‹ Histoire d'un paysan (volume 3)Chapitre 1 sur 8 · IV. I · texte numérisé non relu

IV. I

finaud ne voulait pas livrer de batailles rangées; il pillait, autour de ses marais, les fermes & les villages , emmenant bœufs , vaches , foin , paille, tout ce qu'il pouvait happer; les malheureux paysans, réduits à n'avoir ni feu ni lieu, finissaient toujours par le rejoindre, & la guerre civile continuait.

La 18 e demi-brigade & les autres troupes cantonnées aux environs de Nantes, d'Ancenis & d'Angers, fournissaient de forts détachements, pour tâcher d'entourer & de prendre ce chef de bandes ; mais à l'approche de nos colonnes il se retirait précipitamment, & d'aller le suivre à travers les saules, les joncs, les aunes & autres plantations touffues, où les Vendéens nous attendaient en embuscade, on pense bien que nous n'étions pas si bêtes : ils nous auraient tous détruits en détail.

Voilà notre existence aux mois de janvier & février 1794. Et maintenant je vais marcher plus vite; je me fais vieux, j'ai encore plusieurs années à vous raconter jusqu'à la fin de notre république, & je ne veux rien oublier, surtout de ce que j'ai vu moi-même.

C'est dans une de nos expéditions contre Charette, que je retombai malade. Il pleuvait tous les jours; nous couchions dans l'eau; les Vendéens coupaient souvent nos convois, nous

manquions de tout; mes crachements de sang, par la souffrance, les privations, les marches forcées, recommencèrent plus fort; il fallut m'envoyer à Nantes, avec un convoi de blesses *

A Nantes, le médecin en chef ne me donna pas seulement quinze jours à vivre; les blessés du combat de Colombin encombraient les salles, les escaliers, les corridors; je demandai à retourner au pays.

« Tu veux revoir ton pays, mon garçon? me dit le major en riant; c'est bon, ton congé va bientôt venir! »

Et huit ou dix jours après il m'apportait déjà mon congé définitif, comme hors de service; un autre avait de la place dans mon lit.

Il s'est passé depuis des années & des années ; le major qui m'avait condamné n'a plus mal aux dents, j'en suis sûr, & moi je suis toujours là ! Que cela serve de leçon aux malades & aux vieillards que les médecins condamnent; ils vivront peut-être plus longtemps qu'eux; je ne suis pas le seul qui puisse leur servir d'exemple.

Enfin, ayant mon congé dans ma poche, & cent livres en assignats, que Marguerite m'avait envoyés bien vite, en apprenant par mes lettres que j'étais malade à l'hôpital de Nantes, je ramassai mon courage & je pris le chemin du

pays. C'était en mars, au temps de la plus grande terreur & de la plus effrayante famine. Il ne faut pas croire que le temps était mauvais ; au contraire, Tannée se présentait bien, tout verdissait & fleurissait, les poiriers, les pruniers, les abricotiers étaient déjà blancs & roses avant la fin d'avril. On aurait béni l'Eternel, s'il avait été possible de rentrer la moitié des récoltes qu'on voyait en herbe ; mais elles étaient encore sous terre, il fallait attendre des semaines & des mois pour les avoir. %

Je pourrais vous peindre tout le long de la Loire les villages abandonnés, les églises fermées, les files de prisonniers qu'on emmenait ; l'épouvante des gens, qui n'osaient vous regarder ; les commissaires civils, avec leur écharpe & leurs hommes, le dénonciateur derrière, en train de faire la visite ; les gendarmes & même les citoyens qui vous demandaient votre feuille de route à chaque pas.

Les hébertistes, qui voulaient abolir l'Être suprême, venaient d'être guillotinés; on cherchait de tous les côtés leurs complices, & naturellement plus d'un frémissait, car on ne voulait plus d'ivrognes, plus de débauchés, plus d'êtres éhontés qui renient la justice & l'humanité ; on ne parlait plus que de Robespierre & du règne de la vertu.

Moi, je me traînais d'étape en étape , tout pâle & maigre, comme un malheureux qui n'a plus que le souffle. Quelquefois les paysans que je rencontrais, tournant la tête, avaient l'air de se dire en eux-mêmes :

« Celui-là n'a pas besoin de s'inquiéter, il ne fera pas de vieux os ! »

Dans les environs d'Orléans, l'idée me vint d'aller voir Chauvel à Paris; c'était une idée de malade qui se raccroche à toutes les branches. Je me figurais que les médecins de Paris en savaient plus que les barbiers, les vétérinaires & les arracheurs de dents qu'on avait envoyés dans nos bataillons en 92; & puis Paris c'était tout : c'est de là que partaient les décrets, les ordres aux armées, les gazettes & les grandes nouvelles ; je voulais voir Paris avant de mourir, & vers le commencement d'avril j'arrivai dans ses environs.

Quant à vous peindre comme Marguerite & Chauvel cette grande ville, ce mouvement au loin, ces faubourgs, ces barrières, ces courriers qui vont & viennent, ces grandes rues encombrées de monde, ces files de misérables en guenilles, enfin ce bourdonnement de cris, de voitures, qui monte & descend comme un orage, vous devez bien comprendre que je n'en suis pas capable; d'autant plus que j'ai passé là dans

un temps extraordinaire, seul, malade, sans savoir au milieu de cette confusion ce qu'il fallait regarder, ni même de quel côté je venais d'entrer & de quel côté j'allais sortir.

Tout ce qui me revient, c'est que je descendais une grande rue qui n'en finissait pas, & que cela dura plus d'une heure; ceux auxquels je demandais la rue du Bouloi me répondaient tous :

« Toujours devant vous! »

Je croyais perdre la tête.

Il pouvait être cinq heures & la nuit venait, lorsque, à la fin des fins, au bout de cette rue* en face d'un vieux pont couvert de grosses guérites en pierre de taille, je vis la Seine, de vieilles maisons à perte de vue penchées au bord, une grande église noire sans clocher par-dessus, & d'autres bâtisses innombrables. Le soleil se couchait justement, tous ces vieux toits étaient rouges. Comme je regardais cela, me demandant de quel côté tourner, quelque chose d'épouvantable passa devant moi, quelque chose d'horrible & qui fait encore bouillonner mon vieux sang après tant d'années.

J'avais déjà passé le pont; & yoilà qu'au milieu d'une foule de canailles, — qui criaient, dansaient, roulaient les uns sur les autres, en levant leurs sales casquettes & leurs bâtons, —

voilà qu'entre deux forts piquets de gendarmes à cheval, s'avancent lentement trois voitures pleines de condamnés. Dans la première de ces voitures , à longues échelles peintes en rouge, deux hommes se tenaient debout, en bras de chemise , la poitrine & le cou nus, les mains liées sur le dos. Tous les autres condamnés étaient assis sur des bancs à l'intérieur, & regardaient devant eux d'un air d'abattement & les joues longues; mais de ces deux-là, l'un, fort, large des épaules, la tête grosse, les yeux enfoncés & comme remplis de sang, riait en serrant ses lèvres; on aurait dit un lion entouré de misérables chiens qui gueulent & s'excitent pour tomber dessus; il les regardait d'un air de mépris , ses grosses joues pendantes tremblaient de dégoût. L'autre, plus grand, sec & pâle, voulait parler; il bégayait en écumant, l'indignation le possédait.

Ces choses sont peintes devant moi ; je les verrai jusqu'à ma dernière heure.

Et pendant que les chevaux, les sabres-, les échelles rouges & la racé abominable s'éloignaient, piaffant, grinçant & criant : « A mort les corrompus ! ... A mort les traîtres ! ... Ça ira !.. . ça ira!... Dansons la carmagnole!... A toi, Camille!... A toi, Danton!... Ha! ha! ha!...

Vive le règne de la vertu ! Vive Robespiërre ! »

pendant que cette espèce de mauvais rêve s'en allait à travers la foule innombrable, penchée aux fenêtres, aux balcons, rangée le long de la rivière, voilà que la deuxième voiture arrive, aussi pleine que la première, & plus loin la troisième. Je me souvins en même temps que Chauvel était l'ami de Danton, & je frémis en moi-même; s'il avait été là, malgré tout j'aurais tiré mon sabre , pour tomber sur la canaille & me faire tuer; mais je ne le vis pas; je reconnus seulement notre général Westermann dans le nombre : le vainqueur de Châtillon , du Mans, de Savenay ! Il s'y trouvait, lui, les mains attachées sur le dos, tout sombre & la tête penchée.

La même abomination de cris, de chants & d'éclats de rire suivait ces deux dernières voitures.

j Ce n'est pas l'idée de la mort qui peut faire j trembler de pareils hommes, mais la colère •' de voir l'ingratitude du peuple, qui les laisse insulter & traîner à la guillotine par des mouchards. Ces misérables ont sali notre révolution; ils se disaient sans-culottes & vivaient à leur aise dans la police, pendant que le peuple, ouvriers & paysans, souffrait toutes les misères ; ils restaient à Paris pour souffleter les victimes, pendant que nous autres, par centaines de mille,

< nous défendions la patrie & versions notre sang à la frontière.

Enfin je partis de là dans l'épouvante. Je voyais déjà notre république perdue; cette manière de se guillotiner les uns les autres ne pou- 1 vait pas durer longtemps ; ce n'est pas en cou- } pant le cou des gens qu'on prouve au peuple 1 qu'ils avaient tort.

A quelques cents pas plus loin, je finis par trouver la maison où demeurait Chauvel. Il faisait nuit. J'entrai dans la petite allée sombre; en bas, à gauche, demeurait un tailleur, au fond d'une niche que sa table remplissait tout entière. C'était un vieux, le nez rouge jusqu'aux oreilles. Je lui demandai le représentant du peuple Chauvel. Aussitôt cet homme, avec de grosses besicles, me regarda des pieds à la tète; ensuite il décroisa ses jambes cagneuses & me dit :

« Attends, citoyen, je vais le chercher. »

Il sortit, &, cinq ou six minutes après, il revenait, amenant un gros homme court, le chapeau retroussé, une grosse cocarde devant, & l'écharpe tricolore autour du ventre. Deux ou trois sansculottes le suivaient.

« Tenez, le voilà, dit le tailleur, c'est lui qui demande Chauvel. »

L'autre, un commissaire civil sans doute,

io Histoire à 1 un paysan.

commença par me demander qui j'étais, d'où je venais? Je lui répondis que Chauvel le saurait bien.

« Au nom de la loi, me cria cet homme, je te demande tes papiers!... Vas-tu te dépêcher, oui ou non? »

Les sans-culottes alors entrèrent dans la niche. Je ne pouvais plus me remuer; de tous les côtés, dans la petite allée, j'entendais des gens marcher, descendre des escaliers, & je voyais cette espèce me regarder dans l'ombre, avec des yeux de rat; c'est pourquoi, tout pâle de colère, je jetai ma feuille de route & mon congé sur la table. Le commissaire les prit & les mit dans sa poche, en me disant :

« Arrive! — Et vous autres, attention, qu'on ouvre l'œil! »

Le tailleur paraissait content; il croyait déjà tenir la prime de cinquante livres : j'aurais voulu l'étrangler.

Il fallut sortir. Cinquante pas plus loin, dans une grande salle carrée où des citoyens montaient la garde, on examina mes papiers.

Quant à vous dire toutes les questions que me fit le commissaire sur mon engagement, sur ma route , sur mon changement de direction & la manière dont j'avais connu Chauvel, c'est impossible depuis le temps. Cela dura plus d'une

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demi-heure. A la fin il reconnut pourtant que mes papiers étaient en règle & me dit, en posant dessus son cachet, que Chauvel était en mission à l'armée des Alpes. Alors la colère me prit, je lui criai :

« Ne pouviez-vous pas me dire cela tout de suite? tas de...»

Mais je retins ma langue ; & le commissaire, me regardant d'un air de mépris, s'écria :

« Tout de suite! Il fallait te dire cela tout de

suite! Ah çà, dis donc, imbécile, est-ce que tu crois que la république raconte ses secrets au premier venu? Est-que tu ne pouvais pas être un espion de Cobourg ou de Pitt? Est-ce que tu portes ton certificat de civisme peint sur ta figure? ))

Cet homme paraissait furieux; s'il avait fait un signe aux sectionnaires, attentifs autour de nous, avec leurs piques, j'étais arrêté. J'eus assez de bon sens pour garder le silence; & lui, vexé de n'avoir pas fait une bonne prise, me montra la porte en disant :

« Tu es libre; mais tâche de ne pas être toujours aussi bête, ça te jouerait un mauvais tour. »

Je sortis bien vite & je remontai la rue. Tous ces sans-culottes me regardaient encore de travers.

Durant les deux jours que je restai à Paris, le même spectacle me suivit : partout les gens ne voyaient que des suspects; le premier venu pouvait vous arrêter; on passait sans oser se regarder les uns les autres. Et ce n'était pas sans cause : les trahisons avaient donné le branle ; la disette poussait les misérables à chercher de quoi vivre; ils dénonçaient les gens, pour avoir la prime! un mal avait amené l'autre; nous étions en pleine terreur, & cette terreur épouvantable venait des Lafayette, des Dumouriez, de tous ceux qui, dans le temps, avaient livré nos places, essayé d'entraîner leurs armées contre la nation & porté les paysans à détruire la république. Les grands maux font les grands remèdes; il ne faut pas s'en étonner.

Une fois hors des griffes du commissaire, en remontant la vieille rue sombre , je finis par trouver une de ces auberges où les mendiants & les pauvres diables de mon espèce logeaient à quelques sous la nuit. C'est ce qu'il me fallait; car, avec mon vieux sac, mon vieux chapeau, mes pauvres habits de Vendée, tout usés, déchirés & rapiécés, on n'aurait pas voulu me recevoir ailleurs. J'entrai donc dans ce cabaret borgne, & la vieille qui se trouvait derrière le comptoir, au milieu d'un tas de sans-culottes qui buvaient, fumaient & jouaient aux cartes, cette

vieille comprit tout de suite ce que je voulais. Elle me conduisit en haut de sa baraque, moyennant une corde qui servait de rampe ; il fallut payer d'avance, & puis m'étendre sur une paillasse d'où les puces, les punaises & autres vermines [me chassèrent bientôt. Je m'étendis alors sur le plancher, la tète sur mon sac, comme en plein champ; &, malgré les mauvaises odeurs, les cris d'ivrognes, le passage des rondes en bas dans la rue; malgré le manque d'air dans ce recoin, sous les tuiles, & les jurements abominables de ceux qui trébuchaient dans l'escalier, je dormis jusqu'au matin. .

L'idée que Danton, Camille Desmoulins, Westermann & les meilleurs patriotes étaient morts ; que leurs têtes coupées reposaient l'une sur l'autre avec leurs corps, dans le sang, me réveilla bien deux ou trois fois; mon cœur se serrait; je bénissais le ciel de savoir Chauvel en mission à l'armée, & je me rendormais à force de fatigue.

Le lendemain d'assez bonne heure je descendis; j'aurais pu m'en aller tout de suite, ma dépense était payée, mais autant rester là, puisqu'on y mangeait à bon marché. Je m'assis donc tout seul, & je déjeunai tranquillement avec un morceau de pain, du fromage, un demi-litre de vin. Cela me coûta deux livres dix sous en assi-

Histoire àhin paysan.

gnats; il me restait encore soixante-quinze livres.

Je voulais voir la Convention nationale avant de retourner au pays. Depuis trois mois que nous avions couru le Bocage & le Marais, nous ne connaissions plus les nouvelles; les fédérés parisiens avaient presque tous péri, eux seuls s'inquiétaient des grandes batailles de la Convention, des Jacobins & des Cordeliers; après eux on n'avait plus songé qu'au service. La mort de Danton, de Camille Desmoulins & de tous ces patriotes qui les premiers avaient soutenu la république, me paraissait quelque chose de terrible; il fallait donc que les royalistes eussent pris le dessus! Voilà les idées qui me passaient par la tête; & sur les huit heures, ayant] payé ce que je devais à la vieille, je laissai chez elle mon sac, en la prévenant que je reviendrais le prendre.

Tout ce que Marguerite m'avait écrit autrefois sur Paris, sur les cris des marchands, les files de malheureux à la porte des boulangeries, les disputes aux marchés pour s'arracher ce que les campagnards apportaient, je le vis alors, & c'était devenu pire. On chantait de nouvelles chansons; on criait partout les journaux qui parlaient de la mort des corrompus.

Je me souviens avoir traversé d'abord une grande cour plantée de vieux arbres, — le palais du ci-devant duc d'Orléans, — & d'avoir vu beaucoup de gens assis dehors , en train de boire & de lire les gazettes; ils riaient, ils se saluaient comme si rien ne s'était passé. Plus loin, sur l'enseigne d'une salle en plein air, qui me rappela celle que Chauvel avait établie chez nous pour la commodité des patriotes, ayant lu : « Cabinet de lecture, » j'entrai hardiment & je m'assis parmi des quantités de citoyens qui ne tournèrent pas même la tète; là je lus le Moniteur tout entier, & d'autres gazettes racontant le procès des dantonistes, ce qui ne me coûta que deux sous. •

Le Comité de salut public avait fait arrêter les dantonistes, soi-disant pour avoir conspiré contre le peuple français, en voulant rétablir la monarchie, détruire la représentation nationale & le gouvernement républicain. On les avait empêchés de parler; on avait refusé de faire venir les témoins qu'ils demandaient; & comme ils s'indignaient; comme Danton parlait au peuple & que le peuple s'indignait avec lui, Saint-Just & Billaud-Varennes , représentant le Comité de salut public devant le tribunal révolutionnaire, avaient couru dire à la Convention que les accusés se révoltaient, qu'ils insultaient la justice,

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& que si la révolte gagnait le dehors, tout était perdu.

Ces malheureux ne parlaient pas des justes réclamations de Danton, de la liste des témoins qu'il demandait & qu'il fallait entendre selon la loi !

Saint-Just dit qu'un décret seul pouvait arrêter la révolte. Et cette grande Convention nationale, tremblant alors devant le Comité de salut public, dont Robespierre, Saint-Just & Couthon s'étaient rendus maîtres, cette Convention, qui tenait tête à toute l'Europe, avait décrété que le président du tribunal révolutionnaire devait employer tous les moyens, pour forcer les accusés de respecter la tranquillité publique, & même, s'il le fallait, aller jusqu'à les mettre hors la loi.

. C'est tout ce que Robespierre voulait.

Le lendemain, sans entendre les témoins, ni l'accusateur public, ni les défenseurs, ni le président, les jurés assassins décidèrent qu'ils en savaient assez; ils déclarèrent Danton, & ses # amis, coupables d'avoir voulu renverser la république, & les juges leur appliquèrent la peine de mort.

' Je n'ai pas besoin de vous rappeler les paroles de Danton, de Camille Desmoulins & des autres dantonistes; elles sont dans tous les livres

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qui parlent de la république. Danton avait dit : « Mon nom est inscrit au panthéon de l'histoire! » Il avait raison; ce nom est inscrit tout en haut & celui de ses assassins en bas ; Danton les écrase! C'est le premier, le plus grand & le plus fort des hommes de la Révolution; il avait du cœur & du bon sens, ses ennemis n'en avaient pas; ils ont perdu la république, & lui l'avait sauvée. Tant qu'un honnête homme vivra parmi nous, Camille Desmoulins aura des amis qui plaindront son sort ; tant qu'il restera chez nous des braves, le nom de Westermann sera respecté. Mais je dis là des choses que tout le monde sait; il vaut mieux continuer tranquillement & ne pas s'emporter.

Après avoir lu cela, les yeux troubles, je me rendis à la Convention; je n'eus qu'à demander au premier venu, il me dit :

« C'est là-bas. »

Autant que je me rappelle, c'était une grande bâtisse, donnant sur un jardin, l'escalier sous une voûte & la lumière venant d'en haut. Chacun pouvait y monter, mais il fallait arriver de bonne heure pour avoir de la place dans les balcons à l'intérieur, garnis de drapeaux tricolores & de couronnes en peinture. Je trouvai tout de suite une place sur le devant de ces balcons. On était assis comme aux orgues d'une église, les bras

sur la balustrade. Je voyais tous les bancs en bas, en demi-cercle, les uns au-dessus des autres, jusque près du mur, la tribune en face. On montait à la* tribune par des escaliers sur les côtés. Tout était en bois de chêne & bien travaillé. Les représentants arrivaient à la file semettre dans leurs bancs, les uns à gauche, les autres à droite, en haut, en bas, dans le milieu, ce qui prit bien une heure. Nos balcons aussi se remplissaient de gens du peuple en bonnet rouge à petite cocarde , quelques-uns avaient des piques. On parlait, cela faisait un grand bourdonnement sous cette voûte.

A mesure que les représentants arrivaient, les gens autour de moi disaient :

« Ça, c'est un tel !

— Ce gros homme, c'est Legendre.

— Celui-ci que les serviteurs officieux apport tent sur sa chaise, c'est Couthon.

— Voici Billaud, Robert Lindet, Grégoire, Barrère, Saint-Just. »

Ainsi de suite.

Lorsqu'on parla de Saint-Just, je me penchai pour le voir ; il était petit & blond, très-beau de figure & bien habillé, mais raide & orgueilleux. En pensant à ce qu'il venait de faire, j'aurais souhaité lui parler dans un coin.

On appelait ces gens « les vertueux ! » mais

Histoire d'un piysan.

nous autres, nous étions bien aussi vertueux qu'eux, je pense, dans les tranchées deMayence, sur les redoutes & dans les boues de la Vendée, sans pain, sans souliers, sans habits. Je trouve, moi, que le peuple est bien bête de donner" d'aussi beaux noms à des orgueilleux pareils, & puis de les adorer comme des êtres extraordinaires. L'esprit de bassesse fait toute cette admiration ; & d'appeler « vertueux » des scélérats qui se débarrassent des plus grands citoyens, parce qu'ils gênent leur ambition & leur despotisme, c'est trop fort.

fresque aussitôt après Robespierre . entra ; de tous les côtés, dans les balcons, on disait:

« C'est lui!... c'est le vertueux Robespierre... l'incorruptible, &c, &c. »

Je regardai cet homme ; il traversait la grande . salle, & montait le petit escalier en face, un rouleau de papier dans la main, des lunettes vertes sur le nez. Auprès des autres représentants presque tous en habit noir, vous auriez dit un mirliflor ; il était frisé, peigné; il avait une cravate blanche, un gilet blanc, un jabot, des manchettes ; on voyait que cet homme se soignait & se regardait au miroir comme une jeune fille. J'en étais étonné. Mais quand il se retourna & s'assit en déroulant ses papiers, sans avoir l'air de rien entendre, & que je le vis espionner

en dessous & derrière ses lunettes ceux de la salle, de tous les côtés, alors l'idée me vint qu'il ressemblait aux renards , les plus fins & les plus propres des animaux, qui se peignent, qui se lèchent & s'arrangent jusqu'au bout des ongles. Je me dis en moi môme :

« Toi, tu n'aurais jamais ma confiance, quand tu serai* encore mille fois plus vertueux. »

Il était à peine assis , que le président Tallien, un beau jeune homme, la figure ronde, cria : v

« Citoyens représentants, la séance est ouverte! »

Je me souviens maintenant que tous ces gens étaient pâles ; ils parlaient fort, ils criaient, ils disaient de grands mots ; mais aussitôt après leurs joues pendaient, tout devenait triste. Chacun pensait sans doute à ce qui s'était passé la veijle, & peut-être encore plus à ce qui pourrait se passer le lendemain.

Une chose qui les mit tous en fureur, ce fut de voir arriver au commencement de la séance un pétitionnaire, un boucher ou peut-être un marchand de bétail, trapu, carré, que les serviteurs officieux firent avancer jusqu'auprès des bancs , & qui déclara qu'il venait offrir à la nation quinze cents livres, pour entretenir & bien graisser la guillotine. Il voulait en-

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core parler, mais on ne le laissa pas finir ; tous criaient :

« Videz la barre ! videz la barre ! »

Et les serviteurs officieux le mirent dehors.

Pendant ce spectacle, Robespierre avait l'air d'écrire & de ne rien entendre; mais comme le pétitionnaire s'en allait, il cria de sa placé :

« Le Comité de surveillance aura l'œil sur cet homme, il importe d'examiner sa conduite. »

C'est tout ce qu'il dit jusqu'au soir. Sa voix était claire ; on l'entendait par-dessus tous les cris & les bourdonnements de la salle.

Aussitôt après, plus de vingt jeunes gens, des enfants de quinze à seize ans, arrivèrent en uniforme; c'étaient les élèves de l'école de musique. Ils s'avancèrent sans gêne, & le plus grand d'entre eux se mit à lire une pétition, pour faire empoigner, juger & guillotiner leurs professeurs, menaçant que si la Convention ne leur accordait pas la liberté de faire ce qu'ils voudraient après les classes, tous quitteraient leur école.

L'indignation recommença contre ces mauvais sujets. Le président Tallien leur dit avec force qu'ils étaient indignes d'être les élèves de la patrie, étant beaucoup trop bornés pour comprendre les devoirs de républicains; & puis il leur ordonna de sortir.

Cela causa d'abord une dispute entre deux re-

présentants : l'un demandait de faire inscrire au bulletin les paroles insolentes de ces polissons; l'autre disait que ces jeunes citoyens étaient encore des enfants, incapables d'écrire une pétition semblable, & qu'il fallait seulement rechercher les auteurs du scandale.

On adopta ce qu'il demandait.

Ensuite on lut les propositions du Comité des finances & celles du Comité de la guerre; la Convention, sur ce$ propositions, rendit deux décrets, l'un pour fixer le prix des transports par eau sur la Saône & le Rhône , en changeant le tarif des messageries de 1790; Fautre pour embrigader & compléter les bataillons de la formation d'Orléans, tirés des armées du Nord & des Ardennes, & les faire considérer comme d'ancienne formation.

Toutes ces choses m'intéressaient, je voyais la manière de voter nos lois, & je reconnaissais que cela se faisait avec ordre.

On vota d'autres lois encore en ce jour, sur le remboursement des offices de la maison de Louis XVI, car avant 89 toutes les places se vendaient & s'achetaient , la république , ayant aboli ces places, voulait rendre l'argent qu'elles avaient coûté ; c'était juste.

Par ce même décret, elle accorda des secours & pensions à tous les anciens serviteurs à gages

du ci-devant roi, qui par vieillesse ne pouvaient plus vivre de leur travail. Ainsi la république s'est montrée plus juste & plus probe que les autres gouvernements.

Mais ce qui me rendit bien autrement attentif, c'est quand le citoyen Couthon se mit à parler au nom du Comité de salut public. Vous auriez cru de loin une vieille femme, avec ses fanfreluches & sa perruque poudrée. Il parlait de sa place, étant cul-de-jatte, & ne pouvant monter l'escalier de la tribune. Voici ce qu'il dit; cela donnait à penser en ce temps de terreur horrible. Il dit qu'un décret avait été rendu la veille par la Convention, pour forcer chacun de ses membres à faire connaître la profession qu'il exerçait avant la Révolution , la fortune qu'il avait, & les moyens par lesquels cette fortune avait pu s'augmenter. Plus d'un , je crois, serait embarrassé de rendre un pareil compte aujourd'hui. Il dit que ce décret ayant été renvoyé pour les détails au Comité de salut public , le Comité s'en était occupé tout de suite ; mais qu'il avait pensé que cet objet était le commencement de bien d'autres mesures générales sur l'épurement de la morale publique, & que, pour cette raison, il n'avait encore rien arrêté, mais que cela viendrait; que le Comité ferait un rapport sur l'influence mo-

raie du gouvernement révolutionnaire , ensuite un autre rapport sur le but de la guerre aux tyrans de l'Europe; un autre encore sur les fonctions des représentants en mission, soit aux armées, soit dans les départements, en vue de. • les mieux tenir sous la main du gouvernement; enfin un rapport ou projet de fête à l'Etre • suprême tous les dix ans.

La salle était pleine d'enthousiasme en l'écoutant, & de temps en temps Robespierre, qui ne finissait pas d'écrire, baissait la tête, comme pour dire :

« C'est ça!... c'est bien ça! »

Apres ce discours, on lut à l'assemblée la liste des prises faites par notre marine, sur les Anglais & les Hollandais, ce qui dura jusqu'à huit heures du soir.

Le pauvre Legendre, qui seul entre tous avait osé défendre son ami Danton à la Convention, voyant que l'épuratipn n'était pas encore finie, vint dire, d'un air dt satisfaction, que le conseil général de la commune de Havre-Marat avait envoyé plusieurs adresses à la Convention, pour la remercier de son énergie contre les conspirateurs; qu'on avait oublié d'en parler, mais que lui se faisait un devoir de la féliciter d'un si beau sentiment. Il regardait Robespierre de côté, mais cet homme vertueux, penché sur son

Histoire àhui paysan

pupitre, n'avait pas Fair de l'entendre, il ne baissa pas la tête une seule fois. Pauvre Legendre! il dut passer une bien mauvaise nuit.

Alors la séance fut levée. Tous les gens des balcons sortirent par les escaliers, les représentants par la grande porte en bas, & moi je suivis la foule, rêvant à toutes ces choses.

Ah! quel bonheur de retourner à la maison, & que j'étais las de ces vertus extraordinaires de gens qui veulent avoir tout sous la main : représentants, généraux, soldats, comités, & clubs! qui vous arrangent tout, mettent de l'ordre en tout, & font guillotiner sans pitié les hommes de cœur qui veulent un peu de miséricorde & de liberté. Je voyais bien où ces mesures devaient aboutir! Robespierre était le maître, restait à savoir si cela durerait, car la guillotine luisait pour tout le monde.

Le lendemain, 7 avril 1794, je quittai Paris; j'en avais assez vu.

Quand un homme seul fait trembler tous les autres; quand, sur ses rapports, on est regardé comme coupable; que les preuves, les témoins, les défenseurs ne sont plus que des formalités ; que les juges & les jurés sont choisis pour envoyer ceux qui le gênent à la guillotine, cela dit tout !

Je m'en allai bien triste & bien malade, tout blanc de poussière, car il faisait chaud.

Tout le long de la route, des postes vous arrêtaient, visitaient vos papiers, mettaient leur visa dessus. Robespierre n'avait confiance que dans la police; presque tous les juges de district, les administrateurs, les représentants en mission, les maires, & jusqu'aux gardes champêtres, étaient de sa police ; cela faisait en quelque sorte une nation de mouchards, qui se payait & vivait

sur les paysans, les ouvriers, les travailleurs de toute sorte. On comprend combien de pareilles avanies, qui se renouvelaient à chaque bourgade, indignaient les voyageurs.

Le huit ou neuvième jour, après avoir passé Châlons, je me traînais un soir sur la route de Vitry-le-Français ; la sueur me tombait goutte à goutte du front, & je m'écriais en moi-même :

« Faut-il donc tant souffrir en ce monde, avant d'arriver au cimetière? Faut-il que tantôt une espèce de gueux & tantôt une autre roule en voiture & se goberge comme des princes, pendant que les honnêtes gens périssent lentement de fatigue & de misère? »

J'avais fini par m'asseoir sûr un tas de pierres, regardant au loin, bien loin, un petit village au bout de la route; le soleil descendait; j'avais faim &soif, &je me demandais si j'aurais encore le courage d'aller jusque-là. Comme j'étais ainsi découragé, tout à coup le roulement d'une voiture sur la route me fit tourner la tête, & je vis s'approcher au trot une de ces charrettes de la campagne, tressées d'osier, en forme de grande corbeille, un vieux bonhomme en large chapeau de paille & carmagnole de drap gris assis devant. A mesure qu'il s'approchait, je reconnaissais qu'il avait une bonne figure, de gros yeux bleu clair, de bonnes lèvres, la perruque à la cadogan

dans son sac, qu'on appelait crapaud ; il me regardait aussi, & me cria le premier :

« Tu es las, citoyen ! Monte donc à côté de moi, ça te reposera de la route. »

J'étais étonné & même attendri.

« J'allais te demander ce service, citoyen, lui dis-je en me levant, pendant qu'il s'arrêtait & me tendait la main. Je n'en puis plus!

— Ça se voit, fit-il. Tu viens de loin?

— J'arrive de la Vendée. Je suis malade & hors de service; la marche me fatigue, je crache le sang. Pourvu que j'arrive au pays pour mourir, c'est tout ce que je demande. »

La charrette s'était remise à trotter; lui, me regardant alors, s'écria comme touché :

« Bah ! bah! jeune homme, qu'est-ce que cela signifie? Tu n'as donc pas de courage? Quand on est jeune, il ne faut jamais désespérer. Je te dis, moi, qu'il ne te faut que du repos, une bonne nourriture, du bon vin, & tout se remettra. Crois-moi! Hue, Grisette! »

Je ne répondis rien ; quelques instants après il me demanda :

« Tu as passé par Paris, citoyen?

— Oui, lui dis-je, & cela m'a rendu plus malade; j'ai vu là des choses qui m'ont arraché le cœur, j'en suis abattu.

— Quoi donc? fit-il en me regardant.

— J'ai vu guillotiner les meilleurs patriotes : Danton, Camille Desmoulins, mon général Westermann, & tous les braves gens qui nous avaient sauvés. Si je n'étais pas tellement malade, & si je valais la peine d etre guillotiné, je n'oserais pas parler comme je fais; mais qu'on vienne m'empoigner, je m'en moque, les scélérats ne me tiendront pas longtemps : c'est de l'abominable canaille! »

En parlant, la colère & la fatigue me faisaient cracher le sang à pleine bouche. Je pensais :

« Tout est perdu!... Tant pis!... Si c'est un robespierriste, qu'il me dénonce ! »

Lui, voyant cela, se tut un instant; il était devenu tout pâle, & ses gros yeux étaient comme enflés de larmes; mais il ne me dit pourtant rien, mengageant seulement à me contenir.

Alors je lui racontai ce que j'avais vu, dans les détails; les tas de soi-disant sans-culottes qui couraient derrière les voitures, criant : « A bas les corrompus !» & le reste.

Nous approchions du village, un pauvre village : les maisons plates, affaissées sous les lourdes tuiles creuses, les fumiers & les hangars dans un état de misère. Il en existait pourtant une assez belle & mieux bâtie, avec de petits jardins sur les côtés, devant laquelle la voiture s'arrêta.

Je descendis en remerciant ce brave homme,

& je prenais mon sac à la courroie, lorsqu'il me dit :

« Bah ! tu vas rester ici, citoyen, tu ne trouverais pas de bouchon au village. »

En même temps une grande femme sèche sortit de la maison, avec un de ces anciens chapeaux de paille en forme de cornet; le vieux, encore sur la charrette, lui cria :

« Ce jeune homme est de la maison pour ce soir; c'est un brave garçon, nous allons vider bouteille ensemble; & pour le reste, comme on dit, à la fortune du pot ! »

Je voulais refuser, mais lui, me prenant par Tépaule & me poussant doucement dans la salle, disait :

« Bah! bah! c'est entendu... tu me feras plaisir, & à ma femme, à ma tille, à ma sœur. Henriette, prends le sac du citoyen, qu'on lui prépare un bon lit. Le temps de dételer, de mettre le cheval à l'écurie & j'arrive. »

Il fallut bien faire ce qu'il voulait ; pour dire vrai, je n'en étais pas fâché, car cette maison me paraissait une des meilleures de l'endroit; & la grande salle en bas, la table ronde au milieu, avec un rouleau de paille pour nappe, les assiettes, les gobelets, la bouteille autour me rappelaient le bon temps des Trois-Pigeons.

La femme, elle, m'ayant regardé d'un air

d'étonnement , me conduisit dans une petite chambre derrière, la fenêtre sur un verger, & me dit :

« Mettez-vous à votre aise, monsieur. »

Depuis longtemps je n'avais plus entendu les gens se parler poliment; j'en fus un peu surpris. Elle s'était retirée. Je sortis de mon misérable sac ce qui me restait de mieux, je me lavai avec du savon dans une grande écuelle, je changeai de souliers, enfin je fis ce que je pus, & je rentrai bientôt dans la salle. La soupière était déjà sur la table. Une autre femme & une jeune fille de seize à dix-sept ans, très-jolie, se trouvaient là, causant avec le maître de la maison.

« Allons, assieds- toi, me dit le citoyen! je sors pousser les volets. »

Je m'assis avec les dames ; il revint & me servit le premier une bonne assiettée de soupe aux légumes, comme je n'en avais pas senti de pareille depuis deux ans; ensuite nous eûmes un bon morceau de veau rôti, de la salade, une corbeille de noix, avec du pain & du vin excellent. Cette famille devait être la plus riche du pays. Tout en mangeant, le citoyen Lami, — voilà que son nom me revient ! Oui, c'est Lami qu'il s'appelait; cela remonte à 94. Que de choses se sont passées depuis ! — Ce citoyen

Histoire à 7 un paysan.

donc raconta ce que j'avais vu & l'indignation que ce spectacle m'avait causée. C'était vers la tin du souper. Tout à coup, Tune des dames se leva, le tablier sur les yeux, & sortit en sanglotant, & quelques instants après les deux autres la suivirent. Alors lui me dit :

« Citoyen, ma sœur est mariée à Arcis-sur- Aube; c'est une amie de la famille Danton.

Elle est revenue de là depuis trois jours; & nous tous nous connaissons cette famille, nous lui sommes attachés; j'ai moi-même eu bien des rapports avec Georges Danton; vous pensez si cela nous touche. »

Il ne me tutoyait plus, & je vis qu'il était prêt à fondre en larmes.

«Ah! quel malheur, dit-il, quel horrible malheur! »

Et tout à coup il sortit aussi. Je restai seul plus d'un grand quart d'heure, le cœur gros.

Je n'entendais rien; & puis ils revinrent ensemble, les yeux rouges, on voyait qu'ils avaient pleuré. Le citoyen rapportait une bouteille de vieux vin, & la débouchant, il me dit :

« Nous allons boire au salut de la république!... A la punition des traîtres!... »

En même temps il remplit mon verre & le sien & nous bûmes. Les femmes ayant repris leur place, la sœur du citoyen Lami, qu'on appe-

lait Manon , raconta qu'un mois avant , Danton était encore chez sa mère, à Arcis-sur-Aube ; qu'il se promenait dans une grande salle donnant sur la place, les portes & les fenêtres ouvertes; que chacun pouvait aller le voir, lui serrer la main, lui demander un conseil; ouvriers, bourgeois, paysans, il recevait tout le monde, disant au premier venu ce qu'il pensait, sans méfiance; qu'il avait souvent amené des amis : Camille Desmoulins & sa jeune femme, la sienne & ses deux enfants, quelquefois son beau-père & sa belle-mère Charpentier; ils descendaient tous chez la mère de Danton, mariée en secondes noces avec le citoyen Recordain, marchand à Arcis-sur-Aube. On ne connaissait pas de plus honnêtes gens & de plus aimés dans tout le pays.

Je voyais, d'après ce que cette pauvre femme me racontait, que Danton s'était perdu luimême par sa trop grande confiance; car on peut bien penser qu'un homme de police comme Robespierre, qui dans le Comité de salut public ne s'inquiétait que de la police, des espionnages, des dénonciations &^des conspirations, — qu'il inventait souvent lui-même, — on peut bien penser qu'un pareil être avait toujours trois ou quatre de ses mouchards autour de Danton, pour lui rapporter ses paroles, ses indignations & ses menaces.

34 Histoire d'an paysan.

J'avais lu dans les gazettes que Danton s'était engraissé pendant sa mission en Belgique, & je demandai naturellement à cette personne si Danton était riche. Elle me répondit que la famille Danton était aisée avant comme après la Révolution ; qu'on ne l'avait pas vue depuis dans un état meilleur ou pire. C'est ce que je savais d'avance ; un homme comme Chauvel avait l'œil beaucoup trop fin, il méprisait lui-même beaucoup trop l'argent, pour s'associer avec des filous.

Voilà tout ce qui me revient de ces choses ; & depuis j'ai toujours été convaincu que Robespierre, Saint-Just, Couthon, & toute cette race d'ambitieux sans cœur, avaient couvert de boue la tombe de ce grand homme; qu'ils l'avaient calomnié bassement, chose du reste assez facile à voir, puisque, s'ils avaient eu des preuves après la mort des dantonistes, les gens de police qui couvraient la France les auraient affichées partout. Et je suis sûr aussi que le seul crime de Westermann, à leurs yeux, était d'avoir été reconnu par Danton à l'armée du Nord, comme un véritable homme de guerre, & tout de suite élevé par lui du grade de simple commandant à celui de général, en Vendée. Westermann, un des premiers citoyens à l'attaque du château des Tuileries, le 10 août, pouvait soulever le peuple

en faveur de la justice & venger ses amis. Le plus simple était de s'en débarrasser, malgré ses services & son patriotisme : c'est ce que ces êtres vertueux avaient fait.

Enfin j'ai dit ce que je pense sur tout cela.

Les honnêtes gens chez qui j'étais me retinrent jusqu'au lendemain à midi; je déjeunai, je dînai chez eux, & puis le citoyen attela sa charrette & me conduisit lui-même jusqu'à Vitry-le- Français. Jamais je n'ai trouvé d'homme pareil, aussi je m'en souviens & je dis à mes enfants de s'en souvenir. Il s'appelait Lami, — Jean-Pierre Lami. C'était un vrai patriote, & qui me rendit courage, en réassurant que ma fin n'arriverait pas encore, que j'en reviendrais pour sûr. Il me dit cela d'un air tellement simple & naturel, que je repris confiance. Du reste il ne voulut pas recevoir un sou, & même il fallut encore, à l'entrée de Vitry-le-Français, vider ensemble une bouteille de vin, que ce brave homme paya de sa poche. Après cela il m'embrassa comme une vieille connaissance & me souhaita un bon voyage.

Etant donc parti de là plus courageux, je suivis le conseil du citoyen Lami, de prendre à chaque repas une chopine de bon vin, même s'il était cher, en calculant sur ma bourse, bien entendu, parce qu'il me restait encore huit ou

dix jours de route, dans l'état où je me trouvais. L'idée de la mort m'avait quitté; je songeais à Marguerite, à mon père, à maître Jean, & je me disais :

« Courage, Michel, ils t'attendent! »

Je revoyais le pays, j'entendais les cris des amis :

« Le voilà!... c'est lui!... »

Au lieu de me laisser abattre, de m'appuyer sur mon bâton, le dos courbé, je me redressais, j'allongeais le pas. Et la vue du pays désolé r les plaintes des paysans taxés au maximum, la publication de ces taxes dans chaque district, l'enlèvement des grains, les disputes à la porte des boutiques, l'arrivée des commissaires de subsistances, des gendarmes nationaux, toutes ces choses, que je rencontrais à chaque bourgade, & la demande qu'on me faisait de mes papiers, les interrogatoires en règle des aubergistes chaque soir avant de vous donner un lit, ces mille ennuis de la route ne me faisaient plus rien.

J'avais aussi le bonheur de rencontrer quelquefois la carriole d'un paysan, & de monter dessus pour deux ou trois sous; les petites villes & les villages défilaient après Vitry-le-Français : Bar-le-Duc, Commercy, Toul, Nancy, Lunéville... Ah! c'est encore la vue des mon-

tagnes qui me remua le cœur, ces vieilles montagnes bleues, qui seront encore là quand nous n'y serons plus depuis des siècles, que nos enfants & nos petits -enfants verront après nous, & qu'ils salueront comme nous les avons saluées en revenant de la terre étrangère; les hauteurs du Dagsberg, où Ton a bâti depuis une petite chapelle blanche, & plus loin le Schnéeberg, qui seul conservait sa grande traînée de neige audessus des bois. Enfin j'approchais de chez nous; il faisait un temps superbe.

Ce jour-là, j'étais parti de Sarrebourg à quatre heures du matin, & vers neuf heures je descendais la côte de Mittelbronn; je revoyais les Maisons-Rouges, les Baraques d'en haut & du Bois-de-Chônes, & la ligne des remparts.

Vingt minutes après je passais la porte de France. Ai-je besoin de vous peindre nos embrassades, notre attendrissement; les larmes de Marguerite en me voyant si faible & pensant que j'avais traversé toute la France dans cet état, pour la retrouver ; la désolation d'Étienne, & celle du vieux père, qui vint aussitôt, car le brave homme avait apporté des paniers à vendre sur le marché? Ces choses, quand j'y songe, me touchent encore.

A peine assis dans la bibliothèque, après avoir

tant souffert & tant eu de force pendant la route, îv. 3

je me sentis comme épuisé. Je serrais mon père dans mes bras, lorsque les crachements de sang me reprirent d'une façon terrible, &, pour la première fois depuis le combat de Port-Saint-Père, je tombai sans connaissance. On me crut mort. C'est dans le lit de Chauvel, vers le soir, que je m'éveillai, si faible qu'il ne me restait plus que le souffle. Marguerite, penchée sur moi, pleurait à chaudes larmes. Je lui pris la tête dans mes mains, & je l'embrassai en criant :

« J'ai bien fait, n'est-ce pas, de me dépêcher pour te voir encore ? »

Le père, lui, n'avait pu rester, étant trop désolé. Pourtant M. le docteur Steinbrenner, alors un jeune homme, mais déjà plein de bon sens, avait dit que je n'étais pas en danger de mort ; qu'il ne me fallait que du repos & de la tranquillité. Il avait seulement recommandé de ne laisser entrer aucun patriote, parce qu'ils n'auraient pas manqué de me demander des nouvelles.

C'est dans ce temps que je reconnus tout l'amour de Marguerite, & que je compris combien j'étais heureux. Jamais personne n'a reçu les mêmes soins que moi ; jour & nuit Marguerite me veillait & me soignait ; elle ne s'inquiétait plus de leur commerce.

Je me remis lentement. Au bout de trois se-

maines Steinbrenner déclara que j'étais sauvé, mais qu'il avait eu peur bien des fois de me voir passer d une minute à Fautre. Que voulezvous? On trompe les malades pour leur bien, & je trouve qu'on n'a pas tort ; les trois quarts perdraient courage s'ils connaissaient leur état. Enfin j'étais hors de danger, & seulement alors Steinbrenner permit de me donner un peu de nourriture. Tous les matins Nicole venait de l'auberge des Trois-Pigeons, avec un petit panier au bras, demander de mes nouvelles ; c'est maître Jean qui l'envoyait. En cette année 94 le sucre se vendait trente-deux sous un denier la livre, & la viande, on ne pouvait en avoir, même avec de l'argent. Ah! brave maître Jean, vous m'avez traité comme votre propre fils ; dans tous les malheurs de la vie, vous m'avez tendu la main; vous étiez l'honnêteté, la bonté même; que les hommes comme vous sont rares, & quel • long souvenir ils laissent dans le cœur de ceux qui les ont connus ! Nicole passait par la cuisine, & je ne manquais de rien. Marguerite, en voyant mon bon appétit, me souriait. Maître Jean & les patriotes Elof Collin, Létumier, Raphaël Manque venaient aussi me serrer la main.

C'est principalement après les grandes maladies qu'on se réjouit de vivre, & qu'on revoit

4o Histoire d'un paysan.

les choses en beau; moi, tout m'attendrissait & me faisait pleurer comme un enfant; rien que la lumière du jour à travers les rideaux me donnait des éblouissements ; & que Marguerite me paraissait belle alors, avec ses cheveux noirs, son teint pâle, ses dents blanches! O Dieu ! quand j'y pense, je rattrape mes vingt ans !

Au bout d'un mois, j'avais repris mes forces; j'aurais pu facilement m'en aller aux Baraques, mais l'idée de voir ma mère ne me plaisait pas trop, je savais d'avance comment elle me recevrait ! Toute la ville parlait déjà de mon mariage avec Marguerite; ma mère avait commencé de terribles disputes avec mon père sur ce chapitre ; elle criait :

« Je ne veux pas d'une hérétique! »

Et mon père, indigné, lui répondait :

« Et moi j'en veux! La loi ne demande que mon consentement, & je le donne avec ma bénédiction. Crie, fais des esclandres, le maître, c'est moi ! »

Ces choses, je ne les ai sues que par la suite, mon bon père nous les cachait.

Mais à cette heure je vais vous raconter notre mariage, ce qui vous fera plus de plaisir, j'en suis sûr, que le siège de Mayence ou la débâcle de Coron, car on aime mieux voir les gens heureux que misérables.

Histoire à 1 un paysan.

Vous saurez donc que, vers le commencement de juin, comme j'étais sur pied, bien remis & rhabillé par Marguerite, parce que je n'avais pas le sou, je ne vous le cache pas, j'en suis même fier; elle pouvait dire : « Michel est à moi, depuis le cordon de sa perruque jusqu'à la semelle de ses souliers; » en ce temps donc, Marguerite & moi nous écrivîmes tous les deux au père Chauvel, à l'armée des Alpes, pour lui raconter ce qui s'était passé & lui demander son consentement. Il nous l'envoya tout de suite», disant que son seul regret était de ne pas être à Phalsbourg, mais qu'il approuvait tout & chargeait son ami Jean Leroux de le remplacer comme père au mariage.

Il fit aussi d'autres invitations à la noce, car cet homme de bon sens, même au milieu des plus grandes affaires, voyait ce qui se passait au loin & n'oubliait rien dans des occasions pareilles. Notre mariage lut arrêté pour le 3 messidor, an II de la république, ou, si vous aimez mi.eux, pour le 21 juin 1794. C'était au temps de la plus grande disette. Tout le monde sait que, dans les temps ordinaires, le mois de juin est difficile à passer; la récolte des grains se fait en juillet & en août. Qu'on se figure l'état du pays après 93 ; tout était consommé depuis longtemps, & Ton ne pouvait encore rien récolter.

Il n'arrivait plus rien au marché, les pauvres gens allaient, comme avant la révolution, faucher les orties & s'en nourrissaient, en les cuisant avec un peu de sel.

Mon Dieu! qu'est-ce que je peux encore vous dire? Malgré la rigueur du temps, malgré le ravage du pays par les Allemands & la cherté des vivres; malgré les listes d'anciens constituants, d'anciens présidents, d'anciens juges, d'anciens fermiers généraux, — les complices de Louis Capet, de Lafayette & de Dumouriez, — qu'on menait à la guillotine, malgré tout la noce fut joyeuse. Le festin dura jusqu'à neuf heurçs du soir; on battait la retraite lorsque les amis partirent; riant & chantant, se souhaitant bonne nuit, on n'aurait pas cru que nous étions en pleine terreur. Mon père, maître Jean, dame Catherine, reprirent le chemin des Baraques ; mon frère Etienne ferma la boutique & monta se coucher; Marguerite & moi nous restâmes* seuls ensemble, les plus heureux du monde.

Ainsi se passa mon mariage, & naturellement ce fut le plus beau jour de ma vie.

Maître Jean m'avait prévenu que l'ouvrage ne manquerait pas aux Baraques, & que je pourrais reprendre mon vieux marteau quand cela me conviendrait ; il m'avait aussi' fait entendre que j'aurais bientôt sa forge, & qu'il

irait surveiller lui-même sa ferme de Pickeholz.

J'étais donc débarrassé de toute inquiétude sur l'avenir, sachant que mes trois livres m'attendaient tous les jours. Les choses prirent pourtant une autre tournure que je ne pensais, car, le lendemain matin, comme Etienne, Marguerite & moi, nous déjeunions dans notre petite bibliothèque, avec un restant de lard, des noix & un verre de vin, nos trois almanachs pendus aux vitres sur la rue des Capucins, un paquet de gazettes à droite, la grosse cruche d'encre à gauche, enfin au milieu de notre fond de boutique, tout heureux de vivre pour la première fois en famille, au moment de remettre ma grosse veste de forgeron, je racontai les belles promesses que m'avait faites le parrain, pensant réjouir tout le monde. Marguerite, en petite camisole blanche du matin, m'écoutait d'un air tranquille, & tout à coup, élevant sa voix claire, elle me répondit :

« C'est très-bien, Michel. Que maître Jean aille soigner sa ferme de Pickeholz & quitte sa f° r g e > Ç a I e regarde; mais nous autres, nous devons songer à nos propres affaires.

— Hé! ma bonne Marguerite, lui dis- je, qu'est-ce que je pourrais faire ici, les bras croisés? N'est-ce pas assez que tu m'aies rhabillé de

fond en comble, veux-tu donc encore me nourrir?

— Non, non, ce n'est pas ce que je veux, ditelle. Étienne, j'entends aller la sonnette, va voir ce que les gens demandent; il faut que je cause avec ton frère.»

Étienne sortit, & Marguerite, assise auprès de moi, devant le petit bureau de son père, m'expliqua que nous allions étendre notre commerce, vendre des épiceries : poivre, sel, café, &c; que nous achèterions tout de première main, chez les Simonis de Strasbourg, & que cela nous rapporterait bien plus que les livres & les gazettes, parce que le monde, avant de s'instruire, songe d'abord à manger.

a Sans doute, sans doute, lui dis-je, c'est une fameuse idée; seulement il faudrait avoir de l'argent.

— Nous en avons un peu, dit-elle; à force d'économie, j'ai pu mettre quatre cent cinquante livres de côté ; mais c'est encore la moindre des choses : le nom de Chauvel est connu de toute l'Alsace & la Lorraine, partout on le respecte ; si nous voulons avoir des marchandises à crédit, nous en aurons.»

Quand j'entendis parler de crédit, les cheveux m'en dressèrent sur la tête; je revis devant moi le vieil usurier Robin qui toquait à la vitre;

mon pauvre père en route pour la corvée, & la mère qui criait : « Ah! gueuse de chèvre!

gueuse de chèvre!... elle nous fera tous périr!» , J'en eus froid dans le dos & je ne pus m empêcher de le dire à Marguerite. Elle alors voulut me faire comprendre que c'était bien différent, que nous allions acheter pour revendre, que nous aurions cinquante jours & même trois mois d'avance. Rien de tout cela n'entrait dans ma tête ; le seul mot de crédit m'épouvantait. Elle le vit bien, & finit par me dire en souriant :

« Bon, c'est bon, Michel; tu ne veux pas de crédit, nous n'en demanderons pas; seulement nous pouvons acheter de la marchandise avec l'argent que j'ai, n'est-ce pas?

— Ah! pour ça, oui, c'est autre chose; quand tu voudras, Marguerite.

— Eh bien, fit-elle] en se levant, partons tout de suite; j'ai l'argent là tout prêt. Notre commerce de gazettes ne va plus, la misère est trop grande, on n'a plus un liard de trop pour savoir les nouvelles. Ne perdons pas de temps. »

Elle était vive & toute décidée. Moi, bien content de savoir que nous ne prendrions rien à crédit, je ne demandais pas mieux que d'aller avec Marguerite à Strasbourg. Il fallut retenir

tout de suite nos places au coche de Baptiste ; il partait à midi juste. J'avais le sac d'argent dans ma veste boutonnée. Nous étions derrière, serrés les uns contre les autres, avec des Alsaciens qui rentraient chez eux. Il faisait une poussière extraordinaire en ce mois de juillet, d'autant plus que les routes, mal entretenues, avaient des ornières d'un pied & que les talus roulaient en poussière jusqu'au milieu des champs. On ne respirait pas. C'est tout ce qui me revient de notre voyage. Marguerite & moi nous nous regardions comme des êtres bien heureux. On rît halte à la montée de Wasselonne; les Alsaciens descendirent enfin, grâce à Dieu, & nous finîmes par arriver nous-mêmes à la nuit. Marguerite connaissait Strasbourg; elle me conduisit à l'auberge de la Cave-Profonde, que tenait alors le grand -père Diemer. Nous eûmes une chambre. Quel bonheur de se laver avec de l'eau fraîche après une route pareille ! Les gens d'aujourd'hui ne peuvent plus même s'en faire . l'idée, c'est impossible ; il faut avoir passé par là.

Une chose qui me revient encore, c'est que sur les huit heures une servante monta nous demander si nous souperions à la grande ou bien à la petite table; j'allais répondre que nous souperions à la petite table, pensant que c'était

celle des domestiques & que cela nous coûterait moins; par bonheur Marguerite répondit aussitôt que nous souperions à la grande; &, la servante étant partie, elle m'expliqua qu'on ne payait à la grande table que vingt-cinq sous, parce que tout le monde, rouliers, gens du marché, paysans, y mangeaient & ne tenaient pas à payer cher, au lieu qu'à la petite table des richards, dans une chambre à part, on payait trois livres. Je frémis en moi-même du danger que nous venions de courir d'avaler six francs de marchandises en un seul repas. Enfin je ne veux pas vous peindre ce souper, cela ne finirait jamais. Vous saurez seulement que le lendemain, vers sept heures, Marguerite & moi, bras dessus, bras dessous, nous allâmes voir les Simonis, rue des Minotiers, sur l'ancienne place du Marché aux légumes, où l'on a mis depuis la statue de Gutenberg. Les Simonis étaient des gens connus de toute l'Alsace; moi-même j'en avais entendu parler comme des plus riches commerçants de la province. Je me les figurais donc, en proportion de leur réputation, avec des habits magnifiques, des chapeaux fins & des breloques; aussi quel ne fut pas mon étonnement quand, au détour de la rue, je vis un petit homme de trentecinq à quarante ans, en carmagnole, les cheveux noués par un simple ruban, qui roulait des tonnes

& rangeait des caisses contre le mur de sa boutique, en attendant de les mettre en magasin , & que Marguerite me dit :

« Voici M. Simonis. »

Cela changea toutes mes idées sur les riches commerçants ; je reconnus alors que l'habit ne fait pas le moine, & depuis je ne me suis plus trompé sur ce chapitre.

Comme nous traversions toutes ces caisses & ces tonnes, ces sacs entassés à droite & à gauche T & les voitures qui venaient se décharger, M. Simonis comprit d'un coup d'oeil que nous étions des acheteurs; il laissa l'ouvrage à ses garçons & rentra derrière nous dans sa grande boutique ouverte au large sur deux rues, le comptoir de côté, l'arrière-boutique au fond, comme la nôtre à Phalsbourg, mais trois ou quatre fois plus grande.

Dieu du ciel! quel spectacle pour de petits marchands commençants, que ces tas de sacs empilés, ces caisses rangées du haut en bas, ces pains de sucre par centaines, ces paniers de raisins secs & de figues ouverts pour échantillons, & cette odeur de mille choses qui coûtent cher, & qu'on trouve en pareille abondance! L'idée que cela vient de tous les pays du monde; que ce poivre, cette cannelle, ce café, ces richesses de toute sorte sont arrivées sur des vaisseaux, cette idée-là ne

vous touche pas d'abord, on ne pense naturellement qu'à s'attirer une petite part de ces biens; &, par la suite des temps, lorsqu'on est assis tranquillement derrière un bon poêle, à lire sa gazette, après avoir réussi dans ses affaires, on réfléchit seulement que des miile & des centaines de mille hommes, blancs ou noirs, de toutes les couleurs & de toutes les nations, ont travaillé pour vous enrichir.

Je ne vous dirai donc pas que dans cette grande boutique de pareilles idées me vinrent alors, non!... mais je vis que c'était un grand & très-grand commerce, ce qui me rendit un peu timide.

Marguerite, elle, au contraire, était toute simple, & d'abord, posant son panier au bord du comptoir, elle dit quelques mots à M. Simonis, lui parlant de notre intention d'acheter, & de nous établir épiciers à Phalsbourg; disant que nous avions peu d'argent, mais beaucoup de bonne volonté d'en gagner. Il nous écoutait d'un air de bonhomme, les mains croisées sur le dos ; moi j'étais tout rouge, comme un conscrit devant son général en chef

« Alors vous êtes la fille de Chauvel, du représentant Chauvel ? dit Simonis,

— Oui, citoyen, & .voici mon mari. Notre maison s'appellera Bastien-Chauvel. »

Histoire £iui paysan.

Il rit, & s'écria, parlant à" sa femme, une bonne & gentille femme, aussi vive, aussi alerte que la mienne :

« Hé! Sophie, tiens, voici des jeunes gens qui veulent s'établir; vois donc ce qu'il est possible de faire pour eux ; moi je vais rentrer nos marchandises, car la voie publique est encombrée, nous avons déjà l'avis de nous dépêcher. »

Une quantité de garçons & de servantes allaient & venaient, les manches de chemise retroussées, enfin une véritable ruche de travailleurs.

La jeune dame s'était approchée, son mari lui dit quelques mots à part; elle aussitôt, nous saluant d'un petit signe de tète, dit à Marguerite : .

« Donnez-vous la peine d'entrer. »

Et nous entrâmes dans un petit bureau trèssimple & même un peu sombre, à droite du magasin. La dame nous dit de prendre place, souriant à Marguerite qui parlait. Elle regarda tout de suite une longue liste que Marguerite avait préparée d'avance, & marqua le prix de chaque article à côté.

« Vous ne prenez que cela? dit-elle.

— Non, répondit Marguerite, nous n'avons pas plus d'argent.

— Oh! s'écria la jeune dame, il faut être mieux assortis; vous aurez des concurrents, &...

— Mon mari ne veut faire le commerce qu'au comptant. »

Alors la dame me regarda deux secondes; elle vit bien sans doute que j'avais été paysan, ouvrier, soldat, & que je n'entendais pas grand chose aux affaires, car elle rit & dit d'un air de bonne humeur :

« Ils sont tous comme cela, nos messieurs ; & puis ils deviennent trop hardis, il faut les retenir. Allons, nous nous entendrons, j'espère. »

Elle sortit & donna ses ordres, nous demandant s'il faudrait envoyer la marchandise par le roulage ou l'accéléré. Marguerite répondit par le roulage, &, ce qui me fit le plus de plaisir, c'est qu'elle me dit de payer d'avance. Aussitôt je vidai mon sac sur le comptoir ; la dame ne voulait pas recevoir notre argent ; mais comme Marguerite l'assura que si tout n'était pas payé je n'en dormirais plus, elle compta nos quatre piles de cent livres d'un trait & nous donna le reçu : « Valeur payable en marchandises.» Et puis cette excellente petite dame, que j'ai bien connue depuis, & qui même m'a plus d'une fois posé la main sur le bras, en riant & s'écriant : « Ah! mon cher monsieur Bastien, quel poltron vous étiez en commençant, & que vous voilà devenu hardi, trop peut-être!,.. » cette

bonne dame nous accompagna jusque dehors, & nous salua d'un air joyeux, promettant que tout arriverait à Phalsbourg avant la fin de la semaine. Ensuite elle jeta un coup d'oeil sur les caisses qu'on emmagasinait, causant & riant avec son mari, & nous reprîmes le chemin de la Cave-Profonde.

Le môme soir, sur les dix heures, nous rentrions chez nous, à Phalsbourg. La confiance m'était venue, je voyais que nous ferions des bénéfices. Les deux jours suivants, Marguerite m'expliqua la tenue des livres en partie simple : le brouillon pour inscrire ce qu'on donne à crédit dans le cours de la journée; le grand livre, où l'on porte la dette de chacun à sa page ; & puis le livre des factures, pour ce qu'on reçoit, ce qu'on attend, ce qu'on doit payer aux échéances, avec les factures & les billets en liasses, lorsqu'ils sont payés. Il ne nous en fallait pas plus dans le commerce de détail, & jamais nous n'avons eu ni réclamations, ni chicanes, tout étant en règle jour par jour.

Mais puisque je suis sur ce chapitre, il faut que je vous raconte encore ma surprise & mon inquiétude, lorsqu'arriva la tonne de marchandises, une toute petite tonne, & que je m'écriai dans mon âme :

Histoire à' un paysan.

« Nous avons nos quatre cent cinquante livres là dedans...! O Dieu, mais ça n'a l'air de rien du tout... nous sommes volés ! »

Et à mesure qu'on vidait la tonne sur le comptoir, voyant ce peu de poivre, ce peu de café, je me disais :

« Jamais nous ne rentrerons dans notre argent... ça n'est pas possible ! »

Le pire, c'est qu # e tout au fond était la facture, mais la facture presque doublée, ca,r bien des choses que nous n'avions pas demandées, comme du gingembre, de la muscade, du savon, de la chandelle, s'y trouvaient, & nous restions redevoir à Simonis plus de trois cents livres.

Alors une sorte d'indignation me prit; j'aurais tout renvoyé, si Marguerite ne m'avait pas répété cent fois que tout se vendrait très-bien ; que ces gens ne voulaient pas nous ruiner, mais au contraire nous rendre service.

Il avait encore fallu, dans ces trois jours, acheter deux balances, & faire mettre trois rangées de tiroirs pour nos épices, de sorte que nous devions au menuisier , au serrurier, à tout le monde. Si durant ces premières semaines les cheveux ne me sont pas tombés de la tête, c'est qu'ils étaient solidement plantés. Et, sans ma confiance extraordinaire dans Margue-

rite, sans mon amour & l'assurance que maître Jean vint nous donner lui-même qu'il nous aiderait si nous étions embarrassés, sans tout cela je me serais sauvé de la maison, car l'usurier, la faillite & la honte, étaient en quelque sorte peints devant mes yeux. Je n'en dormais pas ! Plus tard j'ai su que mon pauvre père en avait aussi vu de grises alors, parce que ma mère, s'apercevant qu'il était tout inquiet, avait deviné quelque chose & lui disait matin & soir :

« Eh bien, ils n'ont pas encore fait banqueroute? Ce n'est pas encore pour aujourd'hui? Ce sera pour demain!... Le gueux va donc déshonorer nos vieux jours... Je le savais bien... Ça ne pouvait pas finir autrement!... »

Ainsi de suite.

Le pauvre homme en perdait la tête. Il ne me disait rien de ces misères, mais ses joues longues, ses yeux inquiets, m'apprenaient assez ce qu'il devait souffrir.

Enfin au bout d'un ou deux mois, quand je vis que toute la ville & les environs, bourgeois, paysans, soldats, habitués à venir prendre chez nous leurs gazettes, leur papier, leur encre & leurs plumes, achetaient par la même occasion du tabac, du sel, du savon, tout ce qu'il leur fallait; que les ménagères aussi commençaient à connaître le chemin de notre maison, & que

Histoire d J un paysan. 55

sou par sou, liard par liard, nous rentrions dans notre argent; quand nous eûmes remboursé la facture de Simonis, & qu'au bout de ce temps Marguerite me montra clairement que nous avions gagné chaque jour huit à dix livres, alors je repris haleine, & je lui permis non-seulement de redemander à Strasbourg les marchandises que nous avions vendues & qui nous manquaient, mais encore quelques autres qu'on nous demandait & que nous n'avions pas eues jusqu'à ce moment.

Notre petit commerce de journaux, d'encre, de papier , de catéchismes républicains , de plumes & autres fournitures de bureau allait toujours son train; nous étions tous occupés à la boutique, & cela ne nous empêchait pas, le soir, après souper, en mettant nos gros sous en rouleaux & faisant nos cornets, de nous entretenir des affaires de la nation. Tantôt Etienne, tantôt Marguerite ou moi nous prenions la Décade. le Tribun du peuple, ou la Feuille de la République, que nous lisions tout haut, pour savoir ce qui se passait.

56 Histoire à y un paysan.

Je me souviens qu'alors il n'était plus question que de la campagne du Nord, des batailles de Courtrai, de Pont-à-Chin, de Fleurus ; Jourdan & Pichegru se trouvaient en première ligne, au dehors, sur nos frontières. A l'intérieur, Robespierre s'élevait de plus en plus. Il avait fait décréter la reconnaissance de l'Etre suprême & la croyance du peuple à l'immortalité de Tâme. Le bruit courait que bientôt tout serait en ordre, que les guillotinades cesseraient après la punition des grands coupables, & que nous aurions enfin le règne de la vertu. La principale affaire c'était de ressembler aux anciens Romains; on disait que les jacobins en approchaient, mais qu'ils ne montaient pourtant pas encore à leur hauteur. Beaucoup de citoyens, qui s'appelaient dans le temps Joseph, Jean, Claude ou Nicolas, avaient change de nom; le nouveau calendrier ne reconnaissait plus que Brutus,

Histoire cCun paysan.

Cincinnatus, Gracchus; & ceux qui n'avaient pas une grande instruction ne savaient pas ce que cela voulait dire. Aux fêtes patriotiques, les déesses allaient presque nues ; voilà des choses malhonnêtes & véritablement dégoûtantes.

C'était même contraire au bon sens, de vouloir ressembler à des gens que les trois quarts de la nation ne connaissaient pas, & de vouloir nous réformer sur le modèle des anciens païens, à demi sauvages ; mais on se gardait bien de s'indigner contre ces bêtises, parce que les dénonciations pleuvaient, & qu'on était empoigné, jugé & guillotiné dans les quarante-huit heures. Chaque fois que Robespierre parlait à la Convention, on votait l'impression de ce qu'il avait dit ; tous les clubs , toutes les municipalités recevaient ses discours, qu'on affichait partout, comme aujourd'hui les mandements des évêques. On aurait cru que le bon Dieu venait de parler.

Et tout à coup, en juin & juillet, cet homme se tut; il n'alla plus dans les Comités de surveillance & de salut public. Moi, je crois en mon âme & conscience qu'il se figurait qu'on ne pouvait plus se passer de lui; qu'il faudrait absolument le supplier à genoux de revenir, & qu'alors il ferait ses conditions au pays. J'ai toujours eu cette idée, d'autant plus que son

Histoire à' un paysan.

ami Saint-Just, qui rentrait d'une mission à l'armée, voyant que rien ne bougeait, que tout marchait très-bien sans eux, déclara qu'il fallait un dictateur, & que ce dictateur ne pouvait être que le vertueux Robespierre. Il rit cette déclaration au Comité de salut public; mais les autres membres du Comité virent où ces êtres vertueux vdulaient nous mener : ils refusèrent ! & l'homme incorruptible, indigné contre ceux qui se permettaient de lui résister, résolut de s'en débarrasser. Tout ce que j'ai lu depuis me porte à croire ce que je vous dis : Robespierre était un dénonciateur; avec ses dénonciations il avait épouvanté le monde; il voulut dénoncer les membres du Comité eux-mêmes, & les envoyer rejoindre Danton.

En ce temps, vers la lin de juillet, les chefs de notre club, qui recevaient les ordres des Jacobins , Elof Collin en tète, se rendirent à Paris pour la fête de thermidor & les gens eurent peur; on pensa qu'il se préparait un grand coup. C'étaient tous des robespierristes, principalement Élof; depuis leur départ, on n'osait plus se parler.

Cela dura huit ou dix jours; & voilà qu'un beau matin des courriers apportèrent la nouvelle que Robespierre, Couthon, Saint-Just, avec tous leurs amis, avaient été ramassés d'un

coup de filet & guillotinés du jour au lendemain. Ce fut quelque chose de terrible en ville ; les femmes, les enfants de nos patriotes crurent que leurs pères, leurs frères, leurs maris se trouvaient dans le nombre. Qu'on se représente la position de ces gens qui n'osaient crier ni se désoler, car Saint-Just lui-même avait fait décréter que ceux qui plaignaient les coupables étaient suspects, & que s'ils les recevaient chez eux, quand ce serait leur propre mère, ils méritaient la mort; qu'on se figure un serrement de coeur pareil.

Nous en frémissions tous lorsque, le i er août au soir, étant seul avec Marguerite dans notre petite chambre donnant sur la place de la Halle, au moment de nous coucher, nous entendîmes deux coups au volet. Je pensai qu'un citoyen avait oublié quelque chose, de l'huile, une chandelle, n'importe quoi ; j'ouvris donc : Elof Collin était là !

« C'est moi, dit-il, ouvre.»

Aussitôt je sortis ouvrir la porte de l'allée, tout inquiet ; ce n'était pas une petite affaire de recevoir alors des robespierristes qui revenaient de Paris, mais pour un vieux camarade de Chauvel j'aurais risqué ma tête.

Collin entra; je poussai le verrou de l'allée & je le suivis. Dans notre chambre, la chan-

6o Histoire d'un paysan.

délie sur la table, Elof un instant regarda de tous côtés, en écoutant. Je le vois encore, avec son grand chapeau à cornes, son habit de drap gris-bleu, sa grosse perruque nouée sur le dos, les joues tirées & son gros nez camard tout blanc.

« Vous êtes seuls? » dit-il en s'asseyant.

Je m'assis en face de lui sans répondre. Marguerite resta debout.

« Tout est perdu ! rit-il au bout d'une minute, les fricoteurs, les voleurs, les filous ont le dessus, la république est à bas. C'est un grand hasard que nous en soyons réchappés.»

Il jeta son chapeau sur la table, continuant de nous regarder, pour savoir ce que nous pensions.

« Quel malheur! dit Marguerite, depuis votre départ nous étions tous en méfiance.»

Et lui, baissant encore la voix dans ce grand silence de la nuit, nous raconta que les principaux jacobins de la province, les chefs de clubs avaient reçu l'avis d'être à Paris pour la fête de thermidor, parce qu'il se préparait une épuration générale. Mais qu'en arrivant là-bas, saut les jacobins, qui restaient toujours fermes dans leurs bonnes idées, ils avaient trouvé tout gangrené, la Convention & les Comités; qu'alors Robespierre avait risqué son rapport contre le;

Comités, & que la Convention, bien à contrecœur, par habitude & par crainte, avait voté l'impression du rapport; mais que les fricoteurs, qui se sentaient menacés, avaient fait retirer le décret d'impression & renvoyer le rapport à l'examen des Comités eux-mêmes; chose abominable, puisque c'étaient les Comités de salut public & de sûreté générale que Robespierre venait de dénoncer & qu'il voulait purifier : ces gens ne pouvaient se juger eux-mêmes ! Qu'ensuite Robespierre avait lu son rapport le même soir au club des Jacobins, & que tous les patriotes s'étaient déclarés pour lui ; qu'on pensait même à soulever les sections contre la Convention ; que Payan, Fleuriot-Lescot, le maire de Paris, Henriot, le commandant de la garde nationale, enfin tous les bons sans-culottes ne demandaient qu'à mettre la main sur les Comités, dans la nuit, & bousculer tout de suite la faction des corrompus.

Mais que Robespierre, trop vertueux, s'opposait à l'insurrection contre la Convention, qui pouvait vous mettre hors la loi; qu'il aimait mieux renverser la Montagne & les Comités, en appelant la droite & le centre de l'assemblée à son secours, les hommes vertueux du centre, qu'on appelait autrefois les crapauds du marais; que ces êtres sans caractère, ne sachant pas iv. 4

lesquels d'entre eux étaient sur la liste d'épuration, & qui se sentaient tous véreux plus ou moins , s'étaient laissé gagner par les fricoteurs dans cette même nuit, de sorte que le lendemain dimanche, 9 thermidor, Saint-Just ayant voulu parler à l'ouverture de la Convention, Tallien, le plus grand scélérat de l'ancienne Montagne, avait coupé la parole à cet homme vertueux; que les autres s'en étaient mêlés, & que Robespierre lui-même n'avait pu dire un mot, parce que tous les membres de l'Assemblée, à gauche, à droite, en haut, en bas, ensemble & l'un après l'autre, le forçaient de se taire, en l'appelant Cromwell, tyran, despote, triumvir, & finalement en le décrétant d'accusation, lui Robespierre, Auguste -Bon -Joseph son frère, Cou thon, Saint-Just, Lebas, en les faisant empoigner & conduire dans les prisons de Paris.

Voilà ce que nous raconta Collin ; nous l'écoutions bien étonnés, comme on pense.

Il nous dit ensuite que pendant cette séance le peuple attendait; que vers le soir, ayant appris ce qui s'était passé, il s'était soulevé pour la délivrance de ces grands patriotes; que la brave Commune avait fait sonner le tocsin, & que les officiers municipaux avaient été délivrer les prisonniers, en les emmenant à l'hôtel de ville ; mais que Henriot, un peu gris selon son

son habitude, s'était fait arrêter en courant les rues à cheval pour soulever le peuple, & que les corrompus l'avaient emmené prisonnier au Comité de sûreté générale.

Ces choses se passaient entre cinq & sept heures du soir. A sept heures, la Convention devait se réunir encore une fois ; on le savait ; Coffinhal courut aux Tuileries délivrer Henriot avec une centaine de canonniers patriotes, qui braquèrent aussitôt leurs canons sur la porte de la Convention, pour empêcher les représentants d'entrer. Malheureusement, dit Collin, Henriot, au lieu de rester là tranquillement, eut la bêtise d'aller demander des ordres à l'hôtel de ville; pendant ce temps les représentants arrivèrent, les canonniers se dispersèrent, & la Convention, malgré le tocsin, malgré les cris du dehors & le danger de l'insurrection, mit Henriot, les deux Robespierre, Couthon, Saint-Just, Lebas, tous les conspirateurs de la Commune & les principaux jacobins hors la loi. Elle envoya des commissaires lire ce décret dans toutes les sections, & nomma Barras commandant de la force armée contre les rebelles.

« Tout cela, nous dit Collin avec indignation, retombe sur Henriot : le malheureux s'était grisé dès le matin ; il criait, il levait son sabre & ne donnait pas d'ordres. »

Moi je pensai tout de suite à Santerre, à Léchelle, à Rossignol : ces braillards se ressemblaient tous ; ceux qui les suivaient allaient à la déroute ou bien à la guillotine.

Le grand Elof, désolé, nous dit qu'alors les sans-culottes en masse avaient eu peur d'être compris dans le décret de mise hors la loi, & qu'au lieu d'aller soutenir Robespierre & les hommes purs à l'hôtel de ville , le plus grand nombre étaient allés rejoindre Barras aux Tuileries, en criant : « Vive la Convention! » & qu'entre une & deux heures du matin, avant le jour, toute la garde nationale était descendue des deux côtés de la Seine, malgré la fusillade d'une poignée de patriotes qui voulaient résister le long de la rivière ; qu'elle avait envahi la maison commune, où se trouvaient les vrais représentants du peuple; que Henriot avait été jeté par les fenêtres; que Robespierre avait reçu un coup de pistolet à la figure; qu'on avait traîné Couthon dans un égout; que Lebas s'était tué; que Saint- Just, Robespierre jeune, enfin tous les soutiens de la république, à travers les coups de pied, les coups de crosse, les soufflets & les crachats, avaient été ramenés en prison, & Robespierre transporté sur une planche à la Convention , où Ton n'avait pas même voulu le voir, soidisant parce que sa vue aurait souillé les regards

Histoire à 7 un paysan.

des fricoteurs ; — & que finalement ces martyrs , avec une quantité d'autres jacobins, officiers municipaux, &c, tous hors la loi, avaient été traînés à la guillotine, place de la Révolution, au milieu des cris, des tas de boue & des affronts de toute sorte, tellement humiliés & maltraités qu'ils ne pouvaient plus se tenir debout; & que le pauvre Couthon, aux trois quarts mort, roulait sous les pieds des autres, dans la charrette, demandant pour seule grâce d'être achevé; qu'en face de l'échafaud on avait gardé Maximilien Robespierre le dernier, pour voir guillotiner ses amis ; que le bourreau, un royaliste, lui avait arraché son bandeau & l avait exposé tout vivant, la figure mâchurée, aux yeux du peuple furieux, & puis qu'il l'avait tué comme les autres.

C'est ce que nous dit Elof Collin en frémissant; & je me rappelai Danton, Camille Desmoulins, Westermann ; je vis que les mouchards avaient fait pour ceux-ci comme pour les premiers. J'écoutais cette histoire avec dégoût. Collin, tout pâle, ayant fini par se taire, je lui dis:

« Écoute, citoyen Élof, ce que tu viens de nous raconter ne m'étonne pas; ce qui m'étonne, c'est que la chose ait duré si longtemps. Dans un temps, lorsque nous avions toute l'Europe & la Vendée sur les bras, il a fallu suspendre Tap-

Histoire à" un paysan.

plication de la constitution de 93 ; il a fallu établir le Comité de salut public, le Comité de surveillance générale & le tribunal révolutionnaire; il a fallu la terreur contre les aristocrates, contre les égoïstes, contre les conspirateurs & les traîtres qui livraient nos places & montraient le chemin du pays à l'étranger; mais voilà plusieurs mois que la guillotine marche contre les meilleurs patriotes ! N'est-ce pas une véritable abomination que des hommes comme Danton, comme Desmoulins, Hérault-Séchelles, Lacroix, Bazire, Philippeaux, Westermann, &c, qu'on avait vus à la tête de toutes les grandes journées de la révolution, aient été guillotinés sans jugement, par des êtres qui tremblaient dans leur peau & se cachaient les jours de bataille ; par des êtres qui se tenaient en embuscade dans leur bureau de police, comme les araignées au milieu de leur toile? N'est-ce pas une honte pour la France & la république? Est-ce que cela pouvait nous faire du bien de guillotiner Danton ? Est-ce que les despotes n'ont pas dû rire ce jour-là? Est-ce que nos plus grands ennemis auraient pu nous faire un pareil tort? Est-ce que tous les citoyens de cœur & de bon sens n'ont pas frémi d'indignation? »

Collin me regardait, le poing sur la table & les lèvres serrées.

(( Tu ne crois donc pas à la vertu de Robespierre, toi? fit-il.

— A la vertu de Robespierre & de Saint-Just!

lui dis-je, en levant les épaules. Est-ce qu'on peut croire à la vertu des scélérats qui ont assassiné Danton, parce qu'il était plus grand, plus fort, plus généreux qu'eux tous ensemble; parce qu'il voulait mettre la liberté & la miséricorde à la place de la guillotine, & que, lui vivant, les dictateurs n'étaient pas possibles?... Où donc était leur vertu extraordinaire? Qu'est-ce qu'ils ont donc fait qui les élève tant au-dessus des autres? Quels dangers ont-ils donc couru de plus que sept ou huit cent mille citoyens partis en sabots à la frontière ? Est-ce qu'ils ont manqué de pain, de feu & de chaussures en hiver, comme nous autres en Vendée? Non, ils ont fait de longs discours, prononcé des sentences, donné des ordres, proscrit ceux qui gênaient leur ambition, & finalement essayé de se faire nommer dictateurs. Eh bien! moi, je ne veux pas de dictateurs, & j'aime mieux la liberté que la guillotine ; c'est trop commode de tuer ceux qui ne pensent pas comme vous, le dernier brigand peut faire la même chose. C'est pour la liberté que je me suis battu ; pour avoir le droit de dire & d'écrire ce que je pense; pour avoir des biens à moi, des champs, des prés, des maisons, sans

I dîmes, sans champart, sans privilèges, quand je les aurai gagnés honnêtement par mon travail ; | c'est pour manger mon bien ou pour l'entasser, si cela me convient, sans que des êtres purs, des êtres incorruptibles, tirés à quatre épingles comme des femmes, puissent mettre le nez dedans & me dire : a Tes habits sont trop beaux, « tes dîners sont trop bons, tu ne ressembles pas \ .f « aux Romains, il faut te couper le cou. » Quels ; fl abominables despotes!... C'étaient l'égoïsme & î * l'orgueil incarnés!... Des gens qui n'avaient jamais vécu que devant leur écritoire, & qui se figuraient qu'on change les hommes avec des sentences & des décrets d'accusation , la guillotine en permanence pour se faire obéir!... Ah! pouah ! quand j'y pense, ça me tourne le cœur. »

L'indignation me possédait. Collin, ne trou-^ vant rien à me répondre, se leva tout à coup, prit son chapeau & sortit en allongeant le pas. Marguerite, derrière lui, poussa le verrou de l'allée, & revint. Je croyais qu'elle allait me faire des reproches, mais au contraire en rentrant elle I me dit :

« Tu as raison, Michel, c'étaient des malheureux remplis d'orgueil. J'ai vu Saint-Just ici; c'est à peine s'il répondait à ceux qui lui parlaient, tant il se faisait une haute idée de luimême. Ah ! que le pauvre Danton & Camille

Desmoulins valaient bien mieux ! On n'aurait jamais cru que ces patriotes étaient les premiers hommes de la république; la bonté & le courage se voyaient peints sur leur figure. Les autres, secs, raides, vous regardaient du haut de leur grandeur; ils se croyaient bien sûr d'un autre sang que nous. Mais c'est égal , la république vient de recevoir un coup terrible ; les filous qui restent maîtres nous vendront.

— Bah ! bah ! Marguerite, lui dis-je, ne te figure donc pas que cinq ou six hommes sont la France. Le peuple, c'est tout; le peuple qui travaille, le peuple qui se bat, qui se défend, & qui fait des économies pour lui & non pour les autres. Ce qu'il a gagné, sois tranquille, quand tous les despotes & les esclaves s'entendraient ensemble, il ne leur en lâchera plus rien; il faudrait nous hacher tous jusqu'au dernier, pour nous ôter seulement un brin d'herbe. Le reste viendra tout seul; nos enfants seront instruits, ils sauront ce que chaque pouce de terre nous a coûté ; je ne pense pas qu'ils seront plus bêtes ou plus lâches que nous, & qu'ils se laisseront dépouiller. »

Ainsi se passa ce jour. Le lendemain, ce qu'Élof Collin nous avait raconté se répandit dans la ville. Toutes les figures furent changées ; les unes semblaient sortir de dessous i terre

& les autres y rentrer. Il ne faut pourtant pas croire que la terreur finît alors ; sans doute des quantités de prisonniers revinrent de Nancy, de Metz, des ponts couverts de Strasbourg : des gens à demi morts d'épouvante, qui s'étaient attendus chaque jour à s'entendre appeler devant le tribunal révolutionnaire & puis à monter sur la charrette ! J'en ai connu plus de cinquante de notre pays, & tous ont répété jusqu'à la fin que le p thermidor les avait sauvés. Mais ces gens, au lieu d'être contents , auraient voulu se venger & faire guillotiner les autres , & c'est dans ce temps que la haine contre les jacobins commença. On appelait jacobins, non-seulement les partisans de Robespierre, mais encore les dantonistes, les hébertistes, tous les républicains ensemble. Les vrais patriotes comprirent d'où cela venait; ils se réunirent!... C'est pourquoi tous encore aujourd'hui ne sont pas fâchés de s'entendre appeler jacobins , quoique Robespierre ne soit plus leur patron. S'ils avaient le bonheur d'avoir des Danton, des Camille Desmoulins, des Westermann, l'idée ne leur viendrait plus de les faire guillotiner.

La mort de Robespierre fondit donc tous les patriotes ensemble ; & les Tallien , les Fouché, les Barras, les Fréron, ceux qu'on appelait thermidoriens, parce qu'ils avaient renversé Robes-

pierre en thermidor, ayant montré que ce n'était pas dans l'intérêt de la république, mais dans leur intérêt particulier, qu'ils avaient fait le coup, furent méprisés. Leur véritable nom était <c le parti des fricoteurs, » ce que vous recon naîtrez par la suite, car, en vous racontant mon histoire, j'aurai toujours soin de dire aussi ce qui regarde le pays. On ne vit pas pour soi seulement, on vit pour tous les honnêtes gens, & ceux qui ne s'intéressent qu'à leurs propres affaires ne méritent pas de faire partie d'une nation civilisée.

Chacun doit comprendre qu'avec l'économie, le bon sens & le bon ordre que Marguerite avait établis dans notre commerce, tout allait bien; je ne vais donc pas vous raconter semaine par semaine les bénéfices que nous faisions, les articles que nous vendions, & tous les autres détails de l'existence. Quand on reste chez soi; quand on ne va pas au cabaret dépenser ce qu'on gagne; quand on se plaît avec sa femme & qu'on surveille ses affaires, alors tous les jours se ressemblent, ils sont tous heureux, surtout pendant la jeunesse.

Malgré cela nous traversions une bien vilaine année : je me souviens que jamais on ne vit de plus grande confusion dans le pays, de plus grande inquiétude & de plus profonde misère, qu'après la mort de Robespierre. Les journaux étaient pleins de fêtes, de danses, de nouvelles modes, de réjouissances; on ne parlait que de

Histoire £un paysan.

la Cabarrus, de la veuve Beauharnais, & de cinq ou six autres femmes en train de festoyer, & de ressusciter, dbmme on disait, les mœurs élégantes d'autrefois. Pendant ce temps le peuple, par l'accaparement des grains, l'abolition du maximum, la chute des assignats, la prospérité des filous, la rentrée des girondins, des fédéralistes & des émigrés; par la condamnation des patriotes, rendus responsables de l'exécution des ordres du Comité de salut public; par l'envahissement des capucins, 'des moines, qui réclamaient leurs chapelles, & des curés qui redemandaient leurs églises ; la fermeture de tous les clubs, après celui des Jacobins de Paris, enfin par le triomphe de la mauvaise race, — qui se remettait à crier, à clabauder, à menacer, — & mille autres choses pareilles, le peuple était si misérable, que les gens mouraient de faim comme des animaux.

Et là-dessus l'hiver arriva! Moi, je n'ai jamais pu comprendre comment cette famine d'hiver fut si grande, car, en traversant la France, dix mois avant, j'avais vu que tout se présentait bien; les récoltes, les moissons de toute sorte n\vaient pas manqué; peut-être les avait-on rnangées à mesure, comme il arrive lorsqu'on a longtemps souffert & qu'on ne peut plus attendre, c'est possible! D'autres disent que le iv. $

bouleversement des lois & l'abolition du maximum en furent principalement cause ; que c'était arrangé d'avance entre les royalistes & les thermidoriens, pour soulever le peuple contre la république & le forcer à redemander des rois, des princes, des ducs, qui font la pluie & le beau temps, avec le secours des évêques & la grâce de Dieu, comme chacun sait.

Tout ce que je peux dire, c'est que les thermidoriens, en rappelant les girondins, sur la proposition de Sieyès, en s'associant avec les royalistes, en menant la vie avec des femmes & s'en glorifiant eux-mêmes dans leurs gazettes, avaient fini par vous décourager, & que, dans ce temps de terrible misère, on apprit qu'une partie du peuple de Paris demandait à la Convention de rétablir des rois, déclarant qu'il se repentait d'avoir soutenu la révolution. Voilà comment par la ruse, la débauche, l'invention des modes honteuses & d'autres ordures, que les imbéciles imitent, les filous arrivent toujours à faire passer leurs vices pour des vertus, à décourager les honnêtes gens, & finalement à remettre la main dans le sac de la nation, ce qu'ils désirent le plus, car alors ils sont ^au pinacle & payent leurs débauches avec notre argent.

Des quantités de gueux firent leur fortune en

p4; ils achetaient des assignats de vingt francs pour dix sous, & payaient avec cela non-seulement les biens nationaux, mais encore leurs anciennes dettes, reçues en beaux deniers comptants. Tout était perdu si l'armée avait suivi ces exemples abominables; mais c'est alors qu'on reconnut dans l'armée les vertus républicaines. Les thermidoriens & leurs amis s'étaient dépêchés de remplacer les montagnards au Comité de salut public; mais un Carnot, un Prieur de la Côte-d'Or, un Robert Lindet, des travailleurs * terribles, capables d'organiser, de nourrir & de diriger des armées; des patriotes qui ne pensent qu'à leur devoir jour & nuit, ne sont pas faciles à remplacer par des braillards & des intrigants; il avait bien fallu les laisser en place encore quelque temps, & ceux-là nos armées les connaissaient, elles pensaient comme eux.

Alors, pendant qu'à l'intérieur, sous la direction des Tallien, des Fréron, des Barras, tout s'en allait en pourriture, que les muscadins avaient la permission d'assassiner les patriotes avec leurs cannes plombées; qu'ils donnaient des bals à la victime; qu'ils faisaient des saluts à la victime; qu'ils s'habillaient à la justice, à l'humanité, en se livrant aux plus sales débauches/ nos armées républicaines continuaient à remporter de grandes victoires.

yô histoire d'un paysan.

Dans cet hiver épouvantable de 1794 à 1795, l'armée de Sambre-&-Meuse, commandée par Jourdan , & celle du Nord sous la conduite de Pichegru, rejetaient les Allemands & les Anglais hors de chez nous ; elles envahissaient la Hollande & se rendaient maîtresses de toute la rive gauche du Rhin, depuis Bàle en Suisse jusqu'à la mer. C'est une des plus magnifiques campagnes de la république; il gelait à pierre fendre; nos hussards, au galop sur la glace, s'emparèrent même de la flotte ennemie, chose qu'on n'avait jamais vue & qu'on ne reverra sans doute jamais.

Combien de fois, les mardis & vendredis, jours de marché, quand la foule des pauvres gens remplissait notre petite boutique, ouverte sur la place des Halles, demandant du sel, du tabac, & que le vent chassait la neige jusque derrière nos comptoirs, que la glace montait par-dessus les marches au niveau du plancher, combien de fois je me suis dit, en regardant cette grande rue blanche en face, & les arbres secoués sur les remparts :

« Il ne fait pas chaud!... Non!... Mais c'est égal , nos braves camarades , pieds nus & les jambes entourées de paille, sur les grands chemins, ne doivent pas être à leur aise autant que nous! »

Tout en servant, en répondant aux uns & aux autres, ces idées me travaillaient, je me rappelais Mayence , le Mans , Savenay ; ce n'était pourtant rien auprès de cet hiver de 94, où le vin & même l'eau-de-vie gelaient dans les caves.

Et, le soir, les volets fermés, quand le feu bourdonnait dans notre petit poêle, que Marguerite comptait les gros sous, que je les mettais en rouleaux, & que mon frère Etienne lisait notre entrée à Utrecht, à Arnheim, Amersdorf, Amsterdam, le passage des digues & des canaux, la sommation des hussards à la flotte du Texel, ou d'autres choses aussi merveilleuses, combien de fois mes yeux sont-ils devenus troubles! & Marguerite, s arrêtant tout à coup, combien de fois s'est-elle écriée :

« Ah ! les royalistes à Paris ont beau demander l'abolition des droits de l'homme & du citoyen, la république remporte des victoires, les despotes se' sauvent. »

Et tous ensemble nous criions :

« Vive la république une & indivisible! »

Tous les principaux jacobins de la ville, même Elof Collin, qui s'était remis avec moi, sachant que j'avais parlé selon mon cœur, tous prirent alors l'habitude de venir causer derrière notre petit poêle, après souper. Notre biblio-

Histoire àhin paysan.

thèque devint la réunion des patriotes ; c'est chez nous qu'on apprenait d'abord les grandes nouvelles, qu'on s'indignait contre les tyrans, & qu'on célébrait les victoires de la nation, en chantant la Marseillaise. Que voulez-vous? c'était dans le sang de la famille ; même vingt-cinq ans après, on ne connaissait que cette musique chez Bastien-Chauvel, & quand on ne chantait plus à la maison, toute la ville savait que les royalistes avaient le dessus.

A la fin de ce rude hiver, nous tenions déjà tous les articles d'épicerie, & l'on nous devait à Phalsbourg & dans les environs plus de neuf cent livres; lorsque les gens sont si malheureux, & qu'on les sait honnêtes, laborieux, économes, il n'est pas possible de leur refuser à crédit les premières nécessités de la vie; non, ce n'est pas possible. Nous devions à Simonis au moins autant qu'on nous devait ; mais il nous écrivit luimême de ne pas nous gêner pour le payer, qu'il attendrait trois mois de plus s'il* le fallait; que c'était une année difficile pour tout le monde ; en même temps il nous engageait à prendre de nouvelles marchandises.

Le i" mars i 795 , nous fîmes notre premier inventaire, chose indispensable pour tout commerçant qui veut connaître l'état de ses affaires, savoir ce qu'il a vendu, ce qui lui reste; s'il a

Histoire àhin paysan

perdu, s'il a gagné ; s'il peut s'étendre ou s'il doit s'arrêter ; les gueux seuls aiment à vivre dans le désordre, jusqu'à ce que l'huissier vienne faire leur inventaire pour eux.

Nous reconnûmes avec joie que, Simonis & nos libraires payés, il nous resterait encore quinze cents livres de bénéfice net; après une aussi rude campagne c'était magnifique.

Il va sans dire que mon père & maître Jean venaient nous voir au moins une fois par semaine, & que mon père dînait avec nous tous les dimanches. Marguerite n'oubliait jamais, pendant la grande disette, de lui glisser un bon morceau de pain & de viande dans la poche, au moment du départ; elle nous aurait plutôt fait jeûner le soir que d'y manquer; je l'en aimais d'autant plus. Nous savions l'heure où cet excellent père arrivait ; c'était toujours le matin, & de notre porte nous le voyions déjà sourire au bout de la rue ; il se redressait joyeusement & saluait tous les passants, même les enfants, qui lui criaient :

« Bonjour, père Bastien. »

Il riait & puis ouvrait la porte en demandant :

« Eh bien, Michel, eh bien, mes enfants, ça va..v ça va bien, n'est-ce pas?

— Oui, mon père. »

Nous nous embrassions. Alors, sur le seuil, après avoir secoué la neige de ses pieds, il disait:

u Entrons!... entrons!...»

Et nous entrions dans la bibliothèque; il se chauffait les mains au poêle, en regardant Mar- * guérite d'un air attendri. C'est que nous espérions quelque chose, la plus grande joie qu'un homme puisse avoir sur la terre ; le bon père le savait. Je ne crois pas que jamais un être ait été plus heureux que lui dans ce temps; il aurait voulu chanter, mais sa joie tournait en attendrissement ; il finissait toujours par s'essuyer les yeux & s'écrier :

« Mon Dieu! quelle chance j'ai toujours eue dans ma vie ! Je suis un homme plein de chance!...»

Et l'usurier, les corvées, la misère de cinquante ans, Nicolas, la mère, mon départ en 92, tout était oublié ; il ne voyait plus que nous : Etienne, déjà presque un homme, moi de retour, Marguerite devenue ma femme; le reste, il n'y pensait plus.

Nous recevions aussi de temps en temps des lettres du père Chauvel, & c'étaient les beaux jours de Marguerite; mais ces lettres étaient courtes; il ne parlait plus comme- autrefois avec abondance; quatre mots : « Mes enfants, je vous embrasse. Les nouvelles que vous me

donnez m'ont fait plaisir. J'espère que nous serons encore ensemble. Le temps presse, les circonstances sont graves. Mes amitiés à maître Jean, à Collin , &c. » On voyait qu'il avait de la méfiance, qu'il n'osait pas tout écrire. Enfin nous savions qu'il se portait bien,. c'était déjà quelque chose; & comme, après sa mission à l'armée des Alpes, Chauvel devait retourner à Paris, nous espérions aussi le voir en passant.

C'est le dernier jour de mars 1795 que notre premier enfant vint au monde, un gros garçon joufflu, les bras, les cuisses & le corps tout ronds, un solide gaillard. Après la grande inquiétude & la grande souffrance, en le voyant dans les bras de sa mère, sous la couverture blanche & les rideaux, je sentis quelque chose de fort & presque de terrible m' élever le cœur ; il me semblait que l'Être suprême était autour de nous & qu'il me disait :

« Je te donne cet enfant pour en faire un citoyen, un défenseur de la justice & de la liberté. »

L'attendrissement m'étouffait, je 'jurais en moi-même d'en faire un homme, selon mes forces & mes moyens. Marguerite le regardait en souriant, elle ne disait rien; la vieille Horson & d'autres bonnes femmes riaient & criaient :

« Quel bel enfant, il est énorme! »

Et déjà deux citoyens dans la boutique, ayant appris la nouvelle, demandaient si Ton pouvait entrer, lorsque le vieux père & maître Jean arrivèrent.

« A la bonne heure, Michel, à la bonne heure! » criait maître Jean.

Mon père ayant vu le petit, gras & rose, sanglotait tout bas, & puis il se mit à rire & me serra dans ses bras longtemps. Il embrassa Marguerite, en lui disant :

« Nous allons être tout à fait heureux, maintenant; &, quand il sera grand, je le mènerai promener au bois.»

Enfin chacun se représente cela!

Le premier enfant qu'on a vous embellit tout. Marguerite ne pouvait pas me parler à force de bonheur ; elle me regardait, & nous souriions ensemble ; le premier mot qu'elle me dit, ce fut :

« Il te ressemble, Michel ! Ah ! que mon père sera content! »

J'aurais encore bien des choses à raconter sur ce jour, mais comment les faire comprendre à ceux qui n'ont pas eu d'enfants d'une brave femme? & ceux qui en ont eu, qu'est-ce que je leur apprendrais de nouveau?

Toutes nos grandes guerres alors étaient finies ; nous avions conquis la Belgique & la Hollande, la rive gauche du Rhin, une partie du Piémont & de l'Espagne; les autres ne demandaient plus que la paix. Charette lui-même, dans ses marais, n'en pouvait plus; la république venait de faire grâce aux rebelles, en leur permettant de rebâtir leurs maisons, de relever leurs églises & de cultiver leurs terres comme d'honnêtes gens; elle leur avait même promis des indem- . nités, à la seule condition de rester tranquilles. Carrier, Pinard & Grandmaison avaient été guillotinés, pour avoir dépassé les ordres du Comité de salut public. Qu'est-ce que les Vendéens pouvaient demander de plus? On pensait que le bon sens allait leur revenir & que nous aurions longtemps la paix. Mais alors les scélérats, qui trois ans avant voulaient se partager la France, honteux d'avoir manqué leur coup, se jetèrent

sur la Pologne; les gazettes ne parlaient plus que de la fameuse Catherine de Russie, la plus grande débauchée de toute l'Europe, de son général Soûwarof, & de Kosciusko, le héros polonais.

Kosciusko remportait des victoires, mais ensuite arriva la nouvelle de l'éptfuvantable massacre de Praga, puis de la défaite des défenseurs de la liberté, & finalement la déclaration des alliés « que les Polonais étant incapables de s'entendre & de se donner un bon gouvernement, ils allaient, par amour de la justice & du bien public, se partager leur pays entre eux. »Tous les voleurs qu'on arrête & qu'on met aux galères, parce qu'ils forcent les serrures & dévalisent les maisons, pourraient en dire autant; mais ceuxlà étaient des rois de Prusse, des empereurs d'Autriche, des impératrices de Russie; les évêques de là-bas chantèrent des Te Deum en leur honneur.

Avec un peu de bon sens, on aurait compris que ces tyrans ne voulaient pas de peuples libres, & qu'ils venaient de tuer notre seul allié, pour revenir bientôt contre nous; l'ancienne Montagne l'aurait bien compris ; entre la république & les rois il ne pouvait pas exister de trêve; il fallait rendre toute l'Europe libre ou redevenir esclaves! Mais qu'est-ce que cela faisait aux

royalistes? à ces girondins qu'on avait laissés rentrer à la Convention & qui s'appelaient les soixante & treize? Au contraire, ces empereurs & ces rois étaient leurs meilleurs amis; ils comptaient sur eux & conspiraient ensemble; c'est pour cela qu'ils entretenaient la famine; ils voulaient soulever le peuple & lui dire :

« Ah! si nous avions un roi, tout irait bien mieux; nos ports seraient ouverts, les grains arriveraient; nous ferions de bons traités avec les Allemands, les Anglais, les Russes; le commerce reprendrait, les fabriques marcheraient, &C. ))

Ils avaient pour eux les sections thermidoriennes autour des Tuileries, les petits & les gros marchands, les artisans des riches quartiers de Paris. Les derniers montagnards, sur leurs bancs, étaient écrasés par le nombre ; ils ne pouvaient plus parler, plus réclamer en faveur du peuple. Carnot lui-même avait été remplacé au Comité de salut public par un girondin, un Aubry, qui destituait tous les généraux patriotes, tous les officiers aimés du soldai. Cet homme travaillait sur le plan des ministres de Louis XVI, qui mettaient des traîtres dans nos places fortes; chacun le voyait, mais quoi faire? La réaction avait la force en main; la terreur blanche commençait dans le Midi; les montagnards gênaient

encore ces traîtres, ils résolurent de s'en débarrasser.

Le lendemain même de la naissance de notre petit Jean-Pierre, 12 germinal an III, les journaux de Paris annoncèrent que le peuple affamé s'était jeté dans les Tuileries; qu'il avait envahi la Convention en demandant du pain, & que les sections thermidoriennes l'avaient balayé de la salle. Maintenant le peuple se battait contre les bourgeois, tout était au pire.

Le môme courrier rapportait que la Convention , profitant de cela, venait d'envoyer Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes & Barrère à Cayenne, sans jugement, & que les citoyens Cambon, Maignet, Moïse Bayle, enfin tous les hommes qui dans le temps avaient sauvé la France, lorsque les royalistes voulaient la livrer, étaient en prison. C'était toujours le même plan : vendre le pays pour avoir des places, des rentes, des pensions, des privilèges!

Ce jour-là, malgré le bonheur d'être au milieu de ma famille & de mes amis, de voir ma femme, mon fils, mon vieux père autour de moi, j'aurais bien repris mon fusil & recommencé nos campagnes contre les traîtres. Beaucoup d'autres auraient eu le même courage; mais à quoi bon? les chefs manquaient, ils s'étaient guillotinés! Quelle misère!

C'est alors que les patriotes virent où nous avions marché. Moi j'aurais donné mon sang pour ressusciter Robespierre & Saint-Just, que je haïssais, & Collin aurait donné sa tête pour ravoir Danton & Camille Desmoulins, qu'il avait appelés corrompus. Enfin, quand le mal est fait, toutes les plaintes & tous les regrets du monde ne servent à rien.

Quelques jours après, ces thermidoriens, ces girondins, ces royalistes envoyèrent à la guillotine le terrible Fouquier-Tinville, ancien accusateur public, & quinze juges du tribunal révolutionnaire. Les mouchards couraient aussi derrière la charrette de Fouquier-Tinville, en lui criant d'un air moqueur :

(c Tu n'as pas la parole ! »

Et lui répondait' :

« Et toi, peuple imbécile, tu n'as pas de pain! »

Il avait raison, les réactionnaires ne laissaient rien arriver à Paris; le peuple ne recevait plus que deux onces de pain par homme & par jour ! Chez nous on avait fait les petites récoltes ; les paysans avaient déjà vendu leurs réserves en grains & fourrages, voyant que les grandes récoltes seraient bonnes; la famine n'existait plus! Mais il fallait des insurrections aux royalistes, pour avoir l'occasion de les écraser ; ils se sen-

taient soutenus maintenant & voulaient redevenir les maîtres : il fallait donc affamer les malheureux.

Aussi la grande insurrection du 20 mai 95, — ï er prairial an III, — ne tarda pas longtemps, cette insurrection de la famine, où les femmes, les enfants & quelques bataillons du faubourg Antoine se précipitèrent dans la salle de la Convention, en criant :

« Du pain... & la constitution de 93 î »

Le comte Boissy-d'Anglas resta six heures à sa place de président, le chapeau sur la tête, au milieu des haches, des piques, des baïonnettes qui se penchaient vers sa poitrine. M gr le comte d'Artois n'aurait pas voulu se trouver à sa place, j'en suis sûr. Ce Boissy-d'Anglas était un royaliste; il avait du courage, & salua même la tête du représentant Féraud, qu'on lui présentait au bout d'une pique , pour l'effrayer.

Ces choses ont été racontées mille fois.

L'insurrection du i er prairial dura trois jours. La Convention vota beaucoup de décrets selon la volonté du peuple, lorsqu'il était maître dans la salle, & les brûla tous le lendemain. Le peuple n'avait plus de chefs, il , ne savait quoi faire de sa victoire; si Danton avait été là, il aurait parlé pour lui. Le second jour, vingt mille hommes des sections thermidoriennes &

royalistes, avec un renfort de six mille dragons, repoussèrent le peuple dans ses quartiers misérables, d'où la famine lavait fait sortir; & le peuple, après tant de milliers d'hommes perdus à la frontière, recula; il n'osa pas accepter la bataille & s'avoua vaincu dans Paris.

C'est la dernière grande insurrection; sans nos armées, qui tenaient à la république 8i pouvaient marcher sur Paris pour la rétablir, ce jour-là les thermidoriens, les girondins & les royalistes auraient eu leur Louis XVIII. Tous les membres des anciens Comités de salut public & de sûreté générale, excepté Carnot & Louis du Bas-Rhin, vingt & un autres représentants du peuple & dix mille patriotes reconnus, furent arrêtés, déportés ou guillotinés dans cette semaine. Quelle chance pour Chauvel d'être encore en mission ! La ruse fait plus pour les traîtres que la force; avec la force ils n'avaient rien gagné, mais alors ils eurent tout entre les mains; ils cassèrent la gendarmerie patriote; ils reprirent ses canons à la garde nationale & toutes leurs armes aux ouvriers , dont plus un seul ne rit partie de la garde citoyenne. Ils rétablirent à Paris une garnison de la ligne, comme avant 89; enfin il ne leur manquait plus que le roi. Mais les armées de la république étaient encore là, sous les armes; maintenant il s'agissait

d'acheter des généraux capables de vendre la nation, & puis d'écrire à Sa Majesté : « Venez, sire, il n'y a plus de danger! Venez au milieu de vos enfants, qui pleurent après leurs princes, leurs seigneurs & leurs évêques. Dites seulement que vous avez fait un voyage, que vous rentrez dans votre famille, ou d'autres farces pareilles. Venez, tout ira bien. N'ayez pas peur, fils de saint Louis, le trône de vos pères est déjà prêt. »

Oui, ces honnêtes girondins, qu'on représente pourtant comme des victimes, avaient préparé ça depuis le commencement; ils se croyaient déjà sûrs de leurs affaires & se dépêchaient un peu trop ; tous les jacobins n'étaient pas morts, ni les cordeliers non plus; & puis les paysans voulaient aussi garder leurs biens nationaux, leurs biens de l'Église, & beaucoup d'autres choses que vous verrez par la suite.

Tout cela n'empêcha pas la débâcle des patriotes dans toute la France. A Phalsbourg, Élof Collin, Manque, Henri Burck, Laffrenez, Lousteau, Thévenot, tous les officiers publics, membres du club de l'Égalité, furent mis de côté, bien heureux encore d'en être quittes à si bon marché. Nous eûmes alors pour maire le docteur Steinbrenner, qui ne s'occupait que de sa médecine, & laissait les affaires du dis-

Histoire d'un paysan. gi

trict entre les mains du secrétaire de la mairie Frœlig; il ne passait pas seulement une demiheure à Thôtel de ville par jour, & je crois qu'il ne lisait jamais un journal; les autres officiers municipaux, comme Mathis Ehlinger l'aubergiste, le cafetier Mittenhof, Masson le directeur de la poste aux chevaux, s'occupaient tout au plus de dresser les actes civils, sans s'inquiéter d'autre chose que de leurs affaires.

Voilà comme tout décline , lorsque ceux d'en haut ne pensent qu'à tout happer, & regardent le peuple comme un moyen de s'enrichir.

Dans un temps pareil, les plus courageux se laissent abattre & se retirent chez eux, en attendant que l'occasion se représente de réclamer leurs droits. .

En ce temps, Chauvel passa chez nous comme un éclair; il avait pris la traverse de Saverne, au pied de la côte, pour gagner une demi-heure sur la voiture & repartir tout de suite. Nous venions de compter nos gros sous, je fermais notre boutique après dix heures, lorsqu'il entra brusquement, son manteau de voyage sur l'épaule, & nous dit tout essoufflé :

« C'est moi, mes enfants; je viens vous embrasser en passant, & je repars. »

Qu'on se figuré notre saisissement & nos embrassades! Chauvel retournait à Paris. Il était toujours le même, seulement un peu courbé, les joues creuses & les sourcils blancs; ses yeux, toujours vifs, se troublèrent un instant, lorsqu'il prit le petit enfant & qu'il l'embrassa. Tout le temps qu'il resta dans notre bibliothèque, il ne rit que marcher, l'enfant sur le bras, le regardant & lui souriant :

« C'est un bel enfant, disait-il ; à six ans il saura le catéchisme des droits de l'homme. »

J'avais envoyé mon frère Étienne prévenir Élof Collin, & faire ensuite sentinelle sur la route, pour nous avertir quand arriverait le coche. Marguerite pleurait; moi j étais tout pâle, en pensant que nous allions nous séparer si vite. Élof arriva tard, quelques minutes avant la voiture, & je me rappelle que ce grand corps sanglotait en parlant de Robespierre, de Saint- Just & des traîtres. Chauvel resta calme & lui dit :

« C'est un grand malheur!... Les hommes sont des hommes, il ne faut pas en faire des dieux; ils durent quelque temps..*, ils s'usent. Danton & Robespierre étaient deux grands patriotes : Danton aimait la liberté, Robespierre ne l'aimait pas, elle gênait ses idées d'autorité, c'est la cause de leur perte ; ils ne pouvaient vivre ensemble ni se passer l'un de l'autre; mais les principes restent! La moitié de la révolution est faite : les paysans ont leur part; ils ont la terre sans dîmes, sans privilèges; l'autre moitié reste à faire; il faut que les ouvriers, les artisans aient aussi leur part comme nos paysans; qu'ils jouissent du fruit de leur travail. Cela ne peut arriver que par l'instruction & la liberté; la liberté nivelle, le privilège

entasse; après l'entassement, tout s'écroule; la révolution finira par la justice pour tous, pas avant. »

Il dit encore d'autres choses dont je ne me souviens pas; puis la voiture arriva; les larmes, les embrassades recommencèrent, & ce bon patriote, cet excellent homme partit.

Tout cela vient de me revenir comme un rêve; après tant d'années, j'ai tout revu dans une seconde, & j'en suis attendri. C'était à la rin de prairial ; les assassinats commençaient dans le Midi. A Lyon, Marseille, Arles, Aix, Tarascon, &c, les royalistes massacraient les patriotes enfermés dans les prisons; ils dansaient autour des monceaux de cadavres. Les compagnons de Jéhu & du Soleil, organisés par des députés girondins, arrêtaient les voitures sur les grandes routes , égorgeaient les républicains & pillaient les caisses publiques. Toute la France en jetait de grands cris; mais la Convention, pleine de réactionnaires, ne voulait pas les entendre. Les thermidoriens, eux, commençaient à s'apercevoir que, l'insurrection écrasée, ils devenaient de trop à la Chambre, & qu'on allait bientôt éplucher leurs anciens comptes ; ils sentaient leurs têtes hocher d'avance, & se rapprochaient des montagnards restés solides au poste.

Ce qui montre bien que l'insurrection avait

été préparée par les royalistes, c'ést qu'aussitôt après les vengeances & l'extermination d'une foule de jacobins, de dantonistes, d'hébertistes, &c, la disette cessa dans Paris. Les grandes récoltes n'étaient pourtant pas encore faites en juillet; d'où venait donc cette quantité de grains & de provisions cachée pendant la famine? A-t-on jamais vu l'abondance revenir avant les récoltes? Est-ce que les blés sortent de dessous terre par sacs? Ceux qui pensent à cela, sont forcés de reconnaître que cette insurrection de la famine fut un véritable guetapens des royalistes, pour écraser le peuple & lui donner un roi.

Qu'on vienne encore nous dire que la France est un pays monarchique; il en a fallu couper des têtes pour nous rendre monarchiques ! Si l'on comptait bien, on en trouverait beaucoup plus après qu'avant thermidor, sans parler des trahisons & d'autres crimes sans nombre. Tout marchait ensemble, ceux du dedans & ceux du dehors s'entendaient. Aussitôt le coup de Paris réussi, les gazettes annoncèrent qu'une flotte anglaise s'approchait des côtes de la Bretagne ; puis que cette flotte avait repoussé la nôtre dans le port de Lorient, & qu'elle débarquait dans la presqu'île de Quiberon, des canons, des muni-r tions, des émigrés & de faux assignats en masse;

que les chouans & le reste des brigands de la Vendée, malgré leurs promesses & leurs serments, remuaient comme des vers, & se dépêchaient de rejoindre l'ennemi. Si nous avions éprouvé la moindre défaite, la proclamation de Louis XVIII n'aurait pas tardé longtemps.

Louis XVII, fils de Louis Capet, venait de mourir chez le cordonnier Simon, & l'ancien comte de Provence était déjà proclamé roi de France, par les émigrés & les despotes de l'Europe. Cette farce nous aurait fait rire, si les trois quarts de nos représentants n'avaient pas été d'accord avec l'étranger. Toute la nation en frémissait ; on n'osait plus lire les gazettes, de crainte d'apprendre tous les jours quelque nouvelle abomination. •

Par bonheur, Hoche, qui n'était pas un Léchelle, & qu'on venait de nommer général en chef de nos forces en Vendée, se dépêcha de réunir quelques troupes & d'aller à la rencontre des ennemis. Le bruit courait que vingt mille chouans & dix mille Anglais, commandés par trois à quatre mille ci-devant gentilshommes, marchaient sur Rennes, route de Paris, lorsqu'on apprit que Hoche les avait enfermés dans leur presqu'île de Quiberon, au moyen d'une ligne de retranchements garnie de canons ; qu'il avait enlevé le château de Penthièvre, à l'en-

trée du passage, & mitraillé les révoltés d'une façon épouvantable, tellement que la plupart r resserrés par nos colonnes, s'étaient précipités dans la mer, & que le reste avait mis bas les armes sans conditions.

Les thermidoriens, réunis aux derniers montagnards, venaient d'envoyer là-bas. en mission leur ami Tallien; & Tallien, se rappelant alors que les émigrés n'étaient pas ses amis, donna l'ordre de les fusiller tous sur la place; ils furent donc fusillés à sept cent onze, & l'on relâcha les paysans. Ce fut une grande perte pour la noblesse.

On ne se fera jamais une idée de la satisfaction du pays, en apprenant cette bonne riouvelle, après tant de mauvaises. Le nom de Hoche grandit; on se rappela ses anciennes victoires sur le Rhin & la Moselle, chacun se dit :

« Voilà notre homme! »

Malheureusement la république n'avait plus le sou; Cambon ne surveillait plus la caisse; on tirait des assignats par milliards, & personne ne voulait plus les recevoir pour de l'argent. Tous les marchands élevaient leurs prix , depuis que la loi du maximum n'existait plus; la livre de chandelle était à six francs, la livre de tabac à douze, & le reste en proportion.

iv. 6

A quelques lieues de chez nous, sur l'autre rive du Rhin, les mêmes choses se vendaient au prix ordinaire. Au lieu d'abolir les assignats, les royalistes de la Convention les conservaient pour nous ruiner ; on n'a jamais vu de trouble pareil dans le commerce, car les assignats ne pouvaient pas aller sans le maximum. Aussi on ne saura jamais quelle contrebande se faisait alors, d'autant plus que les Anglais arrêtaient sur mer sucre, poivre, café, &c; ces choses étaient hors de prix ; les enfants n'en connaissaient pas la couleur. Nos armées manquaient de tout : l'égoïsme, la filouterie, les mauvaises mœurs descendaient du hâut en bas. Vous rencontriez des muscadins jusqu'à Phalsbourg, des imbéciles habillés à la victime , la cravate blanche en entonnoir jusqu'au nez, un crêpe à leur chapeau, parlant sans ouvrir la bouche, & vous regardant par-dessus l'épaule avec des lunettes d'approche.

Ils vous auraient fait du bon sang, si l'idée ne vous était pas venue que de pareils champignons ne poussent que sur le bois mort, & que la république en nourrissait par milliers. Cinq ou six drôlesses, après avoir été déesses de la Raison ou de la Nature , sous Robespierre , voulaient aussi se donner des airs de victimes; elles avaient des robes plates, en

forme d'étui , & des ceintures lâchées d'un air mélancolique ; mais on les entendait rire & s'amuser tous les soirs à l'auberge du Cygne, avec les mirliflores, les fils d'anciens gabelous, inspecteurs des veaux, contrôleurs & botteliers des foins sous Louis XVI. Ces bonnes pièces avaient même inventé de larges poches, qui leur pendaient sur les talons & qu'on appelait des ridicules ; elles mettaient là dedans des poignées d'assignats, & leur mouchoir brodé de larmes, pour signifier la désolation. Que les gens sont bêtes , mon Dieu ! Quand on a vécu seulement soixante ans, le souvenir de toutes les sottises qu'on a vues défiler devant soi vous renverse; on ne croit plus que c'était possible.

Le pire, c'est qu'une foule d'anciens moines & curés du roi revenaient, regardant à droite & à gauche, à la manière des rats qui sortent de leur trou lorsque la nuit approche, & qu'ils osaient affronter nos curés patriotes, comme monsieur Christophe de Lutzelbourg.

Ce brave curé Christophe n'avait pas quitté le pays depuis cinq ans; il avait toujours vécu de son travail, sculptant des meubles & tenant son école, sans rien réclamer de la république. Il achetait maintenant chez nous ses petites provisions & regrettait bien de n'avoir pas vu Chauvel à son dernier passage.

IOO

Mais de toutes ces choses lointaines, ce qui me touche le plus quand j'y pense, c'est la vie que nous menions dans ce grand trouble; les premières joies de notre petit Jean-Pierre, les soucis de Marguerite pour l'enfant. Quel amour que celui d'une mère!... comme tout l'inquiète ! Elle n'a plus de repos ni jour ni nuit ; le moindre cri l'éveille; elle se lève, elle console le pauvre petit être; elle chante, elle rit; elle le berce & le promène ; à sa moindre maladie, elle le veille ; & cela des semaines- & des mois, sans jamais se lasser. Ah ! combien ce spectacle vous rend meilleur & vous fait encore mieux aimer les parents!

Depuis la naissance de notre petit Jean-Pierre, j'avais vu deux ou trois fois, dans l'ombre de la vieille halle, en face, ma mère qui regardait notre maison de loin; elle était là, sous les vieux piliers, près de la cassine du savetier Turbin, tout attentive, ses cheveux gris fourrés sous la cornette, & sa pauvre robe de toile tombant en franges sur les sabots; elle me paraissait bien vieillie. Et, la voyant ainsi par nos petites vitres, mon cœur s'était serré; j'avais couru sur la porte pour l'appeler, la prier d'entrer; mais au même instant elle s'était sauvée, descendant le petit escalier derrière, dans la rue du Cœur- Rouge, & je ne l'avais plus trouvée aux environs.

L'idée me venait qu'elle aimait notre enfant, qu'elle souhaitait de le voir, & que par lui nous serions réconciliés. Rien que de penser à cela j'avais envie de pleurer; mais je n'en parlais pas à Marguerite ,. craignant de me tromper.

Souvent aussi le vieux père, lorsqu'il berçait l'enfant comme une bonne nourrice, & qu'il le regardait avec bonheur, souvent il m'avait dit tout bas à l'oreille :

« Si ta mère le voyait, Michel, elle te bénirait, elle nous bénirait tous. >>

Et comme un dimanche, dans notre chambre à coucher, il me disait cela, je lui demandai :

« Vous croyez, mon père; vous en êtes sûr?

— Si je le crois, fît-il en joignant les mains, oui, oui! ce serait sa joie... Seulement elle n'ose pas venir; elle a tant crié contre ta femme... elle est honteuse. »

Alors, sans rien écouter de plus, je pris l'enfant sur mon bras & je dis au père :

« Eh bien , allons voir , partons tout de suite.

— Où ça? fit-il étonné.

— Eh ! aux Baraques.

— Mais ta femme?

— Marguerite sera contente , ne craignez rien. »

Histoire d'un pays mi.

Le pauvre homme, tout tremblant, me suivit; dans la boutique je dis à Marguerite :

« Ma mère serait bien heureuse de voir notre enfant; j'y vais, nous serons de retour à midi. »

Marguerite devint toute pâle; elle avait appris les mauvais propos de ma mère sur son compte ; mais c'était une femme de cœur, incapable de me donner tort quand j'avais raison.

« Va, dit-elle; que ta mère sache au moins que nous ne sommes pas aussi durs qu'elle, & que je n'oublierai jamais qu'elle est ta mère. »

En entendant cela, mon père lui prit les deux mains; on aurait cru qu'il allait fondre en larmes & qu'il voulait parler, mais il ne dit rien, & nous partîmes aussitôt. Bien plus loin, dans le sentier des Baraques, entre les blés, il se mit à célébrer les vertus de Marguerite, sa bonté pour lui & pour tout le monde ; il avait des larmes plein les yeux. Je ne lui répondis pas, songeant à la surprise de ma mère & n'étant pas encore sûr qu'elle nous recevrait bien.

C'est ainsi que nous entrâmes au village, passant devant l'auberge des Trois-Pigeons & les autres baraques, sans nous arrêter. La vieille rue était presque déserte; car, outre la foule de recrues & d'anciens soldats encore aux armées,

beaucoup de patriotes étaient en réquisition permanente pour les transports de vivres & de munitions; les femmes & quelques vieillards faisaient seuls les récoltes.

Ma mère , maintenant trop vieille , passait son temps à filer, ce qui lui rapportait cinq ou six liards par jour; mon père gagnait huit à dix sous avec ses paniers, &, quant au reste, c'est Claude, Mathurine & moi qui soutenions les pauvres vieux, sans le dire. Enfin, sauf la vieillesse, qui vous rend toujours un peu malade & triste, ils n'avaient jamais été plus heureux.

Il faisait très-beau, tous les vergers étaient pleins de fruits : pommes, poires, prunes, qui se penchaient aux branches par-dessus les haies, comme au bon temps de notre enfance, lorsque Nicolas, Claude, Lisbeth & moi nous courions, pieds nus & déguenillés, dans la poussière des chemins, ou dans la vallée des Roches, avec bien d'autres, dont les trois quarts étaient déjà morts.

Ces souvenirs, en me revenant, m'avaient rendu grave ; deux ou trois vieilles regardaient à leurs lucarnes sans me reconnaître; l'air bourdonnait, des milliards de mouches & d'abeilles voltigeaient dans le feuillage ; les hommes passent, & ce spectacle est éternel.

Tout à coup, au détour d'un vieux hangar, je vis ma mère assise sur la marche de notre baraque. C'était dimanche, elle avait ses beaux habits & ses souliers; elle disait son chapelet. Jamais elle n'avait connu les primidi, les duodi, les tridi, les floréal, les prairial, &c, qui lui paraissaient des inventions du diable. Elle priait donc seule, & le bruit de nos pas lui fit tourner la tête; mais elle ne bougea pas. Je crus qu'elle m'en voulait toujours; c'était une mauvaise pensée, car à peine eut-elle vu l'enfant, que ses deux grandes mains sèches s'étendirent; elle essaya de se lever & se rassit toute tremblante. Je lui donnai le petit sans rien dire, étant moimême trop ému ; elle le posa sur ses genoux & l'embrassa en sanglotant, & puis elle me cria :

« Viens, Michel, que je t'embrasse aussi. Tout à l'heure je pensais : «Il faudra donc que j'aille « chez l'hérétique pour voir mes enfants ? » C'est le bon Dieu qui t'envoie! »

Et elle m'embrassa.

Ensuite elle se dépêcha de défaire le maillot, &, voyant le petit être rose, gros, joufflu, avec des plis de bonne santé tout autour des cuisses & des reins, son orgueil & sa joie éclatèrent. Elle criait aux voisines :

« Hé! Gertrude! hé! Marianne! Venez donc

Yoir... venez donc voir le bel enfant... Hé! hé! hé ! c'est comme un ange... Il ressemble à notre Nicolas! »

Et les bonnes femmes se dépêchaient d'arriver; & nous tous, le père, la mère, moi, les vieilles, penchés sur le petit, comme des enfants autour d'un nid qu'on vient de dénicher, nous riions, .nous criions; mais la voix de ma mère s'élevait par-dessus les autres. Toutes ces vieilles édentées faisaient des grimaces au petit, qui riait. Cela dura plus d'un quart d'heure, & le vieux Saint-Hilaire vint aussi voir, en boitant. Tous s'extasiaient de la santé , de la bonne mine de cet enfant, car on peut bien se figurer qu'après cinq ans de misère & de famine, on n'en avait pas beaucoup vu de pareils aux Baraques. Ma mère, orgueilleuse, disait :

« Tu es pourtant un bon garçon, Michel, tu «es pourtant un bon garçon d'être venu. »

Mon père ne l'avait jamais vue de si bonne humeur; il me soufflait à l'oreille :

« Je te l'avais bien dit!... hé! hé! hé! »

Le seul chagrin de tout ce monde, c'était qu'on ne pouvait pas donner de pommes & de poires au petit, qui n'avait pas encore de dents.

Vers midi, l'enfant s'étant mis à pleurer, ma mère, malgré sa joie de le montrer à tout le

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monde, comprit qu'il avait soif & qu'il était temps de le remporter. Elle le remmaillotta en chantonnant, & vint avec nous jusque sur les glacis, toute fière & heureuse de le tenir sur son bras.

J'aurais bien voulu la décider à venir jusque chez nous, mais elle disait :

« Une autre fois, Michel, une autre fois...

plus tard. »

Et le père me faisait signe de ne pas la presser, parce que sa joie pouvait tourner en mauvaise humeur. Elle ne vint donc pas encore & me remit l'enfant dans l'avancée', en me disant :

« Allez maintenant, & dépêchez-vous, car le petit a besoin du seiri. »

Elle nous regarda jusque sous la porte de France, & me cria deux fois :

« Tu reviendras , Michel ; tu reviendras bientôt. »

Je lui faisais signe que oui.

C'est ainsi que je me remis avec ma mère.

Marguerite fut satisfaite d'apprendre cette bonne nouvelle; elle en fut très-contente pour moi. Tout était maintenant en ordre, & j'espérais qu'un jour ou l'autre ma mère se déciderait tranquillement à venir nous souhaiter le bonjour. Nous étions d'accord pour ne jamais lui

parler de ce qui s'était passé ; lorsqu'on n'a rien d'agréable à dire aux gens, il vaut mieux se taire, & puis il vaut aussi mieux oublier les misères de ce monde, que d'y revenir sans cesse.

Nous avions bien assez de nouveaux ennuis chaque jour, sans nous rappeler les anciens ! Ils ne nous manquaient pas, & les inquiétudes non plus; en ces mois d'août & septembre 1795 le danger qui, six semaines avant, menaçait la Bretagne & la Vendée, se tournait de notre côté. Depuis cinq mois l'armée de Sambre-&- Meuse, commandée par Jourdan, & celle de Rhin-&-Moselle, sous les ordres de Pichegru, ne bougeaient plus ; tout leur [manquait : les armes, les munitions & même les chefs, destitués par le traître Aubry, qui remplaçait Carnot au Comité de salut public.

On n'avait pas encore établi que la moitié des contributions serait payée en foin, paille, orge, avoine, de sorte que la république était forcée de tout payer avec les malheureux assignats, & d'en faire de plus en plus.

Nous bloquions Mayence sur la rive gauche ; Wurmser & Clairfayt, sur la rive droite, n'attendaient que l'occasion de nous envahir encore une fois. Les récoltes finies, on pensa que nous allions avoir du changement, & dans ce temps notre commerce s'étendit tout à coup d'une

façon extraordinaire. La ville fourmillait de soldats déguenillés, qui filaient sur Strasbourg; vous n'entendiez du matin au soir que ce grand tumulte des troupes en marche : les tambours, les trompettes, & puis le bruit des savates qu'on traîne par bataillons & régiments ; les « Ho ! ho ! ho!... Vive la république!... Allons, enfants de la patrie!... &c; » les officiers & sous-officiers, qui s'arrêtent en passant pour prendre un petit verre d'eau-de-vie sur le pouce, & se mettent ensuite à courir pour rejoindre la colonne; enfin le grand spectacle de la guerre qui s'avance ne cessait plus, & notre boutique était toujours pleine de soldats.

Ces braves gens me reconnaissaient comme un ancien; on se donnait des poignées de main, & plus d'une fois l'idée me passait par la tête de rempoigner un fusil, une giberne & d'emboîter le pas. Je me représentais le roulement de la fusillade & les cris : « En avant! A la. baïonnette ! » Le chaud & le froid me traversaient d'un coup, comme lorsqu'on entend battre le pas de charge & qu'on part du pied gauche; mais la vue de notre petit Jean-Pierre sur le bras de Marguerite me calmait, & je rentrais dans ma coquille, bien content d'avoir mon congé en règle. Et puis la conduite de notre Convention, qui trahissait la république, n'enga-

geait pas les patriotes à se faire casser les os en l'honneur de ses mauvais décrets ; chacun se disait : « Une fois nous morts, qu'est-ce qui restera } Des royalistes , des muscadins , des Cabarrus, les anciens valets & les boutiquiers aristocrates de la cour, aux environs des Tuileries ; la race abominable des assassins du Midi, qui redemanderont leurs fils de saint Louis, leur comte d'Artois & les émigrés. Non ! non ! Cette Convention va bientôt finir, & puis nous verrons. »

Vous pensez bien qu'on ne nous payait pas en or, ni même en pièces de quinze ou trente sous'; nous n'aurions pas eu de quoi rendre : le louis valait quinze cents francs en assignats ; où mettre ces tas de papiers? Ce sont les gros sous qui nous ont sauvés. Tous les huit jours j'en remplissais une caisse de trois à quatre cents livres, solidement clouée & ficelée en croix, & je la donnais àBaptiste pour les Simonis, qui m'envoyaient en retour la quittance & de nouvelles marchandises.

Depuis la défaite du peuple, en prairial, les traîtres laissaient tout aller à l'abandon, leurs joynaux ne finissaient pas d'insulter la république, leurs clubs prêchaient la révolte, & chez nous on n'entendait plus parler que de chauffeurs embusqués dans les bois pour arrêter iv, 7

no Histoire à 1 un paysan.

les voitures, piller les fermes, & dévaliser les juifs. Une bande de ces brigands avaient tellement chauffe les pieds du vieux Leiser & de sa femme, à Mittelbronn, pensant les forcer à dire l'endroit de leur argent, que les malheureux en étaient morts. Schinderhannes écumait la montagne depuis 'l'Alsace jusqu'au Palatinat, & chaque fois que Baptiste faisait le voyage de Strasbourg, il avait deux pistolets d'une aune à sa ceinture, son sabre & son fusil dans la paille. Je me souviens qu'un jour le bruit s'étant répandu que la bande venait d'arrêter le courrier sous les roches du Holderloch , il n'osait pas se charger de ma caisse, d'autant plus que la nuit venait.

Je fus obligé, pour lui donner confiance, de m'asseoir à son côté, le fusil entre les genoux, & de l'escorter jusqu'à Saverne. Si Schinderhannes était venu cette nuit-là, il aurait fait connaissance avec le sergent Bastien, de la 13 e légère, mais tout se passa tranquillement; le même soir je revins de Saverne par la traverse, mon fusil en bandoulière, ne voulant pas laisser Marguerite dans l'inquiétude. Enfin voilà pourtant à quel état de misère les soixante & treize avaient réduit notre pays; ils espéraient à force de crimes & de trahisons nous forcer à demander un roi, car d'aller se démasquer, & de se déclarer

Histoire d'un paysan. m

royalistes ouvertement, ils n'auraient jamais osé; nos armées républicaines seraient aussitôt venues leur rendre visite à marches forcées.

Ils nommèrent alors une commission de onze membres, chargés de préparer la nouvelle •constitution, & tous les patriotes frémirent, en pensant que les royalistes allaient nous donner des lois.

Cette constitution fut décrétée le 17 août 1795, sous le nom de Constitution de l'an III. Elle déclarait d'abord que Tordre reposait sur la propriété seule, d'où chacun devait comprendre que celui(qui n'avait pas hérité de rentes, ou qui n'en avait pas gagné par n'importe quel moyen, comme Tallien & beaucoup d'autres, n'était plus rien ; que l'argent passait avant le courage, la probité, le talent, le dévouement à la patrie & toutes les vertus.

Elle déclarait après cela que les représentants seraient nommés par des électeurs, & que chacun de ces électeurs serait nommé par deux cents citoyens âgés d'au moins vingt & un ans & qui payeraient une contribution directe. Ensuite que, pour avoir la qualité propre à faire un électeur, ou un représentant, il faudrait payer une contribution de deux cents journées de travail.

Les trois quarts de nos anciens représentants

ii2 Histoire d'un paysan.

montagnards n'auraient pu, d'après cette constitution, être nommés; nous n'aurions eu pour représentants du peuple français, que ceux qui s'entendaient avec les Prussiens & les Autrichiens en Champagne, avec les royalistes & les Anglais en Vendée. Qu'on juge d'après cela si' Danton, Marat, Robespierre & les autres montagnards avaient eu tort de se méfier de ces girondins, qui se dépêchaient de ruiner ce que la nation avait fait avec tant de peine.

Cette belle constitution de Tan III nous apprenait de plus que nous allions avoir deux conseils, au lieu d'une assemblée législative : — le conseil des Anciens, ayant deux cent cinquante membres, âgés d'au moins quarante ans, & le conseil des Cinq-Cents; que le conseil des Cinq- Cents proposerait & discuterait les lois, & /que le conseil des Anciens les approuverait ou les rejetterait; en outre que, à la place du Comité de salut public, nous aurions un directoire de cinq membres, chargés de faire exécuter les lois par des ministres qu'ils nommeraient eux-mêmes, de traiter avec l'étranger, & de mettre en mouvement nos armées.

Ainsi ces honnêtes gens, qu'on a toujours regardés comme des victimes, & qui se faisaient passer en 93 pour des républicains persécutés, rétablirent alors : i° le veto- de Louis XVI, qu'ils

donnaient au conseil des Anciens ; 2 0 les ministres, qu'ils donnaient au Directoire; 3 0 le droit de paix & de guerre ; 4 0 les citoyens actifs & passifs; & de plus Télection à deux degrés d'avant 89. — Il ne restait plus qu'à mettre un homme à la place des cinq directeurs & le tour était fait. Autant dire tout de suite que la révolution ne comptait plus, & que les rois, battus de tous les côtés par la république, avaient remporté la victoire.

Malgré cela les malheurs du pays étaient tels, que cette constitution fut acceptée; à Phalsbourg, Collin, Manque, Genti, moi & cinq ou six autres patriotes nous dîmes seuls : Non !

Mais, pour comble d'abomination, les réactionnaires de l'Assemblée, craignant que le peuple n'envoyât des républicains au conseil des Cinq-Cents, au lieu de girondins & de royalistes, . décrétèrent que les deux tiers seraient nommés parmi les membres de la Convention elle-même. Et Ton vit alors une chose bien capable de faire rire les hommes de bon sens; on vit toute la masse des muscadins & des aristocrates, qui se figuraient déjà que le peuple allait les nommer, se révolter contre ce décret & crier que la Convention attentait à la souveraineté du peuple; on reconnut l'égoïsme & l'avarice de ces jeunes messieurs, qui se soulevaient contre leur propre

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parti, dès qu'il ne leur livrait pas les premières places. Toute la jeunesse dorée & les riches boutiquiers se mirent en insurrection ; la Convention fut obligée d'appeler les jacobins à son secours & de leur rendre des armes.

Les jacobins ne demandaient pas mieux que d'écraser ceux qui les défiaient depuis thermidor, & les vieux renards de la Convention, qui s'en doutaient, eurent peur de voir exterminer leurs jeunes amis révoltés ; chacun tirait à soi, les vieux & les jeunes, mais ils ne s'en voulaient pas à mort; les vieux comprenaient les jeunes, ils auraient fait comme eux à leur place. C'est pourquoi le général Menou reçut l'ordre d'aller doucement, de ménager cette jeunesse égarée. Menou la ménagea tellement que, sur la simple promesse des insurgés qu'ils allaient se disperser, ses troupes se retirèrent.

Tout semblait fini; mais ces insurgés d'une nouvelle espèce, voyant les troupes se retirer, crurent que la Convention tremblait devant eux; ils restèrent en armes & se mirent à parler de haut. Alors la Convention, bien chagrine, fut obligée de remplacer Menou par Barras, le général du 9 thermidor, & Barras choisit pour son lieutenant un jacobin, le citoyen Bonaparte, mis en disponibilité comme robespierriste, par Aubry. Celui-là n'était pas tendre ; il fit armer

les faubouriens tout de suite, pensant qu'ils avaient un vieux compte à régler avec les mes-, sieurs de la section Lepelletier & des environs ; il réunit aussi des canons & des munitions, & le peuple des faubourgs marcha contre les bourgeois aristocrates, qui furent rudement menés. Bonaparte les balaya sans pitié sur les marches de l'église Saint-Roch, à coups de mitraille. La Convention était désolée, mais les jeunes gens avaient besoin d'une leçon; cinq cents restèrent sur la place, & l'affaire, commencée dans l'après-r midi, finit à neuf heures du soir.

Au lieu de se montrer terrible & dure envers les vaincus, comme en germinal & en prairial, la Convention cette fois fut très-douce & pitoyable ; elle ne fusilla que deux insurgés & ne déporta personne. C'étaient des siens, des royalistes, qui montraient seulement un peu trop de zèle pour happer le bien public; cela méritait de Tindulgence. On licencia leurs compagnies, ce fut tout.

Les jacobins avaient reçu des fusils & des cartouches; ils auraient pu s'en servir contre l'Assemblée, mais le dégoût avait gagné les patriotes. Ceux qu'ils aimaient étaient morts! Qui mettre à la place de Danton, de Desmoulins, de Robespierre, de Saint-Just? Ce n'étaient pas Legendre, Tallien , Fréron & d'autres êtres pareils.

n6 Histoire d'un paysan,

Ces mouvements de Paris nous avaient rendus attentifs; nous en causions tous les soirs à la bibliothèque, mais bientôt nos pensées furent ailleurs : la guerre s'avançait de notre côté ; on armait la place comme en 92; des troupes innombrables, à pied, à cheval, continuaient de défiler; il en arrivait de l'armée des Alpes, de la Vendée, de partout. Le grand effort allait donc encore une fois se porter sur le Rhin, la Meuse & la Moselle ; nous avions de la peine à servir tout le monde qui se présentait chez nous. Et voilà qu'un jour, à midi, comme je m'asseyais à table pour dîner, Marguerite me donne une lettre en me disant :

« Elle est arrivée ce matin. C'est un vieux de la Vendée qui t'écrit. Il te dit d'aller le voir à Fénétrange; mais avec le travail que nous avons r tu ne peux pas t' absenter. »

Moi je regarde : c'était un billet de mon vieux camarade Sôme, qui se rendait avec notre batterie à l'armée de Rhin-&-Moselle, sous Mayence r & faisait un détour de quinze lieues pour avoir le plaisir de m'embrasser.

En voyant cela, je devins tout pâle & je dis à Marguerite :

« Ne pouvais-tu donc pas me montrer cette lettre à sept heures du matin, quand elle est arrivée? Comment! un de mes plus vieux

camarades, un homme avec lequel j'ai combattu tous les jours pendant des mois, se détourne en route de quinze lieues pour me serrer la main, & le pauvre diable ne me trouvera pas?

— Je croyais que c'était un vieil ivrogne, »

me dit-elle.

Alors je frémis. Mon indignation était trop grande, elle m'empêcha de lui répondre; & voyant le courrier de Murot qui passait, je pris mon chapeau en courant & criant :

« Halte ! halte ! »

Je n'avais pas un sou dans ma poche. Le > père Murot s'arrêta stir la route, je montai près de lui, & nous repartîmes d'un bon train. Durant plus d'un quart d'heure il me fut impossible de parler ; & comme Murot me regardait étonné, je finis par lui raconter ce qui venait de m'arriver.

« Bah ! fit-il, ce n'est rien; tu as eu raison de te fâcher; toutes les femmes se ressemblent, elles ne voient que leur mari & la couvée. »

Il continua de parler ainsi. Je ne l'écoutais déjà plus ; mais à la grande montée de Wéchem, voyant que la voiture allait tout lentement, l'impatience me gagna, j'empruntai de Murot un écu de six livres & je me remis en route à pied, arpentant le chemin comme un cerf. L'idée que mon pauvre vieux Sôme m'at-

tendait, & qu'il serait peut-être forcé de partir avant de m'avoir vu, me saignait le cœur. Je passai Metting, Droulingen, tous les autres villages qui se suivent, sans rien regarder ni m'arrêter nulle part. A trois heures du soir j'avais fait cinq lieues, & j'arrivais à Fénétrange. Le premier mot que je dis en entrant dans la salle de l'auberge de l'Étoile, c'est :

« Il est parti?

. — Qui ça? me demanda le père Bricka.

— Celui qui m'attendait.

— Le sergent de canonniers )

— Oui.

— Ah ! il vous a bien attendu ; mais depuis une heure il est en route. »

Le chagrin d'être arrivé trop tard me faisait crier :

« Pauvre vieux!... pauvre vieux!... Venir de si loin!... Quel malheur! »

Et sur le coin de la table, en prenant ma chopine de vin & cassant une croûte, j'écrivis à ce bon vieux camarade une longue lettre, pour lui raconter ces choses & m'excuser. Je la mis moi-même à la boîte, après l'avoir affranchie, & je repartis, rêvant à l'égoïsme des femmes, car les meilleures sont véritablement égoïstes, & se figurent qu'on ne peut aimer qu'elles & la famille.

Je rentrai tard à Phalsbourg ; la porte de la ville était fermée, il fallut appeler le vieux portier-consigne Lebrun & me faire ouvrir.

En arrivant devant notre boutique, je vis encore de la lumière aux fentes du volet. Je donnai deux petits coups, Marguerite m'ouvrit; elle avait pleuré, cela m'attendrit beaucoup. Je voulus m'excuser, mais elle était bien contente de me revoir; elle reconnut ses torts! de sorte qu'au lieu d'être fâchée contre moi, comme je l'avais craint, elle m'estima plus encore qu'avant, si c'était possible.

Le caractère des femmes, voyez-vous, je le connais. Elles aiment les hommes francs, & même quelquefois il faut leur parler avec force & leur dire vertement ce qu'on pense ; il faut toujours avoir raison avec elles, & se faire obéir quand on est dans son droit; sans cela, toutes, depuis la première jusqu'à la dernière, vous prendront, comme on dit, sous la pantoufle & vous feront marcher comme au régiment.

Cette petite affaire rendit donc Marguerite encore plus agréable pour rrîoi : c'est moi qui lisais les lettres le matin, & c'est moi qui donnais les ordres, après avoir consulté ma femme, bien entendu.

Mais tout cela ne m'empêchait pas d'être chagrin de n'avoir pas revu mon ami Sôme, car les

Digi

choses devenaient toujours plus graves, & Ton ne pouvait savoir si Ton reverrait jamais les camarades qu'on avait aux armées. Jourdan avait passé le Rhin à Dusseldorf ; il le remontait sur la rive droite; naturellement tout le monde pensait qu'il était d'accord avec Pichegru, qui ne pouvait manquer de passer aussi le fleuve, soit à Huningue, soit à Strasbourg, pour tomber ensemble sur nos ennemis. On s'attendait du jour au lendemain à recevoir la nouvelle que les deux armées manœuvraient ensemble sur la rive droite ; cela dura plus de trois semaines, & Pichegru ne bougeait pas. Jourdan s'était mis entre les deux armées de Wurmser & de Clairfayt. L'idée d'une trahison vous gagnait, surtout les anciens soldats comme moi, qui savaient ce que c'est de compter sur des secours qui n'arrivent pas : j'en avais vu des exemples assez terribles !

Enfin on apprit que Pichegru venait de se décider, qu'il avait passé le Rhin & pris Manheim sans résistance. Dans toute l'Alsace & la Lorraine on criait victoire ; on pensait apprendre d'heure en heure, à chaque courrier, que Jourdan & Pichegru venaient de se réunir à Heidelberg, séparant ainsi les deux armées ennemies, & qu'ils allaient les écraser l'une après l'autre. Pichegru n'avait qu'à s'avancer, mais il.

n'engagea que deux divisions, qui furent tournées & massacrées . ,Clairfayt entra victorieux dans Heidelberg. Jourdan, menacé sur ses derrières, repassa le Rhin à Neuwied; l'ennemi rentra dans Mayence; il traversa le pont & nous força de lever le blocus . sur la rive gauche. Pichegru rît encore prendre neuf mille hommes, qu'il laissa sans raison à Manheim, en repassant le fleuve; ensuite il courut en pleine déroute jusqu'aux lignes de Wissembourg.

Pendant ce temps des milliers de blessés arrivaient chez nous. On ne pouvait en loger la moitié dans les hôpitaux, ils remplissaient nos villages. Il en arrivait aussi par la route de Metz ; tous les bourgeois prêtaient des lits ; nos deux casernes étaient pleines de ces malheureux, comme celles d'Angers, de Saumur & de Nantes, après Laval, le Mans & Savenay.

Ceux qui n'avaient pas encore vu ce spectacle, croyaient que tous les blessés du monde arrivaient à Phalsbourg ; ils ne savaient pas que les généraux ne disent jamais la vérité sur leurs pertes & qu'ils en mettent toujours dix fois moins au rapport.

Un matin que j'ouvrais ma boutique, plusieurs convois entraient par la porte de France. On avait étendu des matelas dans la vieille halle,' sur les pavés, en plein air. Au commencement

de novembre, il faisait déjà froid ; c'était un bonheur, car cette boucherie d'hommes, dont le plus grand nombre n'avaient pas été pansés depuis Kaiserslautern, Hombourg & Deux-Ponts, répandaient une véritable peste en route.

Comme les voitures arrivaient lentement sur la petite place, où Ton commençait à les décharger, le citoyen Dapréaux, apothicaire en chef de l'hôpital militaire, vint médire qu'un des blessés demandait à me parler.

J'y allai tout de suite, & sur une paillasse, contre le grand pilier, au milieu de la halle, je vis mon vieux camarade Sôme, mais tellement jaune & les yeux enfoncés, que j'eus de la peine à le reconnaître.

« C'est moi, Michel, dit-il; tu ne me reconnais pas? »

Alors je me baissai pour l'embrasser, mais il sentait si mauvais que le cœur me manqua; je fus obligé de me retenir au pilier. Il s'en aperçut & me dit :

«J'ai un biscaïen dans la hanche ; fais-moi porter ailleurs, je me panserai moi-même. »

L'idée d'avoir cette odeur dans la maison m'épouvantait; par bonheur Marguerite venait de me suivre.

« Tu connais cet homme? me dit-elle.

— Oui, c'est mon pauvre camarade Sôme. »

Aussitôt elle ordonna de le porter chez nous, par la porte de l'allée, dans la chambre en haut, où nous avions un lit; & comme en ce moment il arrivait cinq ctu six autres blessés à la file, sur les brancards, je partis, criant en moi-même :

« Mon Dieu! quelle misère! Est-il possible que ceux qu'on aime le plus vous fassent une pareille horreur! »

Mais pour bien des choses les femmes ont plus de courage que nous; l'Être suprême veut que nous ayons cette consolation; sans cela que deviendrions-nous? les trois quarts des malades seraient abandonnés.

Marguerite avait déjà tout préparé en haut; quelques instants après le brancard arrivait. Moi, dans la boutique, j'entendais les pas des infirmiers monter l'escalier, sans oser les suivre; pourtant j'avais vu bien d'autres carnages en Vendée ; mais quand on traîne au milieu de ces misères, & qu'on est soi-même entre la vie & la mort, on n'y fait plus attention.

Maintenant tout ce que je puis vous dire, c'est que dans les huit premiers jours, personne, excepté Marguerite & le docteur Steinbrenner, ne monta;, la vieille sage -femme Marie- Anne Lamelle, qui demeurait sur le palier, fut ellemême obligée de s'en aller, ne pouvant y tenir. Marguerite découpait des bandes & faisait de la

charpie. Le docteur vint un matin, avec son camarade de l'hôpital, Piedfort, tirer le biscaïen. Ils eurent de la peine, car Sôme, un des hommes les plus durs que j'aie connus, poussait des cris sourds qu'on entendait à travers le plafond.

En voilà bien assez sur ces horreurs!

Au bout de trois semaines environ, mon pauvre vieux camarade se promenait avec des béquilles & se remettait à rire, en disant :

« Eh bien! Michel, j'en suis encore réchappé cette fois, hé! hé! hé!... Ta femme m'a bien soigné; sans ses bonnes soupes grasses, je passais l'arme à gauche. »

Il avait raison. Combien d'autres, faute de soins, étaient couchés dans le nouveau cimetière des Peupliers, sur la route de Metz! Bien des années après, quand on rit le chemin de la route, au Champ de Mars, en voyant cette masse d'ossements qu'il fallait déterrer, le monde s'arrêtait & disait :

« Comme ils. ont les dents blanches ! Il ne leur en manque pas une seule. »

Je crois bien, c'étaient tous des jeunes gens de vingt à trente ans, en 95. Pichegru, pour avoir des honneurs & de l'argent, en avait fait massacrer comme cela deux divisions entières, sans parler de ceux qui tombèrent à la retraite. Le scélérat était en marché depuis quelque temps

avec le prince de Conde, pour lui livrer Huningue & s'avancer ensemble sur Paris. C'est l'un des héros royalistes!... Dans quinze jours, il avait fait périr par trahison plus de républicains sous ses ordres, que le Comité de salut public n'avait fait guillotiner de traîtres & d'aristocrates en dix-huit mois ! Et voilà des gens qui ne finissent pas de gémir en parlant de la terreur; ils prennent sans doute les paysans pour des ânes, mais je les préviens que c'est à tort; le peuple, trompé pendant soixante ans, commence à voir clair; ce ne sont plus de grands mots, de belles phrases qu'il veut entendre; il veut savoir la vérité.

Personne ne regardait alors Pichegru, le conquérant de la Hollande, comme un traître; moi, je m'en méfiais sans oser le dire; mais le premier jour où Sôme descendit avec ses béquilles & s'assit à notre table, & qu'il nous expliqua les choses, en me regardant de côté, je compris que nous étions d'accord. Il finit par crier comme les fédérés parisiens en 92 :

« O Marat ! véritable ami du pauvre peuple, c'est par toi qu'ils ont commencé ; ton œil clair les gênait, ils t'ont planté un couteau dans le cœur. Toi seul tu voyais juste & de loin: les Dumouriez, les Custine, les Lafayette, tu les avais tous devinés. Celui-ci tu l'aurais traîné toi-même à la barre; il n'aurait pas eu le

temps de faire son premier coup. Oh ! Marat! »

Et le pauvre vieux regardait en l'air, tout attendri. Jamais je ne l avais entendu dire comme en ce jour ce qu'il pensait. Marguerite, Élof Collin, Raphaël & d'autres patriotes qui se trouvaient là parlaient de Danton, de Robespierre; mais Sôme, faisant claquer sonpouced'un air de pitié, criait :

« Bah! bah! Sans doute c'étaient des bons...

mais quoi, des enfants; ils ont fini par se disputer; Marat les aurait mis d'accord, car il avait plus de bon sens qu'eux tous ensemble; jamais Robespierre n'aurait guillotiné Danton, ni Tallien Robespierre, c'est moi qui vous le dis! Et je vous préviens d une chose, c'est que les royalistes le savent : ce sera l'honneur de Marat d'être détesté par les aristocrates plus que tous les autres ; les traîtres trembleront à son nom dans les siècles des siècles ! Voilà sa gloire. »

Sôme, en ce mois de décembre 175)5, touchait sa ration, mais il soupait avec nous, & son admiration pour a l'Ami du peuple » éclatait tous les soirs: son biscaïen l'avait aigri !... Il ai m ait à tenir notre enfant sur ses genoux, quelquefois même il s'attendrissait en le regardant, & s'écriait :

« Ah! si la république n'était pas en péril, je resterais ici pour apprendre au petit garçon les vrais droits de l'homme! »

Notre petit Jean-Pierre ne pouvait manquer de s'instruire : il avait mon père, Marguerite, Élof Collin, moi, toute la maison, pour lui montrer le bon chemin, & bientôt devait arriver aussi son grand-père Chauvel, qui, sur le chapitre des droits & des devoirs du citoyen, en valait bien un autre.

Histoire d'an paysan

Au moment même où Pichegru repassait le Rhin & se sauvait en déroute sur les lignes de Wissembourg, avaient eu lieu les nouvelles élections ; bientôt après, les gazettes nous apprirent que la Convention venait de déclarer sa mission terminée, & que les nouveaux représentants élus s'étaient partagés selon leur âge, pour être du conseil des Anciens ou des Cinq-Cents ; que le conseil des Cinq-Cents avait ensuite nommé cinquante membres, parmi lesquels celui des Anciens avait choisi nos cinq directeurs : Larevellière- Lépeaux, Letourneur (de la Manche), Rewbell, Barras, & Carnot en remplacement de Sieyès, qui refusait. Ces directeurs devaient être renouvelés par cinquième, d'année en année; ils pouvaient être réélus. Les conseils devaient se renouveler par tiers, tous les ans.

La Convention, en se retirant le 26 octobre 1795, avait duré trois ans & trente-cinq jours ;

elle avait rendu plus de huit mille décrets.

Mais depuis le 9 thermidor & la rentrée des girondins royalistes, ce qui restait d'hommes » justes & de vrais républicains dans cette assemblée ne pouvait empêcher les autres en majorité de ruiner ouvertement la république. Tous les honnêtes gens furent donc heureux de la voir finir.

Ce même jour nous reçûmes une lettre de Chauvel, nous annonçant qu'il revenait à Phalsbourg, & le surlendemain, un mardi, pendant la grande presse du marché, nous le vîmes entrer dans notre boutique, sa petite malle de cuir à la main, au milieu de l'encombrement des hottes, des paniers & des grands chapeaux montagnards. Quel joyeux spectacle pour un homme de commerce comme Chauvel ! Nous étions sortis du comptoir & nous l'embrassions avec un bonheur qu'il est facile de se représenter.

Lui nous disait gaiement :

«C'est bien, mes enfants, c'est bien; retournez à votre ouvrage; nous causerons plus tard; je vais me chauffer à la bibliothèque. »

Et, durant trois heures, derrière les petites vitres de l'arrière-boutique, il vit les affaires que nous faisions ; ses yeux brillaient de satisfaction. Les paysans de connaissance & des files de patriotes entraient lui serrer la main. On riait ;

Histoire à y un pjysan

on se dépêchait de servir, pour avoir le temps d'échanger quelques mots, & puis on retournait ♦ à son poste.

Ce ne fut que vers une heure, quand les marchands de grains, de légumes & de volailles eurent repris le chemin de leurs villages, que nous pûmes enfin causer & dîner tranquillement.

Ce qui réjouissait le plus Chauvel, c'est qu'avec notre grand débit de boissons, d'épicerie & de mercerie, nous avions la facilité de répandre des journaux & des livres patriotiques en masse. Il allait & venait dans notre petite chambre, l'enfant sur le bras, & s'écriait :

« Voilà ce qu'il fallait!... Autrefois, quand je courais le pays ma hotte au dos, c'était trop fatigant ; aujourd'hui que les gens viennent chez nous, nous aurons tout sous la main. On ferme nos clubs; nous aurons un club dans chaque baraque, jusqu'au fond de la montagne : au lieu de lire à la veillée des histoires de bandits & de sorcières, on lira les traits héroïques, les actions généreuses des citoyens, leurs découvertes, leurs inventions, leurs entreprises utiles au pays, les progrès du commerce, de la fabrication, de la culture dans toutes les branches, enfin tout ce qui peut servir aux hommes, au lieu de leur boucher l'esprit, de les rendre superstitieux &

de les aider à tuer le temps. Nous allons faire un bien immense. »

Il fut aussi très-heureux de voir mon vieux camarade Sôme ; du premier coup d'oeil ils s'étaient jugés, & se serrèrent la main comme d'anciens camarades.

Ce même soir, après souper, Raphaël, Manque, Collin, le nouveau rabbin, Gougcnheim, Aron Lévy, maître Jean & mon père étant arrivés, les embrassades & les cris de joie apaisés, on se mit à parler de politique.

Chauvel raconta l'état de nos affaires; il dit que dans notre position actuelle, au milieu des divisions qui nous déchiraient, de la ruine qui nous menaçait, du découragement qui gagnait le peuple, les patriotes devaient redoubler de prudence. Maître Jean Leroux ayant alors fait observer que, la constitution de Tan III assurant à chacun ce qu'il avait gagné, la révolution était en quelque sorte finie, Chauvel lui répondit avec vivacité :

« Vous êtes dans une grande erreur, maître Jean, cette constitution ne finit rien du tout; elle remet au contraire tout en question. C'est l'œuvre des royalistes constitutionnels & de la bourgeoisie, pour écarter le peuple du gouvernement, & le priver de sa part légitime dans les conquêtes de la république sur le despotisme.

Quand je dis que la bourgeoisie est complice des royalistes dans cette abomination, il faut distinguer entre l'honnête bourgeoisie, & l'intrigante qui l'entraîne dans ses manœuvres; les vrais bourgeois sont les enfants du peuple, élevés par leur instruction, leur intelligence & leur courage ; ce sont les commerçants, les fabricants, les entrepreneurs, les avocats, les gens de loi, les médecins, les écrivains honnêtes, les artistes de toute sorte, tous ceux qui font avec les ouvriers & les paysans la richesse d'un pays.

« Ceux-là ne veulent que la liberté ; c'est leur force, leur avenir; sans liberté, toute cette bourgeoisie, la vraie, — celle qui dans le temps a demandé l'abolition des jurandes & des communautés, qui plus tard a rédigé les cahiers du tiers dans toute la province, & qui par sa fermeté, par son bon sens, a forcé la main du roi, de la noblesse & du clergé, — sans la liberté, cette brave & solide bourgeoisie, l'honneur & la gloire de la France depuis des siècles, est perdue!... Mais à côté de celle-là, malheureusement il en existe une autre, qui n'a jamais vécu que de places du gouvernement, de pensions sur la cassette, de monopoles & de privilèges; qui donnait tout au roi, pour recevoir de sa main sacrée les dépouilles de la nation.

« Celle-là ne veut pas de la liberté; la liberté,

Histoire à' un paysan. 133

c'est la supériorité du travail, de l'intelligence & de la probité sur l'intrigue; elle aime mieux tout obtenir de la munificence d'un prince ou d'un stathouder, cela coûte moins de peine ; les enfants sont recommandés; on leur apprend à plier l'échiné, à traîner le chapeau jusqu'à terre devant les grands, & les voilà lotis, leur avenir est assuré. C'est cette bourgeoisie-là qui vient de faire la constitution de l'an III, malgré nous; avec les soixante-treize girondins rentrés à la Convention après thermidor & tous les autres royalistes, ils ont eu la majorité. Le coup, prévenu par Danton le 31 mai 93, devenait facile; nous n'avions plus rien à dire!... Ces messieurs ont établi leurs élections à deux degrés, leurs deux conseils & leur directoire; comme ils avaient besoin d'un appui, les malheureux ont entraîné la vraie bourgeoisie dans leur iniquité, en lui faisant peur du peuple & en lui donnant part aux bénéfices. »

Chauvel parlait si clairement, que personne n'avait rien à répondre.

« Eh bien, dit-il, en déclarant que pour être député, il faudrait avoir la propriété ou l'usufruit d'un bien rapportant au moins la valeur de deux cents journées de travail, qu'ont-ils fait, ces honnêtes gens? ils ont séparé les bourgeois du peuple, ils les ont rendus ennemis. Ils se liguiv. .8

rent que le peuple, après la révolution comme avant, va donner son sang & le fruit de son travail pour des bourgeois de leur espèce, qui gouverneront au moyen d'un roi constitutionnel, un gros homme chargé de bien boire & de bien manger, pendant qu'ils exploiteront le pays. La place de ce roi constitutionnel est marquée dans leur constitution; c'est le Directoire qui la remplit provisoirement; plusieurs même avaient proposé d'appeler le roi tout de suite; malheureusement Louis* XVIII espère mieux, il n'accepte pas de constitution; il est de droit divin comme Louis XVI & Louis XVII ; il veut rester maître absolu, & s'entourer de noblesse au lieu de bourgeoisie. Cela les embarrasse!... Mais le peuple dépouillé de ses droits ne les embarrasse pas; ils sont bien sûrs qu'il va se soumettre ; — Imbéciles! »

Chauvel, penché sur notre petite table, se mit à rire; &, comme nous Técoutions en silence:

« Tout cela savez-vous ce que c'est? dit-il, c'est la révolution qui ne finit jamais, la révolution en permanence ; il faut être aveugle pour ne pas le voir. Qu'il arrive un Danton,, dans trois, quatre, dix ou vingt ans, il a son armée préparée d'avance : c'est le peuple dépouillé qui réclame la justice! Danton parle, la révolution recommence; on chasse le roi, les princes & les

intrigants ; l'honnête bourgeoisie est ruinée, son commerce est ébranlé, son industrie à bas; elle paye, pendant que les coureurs de places se sauvent avec la caisse jusqu'à la fin de Forage. Ils reviennent avec le prince & refourrent dans leur constitution de nouveaux bourgeois, parce que les anciens n'ont plus le sou ; eux ils se portent toujours bien avec Sa Majesté. Les affaires reprennent, mais la question n'est toujours pas résolue; après Danton, c'est un général heureux qui marche sur Paris, en criant :

« Je viens défendre les droits du peuple. »

« Lé peuple serait bien bête de s'opposer à ce général ; c'est encore la révolution qui recommence! Et cette révolution recommencera, jusqu'à ce que les bourgeois se sépareront des aristocrates & des intrigants qui prennent leur nom, & se réuniront franchement au peuple, pour réclamer avec lui la liberté, l'égalité, la justice, & reconnaître la république comme le seul gouvernement possible chez nous. Alors la révolution sera finie. — Qu'est-ce qui pourra troubler Tordre, quand le peuple & la bourgeoisie ne feront qu'un? — Chaque citoyen aura le rang qu'il mérite par son travail, son intelligence & sa vertu ; on pourra vivre sans craindre de tout perdre du jour au lendemain. Je vous en préviens, les jeunes gens comme Michel verront les

révolutions se suivre à la rile, tant que la séparation du peuple & de la bourgeoisie ne sera pas effacée, tant qu'un ouvrier pourra dire en parlant d'un bourgeois : « C'est un privilégié. » La constitution de Tan III causera les plus grands malheurs. Bien loin de tout finir comme pense maître Jean, c'est elle qui met la guerre civile en train pour des années. »

Tous les amis présents écoutaient Chauvel avec plaisir, & mon camarade Sôme se levait de temps en temps pour aller lui serrer la main, en disant :

« C'est ça! Je pense comme vous, citoyen; la révolution ne peut finir que si les bourgeois instruits se mettent à la tête & soutiennent la république. La bourgeoisie est Fétat-major du peuple. Malheureusement nous n'avons plus de bourgeois comme Marat, Danton, Robespierre, Saint-Just, Camille Desmoulins, — car c'étaient tous des bourgeois, des avocats, des médecins, des savants, capables de faire sonner le tocsin, de soulever les sections & de marcher à la tête du peuple.

— Non, lui répondit Chauvel, la révolution les a tous consommés; aussi les aristocrates ne craignent plus le peuple des faubourgs depuis qu'il n'a plus de chefs; le peuple lui-même est las de troubles à l'intérieur, la dernière

famine surtout, avant l'insurrection de prairial, l a complètement épuisé. Maintenant les royalistes cherchent un général capable d'entraîner son armée contre la république ; s'ils le trouvent, les bourgeois sont perdus ; ils auront beâ*u crier au secours, le peuple, qu'ils ont trahi, laissera faire. Et voilà comme la partie instruite de la nation, la bourgeoisie laborieuse, sera paralysée, faute d'avoir le courage d'être juste avec le peuple, de l'élever, de l'instruire, de lui donner sa part dans le gouvernement, de le pousser aux premières places, s'il en est digne. Que les fainéants descendent & disparaissent; que les travailleurs montent ; que les œuvres de chacun marquent sa place dans la nation & non pas ses écus. Notre révolution c'est cela; si les bour- * geois ne veulent pas le comprendre, tant pis pour eux; s'ils s'attachent aux royalistes, tous seront emportés ensemble, car la république finira par triompher dans toute l'Europe. »

Chauvel se plaisait à faire des discours. Je ne me souviens pas de tout ce qu'il dit; mais les principales choses me sont restées, parce que si nous n'avons pas vu revenir un Danton se remettre à la tête des affaires, les généraux n'ont pas manqué, même les généraux anglais & prussiens, les russes & les autrichiens, qui par la

suite sont venus nous essuyer leurs bottes sur le

ventre. Cela rafraîchit les souvenirs d'un homme ; j'ai toujours pensé que la constitution de Fan III en était cause.

Enfin, ce soir-là, chacun fut content d'avoir éclairci ses idées sur notre constitution, & Ton résolut de se réunir quelquefois pour causer des affaires du pays.

Le lendemain , Chauvel ne s'occupait plus que de notre commerce; il avait déjà vu notre inventaire en détail, nos bénéfices, notre dette, notre crédit. Je me souviens que le troisième ou quatrième jour de son arrivée, il fit des commandes de gazettes & de catéchismes républicains tellement extraordinaires, que je crus qu'il perdait la tête; il en riait & me disait :

« Sois tranquille, Michel, ce que j'achète je suis sûr de le vendre; j'ai déjà pris mes mesures pour cela. »

Et, vers la fin de la semaine, arrivèrent des paquets de petites affiches imprimées chez Jâreis, de Sarrebourg. Ces petites affiches, grandes comme la main, portaient : « Bastien-Chauvel vend : encre, plumes, papier, fournitures de bureau; il vend : épiceries, merceries, fournitures militaires; il débite eau-de-vie & liqueurs; il loue des livres à raison de trente sous par mois, &c, &c. »

« Mais, beau-père, lui dis-je, qu'est-ce que

vous voulez donc faire de tout cela? Est-ce que nous allons envoyer des gens poser ces affiches dans tous les villages? Vous savez bien que les trois quarts & demi des paysans ne connaissent pas TA B C; à quoi bon faire une si grande dépense? -

— Michel, me dit-il alors, ceux qui verront ces affiches savent tous lire; nous allons les mettre à l'intérieur de la couverture des livres que nous louons & que nous vendons; elles iront partout, & Ton se souviendra que Bastien- Chauvel tient une quantité d'articles. »

Cette idée me parut merveilleuse; durant quinze jours, nous ne fûmes occupés, le soir, qu'à bien coller ces affiches dans les livres de notre bibliothèque , dans les catéchismes des droits de l'homme, & même sur les almanachs, qui se vendaient plus que tout le reste.

Les autres épiciers, merciers, quincailliers, marchands de vin & d'eau-de-vie, voyant notre boutique toujours pleine de monde, s'écriaient :

« Mais qu'est-ce que cette maison a donc pour attirer toute la ville? On s'y porte comme à la foire! »

Les uns se figuraient que le coin de la rue en était cause, les autres la halle en face ; mais cela venait de nos affiches, qui répandaient le nom de Bastien-Chauvel, & faisaient connaître nos

articles jusqu a trois & quatre lieues de Phalsbourg. Il arrivait alors que les autres marchands, reconnaissant notre prospérité, se mettaient à vendre les mêmes articles que nous; je m'en indignais, mais le père Chauvel s'en faisait du bon sang & me disait :

« Hé! c'est tant mieux, Michel; les pauvres diables n'ont pas d'idées, ils sont forcés de suivre les nôtres, & nous avons toujours l'avance. Voilà ce qu'on appelle le progrès, la liberté du commerce; quand on veut la liberté pour soi, il faut la vouloir pour tous. La seule chose que nous ne pourrions pas permettre, ce serait si des gueux, des rilous, mettaient de nos affiches signées Bastien-Chauvel sur de mauvaises drogues; alors la justice serait là, leur industrie ne durerait pas longtemps, parce que les honnêtes gens de tous les partis sont associés contre la canaille ; c'est ce qui fait l'institution des tribunaux, & ce qui rend la justice si respectable. »

Notre petit commerce allait donc de mieux en mieux depuis le retour de Chauvel, & pourtant cet hiver de 1795 fut bien mauvais, à cause de la masse des assignats qui grandissait toujours, & que personne ne voulait plus recevoir.

Le Directoire était bien forcé d'en faire de nouveaux, puisque nous n'avions plus d'argent & qu'il fallait payer .les armées, les fonction-

naires, la justice, &c. ; citait une véritable désolation. Il fallut même décréter que la moitié des contributions seraient payées en foin, paille, grains de toutes sortes pour l'approvisionnement des troupes. Cette mesure rit jeter de grands cris ; les paysans, ayant obtenu presque pour rien la meilleure part des propriétés nationales, n'y pensaient déjà plus, ou ne voulaient plus en entendre parler; Tégoïsme & l'ingratitude s'étendaient partout; &, quand on y regarde de près, c'était de la pure bêtise, car si les armées n'avaient pas été soutenues, la noblesse serait rentrée & les paysans n'auraient pas gardé leurs biens.

C'est aussi dans cet hiver que Hoche pacifia la Vendée, qui s'était insurgée de nouveau, pensant que le comte d'Artois allait arriver. Mais ce fils de saint Louis & de Henri IV était un lâche ! Après avoir débarqué d'abord à l'île Dieu, il refusa de descendre en Vendée, malgré les supplications de Charette, & repartit pour l'Angleterre, abandonnant les malheureux qui s'étaient soulevés pour lui.

Hoche pacifia le Bocage & le Marais, en écrasant les insurgés, en permettant aux gens paisibles de rebâtir leurs églises ; en prenant Stofflet & Charette & les faisant fusiller. Cela lui rit le plus grand honneur.

Après cette pacification, il pacitia la Bretagne, en exterminant les chouans comme les autres, & disant aux paysans :

« Restez tranquillement chez vous ; priez Dieu ; élevez vos enfants ; tout le monde est libre sous la république, excepté les bandits qui veulent tout avoir sans travailler. »

La grande masse des gens était alors si lasse, si malheureuse, qu'on ne demandait plus que le repos. A Paris on s'amusait, on dansait, on donnait des fêtes, on se gobergeait de toutes les façons. Je parle des Cinq-Cents, des Anciens & du Directoire, de leurs femmes & de leurs domestiques, bien entendu. Quelquefois Chauvel, en lisant cela, hochait la tête & disait :

« Ce Directoire tournera mal, mais ce n'est pas tout à fait sa faute ; les souffrances ont été si grandes, le peuple a perdu tant de sang ; les hommes forts ont été si durs envers eux-mêmes & les autres ; ils ont rendu la vertu si lourde, si pénible, que maintenant la nation] découragée ne croit plus à rien, & s'abandonne elle-même. Dieu veuille que les généraux soient patriotes & vertueux ! car aujourd'hui qui pourrait les démasquer, les traduire à la barre, les juger & les condamner ? Ce que les Lafayette & les Dumôuriez n'ont pu tenter sans péril, ceux-ci le feraient sans peine. »

Ce qui nous lit à tous plaisir, & surtout à Sôme, ce fut d'apprendre que Pichegru venait d'être destitué. On avait découvert à Paris, chez un nommé Lemaître, des papiers prouvant que lui, Tallien, Boissy-d'Anglas, Cambacérès, Lanjuinais, Isnard, l'organisateur des compagnons de Jéhu, & plusieurs autres étaient en correspondance avec le comte de Provence, qui s'appelait alors Louis XVIII. On aurait dû les arrêter

& les juger comme autrefois ; mais, sous le Directoire, la république était si faible, si faible, que le moindre petit effort paraissait au-dessus des forces humaines. On n'avait encore de la force que pour écraser les patriotes qui réclamaient la constitution de 93 ; ceux-là, tout le monde les accablait ; on aurait dit qu'ils étaient plus criminels que les traîtres en train de vendre le pays.

Ainsi se passa cet hiver.

Les ennemis qui menaçaient l'Alsace & la Lorraine n'entreprirent rien de sérieux, pensant que la réaction marchait assez vite à l'intérieur, & qu'ils pourraient aller à Paris sans faire campagne.

Vers la fin du mois de mars, Sôme, complètement rétabli, nous quitta pour rejoindre son bataillon à l'armée du Rhin, dont Moreau venait de prendre le commandement ; & environ

six semaines après je reçus une lettre de Marescot, qui se trouvait alors, avec Lisbeth, à la 13 e demi-brigade provisoire, formée le 13 ventôse des i ef & 3 e bataillons de volontaires des côtes maritimes. Il m'écrivait de Chèrasco, en Italie, en avril 1796.

Histoire d'u/i paysan.

C'était au printemps de l'an IV, le bruit de grandes victoires en Italie commençait à se répandre ; mais on s'inquiétait beaucoup plus chez nous des armées de Sambre-&-Meuse & de Rhin-&-Moselle, sur le point d'entrer en campagne, que des affaires d'Italie. Qu est-ce que faisait à la république de savoir soixante & même quatre-vingt mille Autrichiens de l'autre côté des Alpes, puisque, avec vingt mille hommes postés dans la montagne, nous les empêchions d'entrer en France ? Nous devions en être contents ; pour garder ce pays, ils perdaient un bon tiers de leurs forces. Au contraire, en allant les attaquer, nous étions tenus d'y mettre autant de monde qu'eux, de dégarnir les côtes de Brest, xle Cherbourg, les frontières des Pyrénées, celles même du nord & de lest, ce qu'il a bien fallu faire plus tard. Une seule grande bataille perdue sur le Rhin culbutait la république ; les iv. 9

hommes de bon sens le voyaient ; malgré cela, ces victoires coup sur coup étonnaie/it le monde.

C'est en lisant la lettre de Marescot que notre étonnement redoubla, car mon beau-frère, comme tous les gens de son pays, n'avait ni règle ni mesure ; il avait écrit en tête la proclamation de Bonaparte :

« Soldats, vous êtes mal nourris & presque nus ; le gouvernement vous doit beaucoup* & ne peut rien pour vous. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde ; vous y trouverez honneur, gloire, richesse; soldats, manqueriez-vous de courage? »

Après cela le gueux se mettait à chanter victoire sur victoire, à Montenotte, Millesimo, Dego, Mondovi. Je croyais l'entendre ; il ne parlait pas, il criait, il dansait comme à la naissance de C^ssius ; la fusillade, l'incendie, rien ne lui faisait : happer ! happer ! voilà son affaire. Et de temps en temps il s'arrêtait, pour dire qu'il n'existait qu'un général sur terre : le général Bonaparte ! que tous les autres n'étaient que des mazettes auprès de lui : Kléber, Marceau, Hoche, Jourdan ; que tous ne lui montaient pas à la hauteur du talon. Il ne reconnaissait plus, après Bonaparte, que Masséna, Laharpe, Augereau & quelques autres de l'armée d'Italie. Ensuite il recommençait, en mêlant

à ces choses les bonnes prises qu'il avait déjà faites, la satisfaction de Lisbeth, la boiine mine de Cassius ; en faisant sonner comme des cymbales tous ces noms nouveaux de la Bormida, de Cherasco, de Ceva, &c, qu'on n'avait jamais entendus.

Toute ma vie je me rappellerai la figure du père Chauvel, en lisant cette lettre à notre petit bureau, dans la bibliothèque. Il serrait les lèvres, il fronçait les sourcils, & puis un instant devenait rêveur & regardait devant lui. Les proclamations de Bonaparte surtout l'arrêtaient ; il les relisait presque haut. Quand Marescot s'écria que Bonaparte était un petit homme de deux pouces, plus grand que Kléber avec ses six • pieds, Chauvel sourit & dit tout bas :

« Il ne compte pas la hauteur du cœur, ton beau-frère ; le cœur tient aussi de la place & contribue à la taille. Je l ai vu, Bonaparte, nous nous connaissons ! »

Marescot finit cette grande lettre en disant que, de l'endroit où campait son bataillon, il voyait toute la Lombardie, avec ses rizières, ses fleuves, ses villes, ses villages, &, dans le fond, à plus de cent lieues, les cimes des Alpes toutes blanches! Il dit que tout était à eux, qu'ils allaient tout envahir ; que l'Etre suprême avait tout fait pour les brèves ; il m'engageait à re-

venir, me prévenant que l'avancement marcherait vite ; que les rations ne seraient plus en retard, ni la paye, ni rien; enfin l'avidité des rapineurs !

Lisbeth, qui ne savait ni A ni B, s était sans doute fait lire cette lettre, car elle avait mis au bas cinq ou six croix, comme pour signifier : « C'est vrai!... voilà ce que je pense. Vive la joie, les batailles, l'avancement ! Il faut que nous • ayons tout, que nous agrafions tout, & que je devienne princesse. »

Cette lettre fut cause d'un grand mouvement dans le pays ; je l'avais prêtée à maître Jean ; maître Jean la prêta le lendemain à d'autres ; elle allait partout, & partout on disait :

« Bonaparte est un jacobin, un ancien ami de Robespierre ; il a mitraillé les royalistes en vendémiaire ; il va remettre les droits de l'homme au pinacle. »

Chaque jour nous entendions répéter les mêmes choses.

Notre ancien club de la place d'Armes s'était rouvert après thermidor, & depuis quelques mois les vieilles bourriques attachées au ci -devant cardinal de Rohan, à l'ancien'ne gabelle, à la perception des dîmes, faisaient là leurs motions pour le rappel des émigrés, pour les indemnités dues aux couvents, & dautres choses pareilles.

Pas un homme de bon sens n'allait les entendre, ils étaient forcés de prêcher pour eux seuls, ce qui les ennuyait beaucoup.

Mais quelques jours après la lettre de Marescot , un vendredi , les patriotes arrivés au marché de grains & de légumes envahirent le club. Élof Collin avait écrit un long discours; maître Jean Leroux voulait faire signer une adresse à l'armée d'Italie, & voter des remercîments à son général en chef, le citoyen Bonaparte. Et tout à coup le père Chauvel mit sa carmagnole, il prit sa casquette, & sortit vers onze heures, pendant la vente. Nous ne savions ce qu'il était devenu, quand nous entendîmes une grande rumeur sur la place ; je regardai de notre porte : Chauvel revenait, suivi d'une foule de canailles, qui l'accablaient d'injures, qui le bousculaient, & l'auraient même frappé, s'il n'était pas entré dans le corps de garde, sous la voûte de la mairie.

Naturellement je courus à son secours; il était pâle comme un mort & frémissait, criant d'une voix de commandement à l'officier de garde :

« Écartez ces misérables ! . . . ces lâches qui se jettent sur un vieillard !... Je me place sous votre protection! »

Plusieurs hommes du poste sortirent à sa

rencontre. J'étais indigné de ne voir ni maître Jean, ni Raphaël Manque, ni Collin, ni personne autour de lui pour le défendre. IVJais il venait de prononcer un discours furieux contre cette espèce de patriotes sans principes, qui se mettent toujours du côté de la force, qui crient victoire avec les vainqueurs, & se jettent sous les pieds tantôt d'un Lafayette, tantôt d'un Dumouriez, tantôt d'un Bonaparte, pour avoir part au gâteau!... contre ces espèces d'êtres qui n'ont pas de conviction & placent leur intérêt, leur égoïsme au-dessus de la justice & du droit.

11 avait attaqué la proclamation de Bonaparte, que tout le monde trouvait sublime , disant que Schinderhannes n'en aurait pas fait d'autre à ses bandits ; qu'il leur aurait dit : « Vous aimez le bon vin, les beaux habits, les jolies filles ; personne ne veut vous faire crédit, la caisse est vide; eh bien, venez, je connais une bonne ferme en Alsace, où les gens ont travaillé, économisé depuis cent ans de père en fils ; nous allons tomber dessus & la piller ! Est-ce que vous manqueriez de courage ? »

Alors la fureur avait tellement éclaté contre lui, que le gros Schlachter, le bûcheron de Saint- Witt, avait été le prendre au collet dans la chaire, & que, sans la force de Chauvel, qui

Histoire à* un paysan

malgré sa petite taille avait des bras de fer, il l'aurait précipité sur le pavé. Schlachter avait . trouvé son homme ; mais Chauvel, voyant que pas un ami ne venait le soutenir, était descendu tout déchiré. C'est au milieu des coups de poing, des bousculades & des insultes qu'il avait gagné la porte & traversé la place. Je me souviens que, du haut des marches de la mairie , ses cheveux gris arrachés & l'une de ses joues couverte de sang, il se retourna, criant d'une voix terrible aux femmes qui le "poursuivaient :

« Attendez !... attendez!... vos enfants payeront pour vous... C'est avec leur chair & leur sang qu'on rétablira des rois!... Vous pleurerez, misérables !j Vous redemanderez la liberté, l'égalité... Vous aurez des maîtres comme il vous en faut, & vous penserez à Chauvel !...

— Tais-toi, bêtë!... Tais-toi, Marat !... » lui criaient ces malheureuses.

Il entra dans le corps de garde. Moi je n'avais plus une goutte de sang. Il s'assit sur un banc & s'essuya la joue avec un mouchoir, en deman- . dant un peu d'eau, que les soldats lui donnèrent dans le bidon.

« Va tranquillement à la maison, Michel, me dit-il. Tout ceci n'est rien ; nous en verrons • bien d'autres. Marguerite pourrait être inquiète. La mauvaise race pourrait aussi casser nos vitres

& piller la boutique. Maintenant que c'est la. mode & que tout est de bonne prise, fit-il en souriant avec amertume, ce ne serait pas étonnant. » .

J'allais partir lorsque Marguerite, toute pâle, arriva, l'enfant sur le bras. C'est la première fois que je la vis sangloter, car elle avait beaucoup de courage. Le père Chauvel s'attendrit aussi deux minutes.

«Ce n'est pas nous, dit -il, qui sommes à plaindre, ce sont ces malheureux, élevés dans l'admiration de la violence. »

Ensuite il me donna l'enfant , il prit le bras de sa fille, & nous partîmes ensemble, par la porte qui donnait sur la halle. Ùn piquet de soldats nous entourait ; mais, grâce à Dieu, la foule était déjà dissipée, elle n'était pas entrée chez nous.

Le seul ami que nous rencontrâmes à la maison, ce fut le curé Christophe ; il avait eu l'idée, comme Chauvel, qu'on viendrait nous piller, & se tenait là, sur la porte, avec sa grosse trique. Lorsque nous arrivâmes, il étendit les bras en s'écriant :

« Chauvel, il faut que je vous embrasse ; ce que vous avez dit est selon mon cœur; malheureusement j'étais dans l'autre allée, je n'ai pu vous soutenir.

— Cela vaut mieux, dit Chauvel, à la moindre résistance les gueux nous auraient assommés.

Voilà pourtant ceux qui mont nommé deux fois leur représentant, dit-il ensuite d'un air de pitié. J'ai rempli mon devoir avec conscience. Qu'ils en choisissent maintenant un autre, cela ne m'empêchera pas de dire toujours ce que je pense sur ce Bonaparte, qui ne parle ni de vertu, ni de liberté, ni d'égalité, dans ses proclamations, mais de plaines fertiles, d'honneurs & de richesses. »

Le père Chauvel était si maltraité, qu'il en garda le lit plus de huit jours. Marguerite le soignait ; moi j'allais le voir toutes les heures ; il ne finissait pa$ de plaindre le peuple.

« Les malheureux veulent pourtant la république, disait-il ; seulement, comme les royalistes & les gros bourgeois se sont rendus maîtres de tout, comme ils ont mis le peuple hors de la constitution, la grande masse n'a plus de chefs, elle met son espérance dans les armées. Le mois dernier, c'était Jourdan qui devait tout sauver, après Jourdan, Hoche, après Hoche, Moreau ; maintenant, c'est Bonaparte ! »

Alors il parlait de Bonaparte, simple général de brigade, commandant l'artillerie à l'armée d'Italie en 1794; il racontait que cet homme petit, brun, sec, les mâchoires avancées, les yeux

clairs & le teint pâle, ne ressemblait à personne; que l'impatience d'être en sous-ordre se voyait dans ses yeux; qu'il n'obéissait aux représentants du peuple qu'avec indignation, & n'avait qu'un seul ami, Robespierre jeune, espérant bientôt se rapprocher de Robespierre l'aîné. Mais qu'après la débâcle de thermidor, il s'était attaché bien vite à Barras,, le bourreau de son ami.

« Je l'ai vu, disait-il, le 12 vendémiaire, à Paris, après la destitution de Menou, qui s'était montré trop faible contre les bourgeois révoltés. Barras le rit appeler aux Tuileries même, & lui proposa de se charger de l'affaire en second. C'était dans une grande salle servant . de vestibule à la Convention. Bonaparte demanda ving^ minutes de réflexion; il s'appuya le dos au mur, la tête penchée, les cheveux pendants sur la figure, les mains croisées sur le dos. Je le regardais au milieu de ce grand tumulte des représentants & des étrangers, allant, venant, se parlant, se rapportant les nouvelles ; il ne bougeait pas !... Et ce n'est pas à son plan d'attaque qu'il pensait, Michel, son plan était à faire sur le terrain ; il se demandait : « Est-ce que cette « affaire peut m'être utile? » & se répondait : a C'est fameux!... La guerre est entre les roya- « listes & les jacobins ; je me moque autant des « uns que des autres. Les royalistes constitution-

« nels ont derrière eux les bourgeois; les jaco- <( bins ont derrière eux le peuple. Mais comme <( les bourgeois de Paris font une fausse manœu- « vre, en se soulevant contre l'acte additionnel « & la réélection des deux tiers, acceptés par la « province; comme il forcent la majorité de se « retirer, ou de les remettre à la raison, dans « tous les cas je n'ai rien à perdre & tout à ga- « gner. Je vais armer les jacobins des faubourgs, « qui me regarderont comme. un des leurs, & « j'aurai suivi les ordres de la majorité, en « mitraillant les révoltés. Barras, un imbécile « auquel je laisserai toute la gloire, demandera a pour moi quelque bon poste, un commande- « ment supérieur, & je lui grimperai sur le (( dos. »

« Voilà, Michel, j'en suis sûr, ce qu'il se disait, car pour le reste il n'avait pas besoin de refléchir ; il n'attendit même pas la fin des vingt minutes, & vint déclarer brusquement qu'il acceptait. Une heure après, tous les ordres étaient partis. Pendant la nuit, les canons arrivèrent, les sections furent armées; le lendemain à quatre heures les canons se trouvaient en position, les mèches allumées ; à cinq heures l'affaire s'engagait ; à neuf, tout était fini. Bonaparte obtint aussitôt sa récompense ; il passa général de division, & Barras, nommé depuis directeur, lui rit

épouser une de ses amies, Joséphine Beauharnais, & lui donna le commandement de l'armée d'Italie. Bonaparte est beaucoup trop fin & trop ambitieux pour se déclarer contre le peuple avec les constitutionnels. Nos autres généraux manquent de nerf, ils veulent tout ménager ; on ne sait ce qu'ils sont; ils obéissent. Lui se déclare jacobin & fait ses traités tout seul ; il envoie de l'argent, des drapeaux & des tableaux à Paris,

« Je ne connais pas d'être plus dangereux ; s'il continue de remporter des victoires, [tout le peuple sera de son côté. Les bourgeois égoïstes, au lieu de marcher à la tète de notre révolution, seront à la queue ; le peuple, qu'ils ont dépouillé de son droit de vote, & qu'ils veulent gouverner avec un roi constitutionnel, les regardera comme ses premiers ennemis ; il aimera mieux se faire soldat de Bonaparte, que valet de quelques rusés compères, qui s'efforcent d'escamoter ses droits l'un après l'autre, & veulent qu'un grand peuple ait bousculé l'Europe pour assurer les jouissances d'une poignée d'intrigants. Nous en sommes là ! C'est à choisir entre la ruse & la force : le peuple est las des hlous. Si les constitutionnels ne le voient pas, s'ils persistent dans leurs bons tours, Bonaparte ou bien tout autre général n'auraqu'à garantir les biens nationaux, à demander compte des droits de l'homme, à crier qu'il réclame au

nom du peuple, & tous ces malins seront balayés. Une seule chose peut résister à la force, c'est la justice ; mais pour que le peuple veuille la justice, il faut que les autres commencent à lui rendre tous ses droits ; nous allons voir s'ils auront ce bon sens. »

Ainsi parlait le père Chauvel.

Mais il faut que je vous avoue une chose, dont je me suis bien repenti plus taid, & que j'aimerais mieux laisser de côté, si je ne vous avais promis toute la vérité : c'est qu'après avoir tant souffert dans ma jeunesse, après avoir mendié sur la grande route, gardé les vaches de maître Jean, après avoir traîné la misère de toutes les façons, je me trouvais bien heureux de vivre comme un bourgeois, & que tout ce qui pouvait troubler mes affaires m'indignait. Oui, c'est la triste vérité ! Des pains de sucre pendus au plafond de notre boutique, des tiroirs garnis de sel, de poivre, de café, de cannelle, des gros sous & quelques pièces blanches dans le comptoir, pour un pauvre diable comme moi, c'était extraordinaire ; je n'avais jamais rien espéré de pareil ; . & d'être assis le soir à ma table, de regarder Marguerite, de tenir mon petit Jean-Pierre, qui m'appelait « papa, » ses grosses lèvres humides sur ma joue, cela m'attendrissait; j'avais peur de voir déranger cette bonne vie; & rien que

d'entendre Chauvel trouver tout mal, crier contre le Directoire, les conseils, les généraux, & soutenir qu'il faudrait une seconde révolution pour tout remettre en ordre, cela me faisait pâlir de colère. Je me disais en moi même :

« ïl en demande trop ! Tout va très-bien, le commerce reprend, les paysans ont leur part, nous avons aussi la nôtre ; pourvu que tout s'affermisse, qu'est-ce qu'il nous faut de plus? Si les émigrés & les prêtres essayent de renverser le gouvernement, nous serons toujours là & nos armées républicaines aussi ; à quoi bon s'inquiéter d'avance? »* y

Voilà les idées que j'avais.

Chauvel le devinait sans doute ; il criait quelquefois contre ces gens satisfaits qui ne s'inquiètent que de leurs affaires, & ne se doutent pas que tout peut leur être enlevé par ruse , faute d'avoir exigé des garanties solides, définitives, c'est-à-dire le gouvernement de Ja nation par elle-même.

Je comprenais qu'il me parlait, mais je ne lui répondais pas, & je m'obstinais à trouver tout bien.

Pendant ce temps les victoires allaient leur train. Alors Bonaparte, après avoir détruit l'armé des Piémontais & bousculé celle de Beaulieu, passait le Pô, entrait à Milan, écrasait

Wurmser à Castiglione, Roveredo & Bassano ; Alvinzi à Arcole, Rivoli & M,antoue ; l'armée du pape à Tolentino, & nous faisait céder Avignon, Bologne, Ferrare & Ancône. Alors Jourdan & Kléber, après les victoires d'Altenkirchen, d'Ukerat, de Kaldieck, de Friedberg, enlevaient le fort de Kœnigstein & entraient à Francfort. Alors Moreau passait le Rhin à Strasbourg, prenait le fort de Kehl, gagnait les batailles de Renchen, de Rastadt, d'Ettlingen, dePfortsheim ; de Néresheim, rejetait les Autrichiens sur Donawerth, & s'étendait en Bavière, pour joindre Bonaparte dans le Tyrol. Mais l'archiduc Charles ayant surpris et écrasé Jourdan à Wurtzbourg, avec des forces supérieures, Moreau rit sa fameuse retraite à travers la Souabe soulevée, livrant des combats chaque jour, enlevant des régiments entiers à l'ennemi, forçant les défilés du val d'Enfer, après une dernière victoire à Biberac, & ramenant toute son armée glorieuse à Huningue.

Jamais on n'a vu de soldats plus attachés à leur général que ceux de Moreau ; c'étaient tous de vieux & solides républicains, qui ne se plaignaient pas d'aller pieds nus, & se montraient fiers en quelque sorte de leurs haillons. Sôme en étai't ; il nous écrivit alors quelques mots, dont Chauvel fut attendri :

160 Histoire à y un paysan,

« Ceux-là, disait-il, sont encore des bons; on n'a pas besoin de leur parler de plaines fertiles, d'honneurs & de richesses! »

Et ce qui le faisait rire, c'est que Sôme admirait surtout la pipe dont Moreau fumait toujours & tirait de grosses bouffées pendant les combats ; lorsque l'affaire était bien chaude, les bouffées se suivaient coup sur coup ; quand elle se ralentissait, la pipe devenait aussi plus calme. Quels enfantillages î Mais les bonnes gens s'étonnent de tout, ils en font de grandes histoires, & ne parlent pas de leur propre héroïsme.

Histoire d'un yaysun.

L'hiver de 96 à 97 fut assez tranquille.

Jourdan, mis en déroute à Wurtzbourg, avait été destitué. Beurnonville, déjà connu par sa campagne de Trêves en 92, & par son emprisonnement à Olmutz après la trahison de Dumouriez, le remplaçait à l'armée de Sambre-&- Meuse. Il la nettoyait de ses filous, cassait les commissaires, chassait les fournisseurs, fusillait les pillards, & nommait pour la première fois des officiers payeurs. Malheureusement les désertions redoublaient, tous les officiers attachés à Jourdan donnaient leur démission ; cela devenait grave.

Les Autrichiens passèrent le Rhin àManheim T ils envahirent le Hiinsdsruck, à quelques heures de chez nous, & furent battus près de Kreutznach. Nous entrions en novembre; une suspension d'armes fut conclue & les armées prirent

Histoire à'un paysan

leurs quartiers d'hiver depuis Manheim jusqu'à Dusseldorf.

Mais du côté de l'Alsace tout continua d'être en mouvement ; Moreau, avant de repasser le Rhin, avait jeté quelques bataillons dans le fort de Kehl, sur la rive droite, pour conserver un pied en Allemagne; Desaix les commandait; l'archiduc Charles les assiégeait avec toute son armée. Il ouvrit trois lignes de tranchées devant cette poignée de terre ; on entendait de Strasbourg & même de chez nous le canon gronder jour & nuit. Les Autrichiens perdirent là de vingt-cinq à trente mille hommes; ils assiégeaient aussi la tête du pont de Huningue ; finalement, après des sacrifices immenses d'hommes & d'argent, ils furent heureux d'accorder les honneurs de la guerre aux défenseurs. Les Français rentrèrent en Alsace avec leurs canons, leurs armes & leurs bagages, riant, chantant, levant leurs drapeaux déchirés, & battant le tambour.

On parlait aussi beaucoup dans ce temps d'une expédition sur les côtes d'Irlande, commandée par Hoche; — mais il paraît qu'une tempête dispersa nos vaisseaux ; — & puis du mouvement de Bonaparte vers le Tyrol ; du départ de l'archiduc Charles, pour aller prendre le commandemerit des Autrichiens en Italie ; & d'un détachement de vingt mille hommes de

notre armée du Rhin, en route dans la même direction, sous les ordres de Bernadotte.

Ces choses intéressaient notre pays ; mais le père Chauvel ne s'en moquait pas mal ; c'étaient les élections, — le renouvellement du tiers des Cinq-Cents, — qui l'enthousiasmaient, car avec de bonnes élections il espérait regagner le temps perdu.

« La république n'a plus rien à craindre des étrangers, disait-il, les trois quarts des despotes sont à terre ; ils ne demanderont pas mieux que de conclure la paix, si nous voulons ; mais les conditions de cette paix doivent être débattues par les représentants du peuple, & non par des royalistes, qui céderont tous nos avantages à leurs amis du dehors. C'est donc des élections prochaines que va dépendre le sort de notre révolution. »

Les réunions préparatoires venaient de commencer à Sarrebourg, Droulinguen,Saverne, &c, & ce pauvre vieux, tout gris, s'était remis en campagne. Tous les matins, entre quatre & cinq heures, il se levait ; je l'entendais descendre à la cuisine, ouvrir l'armoire & se couper une tranche de pain. Avec cela le brave homme partait ; il relevait fièrement la tète, & courait à quatre, cinq lieues dans la montagne, prononcer des allocutions, encourager les patriotes, & dé-

noncer les réactionnaires. Le curé Christophe & ses deux grands frères du Hengst l'accompagnaient par bonheur, car sans cela les aristocrates l'auraient assommé. Maître Jean, Colin, Létumier, tous nos amis, venaient me dire :

« Mais au nom du ciel ! Michel, tâche donc de le retenir ; les royalistes ont le dessus dans tout l'ancien comté de Dagsbourg ; tu le sais, ce sont des demi-sauvages, & c'est là justement qu'il va les défier, contredire l'ancien moine Schlosser & l'ancien ermite du Léonsberg, Grégorius. Les gendarmes nationaux eux-mêmes ont peur d'aller dans ces coupe-gorge, où les gens ne connaissent que les coups de couteau en fait de raisons ; il se fera bien sûr massacrer ; un de ces quatre matins on le rapportera sur le brancard. »

Je comprenais qu'ils n'avaient pas tort, & T sachant un jour que les fanatiques & les royalistes de la montagne avaient promis d'exterminer les républicains qui se présenteraient dans leur district, je me permis seulement de faire une petite observation au beau-père, en le priant de ne pas aller là, parce que ce serait inutile.

Alors il me dit des choses très-dures sur l'égoïsme des parvenus. Le feu de la colère me montait à la tête ; je sortis. Marguerite courut après moi ; je voulais m'en aller & tout aban-

donner. Lui partit, & Marguerite me retint par ses larmes. Mais ce même jour, vers quatre heures de l'après-midi, la nouvelle arriva que la bataille s'était engagée à Lutzelbourg, & qu'un grand nombre étaient restés sur place. Aussitôt, malgré mon indignation contre Chauvel, le souvenir de tout le bien qu'il m avait fait, de tous les bons conseils qu'il m'avait donnés & de la confiance qu'il avait eue en moi, me retourna le cœur. Je partis en courant; comme j'arrivais à la nuit dans le vallon, tout grouillait & fourmillait sur la place du village, au milieu des torches de résine qui brillaient sur le Zorn. Les patriotes avaient eu le dessus ; mais le curé Christophe & son frère Heinrich étaient tout mâchurés, avec une quantité d'autres. Chauvel, par un bonheur extraordinaire, s'était tiré de la bagarre, & je l'entendais parler au milieu de cette assemblée innombrable d'hommes & de femmes venus de trois & quatre lieues ; sa voix claire s'étendait au loin, malgré le grand murmure de la foule & le "bruit de l'eau tombant de l'écluse du moulin ; il criait :

« Citoyens, la nation c'est nous ! Nous sommes les seuls vrais souverains, nous, les bûcherons, les paysans, les ouvriers & artisans de toute sorte : nous sommes le peuple, & c'est pour le peuple qu'on doit gouverner, parce que c'est lui qui

nomme, c'est lui qui travaille, c'est lui qui paye, c'est lui qui fait vivre tous les autres. Si la race des fainéants & des intrigants, après avoir appelé l'Autrichien, le Prussien & l'Anglais à son secours, après avoir été battue cent fois dans les • rangs de nos ennemis, parvient maintenant à se faire nommer nos représentants, ce sera comme si noiis n'avions rien fait : nos directeurs, nos généraux, nos juges, nos administrateurs, tous seront des traîtres, parce que des traîtres les auront nommés, non pour nous, mais contre nous ; non pour notre bien, mais pour nous voler, pour noifs gruger, pour nous imposer & nous remettre en servitude. Prenez-y garde ! ceux que vous allez nommer représentants seront vos maîtres. Ainsi, que chacun pense à sa- femme & à ses enfants. C'est déjà bien malheureux qu'un grand nombre d'entre vous aient perdu le vote, par le cens ; les anciennes élections en sont cause. L'ennemi marche en dessous, lentement, prudemment ; soyez donc méfiants & ne choisissez que des gens de bien, connus pour ne vouloir que votre intérêt. »"

Ohauvel continua longtemps de la sorte; des murmures de satisfaction l'interrompaient à chaque minute.

M. le curé Christophe & plusieurs autres parlèrent ensuite &, vers neuf heures, la gendar-

merie étant arrivée, sans aucune sommation on 4se dispersa : hommes, femmes, enfants, par bandes, remontèrent les uns du côté de Garrebourg, les autres du côté de Chèvrehoff & du Harberg. C'est une des dernières grandes réunions électorales que j'ai vues. En m'en retournant, je rencontrai Chauvel, qui ne pensait déjà plus à notre dispute & me dit tout joyeux :

« Tu vois, Michel, que ça marche. Pourvu que mes vieux camarades de la Convention fassent comme moi, chacun dans son pays, nous aurons une nouvelle majorité. Notre Directoire n'est pas si mauvais, il faut le relever, lui donner du nerf, il faut qu'on le craigne, comme autrefois le Comité de salut public ; & cela ne peut arriver que . si le peuple se montre franchement républicain dans les nouvelles élections. D'où viennent ces désordres, ces brigandages, ces filouteries, ce découragement du peuple & cette insolence des réactionnaires } Tout cela vient des mauvaises élections de Fan III. Quand le peuple n'a plus le droit de nommer ses représentants ; quand les contributions directes passent avant l'homme, & lui donnent seules le droit de voter, alors les intrigants se mettent à la place de la nation ils arrangent tout dans leur intérêt particulier ; ils se vendent pour avoir des places, de l'argent, des honneurs & vendent la patrie avec eux. »

C'est ce que nous devions à ces fameux girondins, qu'on plaignait tant quand ils étaient eç& fuite, à ces Lanjuinais, Pastoret, Portalis, Boissyd'Anglas, Barbé-Marbois ; à ce Job Aymé, qui dans le temps avait essayé de soulever le Dauphiné ; à ces de Vaublanc, de Mersan & de Lemerer, reconnus depuis comme agents secrets de Louis XVIII. Ces gens se servaient de la ré^ publique pour écraser les derniers républicains ; ils profitaient de la conspiration d'un fou comme Baboeuf, qui voulait partager les terres, pour exterminer encore des centaines de patriotes, en soutenant qu'ils étaient de la bande. Mais ils laissaient conspirer ouvertement les royalistes Brottier, Duverne & Lavilleurnois ; ils laissaient les assassins du Midi continuer leurs crimes, les émigrés rentrer librement, les évêques former des associations dans le genre de jacobins, en vue de bousculer la nation & de proclamer un roi. Ces gens refusaient au Directoire tout moyen de se soutenir; enfin, que voulez-vous? les traîtres étaient à la tête du pays & forçaient les républicains eux-mêmes à tourner les yeux vers les armées, pour chercher un général capable de mettre les royalistes à la raison. Voilà le malheur ! Depuis le premier jour jusqu'au dernier, jamais ces gens n'ont lâché prise: tantôt par la force, tantôt par la ruse, & le plus souvent par

la trahison, ils ont fatigué les plus courageux citoyens ; c'était la conspiration permanente des fainéants àvec les despotes étrangers, pour remettre le peuple sous le joug & le faire travailler à leur profit.

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