II
6a Histoire d'un paysan.
qui amenaient leurs prisonniers ; on les poussait dans le corps de garde, en refermant la porte, malgré les cris des misérables qui ne respiraient plus là dedans; — cela me revient eonime un rêve!
Que voulez-vous, une fois que le sommeil prend l'homme, il n'entend & ne voit plus rien. Je sais que, cette nuit-là, des «sntaines de malheureux furent encore massacrés, & que la barbarie de la noblesse se montra dans toute sa fureur contre le peuple, mais je ne puis rien vous en dire, ne l'ayant pas vu moi-même.
Seulement, le lendemain i*' septembre 1790, ce fut autre chose.
J'étais debout de grand matin, & ce que ;e vis en ce jour, malgré les années, reste comme peint devant mes yeux.
A quatre heures le roulement du tambour nous éveilla. En me levant sur le coude, encore tout endormi, ^aperçus d^ns te petit ^our, à dix pas de moiy devant la voûte, un officier allemand/ avec le commandant Gérard; ils causaient en-[ semble; derrière eux se tenait un officier muni- '^ cipal, l'écharpe autour des reins & la main dans le grand gilet blanc. Ils regardaient sous la porte sombre, ou nous nous levions Vwn après l'autre, secouant la poussière de nos effets, ramassant nos fusils & bouclant notre sac.
Après le roulement, on fit l'appel; plusieurs de nos camarades étaient encore arrivés pendant la nuit, de sorte que nous pouvions être de cent vingt à cent trente, sans compter ceux de faction & de patrouille aux environs.
L'appel fini, le commandant nous dit :
« Camarades, vous allez escorter les prisonniers aux prisons de la ville. »
En même temps trois charrettes s'approchèrenit, des charrettes à échelles, avec à^ la paille, & l'on commença par tirer du corps de garde les malheureux qu'on avait poussés dedans depuis la veille. Il en sortait,... il en sortait!... ce n'était pas à croire : des femmes, des soldats, des gens du peuple, des bourgeois, tellement que la rue en était encombrée ! & si paies, si défaits, que cela vous retournait le cœur. Un assez grand nombre, couverts de sang, ne pouvaient pas marcher, il fallait les porter sous les bras. En reprenant Tair, ils se débattaient, ouvraient la bouche comme des gens près d'étouffer, & demandaient de l'eau, qu'on leur donnait à boire dans un bidon. Oiai les portait ensuite sur les voitures.
Cela dura bien xingt minutes, & puis tout se mit en marche : les voitures de blessés devant, les autres prisonniers derrière, deux à deux, entre nous.
64 Histoire éPun paysan.
JTen ai vu depuis de ces convois, oui, j'en ai vu, mon Dieu! & même de plus grands, des trente & quarante charrettes à la file. Mais celui-<d c'était le premier, il me fit une horreur en quelque sorte éternelle; il faut être couché sous terre pour oublier des spectacles si terribles. Plus tard, c'étaient des blessés qu'on conduisait aux ambulances, le soir de nos grandes batailles, ou des aristocrates qu'on menait à la guillotine; cette fois c'étaient des gens du peuple & des soldats qu'on menait à la potence; car, non content d'avoir exterminé trois mille pauvres misérables, dont quatre cents femmes & enfants, ce même jour Bouille fit pendre vingt-huit soldats de Château-Vieux, condamnés par jugement du conseil de guerre; un fut roué vif, malgré l'abolition des tortures décrétée par l'Assemblée nationale, & quarante & un furent envoyés aux galères du roi.
Nous étions encore en route pour retourner à Phalsbourg, que la nouvelle de ces abominations se répandait déjà partout. l
On a bien crié contre les massacres de septembre & les convois de 93, & l'on a eu raison : c'était contre nature. Mais les nobles avaient commencé. C'est un grand malheur I Quand on demande de la pitié pour les siens & pour soimême, il faudrait d'abord en avoir eu pour les
Histoire Sun paysan. ^ 6f
autres & ne pas avoir été cruels dans la victoire.
Enfin la ligne des prisonniers s'avançait entre nos deux files de baïonnettes. Nous marchions au milieu d'un grand silence, car toutes les mai* sons étaient fermées conmie des prisons, excepté celles qu'on avait pillées, & dont les portes & les volets pendaient dehors en morceaux. Maître Jean nous commandait; deux ou trois fois en passant il me regarda, & je vis dans ses yeux quelle horreur & quelle pitié il avait; mais quoi &ire^ Bouille était le maître, il fallait obéir.
Les malheureux que nous escortions, les uns sans veste, les autres sans chemise, le bras en écharpe ou la tête bandée, regardaient devant eux, les yeux troubles, & nous les entendions quelquefois pousser un de ces soupirs que donne répouvante d'être pris, de savoir qu'on n'a plus de ressource, & qu'on laisse ou bien une vieille mère, ou bien une femme & de jeunes enfants qui périront abandonnés. Voilà ce qui fait soupirer de cette manière, lentement & par secousses, en frémissant tout bas. Et ceux qui vous entendent vous comprennent; s'ils pouvaient vous làcher, ils le feraient de bon cœur.
Chacun doit comprendre que dans ce' moment je ne faisais pas attention aux rues, d'autant moins que nous rencontrions souvent des soldats & d'autres misérables, hommes & femmes, éten-
66 Histoiri étan paymn,
dus en travers de larges mares de sang. Il Êtllait marcher par-dessus... Nous en frémissions tousf . . . Quelques-uns de nos prisonniers, les plus braves, tournaient la tète en passant, les )«iik à demi fermés, pour reconnaître & saluer le cadavre d'un camarade.
Sur une petite place nous vîmes des chevaux débridés qui mangeaient du foin à terre, & des hussards de Lauzua endormis autour sur des tas de paille. C'est tout ce qui me retient de la route, excepté pourtant la grande mairie, — dont le jour blanchissait les vitiies pleines de lumières, — les of&ciers qui montaient & descendaient sous une porte magnifique, & quelques estafettes en bas, att^idant les ordres. Deux batullons de Li^eois bivouaquaient sur la place. Le ciel était clair, des étoiles y brillaient encore*
Au moment où nous passions sous une sorte d'arc de triomphe, on nous cria :
« Ver dà! »
C'était un cavalier en sentinelle devant les prisons entourées de fossés. Le major, qui nous suivait avec l'officier municipal, s'avança tout de suite; il nous fit reconnaître & nous arrivâmes sur une autre place, à trois rangées d'arbres. Les voitures s'arrêtèrent devant une sorte d'hôpital, avec des barreaux en forme de hotte aux fenêtres ; & pendant qu'on les faisait avancer
Histaife d'un payséui» 6j
SOUS la voûte, je reconnus que cette prî$on était gardée par un poste de Ro}ral'Allemand.
Qu'on se figure mon trouble de savoir que Nicolas était à Nancy! Je to& rappelai sa lettre, & l'idée me vint que le malheureux avait tout haché par amour de la discipline, comme à Paris; je souhaitai de ne pas le renccwitrer. — Mais comme on déchargeait les blessés, songeant qu'il pouvait aussi avoir reçu un mauvais coup, cela m'attendrit; nous étions pourtant des frères; il m'avait toujours soutenu dans le temps; & puis, lorsque les père & mère allaient apprendre que nous avions été si proche l'un de l'autre, sans nous embrasser ni même nous dire bonjour, ils ne pouvaient manquer 4'^n avoir un grand chagrin.
Alors j'oubliai tout le reste, & je m'approchai du premier actionnaire, pour lui demander s'il ne connaissait pas Nicolas Bastien, brigadier au 3*' escadron de Royal-Allemand. Cet homme, en apprenant que j'étais son frère, me dit qu'il le connaissait très-èien; que je n'avais qu'à descendre les petites rues en lace, jusqu'à la porte Neuve, où Royal-Allemand avait donné la veille, & que tous ceux de l'escadron me conduiraient près de lui.
Maître Jean ne fut pas content d'entendre que f e voulais aller voir Nicolas.
68 Histoire ^un paysan.
« Quel malheur pour nous d'être venus nous mêler avec des brigands pareils! dit-il. On va croire maintenant que la garde citoyenne a soutenu les Allemands contre les patriotes; ils vont le crier dans toutes leurs gazettes... Quel malheur! B
Il ne m'empêcha pourtant pas d'aller voir mon frère, & m'avertit seulement de me dépêcher, parce que nous ne resterions plus longtemps à Nancy; que tout le monde en avait bien assez!
Je partis aussitôt, le fusil sur l'épaule, en allongeant le pas du côté de la porte Neuve. Et maintenant si je vous racontais l'horreur du massacre dans ce quartier, vous auriez de la peine à me croire. Non, ce n'étaient pas des hommes!... Des bêtes sauvages pouvaient seules avoir commis tous ces dégâts & ces cruautés! Le peuple & les Suisses devaient aussi s'être défendus terriblement dans ces recoins, car tout était arraché, cassé, criblé : les portes, les chenaux, les fenêtres, tout!...
Des tas de briques & de tuiles remplissaient la rue, comme après un incendie; des paillasses qu'on avait jetées dehors pour les blessés étaient piétinées & pleines de sang; quelques chevaux restaient encore étendus & se débattaient avec la fièvre. Deux ou trois fois, en passant devant des maisons à moitié démolies, j'entendis des cris
terribles : c'étaient de pauvres Suisses qui s'étaient cachés après la bataille & qu'on massacrait sans pitié, car Bouille avait donné l'ordre à ses Allemands de tuer les soldats de Château-* Vieux jusqu'au dernier!
Oh! les scélérats! capables de commettre de tels crimes, qu'ils soient maudits!... Oui, qu'ils soient maudits!... & que Dieu venge les malheureuses victimes!
Je songeais à ces choses; l'indignation me possédait.
Tout à coup, dans une rue plus large, je vis une montagne de pavés, &, derrière ces pavés, la porte Neuve criblée de balles, avec une longue file de charrettes où les morts étaient entassés comme des guenilles : hommes, femmes &, il faut bien que je le dise puisque c'est la vérité, de pauvres petits enfants !
Des gens du peuple débarrassaient lei pavés, pour ouvrir un passage à ces morts qu'on allait enterrer. Des hussards surveillaient l'ouvrage, & des femmes autour poussaient des cris qui ne finissaient pas; elles voulaient encore voir leurs parents; mais il faisait si chaud depuis deux jours, qu'on ne pouvait pas attendre. Le long de la rue, des Royal-Allemand, logés chez les bourgeois, regardaient aux fenêtres; d'autres en bas se tenaient autour des voitures, pour prêter
70 Hisioùre ffun paysan*
main-forte aux hussards si le peuple s'en mêlait, car la foule était grande.
Une vieille, quis des voisins effîmeoaient par IbiM, criait :
« Je veux qu'on me tue aussi!... Que œs brigands me tuent, puisqu'ils ont tué mon gargon ! . . . Laissez-moi... vous êtes tous des brigands! »
Cela me retournait le coeur, je me repentais d'être venu. J'allais même repartir, quand, dans le nombre de ceux qui se tenaient autour des voitures, je vis le grand Jérôme , des Quatre- Vents, avec sa balafre. Il était toujours maréchal des logis, & riait en fumant sa pipe. Celuilà je le connaissais, & )QnQ lui dis pas un mot; mais d'autres Royal-Allemand, des soldats, auxquels je demandai le logement du brigadier Bastien, me montrèrent tout de suite les fenêtres de l'auberge en face, oà je reconnus Nicolas, malgré son uniforme. Il fumait aussi sa pipe en regardant ce terrible spectacle ; & je traversai la rue, content tout de même de revoir anon frère. C'est plus fort que soi, c'est naturel! Je savais pourtant bien que nous ne pourrions jamais nous entendre.
Enfin, comme j'arrivais en bas, sous sa fenêtre, & que j'appelais : a Nicolas! » il des- ^ndit d'un trait, & se mit à crîier :
« C'est loi!... Vous êtes donc aussi venus de
Histoire d^an paysan. 71
Phalsbourg?... A la bonne heure... ça me fait plaisir!.,. »
Il me regardait; je voyais sa joie intérieure. Nous montions Fescalier, Iras desstfs, bras dessous; quand nous fumes en haut, poussant la porte d'une grande salle, où cinq ou six Royal- Allemand étaient en train de boire autour d'une table, & trois ou quatre autres de regarder aux fenêtres, il cria tout joyeux :
« Hé f héf vous autres, regardez-rimi ce gaillard-là ! . . . c'est mon frère. . . Quelles épaules î . . . »
Il essayait de m'ébranler de ses deux mains en me secouant, & les autres riaient. Moi, naturellement, j'étais heureux. Tous ces Royal- Allemand, leurs sabres & leurs bonfïeis à poil accrochés aux murs, paraissaient de bons garçons. Ils me firent boire un coup. Nicolas ne finissait pas de dire :
a Ah! si vous étiez venus hier î... Cest hier qu'il fallait venir, sur les cinq heures, pcmr voir la danse... Nous en avons sabré f... nous ei* avons sabré f... »
Il me dit aussi à l'oreille que le nsaréehal des logis de sa compagnie avait été tué, & que k capitaine Mendel n'en voulait pas d'autre que le brigadier Bastien pour le remplacer, à cause de sa belle conduite.
On pense si cela me dégoûtait, après les ibo-
7» Histoire £un paysan.
minations que je venais de voir; mais, devant les autres je ne pouvais rien répondre, j'avais l'air content.
Quelques instants après, la trompette sonna le pansage, & tous se levèrent; ils remirent leurs sabres & leurs bonnets pour sortir. Nicolas voulait aussi descendre, mais un de ses camarades lui dit de rester, qu'il préviendrait l'ofScier & remplirait son service. Il se rassit donc; & seulement alors, quand les autres furent partis, il se rappela les parents & s'écria :
« Et les vieux vont toujours bien? »
Je lui répondis que tout le monde était en bonne santé dans notre baraque, les père & mère, Mathurine, Claude & le petit Etienne; que je gagnais maintenant trente livres par mois, & que je ne les laissais manquer de rien. Il était réjoui de m'entendre & me serrait la main en disant :
« Michel , tu es un bon garçon ! Il ne faut les laisser manquer de rien , ces pauvres vieux! J'aurais déjà été les voir... Oui, j'aurais été les voir... mais, en pensant aux fèves, aux lentilles, à ce nid de vermine où nous avons souffert toutes les misères, j'ai changé d'idée chaque fois. Un Royal-Allemand doit garder son rang. Tu gagnes plus que moi, c'est vrai ; mais d'avoir un sabre à son côté & de servir le roi, ça fait une différence... On doit se respecter!... Et des vieux
Histoire à'un paysan. 73
pareils, avec leurs robes et leurs culottes déchirées... tu comprends, Michel, ça ne convient pas pour un brigadier.
— Oui, oui, lui dis-je, je comprends. Mais à cette heure ils ne sont plus aussi déchirés. J'ai payé la dette de Robin, le père n'a plus de corvées à faire ; la mère a deux chèvres^ gui donnent da lait et du beurre, et des poules qui font des œufs; Mathunne travaille en journée chez maître Jean; elle est économe; et le petit Etienne sait lire, je l'ai moi-môme instruit le soir. La baraque est aussi bien mieux ; j'ai fait mettre du chaume sur le toit^ pour remplir les trous, et j'ai remplacé l'échelle par un escalier en bois. Le plancher en haut est neuf; nous avons deux lits, avec quatre paires de draps, au lieu de nos caisses remplies de fougères. Le vitrier Régal, de Phalsbourg, est venu remplacer les carreaux qui manquaient aux fenêtres depuis vingt ans, et le maçon Kromer a mis deux marches devant la porte.
— Âhl dit-il, puisque tout est en bon état et qu'il y a quelque chose à manger, je peux venir... et je viendrai voir ces pauyres vieux! Je veux demander un congé de huit jours, tu peux leur dire ça, Michel. )»
11 avait un bon cœur, mais pas l'ombre de bon sens ; il n'admirait que les épaulettes, les u. . 6
coups de sabre ft les coups de canon. Aujourd'hui on ne reneontre plus guère d'êtres aussi bornés, l'instruction s'étend de plus en plus dans le peuple ; malheureusement alors ils n'étaient pas rares, à cause de l'ignorance où les seigneurs & les moines nous avaient entretenus, pour nous faire travailler & nous tondre à leui aiser
Comme |e lui parlais ensuite du massacre, & qu'il m'écoutait en Aimant sa pipe , le coude sur la table, tout à coup il cria, en lançant de grosses bouffées de tabac en l'air :
« Bah! bahl tout ça c'est de la politique...
Vous ne comprenez rien à la politique, vous antres des Baraques.
— De la politique^ lui dis-je. Mais ces pauvres Suisses réclamaient leur argent.
— Leur argent I fit-il en levant les épaules, allons donci Est-ce que Mestre-de-Camp n'a pas reçu son compte^... Est-ce que la commune n'a pas donné trois louis par homme au régiment du Roi, pour le faire i^ntrer dans sa caserne avant la bataille^... Ces Suisses étaient des gueux; ils tenaient avec les patriotes!... Nous les avons massacrés, parce qu'ils avaient mis la crosse en l'air, au lieu de tirer sur la canaille à l'attaque de -la Bastille... Comprends- tu, Michel? »
Histûire éPwt paysan, 75
Et comme je restais là tout surpris de ces choses, au bout d'un instant il ajouta :
a Et ce n'est que le commencement... Il faut que le roi rentre dans ses droits... Il faut (jue les bavards de T Assemblée nationale y passent!... Sois tranquille, le général Bouille fait son plan... un de ces f{uatre matins nous marcherons sur Paris, & alors gare!... gare! »
Il riait, en montrant ses dents sous ses moustaches; le courage & la joie des bètes qui vont attaquer un bon morceau, & qui croient déjà le tenir, étaient peints sur sa figure.
J'en étais dégoûté. Je me disais en moi-même : a Est-il possible qu*un pareil animal soit ton frère! » Mais de lui parler raison, de vouloir lui faire entrar une idée de bon sens dans la tête, à quoi bon> Il n'aurait rien compris ft se serait peut-être fâché contre moi. C'est pourquoi je pensai qu'il était temps de m'en aller.
« Allons, Nicolas, lui dis-je en me levant, j'ai beaucoup de plaisir avec toi; mais à huit heures & demie le détachement retourne à Phalsbourg.
— Tu pars >
— Oui, Nicolas ; embrassons-nous.
— Mais je croyais que tu déjeunerais avec nous... Les camarades vont revenir... J'ai de l'argent... le général Bouille nous a fait donner douze livres de gratification par homme. »
j6 Histoire d'un paysan.
Il tapait sur sa poche.
« Ce n'est pas ppssible... Avant tout le service ; si je ne répondais pas à l'appel, ce serait grave. »
Cette raison lui parut meilleure que toutes les autres. J'avais repris mon fusil; nous descendîmes ensemble dans la rue.
« Eh bien, dit-il, embra$sons«nous, Michel, & bonne route ! »
Nous nous embrassâmes attendris.
« Tu n'oublieras pas de dire aux vieux que je vais passer maréchal des logis un de ces jours.
— Non.
— Et que j'irai les voir avec mes galons.
— C'est bon... ils sauront tout I »
Je partis, en m'écriant dans mon âme : « Le pauvre diable n'est pourtant pas méchant ; seulement il vous hacherait par amour de la discipline! »
Au moment où j'arrivais à la porte Saint- Nicolas, on battait le rappel :
a Eh bien ! me dit maître Jean, tu Tas vu>
— Oui, maître Jean. »
Il comprit à ma figure ce que je pensais, & depuis il ne fut plus question de Nicolas entre nous.
J'eus à peine le temps d'entrer chez un boulanger, en face, & de m'acheter une petite miche
de trois Ih'res, avec deux cervelas, car je n'avais fait que boire à la porte Neuve; ensuite notre détachement repartit pour Phalsbourg.
Cette route augpnenta beaucoup notre tristesse, par le spectacle des lâches qui se mettent toujours du côté de la force, en criant victoire, en prenant des figures réjouies pour saluer leur maître, en arrangeant des discours où l'on parle de l'ordre, de la justice, du dévouement aux défenseurs de l'autorité, de sévérité pour le maintien des lois, &c. , &c. Ce qui revient à dire : « Nous sommes avec vous parce que vous êtes les plus forts, & nous aurions été les premiers à vpus écraser, si vous aviez été les plus faibles ! »
Sur toute notre route, nous vîmes cette espèce de gens, avec leurs grosses faces de lâches, leurs gros ventres entourés d'écharpes; des gaillards qui criaient : « Vive le roi ! vive le général Bouille ! vive Royal- Allemand ! » jusqu'à se faire de grosses gorges & se donner des hernies.
On voulut aussi nous fisiire des compliments dans un village, le maire en tête, mais le commandant Gérard, qui les voyait venir de loin, leur cria :
« Faites place, mille tonnerres ! faite place ! »
Et nous passâmes, pendant qu'ils nous saluaient, & que nous les regardions avec mépris, par-dessus l'épaule. Quel malheur qu'on ne traite
pas toujours ainsi les gueux de cette espèce! ils apprendraient peut*^tre l'estime qu'on a pour leurs discourSi & s'ils ne se respectaient pas euxmêmes, ils respecteraient au moins le deuil des honnêtes gens.
A Lunéville, l'autorité municipale avait été très-ferme, mais cela n'empêchait pas l'inquiétude d'être partout, lorsque nous arrivâmes vers deux heures. Comme la garde citoyenne de la ville n'était pas encore revenue, on nous arrêtait à toutes les portes pour avoir des nouvelles, surtout les femmes, dont les fils ou les maris se trouvaient là-bas; nous avions de la peine à continuer notre chemin. Sur la place, la foule nous entourait ; & nous ne savions que répondre à tout ce monde, quand tout à coup quelqu'un se mit à crier :
a Tiens, c'est maître Jean & Michel Bastien ; ha ! ha! ha I les Baraques se distinguent. »
C'était Georges Mouton, — le rils de notre ancien échevin, l'aubergiste du Mouton d'or^ sur la place de Phalsbourg, — - un grand garçon de vingt ajis, solide, carré, tout riant, & qui depuis a fait son chemin. Nous prenions notre pain blanc chez son père, car il était aussi boulanger; & plus d'une fois maître Jean, dans les bonnes années, avait fait route avec lui pour l'Alsace ; ils achetaient ensemble leur vin à Barr, & l'obtenaient à
HUimte £un paysan* 79
meillettf marché, par cinquante & soixante mesures. Nous étions donc en pays de connaissance, & bien contents de voir le fils Moutoûi qui finit par nous emmener en criant :
« Arrivez !... nous allons diner à Taubergtt des Deux Carpes.
-— Hél qu'est-ce que tu fais donc à Lunéville, Georges > lui demanda maître Jean, qui le tutoyait.
— Moi> maître Jean, je suis garçon épicier, dit-il en riant. Je vends du suore & de la cannelle pour le compte d'un autre , en attendant que j'aie le fonds de boutique.
— C'est un fameux état, dit maître Jean, ton père fkit bien de te pousser dans l'épicerie; c'est un article qui ne r^te jamais, il fkut toujours du poivre, de la chandelle, de l'huile, & pourvu qu'on achète bien, on est sûr de revendre. »
Mouton marchait devant nous, & nous entrions alors dans une de ces petites auberges où l'on prend du vin, de l'eauMle-yie & de la Bière sur le comptoir ; les gen« entraient & sortaient ; quelques étrangers seuls, à leur table, cassaient une croûte de pain, en mangeant de la friture* Mouton voulut se lâcher jusqu'à nous payer une omelette au lard, avec du vin de Toul, ce que maître Jean, en homme d'&ge, ne pouvait pas
8o Histoire fftm paysan.
permettre; c'est lui qui paya tout & qui fit même encore à la fin apporter le café.
Naturellement on parlait des affaires de Nancy; Mouton s'écriait :
« Quel malheur que je n'aie pas vu ça! Le patron est sergent-major dans sa compagnie; c'eçt un être rempli d'ambition, qui m'a laissé sa boutique sur le dos, pour aller faire le brave là-bas. Encore s'il s'était fait casser une patte, cela me consolerait un peu; mais je le connais, il aura crié « En avant! » à l'abri des autres.
— Hé ! disait maître Jean, tu n'aurais vu que la gueuserie des nobles.
— Raison de plus, j'ai toujours détesté cette espèce de cadets, qui nous barrent l'avancement dans l'armée & nous forcent d'entrer dans l'épicerie pour espérer un avenir; je les aurais pris encore plus en grippe, ça m'aurait fait du bien! »
Et comme maître Jean craignait les suites du massacre, pour la liberté :
«Bah! tout ça, voyez- vous, dit-il, c'est la fin de la comédie! Si les aristocrates avaient marché lentement, ils auraient pu faire durer leurs pensions sur la cassette encore dix, quinze & même vingt ans; mais à cette heure l'affaire est lancée, elle est entre les officiers & les sol-
Histoire d'un paysan, 8i
dats; il fint qu'on s'empoigne, & que les uns ou les autres y sautent; les gentilshommes y sauteront! Et, ma foi! maître Leroux, pourvu que ce soit bientôt! car je ne vous cache pas qu'un fusil sur l'épaule me conviendrait mieux que ce tablier sur les cuisses. »
Maître Jean riait & disait : n
« Avec des idées pareilles tu n'auras pas ton fonds de boutique. Mais à la guerre comme à la guerre ; je pense comme toi que les occasions de faire son chemin ne vont pas manquer à la jeunesse. Bouille, qui vient de réussir son premier coup, voudra bien sûr conduire ses Allemands à Paris.
— Tant mieux! cria Mouton, c'est le plus grand service qu'il puisse nous rendre, n
Le rappel s'étant mis à battre sur la place, il fallut sortir. Mouton nous reconduisit jusque sous les arbres, & nous serra la main, en nous chargeant de compliments pour ses amis & connaissances de Phalsbourg. Après cela, nous repartîmes, & il rentra dans sa boutique. Nous ne pensions pas avoir vu celui qui remplacerait un jour Lafayette, à la tête des gardes nationales de Paris!
Quelle drôle de chose que le monde, surtout en révolution ! Celui qui, dans des temps ordinaires serait devenu marchand de vin, épicier,
8 a Histoire d'un paysan*
sergent, devient maréchal de France, roi de Suède, empereur des Français! Et les autres, qu'on croyait des aigles par droit de naissance, lui tirent le chapeau pour avoir de bonnes places.
Le même soir nous arrivâmes à Blamont, & le lendemain, chez nous, sans rien de nouveau.
Les mauvaises nouvelles avaient marché plus vite que notre détachement; tout le pays était dans un grana trouble, tout le monde pensait que bientôt les Autrichiens allaient entrer en Lorraine comme chex eux. Le pire, c'est qu'on n'osait pas le dire; notre bon roi représentait l'ordre, & les ^^endus de l'Assemblée nationale, dont nous avait parlé Chauvel, faisaient voter des remerciments au général Bouille I Mais, grâce à Dieul le comte d'Artois & ses amis n'en étaient pas encore oà l'on croyait; il devait se passer du temps avant de les revoir à Paris, avec leur droit d'aînesse, leur loi sur le sacrilège & toutes leurs bêtises; la révolution devait enfoncer d'autres racines dans la terre de France, des racines que tous les aristocrates & tous les capucins du monde n'arracheront pas, & qui feront la force & l'honneur éternel de notre pays.
Après notre retour aux Baracittes, Tagitation & l'inquiétude augmentèrent de jour en )ottf ; maître Jean, Lëtumier, Claude Hurë, tous les acquéreurs de biens du cletgë commençaient à craindre qu'on ne voulût les traiter comme les soldats de Château-Vieux, & garder leur argent, en reprenant les terres. Ces hommes prudents devinrent alors les plus terribles soutiens de la révolution. On l^ appelait citoyens actifs, paroe qu'ils payaient en contributions foncières, mobilières ou patentes, la valeur de trois journées de travail. C'étaient presque tous des pères de famille, & seuls ils avaient le droit de voter aux élections des députés, des ofiiciers municipaux, des juges, des curés & même des évèques.
Nous autres, qui n'avions que nos bras & notre sang à donnier pour le service de la patrie, on nous appelait citoyens passifs, &nous n'avions aucune voixaux élections. L'Assemblée nationale,
au lieu de réunir les citoyens par la justice & régalité, venait de faire comme nos anciens rois, qui les divisaient en classes, pour les opposeï les uns aux autres & les tenir ainsi tous ensemble sous le joug. Tous nos malheurs durant soixante ans sont venus de là; mais on ne voyait pas encore le mal que devait produire un pareil décret, & nous tenions tous, riches ou pauvres, à la révolution, parce que ceux qui ne possédaient rien avaient l'espoir de posséder un jour, par le courage, le travail & 1 économie.
C'est alors qu'il fallut voir la bonne mine que les citoyens actifs faisaient aux citoyens passifs; comme maître Jean me tapait sur l'épaule, en m'appelant un solide défenseur de la liberté; comme les plus pauvres diables du village étaient salués par les acquéreurs de biens de l'Église, & comme on leur serrait la main, en disant :
« Nous sommes tous ensemble, nous devoiis nous soutenir les uns les autres. Ces gueux de nobles & d'évêques veulent nous dépouiller, rétablir les anciens droits... mais gare! tous les citoyens se feront hacher pour la patrie! »
Ainsi de suite.
Tous les soirs, à l'auberge, on n'entendait que cela. Maître Jean se rendait familier avec tout le monde; il faisait crédit aux plus grands ivrognes, & leur marquait sur son ardoise des
cinq & six bouteilles de vin, sans espérer d'en recevoir un liard. Voilà ce qu'un mauvais décret forçait d'honnêtes gens à faire, pour s'attirer des amis. Combien de batailles sont gagnées par les soldats, malgré les fautes des chefs; & que de bon sens il faut avoir en masse, pour réparer les fautes pareilles!
Quand maître Leroux parlait de défense, bien Jes gens ne se gênaient pas pour lui répondre :
« C'est bon, maître Jean, c'est bon! nous n'avons rien à garder, nous autres; nous ne sommes rien, nous ne votons sur rien, pas même sur ce qui nous regarde. Les bourgeois font tout, ils ont tout pris pour eux... Que chacun se soutienne en proportion de ce qu'il a! »
D'autres alors prenaient sa défense & criaient :
« Maître Jean a raison, nous sommes tous frères; nous soutiendrons nos droits... Allons, dame Catherine, encore une bouteille!... A la santé des bons patriotes! »
Et Ton n'osait pas refuser, dans un moment oii Lafayette faisait voter des remercîments à son cousin Bouille, pour les massacres de Nancy; quand les amis du trône annonçaient que Sa Majesté Louis XVI allait faire un tour au pays, pour rétablir l'ordre dans ses provinces. Naturellement les moines & les capucins relevaient la tête; ils couraient & prêchaient, ils excommu-
86 Hittoin d^wi paysan,
niaient & damnaient; oa les voyait à la porte de toutes les baraques, en train d'exhorter les fenunes à soutenir le bon Dieu contre leurs maris; & le bon Dieu, c'étaient leurs courents, leurs abbayes, leurs étangs, leurs forêts, qu'ils auraient voulu ravoir en mettant le trouble pamd nous, jusque dans l'intérieur des familles.
Je n'avais pas dit à la maison que j'étais allé voir Nicolas ; il aurait fallu raconter en détail sa conduite dans le massacre, ses idées, sur la noblesse, sur la discipline, & le reste; le père en aurait eu du chagrin, & je savais que la mère lui donnerait raison; elle ne pouvait plus me voir sans crier :
« Toi, tu te feras cuser les os pour maître Jean; tu recevras les coups, & lut gardera les* biens volés, à moins qu'on ne te pende avec dame Catherine & leur ami Chauvel. Tu renieras ta religion, tu seras damné pour le compte des bandits I
— Allons, allons, lui disait le père avec douceur, ne crie pas si fort! »
Mais elle redoublait; & l'on voyait que c'était mot à mot la leçon du père Bénédic.
Encore si j'avais eu du repos à la forge, mais Valentin, qui n'osait pas se réjouir ouvertement devant maître Jean, ne cessait de me répéter :
« Nos seigneurs ont eu maintenant leur re-
vanche d^ là. Bastille; cela devait arriver tôt ou tard, car le droit est le droitj Et ceux qui des*cendent de nos ^eigneur^ tie doivent pas être confondus avec des miséfables de nôtre espèce. Bientôt, je t'en préviens, Michel, l'Assemblée nationale sera mise à la porte ; Sa Majesté le roi cassera tout, & chacun sera châtié selon ses crimes. Quant à maître Jean, il a beau faire crédit à Christophe Magloire & à Pierre Tournachon, quand les armées de Sa Majesté vien*dronti tout sera nettoyé; les biens seront rendus à notre sainte Église, & le mal sera réparé sur la personne & les biens des coupables* Plaise à Dieu seulement qu'on nous laisse continuer notre métier, car nos fautes sont grandes, & nous avons mis le comble k nos iniquités! Plaise à Dieu qu'on ferme les yeux sur le passé, car nous avons tous mérité la corde, par nos votes & nos élections 1 »
Ainsi raisonnait cet animal. S'il n'avait pas été si bète, nous nous serions empoignés plus i'une fois; mais je l'écoutais comme on écoute braire un àne, sans lui répondre.
Cela se passait ainsi dans toutes les maisons, dans tous les villages; si Bouille avait pu &.ire son coup à Paris, la révolution était peut-^tre perdue, tant les gens avaient peur, tant les moines se remuaient.
Mais vous allez voir que si le décounigenvent
ëtait au milieu de nous, les patriotes là-bas ne se laissaient pas facilement abattre, & qu'ils avaient du courage, non-seulement pour résister à la cour, mais encore aux vendus de TAssemblée nationale.
Maître Jean m'avait dit d'écrire à Chauvel tout ce qui s'était passé sous nos yeux à Nancy; comme j'avais toujours une lettre en train, cela m'était facile. Le soir, après le travail, j'entrais dans la bibliothèque où Marguerite m'avait conduit, & là, tout seul avec ma petite lampe, j'écrivais chaque chose en ordre. Quand il me restait du temps, je me mettais à lire encore une heure ou deux; & puis je m'en allais, rêvant à travers le village, regardant les Baraques au milieu du silence & me faisant mille idées de toutes choses : de la vie & des hommes, du grand savoir des uns & de l'ignorance des autres.
Mon bonheur était toujours de lire V Encyclopédie; je ne passais rien, tout me paraissait admirable, & les articles de M. Diderot plus encore que tout le reste. Au lieu d'être aveugle comme autrefois, tout m'étonnait & m'attendrissait, depuis le plus petit brin d'herbe jusqu'aux étoiles. J'aurais aussi voulu savoir calculer, mais c'était hors de mes moyens; je n'avais pas de maître pour m'apprendre les commencements.
Histoire d'an paysan, 89
Enfin, en allant ainsi, l'idée de Marguerite me venait & celle de mon père, tantôt avec tristesse, tantôt avec satisfaction. Je songeais aussi aux grandes batailles, que les vrais représentants de la nation livraient pour les droits du peuple. Cela m'élevait le cœur, & je ne rentrais souvent que fort tard, après minuit, sans m'être ennuyé seulement une minute.
Voilà ma vie! Les dimanches, au lieu de commencer à lire le soir,- j'étais dans la bibliothèque de Chauvel dès sept heures du matin.
Cette vie me paraissait la plus* belle, surtout après avoir tant souffert dans mon enfance, tant souhaité d'apprendre, sans avoir un instant pour m'instruire, puisque tout mon temps était au maître; je m'estimais très-heureux.
Quand maître Jean me dit d'écrire les malheurs de Nancy, dans les premiers jours de septembre, ma lettre tirait à sa fin, & je remplis les dernières pages de cette triste histoire. Or, cette nuit-là, quand ce fut fini, sur les onze heures, étant content d'avoir tout raconté, selon ce que nous savions au juste, j'ouvris une fenêtre pour rêver à mon aise. La nuit était douce & blanche. En regardant le petit jardin rempli d'ombre, où descendait la lune, je vis que les grosses pommes de reinette étaient mûres; &, songeant au plaisir que Marguerite & son père auraient eu de voir &
90 Hutùin â^tm ptiysatu
de goûter ces beaux fruits juteux^ tout à coup ^e me dis en mot-même :
« Pourquoi n'en goûteraient-ils pas> Je n'aurais qu'à cueillir les plus beaux, & les mettre dans des feuilles, au £oûà d'un panier solide,<les uns sur les autres, par couches^ ft puis à les envoyer à Paris par le roulier Jean Maire; il reste quinze jours en route, mais les pommes se conservent plus de quince |ours« »
Cette idée me parut tellement agréable, que j'y pensai toute la nuit dans notre baraque, & que, le lendemain, en allant lire ma lettre à maitre Jean, je lui parlai de cela.
K Ma fui I Michel)dit-^il,ton idée esttrès-bonne. Rien ne fait plus de plaisir que de recevoir quelque chose de la maison, quand on est loin du pays. Pendant mon tour de France, en 1760, du c6té de Mézières, un compagnon qui s'appelait Christian Weber arriva d'Alsace; il avait des saucisses fumées & des andouilles dans son sac ; jamais je ne me suis mieux régalé que cette foislà; l'odeur du sapin m'entrait dans le nez; je ;'oyais en quelque sorte la montagne; ft, s^s les camarades qui- riaient ft chantaient en se gobergeant, j'aurais été capable d'en pleurer d'attendrissexpent. C'est pourquoi, demain dimanche, tu cueilleras les plus belles pommes du verger de Chauvel, en montant sur les arbres avec un
«ac autour des reins, car les fruits tombés ne se conservent pas longtemps; & non-seulement tu en rempliras un panier choisi parmi les plus grands & les plus solides de ton père, mais nous / mettrons encore une bajoue fumée, que Ton peut considérer comme le morceau le plus délicat du cochon, avec cinq ou six bonnes saucisses, deux bouteilles de vin blanc d'Alsace & deux bouteilles de vin rouge de Lorraine , ce que |'ai de meilleur dans 0\a cave. Et surtout il ne faudra pas oublier quelques dou2aines de mes grosses noix vertes, car Chauvel, tu dois te le rappeler, aime beaucoup les noix; nous l'entendions toujours croquer derrière le fourneau celles qu'il apportait dans sa poche. Tout y sera, seulement il faut un grand & fort panier. i>
Ainsi parla maître Jean, qui se complaisait dans mon idée & s'écriait :
« C*est le plus grand plaisir que nous puissions leur faire I »
Je pensais comme lui, de sorte qu'en le voyant m'approuver, ma joie en fut encore plus grande»
Je ne me rappelle pas de jour plus heureux que ce dimanche où, de bon matin, après avoir choisi notre panier en forme de hotte parmi ceux de mon père, qui les empilait comme des chapeaux derrière l'escalier, je l'emportai sur mon épaule aux Trois-Pigeons; & puis quand
debout dans les branches, je cueillis les plus belles pommes en les glissant dans mon sac. Non, je n'ai jamais eu de moment plus agréable, à cause de la beauté de ces fruits, & du bonheur de me représenter Marguerite mordre dedans avec ses petites dents blanches.
Après cela, j'allai derrière Taubei^ abattre des noix sous le grand noyer, & quand mon rondin les faisait rouler par douzaines, je me disais en moi-même :
« Le pèreChauvel va-t-il être content! va-t-il s'en donner ! »
Il me semblait le voir en train de les croquer & de penser :
« Michel est pourtant un bon garçon! »
Ce qui m'attendrissait & me faisait crier en moi*mème :
« Oui, père Chauvel, oui, c'est un bon garçon & qui vous aime. Croyez-moi, il donnerait sa vie pour vous ! Marguerite ne trouvera jamais quelqu'un capable de l'aimer autant & de la rendre plus heureuse; ce n'est pas possible! »
Voilà les idées que je me faisais, les yeux pleins de larmes. Et je n'ai pas besoin de vous parler maintenant de la manière dont nous arrangeâmes tout cela dans notre panier, car tout se fît comme maître Jean l'avait dit : la bajoue & les andouilles furent au fond ; les pommes dans du foin, au mi-
lieu; par-dessus les noix, sans avoir été épluchées, pour conserver leur fraîcheur; tout en haut les bouteilles ; puis encore de la paille ; & enfin la toile d'emballage solidement cousue avec de la grosse ficelle, &, sur une carte retournée, l'adresse : « q4 monsieur Chauvel, député à Voâssemblée nationale ^ rue du Bouloiy n^ 11, à Paris. »
Cela se fit dans la grande salle, maître Jean, dame Catherine, Nicole & moi réunis. •
Beaucoup d'autres patriotes, ayant appris que nous envoyions des provisions à Chauvel, vinrent nous prier de mettre aussi quelque chose pour eux dans notre panier : du lard fumé, du miel en rayoïiu quelques-uns de beaux fruits ou du kirschenwiisser; malheureusement ce n'était pas possible^ A nous les remerciâmes tous; le panier était biei» assez lourd, il pesait peut-être cent cinquante livres; mais c'est égal, le gros roulier, Jean Maire, qui chargeait des milliers sur sa grande miture à six chevaux, le prit tout de même; il passa la bâche par-dessus & partit le lundi s(rfff«
Depuin ce jour nous attendions des nouvelles de Paris» mais elles n'arrivèrent qu'à la fin de septembre; &, pendant ce temps, combien de disputes nous eûmes encore aux Trois-Pigeons!
C'est en ce temps que le livre rouge, imprimé
par ordre de TAssemblée nationale, arriva pour la première fois aux Baraques. Le vieux Rigaud, ëtant allé recueillir un petit héritage à Toul, le rapporta de là-bas, & tous les soirs nous étions en train de Téplucher, de crier & de nous indigner. Alors nous sûmes que non-seulement les officiers i)obles dépouillaient leurs soldats, mais que nous étions tous grugés depuis longtemps, par des seigneurs de la cour qu'on appelait courtisans, & qui rapinaient de leurs dix doigts d'une hj^on abominable. Voici comment les principaux vols se faisaient : chaque fois que le déficit forçait les ministres du roi de faire un nouvel emprunt, leurs amis, ceux du comte d'Artois, de la reine ft des princes, jusqu'aux valets, étaient comptés comme préteurs d'une somme au trésor; ils recevaient quittance de cette somme, — ce qu'on appelait un coupon, — chacun en proportion de sa bassesse, & sans verser un liard. Après cela, nous autres malheureux, nous étions forcés par de nouveaux impôts, de payer la rente perpétuelle des sommes que ces gueux n'avaient pas prêtées à la nation. Que d'argent on nous avait volé par ce moyen ! Ce n'est pas à calculer. Camille Desmoulins disait dans sa gazette, que ces courtisans méritaient d'être vingt-quatre millions de fois pendus, parce qu'ils avaient volé vingt-quatre millions de malheureux, comme
dans leur poche; & plus honteusement encore, puisqu'on les croyait honnêtes, puisqu'ils se disaient nobles, qu'on leur confiait tout, & qu'ils ne risquaient pas d'être arrêtés.
J'ai le livre rouge & je voudrais bien vous en donner le détail, mais ce serait trop long; une fois sur ce chapitre, on ne finirait plus.
Valentin criait que Chauvel & ses amis avaient inventé le livre rouge pour déshonorer nos seigneurs* Que voulez-vous? Quand un homme est naturdlement aveugle, on lui mettrait le soleil sous le nez, qu'il ne le verrait pas; toutes les explications du monde ne lui serviraient à rien pour voir clair.
C'est aussi dans ce mois de septembre 1790 que Louis XVI renvoya Necker; après la victoire de M. de Bouille, le roi pensait ne plus avoir besoin de lui. Les uns traitaient Necker de gueux, parce qu'il avait aussi fait des pensions à ses amis, & qu'il avait longtemps refusé de livrer le livre rouge; les autres, comme maître Jean, disaient qu'il £iut toujours mettre le bien & le mal dans la balance; que Necker ne s'était pas enrichi lui-même, comme monset* gneur le cardinal de Brienne; que sans le compte rendu de Necker en 1778, la révolution ne serait pas venue de sitôt, & que les honnêtes geni; devaient s'en souvenir.
96 Histoire à!un paysan.
Je crois qu'il avait raison, mais dans tous les cas, depuis le renvoi de Necker, Louis XVI n'écouta plus que les ennemis de la révolution ; ils le poussèrent sur la pente tellement vite, qu'au bout de deux ans c'était le bord du fossé.
Mais tout cela se trouvera plus tard; je n'ai pas besoin d'en parler maintenant.
J'en reviens à ce mois de septembre 1790, où nous reçûmes enfin, avec un gros paquet de journaux, la réponse de Marguerite. La voici, je vais la copier mot à mot, car, outre le bonheur que j'aurai de me rappeler le bon temps de ma jeunesse, chacun verra bien mieux ce qui se passait alors à Paris; comme on vivait là-bas, & x:e qu'on pensait du roi, de Bouille, des émigrés, des clubs & de l'Assemblée nationale. Moi-même je ne pourrais pas en dire autant.
« Mon bon Michel,
« Nous avons reçu tu lettre & ton panier de bons fruits, de bonnes saucisses & de bons yins. Tout nous a fait plaisîr« malgré la tristesse de ce que tu nous racontes. Il ne faut pas vous décourager, au contraire ; plus les aristocrates en feront, plus vite nous serons débarrassés d'eux. La nation ouvre les yeux de jour en jour, &, quand elle le voudra bien, ses misères seront finies.
« Mon père a tant d'ouvrage à rAssemblée & aux Jacobins, qu'il me charge de vous remercier, toi, maître Jean, dame Catherine, & tous ceux qui voulaient mettre quelque chose dans le panier. J'en suis bien contente, car depuis longtemps j'avais l'idée de vous écrire; lui, dans ses grandes lettres de six pages, ne vous parle jamais que des affaires de rAssemblée nationale & du pays; pour mdtre Jean, Létumier & tous les patriotes de là-bas, c'est bien le meilleur, je ne dis pas le contraire; mais dame Catherine, Nicole, & même toi, j'en suis sûre, vous ne seriez pas fâchés non plus de savoir aussi comme nous vivons, dans quel endroit nous logeons, ce que je fais le matin & le soir ; ce que coûtent le beurre & les œufs au marché ; si on se lève de bonne heure; si l'on se réunit à la veillée; enfin, comme on vit.
a Eh bien ! voilà justement ce qui me trotte dans la tète, & maintenant je vais tout vous raconter, pour que vous soyez en quelque sorte avec nous, & que vous voyiez la différence des Baraques & de Paris. Cela va me coûter du temps, car j'en ai vu depuis quinze mois, & je m'en suis fait des idées sur ce bas-monde! Mais c'est égal, tu m'écouteras, mon bon Michel, & ie vais me figurer que nous sommes à causer ensemble, derrière le grand fourneau des. Trois- Pigeons.
If. 6
98 Histoire $un ]^ysan.
c( Et d'abord, vous saurez que nous logeons au cinquième d'une maison aussi haute que la grande tour du Haut-Bar; & que même au^ dessus de nous, loge encore une famille de cor* donniers, avec les fenêtres dans le toit, en forme de tabatière; ils ne font que rouler, aller, venir & trébucher, avec leurs trois enfants. Tous les étages sont garnis de la même manière : l'un tisse, l'autre coud, l'autre racle de la musique, l'autre arrange* les aâaires des particuliers; il a sur sa porte un écriteau : Maître Jacques Pichaud, huissier au Chàtelet. Un escalier descend en vrille du haut en bas, tout glissant & sombre; & tous ces gens vivent ensemble sans se connaître, sans s'inquiéter les uns des autres, ni même se regarder, ou se dire bonjour en passant. Toutes les maisons de Paris sont oomme celai En bas, dans la rue, les boutiques, les ateliers, les magasins se suivent avec leurs enseignes à perte de vue : cordonniers, épiden, ferblantiers, fruitiers, &c.
« Les rues sont grises, pleines de boue noire; & les voitures : coucous, soufflets, landaus, berlines, carrosses, charrettes, les unes rondes, les autres carrées, ou longues, avec des tas d'ordures dessus, ou de grands laquais debout derrière, roulent du matin au soir comme un torrent, au milieu des cris d'une foule d'ambulants, qui re-
gardent en Tair pour voir si la pratique ne leur fait pas signe de monter : ce sont des marchands d'eau, de vieux habits, de légumes, avec de petites charrettes à bras qu'ils poussent; des vendeurs de jouets d'enfant & de tout ce qu'il est possible d'inventer pour tirer votre argent. Ici tout se vend & tout se crie; des gazetiers^ avec leurs paquets sous le bras, montent dans les maisons, entrent dans les cafës, & vous arrêtent au coin des rues, — couverts d'affiches de toutes les couleurs, — en vous mettant leur journal sous le nez.
« Vous entendez cela comme un grand bruit qui bourdonne sur toute la ville, depuis le petit jour & même avant, jusqu'à minuit, une & deux heures du mâtin. A trois cela recommence. Entre deux & trois heures, en écoutant bien dans la nuit, vous avez un instant de silence, à moins que la voiture d'un médecin ne passe, ou que la patrouille ne ramasse un ivrogne dans votre rue. Oui^ vous avez un peu de silence, mais il ne faut pas croire que ce soit le coq qui vous réveille, ou le chien du voisin Kigaud, comme aux Baraques ; ce sont les charrettes des paysans qui vont au marché voisin , quelquefois le cri de leur âne qui se met à braire, ou les clochettes de leurs chevaux. Tous ces gens arrivent de deux & trois lieues autour de Paris , les hommes avec
Histoire à*mi paysan.
leur voiture & les femmes assises sur leur bourrique, au milieu des paniers de légumes, d'œufs, de beurre & d'autres provisions. Il fait encore sombre, & vous les entendez déjà; les fouets claquent; les hommes enroués crient : « Hue! » & cela ne fait qu'augmenter,' jusqu'au grand bruit qui dure toute la journée.
a Et maintenant, vous n'avez encore qu'une petite idée de ce grand mouvement de Paris!
Il faut penser que dans cette ville, où vivent plus de sept cent mille gens de toute espèce, depuis les plus riches jusqu'aux plus misérables, il envient encore par jour près de cent mille de toute la France & des environs, pour remplir leurs halles, leurs marchés, leurs boutiques & leurs caves. Voilà pourquoi les famines sont terribles ici , lorsque cela se ralentit seulement quelques jours : ceux qui n'avaient que leur pain, un peu de bois, un peu d'huile & de vin, n'ont plus rien du tout ; & la misère alors est tellement grande, que, même dans les plus rudes hivers de chez nous, on ne peut pas se la figurer; les gens au-dessus de votre tète , sans que vous le sachiez seulement, hommes, femmes & enfants, sont en train de grelotter & de mourir. Ils ne se plaignent pas, car dans cette grande ville on ne se connaît pas, & les plus pauvres sont quelquefois les plus fiers.
Histoire âfun paysan.
« Maïs j'aime mieux ne pas te parler de cela, mon bon Michel; nous savons aussi ce que c'est d'être pauvre, de souffrir & de travailler; ft quand on ne peut pas venir en aide aux malticaireux, cela vous fait trop de peine.
« Tu vois maintenant le gros d'une ville comme Paris. Vous pouvez marcher des heures à droite & à gauche, de tous les côtés, & c'est toujours la même chose : toujours les mêmes maisons grises, les mêmes rues sales, un peu plus larges, un peu plus étroites, voilà tout; les mêmes files de boutiques; les mêmes voitures & les mêmes ambulants qui crient. Vous rencontrez seulement de loin en loin une place plus large, avec une fontaine où les femmes & les marchands d'eau fourmillent ; ou bien une grande bâtisse, comme celle du cardinal de Roïian, à Saverne; ou bien un pont, un marché, un théâtre, & tout a l'air misérable. Les jours d*hiver on est dans la boue jusqu'aux chevilles; la neige fond d'une minute à l'autre, le brouillard couvre tout, la tristesse vous gagne jusqu'au coin du feu. Ce n'est pas comme chez nous, la belle neige sur les haies & les bois, la grande lumière blanche qui vous éblouit , & le froid vif qui vous donne la force de courir, de vous secouer, & de vous réchauffer en marchant sur la terre dure. Tout est brouillard : il coule
Histoire Sun paysan.
sur les vitres, il vous entre jusque sous la peau, & la lumière est si grise, qu'on se croirait à rentrée de la nuit, en plein midi. L'été, on étouffe de poussière & de mauvaises odeurs.
a Ce que je vous di$ est la pure vérité. Sans le courage qu'il faut avoir pour défendre & soutenir ses droits, on ne pourrait pas vivre dans une ville pareille, au moins moi I Le père, lui, ne fait attention qu'aux décrets de l'Assemblée, aux motions, aux discours des clubs & aux articles des gazettes. Il se soucie d'une maison autant que d'une autre, de la neige que de la pluie ou du soleil, & trouve tout bien, pourvu que les affaires marchent à la Constituante & aux Jacobins. Aussi, depuis que nous sommes à Paris, c'est moi qui fais tout à la maison, qui paye tout, qui touche l'argent, qui vais au marché, qui raccommode, qui donne à laver, qui compte; &, quand je lui parle de cela, il me dit :
« C'est bon... c'est bon!... Je n'ai pas le « temps de penser à tout... Tu me diras cela « plus tard... Ce soir nous avons réunion; il « faut que je voie les gazettes, que je pense à « l'institution du jury, ou bien à la création des « assignats-monnaie; laisse-moi, Marguerite. » Et je vois à sa figure qu'il ne faut plus rien lui dire, car lorsque lés choses ne vont pas à ses
Histoire d'un paysan, lo)
idées dans rAssemblée, il se fâche & pourrait se rendre malade de colère.
« Mais les jours où tout vb. bien, il me conduit au théâtre, ou bien au club des Jacobins, à rAssemblée nationale, dans les tribunes. Je suis forcée de bien me mettre, avec ma petite cor* nette à barbe de mousseline, & la cocarde na* tionale sur Toreille; il me mène à son bras& me présente aux patriotes, en disant : ic Voici Cl ma fille. » Je connais tous les patriotes : M. Danton, M. Camille Desmoulins, M. Fréron, M. Robespierre, M. Antoine ( de Metz ), tous!... mais ces choses viendront plus tard. J'en reviens à mon ménage; pour dame Catherine & Nicole, c'est le premier chapitre, & je ne veux rien oublier, puisque nous y sommes.
« D'abord, pour le logement, nous avons deux petites chainbres , une petite salle à manger & une cuisine grande de trois pas. La salle à manger & la chambre à coucher de mon père donnent sur la rue; la cuisine & ma chambre à moi sont derrière , sur une cour oii je n'ose presque pas . regarder, même à travers les vitres, parce que je crois toujours y tomber la tète en avatt, ft qu'elle est grise, pleine de fenêtres au-dessous, & profonde comme un puits. £h bien ! savez* vous combien cela nous coûte> Soixante livres par mois; dix fois plus que nous ne pourrions
louer notre maison aux Baraques. Je sais bien que dame Catherin? Se Nicole vont lever les deux mains, en criant: « Est-ce possible?» Mais c'est comme cela. Si mon père n'était pas député, nous pourrions avoir un plus petit loge^ ment sous le toit, pour vingt ou trente francs, mais un député du tiers reçoit la visite d'une foule de monde, il doit être bien logé; ce ne serait pas bien de faire des économies sur ce qu'on reçoit de la nation pour la représenter; ce n'est pas une place qu'on a, c'est un devoir que les électeurs vous donnent, & qui ne doit pas vous enrichir.
« Mais voilà toujours soixante livres pour commencer. Maintenant vous allez voir le reste.
« Le matin je me lève à six heures, parce que le père est forcé de partir à huit heures & demie au plus tard, pour aller à l'Assemblée nationale, & que le déjeuner doit être prêt avant. Je m'habille, je prends mon panier sous le bras, & je vais au marché des Innocents, au bout de notre rue. C'est un ancien cimetière encombré de vieilles baraques moisies, avec une haute fontaine très-jolie au milieu, & quelques tombes autour, derrière des palissades. Lorsque les ménagères arrivent, entre huit & neuf heures, on ne s'entend plus, car alors les paysans finissent de vendre ce qu'ils ont apporté; les revendeuses,
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qu'on appelle les dames de la halle, viennenf reprendre leurs baraques louées; il faut que les autres détalent vite, qu*ils cèdent à bas prix ce qui leur reste; on se bouscule, & ce sont des cris bien autres que sur la grande foire de Saverne. « Moi, j'achète toujours d'une vieille grand'mère en capuchon piqué, le menton garni d'une petite barbe grise , une bien bonne femme , qui m'appelle « la petite patriote, » & qui me garde une tête de chou, quelques carottes & un navet pour mon pot-au«feUv Tu penses bien , Michel, qu'il me faut souvent autre chose, un poisson, une volaille, des œufs, du beurre; & puis il faut encore passer à la boucherie. Ah ! que cela coûte, & qu'on a besoin d'être sur ses gardes pour ne pas acheter trop cher! Par exemple, le beurre de Chartres est à seize sous, celui de Lonjumeau à vingt-cinq sous , celui de Gournajr à trente & quatre deniers, celui d'Isigny à trente-deux sous^ & tous se ressemblent; si l'on allait prendre l'un pour l'autre, on serait bien trompé pourtant! Mais tout de suite, dans les premiers jours, je me suis mise au courant, & je pourrais vpus dire le prix de tout : du fromage, qui se vend ici à la douzaine, des œufs, qui sont aussi de différentes qualités, lorsqu'ils viennent de Mortagne ou de Picardie; des huiles, du lard, du savon, enfin de tout.
io6 Histoire ffun paysan*
a La viande est bon marché cette année, le bœuf à quinze sous cinq deniers; le mouton à seize sous neuf deniers ; le veau à seize sous cinq deniers; le porc à quinze sous deux deniers.
« Ces choses intéresseront dame Catherine ; la différence est grande avec les prix des Baraques, j'en suis sûre.
tt Pour vous donner une idée de ce que la vie coûte, je n'aurais qu'à vous dire que le bois, le charbon de bois & le charbon de terre se vendent à la livre. Ce sont des Auvergnats qui font ce commerce; ces gens laborieux vous vendent tout, jusqu'à l'eau, qu'ils vous apportent sur leurs épaules, au cinquième & sixième étage, à deux liards le baquet ; &, rien que pour allumer le feu, on a de petits fagots qui s'appellent cottretB & qui se vendent dix-neuf livres six sous huit deniers les deux cent huit. Mais comme deux cent huit de ces fagots vous rempliraient la cuisine, il feut les payer deux sous la pièce. Encore les cottrets de quartier & ceux de taillis sont*ils bien différents; si l'on n'y regardait pas^ ces Auvergnats, qu'on appelle les plus honnêtes gens du monde, vous donneraient souvent des uns pour des autres.
« Et ce n'est pas tout ! sans parler du lait, qu'on appelle ici de la crème, & du petit bouillon qu'on appelle des consommés; une fois la
cuisine faite, il faut songer à la chandelle, au sucre, au poivre, au sel; après le marché & la boucherie, il faut compter avec Tépicier, & puis avec la blanchisseuse, le cordonnier, le tailleur, cela ne finit pas ; il feut acheter, acheter ! Les trois quarts de l'indemnité qu'on nous donne y passent, & le reste, le père le dépense jusqu'au dernier liard en achats de livres, de gazettes, & en souscriptions pour les patriotes malheureux.
« Enfin tout marche, c'est le principal. Malgré les députés de l'Assemblée nationale qui se sont vendus à la cour, le peuple aura ses droits; & nous pouvons dire qu'il les aura bien gagnés. Seulement, si les vrais représentants de la nation, les honnêtes gens de l'Assemblée & les patriotes avaient laissé faire ces vendus, ils nous auraient dé)à remis la bricole; nous pourrions travailler, peiner & souffrir pour eux, comme avant la convocation des états généraux. Heureusement le$ clubs se sont mis en travers; le premier de tous, c'est le club Breton, séant ici près de nous, au cloître des Jacobins. Le père y va tous les soirs. Là se réunissent les meilleurs patriotes, dans une vieille bibliothèque vide, depuis que les Jacobins ont émigré. C'est avec le club des Cordeliers, à la cour du Commerce, de l'autre côté de leau, le meilleur de Paris.
« Dans les premiers temps , les représentants
io8 Histoire m un paysan.
seuls Y allaient, mais depuis quelques mois beau-* coup de patriotes, qui ne sont pas de T Assemblée nationale, y vont; & tous les jours on en parle de plus en plus. MM. Danton, Legendre, Fréron, Pétion, Brissot, Camille Desmoulins sont là comme chez eux. Quand les nobles font trop leurs embarras; quand ils crient à T Assemblée, en s'appelant les uns les autres : « Hé! vicomte i un tel, allons-nous-en! N'êtes-vous pas ennuyé « d'entendre ce galimatias > » ou bien : « Ah çà! a vous tairez-vous, braillards? Il faut tomber à « coups de sabre sur cette canaille ! » comme ils ont rhabitude de le faire, ceux des Jacobins & des Cordeliers se réunissent le lendemain. On sonne le tocsin partout; les patriotes, les gens des marchés, hommes & femmes, s'en vont ensemble à l'Assemblée nationale, avec des chaudrons, des casseroles, tout ce qui peut faire du bruit, en criant : « A la lanterne! à la lanterne, c( les aristocrates! ça ira! » Et les autres tremblent, ils se cachent. C'est maître Jean & Létumier qui riraient de voir cette débâcle!... On appelle ga une manifestation. Les aristocrates disent que c'est une insurrection. M. Lafayette monte sur son cheval blanc; il réunit les gardes natio«nales, il fait des discours, il se démène avec M. Bailly, le maire de la ville. Mais le lende-main tout le monde rit, & l'on dit : « Les aristo-
« crates ont eu peur ! Ils vont avoir du bon sens « pour quinze jours; après ça ils recommence- « ront, & nous reconoimencerons. »
« Lafayette est toujours là, qui fait battre le tambour, qui salué le roi, la reine, & qui parie à la nation; mais de temps en temps il essaye aussi d'arrêter les patriotes, &, sans les femmes qui tiennent pour la révolution & qui défendent à leurs maris de lui obéir, depuis longtemps il aurait fait de mauvais coups.
tt Je vous raconte cela, mon bon Michel, parce qu'aux Baraques vous ne pourriez pas comprendre tous ces moments. Chez nous, on ne connaît que la milice & les impôts ; mais si les Parisiens ne tenaient pas tète à tous ces comtes, ces marquis & ces évèques, la révolution serait arrêtée & la France grugée par quelques nobles. L'ami du peuple, Marat, est le plus fort pour découvrir leurs complots; il dénonce tout le monde : le roi, la reine, les princes, le clergé, la noblesse, les anciens parlements, la munidpa- ' lité, le chàtelet, les districts, l'état-major de la garde soldée, & M. Mottié, son général, comme il dit; les procureurs,, tes financiers, les ajgioteurs, les déprédateurs, les sangsues de TEtat, & l'innombrable armée des ennemis du bien public.
« Quelquefois il va même un peu loin , & a. 7
ixo Mni^dr^ d^ua paysan.
mon père dit que e'est paurtant tf<^ fart; qu'on doit penter qu'il existe (}'honfièt€« gçns parmi nos ennemis : des èties mal âevés qui se trompent, parce qu'on leur a iait crcdre dès l'enfiince qu'ils valaient plus que les autres hommes, qu'ils étaient d'une autre raœ, & que^ par œ moyeii, la hètise leur est vemue tout doueemeat, & qu'ils se figurât des obosea contre uatiire), eu quelque sorte d^ bonne ifÀ* Il dit qu'une quantité d'ambitieux parmi nous, de &ux patriotes, ne demanderaient qu^ taire lea grands, à renier leur père, à se coi^vrir de déeoratious du haut çn bas, à toucher des pensietns sans les avoir gagnées, à traitQf leurs semblables comme des valeta, & même à se vendre au premier veau, a'ils valaient la peiue d'être achetés { qu'où a tort de flagorner le peuple, eu lui disaaf qu'il a toutes les vertus, parce que œ a'est pa$ viai; qu'il existe dans le peuple & les boui^eois beaucoup de 6kua, & qu'on veira peut-ê^re par la suite, apr^ la victoire du p?upie, de nûsérabkavaau-Tpieds devenir aussi fiers & plus insolents que 1^ anciens nobles; & que ce sera d'autant plus ti?i$te qu'ils seront avares, ignorants & grossiers, & qu'on se rappellera qu'Us eut renié leur propre sang, pour grimper à la plaee des autres, & faire oublier par leur arrogance, que leur na^e ésait vachère & leur père gar^^on d*écurie! Pourvu
Histoire iPun paysan, m
que BOUS ne votioqs pas de pareilles abominations, mon bon Michel, car ce serait la honte & la désolation du genre humain I.
« Mon père a souvent de ces moments de colère, Toemple des Maurjr Tindî^pae; mais il se calme vite, ^ finit toujours par dire: « Tout cela ne signifie rien; la grande atfaire est d'établir de bonnes lois pour empêcher les filous, qu'ils soient du peuple, de la bourgeoisie ou de la noblesse, de s'élever au-dessus des honnêtes gens, de les maîtriser & de leur tenir le pied sur la gorge, afin de vivre à leurs dépens. Le principal aujourd'hui, c'est d'avoir deshonmies comme Dantcft, Robespierre, Grégoire, Desmottlins, ftc., pour éclairer la nation & lui faire voir que notre sahit est dans Tunion. Ces hommes sauveront la France; ils bousculeront foiisces vendus aux premières élections, ft d'ici qttdques mois on ne parlera plus que d'eux.
Les autres emploieront la calomnie & rin|ure pour les détruire, mais la vérité finît toujours par P^Dporter; ft, quand le peuple soufiïe, il reconnaît ses lautes & met les gueux à leur place. »
« Tu penses bien, Michel, que tout le temps ojk nous demeurions avec le curé Jacques, les patriotes du club des Jacobins ne venaient jamais ches nous; mon père n*aurait pas osé les inviter,
lia Histoire à^un paysan*
car sur beaucoup de questions on se serait pris aux cheveux; mais depuis ils viennent quelquefois s'entendre avec mon père sur les mesures à prendre dans leurs réunions, & tu ne pourrais pas croire combien ces gens sont simples & naturels; autant les intrigants jouent la comédie & se redressent pour se donner de l'importance, autant ils se montrent ouverts & vous mettent de suite à votre aise.
a Aux fètes de la Fédération, le mercredi 14 juillet, M. Danton, qui marchait en garde national avec sa section, m'a fait avoir une bonne place près de l'autel de la patrie; il est venu me prendre lui-même au cortège, & m'a conduit auprès de sa jeune femme, en nous disant : « Asseyez*vous, causez, vous serez bien en- « semble. » C'est une bien belle personne. Nous causions comme d'anciennes amies; elle paraissait bien heureuse, malgré la pluie qui tombait à verse; & quand M. Danton revint la prendre & l'emmener dans une voiture, elle me fit promettre d'aller la voir, en me donnant la main. M. Camille Desmoulins, qui venait de rencontrer mon père au champ de Mars, monta dans notre voiture; il criait contre le roi, qui avait profité de la pluie pour se cacher dans son pavillon, au lieu de prêter serment sur l'autel de la patrie, comme c'était son devoir. Mais en
Histoire i?un paysan. 113
entendant les cris de : Vive la nation! s'élevei jusqu'au ciel, il riait, & disait : « C'est égal, a Chauvel, le peuple est avec nous. Tous les « cœurs battent ensemble pour la patrie, la jusce tice & la liberté! » Ses yeux brillaient; moi j'aurais voulu pleurer d'attendrissement. Chaque bande qui passait poussait de nouveaux cris, agitait des branches de peuplier, levait les chapeaux & les bonnets garnis de cocardes; cela ne finissait pas, & les mille cloches de la ville sonnaient ensemble.
« Le soleil était revenu.
« Nous étions descendus vers cinq heures devant les Tuileries, où demeure le roi. M. Camille Desmoulins me prit à son bras pour aller nous rafraîchir au café Hollot, en bas de la terrasse des Feuillants. Beaucoup de patriotes & de gardes nationaux, avec leurs femmes & leurs enfants, itaient là qui riaient & se réjouissaient. M. Desmoulins, avant d'aller faire son journal, vînt encore nous saluer & nous remercier. Tu vois, Michel, comme ces gens-là sont bons & peu fiers. Chez nous, le dernier bangard vous regarde du haut de sa grandeur, & croirait s'abaisser en se montrant poli. C'est bien pitoyable, mais tous ceux qui ne sont rien par eux-mêmes & qui n'ont un peu de valeur que par leur place tiennent la même conduite; à
114 HuÊêêm
Parifi jusque dans let derniers villages, on les reconnait à leur «tr de majesté qui vous âût rire.
c II est vrai que nous connaissons M. Camille Desmoulins depuis notre arriva id; mon père, qui le regarde comme un des meilleurs padioles, avait placé son journal dans fous les coins de rAssemblée, ft lui nous avait envoyé tout de suite des billets pour aller au théâtre de la Na* tion, à celui de M"* Moatansier, dans le Palais- Royal, & aux Comédiens de Beaujolais» C'était mon bonheur d'entendre le Siige de Calais ou bien le Chêne patriotique. Ces grands cris des acteurs, qui s'en allaient ft venaient en levant les mains & gémissant, me touchaicïit le cœur; & j'avais aussi du plaisir à voir jouer Ési^ à la fàtre^ ou les Deux fermiers, au Palais^&oyal. Ces paysans habillés en soie & ces bergères en petits souliers rouges me réjouissaient la vue. Mais j'ai bien changé depuis, car mon père, qui s'ennuyait de perdre son temps, & qui bâillait à chaque instant dans sa main en voyant ces choses, me dit un soir :
c Tiens Marguerite, voilà comme Sa Majesté « le roi connaît les paysans; c'est là qu'il les a « vus t ils sont tous gros & gras, bien portants^ « bien habillés, bien nourris; & les soldats ai- « ment tous mieux la gloire du rôi que leur
(( baraque. Ça doit l'étomier quand on parle de « famine ; & les PariBieni doivent aussi s'in«* « digner d'entendre dire que nous ne sommes « pas contents, mr nous avons de tout en abona dance : nos greniers sont remplis de blé, « d'orge ) d'avoine; nos crémeries sont pleines' a de kit & de fromage^ & nos caves de bo{\s « vins. Nous allons danser régulièrement tous « les jours d^s l'herbe^ au bord de l'eau, avec <f nos bergères ; & de temps en temps un jeune « seigneur, un prince, nous enlève une ûIVq « qu'il finit par épouser. Je n'aurais jamais cru « que nous étions si heureux! Et si Ton juge a maintenant de leurs rois, de leurs seigtieurs^ « de tout leur grand monde, d'après leurs pa^* « suns, Qs que ces gens-là leur font dire doit a être aussi vrai que ce que chante cette gar^^ a deuse d'oies qui pense à devenir reine, .& qui « le sera pour lûr à la fin de la pièce. Les soldats « du siège de Calais, qui plaisantent au milieu a de la boue, sans recevoir leur ration, sont aussi a trais que le reste; A Ift conférence du Para nasse aussi, où nous voyons les dieU3t, avec des « couronnes en carton doré, raisonner comme a des imbéciles. Je mets tout cela dans le même « panier; ces gens parlent de tout comme ils « parlent de nos village^; ils en Savent autant « sur le chapitre des rois ou d'Apollon, que sur
ii6 Histoire â^ un paysan.
« notre chapitre. C'est agréable de regarder des « spectacles pareils & de s'instruire de cette « manière. »
« Alors je reconnus qu'il avait raison, & depuis j'aime beaucoup mieux rester dans notre •chambre, à repasser mon linge ou raccommoder mes bas, que d'aller voir des choses contraires au bon sens.
« Mais à cette heure, mon bon Michel, je vois que le papier tire à sa fin, & je ne voudrais pourtant pas oublier une chose qui te fera plaisir, ainsi qu'à tous les patriotes des Baraques Quand ta dernière lettre nous est arrivée^ on parlait des affaires de Nancy, & l'on ne savait pas ce qu'il fallait croire de tous les éloges que M. Lafayette donnait à son cousin Bouille : l'Assemblée nationale rélevait jusqu'aux nues, & le roi demandait aux gardes citoyennes de lui voter des remercîments. Mon père, en lisant ta lettre, fut rempli d'une grande joie : « Voilà la vérité! « dit-il, Michel est un brave garçon, qui nous « raconte clairement ce qu'il a vu; ce n'est pas tt de la comédie cela, ce n'est pas VÉsope sur « la foire,- c'est le bon sens qui parle. Michel « fait des progrès tous les jours; il lit Diderot, « il en profite, tant mieux ! »
« Pense si j'étais contente de l'entendre! Ensuite il replia la lettre & la mit dans sa poche
Histoire d'an paysan, ir
en disant : « Le député Régnault, de Lunéville ce a parlé hier au club; il s'est plaint de ce qu'oi te ne remerciait pas les gardes nationales de la K Meurthe de leur dévouement, & de ce que te l'on voulait faire une enquête avant de se m décider. Eh bien, je vais leur lire cela, moi; « nous verrons ce que Régnault répondra. »
« J'étais allée déjà plfisieurs fois au club sans m'y amuser beaucoup ; mais quand le père dit qu'il allait lire ta lettre aux patriotes, tout de suite je lui demandai de l'accompagner.
« — C'est bien, dépêche -toi de t'habiller, K fit -il, car nous ne voulons pas arriver en « retard. »
« Nous venions de souper; je n'eus que le»
temps de laver mes assiettes, de passer ma belle robe d'indienne à petits bouquets, & de mettre ma cornette. Après cela, comme il me criait de la chambre : a En route, Marguerite, en < route I » j'arrivai prendre son bras, & nous sortîmes sur les sept heures & demie.
Le club breton n'est pas loin de chez nous, à deux minutes au plus. La porte du vieux cloître, avec son grand drapeau tricolore qui pend au-dessus & ses deux peupliers à l'intérieur de la cour, donne sur la rue Saint-Honoré. La bâtisse du club est à droite, en entrant dans cette cour; sa porte reste toujours ouverte,
1x8 Wnùbt éPm payion.
excepté qUâd il pleut; ft oevx qui sont en re« tard ëeouttât du dehors, au tnilieu du roulement deivoitutti.
t tEft arrinnt, nout vîmes que les bancs étaient défà presque tous remplis. M. Rdieipierre^ le président^ un jeune homme pâte & maigre^ eti frtt bleu de del à grands rev«9, la vests ft la cravate blanches, sonnait pour avertir que la séance était oommenoée« J'entrai tout de suite sous les arcades, où les femmes sont as-* sises, au^ssus de la salle, & )e vis MM» Prieur & Danton, qui noue suivaient, donuer une poignée de main à mon père avant de s'aiseoir. Le vieux greffier Lafontaine lisait le procèsverbal de la veflle; comme il finissait^ mon père se leva dans son banc, & dit r
I J'aurais à répondre aux plaintes du député n Kégnault, de Lunéville, qui réclame des ret merclments pour M. Bouille, ft pour les « gardes nationales de la Meurrïie qui mar- « chaient sous ses ordres^ Je demande à vous a lire la letb*e d*uA garde national de mon a bailliage, qui m'écrit à ce sujet; c'est un t homme dont je répdnds comme de moi-même, « * qui s'est trouvé dans l'action.
t Vous avea la parole, » dit le président.
t Gela se fait toujours ainsi à Paris; par ce mOTen^au lieu de parler à deux ou trois en-
Hîst9in H^un paysan* 119
semble, en criant tonjours plus haut pour fbreer les autres de se taire, chacun parle à son tour, & tout le monde est content.
« Le père se mit donc à lire ta lettre, au mi« lieu du plus grand silence, & je n'ai pas besoin de te dire si mon cœur battait. Il commença dans l'endroit où vous avez entendu le premier coup de canon, sur la route, en arrière de Saint- Nicolas, jusqu'à votre rencontre des hussards qui massacraient les malheureux. Sa voix claire allait dans tous les coins. Jamais vous ne pourrez vous figurer Tindignation de «^ette masse de monde, en apprenant que les gardes nationales patriotes avaient été renvoyées avant l'attaque, pour laisser les Allemands piller & massacrer à leur aise; iionl e'est quelque chose qu'on ne peut pas se représenter; de tous les côtés on se dressait à la fois dans les tribunes, dans les bancs, & l'on n'entendait plus qu'un grand bourdonnement, pendant que M. Robespierre agitait sa sonnette de toutes ses forces; cela dura plus de dix minutes. A la fin pourtant les gens se rassirent, & mon père continua de lire ta lettre; mais il ne put aller jusqu'au bout, car, au moment où tu racontes les abominations que vous avez vues à la porte Neuve, l'indigna^ tion éclata de nouveau tellement, qu'il s'interrompit lui-même, en criant, pâle comme un mort :
lao Histoire d^ttn paysan,
a — Est-ce que j'ai besoin de continuer) Vous « connaissez maintenant les a&ires de Nancy; « maintenant vous voyez si les gardes nationales « de Lorraine réclament quelque chose de la « jgloire de Bouille; vous voyez si les patriotes « de chez nous veulent avoir trempé la main a dans le sang de leurs frères f Je le savais, j'en tt étais sûr, tous répandent des larmes sur ces a malheurs. Ahl qu'on nous retire cette coupe c( des lèvres; que les Allemands de Bouille la a vident tout seuls; elle nous soulève le cœur! »
c( Alors il s'assit au milieu d'une tempête de cris, où la grande voix de M. Danton put seule se faire entendre : il remerciait mon père d'avoir éclairé le club sur cet épouvantable massacre; il disait que les provinces patriotiques de l'Est sont incapables de prêter la main aux manœuvres de rétranger, & que la calomnie ne peut les atteindre.
c( Et tu sauras, Michel, que malgré l'approbation de l'Assemblée nationale, trompée par les vendus; malgré les intrigues de Bailly & de Lafayette; malgré tous les journaux royalistes, vingt-huit bataillons de la garde citoyenne ont refusé de voter les remerciments que le roi demandait pour M. Bouille; & que celui du Valde-Gràce a protesté contre, en disant: « que « loin d'être un héros animé par le patriotisme,
Histoire d'an paysan, t^i
« Bouille peut n'être qu'un homme avide de « sang & de carnage, & que la victoire peut lui « mériter, après un examen impartial, plutôt « des supplices que des lauriers! n
« Vous serez contents d'apprendre ces bonnes nouvelles. Ah! nous ne sommes pas seuls pour la justice & la liberté, les braves Parisiens tiennent avec nous, & Ton peut dire que tous les honnêtes gens se donnent la main.
« Mais j'arrive au bout de mon papier, & j'aurais encore tant d'autres choses à vous dire sur la mort de ce bon Loustalot, sur les éloges qu'on fait de son courage & de son dévouement. Vous auriez été bien tpuchés; mais je n'ai plus de place, il faut donc finir! Bientôt... Tannée prochaine j'espère, nous causerons de tout cela, tranquillement assis au coin du feu de maître Jean. Alors la constitution sera finie, & les droits de l'homme seront gagnés! Ah! que nous serons heureux; mais il faut encore de la patience. En attendant, tu vas toujours bien soigner notre petit jardin, Michel. Rien que d'y penser, je crois sentir la bonne odeur du fruitier dans la chambre en haut, en automne; je sens toutes ces bonnes poires & ces belles reinettes, & je les vois sur le plancher. Quel bon pays, mon Dieu! Ma seule consolation est de penser que tu montes tous les soirs, & que
Kaa Histwt é^mt paysan
tu y mènef aussi le petit Etienne. Vous vous en donnez... tant mieux! fen suis bien contente. •Et maintenant c'est fini. Adieu, tous; adieu... Je vous embrasse. Dit^ aux bons amis des Ba-! raques qui voulaient mettre quelque chose dans le panier^ que c'est comme si nous avions reçu leurs présents, & qUe nous les en remercions mille & mille fois. Adieu, maître Jean, dame Catherine, Nicole, Michel, adieu I
n Marguerite Chauvel.
« Paris, le 34 septembre 17^4 a
Histoire ffun paysan. 133
Cette lettre de Marguerite fit le plus grand bien au pays. Je me rappelle Tavoir lue peutêtre plus de cent fois; ear non-seulemeut ceux des Baraques, msds encore les rouliers, les mar« chands de grains, enfin tous les étrangers qui s'arrêtaient aux Trois-Pigeons, après nous avoir souhaité le bonjour, & demandé leur chopine de vin, se mettaient à crier :
a Ah çà! maître Jean , vous aves reçu des nouvelles de Paris, à ce qu'on raconte. Nous ne serions pas f&chés non plus de savoir ce qui se passe là-bas! »
Et tout de suite maître Jean me disait :
€ Michel, va chercher la lettre. »
Je {Hfenais la lettre dans l'armoire, )e la lisais d'un bout à l'autre , au milieu d'un cercle de gens qui m'écoutatent, la hotte au dos ou le fouet sur r^ule. On s'étonnait, on se faisait expliquer les choses difficiles à comprendre.
124 Histoire £tm paysan*
Maître Jean s'étendait en long & en large sur chaque chapitre, touchant les clubs, les marchés, & niiême les théâtres, qu'il n'avait jamais vus, mais qu'il se figurait d'après son bon sens naturel.
Finalement, après s'être bien étonné, chacun s'en retournait à ses afiaires, en s'écriant :
« Allons ! Pourvu que les patriotes tiennent ferme à Paris & qu'ils aient toujours le dessus, c'est le principal. »
Le monde avait bien besoin d'être encouragé, car c'est en ce temps que les nobles, les anciens justiciers, les évêques, qui ne pouvaient plus soutenir leurs injustices à l'Assemblée nationale, parce que les députés du tiers leur prouvaient clairement qu'ils avaient tort de vouloir toujours vivre aux dépens de la nation, songèrent à redevenir nos maîtres par la force. Mais ils ne vou* laient pas se battre eux-mêmes, c'était trop dangereux ; ils voulaient nous faire battre les uns contre les autres , & si cela ne suffisait pas, appeler les Allemands à leur secours. Les nobles venaient déjà de frapper le premier coup à Nancy, en opposant la garde nationale à la troupe; maintenant les évêques allaient en frapper un deuxième, bien autrement dangereux, en opposant les gens religieux, amateurs de la vie éternelle, aux patriotes, amateurs des biens de la
Histoire Sun paysan, 1 25
terre. Après avoir regagné les biens de la terre, les gens religieux devaient les rendre aux évoques, & se contenter de leur bénédiction.
Voilà le fond de l'histoire, vous allez reconnaître cela vous-mêmes.
Sur la fin du mois de novembre 1790, quelques jours avant les neiges, on fut bien étonné de revoir au pays des personnes que Ton croyait émigrées : le père Gaspard, de Phalsbourg, le grand écolàtre Rôos, &bieh d'autres- qu'on disait à Trêves depuis six mois. En même temps les curés nommés par les seigneurs & les évèques allaient & venaient sur toutes les routes; ils avaient des réunions à Neuviller, à Henridortf, à Saverne, &c. Qu'est-ce que cela voulait dire? Quelque chose se passait, on ne savait pas quoi; mais les patriotes, & principalement les acquéreurs de biens du clergé, s'en inquiétaient beaucoup ; on se disait :
« Ces gens-là reyiennent de l'émigration, c'est dangereux I »
Et tout à coup la nouvelle se répandît par les gazettes, qu'après de grandes batailles à l'Assemblée nationale, nos députés venaient de décréter que les prêtres prêteraient serment à la constitution.
Voici comment ces choses étaient arrivées :
Lesévêques, qui n'osaient plus réclamer contre
ia6 Hmwt £mn paysMt,
(la vente des biens ecdésiastixiaes, parce qu'on aurait vu datrement qu'ils ne songeaient qu'aux richesses de ce monde, avaknt changé de batteries, en demandant que rAsiemblée reconnût la religion catholique , apostolique ft romaine cdimne la religion de la France. Gela revenait à dire que nous avions deux rois : œlui des corps à ^ris, celui des âmes à Rome. Mais TAssem** blée avait refusé, disant s que les âmes n'ont pas d*autre roi que Dieu, qui voit tout, qui sait tout, & qui n'a pas besoin de qwslqu'un pour gouver^ ner les âmes à sa place. »
Alors ces malheureux avaient commis de si grandes insolences, que, pour les mettre à la raison, nos députés avaient décrété qu'à l'avenir lès évèques ft les curés seraient nommés par la nation, comme d^ms les temps des premiers apôtres é
Naturellement, les évêques s'étaient de plus en plus indigènes. Le cardinul de Rohan, l'archevêque de Trêves & quantité d'autres digni-* taires de l'Église avaient protesté contre le dé • cret, en continuant de nommer leurs curés; & c'est alors que le père gardien Gaspard, de Phalsbourg; le père Barnabe ^ de Haguenau; le père Janvier, de Molsheim; le père Tibère, de Schlestadt; le grand écolàtre Rôos^ l'archiprêtre Hoker, d'Andelau; Meuret, le recteur
Hisimn Afi paymifu i»7
de Benfdd; eafia des centaines de moines étaient revenus de Trêves, de Coblentz, de G>nstance, & que l'inondation des petits livres avait reoom-^ nsencé tellement, qu'om aurait cru que les Cipc - Cë^jrpst, les Lamieme magique maiionate^ les fysskms d€ Louis XVI y les Séflemons de mom^ sùmrBurke sur la révolution ftamçaiie, tom* baient des arbres oomn)e les feuUles mortes en automne! Tous ces mauvais petits livres disaient qu'il fallait refuser les impôts; que nous étiotu gouvernés par des juifs & des protestants; qu'il valait mieux obéir à un roi borné, qu'à douze cents brigands; que les droits de l'homme étaient une véritable farce; que les assignats allaient descendre à deux liards; enfin tout ce qu'il était possibled'inventer pour désoler le pays.
En même temps les massacres recommençaient dans le Midi ; de sorte que l'Assemblée nationale, vo]rant que la France risquait d'être bouleversée de fond en comble, ù l'on ne prenait pas de nou^ velles mesures, avait décrété que les curés & les évêques prêteraient serment à la constitution, pensant les forcer ainsi de remplir enfin leurs devoirs, au lieu d'allumer la guerre civile chei nous*
Mais c'est alors qu'il fallut entendre crier les femmes ; c'est alors qu'il fallut reconnaître combien les gens étaient arriérés dans nos villages I
xa8 Histoire éPun paysan.
Je vois encore le père Bénédic arriver le matin aux Baraques, avec son âne, en gémissant comme si tout avait été perdu, & criant :
« Oui, maintenant on voit dans quel abime nous sommes tombés! On nous a tout pris, on nous a pillé nos biens, — les biens des pauvres, déposés depuis le commencement des siècles entre les mains de notre saipte Église!... Nous avons tout souffert... nous n'avons pas réclamé; nous nous sommes seulement signés; mais, à cette heure, c'est notre âme qu'on veut nous prendre, notre âme!»
Et il sanglotait en répétant :
« Notre âme ! »
Dame Catherine , la mère Létumier , toutes les voisines accouraient, levaient les mains & gémissaient avec lui pour le consoler.
Ce même jour, le grand écolâtre, le père Janvier & d'autres capucins passèrent aux Baraques, en faisant les mêmes simagrées. Valentin en était dans la désolation ; il criait que le roi n'approuverait jamais ce serment, & qu'une légion d'anges descendrait du ciel, pour empêcher les mauvais prêtres de le prêter. Tous les villages aux environs, Mittelbronn, Quatre- Vents, Biechelberg, pensaient comme lui, sans savoir pourquoi, mais parce que les capucins l'avaient dit!
Histoire tP an paysan. laç'
Maître Jean lui-même paraissait abattu, ses grosses joues pendaient; & comme, après dîner, dame Catherine venait de sortir, le tablier sur les yeux, il me regarda tout pàle^ en me demandant :
« Et toi, Michel, qu'est-ce que tu penses de tout sa> »
Alors je lui répondis :
« Tout cela, maître Jean, c'est pour faire peur aux acquéreurs de biens du clergé. Ces moines ne sont pas les véritables prêtres ! Pendant que nos pauvres curés de village remplissaient tous les devoirs de la religion ; qu'ils couraient la montagne été comme hiver, dans la pluie & sous le soleil, pour consoler les misérables abandonnés & sacrifiés, volés & dépouillés par l'avarice des seigneurs, & qu'ils n'avaient que la petite dîme sur les blés, qui ne rapportait presque rien dans nos pays de seigle, ces fainéants de moines vivaient grassement; ils donnaient le spectacle honteux de leur ivrognerie, de leur paresse & de leurs mauvaises mœurs; ils nageaient dans tous les biens de la terre!... Et maintenant que par la vente de ces biens, le plus pauvre vicaire a sept cents livres, & le moindre curé douze cents, ils seraient bien bêtes de se sacrifier pour ces moines, qui les regardaient de travers, ou pour ces évèques qui les traitaient
130 Histoire thut paysan,
avec mépris, en les appelant « de la prètrailk! n ft qui, lorsqu^un d'eux devenait par hasard ëvèque, disaient que « c^étaît d*un evêcké de laquais I » Je suis sûr que les curés de bon sens S de courage prêteront le serment; & que si plu« sieurs Iq refusent, ce sera par la peur de ces être orgueilleux qui ne pardonnent rien, & non par conscience & parce qu'ils croiront devoir moins à leur pays qu^à ces hommes égoïstes I n
Maître Jean m*écoutait avec plaisir, ft me posant la main sur Tépaule, il s*écria :
« Michel, ce que tu dis est vrai. Malheureusement le peuple, ft surtout les femmes, sont élevés dans Tlgnoranee; tout ce que nous pouvons fkire, e*e$t de nous réonir aux patriotes & d^attendre que les moines attaquent la constitution, pour la défendre. »
Dans le même moment dame Catherine rentrait, aussitôt il lui dit :
<t Écoute, Catherine, si tu m^ennuiés en élisant cette ûgnte désolée, ^*irai rendre aux tiereelins 0ies terres de Pickeholtz, que j'ai payées en beaux deniers comptants. Alors nous serons ruifkés; le père Bénédic & tous les gueux riront; ft tu verras si les tiercelins, les é^-éques, les seigneurs ou le roi nous rendront mon argent, qu vient de sejtVir à payer les dettes qufls avaien faîtes sans nous & malgré nous. »
Histoire Sun gaysan* 131
Jl était ea colàre^ & sa femme se dépêcha de rentfcîr ^aQslacuisioe, p^urce qu'elle ^'av^t rien de boa à lui répondre^
Ce qui se passait aw Troi$rPJçeQ(i$ $« passait dans chaque méxuige, le trouble iti^\ partout; &; même avaut dQ retoumer Iç spii* à uot^e bafaq^, JQ S9^vais d'avauçe quQ ma mère allait m'entreprendra sur le serment, comme si cela m'avait regardé. Je ne me trompais pas! £lle tenait avec ceux qui nous avaient réduits à la misère; elle me prédit ce même soir U damnation éternelle^ parce que je ne voulais p4» re- Gcmnaitre que TAssemblée nationale étsit un tas de juifs 9: d'hérétiques^ réunis pour renverser la religion de Notre-^Seigneur. £lle m'accabla de reproches^ mais je ne lui répondis pas; depuis longtemps je me soumettais à ma màre^ même quand elle se fichait injustement. Le pére^ lui, n'osait pas élever U voii^ $; je le pl^J^nais de tout mon cœur^
Ce« chose» traînèrent ainsi trois, cmi quatre jours; l'Assemblée nationale avait décrété : « que le serment des évèquest ^^^ ei«*devant archevêques & des curés, d'être fidèles i. la nation, à la loi & au roi t de veiller avec soin sur les fidèles de leursi districts ou de leurs paroisses^ & 4e maintenir de tout leur pouvoir la constitution, » serait prêté dans la huitaine de la publi-
13a Histoire d'un paysan»
cation du décret, un jour de dimanche, après la messe. Savoir : par les évêques , les ci-devant archevêques, les vicaires, les supérieurs & directeurs des séminaires, dans l'église épiscopale;& par les curés, leurs vicaires & tous autres ecclésiastiques, dans l'église de leur paroisse, en présence dtt conseil général de la commune & des fidèles ; qu'ils déclareraient deux jours à l'avance à la municipalité de leur district, leur intention de prêter ce serment; & que ceux qui ne l'auraient pas prêté dans les délais déterminés seraient réputés avoir renoncé à leur office, & qu'on les remplacerait par les élections, selon la nouvelle constitution décrétée le la juillet.
On attendait donc le dimanche, pour voir ceux des curés qui prêteraient le serment; & jusque-là les moines cabala^ent, tous les ordres & congrégations abolis reparaissaient, la confusion grandissait! mais en même temps, comme on comprenait très-bien que les évêques & les nobles jouaient leur plus grosse partie, & qu'en la gagnant ils rattraperaient tous leurs biens & privilèges, les bourgeois, les ouvriers, les soldats & les paysans tenaient ensemble, j'entends ceux qui se faisaient honneur & gloire d'obéir aux lois de leur pays, & qui mettaient la France au-dessus de tout, en même temps que la justice & la liberté.
Histoire Sun paysan, 13)
Maître Jean m'avait dit que nous irions ensemble voir, à Lutzçlbourg, son ami Christophe, qui jusqu'alors avait été du même avis que nous sur les moines fainéants. Comme le bruit courait que pas un curé du pays ne lèverait la main, nous avions du doute sur ce qu'il ferait; mais cet homme de grand bon sens & de bon cœur voyait les choses simplement, son devoir ne l'embarrassait jamais ; & le jeudi soir, 3 janvier 1791, pendant que nous étions en train de forger, & qu'il tombait beaucoup de neige, tout à coup M. le curé Christophe, avec son grand parapluie, son tricorne & sa vieille soutane, se pencha dans notre petite porte, en s'écriant :
« Hé! bonjour, Jean. Quel temps de neige!
Si cela continue, nous en aurons deux pieds demain.
— Hé ! c'est Christophe, dit maître Jean, en déposant le marteau. Entre donc à l'auberge.
— Non, la nuit arrive ! Je viens de faire ma déclaration en ville, & je n'ai pas voulu passer, sans te prévenir que le serment sera pour dimanche, après la tnesse. Si vous pouvez venir, Michel & toi, ça me fera plaisir.
— Alors, tu prêtes serment?
— Oui, dimanche prochain. Mais la vieille Stefibn est là qui m'attend; nous recauserons de ça. »
1)4 Histoire itun paytan. ,
Maître Jean ft lui sortirent alors, & )e me retournai du côte de Valentin, dont la figure s'était allongée d'un coup, & qui rêvait les yeux tout ronds, ft la bouche ouverte, comme un être abasourdi. Moi j'étais content; fe regardais tout réjoui monsieur le curé, la vieille Stefien & maître Jean dehors, en train de causer tranquillement au milieu des gros flocons de neige qui tombaient. Ils se serrèrent la main. Monsieur Christophe, avant de continuer sa route dans la grande rue blanche, avec la vieille Steffen sous son parapluie, me cria de loin :
c Tu viendras, Michel, je compte sur toi f »
Ensuite il partit, & maître Jean rentra tout }o]reux.
a Qui done faisait courf r le bruit que les curés refuseraient le serment> s'écria-t-il/ J'étais bien sAr, moi) que les hommes de bon sens, qui ne manquent pas encore en France, Dieu merci!
seraient d'accord avec nous, & non pas avec les imbéciles obstinés dans leurs vieilles idées de couvents, d'abbayes^ de droits du seigneur, de grandeur des nobles, ft de bassesse du peuple, comme si nous ne descendions pas tous du père Adam, & comme si nous n'étions pas tous nobles, haï ha! ha F »
Maître Jean, quand il était Joyeux, ne ménageait plus rien; il allait jusau'à traiter ceux
Histoire S toi faysatu 135
gui n*avtient pas les mêmes idées que lui, de mauvais gueu;x ft de canailles. Cela me faisait beaucoup de peine pour notre vieux compagnon, qui ne répondait pas & devenait sombre des journées entières. Je sentais que cela ne pouvait pas durer; que maître Jean se mettait dans son tort, ft que Valentin, qui ne manquait pas de courage, pourrait un Jour perdre patience & lui répondre solidement.
Par bonîieur, ce Jour-là Nicole vînt à temps nous appeler pour souper; chacun remit sa veste, & Ton se sépara comme à l'ordinaire, sans accident. Le lendemain, on sut déjàjpie M. le curé Ott, de Phalsbourg, fit son vicaire, M. Himmel, n'avaient pas fait leur déclaration à la munici-* palité; mais Taumônier du régiment de La Fère, M. Joseph-Hector, avait fait la sienne. On parlait beaucoup de cela, c'était la grande afËdre en ce temps; fit, le dimanche venu, maître Jean, moi, Létumier, Cochard, sans parler d'un assez grand nombre d'autres patriotes de la ville fit des Baraques, nous descendîmes à Lutzelbourg.
La neige avait cessé de tomber, la petite église blanche était pleine de gens arrivés de la montagne, pour assister à la cérémonie. On croyait q[ue plusieurs avaient de mauvaises intentions; mais il £dLdt bien d'autres excitations pour soulever le peuple contre M. le curé Christophe,
que tout le pays aimait & respectait; & puis son frère Materne & quelques autres géants roux de sa famille étaient descendus du Dagsbourg; ils remplissaient le chœur; & rien qu'à voir leurs longues échines maigres , leurs épaules comme des brancards & leurs longs nez crochus , pendant qu'ils chantaient au lutrin, l'envie vous serait passée de faire du scandale, car avec leurs grosses mains de schlitteurs & de bûcherons, ils vous auraient jtté de l'un à l'autre par-dessus la foule, sans dérangement, jusqu'à la porte, où es coups ne vous auraient pas manqué.
Tout se passa donc avec calme. M. le curé dit sa messe, & seulement après l'office il s'avança jusque sur les marches du chœur, en face de l'assistance, &, d'une voix forte, que chacun put entendre au loin, il dit en levant la main :
« Je jure de veiller avec soin aux fidèles dont la direction m'est confiée. Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi & au roi. Je jure de maintenir de tout mon pouvoir la constitution française, & notamment le déc n relatif à la constitution civile du clei|;é. »
Quelques instants après la foule so.rtit. M. le curé Christophe était encore dans sa sacristie; maître Jean & moi, le grand Materne & .^s parents nous restions seuls à l'attendre dans l'élise.
Dehors, tout était calme; les gens s'en allaient.
M. le curé vint enfin, & nous emmena tous au presbytère. Pendant la route, mîutre Jean lui dit en riant :
« Eh bien, tout s'est passé dans Tordre, les cris des capucins ne servent pas à grand'chose! »
M. Christophe était pensif.
« Le danger viendra peut-être, dit-il; mais pourvu que nous remplissions notre devoir, le reste ne nous regarde pas. »
Une fois dans sa petite chambre, où la table ronde était mise, il dit le benedicite; on s'assit & Ton mangea en silence une bonne soupe & un grand plat de choux d'hiver, garni de lard, avec quelques noix & du fromage pour dessert.
La mère de M. le curé avait les yeux rouges, elle servait sans rien dire; cela nous rendait tristes. Vers la fin du dîner elle sortit, & M. Christophe nous dit :
a Voyez ! voilà le trouble qui commence; voilà la désolation; voilà ce qui se passera bientôt dans toutes les maisons! La pauvre femme pleure... Les capucins ont plus d'autorité sur elle que moi-même... Elle me croit damné! Et quoi lui direi* que taire >
— Bah! répondit maître Jean attendri, ma femme se désole aussi, mais tout cela changera ; les gueux seront mis à la porte, & le bon sens prendra le dessus partout. »
X3B Histoire tun paysan.
Maïs alors le curé Christophe prononça des paroles qui ne me sont jamais sorties de la mé^ moire :
« Ce n'est pas aussi facile que tu crois, Jean, dît-il, car nos seigneurs les ëvèques nobles aimeraient mieux voir tout périr, que de perdre leurs biens & leurs privilèges; & cW pour cela qu'ils nous défendent de prêter serment à cette constitution, qui leur enlève ce qu'ils mettaient audessus de k religion. Est-ce que la constitution est contraire k nos saints Évangiles? Non... Us le savent bien. Elle est d*accord avec notre fi>{. Depuis dix-sept cents ans, les droits de Thomme étaient prédits par Notre-Seigneur. Il avait dît : « Aimez-vous les uns le& autres, car vous êtes a frères. » Il avait dit : « Vendez tous vos biens a pour me suivre, & donnez Tai-gent aU^ pauvtes. % Mais eux, bien loin de vendre leurs biens, en amassaient toujours de nouveaux; eux, bien loin de vouloir l'égalité des hommes, ne songeaient qu'à s'attirer de nouveaux honneurs, de nouveaux privilèges & de nouvelles distinctionr; eux, bien loin de vouloir que la volonté de Dieu Soit faite sur la terre comme au ciel, se complaisaient dans leur orgueil, dans leur avarice & dans l'abaissement de leurs semblables 1 Cette constitution d'accord avec l'Évangile les indigne. Comment dourraient-ils souffrir qUe les curés & les évèques
soient nommés t>a.r le peupk, qui ne connaît que le^ tertui & mettrait les derniers ptsteurs^ les plus IlutfMed, nu-dessus d'enX) comme âela se faisait du temps des saints martyrs^ Us aiment bien mieux èû'e nommés par des Pompadour, des Dubarrjr ft d'autres drôlesses pareilles, qui ne demandent que de belles manièx^s, des salu>* tations, des |fénufleidons, de grands noms & des paroles agréables, qu'un pauvre curé de catû^ p^ne ne peut Jamais atoir^ C'est de là que nous sont venus tes ût Rohan^ les Dubois & tous ces êtres qui semnt Tépprobre ét^nel de notre reli* glon. Est-<^ que te peuple 1^ aurait choisis > NonI il tes aurait jet& dehors comme du fumier, car tout honnête homme^ en les voyant^ se voi<^ lait la fkce« Eh bien! quand te ôonslitution dé* clare que oes impudiques ne seront plus rien à l'«.Y6nir dans les grâces; que te pauvre peuple fera tout selon ses besoins, ils sentent que teur règne eèt fini, que leur temps est passé, si oetir bonne loi s'afiermit* Et û les pauvres curéb qu'ils méprisaient tant restent à la tète de leurs troupeaux, s'ils prèchmt te pair. Tordre^ la soumitoion aux lois fiâtes par les députés de la nsition, comme c'est leur devoir, cette bonne constitution s'affermira. Les curés seront forts, hon(»rés ft respectés; ite feront régner l'Évangile. Si des gueux se présentent pour troubler
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le pays, ils seront là les premiers à se dévouer, à donner l'exemple du courage contre Tesprit du mal ; & la révolution glorieuse, annoncée par le Sauveur, s'accomplira paisiblement & pour toujours. Voilà ce qu'ils ne veulent pas!... Us veulent le trouble, ils veulent exciter la guerre entre nous; & pendant que les frères seront à se battre contre les frères, pendant que tout sera désuni, bouleversé,... alors ceux de Coblentz, de Worms & d'ailleurs arriveront à la tète des Prussiens, des Autrichiens & des Russes, nous remettre sous le joug & rétablir leurs privilèges, sur les ruines de l'Évangile & des droits de l'homme! C'est tout ce qu'ils veulent; ils appellent cela de la politique. Mais est-ce que Notre- Seigneur Jésus-Christ avait de la politique ? Est-ce que, s'il avait eu de la politique, il se serait fait crucifier pour le salut des malheureux^ Est-ce que lui, le descendant de David, ne se serait pas n^is avec les rois contre les peuples? Est-ce qu'il n'aurait pas écouté le démon de l'orgueil, au haut de la montagne, lorsqu'il lui disait : « Regarde « ce pays, ces villages, ces fleuves & ces monta- « gnes, tout est à toi si tu t'inclines devant ma « face! » Croyez-vous que de Rohan & les autres à sa place ne se seraient pas prosternés bien vite la face contre terre? Mais Notre-Seigneur n'avait pas de politique; & moi, pauvre curé de village
Histoire d'an paysan^ 141
c'est lui que j'écoute, c'est lui que je prends pour modèle, & non ces évêques orgueilleux qui vivaient comme des païens! Oui, j'obéirai toujours à l'Évangile, & je ne pactiserai jamais avec l'étranger! »
Il se tut un instant, tout pâle; son frère, le grand Materne, de la Houpe, lui tendit la main en disant :
c( Tu as bien raison, Christophe, nous serons toujours avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, contre ce cardinal de Rohan. Je l'ai vu... nous l'avons vu avec sa femme, la femme d'un autre.
Quelle abomination! »
Et tous les montagnards se signèrent, pendant que je frémissais en moi-même & que maître Jean s'écriait :
« Oui, nous en avons vu des scandales!... Si le peuple est encore religieux, ce n'est pas la feute de ces malheureux. Et, s'il^ pensent qu'après tout cela leurs commandements seront pour nous des paroles d'Évangile, ils se trompent.
— Sans doute, dit le curé Christophe, ils ont perdu notre respect; mais, je vous en préviens, bientôt ils calomnieront les pauvres curés, qui se seront soumis aux lois de leur pays en prêtant le serment; ils les représenteront comme des renégats. Nous aurons beaucoup à souffrir; mais quand tout m'abandonnerait, père, mère, frères
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ft sœurs, & mes amis, & tout le monde, pourvu que ma conscieuce soit tranquille & que je marche avec mon Dieu, le reste m'est égall... Tout ce que je souhaite, c'est que, avec leur politique de trouble & de guerre civile, ces honmies ne causent pas la perte de notre roi, de notre mal* heureuse reine & de ceux qui les entourent. Une fois le peuple lâché, le débordement dépasse tout ce qu'on peut se figurer d'avance; & si beaucoup de sang est répandu, ce sera leur fkute I car en défendant aux curés de prêter serment, ils les rendent suspects à la nation, ils les éloignent de leur troupeau, ils habituent les imes honnêtes à considérer la religion comme l'ennemie la plus redoutable de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de tous les grands principes chrétiens proclamés par la nouvelle constimtion... Dieu sait ce qui peut arriver dans le trouble! »
Ainsi parla ce brave homme. Et, deux ans après, en 93, lorsque je voyais passer les charrettes de la guillotine, pleines de femmes, de vieillards, de prêtres, de bourgeois, d'ouvriers, de paysans, combien de fois je me suis écrié en moi-même :
a Voilà la politique des évêques & des émigrés qui passe! »
Le cardinal de Rohan, le comte d'Artois & leurs amis étaient alors de l'autre côté du Khîn, & nos
seigneurs le$ évêques expliquaient l'Apocalypse à Constance; ils regardaient de loin ft ne y&naient jamais en Vendée ft dans le Midi, où les prêtres réfractairçs marchaient courageusement à la tête des paysans révoltés I Ils devaient pen*ser : « Que ces hommes sont bètes de se faire massacrer pour des gaillards de notre espèce I » Et c'était vrai, les malheureux paysans de rOuest auraient pu mettre sur leurs drapeaux : « Servitude, ignorance & misère I n car c'était pour défendre ces choses qu'ils se battaient.
Deux ou trois fois le comte d'Artois £t annoncer qu'il arrivait se mettre à la tête des Vendéens; il s'approchait sur un vaisseau anglais; mais quand les paysans s'étaient soulevés, que tout brûlait, & qu'il entendait gronder le canon républicain, ce brave s'en allait bien vite, & laissait les pauvres diables se battre tout seuls pour son droit divin. Vous verrez cela plus tard ; on n'a jamais rien vu d'aussi lâche au monde!
Tout ce qui me reste à vous dire de ce jour, c'est que l'on causa du serment & des affaires de la nation, chez M. Christophe, jusque vers deux heures; qu'alors ceux de la Houpe, ayant une longue course à ikire, reprirent leurs bâtons pour arriver chez eux avant la nuit; qu'on se serra les mains, & que chacun s'en retourna de
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son côté, pendant que M. Christophe allait dire les vêpres.
Il faisait un froid de loup sur la côte. Maître Jean, tout joyeux, me disait en allongeant le pas :
a Tout a bien marché, les capucins ont manqué leur coup; mes terres de Pickeholtz ont monté de prix depuis avant-hier. »
Moi, je songeais au discours de M. Christophe; ce qu'il nous avait dit de la politique des évêques nobles & des émigrés me faisait réflé* chir : je ne voyais pas l'avenir en beau.
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Vers ce temps, de grands changements arrivèrent à la forge, & je dois vous les raconter en détail, parce qu'ils furent cause du bonheur de toute ma vie, malgré le chagrin que j'en eus les premiers jours.
Vous saurez donc que Valentin prenait ses repas chez nos voisins Rigaud. Il se plaisait avec ces vieilles gens, qui le traitaient de M. Valentin par-ci, M. Valentin par-là. Son idée sur la différence des rangs lui rendait ces égards trèsagréables. Tous les soirs il était assis dans le fauteuil de la maison, en face d'une bonne ome^ lette au lard ou d'un plat de viande, sa chopine de vin à droite, sa carafe d'eau à gauche, & les pieds dans ses savates, pendant que les deux vieux, à l'autre bout de la table, pelaient leurs pommes de terre & mangeaient du' lait caillé. Valentin trouvait cela tout simple ; il était premier compagnon forgeron & se disait sans doute :