple. »

Alors on se souhaita le bonsoir, & puis ils remontèrent à la file le petit sentier des glacis pour couper au court. Moi j'étais resté à ma place; je regardais Marguerite s'éloignef, & mon cœur se serrait. Elle marchait la dernière. Quand ils furent à l'endroit où le sentier entre dan5 l'avancée, elle se retourna.

Voilà cette journée & cette belle nuit; elles sont restées dans mon cœur, & je vous les ai racontées fidèlement.

Histoire d'an paysan, 247

Dans ce temps, les idées de guerre reprireht le dessus, car la hardiesse de no$ ennemis grandissait chaque jour; non-seulement les prêtl^s réfractaires soulevaient la Vendée, mais les archevêques de Trêves &.de Mayence, A le cidevant évêque de Strasboufg, cet honnête cardinal de Rôhan, cause de tant d'autres scandales, faisaient réciter tous les vagabonds de la firoàtière, pour nous envahir. Les recruteurs, d'anciens gabelous, des percepteurs aux barrières & d'autres employés de la régie, des aides, supprimés, distribuaient de l'argent pour racoler les gueux de notre pays contre la révolution. Cela se passait ouvertement ; mais alors l'indignation éclata. Chauvel d'abord, ensuite Lallemafid, de Lixheim, & tous les chefs de clubs affiliés atpc Jacobins, dénoncèrent ce trafic abominable; &, malgré le silence des ministres du roi, qui fermaient les yeux sur les manœuvres des émigrés,

Camille Desmoulins, Fréron, Brissot, crièrent si fort, qu'il fallut bien envoyer des ordres pour arrêter le débordement.

A Lixheim, un de ces recruteurs logeait à l'auberge du Grand-Cerf; tout le monde, savait qu'il racolait des soldats pour le compte de l'émigration ; car les nobles voulaient tous commander, pas un n'aurait eu l'idée de prendre un fusil; il leur fallait dès paysans, même pour défendre leur propre cause; eux, ils naissaient lieutenants, capitaines ou colonels par la grâce de Dieu.

Et comme un matin le racoleur était en train d'embaucher des garçons que lui envoyaient les prêtres réfractaires du pays, tout à coup les gendarmes nationaux frappent à la porte. Il regarde à la fenêtre & voit dehors les grands chapeaux à cornes; aussitôt le gueux se sauve par derrière, dans un grenier à foin. Mais on l'avait vu monter; le brigadier grimpe derrière lui; &, ne trouvant rien là-haut, il enfonçait lentement son sabre dans les tas de foin, en disant :

« Où donc est le gueux> Il n'est pas ici...

non, il n'est pas ici> »

Mais à la fin un grand cri montra qu'il était là tout de même, & le brigadier, en retirant son sabre tout rouge, dit :

« Ah! je me suis trompé... Je crois qu*il est sous la paille. »

Alors on sortit ce misérable, qui s'appelait Passavent, & qui était borgne; le sabre l'avait traversé par les reins, de sorte qu'il en mourut le même soir & bien heureusement encore, car on avait trouvé dans sa chambre des lettres de nobles qui lui fournissaient des sommes pour exciter la guerre civile, & d'autres lettres de prêtres réfractaires d'Alsace & de Lorraine, qui lui envoyaient des garçons à racoler; il aurait été pendu sans miséricorde.

On l'enterra donc, &, durant tout ce mois, on fit des arrestations en nombre; c'étaient des recruteurs, des prêtres réfractaires & des vagabonds de toute sorte. Le père Éléonore disparut pour un temps; ma mère s'en désolait, ne sachant plus où remplir ses devoirs religieux. Ces malheureux ne pensaient qu'à mettre le trouble chez nous, & beaucoup de ceux qu'on a massacrés plus tard à la prison de l'Abbaye étaient de cette espèce, sans foi ni loi , capables de vendre la patrie à l'étranger pour de l'argent & des privilèges.

On savait qu'il existait trois rassemblements sur le Rhin : celui de Mirabeau-Tonneau, près d'Ettenheim; celui de Condé, près de Worms; & le plus grand à Coblentz, où se trouvaient

a^o Histoire Sun paysan.

nos seigneurs le comte d'Artois & le comte de Provence.

Un seul prince du sang, le duc d'Orléans, qui s'est appelé depuis Philippe-Égalité, restait en France; son fils, colonel des dragons de Chartres, servait dans l'armée du Nord.

Qu'on se représente maintenant d'après cela rinquiétude de notre pays; tout ce tas d'émigrés pouvait arriver chez nous à marche forcée en une seule nuit. Il ne faut pourtant pas croire qu'ils nous faisaient peur; s'ils avaient été seuls, on se serait moqué d'eux ; mais le roi de Prusse & l'empereur d'Autriche les soutenaient; & puis ils avaient désorganisé nos armées en abandonnant leurs drapeaux. On savait du moins alors que toute leur force venait de nos ennemis; on voyait de plus en plus combien nous avions été bêtes de leur donner notre argent pendant tant de siècles, puisqu'ils ne pouvaient rieij entreprendra contre nous par eux-mêmes.

Je me souviens que le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas, notre club se fit du bon sang à propos de ces émigrés. Joseph GosSard, un marchand de vins des environs de Toul, grand, sec, la figure rouge & la tête frisée, un vrai Lorrain, joyeux comme un merle, nous racontait la tournée qu*il venait de faire à Coblentz, avec des échantillons dans sa malle.

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Je crois encore le voir, penché sur Tétai, nous peindre la confusion de tous ces nobles, de tous ces naoines, de ces supérieurs de couvent, de ces chanoines, de ces chanoinesses, de ces grands seigneurs, de ces grandes dames & de cette quantité de servantes & de domestiques qui les suivaient pour les peigner, pour les laver, pour les brosser, pour leur faire la barbe, pour leur couper les ongles, pour les habiller & les déshabiller comme des enfants, & qui ne pouvaient plus vivre à leurs dépens, puisqu'ils n'avaient plus le sou.

Janotaison n'a rien entendu de pareil I Gossard contrefaisait leurs grimaces au milieu des pauvres Allemands, qui ne comprenaient pas un mot de ce qu'il disait. Il représentait une vieille marquise avec ses falbalas, sa grande canne & ses affiquets dans une auberge de Worms. Cette vieille avait encore de l'argent, elle comman-^ dait, elle voulait ci, elle voulait çà, & les ser- « vantes la regardaient en se demandant : .

a Wasst Wass^f

— Wassf Wassî criait la vieille. Je vous dis le bassiner mon lit, grosses buses! »

Tout notre club en mourait de rire.

£t puis il imitait les vieux seigneurs qui fai-

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