IV. IO
Durant les mois de mars & d'avril 1797 Chauvel ne manquais une seule assemblée primaire ou communale. Ces assemblées, seules n'agitaient pas le pays, mais encore les grands préparatifs de Moreau pour repasser le Rhin, le remplacement de Beurnonville par Hoche au commandement de l'armée de Sambre-&-Meuse, & la proclamation de Bonaparte, affichée aux portes des clubs & des mairies, au moment de se remettre en campagne.
Bonaparte } général en chef de V armée d'Italie , aux soldats de l'armée d'Italie.
« Au quartier général de Bassano, le ao pluviôse an V (10 mars 1797).
« La prise de Mantoue vient de finir une campagne qui vous a donné des titres éternels à la reconnaissance de la patrie. Vous avez remporté
la victoire dans quatorze batailles rangées & soixante -dix combats. Vous avez fait plus de cent mille prisonniers, pris à l'ennemi cinq cents pièces de campagne, deux mille de gros calibre, quatre équipages de pont. Les contributions mises sur les pays que vous avez conquis ont nourri, entretenu, soldé l'armée pendant toute la campagne ; vous avez en outre envoyé trente millions au ministre des finances, pour le soulagement du trésor public. Vous avez enrichi le Muséum de Paris de plus de trois cents objets, chefs-d'œuvre de l'ancienne & nouvelle Italie, & qu'il a fallu trente siècles pour produire.
« Vous avez conquis à la république les plus belles contrées de l'Europe ; les républiques Lombarde & Cispadane vous doivent leur liberté ; les couleurs françaises flottent pour la première fois sur les bords de l'Adriatique, en face & à vingt-quatre heures environ de l'ancienne Macédoine ; les rois de Sardaigne , de Naples, le pape, le duc de Parme, se sont détachés de la coalition des ennemis, ils ont brigué notre amitié. Vous avez chassé les Anglais de Livourne , de Gènes , de la Corse ; mais vous n'avez pas encore tout achevé. Une grande destinée vous est réserve ; c'est en vous que la patrie met ses plus chères espérances ; vous conti-
nuerez à en être dignes. De tant d'ennemis qui se coalisèrent pour étouffer t la république à sa naissance, l'empereur seul reste devant nous ; se dégradant lui-même du rang de grande puissance, ce prince s'est mis à la solde des marchands de Londres ; il n'a plus de politique, de volonté, que celle de ces insulaires perfides, qui, étrangers aux malheurs de la guerre, sourient avec plaisir aux maux du continent. »
Il continuait de la sorte & finissait par déclarer que cette campagne détruirait la maison d'Autriche, qui perdait à chaque guerre, depuis trois cents ans, une partie de sa puissance ; qui mécontentait ses peuples en les dépouillant de leurs droits, & se trouverait bientôt réduite à se mettre aux gages des Anglais.
Tout le monde voyait bien, d'après cela, que la guerre allait encore une fois s'étendre depuis les Pays-Bas jusqu'en Italie, & que plus on irait, plus il faudrait se battre. Notre position était pourtant meilleure, puisqu'au lieu d'avoir l'ennemi chez nous, comme en 92 & 93, nous allions l'attaquer chez lui, par les montagnes du Tyrol ; l'archiduc Charles , le meilleur général autrichien, était déjà là-bas pour s'opposer à la marche de Bonaparte. Les nouvelles recrues traversaient la ville par détachements & comblaient le vide des divisions
Histoire d'un paysan. ijj
Delmas & Bernadotte, envoyées à l'armée d'Italie.
Ces grands mouvements de troupes entretenaient le commerce de toute la frontière ; nous avions de la peine à servir cette foule , toujours en route comme une rivière qui ne finit pas, & Chauvel ne s'inquiétait que des affaires publiques ; il courait à toutes les réunions préparatoires ; les royalistes le regardaient comme leur plus dangereux ennemi, ils le guettaient sur tous les chemins. Marguerite vivait dans l'épouvante; elle ne m'en disait rien, mais je le voyais ; je l'entendais à sa voix, lorsque, sur les huit ou neuf heures du soir, son père arrivait, & qu'elle criait au bruit de la sonnette :
« C est lui !... Le voilà!... »
Elle courait lui présenter l'enfant; il l'embrassait, puis il venait prendre un verre de vin, casser une croûtede pain, en se promenant avec agitation autour de la table , & nous racontant ses batailles ; car c'étaient de véritables batailles, où les émigrés , rentrés en masse , s'appuyaient sur ces constitutionnels de l'an III, les plus grands hypocrites que la France ait jamais eus à sa tête. ,
Quand j'y pense aujourd hui , quand je me représente ce vieillard courageux, qui sacrifie tout pour la liberté, qui se refuse tous les biens