‹ Histoire d'un paysan (volume 3)Chapitre 8 sur 8 · ALEXANDRE BERTHIER · texte numérisé non relu

ALEXANDRE BERTHIER

Ensuite arrivait une proclamation de Bonaparte aux soldats :

(t Soldats,

« Le décret extraordinaire du conseil des Anciens est conforme aux articles 102 & 1 03 de l'acte constitutionnel. 77 rrCa remis le commandement de la ville & de V armée.

« Je l'ai accepté, pour seconder les mesures qu'il va prendre, & qui sont tout entières en faveur du peuple.

« La république est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux ; vous l'avez célébré avec une union qui m'impose des devoirs que je remplis. Vous remplirez les vôtres, & vous seconderez votre général avec l'énergie, la la fermeté & la confiance que j'ai toujours vues en vous. La liberté, la victoire & la paix repla-

ceront la république au rang qu'elle occupait en Europe, & que l'ineptie ou la trahison ont pu seules lui faire perdre.

« Vive la république !

« Bonaparte. »

L'étonnement des gens, en lisant ces proclamations, ne peut pas se figurer. Nous étions tranquilles, la république venait de remporter deux grandes victoires à Zurich & à Kastrikum, en Hollande ; nos ennemis étaient abattus, & voilà que tout à coup, sans aucune raison, Bonaparte déclarait que la république avait perdu son rang en Europe, & qu'il allait la rétablir dans son éclat. C'était tellement faux, que les plus bornés voyaient le mensonge. Et puis ce transport des deux conseils au village de Saint-Cloud, pour les mettre sous la main des soldats, sans aucune défense, paraissait une véritable trahison ; c'est là ce qui faisait pousser des cris d'indignation aux patriotes ; ils croyaient tous que le peuple de Paris allait se soulever ; ils entraient l'un après l'autre à la bibliothèque, en criant :

« Eh bien ! ça chauffe maintenant à Paris ! »

Et Chauvel, qui se promenait de long en large, la tête penchée, leur répondait avec un sourire amer :

« Paris est bien tranquille. Paris regarde dé-

Histoire d'an pj.ysj.ri

Hier les états-majors de Bonaparte. Pourquoi le peuple de Paris se soulèverait-il, quand nous sommes ici bien paisibles à rêvasser, & qu'on crie dehors : « Vive Bonaparte! » Pour qui & pour quoi se ferai t-ii casser les os? Pour conserver cette constitution de Fan III, qui le destitue de ses droits politiques ? Pour maintenir une poignée d'intrigants dans les places qu'ils se sont adjugées eux-mêmes? Non! je vais vous expliquer clairement la chose : V affaire présente est entre les bourgeois & les soldats. Je la voyais venir depuis longtemps; elle avait commencé au 13 vendémiaire, elle avait continué au 18 fructidor. L'armée, dans le fond, sera toujours pour le peuple, elle sort du peuple; ceux qui soutiennent les intérêts du peuple ont toujours l'armée ; voilà pourquoi la Convention, malgré les nécessités terribles du temps, a toujours pu compter sur les soldats, même contre leurs généraux. Aucun général n'aurait pu entraîner les soldats contre la république, car la république alors c'était eux-mêmes, leur famille, leurs parents, leurs amis, la nation tout entière. Mais les anciens girondins & leurs amis de la plaine s'étant entendus pour faire le 9 thermidor, la séparation des intérêts du peuple & de la bourgeoisie a commencé ; la constitution de Tan III l'a confirmée ; depuis, de jour en jour, elle s'est étendue.

La république iv est plus une, indivisible, elle est partagée : la bourgeoisie a ses intérêts, le peuple a les siens; entre les deux se trouve l'armée; c'est elle qui va faire la loi. Il lui fallait une occasion, notre directeur Sieyès vient de la trouver ; depuis six mois il invente une conspiration des jacobins contre la république. Cet homme, le plus vaniteux que je connaisse, déteste le peuple, parce que le peuple veut des idées claires & qu'il ne comprend pas les idées creuses de l'abbé Sieyès; il a laissé l'abbé Sieyès dans son marais, sans s'inquiéter de lui; sans demander comme les bourgeois de la Constituante : « Que faut-il faire, monsieur l'abbé? jQue pence sez-vousde notre conduite, monsieur Fabbé? Si « vous ne parlez pas, monsieur l'abbé, nous allons « être bien embarrassés ! » Le peuple & ses représentants l'ont tranquillement laissé rêver. Ils ont fait de grandes choses sans lui, malgré lui, car à sa mine on voyait que cet homme trouvait tout mauvais, mais il avait la prudence de se taire.

« Plus tard il a retrouvé ses amis au conseil des Anciens ; ils avaient eu peur ensemble, ils avaient tremblé dans leur peau plus d'une fois, cela les rendait en quelque sorte frères. La constitution de l'an III ne leur paraissait pas encore assez monarchique & les directeurs Larevellière,

Histoire d'un paysan. 31 r

Rewbell, Barras, &c, assez bourgeois; ils ont fait leur coup de prairial, Sieyès est devenu directeur ; les journaux patriotes ont été saisis, leurs propriétaires, directeurs & rédacteurs déportés à Oléron, les clubs ont été fermés, les jacobins poursuivis ! Depuis six mois on ne parle que de terreur, de conspiration contre la république, pour avoir un prétexte d'arrêter les gens que l'on craint. Cela ne suffit pas. Sieyès a la constitution définitive de notre % république dans sa poche, &, comme elle ne cadre pas avec les idées de tout le monde, comme le peuple pourrait bien la repousser, il faut un général à Sieyès pour mettre le peuple à la raison , s'il se soulève. ïl a tâté Moreau, Bernadotte; il a choisi Joubert, mais Joubert est mort à Novi, Maintenant Bonaparte est revenu d'Égypte ; Bonaparte embrasse la constitution de Sieyès ; il la défend envers & contre tous ; Sieyès & ses amis du conseil des Cinq-Cents n'en demandent pas plus; ils livrent les -deux comités à JBonaparte, en les transportant à Saint-Cloud ; ils donnent à Bonaparte le commandement des troupes, malgré la constitution. Demain nous verrons le reste. Je pense que, si l'affaire réussit, Bonaparte & les soldats voudront avoir aussi leur petite part dans le gouvernement ; les bourgeois n'auront pas tout. »

— ■ il m n .... — ■ ■ — — — i^— — — — m — — ^ ^ —

Chauvel clignait de l'œil, indigné de ce tour qu'il prévoyait, mais qui venait dans un moment où la république se portait si bien, qu'on aurait cru de pareilles gueuseries impossibles. Je crois encore aujourd'hui que, sans l'abbé Sieyès, Bonaparte, malgré son audace, n'aurait jamais osé faire le coup. Sieyès l'avait préparé, Bonaparte l'exécuta.

Le lendemain, on se précipitait dans notre boutique pour demander les journaux ; en quelques minutes ils étaient tous enlevés. Nous, dans notre bibliothèque, à dix ou douze amis & gens de la famille, nous lisions cette fameuse séance des Cinq-Cents du 19 brumaire, à l'orangerie de Saint-Cloud, sous la présidence de Lucien Bonaparte. C'est moi qui lisais :

« La séance est ouverte à une heure & demie, dans l'orangerie de Saint-Cloud, aile gauche du palais, par la lecture du procès-verbal de la séance précédente.

u Gaudin. Citoyens, un décret du conseil des Anciens a transféré les séances du Corps législatif dans cette commune.

a Cette mesure extraordinaire doit être motivée sur des dangers imminents. En effet, on a déclaré que des factions puissantes menaçaient de nous déchirer; qu'il fallait leur arracher

Hisioirc à' un paysan, 313

l'espoir de renverser la république & rendre la paix à la France, &c. »

Gaudin continuait ainsi, & finissait par demander qu'une commission fût nommée, pour faire son rapport sur la situation de la république & les mesures de salut public à prendre dans les circonstances. Il était interrompu.

« Delbrel. La constitution d'abord.

« Grandmaison. Je réclame la parole.

« Delbrel. La constitution ou la mort! Les baïonnettes ne nous effrayent pas ; nous sommes libres ici.

« Plusieurs voix. Point de dictature!... A bas les dictateurs !

« Les cris de « Vive la constitution ! » s'élèvent.

« Delbrel. Je demande qu'on renouvelle le serment à la constitution ! »

Les acclamations se renouvellent. Une foule de membres se portent au bureau. Les cris :

« A bas les dictateurs ! » recommencent.

« Le président Lucien Bonaparte. Je sens trop la dignité du conseil, pour souffrir plus longtemps les menaces insolentes d'une partie des orateurs. Je les rappelle à Tordre.

« Grandmaison. Représentants, la France ne

verra pas sans étonnement que la représentation

nationale & le conseil des Cinq T Cents, cédant rv. 18

Histoire à' un puysun.

au décret constitutionnel du conseil des Anciens, se sont rendus dans cette nouvelle enceinte sans être instruits du danger, imminent sans doute, qui nous menace. On parle de former une commission pour proposer des mesures à prendre, pour savoir ce qu'il y a à faire. Il faudrait plutôt en proposer une pour savoir ce qui a été fait. »

Il finissait par s'écrier :

u Le sang français coule depuis dix ans pour la liberté, & je demande que nous fassions le serment de nous opposer au rétablissement de toute espèce de tyrannie.

« Une foule de voix. Appuyé ! appuyé Vive la république ! Vive la constitution ! »

Ce serment était prêté, & Bigonnet disait :

(( Le serment que vous venez de renouveler occupera sa place dans les fastes de l'histoire ; il pourra être comparé à ce serment célèbre que l'Assemblée constituante prêta au jeu de paume, avec cette différence qu'alors la représentation nationale cherchait un asile contre les baïonnettes de l'autorité royale , & qu'ici les armes qui ont servi la liberté sont entre des mains républicaines.

« Une foule de voix. Oui!... oui!...

« Bigonnet. Mais le serment serait illusoire, si nous n'envoyions pas un message au conseil

des Anciens, pour nous instruire des motifs de la convocation extraordinaire qui nous réunit ici. »

La séance continuait au milieu de l'agitation; on envoyait un message au Directoire, puis arrivait la lettre de Barras, qui donnait sa démission de directeur. Ce misérable disait :

« Citoyens représentants,

« Engagé dans les affaires publiques uniquement par ma passion pour la liberté, je n'ai consenti à accepter la première magistrature de FEtat, que pour la soutenir dans le péril, &c. La gloire qui accompagne le retour du général illustre auquel j'ai eu le bonheur d'ouvrir le chemin de la gloire, les marques éclatantes de confiance que lui donne le Corps législatif, & le décret de la représentation nationale, m'ont con- vaincu que, quel que soit le poste où m'appelle désormais l'intérêt public, les périls de la liberté sont surmontés & les intérêts des armées garantis, &c. )>

Ce filou avait l'air de se moquer des malheureux représentants, entourés de sabres & de canons, loin de tout secours.

Il paraît que ces longues délibérations fatiguaient Bonaparte; il avait sans doute des espions dans la salle, qui lui rapportaient ce

qu'on y disait, car, au moment où le représentant Grandmaison faisait entendre que la démission de Barras ne lui paraissait pas naturelle, qu'elle pouvait avoir été forcée, tout à coup un grand mouvement avait eu lieu, tous les regards s'étaient tournés vers la grande porte, où le général Bonaparte entrait, quatre grenadiers de la représentation derrière lui, des officiers d'état-major plus loin, attentifs. Alors l'assemblée tout entière, indignée de voir ce soldat violer l'enceinte nationale, s'était levée en criant :

« Qu'est-ce que cela?... Qu'est-ce que cela? Des sabres ici... des hommes armés!... »

Beaucoup de membres s'étaient précipités de leurs bancs ; ils tenaient Bonaparte au collet & le poussaient dehors. Une foule de membres criaient, debout sur leurs sièges :

« Hors la loi !... hors la loi !... »

Ce cri terrible, qui avait fait trembler Robespierre, lit pâlir aussi cet homme. On l'a dit, il tomba même en faiblesse entre les bras de ses officiers. Mais le grand Lefèvre, que j'ai vu plus tard, un vrai troupier, natif de Rouffach, en Alsace, & qui ne connaissait que la consigne, s'était précipité dans la salle, à la tête de ses grenadiers, en criant : a Sauvons le général ! » Et il l'avait emporté.

Qu'on se figure le tumulte après cela. Le président Lucien Bonaparte, qui réclame le silence, & crie épouvanté, parce qu'il sentait l'infamie de son frère :

« Le mouvement qui vient d'avoir lieu au sein du conseil prouve ce que tout le monde a dans le cœur & ce que moi-même j'ai dans le mien.

11 était cependant naturel de croire que la démarche du général n'avait pour objet que de rendre compte de la situation des affaires, ou de quelque objet intéressant la chose publique. Mais je crois qu'en tout cas nul de vous ne peut soupçonner...

« Un membre. Aujourd'hui Bonaparte a terni sa gloire.

« Un autre. Bonaparte s'est conduit en roi.

« Un autre. Je demande que le général Bonaparte soit traduit à la barre, pour y rendre compte de sa conduite.

« Lucien Bonaparte. Je demande à quitter le fauteuil. »

Chazal occupe le fauteuil.

« Digneffe. Quand le conseil des Anciens a usé du droit constitutionnel du Corps législatif, il a eu sans doute de puissants motifs. Je demande qu'on déclare quels sont les chefs & les agents de la conspiration qui nous menace.

Avant tout, je demande que vous preniez des

mesures pour votre sûreté; que vous déterminiez sur quels endroits s'étendra la police de votre enceinte.

« Une foule de voix. Appuyé.

« Bertrand (du Calvados). Lorsque le conseil des Anciens a ordonné la translation du Corps législatif en cette commune, il en avait le droit constitutionnel ; quand il a nommé un général, commandant en chef, il a usé d'un droit qu'il n'avait pas. Je demande que vous commenciez par décréter que le général Bonaparte n'a pas le commandement des grenadiers qui composent votre garde.

« Une foule de voix. Appuyé !

a Talot. Le conseil des Anciens n'avait pas le droit de nommer un général ; Bonaparte n'a pas eu le droit de pénétrer dans cette enceinte, sans y être mandé. Quant à vous, vous ne pouvez rester plus longtemps dans une telle position ; vous devez retourner à Paris. Marchez -y revêtus de votre costume , & votre retour y sera protégé par les citoyens & les soldats ; vous reconnaîtrez à l'attitude des militaires qu'ils sont les défenseurs de la patrie. Je demande qu'à l'instant vous décrétiez que les troupes qui sont actuellement dans cette commune fassent partie de votre garde. Je demande que vous adressiez un message au conseil des Anciens, pour

Finviter à rendre un décret qui vous ramène à Paris.

« Destrem. J'appuie l'avis de Talot.

« Blin. Six mille hommes sont autour de vous; déclarez qu'ils font partie de la garde du Corps législatif.

« Delbrel. A l'exception de la garde du Directoire. Marche, président, mets aux voix cette proposition. »

On demande à grands cris le vote.

« Lucien Bonaparte. Je ne m'oppose point à la proposition ; mais je dois faire observer qu'ici les soupçons paraissent s'élever avec bien de la rapidité & peu de fondement. Un mouvement, même irrégulier, aurait-il déjà fait oublier tant de services rendus à la liberté ?

« Une foule de voix. Non, non, on ne les oubliera pas !

« Lucien Bonaparte. Je demande qu'avant de prendre une mesure, vous appeliez le général.

« Beaucoup de voix. Nous ne le reconnaissons pas.

« Lucien Bonaparte. Je n'insisterai pas davantage. Quand le calme sera rétabli dans cette enceinte ; quand l'inconvenance extraordinaire qui s'est manifestée sera calmée, vous rendrez justice à qui elle est due, dans le silence des passions.

« Une foule de voix. Au fait!... au fait!...

« Lucien Bonaparte. Je dois renoncer à être entendu; &, n'en ayant plus le moyen, je déclare déposer sur la tribune les marques de la magistrature populaire. »

« Lucien Bonaparte, dépouillé de son costume, descend de la tribune. Un peloton de grenadiers du Corps législatif entre. Un officier du corps des grenadiers est à sa tête. Le piquet, arrivé à la tribune, enlève Lucien Bonaparte & l'emmène dans ses rangs hors de la salle. »

Voilà le guet-apens bien réussi; quand la ruse & le mensonge ne suffisent pas, quand les gens ne se laissent pas tromper, on emploie la force.

« Le tumulte éclate, les cris de fureur & d'indignation. Le pas de charge se fait entendre dans les escaliers qui conduisent à la salle. Les spectateurs s'élancent aux fenêtres. Les représentants du peuple sont debout & crient : « Vive « la république! » Des grenadiers, l'arme au bras, envahissent le temple des lois, le général Leclerc à leur tête.

« Le général Leclerc, élevant la voix :

« Citoyens représentants, on ne répond plus « de la sûreté du conseil. Je vous invite à vous « retirer. »

« Les cris de « Vive la république ! » recom-

mencent. Un officier des grenadiers du Corps législatif monte au bureau du président :

« Représentants, s'écrie-t-il, retirez-vous, le « général a donné des ordres. »

« Le tumulte le plus violent continue. Les représentants restent en place. Un officier s'écrie : « Grenadiers, en avant ! » Le tambour bat la charge. Le corps des grenadiers s'établit au milieu de la salle. L'ordre de faire évacuer la salle est donné par le général Leclerc, & s'exécute au bruit d'un roulement de tambours, pour couvrir les cris d'indignation & les protestations des députés. »

J'ai connu des écrivains qui dans le temps ont glorifié cela, & que d'autres Bonaparte ont fait empoigner & conduire en prison la nuit, comme des voleurs. Franchement ils l'avaient bien mérité. Quand on enseigne au peuple le respect & l'admiration de la ruse & de la violence; quand on n'a pas un cri pour relever le cœur des honnêtes gens & flétrir le crime, eh bien, il faut vous appliquer vos leçons ; cela raffermit la morale de ceux qui pensent que la justice est éternelle 8l qu'elle s'exécute même quelquefois en ce monde.

Quant au reste de ce 19 brumaire, vous savez déjà que la majorité des Anciens, gagnée par Sieyès, était du complot. Ils tremblaient dans

322 Histoire d'an paysan.

l'aile droite du palais. Le matin même, avant d'aller aux Cinq-Cents, Bonaparte était venu leur faire un discours, comme il en faisait à ses soldats, criant qu'il existait une conspiration, que le conseil des Cinq-Cents voulait rétablir la Convention & les échafauds, que les directeurs Barras & Moulin avaient été jusqu'à lui proposer de renverser le gouvernement. On lui demandait des preuves, il n'en avait pas ; il bégayait , il se fâchait, il se tournait vers ses soldats deboufà la porte, & leur criait :

a C'est sur vous, mes braves soldats, que je me repose... Je vois d'ici vos bonnets & vos baïonnettes. Vous ne m'abandonnerez pas, mes braves amis, que j'ai conduits à la victoire... »

Ainsi de suite. Ah ! que les Anciens devaient se repentir d'avoir livré les deux conseils & la nation à ce malheureux ! Il était trop tard !

Pendant que les Cinq-Cents, repoussés de leur salle, couraient à Paris pour réveiller le peuple, s'il était possible, vingt-cinq ou vingt-six traîtres, restés en arrière, .rentrèrent à la nuit dans la salle, sous la présidence de Lucien Bonaparte, complice de l'autre, & rendirent ce fameux décret qu'on attendait & par lequel le Directoire était supprimé, soixante & un des Cinq-Cents expulsés des conseils, le pouvoir exécutif confié à Sieyès, Roger-Ducos & Bonaparte,

le général } sous le nom de Consuls, le Corps législatif ajourné à trois mois, & deux commissions législatives de vingt-cinq membres chargées de veiller à la police & de reviser la constitution.

Les Anciens, restés en permanence, approuvèrent tout, cela va sans dire ; &, comme Charnel l'avait prévu, le peuple n'ayant pas bougé, parce qu'il n'avait aucun intérêt à garder la constitution de Tan III, la nation fut dans le sac pour seize ans. Elle y serait peut-être encore sans les Allemands, les Anglais & les Russes î Oui, il faut enfin avoir le courage de le dire : si l'Europe tout entière, qu'il pillait & rançonnait, ne s'était pas levée contre cet homme, l'ancien régime, rétabli dans toute sa force au profit de la famille Bonaparte, avec son clergé, sa noblesse, ses majorats, ses privilèges & son despotisme abominable, écraserait encore notre malheureux pays.

Les bourgeois, s'il leur restait un peu de bon sens, durent alors comprendre que l'esprit de finasserie & d'égoïsme ne fait pas tout, & qu'avec un peu plus de justice, en faisant une part honnête au peuple dans leur constitution, elle aurait trouvé des milliers de défenseurs. Mais quand on veut tout happer & garder pour soi seul, il faut aussi tout défendre ; Bonaparte, en

criant « qu'il venait rétablir les droits du peuple » & jeter les avocats à la rivière, devait avoir le peuple pour lui, cela tombe sous le sens commun : chacun pour soi, Dieu pour tous ! Les bourgeois en avaient donné l'exemple, le peuple le suivit.

Nous allions donc apprendre à connaître le gouvernement des soldats !

Tous les généraux présents à Paris avaient trempé dans le coup d'État ; Moreau s'était même abaissé jusqu'à garder prisonniers au palais du Luxembourg, les deux seuls hommes de cœur du Directoire, Gohier & Moulin, qui n'avaient pas voulu donner leur démission & qui se retirèrent, en protestant avec force contre ces infamies. .

Le lendemain, Bonaparte quitta la petite maison de la rue de la Victoire avec son épouse, pour aller se loger au Luxembourg. Les -consuls firent une proclamation à la nation & Bonaparte à l'armée ; les soldats reçurent du vin, ils chantèrent, ils crièrent : « Vive Bonaparte ! » Le peuple, à Phalsbourg, s'en mêla, & Ton consomma plus de bière & de cervelas en ce jour, que durant plusieurs mois. Les patriotes ne bougèrent pas ; quand le peuple & les soldats sont d'accord, il faut rester bien tranquille. Les auiv. . 19

îorités civiles & militaires avaient reçu des ordres, &, dans une petite ville comme la nôtre, le maire, les adjoints, le secrétaire de la mairie, , le brigadier de la gendarmerie, viennent vous avertir en secret. Nous avions reçu cet avis ; le père Chauvel n'en avait pas besoin, il connaissait Bonaparte.

Les gazettes étaient pleines d'adhésions, de compliments, de félicitations, d'assurances de dévouement ; Brune lui-même, un ancien ami de Danton, & qui lui devait ses premiers grades, le vainqueur du duc d'York en Hollande, écrivit au grand homme pour se soumettre. Masséna ne disait rien ; il avait semé, l'autre récoltait : Fingratitude du peuple devait l'indigner. Bonaparte, pour ne l'avoir pas si près de Paris, à la tête des vainqueurs de Zurich, l'envoya commander en Italie ; Bernadotte, ayant vu le coup réussir à fond, se taisait; Championnet criait victoire; Augerelhi n'avait jamais tant aimé Bonaparte.

Mais ce qui fît frémir les honnêtes gens, ce fut la liste de ceux qu'on envoyait à Cayenne & dans l'île de Ré, cette liste où les brigands, les assassins signalés depuis longtemps, se trouvaient mêlés avec les représentants des Cinq-Cents, & des patriotes comme Jourdan, le sauveur de la France à Fleurus & à Wattignies. Alors on reconnut l'esprit d'abaissement de Bonaparte. Il

Histoire d'un puysan.

paraît que lui-même apprit l'horreur de la foule, & qu'il comprit qu'en dépassant un certain point, la canaille elle-même pourrait se révolter ; car on vit aussitôt dans les gazettes qu'il ne s'agissait pas de Jean-Baptiste Jourdan, le général, mais de Mathieu Jourdan, dit Coupe-Tête, le massacreur de la Guillotière, mort depuis des années. Cette humiliation d'un des plus vertueux citoyens fit de la peine à tout le monde.

Les deux commissions poursuivaient leur ouvrage à Paris ; celle des Cinq-Cents sous Lucien Bonaparte, celle des Anciens sous Lebrun.

Elles abolirent la loi des otages, elles établirent une taxe de guerre de vingt-cinq centimes par franc, à la place de l'emprunt forcé ; elles proclamèrent l'étalon définitif des poids & mesures, ce qui fut un bien pour le commerce ; elles mirent en ordre les lois déjà rendues pour notre code civil, & finalement elles nommèrent chacune leur commission chargée d'arrêter un projet de constitution.

C'est ce qu'on attendait avec impatience, car nous ne pouvions vivre dans l'état où nous étions, sous le genou d'un seul homme ; nous aurions été plus malheureux que des serfs. Nous croyions que la nouvelle constitution allait nous rendre des droits, puisque tous étaient abolis, même ceux de la constitution de l'an III ; le

père Chauvel seul riait, &, quand on lui parlait de nouvelles constitutions, il levait les épaules : cela signifiait bien des choses & vous mettait la mort dans l'âme.

Alors on connut enfin cette magnifique constitution, que Sieyès trimballait dans sa tête depuis cinq ans. Des images de Mirecourt, dont nous avons beaucoup vendu en ce temps, la représentaient sous la figure d'une pyramide d'Egypte. En haut était assis dans un fauteuil le grand électeur à vie, nommé par un sénat assis au bas de la pyramide. Ce grand électeur devait recevoir six millions par an; il devait avoir une garde de trois mille hommes & vivre au palais de Versailles, comme Louis XVI. C'était la pièce principale de cette constitution. Le grand électeur ne devait avoir pour seule fonction que de nommer deux consuls, l'un de la paix & l'autre de la guerre, & puis de regarder d'en haut ce qui se passerait. A droite de la pyramide était assis le Corps législatif, à gauche le tribu nat, &, en face du grand électeur, le conseil d'État. Le tribunat

les lois, le Corps législatif les écoutait, il prononçait son jugement. Quant au peuple, il était représenté sous la figure d'un maire qui dresse des listes, d'un commissionnaire qui les porte & d'un paysan qui les met dans une boîte.

Cette image faisait mourir de rire tous ceux qui la voyaient. On contait que Bonaparte luimême s'en était fait du bon sang & qu'il avait dit à Sieyès :

« Ah çà ! croyez-vous que la nation verrait avec plaisir un cochon dépenser six millions à Versailles sans rien faire? Et puis connaissezvous un homme assez bas, pour accepter une position pareille ? »

Monsieur l'abbé navait su quoi répondre; il connaissait très-bien ce grand électeur !

Il paraît que Bonaparte trouva pourtant que la constitution de Sieyès avait du bon, car. le 13 décembre 1799, la nouvelle constitution ayant été publiée, nous vîmes que le sénat, le Corps législatif, le tribunat, le conseil d'État & même le grand électeur étaient conservés ; seulement ce grand électeur, au lieu de ne rien faire, faisait tout ; il s'appelait premier consul, & s'était donné deux camarades pour la forme.

« Le gouvernement est confié à trois consuls, nommés pour dix ans & indéfiniment rééligibles. La constitution nomme premier consul le citoyen Bonaparte, ex-consul provisoire ; deuxième consul, le citoyen Cambacérès, ex-ministre de la justice ; troisième consul, le citoyen Lebrun, exmembre de la commission des Anciens.

« Le premier consul a des fonctions & des at-

tributions particulières, dans lesquelles il est momentanément suppléé, quand il y a lieu, par un de ses collègues.

« Le premier consul promulgue les lois ; il nomme & révoque à volonté les membres du conseil d'Etat, les ministres, les ambassadeurs & autres agents extérieurs en chef ; les officiers de l'armée de terre & de mer, les membres des administrations locales & les commissaires du gouvernement près les tribunaux ; il nomme les juges criminels & civils autres que les juges de paix & les juges de cassation, sans pouvoir les révoquer.

« Le gouvernement propose les lois & fait les règlements nécessaires pour les exécuter; il dirige les recettes & les dépenses de l'Etat ; il surveille la fabrication des monnaies. S'il est informé qu'il se trame quelque conspiration contre l'État, il peut décerner des mandats d'amener & des mandats d'arrêt. Il pourvoit à la sûreté intérieure & à la défense extérieure de l'Etat; il distribue les forces de terre & de mer & en règle la direction. Il entretient des relations politiques au dehors, conduit les négociations, fait les stipulations préliminaires, signe, fait signer & conclut les traités de paix, d'alliance, de trêve, de neutralité, de commerce & autres conventions. Sous la direction des consuls, le conseil d'État

est charge de rédiger les projets de loi & les règlements d'administration publique, & de résoudre les difficultés qui s'élèvent en matière d'administration. »

Enfin qu'est-ce qui restait aux autres, je le demande, & quelles garanties avions-nous ? Qui pouvait s'opposer à la volonté du premier consul, qui? Il avait tout fait, tout nommé du haut en bas: sénateurs, pour maintenir ou annuler les actes inconstitutionnels; conseillers d'Etat, pour défendre les projets de loi ; tribuns pour les attaquer ; & par sa constitution il voulait continuer de tout faire, tout nommer & tout décider, car son corps législatif était une vraie farce. Écoutez un peu :

a Les citoyens de chaque arrondissement communal désigneront ceux d'entre eux qu'ils croiront les plus propres à gérer les affaires publiques (un sur dix). Les citoyens compris dans ces listes communales désigneront également un dixième d'entre eux ; il en résultera une seconde liste départementale. Les citoyens portés sur la liste départementale désigneront pareillement un dixième d'entre eux, il en résultèra une troisième liste. »

Vous croyez peut-être que ceux-ci vont enfin nommer les députés, pas du tout : « Ceux-là sont propres aux fonctions publiques nationales. »

« Toutes les listes faites dans les départements, en vertu de l'article 9 (les dernières), seront adressées au sénat ; le sénat élit sur ces listes les législateurs, les tribuns, les consuls, les juges de cassation & les commissaires de la comptabilité. »

Et le sénat, qui lavait nommé > Les consuls ! — Je ne veux pas aller plus loin, cela suffit pour vous montrer dans quel état nous étions tombés. Le premier consul faisait tout & la nation rien. Quant aux discussions entre le conseil d'État & le tribunat dans la présentation des lois, c'était une espèce de mécanique montée pour faire croire que nous avions un gouvernement & que nous débattions nos intérêts ; les uns attaquaient toujours le projet & les autres le défendaient toujours, comme Polichinelle à la foire donne toujours les coups de pied , & Jocrisse les reçoit toujours en faisant des grimaces; on finit par rire malgré soi, tant la chose vous semble bêté. Il paraît pourtant que le premier consul était jaloux de son théâtre, car plusieurs journaux s'étant permis d'exécuter les farces du tribunat & du conseil d'État, & de se disputer entre eux sur les projets, on vit un beau matin, au Moniteur :

« Arrêté du 27 nivôse. — Les consuls de la république, considérant qu'une partie des jour-

naux qui s'impriment dans le département de la Seine sont des instruments dans les mains des ennemis de la république ; que le gouvernement est chargé spécialement par le peuple français de veiller à sa sûreté, arrêtent ce qui suit :

a Art. I er . Le ministre de la police ne laisser*, pendant toute la guerre, imprimer, publier & distribuer que les journaux ci-après désignés : le Moniteur universel . le Journal des débats & des décrets, le Journal de Paris , le Bien informé, VoAmi des lois, la Clef des Cabinets.

le Citoyen français . la Galette de France, le Journal des hommes libres, le Journal du soir. le Journal des défenseurs de la patrie, la Décade philosophique. »

En tout treize journaux. Et, comme nous

avions toujours la guerre, cela ne devait jamais

finir. Après cela, chacun peut se figurer à quel

degré d'abaissement, de stupidité & d'ignorance

la nation fut bientôt réduite ; d'autant plus que,

pendant tout son règne, Bonaparte ne donna pas

un centime pour l'instruction du peuple, & ne

s'inquiéta que des hautes écoles sous la main du

gouvernement. Mais, en revanche, bien des gens

oubliés revinrent sur l'eau; jamais on ne se fera

l'idée de l'enthousiasme d'une foule d'anciens

gentilshommes, de ci-devant écuyers, seigneurs,

comtes , vicomtes , grandes dames , valets de cour, employés de la faisanderie ou de la cuisine , d'avoir enfin un homme devant qui se prosterner. Cela leur manquait depuis longtemps. Ce n'était pas le roi légitime, hélas, non ! Cétairmême un assez rude personnage , un soldat de fortune très-insolent, mais c'était le maître! Et Ton se précipitait dans ses antichambres ; on avait besoin de servir : il est si doux de servir !

Bonaparte aimait cette espèce de gens ; il les recevait bien & disait que la vieille noblesse se reconnaît toujours à ses belles manières ; qu'il faut être élevé là dedans de père en fils, pour s'en tirer aussi bien. Mais il n'était pas encore aux Tuileries, & c'est aux Tuileries qu'il voulait les recevoir.

En attendant, comme l'amour d'un homme ne remplace pas tout à fait l'amour de la patrie, & qu'il faut encourager ceux qui sont dans le bon chemin, en les marquant d'un signe, les consuls de la république arrêtèrent qu'il serait donné aux individus qui se distingueraient par une action d'éclat : i° aux grenadiers & soldats, des fusils garnis d'argent ; 2 0 aux tambours, des baguettes d'honneur garnies en argent ; 3 0 aux militaires de troupes à cheval, des mousquetons d'honneur garnis en argent ; 4 0 aux trompettes,

Histoire à' un paysan.

des trompettes d'honneur en argent; 5 0 que les canonniers pointeurs les plus adroits, qui dans une bataille rendraient le plus de services, recevraient des grenades d'or, qu'ils porteraient sur le parement de leurs habits ; & que tout militaire qui aurait obtenu une de ces récompenses jouirait de cinq centimes de haute paye par jour.

Ainsi, tout se payait comme dans notre boutique : la livre de sucre, tant; l'once de cannelle, tant; le litre de vinaigre, tant; trois, quatre litres, tant; le dévouement du soldat, tant! du lieutenant, tant! du capitaine, tant!... Tu courais le risque de perdre la vie, tant pour les risques , & nous sommes quittes ! Quant à ton dévouement, à tes sacrifices, ne m'en parle pas. Tout ce qui se paye & s'achète est de la marchandise ; laissons donc de côté la gloire. La gloire existait sous la république, quand les Jourdan , les Hoche, les Kléber , les Marceau se sacrifiaient avec des milliers d'autres pour la liberté, l'égalité & la fraternité ; oui, la gloire était leur seule récompense ; ils ne voulaient ni titres, ni décorations, ni grosses pensions, ni gratifications ! Mais chaque fois qu'on me parle de la gloire avec de gros profits, l'idée me vient de proposer au conseil municipal de m'élever une statue sur la place d'Armes de Phals-

bourg, pour avoir pendant quinze ans fourni mes compatriotes, contre beaux deniers comptants, de poivre, de gingembre, de clous de girofle & autres denrées coloniales. Les gens m'ont payé, c'est vrai ; je me suis fait épicier dans mon intérêt, c'est encore vrai; mais du moment que l'état militaire rapporte autant & plus de bénéfices en tous genres que l'épicerie, je ne vois pas pourquoi Michel Bastien, premier épicier de la commune, n'aurait pas sa statue aussi bien que Georges Mouton.

Tout cela, vous le voyez bien, c'est une plaisanterie : la gloire vient du dévouement! Et Bonaparte comptait si peu sur le dévouement, qu'il n'avait jamais parlé que d'intérêt à ses soldats : « Soldats, je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde ! » — « Soldats, au retour de cette expédition, chacun de vous aura de quoi acheter six arpents de terre. »

Maintenant ils n'avaient besoin de rien acheter, ils étaient dans les plus fertiles plaines du monde : la France ! riche en grains, riche en fourrages, riche en fruits, riche en bons vins, riche en denrées de toute sorte, & surtout riche en conscrits. Ils avaient gagné tous les droits que la nation avait perdus.

Après avoir joué contre nous, Bonaparte allait jouer contre l'Europe, pour donner des trônes à

^^^^MIIMI I .111 ■ — — ^^^^^^^^^^—^^^^^1^— — ■ I I — ■ — il. . . ■ ■- -

ses frères, la nation allait être forcée de lui fournir tous les enjeux; mais comme il avait promis la paix au pays, & que cette promesse avait fait deux fois son élévation, il écrivit familièrement au roi d'Angleterre George III, que les Anglais & les Français pourraient fort bien s'entendre, dans l'intérêt de leur commerce, do. leur prospérité intérieure & du bonheur des familles ; & qu'il s'adressait tout bonnement à lui, sans s'inquiéter de ses ministres, ni de ses chambres, ni de ses autres conseillers, parce que ces choses-là se traitent beaucoup mieux de camarade à camarade, comme on s'offre une prise de tabac.

Il paraît que ce roi George, homme très-orgueilleux, fut gravement offensé de voir une espèce de petit gentilhomme corse lui frapper sur l'épaule ; il en eut des attaques de fureur. Son premier ministre Pitt, qui nous avait déjà fait tant de mal, en payant les deux premières coalitions contre nous & débarquant des armées entières sur nos côtes, comprit très-bien que Bonaparte voulait rire en flattant le peuple français de cette paix ; mais lui-même désirait la continuation de la guerre; il répondit donc par une note qui fut affichée dans les derniers villages : « Que notre révolution attaquait tout l'univers ; qu'elle était contraire aux propriétés, . à la liberté des personnes, à Tordre social & à la

liberté de la religion ; que Sa Majesté George III ne pouvait avoir confiance dans nos traités de paix & nos promesses ; qu'il lui fallait d'autres garanties ; & que la meilleure garantie pour lui, serait le rétablissement de cette race de princes qui, durant tant de siècles, avaient su maintenir au dedans la prospérité de la nation française, & lui assurer de la considération & du respect au dehors ; qu'un tel événement écarterait à Fins tant & dans tous les temps les obstacles qui s'opposaient aux négociations de paix; qu'il assurerait à la France la jouissance incontestée de son ancien territoire, & donnerait à toutes les autres nations de l'Europe, par des moyens tranquilles & paisibles, la sécurité qu'elles étaient actuellement forcées de chercher par d'autres moyens, &c, &c. » t

Cela signifiait que le roi George & son ministre regardaient l'existence de notre république comme le plus grand danger que pussent courir toutes les familles de nobles, de princes & de rois, qui subsistent aux dépens des peuples en Europe. Ils s'étaient dit :

« Cette république périra, ou nous périrons ! La souveraineté d'un peuple ne peut exister avec le droit divin des autres/ »

Et c'était vrai. Bonaparte le savait bien ; — si les rois avaient voulu le recevoir dans leur fa-

mille, la paix & la fin de notre république ne se seraient pas fait attendre longtemps ; mais ni le roi George, ni François II, ni l'empereur Paul ne voulaient de lui ; la guerre était donc inévitable.

La république avait repoussé toutes les attaques des rois & tendu la main aux peuples ; elle avait répandu la connaissance des droits de l'homme jusqu'en Russie & fait trembler les despotes chez eux. Je suis sûr que les peuples auraient fini par la comprendre & l'aimer. Nos dernières victoires, pendant que notre meilleure armée & presque tous nos meilleurs généraux étaient en Egypte, prouvait que nous avions de la force encore pour vingt ans ; &, dans ces vingt ans, l'esprit de liberté, de justice & de dévouement au genre humain aurait marché toujours.

Depuis l'arrivée de Bonaparte, l'intérêt seul avait pris le dessus ; il voulait une place parmi les rois, & c'est nous qui devions la gagner. La guerre devint alors forcée. Seulement, comme Bonaparte était un homme très-fin, il sentait que la lutte serait longue, & voulut d'abord tout préparer, mettre de l'ordre non-seulement dans ses troupes, mais encore dans le pays, pour avoir tout sous la main, tirer ses ressources sans encombre des moindres hameaux, ne rencontrer

d'obstacles & de résistance nulle part, & pouvoir pomper l'argent, le sang, la vie, jusque sur le roc vif de la nation. C'est de là que nous est venue la fameuse organisation territoriale du 28 pluviôse an VIII (11 février 1800), & rétablissement des préfectures & sous- préfectures, que tant d'écrivains ont admirées, sachant bien pourtant qu'elles ne peuvent s'accorder avec la justice & la liberté de notre pays.

Avant la révolution, nous avions eu les assemblées provinciales, composées de prêtres & de nobles, pour régler les intérêts de la province & les impôts de chacun ; plus tard, sous la Constituante & la Convention, nous avions eu des assemblées municipales, nommées par tous les citoyens sans exception, pour régler les affaires de la commune, & des assemblées primaires au chef-lieu du district, pour l'élection des députés, des juges, des administrateurs, &c. Tout le monde était content ; on vivait, on prenait part aux affaires de son canton, de sa ville, de son village, du département & du pays tout entier. Les citoyens pauvres recevaient même une indemnité pour se rendre aux assemblées de district.

Ensuite, par la constitution de l'an III, nous avions eu des assemblées primaires composées seulement de tous ceux qui payaient des contri-

butions directes ! Mais c'est égal, on était toujours attaché aux intérêts de son pays, & puis on avait des affaires municipales ; c'est dans les assemblées municipales qu'on apprenait à défendre ses intérêts ; tous ceux qui se trouvaient nommés de ces assemblées, soit comme simples membres, soit comme officiers municipaux chargés de fonctions particulières, pouvaient dire : « Je représente mes concitoyens. Ce que je fais, c'est pour moi-même, mes amis, ma ville, mon village. » Nul étranger n'avait le droit de se mêler des affaires municipales ou communales. Robespierre, le premier, avait envoyé des agents municipaux dans les chefs-lieux de département, des surveillants, mais pas de gens ayant mission de se mêler de ce qui ne les regardait pas; pourvu que la république eut son compte en argent & en hommes, il n'en demandait pas plus.

Eh bien , cela ne suffisait pas à Bonaparte : il trouvait que les gens étaient encore trop libres ; qu'ils n'étaient pas assez sous sa poigne ; qu'ils s'occupaient encore trop de leurs propres affaires ; que leur propre commune les regardait moins que lui, & qu'il devait leur nommer, nonseulement un surveillant, mais un maire chargé de tout faire chez eux à leur place, de recevoir ses ordres & de forcer les citoyens à les remplir.

Histoire àhin paysan.

On continuait de nommer des conseillers municipaux, mais quand le conseil municipal ne s'accordait pas avec le maire, représentant du premier consul, le conseil municipal était dissous & le maire avait raison quand même.

C'est ce que la nouvelle organisation appelait « l'administration proprement dite. » Au-dessus du maire était le sous-préfet, au chef-lieu d'arrondissement , car l'organisation territoriale créait trois cent quatre-vingt-dix-huit arrondissements , au-dessus des six à sept mille cantons de la république: & au-dessus du souspréfet était le préfet, au chef-lieu du département, tous chargés de procurer l'exécution de ce que voulait le premier consul, d'être les premiers consuls de la commune, de l'arrondissement ou du département; de nommer à toutes les fonctions qui bon leur semblait, & de plier quiconque résisterait.

Quand un citoyen avait à se plaindre du dernier de leurs agents, il ne pouvait pas lui demander réparation en justice (article 75 de la constitution de l'an VIII) & devait s'adresser d'abord au conseil d'Etat, pour en obtenir l'autorisation ; & comme le premier consul nommait aussi les préfets, les sous-préfets & les maires, lesquels nommaient, eux, leurs agents de police, leurs gardes champêtres, &c, le conseil d'État,

nommé par le premier consul, ne donnait jamais ou presque jamais l'autorisation de les poursuivre ; de sorte qu'il fallait rester chez soi, ne pas bouger, &, quand on sortait, tirer le chapeau jusqu'au dernier mouchard, dans la crainte perpétuelle de recevoir des soufflets, & d'aller en prison si l'on avait le malheur d'y répondre, sans aucun espoir d'obtenir réparation.

Tout le reste de cette organisation, que des écrivains célèbrent comme le chef-d'œuvre de l'esprit humain, était dans le même genre. Tout revenait au premier consul; il avait la gloire & la responsabilité de tout & sa responsabilité devait se réclamer au conseil d'Etat, dont chaque membre était nommé par lui & révocable à volonté.

La nation n'existait donc plus que pour fournir des soldats & de l'argent à Bonaparte. Jamais aucun peuple n'était tombé si bas.

Après avoir établi cette magnifique organisation, balayé quelques poignées de Bretons révoltés & fusillé leurs chefs, Bonaparte, tranquille sur ses derrières, donna le commandement des armées du Danube & du Rhin à Moreau.

Il rassemblait en même temps près de Dijon une armée dans le plus grand secret; les Autrichiens, alors maîtres de l'Italie, assiégeaient Gênes, près de nos frontières, & tout à coup le premier consul, ayant assez réuni de troupes, courut se mettre à leur tète & passa les Alpes, comme SouvarofT Tannée d'avant, mais avec beaucoup moins de peine, parce que le Saint- Gothard était défendu, qu'il avait fallu l'enlever de force, & que le passage du Saint-Bernard était libre ; il coupa la retraite des Autrichiens & perdit contre Mêlas la bataille de Marengo, qui fut regagnée aussitôt par Desaix & Kellermann.

Histoire d'un puysan.

Pendant ce temps Moreau battait l'ennemi, les 5, 6, 7 & 8 mai, à Engen, à Stokach, à Mœskirsch,& lui faisait dix mille prisonniers ; il s'emparait de Memmingen, culbutait les Autrichiens à Biberach, le 9, & passait le Danube seulement le 22 juin, parce qu'il avait ordre du premier consul de ne pas s'avancer trop vite, pour lui laisser le temps de descendre en Italie & de tomber sur les derrières des Autrichiens. Moreau suivit son ordre. Ensuite il battit Kray à Hochstaedt, Neresheim & Nordlingen, tandis que Lecourbe, commandant son aile droite, envahissait le Vorarlberg, se rendait maître de Feldkirch & de toute la haute montagne, jusqu'en Valteline ; mais toutes ces victoires furent encore arrêtées par la nouvelle des préliminaires d'Alexandrie, comme les succès de Hoche, en 97, par la nouvelle des préliminaires de Léoben.

Bonaparte, le seul grand homme de France, le seul général hors ligne, revint en triomphe.

Tout ce qu'on avait vu jusqu'alors d'adoration,, de ravissement & d'enthousiasme, de platitude, soit en actions, soit en paroles, pour flagorner un homme & pour exalter son orgueil, n'était pas même comparable à ce que l'on rit, à ce que l'on vit, à ce qu'on lut dans les gazettes.

Eh bien , tout cela ne suffisait plus au premier consul. En voyant les hommes se courber à

ses pieds & chercher tous les moyens de se rendre méprisables, l'idée des anciens chambellans, des anciens maîtres de cérémonie, des dames d'honneur pour son épouse, des costumes brodés d'or, des valets en rouge, en bleu, en vert, avec des galons, toute cette mascarade lui parut convenable ; d'ailleurs il avait les émigrés sous la main ; le peuple qui travaille & sue ne sent pas toujours bon; mais ces émigrés, pressés dans les corridors & les antichambres, sentaient bon ; ils avaient rapporté de leurs voyages l'eau de Cologne dç Jean-Joseph Farina tout exprès ! Il rit rayer de la liste par milliers ces gens qui n'avaient pas cessé de combattre la patrie ; il fit aussi rayer les prêtres réfractaires, & ne se gêna plus de dire, même en plein conseil d'État :

« Avec mes préfets, mes gendarmes & mes prêtres, je ferai tout ce que je voudrai. »

C'était juste, il pouvait tout faire !

Mais ces choses ne me regardent plus ; l'égoïsme d'un homme qui tue toutes les grandes idées de liberté, d'égalité, d'humanité; qui pompe le sang de ma patrie, pour se grandir lui & sa famille sur les ossements de deux millions cinq cent mille français ; qui veut rétablir chez nous les costumes & les distinctions barbares d'il y a mille ans ; qui veut faire reculer le progrès & qui finit par nous

Histoirt d'un paysan.

attirer deux fois l'invasion des cosaques, des Anglais & des Allemands, la vie & la gloire de cet homme n'est pas un sujet qui me plaise ; j'en détourne les yeux avec tristesse, & s'il m'arrive d'en parler encore par la suite, ce sera malgré moi.

Chauvel avait vu ces choses froidement ; il se penchait, ses lèvres se tiraient ; il regardait presque toujours à terre, comme dans un mauvais rêve. Quelquefois il criait :

« Ah ! quel malheur de vivre trop longtemps!... Si j'avais pu mourir à Landau, quand le canon tonnait, & que Ton chantait : « Allons, « enfants de la patrie ! »

Il se plaisait aussi dans ces derniers temps à porter les enfants ; nous en avions alors trois, Jean-Pierre, Annette & Michel. C'était sa joie d'interroger Jean- Pierre sur les droits de l'homme :

« Qu'est-ce que l'homme, Jean-Pierre?

— Un être libre & raisonnable fait pour la vertu.

— C'est cela ; viens que je t'embrasse. »

Il se penchait & puis reprenait sa marche rêveuse.

Ma femme souffrait de voir son père malade.

La plus grande souffrance humaine c'est de se demander :

« Est-ce que Dieu existe ? »

Eh bien , nous pensions à cela. Pendant quinze ans tous les honnêtes gens ont pu se demander : « Est-ce que Dieu existe ? » d'autant plus que le clergé, le pape, tous ceux qu'on disait établis, depuis le Christ, pour garder & défendre la justice contre la barbarie, venaient s'agenouiller devant Bonaparte. Il avait rétabli leur culte ; ils se prosternaient devant César !

Ainsi les peuples ont vu de mon temps ce que c'était qu'un César, & ce que c'était qu'une religion représentée par des prêtres qui ne songent qu'aux biens de la terre, & leur sacrifient sans pudeur jusqu'aux apparences de la foi.

Mais l'Être suprême est toujours là, comme le soleil nous éclaire toujours ; l'Être suprême regarde toujours ses enfants, & même il leur sourit en disant : .

« N'ayez pas peur... Que ces choses ne vous effrayent pas... Je suis l'Éternel ; la liberté, l'égalité, la fraternité sont ma loi, &, même quand vos os seront tombés en poussière, mon souffle vous rendra la vie. Ne craignez donc rien ; ceux qui vous font peur expieront bientôt leurs crimes ; je les vois, je les juge, & c'est fini de toute leur puissance. »

Tout le monde désirait la paix; les Autrichiens peut-être encore plus que nous, car nos avant-

postes s'étendaient jusqu'à Lintz, & rien ne pouvait plus empêcher Moreau de marcher sur Vienne, c'est là qu'il aurait dicté la paix aux ennemis ; mais l'entrée de Moreau à Vienne aurait effacé la gloire de Marengo ; le premier consul signa les préliminaires le 28 juillet. Il s était trop dépêché, l'empereur François II avait un traité secret de subsides avec l'Angleterre, & r malgré le danger de sa position, il ne voulut pas ratifier les préliminaires & désavoua même son agent à Paris, comme ayant dépassé ses pouvoirs.

Nos généraux reçurent aussitôt Tordre de dénoncer l'armistice, & la guerre allait recommencer quand les Autrichiens demandèrent une prolongation de quarante-cinq jours, ce qui leur fut accordé, moyennant la cession d'Ingolstadt, d'Ulm & de Philipsbourg. En même temps, la France & l'Autriche envoyèrent à Lunéville leurs plénipotentiaires, Cobentzel & Joseph Bonaparte, pour tâcher de s'entendre & d'arrêter le traité définitif. Quelques Anglais s'y trouvaient auSsi, mais seulement pour écouter.

Cela fit rouler le commerce dans nos environs, car cette espèce de gens vivent bien; il ont bonne table, chevaux, valets, & ne se refusent rien dans aucun genre de contentement & de

satisfaction.

iv. 20

Ce congrès traîna pendant tout le mois de septembre, celui d'octobre, & la meilleure partie de novembre. On ne savait ce qui s'y passait; c'est là qu'on envoyait les plus belles truites de nos rivières, le gibier, le meilleur vin d'Alsace, jusqu'au moment où les Autrichiens eurent refait leurs armées. Alors les Anglais s'en allèrent; Cobentzel, Joseph Bonaparte & leurs gens restèrent seuls, & l'on apprit que nous étions encore une fois en campagne : Macdonald dans les Grisons, Brune en Italie, Augereau sur le Mein, Moreau en Bavière.

Il faisait un froid extraordinaire, un temps de neige qui me rappelait la Vendée & notre marche de Savenay en 93. C'était en novembre ; quinze jours après, l'archiduc Jean & Moreau se rencontraient à Hohenlinden, aux sources de l'Isaar, dans les Alpes tyroliennes, au milieu des tourbillons de neige chassés par le vent. Sôme s'y trouvait ; il m'écrivit quelques jours après une lettre que j'ai perdue, mais qui nous représenta ce pays & cette bataille comme si nous les avions eus sous les yeux.

Moreau tourna l'ennemi dans une immense forêt de hêtres & de sapins ; il le prit en tête & en queue, & l'anéantit. C'est la dernière grande victoire de la république gagnée par des républicains, & celle peut-être où le génie

de la guerre se montra le mieux dans son horrible grandeur. Bonaparte en était tellement jaloux, qu'il a toujours dit queMoreau ne savait pas ce qu'il faisait ; qu'il n'avait pas donné l'ordre à Richepanse de tourner l'ennemi, & que tout était arrivé par hasard. Si le hasard gagne les batailles , son génie à lui était bien peu de chose, car il n'a jamais montré que celui-là. Ses découvertes ne l'ont pas fait nommer à l'Institut, je pense ; son idée de nous ramener au temps de Charlemagne & à la monarchie universelle n'avait pas le sens commun, ni ses inventions de comtes, de ducs, de barons, de chambellans, de majorats : toutes ces vieilleries contraires à l'égalité, qu'il voulait donner pour du neuf, & que les flagorneurs nous représentent comme des inventions sublimes , elles sont tombées à plat aussitôt que ses sabres & ses baïonnettes n'étaient plus là pour les soutenir.

Enfin tout cela ne l'empêcha pas de s'attirer le bénéfice de la victoire, comme à l'ordinaire.

Après ce coup terrible, Moreau passa l'Inn, la Salza, l'Ens, ramassant les canons, les caissons, les drapeaux & les traînards par milliers ; il rit quatre-vingts lieues en douze jours, & se trouvait aux portes de Vienne lorsque l'archiduc Charles, qui remplaçait au commandement son pauvre frère Jean, demanda un armistice. Mo-

reau ne parlait pas sans cesse -des malheurs du genre humain, mais il avait des entrailles pour ses soldats ; il ne mettait pas son orgueil, — que les imbéciles appellent la gloire, — avant tout ; il .ne pensait pas à poser le pied sur la gorge d'un prince ou d'un empereur pour lui faire crier grâce. Sa campagne était complète ; elle dégageait tout le monde, en Italie, dans les Alpes, en Allemagne. Au lieu d'entrer à Vienne, il accorda l'armistice, qui fut signé le 25 décembre à Steyer, à condition que l'Autriche traiterait séparément de l'Angleterre, que les places du Tyrol & de la Bavière seraient livrées aux Français ; & c'est de Moreau que nous eûmes la paix, cette paix tant promise !... & que ni les ronflantes batailles d' Italie, ni le passage du Saint-Bernard, ni la victoire de Marengo, racontée de vingt manières différentes par Bonaparte, n'avaient pu nous assurer. Moreau montra que les batailles décisives frappent l'ennemi sur son propre terrain, comme un coup de tonnerre dans sa maison, & non pas au loin, derrière des fleuves & des lignes de montagnes, qui lui permettent de se remettre, de se réunir & de recevoir des secours.

Hohenlinden est le modèle de toutes les grandes batailles qu'on a vues depuis ; je ne dis pas dans les détails, mais dans le plan général, dans l'en-

semble, dans la première idée, & c'est le principal. Moreau faisait la grande guerre, que d'autres ont voulu pousser jusqu'à Moscou ; mais dans les meilleures choses il faut toujours conserver une certaine mesure; la vraie règle. du génie, sa limite, c'est le bon sens, &, quand on la dépasse, il ne peut arriver que des malheurs.

Après Hohenlinden, Cobentzel & Joseph Bonaparte, restés à Lunéville, n'avaient plus grandchose à se dire ; le premier consul leur signifia que la France garderait la rive gauche du Rhin ; que l'Autriche conserverait l'Adige ; qu'elle renoncerait pour toujours à la Toscane, & qu'elle indemniserait les princes' dépossédés sur la rive gauche, aux dépens des princes ecclésiastiques d'Allemagne.

Quand on est le plus faible, on plie les épaules, c'est ce que rit Cobentzel; d'autant plus que l'empereur Paul I er venait de se déclarer pour Bonaparte, qui lui rendait son île de Malte, & que ce dangereux maniaque pouvait tomber sur l'Autriche d'un moment à l'autre.

Mais il faut que je vous raconte maintenant une chose épouvantable, qui me touche, moi, ma famille & mes amis, plus que toutes ces vieilles histoires de guerres & de traités, dont il ne reste plus même l'ombre en ce monde; une chose dont on trouve à peine quelques exemples chez les

3 £4 Histoire d'un pays un.

peuples des temps barbares, où le droit, la justice, les tribunaux, les juges, n'existaient pas même encore en rêve.

Depuis le 18 brumaire & la proclamation de la constitution de Tan VIII, qui donnait au premier consul toutes les forces & tous les droits de la nation, Chauvel, voyant la république perdue, restait tranquille. Nous vivions entre nous sans parler de politique ; notre petit commerce allait très-bien & nous occupait tous, en nous détournant des tristes pensées. Maître Jean s'était déclaré pour la nouvelle constitution; il disait que du moment qu'on garantissait au peuple les biens nationaux, nous n'avions plus rien à réclamer; qu'il fallait d'abord rétablir l'ordre après cette terrible révolution, & que les droits de l'homme viendraient ensuite. Il se faisait vieux ! Et comme Chauvel s'était permis un soir dans notre bibliothèque de lui lancer quelques traits mordants sur les satisfaits, il ne venait plus nous voir.

« Je n'en veux pas à ton beau-père, me disaitil quelquefois, en me rencontrant dehors, sur le chemin des Baraques ou dans les champs, mais c'est un>4ioinme avec lequel on ne peut plus causer ; il devient aigre & ne se gêne pas pour vous faire de la peine. »

Je pensais :

<c Non ; il vous a dit vos vérités, cela ne plaît pas aux gens qui n'ont rien à lui répondre. »

Mon père venait toujours les dimanches dîner avec nous ; mais le pauvre homme, lui , trouvait tout bien du moment que ses enfants étaient heureux. Chauvel l'aimait & l'estimait beaucoup, sans, lui parler jamais de politique. Etienne était employé depuis quelques mois dans la maison de Simonis, à 'Strasbourg. Nous vivions donc seuls, occupés de notre commerce; nos anciens amis du club de l'Egalité ne venaient même plus causer à la nuit derrière notre petit poêle; chacun se tenait dans son coin ; les plus hardis, comme Élof Collin, se montraient encore plus prudents que les autres.

Et, dans le temps même où nous recevions la lettre de Sôme, était arrivée la nouvelle de cette fameuse machine infernale qui manqua de faire sauter Bonaparte le 24 décembre 1800, à huit heures du soir, dans la rue Saint-Nicaise. Le premier consul allait des Tuileries à l'Opéra ; une charrette chargée d'un tonneau s'était rencontrée sur son passage, & le cocher venait à peine de l'éviter au tournant de la rue, que le tonneau plein de poudre éclatait, tu? et & blessant cinquante-deux personnes. »

Tous les treize journaux criaient ensemble que les jacobins avaient fait le coup, & Ton

pense bien que c'était une raison de plus pour se tenir tranquille.

Un soir, le 17 janvier, oui, c'est bien ce jourlà... comme tout vous revient quand on a souffert ; ces choses se sont passées depuis soixante-huit ans & je les ai encore sous les yeux!... C'était au temps des grandes neiges. Après le travail de la journée, nous étions occupés de nos petits ouvrages dans la bibliothèque. Marguerite avait porté les deux enfants Annette & Michel dans leur lit, & le petit Jean-Pierre dormait sur sa chaise, car il voulait entendre causer & finissait toujours par dormir, sa grosse joue rouge sur la table. Il faisait grand vent dehors ; c'est à peine si de temps en temps le bruit de la sonnette nous éveillait de nos rêveries, en forçant l'un ou l'autre d'aller servir deux sous d'huile, une chopine d'eau-de-vie, une chandelle de six liards. Le père Chauvel collait le papier, Marguerite & moi nous faisions les cornets, & les minutes se suivaient lentement. Sur le coup de dix heures, Marguerite, craignant de voir tomber l'enfant de sa chaise, le prit & l'emporta, la tête sur son épaule ; il dormait comme an bienheureux.

A peine était-elle montée, que la porte de la boutique s'ouvrit au large, & que plusieurs individus se précipitèrent de notre côté. Nous les

voyions par les petites vitres, c'étaient des étrangers, de grands gaillards en demi-manteau & chapeau à cornes, selon le temps : de mauvaises rigures. Nous'étions tout saisis; l'un d'entre eux, le chef (il avait des moustaches & portait l'épée) entra, &, montrant Chauvel, il dit aux autres :

« Voilà notre homme... je le reconnais...

Qu'on l'arrête ! »

Chauvel, tout pâle, mais ferme, lui dit :

« Qu'on m'arrête ! Pourquoi ? Vous avez votre mandat d'amener. Vous connaissez l'article 76 de la constitution, l'article 81...

— Hé ! cria l'autre en levant les épaules, assez d'avocasseries, le temps des avocasseries est passé ! Qu'on l'empoigne & en route ! »

Et comme je me réveillais de ma surprise, comme j'allais sauter sur mon sabre, pendu au mur, il le vit & me dit :

« Toi, mon garçon, tâche de rester tranquille, ou bien il t'arrivera malheur. Canez, enlevez ce sabre ! Les clefs, voyons les clefs ! procédons vivement ! »

Deux de ces brigands m'empoignèrent ; pendant que je les soulevais, un troisième me prit par derrière à la gorge, & j'entendis dehors Chauvel qu'on entraînait me crier :

« Michel, ne te défends pas, ils te tueraient ! »

Ce sont les dernières paroles de ce brave

homme que j ai entendues. On me tordait les bras, on me donnait des coups de genou dans les reins, on me fouillait, & Ton finit par m'écraser dans le vieux fauteuil.

« C'est bien, je tiens les clefs, dit l'officier de police, qu'on le laisse. Mais, si tu bouges, gare ! . . . »

Alors j'étais comme brisé, je n'entendais plus rien ; je voyais qu'ils ouvraient les tiroirs du bureau, de l'armoire ; qu'ils répandaient les papiers, qu'ils les choisissaient. Le chef, sur notre propre table, écrivait ; deux autres ouvraient les lettres, les lisaient & les lui passaient. Les portes de la bibliothèque & de la boutique étaient restées ouvertes, la chaleur s'en allait, il faisait froicï. Ces gens travaillaient toujours. Dehors, dans la boutique, on allait, on venait, on bouleversait tout. Je vomissais le sang, 'mes crachements m'avaient repris : la rage, la douleur, le chagrin, le désespoir m' étouffai en t. Je ne pensais à rien, j'étais abruti. L'officier parlait & donnait ses ordres comme chez lui :

« Voyez cette caisse... Ouvrez ce tiroir...

Fermez cette porte... Il ne reste plus de feu au poêle... Non... Tant pis ! Allons, continuons... Oui, je crois que c'est tout. »

Les misérables avaient pris une bouteille d'eau-de-vie & des verres dans l'armoire; ils bu-

vaient en travaillant ; ils prenaient du tabac dans la tabatière de Chauvel restée sur la table... Que voulez-vous ? Schinderhannes ! la bande de Schinderhannes, sans foi ni loi, sans cœur ni honneur.

Tout à coup ils partirent, me laissant là. Il pouvait être une heure du matin. J'essayai de me lever, mes genoux tremblaient ; je me levai pourtant, &, comme j'arrivais à la porte de la bibliothèque, je vis le plancher de la boutique tout blanc de neige, l'autre porte ouverte sur la rue. En trébuchant, je sentis quelque chose contre mes pieds; je me baissai... c'était Marguerite ! Je la crus morte, & toutes mes forces me revinrent. Je la levai en poussant un gémissement terrible, & je la portai dans notre lit. Elle avait entendu le cri de son père. Elle m'a toujours dit depuis : — « Je l'ai entendu crier : « Adieu!... adieu, mes enfants! » & puis la voiture rouler; alors je suis tombée. »

Voilà ce qu'elle m'a dit plus tard, car longtemps ma femme est restée comme folle, entre la vie & la mort. Le docteur, que je courus chercher la même nuit, en la voyant hochait la tête & disait :

« Ah ! quel malheur, mon pauvre Bastien, quel malheur ! Ce sont des scélérats ! »

Il était pourtant maire de la ville, mais la

force de la conscience l'emportait ! Oui, c'étaient de vrais scélérats !

Enfin c'est tout ce que j'avais à vous dire ; depuis, je n'ai jamais entendu parler de Chauvel ; c était fini pour toujours.

Les enfants criaient & pleuraient cette nuit-là; & les gens, le matin, les bonnes femmes venaient nous voir comme on va dans une maison mortuaire, consoler les survivants ; mais personne n'osait parler du sort de Chauvel, tout le monde frémissait. On avait raison, car Bonaparte avait dit en son conseil d'Etat, où l'on parlait de tribunal & de justice, & même de tribunal spécial, il avait dit :

« L'action du tribunal serait trop lente, trop circonscrite. Il faut une vengeance plus éclatante pour un crime aussi atroce ; il faut qu'elle soit rapide çomme la foudre ; il faut du sang ; il faut fusiller autant de coupables qu'il y a eu de victimes, quinze ou vingt, en déporter deux cents, & profiter de cette circonstance pour purger la république.

« Cet attentat est l'œuvre d'une bande de scélérats, de septembriseurs, qu'on retrouve dans tous les crimes de la révolution. Lorsque le parti verra son quartier général frappé & quç^la fortune abandonne les chefs, tout rentrera dans . l'ordre ; les ouvriers reprendront leurs- travaux, *

& dix mille hommes qui dans la France tiennent à ce parti & sont susceptibles de repentir, l'abandonneront entièrement. Je serais indigne de la grande tâche que j'ai entreprise & de ma mission, si je ne me montrais pas sévère dans une telle occurrence. La France & l'Europe se moqueraient d'un gouvernement qui laisserait impunément miner un quartier de Paris, ou qui ne ferait de ce crime qu'un procès ordinaire. Il faut conduire cette affaire en hommes d'Etat ; je suis tellement convaincu de la nécessité d'un grand exemple, que je suis prêt à faire comparaître devant moi les scélérats, à les interroger, à les juger, & à signer leur condamnation. »

Ainsi Bonaparte nous traitait de scélérats, de brigands, nous qu'il savait innocents de la machine infernale, puisqu'il fit bientôt après condamner les vrais coupables, qui étaient tous des royalistes à la solde de l'Angleterre, Chauvel était le scélérat & Bonaparte l'honnête homme ! Il l'avait dit aussi des Cinq-Cents, du Directoire & de tous ceux dont il voulait se débarrasser : c'étaient tous des scélérats qui conspiraient contre la république ; lui seul voulait la sauver. Il le dit aussi plus tard du duc d'Enghien : le duc d'Enghien en Allemagne voulait l'assassiner !

Cent trente-trois patriotes disparurent en vertu du sénatus-consulte de l'an IX, le premier du iv. . 21

36a Histoire d'un paysan.

consulat, & cinq furent guillotinés ! Bonaparte disait plus tard, en riant, que ce sénatus-consulte avait sauvé la république ; que personne depuis n'avait plus bougé ! Non, personne n'a plus bougé, même quand les Russes, les Allemands, les Anglais marchaient sur Paris. — Tout ce qui fait une nation, l'amour de la justice, de la liberté, de la patrie, était mort.

Mais il est temps que je finisse cette longue histoire.

Je passe sur la paix d'Amiens, qui ne fut qu'une suspension d'armes, comme toutes les paix de Bonaparte ; sur le concordat, où le premier consul rétablit chez nous les évèques, les ordres religieux, les impôts pour l'Église, tout ce que la révolution avait aboli, ce qui lui valut le bonheur d'être couronné par Pie VII, à Paris. Alors il se crut Charlemagne ! Je ne vous parlerai pas non plus de cette lutte terrible de la France contre l'Angleterre, où Bonaparte, voulant ruiner les Anglais, nous déduisit tous, nous & nos alliés, à la plus grande misère; ni des batailles qui se suivaient de semaine en semaine, de mois en mois, sans jamais rien finir ; ni des Te Deum pour Austerlitz, Iéna, Wagram, la Moskowa, &c. Napoléon Bonaparte était le maître, il prenait des deux, des trois cent mille hommes tous les ans ; il revenait sur les an-

ciennes conscriptions; il établissait les impôts, les monopoles, il faisait les proclamations, nous appelant « ses peuples ! » Il écrivait les articles des gazettes, lançait des décrets du fond de la Russie, pour organiser le Théâtre-Français; enlïn, la comédie, toujours la comédie !...

Ces torrents d'hommes qu'il levait passaient chez nous. Il fallait les voir, les entendre, après leurs batailles, leurs campagnes; quels héros!... Comme ils vous traitaient les bourgeois ! On aurait dit qu'ils étaient d'une autre race, qu'ils nous avaient conquis ; le dernier d'entre eux se regardait comme bien au-dessus d'un ouvrier, d'un paysan, ou d'un marchand qui vivaient de leur travail. Ces vainqueurs des vainqueurs, ces bourreaux des crânes, à force de rouler le monde, de batailler, de marauder, de piller, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Pologne, n'avaient pour ainsi dire plus de pâtrie ; cela ne connaissait plus sa province, son village ; cela vous regardait père & mère, frères & sœurs d'un œil farouche, & ne pensait plus qu'à l'avancement, à son petit verre, à son tabac & à l'empereur.

Je pourrais vous dire comment il fallait se battre, s'empoigner tous les jours, s'allonger des coups de torchon avec ces défenseurs de la patrie. A chaque instant, dans notre boutique, malgré ma patience & les recommandations de ma

femme, j'avais des affaires désagréables; il fallait décrocher le sabre & faire un tour au fond de Fiquet, pour montrer à cette race insolente que ceux de 92 ne tremblaient pas devant ceux de 1808. J'en conserve encore deux petites balafres que j'ai bien rendues ! Quant à réclamer chez les supérieurs, ils vous riaient au nez, & vous répondaient en clignant de l'œil :

« Ah ! c'est encore un tour de la Fougère ou de La Tulipe ; il n'en fera pas d'autre ! »

Voilà tout.

Ceux qui survivent de mon temps vous répéteront ces choses honteuses pour une nation comme la nôtre. Les barbares de la Russie, les cosaques du Don, que nous avons vus arriver à leurs trousses, n'étaient pas aussi effrontés envers les honnêtes femmes, aussi insolents avec les bourgeois paisibles. On avait commencé par le pillage, on continuait par le pillage. On n'avait parlé que de bien boire, de bien manger, de happer des richesses, & cinq ou six ans après les campagnes d'Italie, quand la bonne semence avait levé, quand elle s'était étendue, figurezvous ce que cela devait être.

Ce qui m'a toujours fait de la peine, c'est la facilité du peuple à suivre le mauvais exemple. La France est un pays riche en* vins, en grains, en produits de toute sorte, grand par son com-

merce, par ses fabrications, par sa marine. Rien ne nous manque ; avec le travail & l'économie, nous pouvons être la plus heureuse nation du monde. Eh bien, cela ne suffisait plus, on voulait dépouiller les autres, on ne parlait que de bonnes prises. A l'ouverture de chaque campagne, on calculait d'avance ce que cela rapporterait, les grandes villes où Ton passerait, les contributions forcées que Ton frapperait.

Pendant que Bonaparte trafiquait des provinces, donnait à celui-ci la Toscane, à celui-là le royaume de Naples , ou la Hollande, ou la Westphalie ; qu'il promettait & se rétractait ; qu'il ajoutait, retranchait, retenait ; qu'il se faisait nommer protecteur des uns, roi des autres, & puis adjugeait des couronnes à ses frères, à ses beaux-frères; attirait les gens sur notre territoire, sous prétexte d'amitié, pour arranger leurs affaires, comme ce malheureux roi d'Espagne, & les empoignait ensuite au collet & les jetait en prison, ou bien demandait des armées à ses alliés, & puis les faisait prisonnières en se déclarant ennemi ! Quand il se livrait à ces abominations, les inférieurs du haut en bas riaient, se réjouissaient, trouvaient que c'était bien joué, & s'adjugeaient des tableaux, des candélabres, des saint-sacrements, &c.

Les fourgons défilaient & l'on disait :

a Ce sont les fourgons de tel maréchal, de tel général, de tel diplomate ; c'est sacré ! »

Les soldats arrivaient ensuite, leurs poches pleines de frédérics de souverains, de ducats ; For roulait !... Oh ! le triste souvenir ! Après avoir tant parlé de justice & de vertu, nous finissions comme des bandits.

Aussi vous connaissez la vraie fin de tout cela ; vous savez que les peuples, indignés d'être au pillage, tombèrent sur nous, tous ensemble, Russes, Allemands, Anglais, Suédois, Italiens, Espagnols, & qu'il fallut rendre tableaux, provinces, couronnes, avec une indemnité d'un milliard, ce qui fait mille millions. Ces peuples mirent garnison chez nous, ils restèrent dans nos places fortes, jusqu'à ce qu'on leur eût remboursé le dernier centime ; ils nous reprirent aussi les conquêtes de la république, de vraies conquêtes celles-là : l'Autriche & la Prusse nous avaient attaqués injustement, nous les avions vaincues, & les possessions de l'Autriche dans les Pays-Bas, toute la rive gauche du Rhin, étaient devenues françaises par les traités. Eh bien, ils nous reprirent aussi ces belles conquêtes, les meilleures : c'est ce que nous a valu le génie de Bonaparte.

Mais, une fois sur ce chapitre, on n'en finit plus. Revenons à mon histoire.

Je n'ai pas besoin de vous dire ce que Marguerite & moi nous pensions du premier consul après l'enlèvement de notre père, ni ce que nous en disions à nos enfants, le soir entre nous, en leur rappelant le brave homme qui les avait tant aimés! Ces douleurs-là, chacun peut s'en faire une idée ; ma femme en resta pâle & souffrante pendant quinze ans, jusqu'à la fin de l'empire. Alors elle fut un peu consolée, sachant Bonaparte à Sainte-Hélène, sur un rocher sans mousse ni verdure , au milieu de l'Océan , avec sir Hudson Lowe. Elle reprit un peu de couleurs ; mais, en attendant, quel chagrin! Et malheureusement ce n'était pas le seul; malgré la prospérité de notre commerce, nous recevions chaque jour de nouveaux coups.

En 1802, l'ancien conventionnel Jean-Bon Saint-André, ci-devant membre du Comité de salut public, fut envoyé par Bonaparte à Mayence, pour arrêter, juger & vivement expédier une quantité prodigieuse de bandits qui désolaient les deux rives du Rhin. Il avait l'habitude de ces choses, & bientôt une liste de soixante à soixantedix coquins, leur capitaine Schinderhannes en *tête, fut affichée à la porte de notre mairie, avec leur signalement. Dans le nombre se trouvait Nicolas Bastien ! Pour mon compte, cela m'était bien égal, j'ai toujours pensé que chacun n'est

responsable que de ses propres actions, & j'ai vu cent fois que dans les mêmes familles se trouvent d'honnêtes gens & de mauvais gueux, des êtres intelligents & des crétins, des hommes sobres & des ivrognes ; cela se voit plus souvent que le contraire.

J'étais donc tout consolé & ma femme aussi.

Mais mon pauvre père en reçut un coup terrible ; dès le premier moment il fut obligé de se coucher, & chaque fois que j'allais le voir aux Baraques il me répétait :

« Ah ! mon bonMichel, que Dieu lui pardonne ! mais cette fois Nicolas ne m'a pas manqué ! »

Il pleurait comme un enfant, & mourut tout à coup en 1803. Ma mère alors, au lieu de venir demeurer chez nous & vivre tranquillement avec ses petits-enfants, se mit en route, & ne cessa plus de faire des pèlerinages pour l'âme de Nicolas, soit à Marienthal, soit ailleurs. Quelques mois après une vieille Alsacienne de sa société vint nous dire, en récitant son chapelet, que ma mère s'était éteinte à Sainte-Odile, sur une botte de paille ; que le curé l'avait enterrée chrétiennement, & que les cierges ni l'eau bénite n'avaient pas manqué. Je payai les cierges & l'eau bénite, bien désolé d'une mort si triste, car ma mère aurait pu vivre encore dix ans, en suivant mes conseils.

Ainsi la famille se resserrait de plus en plus, & les amis aussi s'en allaient. Après Hohenlinden, nous ne reçûmes plus , aucune nouvelle de mon vieux camarade Sôme ; il était sans doute mort des fatigues de la campagne. Longtemps nous attendîmes une lettre de lui; mais au bout de cinq ou six ans, n'ayant rien reçu, nous comprîmes que c'était aussi fini de ce côté. Marescot & Lisbeth, élevés dans les honneurs, ne pensaient plus à nous ; ils étaient devenus plus bonapartistes que Bonaparte, & nous étions restés républicains ! De temps en temps les gazettes nous donnaient de leurs nouvelles : « M rae la baronne Marescot avait fait des achats dans tel magasin!... Elle avait assisté au bal de la cour avec M. le baron Marescot... Ils étaient partis pour l'Espagne, &c. » Enfin, ils étaient du grand monde.

Maître Jean nous restait encore en 1809. Il avait abandonné depuis longtemps sa petite forge des Baraques, & demeurait à sa belle ferme de Pickeholtz, avec dame Catherine, Nicole, mon frère Claude & ma sœur Mathurine. Tous les jours de marché il arrivait sur son char à bancs, faire chez nous ses provisions de sucre, d'huile, de vinaigre, après la vente des grains. L'enlèvement de Chauvel l'avait d'autant plus frappé, qu'il s'était d'abord déclaré pour Bona-

370 m Histoire d'un paysan.

parte, à cause de son amour de Tordre & de la garantie des biens nationaux. Il n'était plus venu nous voir. Mais, à la nouvelle du malheur, malgré sa grande prudence, c'est lui que nous avions vu le premier accourir en gémissant. Il n'osait parler de Chauvel devant Marguerite, mais chaque fois qu'elle sortait, il me disait :

« Et pas de nouvelles ? Toujours pas de nouvelles ?

— Non !

— Ah ! mon Dieu ! quel malheur pour moi de n'avoir pas cru ton beau-père, lorsqu'il criait contre ce despote I »

Maître Jean aimait nos enfants, & nous demandait chaque fois de lui en laisser un. Comme alors nous avions trois garçons & deux filles, dans l'intérêt de l'enfant nous étions presque décidés, sachant que maître Jean l'élèverait bien, qu'il l'instruirait & nous en ferait un bon cultivateur.

« Eh bien, me dit un jour Marguerite, qu'il prenne Michel, c'est le plus fort. »

Mais je lui répondis :

« Ce n'est pas celui-là qu'il voudrait ; sans qu'il mel'aitdit, je suis sûr qu'il voudrait Jean-Pierre.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il ressemble à ton père. »

• Marguerite, pour cette raison, aurait aussi voulu le conserver ; elle pleura, mais finit pour-

tant par se décider. Alors tous les mardis maître Jean nous amenait Jean-Pierre en char à bancs ; nous dînions ensemble & nous faisions en quelque sorte une seule famille. Marguerite allait aussi quelquefois à Pickeholtz.

En i8op, maître Jean tomba malade sur la lin de l'automne. Jean-Pierre lui-même, alors âgé de quatorze ans, vint me chercher de grand matin, disant que maître Jean voulait me parler ; qu'il était bien malade. Je partis aussitôt. En arrivant à Pickeholtz je trouvai mon ancien maître dans l'alcôve à grands rideaux de serge, & du premier coup d'œil je compris qu'il était très-mal, & même qu'il y avait danger de mort. Le médecin de Sarrebourg, M. Bouregard, était venu cinq fois. C'était le troisième jour de la maladie ; & voyant dame Catherine pleurer, je compris ce que le médecin avait dit.

Maître Jean ne pouvait plus parler ; en me voyant, il me montra le tiroir de sa table de nuit :

« Ouvre ! » dit-il des lèvres.

J'ouvris. Dans le tiroir se trouvait un papier écrit tout entier de sa main :

« Pour les petits-enfants de Chauvel, » fit-il avec effort.

Et je vis que des larmes lui coulaient sur les joues. Il n'avait plus la force de respirer & voulut encore dire quelque chose, mais il ne put

que me serrer la main. J'étais dans le plus grand trouble, & comme sa respiration allait toujours plus vite en s'embarrassant, je compris que l'agonie commençait. Il m'avait attendu, chose qui se présente très-souvent. Il se retourna; dix minutes après, comme je m'étais assis près du lit, n'entendant plus rien, je l'appelai :

« Maître Jean !»

Mais il ne répondit pas ; ses bonnes grosses joues commençaient à pâlir, & ses lèvres se relevaient tout doucement en souriant ; on aurait cru le voir à la petite forge, lorsque Valentin disait une bêtise, & qu'il le regardait de haut en bas en s'allongeant les bretelles.

Ai-je besoin de vous peindre notre désolation ? Non ! ces choses-là sont trop ordinaires dans la vie ; que chacun se rappelle la mort de ceux qu'il a le plus aimés ! Pour moi c'étaient tous mes souvenirs de jeunesse, représentés par mon second père, qui s'en allaient; pour dame Catherine, c'était le meilleur des hommes, cinquante ans de paix intérieure & d'amour ; pour toute la ferme, c'était un bon maître, un ami de la justice & de l'humanité.

Je m'arrête... Ici finit mon histoire ; bientôt mon tour viendra ; je dois un peu me reposer & me recueillir, avant d'aller rejoindre tous ces anciens dont je vous ai parlé.

Maître Jean Leroux nous léguait à Marguerite & à moi, « pour les petijs-enfants de son ami Chauvel, » sa ferme de Pickeholtz, à la condition de regarder dame Catherine comme notre mère, de garder Nicole, Claude & Mathurine jusqu'à la fin de leurs jours, & de penser quelquefois à lui.

Ces conditions n'étaient pas difficiles à remplir ; elles étaient écrites d'avance dans notre cœur.

Peu de temps après, Marguerite, nos enfants & moi, nous allâmes vivre à la ferme, après avoir cédé notre commerce à mon frère Étienne. Depuis, je n'ai pas cessé de cultiver nos champs, d'en acheter de nouveaux & de prospérer.

Voyez ce que j'ai dit au premier chapitre.

Et sur ce, je prie Dieu de nous accorder à tous encore quelques années de calme & de santé. Si nous avions les Droits de l'homme en plus, je mourrais content.

Page 1