‹ Histoire d'un paysan (volume 3)Chapitre 7 sur 8 · JEAN-BAPTISTE SOME · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE SOME

Cette lettre de Sôme nous remplit tous d'enthousiasme; le père Chauvel surtout, affaissé depuis quelque temps, retrouva toute son énergie d'autrefois ; il courut à la mairie en donner lecture aux autorités, & puis il convoqua les jacobins, maître Jean, ÉlofF, Manque, Genti, &c, & ce soir-là nous eûmes fête jusque passé dix heures.

Quelques jours après, les journaux de Paris nous apportaient toutes les nouvelles depuis la bataille de Zurich : le passage de Souvaroff au Saint-Gothard ; la retraite de Gudin ; la défense des ponts du Diable, d'Urséren, de Wâsen & d'Amsteig par Lecourbe ; la surprise de Souvaroff aux environs d'Altorf, en apprenant que les armées de Korsakoff, de Hotze & Jellachich étaient en pleine déroute ; sa fureur de se voir entouré par nos divisions ; sa retraite horrible à travers le Schachenthal & leMuttenthal, harcelé par nos troupes jusque dans les glaciers & dans des chemins affreux, parsemé de ses morts & de ses blessés ; enrin son arrivée misérable à Coire ; puis la dernière défaite de Korsakoff, entre Trïïllikon & le Rhin, qui l'avait forcé de passer les ponts de Constance & de Diesenhofen, pour se sauver en Allemagne. Dix-huit mille prisonniers, dont huit mille blessés que les Russes

avaient été forcés d'abandonner, cent pièces de canon, treize drapeaux, quatre généraux prisonniers, cinq généraux tués, parmi lesquels le général en chef Hotze, la reprise du Saint-Gothard & de Glaris, tout cela montrait que l'affaire avait été décisive.

Les mêmes gazettes parlaient aussi d'une grande victoire remportée par le général Brune sur les Anglo-Russes, à Kastrikum, en Hollande. La république n'avait donc plus rien à craindre de ses ennemis.

Ce qui fit rire surtout Chauvel, c'est qu'on voyait dans les mêmes journaux deux petites lignes annonçant que le général Bonaparte avait débarqué le 17 à Fréjus, arrivant d'Egypte.

« Ah ! dit-il, son coup est manqué ; il revenait pour nous sauver, & la république n'a plus besoin de lui. Doit-il être ennuyé! Et maintenant j'espère qu'on va lui demander des comptes ; car lorsqu'un pays vous a confié sa plus belle flotte, trente-cinq mille hommes de vieilles troupes, des canons, des munitions, un matériel immense, de revenir les mains dans les poches, comme un petit saint Jean, & de dire : « Tout est là-bas, a allez-y voir ! » ce serait une mauvaise plaisanterie. Cette conduite abominable & sans exemple ouvrira les yeux de la nation ; les pères & mères des trente-cinq mille hommes qu'il vient d'aban-

donner vont lui crier : « Qu'as-tu fait de nos en- « fants? Où sont-ils? Puisque te voilà, toi, sain & (( sauf, toi qui devais nous les ramener, & qui « leur promettais six arpents de terre au retour « de l'expédition . Nous espérons bien que tu ne « t'es, pas retiré de la bagarre, en les laissant au u milieu des déserts! » Oui, cela ne peut pas manquer d'arriver. Nos directeurs & nos conseils, si lâches & si bas qu'on puisse les supposer, vont parler ferme. »

Pour dire la vérité, mon beau-père n'avait pas tort. Bonaparte lui-même a raconté plus tard que, si Kléber était revenu d'Égypte sans ordre, il l'aurait fait arrêter à Marseille, juger par un conseil de guerre & fusiller dans les vingt-quatre heures. Pourtant Kléber ne s'était chargé de rien, il n'avait pris aucune responsabilité ; Bonaparte seul, sans même le prévenir de son départ, avait trouvé commode, au moment le plus difficile, de lui mettre toute l'affaire sur le dos, sachant bien que Kléber avait trop de cœur pour refuser le secours de son courage à tant de pauvres diables abandonnés. Et il l'aurait fait fusiller !... c'est lui qui le dit. Qu'on juge d'après cela de Tégoïsme, de ^injustice & de la férocité d'un pareil homme. Se croyait-il donc plus de droit que Kléber? Non, mais il savait que personne en France n'était capable de la même

barbarie & de la même malhonnêteté que luimême, & voilà, depuis le commencement jusqu'à la fin, tout le secret de sa force.

Chauvel pensait qu'on allait au moins lui demander des comptes... Hélas ! le lendemain de cette magnifique campaghe de Zurich, où Mas- . séna venait de sauver la France, le jour même de son rapport, — simple & véridique & non plein d'exagérations comme tant d'autres ! — ce jour même les gazettes ne parlaient que de Bonaparte. Ah ! les frères Joseph, Louis & Lucien n'avaient pas laissé se refroidir l'enthousiasme pendant son absence ; les gazettes & les petites affiches avaient été leur train; partout on lisait : « Le général Bonaparte est arrivé le 17 à Fréjus accompagné des généraux Berthier, Lannes, Marmont, Murât, Andréossy & des citoyens Monge & Berthollet ; il a été reçu par une foule immense de peuple, aux cris de « Vive la république !» Il a laisse l'armée d'Égypte dans la position la plus satisfaisante.

« On ne peut rendre la joie qu'on a éprouvée en entendant annoncer hier ces nouvelles aux spectacles. Des cris de « Vive la république ! Vive « Bonaparte ! » des applaudissements tumultueux & plusieurs fois répétés se sont fait entendre de tous les côtés ; tout le monde était dans l'ivresse. La victoire, qui accompagne toujours Bonaparte,

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l'avait devancé cette fois (il avait peut-être gagné la bataille de Zurich & chassé les Anglais & les Russes de la Hollande ! ) ; la victoire, qui accompagne toujours Bonaparte, l'avait devancé cette fois, & il arrive pour porter les derniers coups à la coalition expirante. Ah! monsieur Pitt, quelle terrible nouvelle à joindre à celle de la défaite totale des Anglo-Russes en Hollande ! Mieux eût encore valu la perte de trois autres batailles, que l'arrivée de Bonaparte! » Et puis une ligne :

« Le général Moreau est arrivé à Paris. »

Il ne revenait pas d'Egypte celui-là, il n'avait pas abandonné son armée ; il s'était dévoué en Italie pour réparer les fautes des autres. Que voulez -vous? ce n'était pas un comédien, les Français aiment les comédiens !

Et le lendemain :

a C'est chez lui, rue de la Victoire, à la Chaussée-d'Antin, que Bonaparte est descendu hier. Il sera reçu aujourd'hui au Directoire exécutif. »

Et le lendemain :

« Bonaparte est allé hier, à une heure & demie, au Directoire exécutif. Les cours & les salles étaient remplies de personnes, qui s'empressaient pour voir celui dont le canon de la Tour de Londres annonça la mort il y a plus

d'un an. Il a serré la main à plusieurs soldats, qui avaient fait sous lui les campagnes d'Italie. Il était en redingote, sans uniforme. Il portait un cimeterre attaché avec un cordon de soie. Il a adopté les cheveux courts. Le climat sous lequel il a vécu (pendant plus d'une année a donné plus de ton à sa figure, qui était naturellement pâle. En sortant du Directoire, il est allé visiter plusieurs ministres, entre autres celui de la justice. )> Et puis :

« Lucien Bonaparte est élu président du conseil des Cinq-Cents ; les secrétaires sont Dillon, FaBry, Barra (des Ardenncs), & Desprez (de l'Orne). »

Et puis :

« Le général Bonaparte a dîné avant-hier chez Gohier, président du Directoire. On a remarqué qu'il questionnait plus qu'il ne parlait lui-même. On lui a demandé ce qui avait le plus frappé les Egyptiens, de toutes les inventions que nous leur avions apportées ; il a répondu que c'était dé nous voir boire & manger à la fois. »

Ainsi de suite, du 22 vendémiaire au 18 brumaire. Et durant ce temps il n'était plus question ni de Masséna, ni de SouvarofF, ni d' Anglo-Russes; tous les journaux étaient pleins, du haut en bas , des victoires de Chebreiss , des

Pyramides, de Sédiman, de Thèbes, de Beirouth, du Mont-Thabor, de l'expédition de Syrie , de la dernière bataille d'Aboukir, des proclamations de Bonaparte, membre dè l'Institut national, général en chef!... &c...

Tout cela nous avait rapporté grand'chose.

Mais de la destruction de notre flotte, de . l'horrible pillage de JafFa, du massacre des prisonniers & des habitants de cette malheureuse ville ; de l'épuisement de notre armée, de la peste qui la décimait, des dangers qui la menaçaient du côté de la mer & du désert, pas un mot. Que voulez-vous? la comédie, toujours la comédie ! Et puis l'ignorance, la bêtise épouvantable du peuple ; la bassesse des écrivains qui se vendent pour flagorner & glorifier ceux qui leur graissent la patte ; la lâcheté de la foule, qui ne peut vivre sans maître; l'égoïsme de ceux qui veulent avoir part au gâteau ; qu'on appelle cela chance, bonheur, génie, comme on voudra, tout cela réuni fait que les nations deviennent la proie des êtres rusés & cruels, qui les méprisent & les traitent à coups de botte & de cravache.

Enfin l'enthousiasme du peuple grandissait, , quand, juste un mois après le retour de Bonaparte, on lut dans le Moniteur :

Histoire à 3 un paysan.

Bonaparte, général en chef, aux citoyens composant la garde sédentaire de Paris.

« Du 18 brumaire, an VIII de la république une & indivisible.

« Citoyens,

« Le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale, vient de rendre le décret cijoint. Il y est autorisé parles articles 102 & 103 de l'acte constitutionnel.

« Art. i er . Le Corps législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud; les deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais.

Art. 2. Ils y seront rendus demain 19 brumaire, à midi. Toute continuation de fonctions, de délibérations est interdite ailleurs & avant ce terme.

Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale. Le général commandant la 17 e division militaire (c'était alors Lefevre) , la garde du Corps législatif, les gardes nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans l'arrondissement constitutionnel, & dans toute l'é-

tendue de la 17 e division, sont mis immédiatement sous ses ordres & tenus de le reconnaître en cette qualité. Tous lés citoyens lui prêteront main-forte à sa première réquisition.

Art. 4. Le général Bonaparte est 'appelé dans le sein du conseil , pour y recevoir une expédition du présent décret & prêter serment. (A quoi ? ) Il se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux conseils.

Art. 5. Le présent décret sera de suite transmis par un message au conseil des Cinq-Cents & au Directoire exécutif ; il sera imprimé, affiché, promulgué & envoyé dans toutes les communes de la république, par des courriers extraordinaires. »

Bonaparte continuait :

« Le conseil des Anciens me charge de prendre les mesures pour la sûreté de la représentation nationale ; sa translation est nécessaire & momentanée. Le Corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de l'administration nous conduit. Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union & de la confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui ; c'est le seul moyen d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile,

du bonheur intérieur, de la victoire & de la paix.

« Vive la république !

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