Histoire d'un paysan
Nous voilà maintenant loin du pays ; je ne vous parlerai plus de la petite forge du Bois-de- Chênes, de l'auberge des T rois-Pigeons & de la baraque du vieux père Bastien; les marches, les contre-marches, les rencontres, les attaques & les batailles vont commencer.
Les volontaires nationaux du district de Sarrebourg restèrent cantonnés à Riilzheim jusqu'à la lin de juillet ; c'est là que ceux de la haute montagne, venus avec leurs faux & leurs bâtons, reçurent des fusils, des gibernes & des m. i
cartouches. Il en arrivait encore tous les jours par bandes ; on leur apprenait l'exercice ; &, dans ce coin de l'Alsace, entre Wissembourg & Landau, vous n'entendiez que le tambour des fantassins qu'on habituait à marcher au pas, & la trompette des cavaliers qu'on faisait galoper en rond.
Derrière nous s'étendait une grande ligne de redoutes, entre le camp de Kellermann & celui de Biron ; elle pouvait bien avoir quatre à cinq lieues de long, & suivait le cours de la Lauter, c'est ce qu'on a nommé depuis « les lignes de Wissembourg. »
Le service du train n'existait pas encore; comme il fallait mettre les paysans en réquisition avec leurs chevaux & leurs charrettes, pour nous amener des vivres, souvent la distribution manquait.
Je demeurais, avec Marc Divès & Jean Rat, chez une veuve qui pleurait du matin au soir. La pauvre femme nous donnait ses légumes, ses pommes de terre, son pain de seigle. Divès & moi nous étions toujours contents; mais Jean Rat trouvait que ce n'était pas encore assez : il aurait voulu de la viande ! .
Tous les camarades logés aux environs prenaient ce qu'ils trouvaient ; on couchait dans les granges, sur les greniers à foin, sous les han-
gars. On ne pouvait pas se laisser mourir de faim ! C'était pour les pauvres habitants une véritable désolation.
Tout se payait avec des assignats qui ne valaient plus grand'chose. Nos cantonnements fourmillaient de petites gazettes allemandes, où Ton racontait la misère de l'armée des savetiers, l'ignorance de leurs chefs & leurs sottises. Les émigrés nous représentaient comme des gueux en train de grelotter & de se sauver ; les Allemands, eux, nous suivaient, la figure terrible, les moustaches retroussées, & le sabre en l'air. Pauvres diables ! ils en ont vu de dures pendant vingt ans, malgré leurs grandes moustaches.
Voilà comme les écrivassiers des rois vous excitent les uns contre les autres, pour vivre grassement aux dépens des peuples, qui se massacrent. Ils ne parlaient que de notre misère & de la magnificence des troupes alliées, de leur belle tenue, du grand nombre de leurs canons, du bon approvisionnement de leurs magasins, répandus le long du Rhin, chez l'électeur de Bavière, le duc de Deux-Ponts & les autres princes de l'empire. On pense bien que cela nous donnait l'envie d'aller voir ces magasins, à Spire, à Worms, à Mayence ; nous y songions toujours & notre enthousiasme augmentait.
Malheureusement nous n'étions alors que vingt
& un mille hommes d'infanterie à l'armée du Rhin, dix-sept mille volontaires nationaux, six mille hommes de troupes à cheval & dix-sept cents artilleurs, en tout quarante-six mille hommes, dont vingt-quatre mille employés à la garde des redoutes, & vingt-deux mille seulement pour tenir la campagne.
Les Prussiens & les Autrichiens ensemble montaient à plus de deux cent mille hommes. Nos émigrés leur criaient : « Avancez ! . . . avancez ! ... » car Bouillé savait bien que les ministres de Louis XVI, en disant à l'Assemblée nationale que nos effets de campement suffisaient; que le zèle indiscret de ceux qui fournissaient des armes aux volontaires nationaux ralentissait seul les livraisons régulières-; que l'état des arsenaux était admirable, enfin que nos armées nageaient en quelque sorte dans l'abondance ; il savait bien que ces ministres mentaient ; que nous n'avions plus d'officiers supérieurs, d'ingénieurs & de mineurs, à cause des désertions ; que nous étions forcés de mettre en réquisition les voitures, les chevaux de selle & de trait, & même les outils pour remuer la terre; que la plupart d'entre nous n'avaient que leur veste, leur pantalon de toile & leurs sabots, avec une vieille patraque qui faisait long feu six fois sur dix ; qu'on nous avait même donné l'ordre de trouver où nous
pourrions un sac de peau pour mettre nos misérables effets, & un sac de toile pour nos munitions ; il savait tout, puisque ces ministres, Louis XVI, la cour & les émigrés s'entendaient ensemble.
Custine, qui nous commandait sous les ordres du général Biron, venait de se porter à Landau, notre première place en avant de Thionville & de Metz ; il était entré dans la ville, à cheval, par une brèche; ses hussards l'avaient suivi. Qu'on se figure d'après cela l'état de nos fortifications. Combien de fois j'ai crié:
« Ah ! misérables, dans quelle position vous nous avez réduits ! Si l'ennemi s'avance en masse, qu'est-ce que nous pourrons faire contre deux cent mille hommes? Nous serons écrasés; nous mourrons tous!... Mais vous aurez vendu la patrie, pour conserver vos privilèges & nous tenir en servitude. Vous êtes des traîtres, & votre ministre Narbonne, qui disait à l'Assemblée, en revenant d'inspecter nos forteresses, que nous étions prêts pour la guerre, est le dernier des scélérats. »
Par bonheur les Prussiens & les Autrichiens n'avançaient pas ; ils avaient de grands généraux remplis de prudence & de sagesse ; des princes, des rois, des génies natifs, qui faisaient des plans à l'avance & se partageaient notre pays. Si ces
gens avaient eu pour les commander un enfant du peuple comme Hoche ou Kléber, nous étions perdus. Enfin ils restèrent à ruminer pendant trois semaines, sans rien faire, & tout à coup notre bataillon, qu'on appelait le i er bataillon de la montagne, reçut Tordre de nommer ses officiers & puis d'aller à Landau.
Ce même jour, le dernier de juillet 1792, les compagnies, formées par village, nommèrent leurs sergents, leurs lieutenants, sous-lieutenants & capitaines ; ensuite toutes les compagnies réunies nommèrent commandant Jean-Baptiste Meunier, un jeune architecte que j 'avais vu cent fois chez nous avec sa toise & son niveau, sur les glacis , en train de niveler les chemins couverts ; il travaillait pour l'entrepreneur des fortifications Pirmetz, & prit alors notre commandement. Jean Rat venait de passer tambourmaître d'emblée ; le gueux avait enfin attrapé une bonne place, avec sa double solde il allait pouvoir vivre comme un sergent.
Le lendemain nous étions en route pour Landau, les uns en blouse, les autres en veste, les baudriers en croix & le fusil sur l'épaule. Il faisait assez beau temps. Le 2 e bataillon des volontaires de la Charente-Inférieure, cantonné aux environs, suivait le même chemin que nous. Beaucoup allaient nu-pieds, & nous chantions
ensemble la Marseillaise, que tous les patriotes commençaient à connaître le long du Rhin.
Ceux de la Charente-Inférieure s'arrêtèrent à Impflingen, & nous arrivâmes à Landau sur les trois heures de l'après-midi . Le poste de garde à l'avancée était du régiment de Bretagne, encore en habits blancs ; & comme la sentinelle nous criait : « Qui vive ! » le commandant Meunier répondit: « Premier bataillon de la montagne! » au milieu des cris de « Vive la nation ! » Chacun mettait son bonnet au bout de la baïonnette; nous étions tous montagnards & fiers d'avoir un si beau nom.
On vint nous reconnaître & le bataillon entra sous les vieilles portes sombres, les trois fleurs de lis au-dessus, en chantant : « Allons, enfants de la patrie ! » comme un roulement de tonnerre.
Landau ressemble beaucoup à Phalsbourg, mais c'est une vieille ville allemande avec des ponts-levis, des portes, des remparts & des demi-lunes à la française. La Queich coule autour des remparts; elle ne fait qu'un marais plein de joncs, de saules & de hautes herbes, où les grenouilles & les crapauds chantent matin & soir. La moitié des remparts tombait dans les fossés; la gârnison, répandue partout avec des pioches, des pelles, des échelles & des brouettes, se dépêchait de les relever.
C'était la gloire de Louis XVI d avoir des places pareilles, fortifiées par Vauban, & si bien entretenues ! L'argent du pays se dépensait en fêtes, en chasses, en pensions sur le livre rouge. Quelle honte & quelle misère, mon Dieu !...
La garnison venait d'être portée à sept mille six cents hommes.
Aussitôt casernés, on nous fit travailler comme les autres. Notre commandant Meunier, sa toise à la main, s'entendait à cet ouvrage ; il ne quittait pas les remparts, & c'est notre bataillon qui releva le bastion du côté d'Albertsweiler. Chacun travaillait de son état : les maçons aux murs, les terrassiers aux glacis, &c. Cinq ou six forgerons, volontaires comme moi, réparaient sous mes ordres les outils cassés ; nous avions de l'ouvrage.
Mais ce que je n'oublierai jamais, c'est la colère & l'indignation de la garnison, quand le manifeste du duc de Brunswick aux habitants de la France arriva chez nous. Au lieu de le cacher, on le lut par ordre supérieur, à l'appel du matin.
C'était une espèce de proclamation, dang laquelle ce feld-maréchal prussien nous prévenait que les souverains venaient rétablir les droits & possessions des princes allemands en Alsace & en
Histoire à' un paysan.
Lorraine ; qu'ils ne voulaient rien nous prendre, mais seulement procurer à Sa Majesté Très- Chrétienne, notre roi, les secours nécessaires pour assurer le bonheur de ses sujets ; que les armées combinées protégeraient les bourgs, villes & villages qui s'empresseraient d'ouvrir leurs portes aux Prussiens & aux Autrichiens; mais que les habitants des localités qui oseraient se défendre contre les troupes de Leurs Majestés & tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les portes, fenêtres ou autres ouvertures de leurs maisons, seraient exécutés militairement, d'après les rigueurs de la guerre ; que les troupes de ligne françaises étaient sommées de se soumettre & de revenir à leur ancienne fidélité ; que les gardes nationales étaient aussi sommées de veiller provisoirement sur les campagnes, jusqu'à l'arrivée des alliés, qui les relèveraient de leur garde ; que les Parisiens sans distinction étaient également tenus de se soumettre, sur-le-champ & sans délai, aux Autrichiens & aux Prussiens, & que, s'ils insultaient Louis XVI, Marie- Antoinette ou leur auguste famille, les alliés détruiraient leur ville de fond en comble ! mais que, s'ils se dépêchaient d'obéir, le roi de Prusse & l'empereur d'Autriche promettaient de prier Sa Majesté de leur pardonner les crimes qu'ils avaient commis.
A peine avait-on lu cela, que toutes les com-
io Histoire d'un paysan.
pagnies, cavalerie, infanterie de ligne, volontaires, sortirent de leurs casernes, en criant ensemble :
« A l'ennemi ! »
Les gardes nationaux de la ville sortirent aussi des maisons, & sur la place d'Armes les cris « A l'ennemi!... Vaincre ou mourir !... Vive la nation ! » les chants de la Marseillaise & du Ca ira ! devinrent si terribles, que le général Custine à cheval au milieu de son état-major, descendit la rue des Postes ventre à terre, croyant que c'était une révolte. Je vois encore cet homme, grand, roux, carré, avec ses gros yeux luisants, son gros nez rouge, ses moustaches & ses favoris de hussard, qui lève la main ; & le colonel du 2 e chasseurs à cheval, Joseph de Broglie, un officier superbe, l'air hardi comme les anciens nobles ; le chef d'escadron Houchard, de Forbach, la figure grêlée & balafrée, je les vois tous piaffer, caracoler, crier, donner des ordres, mais on ne pouvait pas les entendre.
Naturellement j'étais aussi furieux que les autres; l'affront qu'un mauvais duc prussien osait faire à la nation m'entrait jusqu'au bout des ongles; j'en frémissais!...
Tout à coup la générale se mit à battre sur les remparts. Depuis huit jours les avant-postes de l'ennemi se rapprochaient de la place ; on crut
Histoire d'un paysan. n
qu'ils nous attaquaient; chacun courut à son poste sur les bastions, & l'on vit que le pays autour de nous restait tranquille. Le général avait envoyé donner cet.ordre; c'était une finesse de guerre, pour nous séparer & nous rappeler à la consigne.
Tout le monde reprit son travail ; mais depuis ce moment l'indignation contre Louis XVI , Brunswick, le roi de Prusse & l'empereur d'Autriche augmentait de jour en jour. Les soldats, les volontaires & les gardes nationaux de la ville se réunissaient dans les brasseries & les cabarets; ils dressaient des pétitions à l'Assemblée nationale contre les traîtres & demandaient la destitution du roi.
Ces choses traînèrent ainsi quelque temps. On avait relevé les remparts & planté les palissades aux avancées ; on mettait des pièces en batterie ; on plaçait des fascines. De forts détachements autrichiens commençaient à se répandre dans nos lignes, entre Wissembourg & Landau ; des convois de farines & de munitions arrivaient sous la conduite des commissaires de district, pour approvisionner la place; le 2 e chasseurs à cheval & des dragons nationaux les escortaient, car l'ennemi venait les attaquer jusqu'aux avant-postes d'Impflingen & d'Offenbach : on s'attendait à nous voir bientôt bloqués.
Mais avant l'arrivée des Autrichiens, nous devions encore apprendre l'effet que le terrible manifeste de Brunswick avait produit à Paris : la prise des Tuileries par le peuple, le massacre des Suisses du roi, l'emprisonnement de Louis XVI, de Marie-Antoinette & de leur famille, d'abord au Luxembourg, ensuite au Temple.
Lorsqu'arrivace courrier, le 1 5 août, l'enthousiasme des troupes fut si grand, que les patrouilles ennemies durent nous entendre crier & chanter à plus d'une demi-lieue autour de la ville. On s'embrassait les uns les autres en criant :
« Nous sommes débarrassés des traîtres ! »
Et l'on avait des larmes d'attendrissement dans les yeux ; on riait, on était content, comme si chacun avait eu sa fortune faite.
Voici comment ces choses s'étaient passées ; je ne les ai pas vues, mais des gazettes patriotiques nous arrivaient alors par centaines ; on les lisait partout; le premier venu se dressait sur une table & se mettait à lire la lettre qu'il venait de recevoir d'un cousin ou d'un ami ; d'autres lisaient le dernier bulletin de l'Assemblée nationale ou du club des Jacobins ; enfin tout s'apprenait.
Je vous ai déjà dit que depuis le 20 juin on se méfiait du roi, qui ne voulait pas retirer son véto du décret de l'Assemblée nationale contre les
Histoire d'an paysan. 13
prêtres réfractaires. Ses ministres, depuis, n'avaient rien fait pour nous sauver de l'invasion : ils avaient laissé nos magasins vides, nos places fortes sans défense ; ils avaient retardé d'envoyer leurs brevets aux nouveaux officiers nommés à l'élection, & soutenaient toujours effrontément à l'Assemblée que tout était prêt, jusqu'au moment où les Prussiens & les Autrichiens s'étaient mis en marche. Alors ces ministres avaient donné leur démission en masse, & l'Assemblée avait été forcée de déclarer la patrie en danger.
Vous savez cela !
Eh bien, malgré tout, beaucoup de gens paisibles ne pouvaient pas encore croire à la trahison d'un si bon roi, quand le manifeste de Brunswick, qui déclarait que les Prussiens & les oAutrichiens nous envahissaient pour le rétablir, lui, Louis XVI , sa noblesse & ses évêques dans leurs anciens privilèges, & nous dans notre ancienne servitude, ce manifeste honteux, abominable, insolent, montra que toute cette race s'accordait contre les peuples, comme des larrons en foire, & naturellement les plus honnêtes gens en furent indignés ; des centaines de pétitions arrivèrent à l'Assemblée nationale, demandant la destitution du roi ; mais les meilleurs députés se trouvaient dans les départements, pour encou-
rager l'enrôlement des volontaires ; ce qui restait à l'Assemblée ne voulait pas écouter les justes plaintes du peuple; & dans ce moment même, comme on le sut plus tard, les chefs des girondins s'entendaient sous main avec le roi, qui leur promettait des places de ministres.
Les sections de Paris, voyant que nos députés ne faisaient rien pour sauver la patrie, déclarèrent : « Qu'elles attendraient encore avec patience jusqu'au jeudi, 9 août, onze heures du soir, que l'Assemblée eût prononcé sur la déchéance, mais que si justice n'était pas faite au peuple par le Corps législatif, *ce même jour, à minuit, le tocsin sonnerait, la générale battrait, & tout se lèverait à la fois ! » C'était franc & brave !
Pour toute réponse l'Assemblée donna Tordre au ministre de la guerre d'envoyer sur-le-champ au camp de Soissons tous les fédérés des départements, qui se trouvaient à Paris ; & le même jour, 406 voix contre 224 rejetèrent la proposition de mettre en accusation le général Lafayette. .
Aussitôt Danton, Camille Desmoulins, Barbaroux, le chef des fédérés marseillais, Panis, Sergent, Bazire, Merlin de Thionville, Santerre, Westermann, &c, &c, tous les patriotes qui
voulaient sauver la liberté ou mourir avec elle, soulevèrent le peuple. Les sections, réunies dans la nuit du 9 au 10 août, nommèrent chacune trois commissaires, « avec pleins pouvoirs pour , sauver la chose publique, » & Danton rît sonner le tocsin.
Le château des Tuileries était plein de Suisses, de gentilhommes & d'autres gardes prêts à le défendre. Mais Louis XVI, qui se doutait bien que, si le peuple remportait, il vengerait la mort de ses frères, au lieu d'attendre l'attaque commença par se mettre au sec, avec la reine & le dauphin, en allant à l'Assemblée nationale & disant qu'il voulait épargner un grand crime aux insurgés.
Il paraît que ce roi ne pensait pas comme le dernier hardier de village, qu'il est honteux de laisser défendre son bien par les autres, & de sacrifier leur vie en se retirant soi-même du danger.
Enfin, Leurs Majestés parties, le peuple, commandé par Westermann, était arrivé sous le feu roulant des Suisses, qui garnissaient toutes les fenêtres. Les patriotes avaient d'abord reculé, mais ensuite ils étaient revenus furieux à la baïonnette ; ils avaient mis le feu à la caserne des Suisses & s'étaient précipités dans les bâtisses, en massacrant domestiques, valetaille, gentils-
i6 Histoire d'un paysan,
hommes, tout ce qui se rencontrait. On précipitait les malheureux Suisses par les fenêtres, on les fusillait dans les cours, dans les rues, dans les jardins ; déjà deux cents fédérés marseillais, cent fédérés bretons, cinq cents Suisses, mille gardes nationaux & citoyens des faubourgs, mille nobles & domestiques, couvraient de leur corps les pavés, les escaliers, les planchers du château, ou brillaient sous les décombres de la caserne, & Sa Majesté Louis XVI, au lieu d'aller soutenir ses défenseurs, restait dans sa cachette à l'Assemblée nationale. Les gazettes de ce temps-là disaient qu'il y mangeait de bon appétit; mais ce n'est pas croyable, ce serait trop dégoûtant de penser qu'une nation courageuse comme la France avait des maîtres pareils.
Pendant le massacre, les patriotes continuaient d'arriver à l'Assemblée pour demander la destitution du roi ; mais nos députés, avant de répondre, voulaient savoir qui, du peuple ou des Suisses, aurait le dessus : c'était plus sûr.
Finalement, sur les deux heures de l'aprèsmidi, le peuple, ayant tout détruit au château, s'avançait sur l'Assemblée; alors elle obéit aux ordres de la nouvelle Commune, & le girondin Vergniaud, qui la présidait, proclama la suspension provisoire de Louis XVI, & la convo-
cation d'une Convention nationale. Elle rendit ensuite un décret invitant tous les Français à se réunir dans les assemblées primaires, le 26 août, pour nommer les électeurs, & ceux-ci, dès qu'ils seraient nommés, à procéder le 2 septembre aux élections des députés, qui devaient arriver à Paris le 20 de ce même mois.
Il n'était plus question de citoyens actifs & passifs; je vis que Chauvel, président de notre club, connu de tout le pays aux environs de Phalsbourg, pourrait être nommé représentant du peuple à la Convention ; cela me fit plaisir. Mais du 10 août au 20 septembre il y a quarante jours, & dans ces quarante jours, avec tous les ennemis qui nous entouraient, depuis Anvers jusqu'à Nice en Italie, la Commune révolutionnaire de Paris, composée de tous les commissaires nommés par les sections dans la nuit du 9 au 10 août, restait seule maîtresse. Tout le monde comprit que ce serait un terrible moment à passer.
Heureusement Chauvel & Marguerite, dans leurs lettres lorsqu'ils étaient à Paris, nous avaient souvent parlé de Robespierre, de Bazire, de Merlin, de Sergent, de Santerre, comme de solides patriotes, & quand je reconnus leurs noms dans les gazettes, avec celui de beaucoup d'autres, qui formaient la nouvelle Commune, je
me dis que ces hommes ne laisseraient pas périr la patrie ni la liberté ; qu'il faudrait les exterminer tous, & qu'alors nous-mêmes nous ne serions plus de ce monde.
Après l'affaire du 10 août, on apprit que l'Assemblée législative, poussée par la nouvelle commune, avait décrété l'abolition des costumes religieux, le divorce, la réorganisation de la garde nationale, où tous les citoyens devaient être admis ; la vente à rente & par petites portions des biens de l'Eglise & de l'émigration, pour donner aux pauvres gens le moyen d'en acheter, sans être forcé de payer tout de suite ; & enfin l'ordre à tous les ecclésiastiques qui n'avaient pas voulu prêter le serment, de sortir du royaume dans la quinzaine, sous peine d'être transportés à la Guyane. Elle avait aussi décrété que les pères & mères des émigrés seraient retenus comme otage jusqu'à la paix, & qu'un tribunal criminel jugerait ceux qui avaient fait tirer sur le peuple.
Naturellement ces lois réjouissaient les patriotes; on pensait : « La révolution marche... les gueux sont abattus. »
2o » Histoire d'un paysan.
Mais en même temps le bruit courait que Lafayette, général en chef de l'armée des Ardennes, refusait de reconnaître la révolution du 10 août; que les ennemis avaient commencé leur invasion dans le Nord ; que la Vendée, travaillée par les nobles & les prêtres, n'attendait que l'entrée des Prussiens en Champagne, pour se soulever contre la nation. Toutes ces mauvaises nouvelles répandaient une grande inquiétude dans le pays.
L'automne s'approchait; les brouillards du Rhin couvraient le Palatinat; les marais de la Queich fumaient comme une cuve. Tous les jours des détachements partaient à la découverte, principalement de la cavalerie ; les paysans racontaient au marché, que les Prussiens et les Autrichiens filaient en masse du côté de Thionville, & qu'une forte colonne tournait autour de la ville , pour gagner la Lorraine. On apprenait aussi que des commissaires de l'Assemblée nationale avaient inspecté les lignes de Wissembourg, & que l'un d'eux, le citoyen Carnot, commandant du génie, faisait élever de nouvelles redoutes.
Alors les postes étaient doublés, les pièces sur les remparts étaient approvisionnées; les sentinelles dans leurs guérites à la pointe des demi-
lunes, observaient le pays à travers le brouillard. Quelques patrouilles ennemies, uhlans & pandours, couraient la plaine en tiraillant, comme pour dire :
« Nous voilà!... nous arrivons!,.. »
On attendait.
Vers ce temps, un matin, j'étais de garde à la porte d'Albertsweiler ; les dernières sorties avaient ramené le bétail des environs, les ponts restaient levés & les barrières fermées. Nos hommes se tenaient au corps de garde. Nous avions reçu deux jours avant le long habit bleu à' revers rouges des volontaires, le pantalon de panne des sans-culottes & le chapeau à cornes. Chaque fois que l'un ou l'autre montait faction, il prenait aussi le grand manteau de laine grise, mais tout cela n'empêchait pas la brume de vous refroidir jusqu'à la moelle des os. Les camarades, assis autour du poêle, le dos penché & l'air rêveur, fumaient leur pipe ; les plus dégourdis se promenaient entre les deux ponts, battant de la semelle, & sifflant un petit air pour chasser les idées tristes. C'était la vie de garnison, la plus ennuyeuse de toutes; mais elle ne devait pas durer longtemps pour nous & je m'en réjouis encore, car, au bout de cinq ou six ans d'une existence pareille, les plus malins deviennent bêtes.
Enfin il pouvait être neuf heures du matin, & l'on devait nous relever à midi, quand le canon se mit à tonner du côté d'Impflingen; il tirait lentement, coup sur coup; les petites vitres du corps de garde en tremblaient. Tout le poste sortit étonné ; nous écoutions, pensant que c'était une attaque par surprise; mais mon camarade de lit, un vieux volontaire tout gris, sec & maigre comme un hareng saur, nous dit que ces coups de canon sans fusillade, auxquels personne ne répond, ne signifiaient rien; qu'on les tirait pour les maréchaux de France ou les princes du sang. Et ce vieux, qui s'appelait Jean-Baptiste Sôme, ne se trompait pas; seulement la mode des maréchaux de France & des princes du sang était passée pour longtemps : le portierconsigne, en revenant de la place, nous apprit que les commissaires de l'Assemblée nationale entraient par l'autre porte, du côté de Wissembourg, & que le général Custine leur faisait honneur.
Nous rentrâmes donc dans le poste, & vers midi la garde montante nous ayant relevés, nous reprîmes le chemin de la ville, bien curieux de voir les commissaires, dont chacun se faisait une idée à sa manière. Ils étaient alors à la mairie, tout l'état-major de la place allait les voir en grande tenue.
Comme nous arrivions à la caserne, on savait déjà par les dépêches que les mauvaises nouvelles étaient vraies : que Lafayette avait voulu marcher sur Paris, pour exterminer les jacobins & rétablir le roi; que l'Assemblée nationale, entraînée par les montagnards, l'avait déclaré traître à la patrie, & qu'il venait de se sauver dans les Pays-Bas. Dumouriez le remplaçait à l'armée du Nord; Kellermann allait prendre le commandement de l'armée du centre, à Metz, & Luckner celui de la réserve à Châlons. On sa- * vait que l'ennemi nous envahissait ; qu'il avait fusillé les patriotes à Sierck, & qu'il bombardait Longwy; que les Vendéens se soulevaient, enfin que tout marchait ensemble, comme on devait s'y attendre : l'invasion, la trahison & la guerre civile î
On se figure combien d'idées vous passaient par la tête en apprenant ces choses désolantes: . le plan de Bouillé, du comte d'Artois, des évêques & des nobles se montrait.
Il fallait vaincre ou mourir !
Aussi quelle satisfaction quand on sut que les commissaires de l'Assemblée nationale, de simples citoyens élevés par nous-mêmes, après avoir demandé le nouveau serment aux officiers supérieurs, venaient de casser comme des allumettes messieurs Joseph Brôglie> colonel du
2 e régiment de chasseurs à cheval, & Villantroy, second colonel, qui le refusaient, & de nommer à leur place les commandants Houchard & Coustard, connus dans leur régiment pour de vrais patriotes & de braves soldats! Voilà des choses qu'on n'avait pas encore vues & qui vous donnaient le respect de la nation. Rien qu'à regarder la ligure des lieutenants & des capitaines, on reconnaissait que cela changeait leurs idées sur la force du peuple, & qu'ils allaient prêter serment avec enthousiasme.
Je n'ai pas besoin de vous parler des sousofficiers & des soldats; ils étaient dans la joie, cela va sans dire.
Quand on battit le rappel à deux heures, pour la revue des commissaires^ c'est alors qu'il aurait fallu voir avec quel ordre & quelle précision on défilait, & comme on criait : « Vive la nation ! Vivent les commissaires! Vivent la commune de Paris & l'Assemblée nationale! »
Je me représente encore ce grand carré de sabres & de baïonnettes autour de la place d'Armes ; les compagnies qui suivent les compagnies; les escadrons qui piaffent derrière les escadrons; les pièces de campagne dans les intervalles ; & au milieu du carré les trois commissaires : Carnot & Prieur en uniforme d'officiers du génie, Ritter, le grand sabre accroché au
baudrier noir, sous le bras, l'écharpe tricolore en ceinture , le grand chapeau rond à larges bords avec ses trois plumes bleu, blanc & rouge; des élus du peuple que les colonels & les généraux accablaient de cérémonies!
Eux, ils n'y faisaient pas même attention. Ce qu'ils voulaient connaître, c'étaient les besoins du soldat; ils écoutaient toutes les réclamations; ils les inscrivaient.
Le plus beau de cette revue , ce qui me donna la plus grande idée du peuple souverain, c'est quand les représentants, d'une voix forte, en passant devant les bataillons, nous criaient :
« Vous jurez de maintenir la liberté, l'égalité, ou de mourir à votre poste ! »
Et que nous, l'arme au bras, la main droite en l'air, nous répondions ensemble: «Je le jure! » les uns tout pâles, les autres des larmes dans les yeux.
Ah! nous savions alors ce que nous jurions; nous savions que c'était notre bonheur à tous, depuis le premier jusqu'au dernier; celui de nos parents, de nos familles, en même temps que l'honneur de la patrie.
Mais il faut maintenant que je vous raconte une chose qui me regarde en particulier, & qui vous montrera encore bien mieux la m. 2
fraternité des représentants pour le peuple.
Vers huit heures, la revue était finie; nous avions défilé en criant : « Vive la liberté! A bas les aristocrates & les officiers de 'cour! A bas les intrigants! Vive la justice! » Toute la ville bourdonnait de cris & de chansons. Nous autres, à la chambrée, après avoir mangé la soupe, nous nous moquions des cartouches jaunis que les officiers nobles venaient de recevoir : à chacun son tour! Et comme nous étions là, le sergent de garde entra, disant que les commissaires de l'Assemblée nationale demandaient à voir Michel Bastien. Naturellement je crus que c'était une farce, & les camarades le crurent aussi; nous riions tous; mais le sergent ayant dit que c'était sérieux & qu'un hussard m'attendait sur la porte, je décrochai mon chapeau & je repassai le baudrier sur mon épaule.
J'avais l'idée qu'on faisait erreur, que les commissaires demandaient un autre Bastien; il n'en manque pas au pays. Mais en bas, l'estafFette, à cheval sous la lanterne, me montra l'ordre écrit, & je lus : « Michel Bastien, volontaire au premier bataillon de la montagne. » Je me mis donc à marcher près du hussard, un vieux à grosse queue grise, des balles de mousquet pendues à ses cadenettes & l'air méfiant; il me regardait de côté du haut de son cheval, se figurant
sans doute que j'avais fait un mauvais coup & que j'allais essayer de me sauver.
Moi je n'en revenais pas ; & lorsque nous arrivâmes devant la cour du grand hôtel des postes, les fenêtres éclairées de haut en bas & la cour encombrée de hussards, je ne savais plus que penser.
L'officier de garde lut mon ordre & me rit conduire au premier, dans un grand corridor, où les domestiques de l'hôtel allaient & venaient en courant, avec des plats de viande & des paniers de vin. Notre général Custine, le meilleur vivant de son armée, traitait les commissaires & l'état-major de la place; c'était un ancien noble, il s'y connaissait.
L'un des serviteurs, surpris de me voir là, me demanda ce que je voulais ; je lui dis que les commissaires m'avaient fait demander, & tout de suite il m'ouvrit une grande chambre, à gauche du corridor, en me disant :
« Entrez! »
J'entrai donc dans cette chambre, où se trouvait une lampe allumée sur une table ronde. A droite, dans la salle voisine, j'entendais parler & rire, des verres & des assiettes tinter comme pendant un festin. Et comme j'étais là depuis une minute, bien étonné de ne voir personne, tout à coup la porte s'ouvrit, & le citoyen Carnor
entra, son écharpe autour des reins, en me demandant d'un air de brave homme qu'il était :
« Vous êtes Michel Bastien, le futur gendre de Chauvel?
— Oui, commandant, lui répondis- je tout troublé.
— Ne vous étonnez pas, dit-il en me tendant la main, Chauvel & moi nous sommes amis; bien des fois j'ai dîné chez lui, dans son petit logement de la rue du Bouloi ; votre fiancée est une bonne patriote; voici ce qu'elle m'a chargé de vous remettre. »
Il sortit une lettre qu'il avait dans sa poche & me la donna. J'étais tellement heureux que je ne savais quoi lui dire pour le remercier; lui me regardait avec ses yeux vifs.
« Vous n'êtes donc que simple volontaire? me dit-il au bout d'un instant. Chauvel m'avait assuré que vous ne manquez pas d'instruction; comment n'avez-vous pas été nommé sergent ou officier? »
Alors je devins tout rouge :
« Si j'avais voulu, lui dis-je, ceux de mon village m'auraient nommé sergent, mais les anciens doivent passer avant nous; ils connaissent la guerre & nous conduiront mieux au feu; voilà mon idée, commandant.
— Ah! ah! fit-il, vous avez refusé?
Histoire à y un paysan, 29
— Oui. Je ne veux pas rester soldat ; ce n'est pas mon métier. Je suis parti pour défendre la liberté, & quand la liberté sera sauvée, eh bien , je retournerai tranquillement au pays, reprendre mon état de forgeron & tâcher de devenir un bon père de famille. Je ne demande pas autre chose. » En m'écoutant il se mit à sourire & dit :
« A la bonne heure!... Chauvel vous estime, je vois qu'il a raison. Nous allons repasser à Phalsbourg; je lui raconterai notre petite entrevue. Allons, mon ami, vous devez être impatient de lire la lettre de votre fiancée; au revoir! »
Il me donna la main & je m'en allai plein d'enthousiasme, en criant dans mon âme :
« Ah! si le bonheur voulait que je pusse rendre service à Carnot ; si, par exemple, il était fait prisonnier, comme j'enfoncerais tout pour le ravoir; il faudrait me hacher en mille morceaux avant de me faire reculer ! »
Et, songeant à de pareilles folies, comme il vous en passe par la tète quand on est jeune, je montai l'escalier de notre caserne, & puis j'entrai dans notre chambrée, où les camarades dormaient déjà deux à deux. Malgré la défense d'allumer la chandelle au quartier après la re 7 traite, je battis le briquet & je me mis à lire la lettre de Marguerite, sous la cheminée; on ne
pouvait rien voir du dehors; le caporal dormait comme les autres..
Il s'est passé bien des années depuis que je reçus cette lettre, à la fin d'août 1792; j'étais jeune & je suis devenu vieux; j'étais plein de force & d'amour, je pleurais comme un enfant, quand Marguerite me parlait de son chagrin d'être loin l'un de l'autre.» Aujourd'hui, malgré ma grande amitié pour la bonne & brave femme, tout cela n'est plus qu'un rêve ! Eh bien , je pourrais encore vous réciter cette lettre mot à mot. Que de fois je l'ai lue & relue au bivac, à Mayence, partout! A la fin, elle était tellement usée, pliée, coupée, qu'elle tombait ensemble, & je la relisais toujours; j'y trouvais toujours quelque chose de nouveau, qui m'attendrissait.
Mais les paroles d'amour sont pour nous seuls, vieux ou jeunes, on les garde comme son meilleur bien; tout ce que je peux vous dire, c'est que Marguerite me parlait beaucoup de mon père, qui venait dîner avec eux tous les dimanches, & de mon frère Étienne, qui maintenant allait entrer au magasin de livres, caries assemblées primaires étaient commencées, on voyait d'avance que le père Chauvel serait envoyé à la Convention; tout le pays le voulait; il était déjà sorti le premier avec un grand nombre de voix, pour être éligible : c'était donc sûr ! Mar-
guérite, cette fois, ne devait pas le suivre à Paris; elle devait continuer le commerce, répandre les bons livres dans notre pays ; leur magasin faisait trop de bien pour l'abandonner. Le petit Étienne resterait avec elle ; elle l'aimait beaucoup, c'était aussi un brave enfant, qui ne manquait pas d'esprit & qui ne demandait qu'à s'instruire.
Outre cela, Marguerite me racontait la belle réception de nos commissaires à Phalsbourg; ils avaient passé la revue des troupes, & puis ils étaient allés voir le club des Amis de la liberté & de l'égalité. Toute la ville était dans l'enthousiasme des affaires du 1 o août ; les municipaux avaient envoyé d'abord douze cents francs pour les frais de la guerre, & plus tard encore mille soixante & deux livres à l'Assemblée nationale pour le même objet. Les commissaires avaient remercié publiquement Chauvel de la bonne direction qu'il donnait non-seulement au club, mais encore au pays tout entier.
Voilà ce que me racontait Marguerite. Le père Chauvel, au bas de la lettre, m'encourageait à faire solidement mon devoir, disant que cette guerre ne durerait pas plus de six mois ; que nous allions les bousculer tous & porter de grands coups décisifs. Il ne pensait plus à ce qu'il nous avait dit au club, que la guerre serait longue,
& m'écrivait cela pour me remonter le cœur; mais je n'en avais pas besoin; je savais qu'une guerre qu'on commence n'a pas d'autre raison pour finir que l'extermination des uns ou des autres.
Enfin les commissaires partirent le lendemain sous bonne escorte; ils allaient à Belfort, en Alsace.
Tout le pays fourmillait alors de patrouilles ennemies, des espèces de bandits à manteau rouge, qui pillaient les villages & détroussaient les gens. Quelquefois ces gueux s'avançaient jusque sur les glacis, le bonnet en peau de mouton sur les yeux, le nez en l'air & leurs sales moustaches pendant au-dessous; ils lâchaient un coup de pistolet contre les remparts, & s'en allaient en criant, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles; c'étaient des paysans sauvages du fond de l'Autriche, qu'on appelait pandours; des êtres pleins de crasse & de vermine ; & leurs petits chevaux à tous crins étaient aussi sauvages qu'eux.
Cette race nous gardait; elle avait des postes dans tous les environs de la ville, mais hors de portée du canon. D'heure en heure, on entendait un coup de fusil de rempart, & puis tout se taisait; voilà ce qu'on appelait le blocus.
Les ennemis passaient toujours au loin, bien
loin : cavalerie, infanterie, convois de poudre & de boulets, tout filait dans le brouillard du côté de la Lorraine.
En voyant cette armée innombrable, combien d'idées on se faisait sur l'invasion, & comme on aurait voulu se trouver là-bas, au milieu des grandes batailles!
Le temps restait toujours triste & couvert; il pleuvait souvent; notre seule consolation était de penser que les Prussiens & les Autrichiens recevaient cela sur le dos jour & nuit. Deux ou trois fois ces Allemands nous avaient envoyé des parlementaires, un officier avec un trompette. On allait à leur rencontre, on bandait les yeux de l'officier, on le conduisait au gouvernement. Qu'est-ce que ces gens venaient dire ou demander? Personne, excepté le conseil de la place, ne le savait.
Un jour, en septembre, le bruit se répandit qu'un pandour avait crié de loin aux avantpostes d'Albertsweiler :
« Longwy est pris!... Verdun s'est rendu!...))
Toute la garnison parlait de cela.
Custine, avec une escorte de hussards, sortit de la place pour rejoindre les lignes de Wissembourg ; l'escorte rentra bientôt; les hussards disaient que le 8 e & le 10 e de chasseurs, le I er de dragons, le 4 e & le 19 e de cavalerie, le i er & le
2 e de grenadiers, un bataillon de Saône-&-Loire & plusieurs du Bas-Rhin venaient de partir à marches forcées pour Metz. C'est peut-être le plus grand serrement de cœur que nous ayons eu; tout le monde pensait que nous venions de perdre une grande bataille, puisqu'on dégarnissait les lignes pour envoyer des secours. Malgré cela, les bourgeois patriotes soutenaient que l'Alsace n'avait rien à craindre, qu'il restait
assez de troupes pour garder le passage de Lauterbourg; que les Allemands ne pouvaient passer que par les vallées de Fischbach & de Dahn, ou s'engager dans les bois de Bienwald, où les volontaires nationaux les extermineraient jusqu'au dernier ; & que, s'ils suivaient le chemin d'Altstadt, nos redoutes les arrêteraient, quand ils seraient cinquante mille.
Voilà ce qui se disait dans les brasseries de Landau; les bourgeois & les soldats s'entendaient comme des frères. Mais si les alliés s'étaient ouvert un chemin sur Paris, à quoi nous servait d'avoir gardé notre petit coin d'Alsace? Ah! quelle tristesse on eut dans ces quinze jours, & quelles inquiétudes!
Le vieux Sôme, seul à la chambrée, ne perdait pas confiance ; une fois, il dit à ceux qui s'inquiétaient le plus :
« Laissez faire... qu'ils entrent tous, ce sera
Histoire tfun paysan. 35
tant mieux... nous leur tomberons sur le dos; il n'en sortira plus un seul. »
Enfin on conservait tout de même le courage ; on ne demandait qu'à sortir pour se battre, quand un matin cette longue queue d'ennemis qui défilaient depuis trois semaines eut une fin : les cent quatre- vingt mille alliés étaient en France. Nous avions beau regarder du haut des remparts, il n'en restait plus; les pandcmrs euxmêmes avaient suivi la dernière colonne. Ce jour-là, des paysans, hommes & femmes, en grand nombre, leurs paniers sur la tête ou la hotte aux épaules, se rapprochèrent de la ville jusqu'aux avant-postes; l'ordre arriva de les faire entrer par une poterne, & ces gens alors racontèrent que le prince de Hohenlohe-Kirschberg avait logé chez le maire de Neùstadt ; que maintenant son armée entourait Thionville; que là-bas on bombardait tout; que la garnison faisait des sorties ; que les Autrichiens & les Bavarois avaient forcé nos paysans de conduire leurs munitions & leurs bagages jusqu'aux environs de la place, & que c'est d'eux qu'ils avaient appris ces choses. Mais de plus loin ils n'avaient aucune nouvelle*
Il fallut encore attendre.
On avait baissé le pont d'Impflingen, & l'on s'ennuyait terriblement de rester les bras croisés, lorsque, vers le 25 septembre, les courriers de
Strasbourg & de Nancy arrivèrent, & toute la ville fut remplie dans une heure de lettres & de gazettes ; on sut tout ce qui s'était passé depuis trois semaines : la prise de Longwy, que les habitants avaient livré sans défense, malgré les volontaires des Ardennes & delà Côte-d'Or; la capitulation de Verdun, aussi forcée par les habitants, dont les femmes & les filles s'étaient portées à la rencontre du roi de Prusse avec des fleurs; la mort du brave commandant Beaurepaire, qui n'avait pas voulu signer sa ho.nte; la défense des défilés de l'Argonne par Dumouriez ; le départ de Kellermann avec l'armée du centre, pour le rejoindre & livrer bataille en avant de Châlons; le soulèvement de Paris, en apprenant que les traîtres livraient nos places fortes & que Brunswick arrivait exterminer les patriotes ; le , massacre des nobles & des prêtres réfractaires dans les prisons; la bataille de Valmy; la défaite des Prussiens, & la première séance de la Convention, qui avait proclamé la république à l'unanimité, le 21 septembre.
Que de choses terribles & grandioses s'étaient passées dans ces vingt jours! Et nous autres nous n'avions rien fait; nous étions restés cloués là, par un misérable petit prince qui ne voulait pas même nous attaquer. En pensant à cela, nous étions indignés & nous criions :
« Est-ce qu'on va nous laisser moisir ici jusqu'à la fin de la guerre? Puisque les Prussiens sont battus, coupons-leur la retraite! »
D'autres pensaient qu'il valait mieux tomber # sur leurs grands magasins, le long du Rhin, à dix ou douze heures de nous ; que ce serait plus vite fait, & que la république y trouverait aussi son compte.
Enfin ces idées fermentaient dans tous les régiments, & l'on disait déjà que nos généraux trahissaient, puisqu'ils ne profitaient pas d'une si bonne occasion ; on commençait à se révolter, quand par bonheur, le 29 septembre au soir, Custine revint avec son état-major. Il pleuvait à verse, mais cela n'empêcha pas le général de faire battre le rappel, d'ordonner à la cavalerie de monter à cheval, à l'infanterie de boucler le sac & de partir tout de suite, les uns par le chemin de Germersheim, les autres par celui de Weingarten. Nous avions alors ce que nous voulions, nous devions être contçnts. Chacun comprenait que pour une surprise c'était bien le meilleur; que les espions, s'il en existait à Landau, n'auraient pas le temps d'aller prévenir l'ennemi d'évacuer ses magasins ; que nous arriverions aussi vite qu'eux.
Oui, c'était bien vu; mais, après la distribution des cartouches, quand chaque bataillon se m. 3
mit à détiler l'un après l'autre dans la nuit, sous les vieilles portes garnies de herses; qu'on entendit les pas rouler sur les deux ponts, au milieu du vent & de la pluie; & qu'une fois hors des avancées il fallut s'habituer à voir clair dans cette obscurité, sans presque reconnaître les chemins, avec l'eau qui vous coulait du chapeau comme une gouttière; & ce bruit de pas qui vont, qui vont toujours sans s'arrêter, durant des heures; le hennissement des chevaux derrière, attelés aux canons; & pas une étoile au ciel, pas un rayon de lune dans les nuages sombres qui s'étendent ; alors le plaisir d'aller surprendre les magasins n'était plus, si grand !
Tout ce que je me rappelle de cette route, où Ton ne se voyait pas l'un l'autre, où l'on ne pouvait pas allumer une pipe de tabac, à cause de la pluie & du vent, c'est que d'heure en heure des cavaliers filaient près de notre colonne en nous criant :
« Allons... allons... pressons 1e pas; il faut arriver au petit jour. »
Un camarade disait :
« Il est minuit... une heure... deux heures... »
Et la pluie ne finissait pas; elle faisait un grand murmure dans ces champs.
Lorsqu'on traversait un village, les chiens d'abord aboyaient, mais, en voyant tant de
Histoire d'un paysa/i. 39
monde, ils se cachaient, & nous défilions sans voir une âme. Une fois seulement je me souviens avoir passé près d'une maison où Ton cuisait du pain ; les petites fenêtres étaient éclairées ; la bonne odeur du pain frais faisait dire à chacun de nous, en tournant la tête :
« Ça sent bon, ici ! »
Et longtemps après avoir traversé ce village, je pensais encore au four de maître Jean, me représentant la cuisine des Trois-Pigeons . la bonne chaleur, le feu rouge qui reluisait sur les casseroles, la galette au lard, & le reste!... Je me disais en moi-même que sans l'amour de la liberté, j'aurais mieux aimé me trouver là-bas, les pieds dans mes sabots, derrière le poêle, que sur la route, les cuisses & le dos mouillés comme dans uné rivière. Combien de fois ces pensées me sont revenues depuis, & je suis sûr que tous les camarades en pensaient autant.
C'est plus fort que soi : en marche, la nuit, l'idée du village & des bonnes gens vous revient toujours.
Enfin nous avions déjà fait plus de sept lieues depuis notre départ de Landau, lorsque le petit jour pâle, au loin comme une raie blanche sur la terre sombre, nous prévint qu'il pouvait être quatre heures du matin. La vue du jour nous réjouit, & le père Jean-Baptiste, qui marchait à
côté de moi comme un jeune homme, malgré ses cheveux gris & son gros sac en peau de vache, me dit d'un air de bonne humeur :
« Eh bien , Michel , nous approchons...
Pourvu que ces gueux de kaiserlicks n'aient pas évacué leurs magasins ! »
A mesure que le jour montait, nous voyions au bout de la grande plaine des endroits où la lumière brillait : c'était le Rhin débordé. Et, regardant les camarades crottés jusqu'à la nuque; les officiers à cheval, sur la route grasse & luisante; derrière nous les canons & les caissons avec leurs ornières brillantes à perte de vue; les dragons avec leurs grands manteaux blancs serrés sur les jambes, leurs chapeaux affaissés; les hussards, les chasseurs mouchetés de boue; tous en marche & pourtant comme arrêtés dans cette grande plaine, en voyant ces choses, on ne pouvait pas s'empêcher de penser :
« Nous voilà bien cinq à six mille, & nous n'avons pourtant l'air de rien. »
A sept heures nous arrivâmes près d'un grand village, où l'on s'arrêta pour faire la soupe; tout le corps d'armée, cavalerie & infanterie, bi vaquait dans les environs; les canons & les bagages seuls restèrent sur la route.
À peine nos fusils en faisceaux, je fus de cor-
vée avec Jean-Baptiste Sôme. C'est dans ce village que j'ai vu pour la première fois réquisitionner le bois, le pain, la viande, &c; c'est là que j'ai vu des malheureux lever les mains au ciel, pendant que leurs bœufs & leurs vaches sortaient des écuries, qu'on les abattait dans la rue, qu'on les dépouillait & qu'on les partageait en quartiers, par compagnie. Chaque escouade recevait sa part, le caporal en -tête, & l'on partait aussitôt. Custine, que la moitié du village entourait en criant, en gémissant, disait :
« Hé! mes amis, c'est la guerre. Vos ducs, vos rois & vos empereurs l'ont voulue; allçz vous plaindre auprès d'eux ! »
Comme nous retournions au bivac, le père Jean-Baptiste & moi, notre grand quartier de viande pendu au milieu d'une perche sur nos épaules, des centaines de feux brillaient déjà dans la prairie, le long de la Spire; des tourbillons de fumée couvraient la plaine; on riait, on regardait bouillir la marmite. Au bout d'une heure & demie, tout était cuit & mangé. Nous repartîmes de là sans nous inquiéter du reste ; les paysans nous avaient vus passer; ils étaient ruinés pour vingt ans.
Je me rappelle qu'à partir de ce village, une longue chaîne de montagnes boisées défilait sur notre gauche ; un vieux château s'élevait sur ces
montagnes, à mi-côte, & Marc Divès, qui avait fait la contrebande avec son père, entre Forbach & Mayence, disait que c'était Neustadt.
Nous ne suivions pas la grande route, mais des chemins de traverse très-difficiles, surtout pour les canons & les convois; il fallait pousser aux roues ; quelquefois six & sept chevaux avaient de la peine à tirer nos petites pièces des ornièris.
Vers onze heures, nous vîmes à droite, près du Rhin, une longue file de troupes, principalement de la cavalerie, qui suivait la même direction que nous; d'abord on crut que c'était l'ennemi; mais on apprit bientôt que deux autres colonnes de patriotes arrivaient, l'une par Weingarten, & l'autre le long du Rhin, par Germersheim. Les deux chemins s'embranchaient plus loin.
Nous venions à peine de voir cette colonne, que plusieurs camarades découvraient les clochers d'une ville dans un des tournants du Rhin ; ils les montraient , on s'arrêtait & l'on criait :
« Voici les magasins! Les. voilà... nous les tenons! »
Et, malgré la fatigue d'une si longue marche, on levait les chapeaux, tout joyeux. Moi, j'étais dans la compagnie des grenadiers & je vois en-
core mon grand plumet rouge en forme de poire, se balancer au bout de mon bras. Notre satisfaction était extraordinaire. Toute la rîle des canons, des caissons, des bagages se resserra, les chevaux eux-mêmes avaient l'air de comprendre qu'on approchait des magasins, peutêtre parce que leurs conducteurs tapaient dessus avec plus de courage.
L'autre colonne était commandée par Neuwinger, un ancien officier rengagé six mois avant comme volontaire, & que la république venait de nommer maréchal de camp. Nous arrivâmes presque ensemble sur la grande route de Worms à Spire, qui descend droit vers le Rhin. Alors les clochers, & même les maisons de Spire, avec les vieux remparts décrépits, & plus loin, derrière, le fleuve couvert de bateaux, se voyaient à mille ou douze cents pas sur notre droite.
En voyant cela, les deux colonnes arrêtées se mirent à chanter la Marseillaise. Neuwinger, Houchard, Custine, tous des enfants du pays, allaient nous conduire au feu. Neuwinger, natif de Phalsbourg, vint aussitôt serrer la main du commandant Meunier; il passa devant nous à cheval, en criant :
« Eh bien, ceux du district de Sarrebourg vont se montrer aujourd'hui, j'espère! »
Il riait; nous lui répondîmes par un cri de « Vive la république! vive la liberté! »
Au même instant nous recevions Tordre de descendre de la route & de marcher sur Spire, en bataille. Nous ne voyions pas encore l'ennemi quand, en regardant à droite de la ville, nous découvrîmes derrière des haies & de petits murs de jardins qui s'étendaient jusqu'aux remparts , une grande ligne d'habits blancs.
J'avais alors mes yeux de vingt ans, &, malgré la distance, je reconnus que ces Autrichiens . mettaient des canons en batterie, derrière des tas de terre fraîchement remuée. Sur le devant de la ville, entre deux vieilles tours, au bout de notre route, je découvris aussi une foule de monde, hommes & femmes, des bourgeois sans doute, venus là pour observer ce qui se passait. Mais cette foule ne resta pas longtemps dehors; à mesure que nous approchions, elle rentrait par la vieille porte en courant.
Il pouvait être deux heures; le temps s'était éclairci, nous avancions en ligne de bataille à travers les champs; chaque bataillon avait deux petites pièces de huit & seize canonniers pour les servir; on allait au pas accéléré, des tas de boue aux talons & le fusil sur l'épaule. La cavalerie, dragons, chasseurs & hussards, se déployait sur les côtés ; le Rhin débordé, avec les haies, les
arbres & les petites hauteurs dans l'eau, se déroulait autour de nous. On n'entendait que le pas des escadrons & des bataillons. Comme nous avancions ainsi, le nez en l'air, regardant les Autrichiens, voilà qu'une grande ligne de fumée blanche s'élève tout à coup sur la côte ; en même temps des boulets passent au-dessus de nous avec des ronflements terribles, & deux secondes après le bruit de la décharge retentit comme un coup de tonnerre. Je n'avais jamais rien entendu de pareil.
Tous nos officiers parcouraient le front des troupes en criant :
« Halte!... Halte!... En bataille!... »
Le 2 e chasseurs & le 17 e dragons, à droite, partirent pour tourner la colline; mais dans cette direction le Rhin s'étendait comme un miroir à perte de vue; ils avaient du chemin à faire.
Les Autrichiens continuaient leur feu. Moi, j'étais plein de curiosité; je regardais de tous les côtés, & dans ce moment je vis Custine au milieu de son état-major sur la route ; il donnait des ordres; les officiers partaient comme le vent, ils arrivaient vers nous, & bientôt nous les entendîmes crier :
« Faites avancer les pièces ! »
Les chasseurs & les dragons étaient déjà
loin, on ne les voyait presque plus au bord de l'eau.
Nos petites pièces de huit, & quatre obusiers, en ligne derrière une petite élévation qui leur servait d'épaulement , commencèrent tout de suite la canonnade ; leurs obus & leurs boulets montèrent sur la colline; mais les autres avaient aussi des obusiers en batterie, & c est alors que j'entendis pour la première fois ce bruit des obus, qui sifflent comme des oiseaux, tout doucement; personne de nous ne savait encore ce que cela voulait dire; nous avions les oreilles pleines du bruit de nos petits canons, &, quand en avant de notre front la terre sautait en entonnoir, nous pensions que c'était miné.
Ce bruit continuait depuis environ vingt .minutes, lorsque le cri « En avant! En avant! » se prolongea sur toute notre ligne. En môme temps les tambours se mirent à battre la charge, & la Marseillaise s'éleva jusqu'au ciel. Tout marchait ensemble ; mais ce n'était pas la peine, car les ennemis, au lieu de nous attendre, défilaient déjà vers la place. Nous les voyions courir entre les haies & les petits murs qui bordent cette colline; & quand nous arrivâmes sur les hauteurs, nous aperçûmes le 17 e dragons, qui montait derrière avec quatre cents prisonniers autrichiens.
Tous les autres, à trois ou quatre mille, étaient rentrés dans Spire, & recommençaient le feu sur nous, du haut des remparts.
Jusqu'à ce moment tout avait bien été; la grande canonnade de l'ennemi n'avait tué que peu de monde, mais alors le vrai combat allait commencer.
Les trois bataillons de Bretons de la colonne & le nôtre se déployaient près des remparts, qui sont de vieux murs comme ceux de Wissembourg. En face de nous se trouvait une porte, & devant la porte un pont-levis sur des fossés. Les Autrichiens voulaient lever le pont, à deux ou trois cents pas, mais il était tellement lourd & rouillé, que tout le poste avait beau se pendre aux chaînes, cela ne marchait pas. Nous tirions sur les hommes de ce poste ; ceux des remparts nous répondaient; déjà plusieurs d'entre nous étaient couchés dans les rangs, lorsque Neuwinger arriva criant comme un furieux :
« En avant, les montagnards! en avant!... »
Et nous commençâmes à courir. Le pont était presque debout; il retomba sur ses piliers avec un fracas terrible, & toute notre compagnie de • grenadiers, le commandant Meunier en tête, s'engouffra sous la voûte comme un troupeau.
Malheureusement cette voûte était fermée au fond par une porte de gros madriers, garnis de
barres de chêne en croix & de boulons larges comme la tête. Du haut des tours, à droite & à gauche, les Autrichiens balayaient le pont derrière nous. Les Bretons, qui recevaient cette fusillade sans pouvoir y répondre, nous poussaient en criant comme des loups : « En avant ! » Ils se pressaient contre nous, en masse, pour se mettre à l'abri sous la voûte, & là je crus que c'était fini de nous tous; d'autant plus que les Autrichiens avaient aussi des trous dans la porte, & qu'ils nous fusillaient à bout portant; leur feu nous touchait. Plusieurs camarades en ont conservé des grains de poudre dans la figure toute leur vie.
Figurez -vous ce fracas sous cette vieille voûte : les coups de fusil qui se répondent à quatre pas ; les tas de blessés qu'on écrase ; la fumée où passe la flamme comme des éclairs rouges dans l'ombre ; les malédictions & les cris furieux : « Des canons ! amenez des canons ! » Et puis, tout à coup les Bretons qui reculent, en laissant leurs morts & leurs blessés sur le pont !
Comment nous tirer de là? comment battre en retraite sous la fusillade des remparts?
Je me disais : « Nous sommes perdus ! » quand les Bretons revinrent, Neuwinger à cheval, nageant en quelque sorte sur eux; ils le portaient en criant :
« Place !... place!... »
Et le fracas de la fusillade recommença bien pire qu'avant.
Cette fois les Bretons avaient des haches, & c'est alors qu'il fallut entendre le roulement des coups de hache sur la porte On ne se voyait plus au milieu de la fumée; les coups de fusil partaient, les copeaux de chêne volaient, les blessés criaient, la grosse porte frémissait sourdement. J'avais aussi ramassé une hache pleine de sang, & je hachais, je hachais, en criant comme les autres :
« Vaincre ou mourir!... »
La sueur me couvrait la figure; à chaque coup de feu je voyais les camarades tout pâles de colère autour de moi. La vieille porte aurait dû tomber depuis longtemps, mais son tas de ferraille la tenait ensemble; elle grinçait sans tomber. Enfin la petite porte du milieu s'ouvrit par bonheur, & cinq ou six de nos grenadiers passèrent aussitôt dessous, en se baissant. Les Autrichiens s'étaient retirés , & toute notre compagnie passa; les Bretons nous suivirent.
Nous croyions avoir partie gagnée en tirant les verrous & poussant la grande porte ; mais voyez la misère de ce monde! à cent pas plus loin, de l'autre côté d'un fossé traversé par un pont,' se trouvait une seconde porte aussi solide
que la première; nous n'étions maîtres que de l'avancée, il fallait maintenant ' emporter le corps de la place. C'est ce que je me rappelle de plus terrible, car aussitôt le feu roulant commença sur nous des remparts, & nous serions restés là jusqu'au dernier, si Custine n'était arrivé au galop avec deux obusiers, qu'il rit mettre en batterie sous la voûte.
Cinq minutes après la seconde porte tombait en morceaux, & notre bataillon débouchait dans la grande rue de Spire, au milieu d'une fusillade épouvantable. Les Autrichiens s'étaient barricadés dans les maisons ; toutes les fenêtres étaient pleines de fumée, où leurs fusils ne faisaient que se lever & s'abaisser. Meunier nous cria de les déloger, pour laisser défiler la colonne; & pendant qu'on exécutait cet ordre :
qu'on enfonçait les portes, qu'on livrait bataille aux kaiserlicks, dans les corridors, dans les escaliers, dans les chambres, dans tous les recoins, à coups de crosse & de baïonnette ; pendant qu'on poursuivait ces pauvres diables jusque dans les greniers, & qu'ils criaient : « Pardône. Françôse! » toute notre colonne entrait en ville au pas de charge, ses canons en tête pour mitrailler ce qui voudrait lui barrer le passage. Au bout d'un quart d'heure la place était pleine de nos troupes : cavalerie, artillerie, infanterie ;
Histoire d'un paysan. %i
& trois mille cinq cents Autrichiens, avec leur commandant Winckelmann, mettaient bas les armes. Quatre cents autres périrent en essayant de traverser le Rhin à la nage. Nous étions aussi maîtres des magasins, car, sauf sa caisse, l'ennemi n'avait eu le temps de rien évacuer de l'autre côté du Rhin.
Et maintenant est-ce que j'ai besoin de vous raconter l'enthousiasme de cette première victoire, le plaisir de se tâter en pensant : « J'ai conservé mes quatre membres ; tout est encore en bon état! » Et la joie d'annoncer la bonne nouvelle à Chauvel, à Marguerite, à mon père! Oui, c'était une grande satisfaction d'en être réchappé.
Je me rappelle que, sur la grande place, Custine, au milieu de tous les bataillons, escadrons & régiments formés en carré, nous prononça des paroles de contentement & d'éloges. Il avait la voix forte ; mais au milieu de tous les cris de cette foule, on ne pouvait pourtant pas le comprendre. Seulement les capitaines de chaque compagnie, après le général, nous glorifièrent de n'avoir rien pris ni pillé, comme ç'aurait été naturel, puisque la ville était enlevée de vive force. C'est ce qu'ils nous dirent; & cela fit plus de mal que de bien, car personne n'y aurait pensé, & alors beaucoup d'entre nous se firent d'autres
52 Histoire àhin paysan.
idées sur la guerre, & se repentirent de n'avoir pas profité de l'occasion.
Enfin voilà le combat de Spire, — notre première affaire, — où le- bataillon perdit quarantedeux hommes. Maintenant vous allez voir autre chose.
Les commissaires ordonnateurs frappaient des contributions sur l'évêque & les chanoines, au profit de la nation; le peuple & les bourgeois fraternisaient avec nous, & l'on parlait déjà d'aller visiter les magasins de Worms, qu'on disait encore plus grands & mieux approvisionnés que ceux de Spire, quand il arriva du nouveau.
Le deuxième jour, vers six heures du matin, comme je me promenais en ville, tout à coup j'entends battre la générale. Aussitôt l'idée me vient qu'on nous attaque ; je cours à la caserne, notre bataillon venait de partir. Je monte prendre mon fusil, ma giberne, & je descends quatre à quatre. Tout le long de mon chemin, je voyais des grenadiers & des volontaires sortir en courant des églises & des boutiques avec des paquets ; des bourgeois sortaient aussi de leurs maisons, en criant : « Au voleur! » enfin le pillage commençait.
La générale continuait sur la place d'Armes.
Je me dépêchais, lorsque, en passant dans une petite rue où se trouvait un magasin de vivres,
je vis une charrette de cantinière stationner à la porte, une charrette à deux roues, attelée d'un petit cheval à longue crinière & couverte de toile grise. Sur le devant de cette carriole une grande femme irçaigre, en bras de chemise & petite jupe rouge, les cheveux blonds tortillés sur la nuque, recevait les barils de vivres & les caisses de toute sorte qu'un volontaire lui tendait par la fenêtre. Elle fourrait tout cela sous la toile de sa voiture, en se dépêchant comme quelqu'un qui fait un mauvais coup. Il y avait une guérite à côté de la porte du magasin, mais elle était vide; la sentinelle travaillait bien sûr avec les camarades dans les églises ou dans les boutiques du voisinage.
En voyant qu'on pillait les magasins que nous avions eu tant de peine à gagner deux jours avant, je m'arrête indigné; je m'approche de cette femme, & qu'est-ce que je reconnais?... Lisbeth!... ma sœur Lisbeth, que je n'avais pas vue depuis son départ pour Wasselonne, en 1785. Je lui crie :
« Que fais-tu là ! »
Elle se retourne, les joues rouges, les yeux luisants à force d'enthousiasme pour le pillage, & me dit :
aTiens! c'est toi, Michel! Tu es volontaire }
— Oui. Mais qu est-ce que tu fais là, malheureuse?
— Ah ! dit-elle, ça n'est rien. »
En même temps le volontaire sortit & referma la porte du magasin.
Je vis qu'il avait peur de moi, car tout de suite il dit :
« Nous allons mener ça au quartier général ; ça sera toujours autant de sauvé du pillage. »
C'était un homme du midi, brun, carré, la moustache & les favoris noirs. Alors Lisbeth se mit à rire en lui criant :
« C'est mon frère!... c'est mon frère!... »
Et tout de suite il me dit :
« Vous êtes le frère de ma femme? Touchezlà, beau -frère! »
Tous deux riaient, en emmenant leur voiture aussi vite que possible, & regardant si personne ne nous suivait.
Lisbeth tapait sur son pauvre petit cheval à tour de bras, & Son mari allongeait le pas à côté, en murmurant :
« Le général réquisitionne!... pourquoi donc est-ce qu'on ne réquisitionnerait pas aussi?...
— Hue!... hue!... »
J'étais indigné de cette rapine abominable, ma,is, en regardant le mari de Lisbeth, je vis que tout ce que je pourrais lui dire sur ce chapitre
ou rien ce serait la même chose : ils s'entendaient trop bien ensemble. C'est pourquoi je me tus; & comme ils prenaient une petite rue qui menait sur le quai, en se pressant comme des voleurs, je continuai mon chemin du côté de la place, pendant que Lisbeth me criait :
. « Viens nous voir à la caserne du y bataillon des fédérés de Paris. »
Qu'on se représente tout ce que je pensais, surtout en arrivant sur la place & voyant le général au milieu de ses officiers, dans une colère terrible. Le régiment de Bretagne venait d'arrêter par ses ordres un capitaine & deux sergents de volontaires , avec une douzaine d'hommes.
Ils étaient là dans le carré, les épaulettes arrachées, les Habits déchirés, enfin dégradés ; &, dans un coin de la place, près de l'église, un conseil de guerre, formé de leur propre bataillon, délibérait, pendant que le général criait & s'indignait.
Au bout de dix minutes le conseil vint rendre la sentence. Un fort piquet entoura les pillards, * & tous ensemble partirent du côté des remparts. Nous les regardions s'en aller, & tout le monde frémissait; ils venaient d'être condamnés à mort! Quelques minutes après nous entendîmes la décharge.
Le général alors dit que l'honneur de l'armée était sauf. Les régiments & les bataillons rentrèrent dans leurs casernes & le pillage fut arrêté.
Moi, j'avais un grand poids sur le cœur; oui, j'étais triste, & pourtant aussi content de savoir que ma sœur était à Spire, mariée avec un gueux, c'est vrai, mais qu'est-ce que je pouvais y faire? Enfin, ce même soir, j'allai à la cantine du 3 e bataillon des fédérés de Paris. Il y avait sept ans que Lisbeth avait grimpé la côte des Baraques, son petit paquet à la main, pour aller chez Toussaint, à Wasselonne : c'était maintenant une grande & forte femme, les yeux vifs & la rigure hardie comme notre mère.
Le troisième bataillon des sections armées de Paris logeait sur le port. Je vis, en approchant du Rhin, de grands hangars qui servaient à mettre les marchandises en dépôt, avant de les embarquer sur le fleuve : c'était la caserne des fédérés. Ils avaient sous ces hangars , fermés aux deux bouts par de grosses bâches, des bancs, des chaises, & de la paille en quantité, pour se reposer à leur aise. Ils chantaient, ils buvaient, ils jouaient aux cartes, tous jeunes & vieux, en bonnets rouges ou chapeaux à cornes ; & c'est là que je reconnus la vérité de ce que Chauvel nous avait raconté du peuple parisien, qui vit partout comme dans ses vieilles rues, sans s'inquiéter du reste. C'est une race de gens petite, sèche, maigre, pâle, hardie & sans gêne ; des êtres qui ne seront jamais bons soldats, parce qu'ils raisonnent toujours, & qu'ils se moquent de tout, & particulière-
ment de leurs supérieurs. Ce n'est pas avec les fédérés de Paris qu'il aurait fallu vouloir faire le grand; tout de suite ils vous auraient remis à votre place. Ces gens, de tous les états, se tutoyaient depuis le commandant jusqu'au simple volontaire.
Comme j'entrais dans la halle, un petit maigre, tout pâle, qui n'avait qu'un souffle, se mit à faire le coq pour se moquer de moi; mais je n'eus l'air de rien comprendre, & je m'approchai de sa table, en demandant la citoyenne Lisbeth, cantinière au 3 e bataillon de Paris. Un vieux, en bonnet rouge & gros favoris, qui jouait & fumait, me demanda sans tourner la tête :
« Qu'est-ce que tu lui veux, à la citoyenne?
— C'est ma sœur, » lui dis-je.
Alors tous ceux de la table se retournèrent pour me regarder, & le petit maigre, me montrant la toile du fond, dit :
« Tu n'as qu'à toquer à la porte. »
C'était une vieille bâche tendue contre le vent du Rhin; dans le moment où je m'en approchais, la lumière d'un grand feu brillait par ses ouvertures. L'ayant donc écartée, je vis une autre halle, plus petite que la première, où ces Parisiens avaient établi leur cantine. Vingt ou trente d'entre eux, réunis là, faisaient la
cuisine du bataillon ; les uns écumaient le potau-feu, d'autres secouaient de la salade, d'autres épluchaient des légumes ou plumaient des poules. Dans un coin, à gauche, ma sœur Lisbeth, en bras de chemise, un mouchoir de soie rouge autour de la tête, remplissait des bouteilles au robinet d'une grosse tonne; elle paraissait toute joyeuse, & son mari, le sergent Marescot, assis sur un coffre, le genou en l'air & son coude dessus, fumait tranquillement sa pipe en regardant travailler les autres ; il était là comme le maître de la maison.
Lisbeth, m'ayant vu de loin, se mit à crier :
« Hé! c'est toi, Michel? Tu arrives bien...
Quelle noce nous allons faire ! »
Je comprenais bien d'où tout cela venait, mais comme elle arriva tout de suite m'entourer le cou de ses grands bras, en me demandant des nouvelles du père & de la mère, des frères & sœurs, je fus pourtant attendri. Elle me débarrassa de mon sabre & de mon chapeau, qu'elle posa sur une caisse, & son mari vint me donner une poignée de main, en. clignant de l'œil & riant en dessous. Il avait la mine d'un vrai renard.
« Ça va toujours bien, beau-frère? me disaitil. Je suis content de te voir. »
Les autres me regardaient, me tapaient sur
l'épaule & m'appelaient citoyen beau-frère, cousin Michel, patriote de la montagne, comme s'ils m'avaient connu depuis dix ans.
.De grandes marmites bouillaient sur le feu, la bonne odeur des viandes se répandait partout; & quand, au bout d'une heure, on s'assit autour de la table pour dîner, c'était un véritable festin d'aristocrates que nous allions faire. Jamais je n'ai mangé de meilleures choses en tous genres, particulièrement en jambons & saucisses, — nous étions au pays de Mayence ! — ni bu de meilleur vin : c'était bien sûr du
.vin d'évêques ou de chanoines!... &, malgré l'idée que tout cela venait du pillage, la satisfaction & le contentement des fédérés finirent par me gagner, je me disais :
« Bah ! le vin est tiré !... Il serait bu tout de
' même !... Autant qu'il me fasse du bien qu'aux autres ! »
Cette nuit-là j'ai connu la malice des Parisiens ; c'est là que je les ai entendus rire, se moquer des rois, des princes, des évêques, & puis chanter, des chansons qu'on n'oserait jamais répéter ; ça leur venait naturellement. Il y en avait même un grand borgne, qui se mit à chanter des airs de tendresse & d'amour, en s'accompagnant sur un violon. Sa voix était toute fêlée & cassée; mais il chantait si bien, en
levant la tête vers le ciel d'un air désolé, que le froid m'entrait jusque dans les cheveux de l'entendre. Et comme il parlait de patrie, d'amante, de vieux père, je me levai tout pale, & je sortis pour cacher mon trouble, parce que je pensais à Marguerite. Deux minutes après, lorsque je rentrai dans la halle, tout était changé ; ce grand borgne dansait sur une jambe, faisait des farces, & voulait jouer de la clarinette avec son nez. — Voilà les Parisiens !
Lisbeth, au milieu de ces fédères, jouissait d'une véritable considération ; quand elle parlait, en disant des bêtises, ils riaient ensemble & criaient :
a Ha! ha! ha! bravo la citoyenne !... Hé!
hé ! hé ! »
Tout ce que je peux dire, c'est que c'était une belle femme, grande, hardie & sans gêne, une vraie cantinière, qui n'aurait pas eu peur de prendre un fusil à l'occasion \ enfin la ressemblance de notre mère, mais plus grande & plus forte. Malgré cela je pensais, envoyant l'admiration des fédérés :
« Si vous l'aviez rencontrée dans le temps, pieds nus sur la route, au milieu de la neige ou de la poussière, suivant les voitures & criant : « Un liard, messeigneurs , pour l'amour de
« Dieu ! » vous seriez bien étonnés de savoir que c'est la même. »
Après tout elle en valait bien d'autres qu'on voit rouler en carrosse avec de grands flandrins derrière; il ne faut pas toujours songer aux commencements.
Ces Parisiens trinquaient à YoAmi du peuple; le citoyen Marat passait chez eux pour un Dieu! Danton. Robespierre, Desmoulins, Collotd'Herbois, Couthon, Legendre , ne venaient qu'en seconde ligne. Le grand borgne disait que celui-ci manquait de nerf, celui-là de courage, un autre d'idées ; qu'ils n'avaient pas le coup d'œil de l'homme d'État, &c ; mais le citoyen Marat avait tout, à les entendre. Tous disaient:
« Tant que nous aurons Marat, la révolution ira bien ; s'il meurt, les autres se débanderont ; ils perdront la tête; ils se laisseront gagner par les girondins ! » *
Ces fédérés s'indignaient contre Custine, qui venait de faire fusiller les pillards ; ils le traitaient de ci-devant. Le grand borgne, avec son chapeau de trois pieds & sa cocarde comme une roue de charrue, parlait d'écrire à YoAmi du peuple & de lui dénoncer cette abomination ; les autres l'approuvaient, ils voulaient motionner contre les généraux aristocrates.
Finalement tous se mirent à danser ; &, pendant qu'ils faisaient leurs folies, Marescot, assis en face de moi, au bout d'une table, me raconta son mariage avec Lisbeth, qu'il avait connue servante chez le comte de Dannbach, major au régiment d'Alsace, où lui, Marescot, était trompette. Il me dit qu'il l'avait aimée tout de suite, à cause de sa vivacité, de sa propreté, de son économie , & de ses talents extraordinaires pour la cuisine, & qu'ayant eu son congé Tannée d'après à Paris, il l'avait épousée pour prendre une petite gargotte rueDauphine; mais que le commerce n'allant plus depuis la guerre, à cause des troubles continuels, il avait vendu son fonds & s'était engagé comme cantinier dans le 3 P bataillon des fédérés, où leurs affaires prospéraient, grâce à Dieu.
Comme je lui demandais s'il était encore à Paris au moment des massacres de septembre, il me répondit qu'il avait vu ces massacres, & me les raconta en détail, disant qu'ils avaient commencé le dimanche 2 septembre, vers trois heures de l'après-midi, dans la rue Dauphine, où le petiple avait massacré des prisonniers qu'on conduisait à l'Abbaye, parce qu'un de ces prisonniers s'était permis de frapper un homme de l'escorte; qu'après cela le peuple s'était partagé en deux bandes : l'une, composée en grande
partie de fédérés du Midi, avait couru aux Carmes du Luxembourg, où se trouvaient enfermés des prêtres & des évêques réfractaires accusés de conspiration, pendant que l'autre bande, beaucoup plus nombreuse, enfonçait les portes de la prison de l'Abbaye, & tuait tout ce qui lui tombait sous la main.
Mais que, vers cinq heures, le conseil général de la Commune ayant envoyé des commissaires pour inviter le peuple à former un tribunal, qui jugerait les prisonniers avant de les mettre à mort, le carnage avait cefté. Que le peuple avait choisi douze juges, parmi les bourgeois du quartier connus par leur civisme, & le citoyen Maillard comme président; qu'il avait aussi nommé quarante & un tueurs, chargés d'exécuter les jugements. Qu'après cela les juges, s'étant assis autour d'une table dans le guichet de la prison, le registre d'écrou devant le président & les tueurs attentifs dehors, dans la cour sombre, éclairée par des torches, les exécutions avaient commencé vers dix heures du soir. Le président lisait le nom d'un prisonnier, & les causes de son arrestation sur le registre; des fédéré» allaient le chercher; on l'interrogeait; il se défendait; s'il était acquitté, trois fédérés le menaient dehors, en criant : « Chapeau bas, c'est un innocent! »Le peuple l'embrassait & on lui donnait
une escorte jusqu'à sa maison; s'il était condamné, le président disait : « A la force ! » pour laisser croire au malheureux qu'on allait seulement le conduire à la prison de la Force; des fédérés le poussaient dans la cour, en répétant : « A la Force ! » & les tueurs tombaient dessus à coups de sabre, de pique & de baïonnette.
Quelques-uns voulaient se défendre; d'autres demandaient grâce; d'autres, la tête penchée & les coudes en l'air, essayaient déparer les coups, & se sauvaient tout couverts de sang, en appelant au secours ; il fallait les poursuivre & les finir dans un coin. Quand ils ne remuaient plus, les tueurs criaient tous ensemble : « Vive la nation ! » & venaient se remettre devant la porte du guichet, en attendant la sortie d'un nouveau • prisonnier. De temps en temps ces hommes buvaient un verre de vin; &, lorsque la femme de l'un d'eux lui apportait sa soupe, un camarade prenait son sabre & le remplaçait.
Les choses s'étaient passées à peu près de même dans toutes les prisons, excepté pour les femmes de mauvaise vie & les officiers suisses, qu'on avait tués sans jugement. Les prêtres enfermés aux Carmes du Luxembourg n'avaient pas été jugés non plus; les fédérés du Midi les avaient massacrés, en leur criant : « Souvienstoi de la Saint-Barthélemy ! » A Bicctre, les
Histoire à y un paysan
prisonniers s'étaient barricadés dans la prison; il avait fallu amener du canon & leur livrer bataille.
Marescot me racontait ces abominations en fumant tranquillement sa pipe, & l'air content de vivre; il trouvait cela naturel, & me dit qu'elles avaient duré trois jours de suite. Moi, malgré le bon vin que j'avais bu, je me sentais froid par tout le corps, mon cœur se serrait ; à la fin je ne pus m 'empêcher de m'écrier :
« Mais, beau-frère, c'est abominable ce que vous me racontez là! Somment! cette boucherie a duré trois jours, & personne n'a rien fait pour l'arrêter; car, vous avez beau dire, des gens qu'on juge sans témoins, sans avocats pour les défendre , sans autres preuves qu'une note sur un registre de prison, c'est horrible!... ■ Qu'est-ce que faisaient donc la Commune, la garde nationale, les ministres & l'Assemblée législative? 1 »
En entendant cela, Marescot parut tout surpris & me regarda quelques secondes de ses petits yeux noirs.
« Eh! dit-il ensuite en levant les épaules, ils ne faisaient rien, ils laissaient faire ! Tout le monde s'attendait à cela; Marat l'avait prédit dans son journal, & personne ne pouvait l'empêcher. — A la prison de la Force, Hébert,
présidait le tribunal; à l'Abbaye, Billaud-Varennes, substitut du procureur de la Commune, remerciait les tueurs au nom de la patrie. La • Commune avait fait relâcher d'avance tous les prisonniers qui n'étaient pas accusés de choses politiques; elle a payé les tueurs; ils ont reçu chacun six livres par jour. Quant à la garde nationale, elle n'a pas bougé; j'ai vu des* gardes nationaux en faction aux portes des prisons où l'on tuait. L'Assemblée nationale n'a rien fait non plus; elle a envoyé trois commissaires à l'Abbaye, le 2 au soir, pour engager le peuple à se reposer sur la justice. On les a laissés dire; ils sont repartis; les massacres ont'continué, & personne n'a plus entendu parler deux, ni de l'Assemblée nationale législative. Sans Danton, tous ces braves de l'Assemblée, qui crient maintenant si fort, se seraient sauvés derrière la Loire, leur ministre Rolland en tète, abandonnant Paris à Brunswick!* — La trahison était partout; après avoir fait semblant d'accepter la révolution du 10 août, la majorité de la Législative employait tous les moyens pour la détruire; le tribunal établi pour juger les conspirateurs acquittait les plus grands scélérats; les émigrés, les Prussiens & les Autrichiens remplissaient la Champagne; ils payaient leurs réquisitions avec des bons au nom du roi de France ;
ils fusillaient les patriotes qui voulaient se défendre; le traître Lavergne venait de leur livrer Longwy; d'autres traîtres se préparaient . à leur livrer Verdun; cette ville prise, il ne restait plus rien entre eux & Paris; les aristocrates enfermés dans les prisons le savaient; ils buvaient & se réjouissaient; ils criaient : « Pa- « tiencc.nous allons avoir notre tour... Brunsce wick arrive !... » Tous les jours, des bandits payés pour épouvanter la population couraient dans les rues en criant : « Fermez vos boutiques, « les Prussiens & les Autrichiens sont à la barce rière ! » Ou bien : « Les Bretons arrivent ! » C'étaient des alertes continuelles; la générale battait, le tocsin sonnait. Il fallait en finir avec tous ces traîtres; il fallait leur montrer que, puisqu'ils ne reculaient devant rien pour trahir la patrie, on ne reculerait devant rien pour la défendre; il fallait les épouvanter! Mon Dieu! je ne dis pas» que des innocents n'ont pas péri dans le nombre; c'est possible. Mais si les Prussiens avaient gagné la bataille de Valmy au lieu de la perdre; s'ils étaient entrés à Paris avec les émigrés, crois-tu qu'ils se seraient donné la peine de juger les patriotes? Non!
ils les auraient fusillés en masse, comme Brunswick l'avait annoncé dans sa proclamation; on aurait vu d'autres massacres que ceux de sep-
tembre. Eh bien, ce que les Prussiens & les émigrés voulaient faire contre la nation, pour rétablir l'ancien régime & les privilèges de toute sorte, le peuple l'a fait contre mille ou douze cents conspirateurs, pour sauver la révolution & les droits de l'homme! Si tu ne comprends pas cela, c'est que tu n'es pas un bon sans-culotte! »
Marescot avait raison, je n'étais pas un bon sans-culotte ; malgré toutes les explications qu'il venait de me donner, ces massacres me dégoû- | étaient; j'en étais honteux pour notre république, i Les bourreaux sont des bourreaux; qu'ils aient $ une couronne, un bonnet d'évêque ou une casquette sur la tête, je les mets tous dans le même ( j É panier.
Enfin, ce qu'on peut dire de plus raisonnable sur ce chapitre, c'est que les royalistes ont aussi de grands reproches à se faire; ils ne devaient pas appeler l'étranger à leur secours; tout devait se vider entre nous ; alors Longwy & Verdun n'auraient pas été vendus, & les massacres n'auraient pas eu lieu. La première faute est aux traîtres & à leur ami Brunswick, qui menaçait de brûler Paris & de fusiller tous les patriotes. Voilà la vérité.
Ce soir-là je rentrai bien tard à la caserne.
Histoire d'an paysan.
, Le lendemain, pendant que j'étais de garde à la porte de Manheim, nous vîmes défiler, vers trois heures de l'après-midi, quatre bataillons de grenadiers, un bataillon de chasseurs à pied, un de volontaires nationaux, un régiment de chasseurs à cheval & de l'artillerie en proportion. Le bruit s'était répandu que le général autrichien d'Erbach, — celui qui n'avait laissé que quatre mille hommes pour garder les magasins de Spire, — venait à marches forcées au secours de Worms & de Mayence, avec un corps de douze mille hommes. Mais, le jour suivant, nous savions déjà qu'il arriverait trop tard. Nos troupes étaient entrées à Worms sans résistance; les habitants les avaient reçues en criant : « Vive la nation! » & les autorités portaient la cocarde tricolore.
Tout cela n'empêcha pas notre commissaire ordonnateur en chef, le citoyen Pierre Blanchard, de frapper une contribution de douze cent mille livres en écus, moitié sur la ville, qui dans le temps avait reçu les émigrés, avec la cocarde blanche, en criant : « Vive le roi ! » moitié sur l'évêque & les chanoines, qui souhaitaient de nous voir en enfer. Nous avions déjà frappé quatre cent cinquante mille livres sur lé chapitre de Spire; & sur le clergé particulier cent trente mille livres, à cause de la fabrication des faux
assignats, que ces gens se permettaient chez eux depuis deux ans. En outre, des convois de farine, de seigle, d'avoine & de foin, d'effets de campement & d'habillement, souliers, chemises & pantalons, en caisses, ballots & tonneaux, filaient jour & nuit sur Landau; on n'avait que la peine de réquisitionner les chevaux & les voitures du pays, & de les faire escorter par de petits détachements; enfin, les gazettes des Allemands & des émigrés n'avaient rien dit de trop sur le bon approvisionnement de leurs magasins. Il faut toujours reconnaître la vérité.
C'est à Spire que l'habillement, l'équipement & l'armement de l'armée du Rhin furent complétés. Les commissaires des guerres surveillaient tout; ils fournirent à chacun de nos bataillons une tente par seize hommes ; le bureau du quartier-maître, le petit état-major, les ouvriers, les gardes de police & du camp, les capitaines, les vivandiers, reçurent chacun leur tente en bonne toile, garnie de mâts, de traverses & de piquets; les lieutenants logeaient deux à deux dans une tente. Chaque tente de seize hommes eut deux . marmites, deux gamelles, deux grands bidons, deux pioches, deux pelles, deux haches, deux serpes pour aller au bois. C'est avec cela que nous avons fait trois campagnes terribles.
• La cavalerie avait une tente pour huit hom-
mes, & tout ce qui convient aux cavaliers, cordes & piquets, troussières pour aller au fourrage, enrin tout. Et naturellement cela nous rit doutant plus de plaisir, que nous avions gagné ces choses nous-mêmes & qu'elles ne coûtaient pas un denier à la république.
Mais si l'on avait laissé piller & voler les magasins, quelques gueux se seraient enrichis, & les défenseurs de la liberté auraient péri de misère. C'est un grand malheur que les généraux venus plus tard n'aient pas suivi l'exemple de Custine ; les soldats & les volontaires auraient moins souffert, & l'on n'aurait pas vu tant de brigands nager dans l'abondance, eux, leurs enfants & descendants, chose abominable, quand on savait d'où venaient ces biens. Enfin, dans les plus beaux temps il reste toujours à reprendre ; pendant que les uns se dévouent à la patrie, d'autres ne pensent qu'à happer & s'enrichir aux dépens de ceux qu'ils regardent comme des bêtes, parce qu'ils ont du cœur & de la probité. .
Histoire àhin paysan.
Les magasins de Spire & de Worms nous mirent donc sur un nouveau pied ; nous étions habillés, armés, équipés comme des soldats ; nous pouvions faire campagne. Combien d'autres auraient souhaité d'être à notre place ! Je ne parle pas seulement des Prussiens, en pleine retraite dans les boues de la Champagne : les misérables avaient tous la dyssenterie, à force d'avoir mangé du raisin ; ils abandonnaient canons, caissons, bagages ; ils traversaient Verdun, LongWy, sans même se retourner une seule
fois pour combattre ; c'était la déroute du des-
potisme !
Nos paysans exterminaient ces malheureux par douzaines, derrière les haies, sur les chemins, le long des bois ; les puits de nos villages en étaient pleins ; tout le monde s'en mêlait, même les femmes ! Et Marat trouvait que ce n'était pas encore assez; il reprochait à Dumouriez de leur m. 5
laisser une porte ouverte ; il aurait voulu tenir Brunswick & Frédéric-Guillaume pour les pendre, & les faire servir d exemple aux rois qui par la suite oseraient nous envahir. Il avait bien raison, car on a reconnu depuis que Dumouriez avait fait une convention secrète avec le roi de Prusse & qu'il le ménageait.
Enfin cette campagne de six semaines était assez belle : les Prussiens se sauvaient ; les Autrichiens & les émigrés, restés en arrière pour bombarder Lille, en Flandre, venaient de lever le siège; le général Anselme envahissait dans le Midi le comté de Nice ; les Vendéens soulevés avaient été remis à la raison pour quelque temps; tout allait bien, & nous apprenions ces bonnes nouvelles jour par jour, à la distribution du bulletin de la Convention. Carnot & Prieur avaient établi chez nous cette bonne habitude ; quelques mois plus tard, en juin 1793, elle fut étendue à toutes les armées de la république.
Chaque soldat connaissait donc les raisons de la guerre; il savait ce qui se disait & se faisait à Paris, & c'est pour cela qu'au lieu de m'être battu comme une bête, je puis vous raconter maintenant mon histoire. On devrait bien encore appliquer ce décret de la Convention sur la distribution des bulletins de l'Assemblée,
comme tant d'autres que l'on avait oubliés & qu'on déterre seulement selon les occasions : celui-ci rendrait service tous les jours à des milliers de nos enfants; ils sauraient au moins pourquoi on les envoie mourir aux quatre coins du monde.
Quelques jours après la prise de Spire, le 17 octobre 1792, nous reçûmes Tordre, un matin, de lever le pied, & tout de suite on boucla le sac, on boutonna ses guêtres, & Ton sortit par la porte de Manheim, du côté de Worms, sans dire ni bonjour ni bonsoir. Tout le corps d'armée encore à Spire ou dans les environs nous suivait. Il ne pleuvait pas, mais le temps était humide ; les brouillards du Rhin continuaient à couvrir le pays.
Au sortir de la ville, on nous fit prendre une chaussée à gauche, à travers des bois & des bruyères, &, durant six heures, hêtres, chênes, sapins, bouleaux ne firent que s'étendre devant nous, au milieu du brouillard.
Nous rencontrions quelquefois de vieux pans de murs, d'anciens châteaux noircis par la fumée, sans toit, sans portes & sans fenêtres, enfin des ruines ; le père Sôme disait :
« Turenne a passé par ici voilà cent ans ; il a brûlé dans une nuit quatre cents villes, villages, censés, bourgades & châteaux , par ordre de ,
j6 Histoire d'un paysan.
Louis XIV. Voilà comment les Bourbons faisaient la guerre ! »
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'après les forêts en avant de Spire, le long de la chaussée qui passe à Durckheim, Griinstadt, Oberflersheim & plus loin, outre ces vieilles démolitions, nous rencontrâmes aussi des maladreries toutes délabrées, pour mettre les pauvres gens en train de mourir, & des potences comme chez nous avant la révolution. Et si les Allemands veulent être justes, ils reconnaîtront dans tous les siècles que nous les avons débarrassés de leurs seigneurs^ de leurs maladreries & de leurs potences. Sans nous ils auraient encore ces vieilles misères, car ils y tenaient tellement, par habitude, que nous avons été forcés de les battre cent fois, pour les ramener au bon sens. Ils étaient comme ces mendiants qui se figurent qu'on ne peut pas vivre sans vermine, & qui sont tout étonnés qu'on leur donne une chemise neuve & des habits propres.
Mais allons toujours en avant.
Après les grandes forêts^ nous arrivâmes dans un pays de vignes, les plus belles du monde ; elles couvraient des coteaux innombrables. Les Allemands sont si laborieux, si grands amateurs de bon vin, que, pour en avoir, ils portent leur fumier à dos d'homme, jusqu'à quatre & cinq
cents pieds sur ces pentes rapides ; ils ont de petits escaliers à la file, qui montent d'étage en étage le long des côtes. En voyant cela, j'étais dans l'admiration . Nous avons bu de leur vin, il est très-bon ; le blanc & le rose ont un fin bouquet, mais il ne faut pas trop en boire, deux bouteilles suffisent pour vous mettre sous la table.
Malgré la guerre, ces braves gens finissaient leurs vendanges, &, la hotte au dos, ils montaient & descendaient leurs escaliers, s'arrêtant quelquefois au haut de grandes roches luisantes, couleur de fer, pour nous regarder. Nous leur criions : « Vive la république! » Et tous, hommes & femmes, nous répondaient joyeusement, la main ou le chapeau en l'air.
Ah ! si les peuples pouvaient s'entendre ; s'ils pouvaient se débarrasser des gueux qui les divisent, nous aurions le paradis sur la terre !
Notre colonne fit halte vers deux heures, dans un gros village, pour manger la soupe.
A trois heures nous quittions déjà cette bourgade, & vers neuf heures, à la nuit close, nous entrions dans la petite ville d'Alzey , non loin de Mayence. Nous avions fait seize lieues depuis le matin; un grand nombre d'entre nous n'en pouvaient plus.
Je n'oublierai jamais Alzey. Nous étions ar-
rivés une demi-heure après T avant-garde, & la petite ville fourmillait déjà de troupes : chasseurs à cheval, hussards, gendarmes, volontaires allaient & venaient dans les rues ; les ordres, les coups de trompette pour ramener les hommes à leurs escadrons, les appels, les roulements de tambour remplissaient la vallée.
Par bonheur, Jean-Baptiste Sôme, Jean Rat, Marc Divès, moi & deux ou trois autres camarades, nous logions chez un maître de poste à l'entrée du faubourg. Nous avions même des chambres en haut, donnant sur une vieille cour pleine de voitures, & le maître nous avait invités à souper avec lui.
La grande cuisine, en bas, flamboyait; c'était bien autre chose que celle de maître Jean, aux Baraques, car ce bourgeois avait des domestiques, des servantes, des postillons, des courriers; c'était un homme riche. Et quand les dragons nationaux arrivèrent, on n'entendit plus que piaffer, hennir, crier dans la cour; chacun voulait avoir son cheval à l'écurie. Nous autres, bien tranquilles, nous changions de souliers & de guêtres, & puis nous descendîmes nous sécher autour de l'âtre.
Dans tous les coins de la cuisine, les servantes & même les demoiselles de la maison venaient nous regarder de loin, avec nos grands chapeaux,
nos longs habits fumants, nos baudriers en croix; elles étaient curieuses de voir des républicains ; &, dès que l'un de nous tournait la tête pour voir si elles étaient jolies, elles se sauvaient en riant & se poussant dans la grande allée noire.
Le maître arriva bientôt lui-même. C était un homme sec, brun, le nez un peu crochu & les yeux noirs ; il avait de hautes bottes à revers jaunes, garnies d'éperons, & une culotte de peau.
« Citoyens volontaires, nous dit-il en bon français, donnez-vous la peine de me suivre. »
Alors, dans une salle haute, nous vîmes la table mise, avec une belle lampe au-dessus, pendue au plafond ; mais la femme & les filles du bourgeois s'étaient retirées.
On s'assit & le maître de la maison, au milieu de nous, l'air grave, nous servit lui-même comme un père de famille.
A chaque instant, un domestique, un postillon, un courrier entrait lui rapporter ce qui se passait dehors ; lui, sans se déranger, leur donnait ses ordres; il découpait les viandes, nous versait à boire, & ne nous laissait manquer de rien. On causait de notre campagne, de celle des Prussiens dans l'Argonne, de la révolution, &c. ; cet homme de bon sens nous parlait de tout
dans un vieux français qui me faisait plaisir d entendre.
Plusieurs de nos camarades étant très-fatigués allèrent se coucher; le vieux Jean -Baptiste Sôme, Divès & moi, nous restâmes seuls à table. Il pouvait être onze heures ; sauf les cris de « Qui vive! » au loin sur les collines, tous les autres bruits de la ville & des environs s'étaient apaisés. Sôme alluma sa pipe & se mit à fumer tranquillement ; & comme le bourgeois remplissait encore nos verres, je me hasardai de lui dire :
« Mais, citoyen, vous parlez en français comme nous ; est-ce que vous ne seriez pas de la nation?
« Oui, dit-il, je descends d'un vieux Français, un de ceux qu'on a chassés à la révocation de l'édit de Nantes. »
Il paraissait tout pensif ; & moi, songeant que cet homme était de la même religion que Marguerite, Français comme nous, je fus attendri. Je lui racontai que Chauvel, l'ancien constituant, aujourd'hui membre de la Convention, m'avait choisi pour gendre; que sa fille m'aimait, & qu'ils étaient aussi calvinistes.
« Vous êtes heureux, jeune homme, dit-il alors, d'appartenir à d'honnêtes gens ! »
Et, prenant plus de confiance, il se mit à nous
raconter d'un air tranquille, mais avec force, que son grand-père, Jacques Merlin, vivait au pays Messin, près de Servigny, dans le temps des dragonnades ; qu'il avait là sa maison , ses écuries & ses terres, pratiquant sa religion sans faire de tort à personne, quand le grand roi Louis XIV, un être vicieux , é après avoir entretenu des femmes de mauvaises mœurs, du vivant même de la reine, & donné l'exemple de tous les scandales, crut, comme tous les mauvais sujets dont la cervelle se dessèche, qu'en appelant des prêtres pour lui donner l'absolution de ses ordures, il serait encore assis à la droite du Seigneur, dans les siècles des siècles.
Mais que les prêtres, profitant de sa bêtise, ne voulurent lui donner l'absolution, que s'il exterminait les ennemis de l'Église romaine. Et qu'alors ce libertin, sans bon sens & sans cœur, pour obtenir la rémission de ses débauches, donna l'ordre de convertir les protestants de toute la France par tous les moyens, séparant les mères de leurs enfants, envoyant les pères de famille aux galères, confisquant leurs biens, ravageant, incendiant, massacrant ses propres sujets, les faisant périr sur la roue & les réduisant au dernier désespoir.
Il nous dit que ces honnêtes gens avaient mieux aimé tout supporter, que d'être de la re-
ligion d'un scélérat pareil ; que des centaines de mille Français, emmenant leurs vieillards, leurs femmes & leurs enfants, avaient fui chez l'étranger, malgré les cordons de gendarmes établis sur les frontières pour les arrêter; que ces chefs de famille étant les plus honnêtes, les plus intelligents & les plus laborieux ouvriers & commerçants de leurs provinces, avaient porté le commerce & l'industrie de la France ailleurs; que l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande & même l'Amérique avaient pris alors le dessus pour la fabrication des étoffes, des cuirs & tentures, des faïences, des verreries , des impressions & d'une quantité d'autres articles qui font la richesse d'une nation; que le débauché, continuant de faire la guerre & de jeter l'argent par les fenêtres, sans avoir le travail & les économies de tant de milliers d'hommes industrieux, pour couvrir ses dépenses, avait ruiné le pays de fond en comble; & que ce grand Louis XIV, dans ses vieux jours, lorsqu'il ne pouvait plus rien retenir & qu'il laissait tout aller sous lui, criait, dans son infection :
« Mon Dieu ! comme vous me traitez, après tout ce que j'ai fait pour vous! »
Ce qui montre bien la stupidité d'un être pareil, qui se figurait que l'Éternel créateur, dont la volonté seule a tiré les mondes de l'abîme,
avait besoin d'un vaurien de son espèce, pour lui rendre des services ! Qu'il était enfin mort dans la crasse, laissant un déficit énorme, qui, faute d'industrie & d'économie, n'avait fait que grandir sous Louis XV & le régent, & finalement avait forcé Louis XVI de réunir les notables & puis les états généraux, d'où venaient notre révolution, la déclaration des droits de l'homme, l'abolition des privilèges, & tous les bienfaits dont allait jouir le peuple, en même temps que l'abaissement des fainéants & des débauchés, réduits à vivre comme tout le monde, de leur travail.
Voilà ce que nous dit ce vieux Français.
Mais ce qui me toucha le plus, c'est quand, tout attendri lui-même, il nous raconta l'arrivée des dragons du roi, un soir, chez son grand-père, apportant à la famille l'ordre de se convertir surle-champ; s'établissant dans la vieille ferme; se couchant avec leurs bottes & leurs éperons dans le lit de l'homme & de la femme; les dépouillant de tout; les traitant à coups de cravache; empêchant même la mère de donner le sein à son enfant, pour la forcer de renoncer à son Dieu ; enfin les réduisant à ce désespoir terrible de se sauver tous ensemble la nuit à travers les bois, en abandonnant la vieille maison bâtie par les anciens, les champs achetés avec tant de peine &
arrosés de leurs sueurs, & poursuivis par des gendarmes, comme une bande de loups.
Oui, ces choses me touchèrent. Et puis l'abandon des pauvres malheureux sur la terre étrangère, sans pain, sans argent, sans secours, sans amis; le travail mercenaire de gens habitués à l'aisance; la femme & les jeunes filles forcées de s'humilier au service des autres; le vieillard courbé sous le travail, si pénible quand on a déjà tant travaillé dans sa vie & qu'on voudrait se reposer un peu. Quelle histoire! & tout cela, par la volonté d'un vieux mauvais sujet, qui se figurait faire ainsi son salut.
Finalement le maître de poste nous dit qu'après avoir beaucoup souffert, après avoir traîné la misère longtemps, — tous leurs biens en France étant vendus ou donnés à la mauvaise race, en récompense de ses dénonciations, — son grand-père & sa grand'mère avaient pourtant fini par amasser quelque chose avant de mourir; & que leurs enfants & petits -enfants ayant l'exemple du travail, de l'économie & de la probité devant les yeux, étaient redevenus aisés & même riches, jouissant de la considération de tout le pays.
Et comme je lui demandais :
« Mais vous n'avez jamais regretté votre nom de Français? Est-ce qu'il ne vous reste rien là
pour la vieille patrie? Nous ne vous avons jamais fait de mal, nous; c'est le roi seul, conseillé par les évêques, qui vous a bannis; & dans ce temps l'ignorance du peuple était si grande, qu'il faut plutôt le plaindre que le haïr. »
Il me répondit :
« Tant que les Bourbons ont régné sur la terre de France, personne de nous n'a regretté la patrie; mais depuis que le peuple s'est levé, depuis qu'il a proclamé les droits de l'homme, & qu'il a pris les armes pour les défendre contre tous les despotes, notre vieux sang s'est réveillé, & chacun de nous s'est dit avec lierté : « Je suis aussi Français! »
En parlant, tout à coup il était devenu pâle; il se leva pour ne pas laisser voir son trouble & se promena lentement autour de la salle, les mains sur le dos & la tête penchée.
Alors Jean-Baptiste Sôme, qui avait écouté tout pensif, le coude allongé sur la table, vida les cendres de sa pipe & dit :
« Oui, oui, c'est encore plus terrible que les massacres de septembre!... Et pourtant la patrie n'était pas en danger : les traîtres ne livraient pas nos places fortes; les Prussiens n'envahissaient pas la Champagne ; ces pauvres protestants ne conspiraient pas contre le pays; ils se tenaient bien tranquilles & ne demandaient qu'à
prier le bon Dieu à leur manière. Mais voici minuit, il est temps d'aller nous coucher ; la colonne se mettra en marche demain de grand matin. »
Nous nous levâmes tous, & le maître de poste, allumant une petite lampe, nous conduisit dans le vestibule, au pied de l'escalier, en nous souhaitant le bonsoir.
Ces choses me sont restées!... Je crois même les avoir écrites dans le temps à Marguerite. La lettre s'est perdue; mais je ne pense pas m'être trompé de beaucoup, en vous racontant les paroles du maître de poste d'Alzey. Si ses petitsenfants vivent encore, ils pourront lire ce que pensait leur grand-père du roi Louis XIV, & je souhaite que cela leur fasse plaisir.
Le lendemain nous étions en route de bonne heure pour gagner Mayence par Albig, Werstadt Ober-Ulm, &c. Toute cette masse de brouillards qui s'étendait sur le Palatinat depuis quinze jours commençait à tomber, & vers midi nous allions dans la boue, par une pluie battante, qui dura jusqu'au soir. Nos chapeaux avaient un avantage sur les shakos d'aujourd'hui, on pouvait les pencher en gouttières, l'eau ne vous coulait pas dans le cou ; mais, au bout d'une ou deux heures, ils s'aplatissaient en galette sur vos épaules.
Une bonne nouvelle nous arriva pendant la route : l'autre corps d'armée, parti la veille de Worms, en filant sur la chaussée qui longe le Rhin , avait enlevé le pont d'Oppenheim ; & quand nous arrivâmes vers trois heures du soir, en avant du bois de Wintersheim, Neuwinger campait déjà sur les hauteurs de Sinden, ap-
puyant sa droite au Rhin, qui/orme un grand coude autour des forets du Mombach. Mayence était là, devant nous, à deux portées de canon ; mais comme cette ville est en pente vers le fleuve, nous ne voyions que le coin d'un de ses bastions, la corne d'une demi-lune, quelques vignes & de petits jardins aux environs. Les bois de Wintersheim & de Mombach entourent la ville, entre ces forets & les remparts s'étendent des vallons où coulent de petites rivières.
C'est derrière un de ces vallons, le dos au bois & Mayence en face, que nous reçûmes Tordre de faire halte; bataillons, escadrons & troupes de ligne déployèrent leurs tentes sur la lisière des forêts; il pouvait être quatre heures du soir; les bagages, les canons, les caissons, continuèrent d'arriver toute la nuit.
On posa donc les avant-postes & on bivaqua.
Notre bataillon campait à cinq où six cents pas d'un grand moulin, dont les gens sortirent, tout étonnés de nous voir. L'eau de la petite rivière, grossie par la pluie, bouillonnait sur les deux roues, & dans le lointain, au bout de la vallée, nous voyions passer le Rhin avec ses grandes lignes d'écume. Les hommes de corvée allèrent aux vivres; on tâcha d'allumer du feu, chose difficile avec du bois vert.
Par bonheur pour le meunier, Custine & son
état-major vinrent s'établir au moulin; une heure après il n'aurait plus eu ni foin, ni paille, ni farine : c'est l'histoire de la guerre; les bonnes & les mauvaises raisons ne .servent à rien, quand l'ennemi campe autour de nous.
Un détachement de hussards entoura le moulin, & ces braves gens ne se doutèrent pas du bonheur qu'ils avaient de goberger un général, au lieu d'un corps d'armée.
Enfin les feux s'allumèrent tout de même; les escouades de corvée revinrent de la distribution, & les marmites se mirent à bouillir. Il faisait nuit noire; l'averse avait cessé depuis longtemps, seulement l'eau dégouttait encore des arbres, & brillait au feu des bivacs, comme une pluie d'étincelles; un beau spectacle, mais quand on est fatigué, cela ne vous amuse pas beaucoup. Je couchai cette nuit sur la terre, côte à côte avec mes camarades, & malgré l'humidité je dormis bien.
Le lendemain, 19 octobre 1792, nous devions attaquer une ou deux portes de Mayence, comme nous avions fait à Spire. On comprenait que ce serait plus dangereux, à cause des avancées &des demi-lunes, qui ne pouvaient pas manquer de nous balayer sur les ponts, à droite & à gauche, devant & derrière. Malgré cela, quand on a eu de la chance, chacun se figure qu'il en aura
toujours, & puis les généraux font principalement donner ceux qui n'ont pas encore vu le danger; une fois engagés, il faut bien tenir, car on s'expose encore plus en reculant.
Grâce à Dieu, le gouverneur de Mayence n'avait pas les mêmes idées que celui de Spire; c'était un officier de cour, un de ces généraux que les princes font avec des courtisans; selon que le maître veut, ils portent une clef dans le dos, ou prennent le commandement d'une armée. Custine, ayant appris par des Allemands amis de la république, que le baron de Gimnich était de cet acabit, pensa qu'il pourrait bien nous ouvrir les portes lui-même, en lui montrant le danger qu'il courait de se défendre ; c'est une des plus grandes farces que j'aie vues de ma vie; toute notre armée, en ce temps-là, s'en est fait du bon sang.
Vous saurez d'abord que la garnison de Mayence, tant en troupes des cercles qu'en Autrichiens, chasseurs & valets de nobles, gardes bourgeoises & volontaires d'université, s'élevait à plus de six mille hommes. Les Autrichiens, à Spire, montaient tout au plus à la moitié de ce nombre, & les fortifications de Spire, par la . force, l'étendue & la solidité, ne pouvaient pas même se comparer à celles de Mayence.
Enfin, le 19 octobre au matin, Custine alla
lui-même reconnaître de près les ponts, les portes, les avancées & retranchements de la forteresse. Nous le vîmes de notre bivac filer avec Meunier & deux ou trois officiers du génie, qu'on appelait alors mineurs. On tira dessus; nos petits canons répondirent au feu de la place, qui fit une décharge générale de tous ses remparts ; des hussards sortirent aussi delà porte du Rhin, mais le général, n'étant pas en force, revint au galop. Il avait vu que ce ne serait pas facile d attaquer Mayence comme Spire, & qu'il faudrait ouvrir la tranchée.
Malheureusement les Prussiens, que Dumouriez avait laissés sortir tranquillement de la Champagne, au lieu de les écraser comme il le pouvait après la bataille de Valmy, ces Prussiens arrivaient derrière nous; ils avaient dépassé Sierck, & nous risquions d'être pris entre deux feux; il fallait entrer dé vive force ou battre en retraite, d'autant plus que nous n'étions en tout que vingt mille hommes.
On s'attendait donc à donner l'assaut.
Toute cette journée se passa en allées & venues. Le colonel Houchard partit en parlementaire le lendemain; il resta longtemps, puis il revint vers une heure de l'après-midi. On se disait : « Le grand moment approche!... les colonnes d'attaque vont se former!... » On regar-
dait; mais d'autres parlementaires se mirent en route. A six heures du soir, Custine, à cheval au milieu de son état-major, passa devant tous les bivacs ; le bruit courait que les grenadiers de la Charente-Inférieure avaient crié : « L'assaut! » & qu'il leur avait répondu : « C'est bien, camarades!... soyez prêts... l'assaut ne peut plus tarder, vous marcherez en tête! »
Les cris de « Vive la république! » commençaient, quand un parlementaire sortit encore de Mayence. Custine, se portant à sa rencontre, le ramena lui-même au quartier général, sans lui bander les yeux. Sur toute la ligne les cris : « A l'assaut! A l'assaut! » ne finissaient plus.
La nuit était venue; on pensa que l'attaque aurait lieu vers le jour. Nous n'avions pas une seule pièce de siège ; il fallait bien en venir là.
La matinée du 2 1 octobre ayant encore commencé sans rien de nouveau, l'indignation gagnait tout le monde, lorsque, vers neuf heures, les grenadiers de la Charente-Inférieure reçurent Tordre d'aller occuper la porte du Rhin. Ils partirent aussitôt, l'arme à volonté ; on s'attendait à les voir mitrailler, mais ils arrivèrent près des glacis sans recevoir une seule décharge; leurs baïonnettes défilèrent dans les avancées en zigzag, & tout à coup la nouvelle se répandit que Mayence venait de capituler, & que nos grena-
Histoire à 1 un paysan.
diers allaient tranquillement monter la garde à cette porte, pour laisser au gouverneur le temps d'évacuer sa caisse.
Qu'on se représente notre satisfaction, car, malgré les cris : « A l'assaut! » chacun voyait bien la rlle de grosses pièces qui nous regardaient par leurs embrasures, les redoutes & les lignes de palissades ; chacun savait que s'il fallait enlever tout cela, nous y resterions les trois quarts; aussi notre joie était extraordinaire.
C'est le lendemain que l'armée rit son entrée à Mayence. Toute la ville vint à notre rencontre.
Ces gens de Mayence nous aiment! Bataillons, escadrons, régiments de ligne, avec des troupes d'étudiants & de bourgeois dans les intervalles, marchaient au pas, les drapeaux déployés & les tambours en tête; ils défilèrent sous les vieilles herses de la porte, en chantant la Marseillaise. Et quand, sur la place d'Armes, après avoir relevé les postes autrichiens & hessois, on nous donna des billets de logement, tous les bourgeois nous emmenaient bras dessus, bras dessous chez eux, pour nous régaler & nous faire raconter la révolution au milieu de leurs familles.
Une autre chose qui me réjouit toujours quand j'y pense, c'est qu'aussitôt casernés on se répandit dans les brasseries de la vieille ville, & que
jusqu'à dix heures du soir on vida des chopes à la santé de tous les patriotes du monde. Une quantité de chanteurs, en petite veste, culotte à boutons d'os & grand tricorne, de simples ouvriers ou même des paysans, se levaient & chantaient des farces, qu'ils inventaient à mesure. Je me souviens surtout d'un petit vieux tout ratatiné, les yeux plissés & le nez rouge, qui se mit à représenter l'arrivée du colonel Houchard en parlementaire ; l'épouvante de monsieur le baron, menacé d'un assaut, ses cris, son indignation, les sommations du colonel, les réponses du gouverneur qui levait les mains au ciel, bégayant qu'il avait ses ordres & qu'il se ferait hacher.
C'était tellement naturel, que lesMayençais se tenaient le ventre à force de rire, & que les larmes leur en coulaient sur les joues.
Mais ce que j'ai de mieux à faire, c'est de vous copier les deux dernières lettres de Cusline & de Gimnich ; elles vous donneront une idée de cette comédie & vous réjouiront. Les voici mot à mot :
a Le général Custine au gouverneur
de Mayence.
u Au quartier général, à Mari on boni, le 20 octobre 1792, Tan I e * de la république française.
a Monsieur le gouverneur,
« Mon désir de ménager le sang est tel, que je céderais avec transport au vœu que vous témoignez d'obtenir délai jusqu'à demain pour me donner votre réponse. Mais, monsieur le gouverneur, l'ardeur de mes grenadiers est telle que je ne peux plus les retenir; ils ne voient que la gloire de combattre les ennemis de la liberté & la riche proie qui doit être le prix de leur valeur, car, je vous en préviens, c'est une attaque de vive force à laquelle il faut vous attendre. Non-seulement elle est possible, mais même elle est sans danger; aussi bien que vous je connais votre place & l'espèce de troupes qui la défendent. Épargnez le sang de tant de victimes innocentes, de tant de milliers d'hommes. Notre vie sans doute n'est rien; accoutumés à la prodiguer dans les combats, nous savons la perdre tranquillement. Je dois à la gloire de ma république, qui jouit de l'impuissance des despotes
qui voulaient l'opprimer & qui les voit fuir devant les enseignes de la liberté, de ne pas enchaîner l'ardeur de mes braves soldats, & je le voudrais en vain, ^ponse, réponse! monsieur le gouverneur.
« Le citoyen français, général d'armée,
« Custine. »
« Proposition de capitulation faite par le général commandant la place de Mayence } au général Custine.
« A Mayence, le 20 octobre 1792.
« Monsieur le général,
« Si j'avais l'honneur d'être connu de vous davantage, je suis bien convaincu, mon général, que vous n'eussiez point pris le moyen des me- . naces pour m'engager à vous livrer la place que je commande; je suis militaire, mon général^ vous connaissez ce mot-là aussi, & je ne crains point de mourir en remplissant mon devoir.
L'intérêt que je prends à mes concitoyens, le désir que j'ai de leur épargner l'horreur d'un bombardement, peut seul m'engager, vu le plein pouvoir de mon souverain, de vous céder la ville & forteresse de Mayence, sous îes conditions suivantes :
<t i° La garnison de Mayence, avec toutes les troupes auxiliaires sans exception, aura la sortie libre avec les honneurs de la guerre & pourra se retirer où bon lui semble, & en môme temps on laissera à son choix les moyens nécessaires pour transporter sa caisse de guerre, son artillerie, effets & bagages.
« 2° Le ministre & toutes les personnes attachées au service de Son Altesse électorale, tout le haut & bas clergé, auront la faculté de s'expatrier avec leurs effets. Tout habitant de Mayence, absent ou présent, jouira du même privilège^ & on conservera à chaque citoyen ses propriétés.
« 3° Quoique mon maître n'ait pas été en guerre avec la France, il est prêt à n'y prendre aucune part, espérant que ses propriétés & ses possessions seront ménagées,
« 4 0 A la signature de ceci toute hostilité cessera, & l'on nommera de part & d'autre des commissaires pour régler la marche, le transport & tout ce qui peut y être relatif.
a J'ai l'honneur d'être, monsieur le général, votre très-humble & très-obéissant serviteur.
« Baron de Gimnich,
« Gouverneur de Mayence. »
« Le citoyen français, général d'armée, réserve
que les troupes qui occupent Mayence ne serviront pas d'une année contre la république française, ni ses alliés. Le général français réserve en outre à sa république de prononcer par les traités sur les droits souverains. Quant aux propriétés individuelles, sans doute elles seront respectées, ce qui est si conforme aux principes de la république française, que c'est pour le maintien de ce respect qu'ont été jetées les bases de la Constitution. Demain, à neuf heures du matin, seront livrés à deux compagnies de grenadiers français la porte du Rhin & le contour; à ces conditions & sous ces réserves expresses, toutes les hostilités cesseront, &c, &c. »
Voilà comment, dans environ quinze jours, nous avions pris tous les magasins dont nous parlaient sans cesse les petites gazettes des émigrés, trois grandes villes & l'une des principales forteresses de l'Allemagne. Ces choses étonnèrent & réjouirent toute la France; la république avait le dessus partout, & Ton commençait à voir que, lorsqu'un peuple se lève pour défendre la justice, les despotes & ceux qui les soutiennent sont bien malades.
Une fois à Mayence, nous pensions nous reposer quelques jours & fraterniser avec les bourgeois. On s'était logé dans les casernes, dans les églises & les magasins de cette ville patriote, pour être à son aise; quelques régiments d'infanterie & de cavalerie restaient seuls campés aux environs sur les deux rives; nos commissaires des guerres visitaient aussi les greniers, & prenaient connaissance de toutes les provisions qui pouvaient servir en cas de besoin.
Mais, comme on s'arrangeait de la sorte, la nouvelle arriva que les Prussiens, en descendant le cours de la Moselle, s'étaient arrêtés à Coblentz & qu'ils occupaient déjà cette place, à vingt-deux lieues sur notre gauche. Ce fut une indignation générale dans l'armée; Custine reprochait à Kellermann, chargé par Dumouriez de poursuivre les Prussiens, de n'avoir pas suivi leur retraite de Verdun à Coblentz; il ne se gê-
IOO
naît pas de le dire, & dénonça même Kellermann à la Convention, déclarant que tout chef 5?3§&£n faute devait passer devant une cour martiale. s : '^~^0 Je ne sais pas s'il avait raison, mais je sais qu'à l'arrivée de cette mauvaise nouvelle, au lieu de nous reposer il fallut reprendre la pelle & la piochç pour travailler aux fortifications, élever des redoutes, en face de Weissenau, Dalheim, Marienborn, & même de l'autre côté du Rhin, autour de la petite ville de Cassel ; car, avant nous, Mayence n'avait qu'une tête de pont sur la rive droite du fleuve ; c'est nous qui l'avons fortifiée de ce côté, avec de grosses pierres qu'on amenait par eau d'un vieux village en ruines appelé Gustavenbourg. Dans cet endroit, le fleuve a plus de mille pas; il fait un bruit terrible en avant du pont de bateaux, en se brisant contre des poutres plantées contre le courant. Des milliers de brouettes allaient & venaient sur le pont; & comme le temps était aussi mauvais pour les Prussiens que pour nous, chacun se consolait de ses misères.
Mais les fédérés parisiens s'indignaient contre le général Custine, disant qu'ils s'étaient engagés pour combattre, &non pour remuer la terre. La vérité, c'est que ces malheureux, tous pleins de courage, n'avaient aucune force & qu'ils périssaient à la peine, comme des mouches ; des
trois bataillons de fédérés, formant ensemble dix-huit cents hommes, il en restait au plus deux cent cinquante un an après ; cela venait sans doute du mauvais air, de la mauvaise nourriture & de toutes les souffrances du peuple, dans une ville où l'on ne s'inquiétait que des plaisirs de la cour. Qu'est-ce qu'on peut savoir?
Je me rappelle que ma sœur Lisbeth, qui demeurait avec son bataillon dans la vieille 'église de Saint-Ignace, donnait raison à ces Parisiens, & que je manquai me fâcher, parce qu'elle avait l'air de leur faire croire que nous n'avions jamais eu de travail semblable aux Baraques, & que nous étions des gens d'une condition élevée. Alors je la regardai de travers & je lui dis devant eux :
« Je me souviens pourtant, citoyenne Lisbeth, que dans un temps les corvées ne manquaient pas, & que nous aurions été bien heureux d'avoir d'aussi bonnes pioches pour travailler à la terre. »
J'allais lui parler de la mendicité, quand elle me cria furieuse :
« Tais- toi ! . . . va-t'en ! . . . »
Et son mari, le sergent Marescot, me coupa la parole, approuvant les hommes libres qui ne voulaient pas se rabaisser comme des galériens à traîner la brouette. Voilà pourtant d'où viennent
les pires aristocrates : d'anciens mendiants qui sont honteux de travailler! Mais je ne veux rien dire de plus sur tout cela; chaque homme de bon sens pensera le reste.
Ce même soir, je revenais de Cassel avec mon bataillon; nous défilions sur le pont, tout couverts de boue, & je ne songeais plus à la dispute du matin, quand, en approchant de la jetée, nous vîmes une grande quantité de troupes qui remontaient vers Oppenheim. C'étaient deux ou trois bataillons des Vosges, les ci-devant Durfort-dragons, devenus le 4 e de chasseurs, quelques pièces de campagne, & derrière, les fédérés de la section des Quatre-Nations. Ils longeaient le Rhin.
Et comme nous débouchions sur le quai, la voiture de ma sœur arrivait au milieu des fédérés, qui riaient & criaient :
« En route!... En route!... »
Lisbeth, me voyant passer tout couvert de boue, la pioche & la pelle sur l'épaule, me dit alors d'un air moqueur :
« Eh bien ! grosse bète, tu vois qu'à force de crier, on a tout de même ce qu'on veut. Pendant que vous piocherez, nous irons réquisitionner sur la rive droite, avec Neuwinger. »
J'allais lui répondre, quand Marescot, s'approchant sans me regarder, lui dit :
Histoire àhin paysan.
« Cette voiture est trop chargée, il faut jeter toutes les caisses vides dehors, sur la route. Nous n'avons pas trop de place, on mettra tout dans la paille. »
Je compris aussitôt que le gueux n'avait que l'idée de piller. Lisbeth tirant le cheval par la bride & lui donnant un coup de fouet, continua son chemin; & moi je rentrai dans notre caserne de la Caputzinerstrasse me sécher & me reposer.
Ce soir-là, 23 octobre 1792, Houchard, avec ses Montmorency-dragons, passa le fleuve à Cassel & remonta la rive droite du Mein jusqu'à Hochheim, pendant que Ncuwinger avec quinze cents hommes gagnait le pont d'Oppenheim, pour remonter ensuite le Mein à gauche. De cette façon ils allaient surprendre Francfort sur les deux rives à la fois ; Neuwinger ayant un détour à faire, Houchard arriva le premier. C'est ce que nous apprîmes le lendemain 24.
Je n'ai jamais pu savoir pourquoi nous allions là, si ce n'était pas pour frapper des contributions, car nous n'avions rien à faire sur la rive droite du Rhin. Nous n'étions pas en guerre avec l'empire germanique, mais seulement avec la Prusse, l'Autriche & leurs alliés; c'était donc contraire à la justice d'aller rançonner des gens
qui ne nous avaient fait aucun mal; c'était aussi très-imprudent, puisque cette attaque pouvait forcer la diète à se déclarer contre nous 8c nous mettre toute l'Allemagne sur le dos; mais rien n'arrête les pillards; l'idée de happer le bien des autres leur trouble la cervelle.
Nous apprîmes donc que Houchard ayant paru le premier devant la porte de Bœkenheim, les magistrats étonnés avaient député vers lui , pour savoir ce que les Français désiraient, & qu'il avait répondu : « Des rafraîchissements ! » Mais Neuwinger, arrivant ensuite sur l'autre rive, avait fait braquer ses canons sur la porte de Sachsenhausen, en sommant la place de se rendre, & les riches banquiers dont cette ville est remplie s'étaient dépêchés de lui faire ouvrir, pour éviter de plus grands malheurs. Nous étions entrés en triomphe, & tout de suite Neuwinger & Houchard avaient occupé l'hôtel de ville, pour frapper, au nom du général Custine, une contribution forcée de deux millions de florins sur les habitants de Francfort, & particulièrement sur les riches.
En apprenant cela, chacun de nous comprit que ce n'était plus la guerre d'un peuple libre qui réclame & défend les droits de l'homme, mais une guerre de despotes pour dépouiller les peuples & les réduire sous notre domination ;
toute la nation le comprit. Depuis ce temps, Custine, malgré ses victoires, était noté par le comité de surveillance générale à Paris; on disait qu'il avait soulevé la haine de l'Allemagne contre nous; qu'il nous avait fait passer pour des voleurs, & on avait raison. Quand un général fait fusiller les pillards, il ne doit pas leur donner le mauvais exemple. Custine a reconnu cela plus tard à ses dépens.
Les Prussiens & les Hessois passèrent alors le Rhin à Coblentz, & s'étendirent le long de la Lahn, à dix ou douze lieues de Francfort sur la gauche ; ils prirent de bonnes positions à Nassau, Dietz & Limbourg ; leur plan était de descendre d'un coup sur le Mein, entre Francfort & Mayence, & de couper notre corps d'armée en plusieurs tronçons. Tout le monde voyait cela, car les cartes du pays ne manquaient pas; tous les officiers & même les soldats se disaient :
« Voilà ce qu'ils veulent faire!... »
Custine avait nommé le major van Helden, un Hollandais, commandant de Francfort. Houchard & Neuwinger étaient revenus en laissant là-bas une garnison de dix-huit cents hommes ; mais ils n'avaient pas rapporté l'argent des contributions forcées, parce que les marchands de Francfort avaient député des notables vers la
io6
Convention nationale, pour réclamer contre le pillage de leur ville.
Ces notables devaient représenter que la république n'était pas en guerre avec l'empire germanique, mais seulement avec le roi de Bohême & de Hongrie, le roi de Prusse & rélecteur de Hesse; que Francfort, ville libre impériale, n'avait rien à démêler dans nos affaires, & que nous avions assez d'ennemis, sans nous mettre encore la diète germanique sur les bras, pour une misérable somme d'argent réclamée contre toute justice.
Cela tombait sous le bon sens. Malheureusement bien peu de Français alors savaient ces choses ; on nous avait élevés dans l'ignorance & nous ne connaissions pas même l'état de nos voisins ; tous les Allemands : Prussiens, Autrichiens, Hessois, Bavarois, Saxons, Tyroliens & même les Hongrois ne faisaient qu'un seul peuple pour nous ! La seule différence que nous voyions entre les Allemands, c'étaient les habits bleus & les habits blancs, le drapeau jaune avec l'aigle à deux têtes, & le drapeau avec l'aigle noire, les chapeaux pointus & les petits bonnets bleu de ciel. Quand on songe à ces misères, cela fait frémir.
Vers le milieu du mois de novembre 1792, Houchard & Meunier partirent un soir avec de
la cavalerie & quelques bataillons de volontaires, par le pont de Cassel. Ils allaient attaquer les Prussiens à Limbourg. L'ennemi fut surpris & bousculé; les hussards de la liberté se firent honneur dans ce combat; ils ramenèrent des prisonniers & des canons.
Brunswick recula jusqu'à Montabour. Meunier se fortifia dans Kœnigstein avec quatre cents hommes, pour observer l'ennemi de plus près, mais l'affaire n'eut pas d'autres suites ; le froid venait, les gelées blanches couvraient tout le pays ; les Prussiens & les Hessois eux-mêmes venaient de se cantonner dans les villages autour d'Ems, Kirberg & plus loin; on pensait que ce serait la dernière rencontre de l'année.
Nous étions pourtant bien loin de notre compte, car c'est en ce temps que nous apprîmes l'invasion de la Belgique par Dumouriez, la grande victoire de Jemmapes, la prise de Mons, de Tournay, de Bruxelles, de Gand & d'Anvers, enfin la conquête des Pays-Bas jusqu'à la Meuse.
Notre bataillon logeait alors dans une grande bâtisse toute décrépite & vermoulue, qu'on appelait le couvent des capucins ; elle avait une cour où l'on faisait l'appel, de petites chambres carrées autour, toutes pareilles, deux grands dortoirs, une salle à manger, une cuisine ma-
io8
gnifique, des corridors vitrés & un petit clocher couvert d'ardoises. C'était vieux comme les rues de Mayence; nous logions à trois ou quatre dans chaque petite chambre, & nous restâmes là jusqu'au grand bombardement, où le vieux nid se mit à brûler comme un torchon de paille. Quand le tambour résonnait dans les vieux corridors, on aurait dit que tout allait tomber ensemble; & même aujourd'hui j'ai du plaisir à me représenter nos grands chapeaux à cornes, nos uniformes bleus à revers rouges allant & venant dans ces vieilles galeries, & de me rappeler la Marseillaise, le Ça ira, qui faisaient grelotter les vitres.
Le soir, en rentrant de travailler aux redoutes, on se réunissait dans la cuisine; le bois ne manquait pas, on jetait des bûches entières au feu; la flamme montait dans la grande cheminée noire & tourbillonnait autour du cercle, où Ton riait, où l'on rêvait, où chacun racontait ce qu'il avait appris.
C'est là que nous arrivaient les nouvelles & qu'on lisait le bulletin de la Convention nationale. Un camarade, le premier venu, montait sur un banc & criait :
« Écoutez! »
11 se mettait alors à lire, disant ceci ou cela sur chaque article; les uns approuvaient, les autres contredisaient ; finalement tous criaient :
« Écoutez donc !... Écoutez donc, que diable ! Que chacun pense ce qu'il voudra !... »
Il faut savoir que la Convention, après avoir proclamé la république, s'était tout de suite divisée en trois partis : celui des montagnards, celui des girondins & celui du Marais.
Les montagnards voulaient la république une & indivisible, l'égalité des droits pour tous, & la destruction de tout ce qui restait du vieux régime. Ils voulaient d'abord l'égalité, & s'appuyaient naturellement sur le peuple, qui tenait à cela bien plus encore qu'à la liberté, parce qu'il avait cruellement souffert durant des siècles de toutes les inégalités qu'on voyait en France avant 89, & qu'enfin l'égalité c'est la justice.
Les girondins, eux — j'entends les républicains de la Gironde, car dans ce parti se trouvaient beaucoup de royalistes qui n'avaient fait que changer leur cocarde, en attendant l'occasion de trahir la république, — les vrais girondins mettaient la liberté par-dessus tout. Ils représentaient 4a grosse bourgeoisie, le grand commerce de mer, les grandes fabrications, enfin les richesses de toutes sortes, & voulaient une république où les bourgeois mèneraient tout. — Et comme le peuple de Paris les gênait, comme il avait poussé la Constituante & m. 7
no
la Législative en avant, chaque fois que ces assemblées avaient essayé de reculer, ils pensaient à transporter la Convention en province, soit à Bourges, soit ailleurs, pour se débarrasser du peuple, qui soutenait les montagnards, & faire voter à leur majorité le gouvernement qui leur convenait.
Ceux qu'on appelait gens du Marais, à trois ou quatre cents, remplissaient le milieu de rassemblée ; c'étaient presque tous de bons républicains, mais les gazettes innombrables de la Gironde, qui ne cessaient d'exciter la jalousie des départements contre Paris, leur avaient représenté les Parisiens comme des brigands & les montagnards comme des chefs de bandits. Il faut dire aussi que les massacres de septembre les avaient épouvantés; c'était bien naturel! Ces gens avaient donc peur; &, tout en se méfiant des girondins, parce qu'ils en reconnaissaient un bon nombre pour être d'anciens royalistes, ils votaient pourtant avec eux dans la crainte des montagnards.
On pense bien qu'avec des idées pareilles la Montagne & la Gironde ne pouvaient pas s'entendre ; d'autant plus qu'en ce temps ces choses n'étaient pas claires comme je vous les raconte ; les plus malins eux-mêmes s'y trompaient; à force d'avoir été trahis, on ne voyait partout que
des traîtres. Aussi les disputes recommençaient chaque jour, tantôt sur un chapitre, tantôt sur un autre. Les girondins accusaient les montagnards d'avoir fait les massacres de septembre, de viser à la dictature & de pousser la révolution dans les excès, pour en dégoûter la nation & mettre Philippe-Égalité sur le trône; les montagnards accusaient les girondins de vouloir diviser la France en une masse de petites républiques, de préparer la guerre civile en excitant la province contre Paris, & de conspirer avec les royalistes pour rétablir la vieille monarchie ! Enfin, comme il arrive toujours lorsque la défiance & la colère vous emportent, on allait beaucoup trop loin des deux côtés.
Les trois quarts de ces accusations n'avaient pas le sens commun, nous le savons maintenant, mais alors on y croyait; & quand les gazettes les répandaient dans le pays, cela faisait des disputes terribles jusque dans les moindres villages.
Nous autres, dans notre capucinière, nous criions quelquefois tellement pour ou contre, tous ensemble, que la vieille baraque en tremblait.
Une chose qui me revient aussi, c'est notre étonnement à tous, volontaires & soldats de ligne, lorsque arrivèrent les nouvelles de la Belgique.
Jusqu'alors nous avions été les premiers conquérants de la république; nous avions enlevé Spire, Worms, Mayence, Francfort, &, quand les gazettes parlaient de nous avec enthousiasme, quand on nous appelait « l'armée conquérante de Mayence, » nous trouvions cela tout simple ; rien n'était trop beau pour nous. Mais quand ces mêmes gazettes commencèrent à ne plus parler que de Dumouriez, de Beurnonville, de Valence, de Philippe-Egalité, de la fameuse bataille de Jemmapes, des coups d'éclat de Chamboran, de Berchigny, &c. ; des canons, des drapeaux enlevés, des villes qui se rendaient, alors cela nous agaçait jusqu'au bout des ongles; nous aurions voulu tomber sur les Prussiens sans retard, pour rattraper notre rang. Tous les anciens du bataillon disaient qu'on nous laissait moisir ; plusieurs soutenaient même que Dumouriez nous avait jeté les Prussiens & les Hessois sur le dos, pour faire son coup de Belgique & s'attirer l'honneur d'être le premier général de la nation, que c'était un aristocrate, un véritable intrigant.
Pour ma part, ce que je puis dire, c'est que cette masse de Prussiens qu'on avait laissés s'échapper, au lieu de les exterminer en Champagne, campait alors à quelques lieues de nous, & qu'ils étaient plus de cinquante mille dans
nos environs, le long du Rhin. Dumouriez avait fait comme tous les généraux qui se débarrassent d'une partie des ennemis, pour venir à bout de l'autre; il nous avait laissé la plus lourde charge. De sorte que dans le moment où les vainqueurs des Autrichiens en Belgique commençaient à se reposer & à jouir de leur gloire, notre campagne devenait plus dangereuse , & que nous risquions non-seulement de perdre Francfort, mais d'être bloqués dans Mayence.
Dans la dernière quinzaine de novembre on nous fit sortir presque tous de Mayence, & passer le Rhin à Cassel ; il ne resta que trois ou quatre mille hommes pour le service de la place, & tout le reste de l'armée se répandit le long du Rhin. Nous campions autour de Costheim, de Weilbach, d'Heidersheim, de Hœchst, de Sassenheim ; notre principale force était à Hœchst. Le bataillon de la montagne avec les 2 e & 3 e bataillons des Vosges bivaquaient en avant-garde sur le plateau de Bockenheim, derrière une grande forêt.
Nous voyions Francfort à deux lieues au-dessous de nous, sur notre droite, avec ses jardins, ses grandes allées de peupliers, ses maisonnettes vertes & rouges répandues au loin, ses fossés remplis d'eau, ses églises , ses grandes rues, le
ii4
Mein tout couvert de bateaux; & de l'autre côté de la rivière, lamème répétition de jardinsmagniriques, de fontaines & de gloriettes. Quelles richesses renferme une ville pareille ! comme tout va, vient, court & se remue pour gagner de l'argent! quelle vie!.. Et quand on pense qu'une poignée de soldats conduits par un pillard peut troubler le travail de tant de gens laborieux! C'est comme ces frelons qui entrent de force dans une ruche pour en manger le miel, & tout ravager ; mais Custine ne voyait pas plus loin : c'était un général!
Nous autres, au milieu de ce pays vignoble, nous bi vaquions dans la montagne, & je me rappelle que Jean Rat disait que nous ferions mieux de descendre à Francfort, & de prendre ce qui nous conviendrait dans cette ville.
Le bruit courait aussi que les Prussiens allaient nous attaquer, & c'est en ce temps que j'ai vu faire les plus grands abatis d'arbres, pour couvrir notre ligne. Les bataillons d'avant-garde n'avaient pas besoin de prendre la pioche ou la hache; nous étions en sentinelle pour avertir l'armée s'il se présentait quelque chose, & nous défendre en attendant le renfort ; mais derrière nous, sur une ligne de trois à quatre lieues, entre Hœchst, Sassenheim & Soulzbach, nous voyions les haches & les pioches de milliers
Histoire àhin paysan.
d'hommes reluire, les forêts, les vergers s'abattre, les tas de terre jaune s'élever & s'étendre d'une hauteur à l'autre, à travers les ravins & les vallons ; nous voyions les voitures & les brouettes monter & descendre le long des talus; les officiers à cheval encourager leurs soldats ; les petites pièces, attelées de cinq ou six chevaux, grimper sur les retranchements, à travers la boue épaisse, & puis se placer dans leurs petits carrés de terre; & malgré la distance nous entendions cette grande rumeur de milliers d'hommes qui travaillent; c'était un bruit lointain, confus, qui ne finissait pas.
Cela dura neuf jours.
Nous ne suivions pas l'exemple des Prussiens, qui s'étaient cantonnés à Limbourg & que Houchard avait surpris dans leurs villages; nous campions sous nos tentes. Lorsqu'on est en guerre, il faut ouvrir l'œil; ceux qui prennent trop leurs aises s'endorment. Il vaut mieux avoir froid & rester toujours bien éveillé.
Donc les choses étaient ainsi quand, le 29 novembre au matin, pendant que nous faisions la soupe, tout à coup, au fond du ciel, sur notre droite, de grandes lignes bleues se montrèrent, suivant tous les chemins & tous les sentiers qui descendaient à Francfort. Ces lignes étaient bien encore à trois lieues de nous; mais, dans notre
bataillon, tous les vieux soldats rengagés comme volontaires & qui connaissaient la signification des choses disaient :
« C'est l'ennemi ! »
Plusieurs môme allaient jusqu'à reconnaître la cavalerie; &, la main étendue, ils nous expliquaient ces lignes, qui n'avaient pas l'air de bouger, mais qui s'avançaient tout de même lentement. Vers deux heures nous les voyions déjà qui s'étendaient de Hombourg à Oberwesel, sur l'autre versant des montagnes ; le fourmillement des baïonnettes & les éclairs des casques nous apprenaient en même temps qu'ils étaient bien quarante à cinquante mille hommes, mais personne ne pensait pourtant que le roi Frédéric-Guillaume & Brunswick, échappés de l'Argonne par la grâce de Dumouriez, se trouvaient là pour tâcher de prendre leur revanche : nous l'avons su plus tard !
Custine en ce moment était à Mayence ; Houchard aux environs de Hœchst, près du Mein, commandait le camp ; notre commandant Meunier était à Kcenigstein ; le premier capitaine, Jordy d'Aberschwiller, envoya tout de suite prévenir Houchard de ce qui se passait. Je le vois encore accourir avec le colonel du génie, Guy- Vernon , & deux ou trois jeunes officiers d etatmajor ; ils longèrent le village au galop & s'a-
Histoire d\in paysan
vancèrent jusqu'au bord du plateau, en face de Bergen ; là se trouvaient tous les vieux du i er bataillon de la montagne & de ceux des Vosges, avec la moitié des paysans de Bockenheim, en train de regarder ce grand mouvement de l'ennemi. Houchard, le colonel du génie & les autres regardèrent en silence. Un des jeunes officiers dit :
« Ils se concentrent à Bergen. »
Et Houchard lui répondit :
« Oui, ce sont des habits blancs; l'affaire sera pour demain. »
En même temps il se retourna vers Jordy & lui dit :
« Vous ferez observer tous ces mouvements, capitaine, & vous m'en préviendrez d'heure en heure. »
Ensuite il repartit ventre à terre, les autres à sa suite ; & tout ce jour du 29 nous ne vîmes rien de nouveau ; l'ennemi continua de marcher dans la même direction ; les habits blancs & les habits bleus se réunissaient sur une longue montagne au-dessus de Francfort.
Cette nuit-là, des milliers de feux de bivac autour de Bergen éclairèrent le ciel sombre; rien ne bougeait, les Prussiens se reposaient; mais des lumières innombrables couraient dans la ville, à travers les jardins & le long du Mein.
Vers trois heures après minuit, comme fêtais en sentinelle, voyant cette agitation dans Francfort, au milieu du silence, je pensai qu'on ne pouvait pas se rier aux Allemands ; qu'ils tenaient tous ensemble contre nous , & qu'il se préparait quelque chose. Nous étions maîtres de la ville, c'est vrai ; nous avions deux mille hommes de garnison dans la place, & naturellement les postes étaient doublés ; malgré cela, deux mille hommes ne pouvaient pas défendre une aussi grande étendue de vieux remparts, surtout si les bourgeois & le peuple tenaient avec l'ennemi. Notre petite armée de quinze à vingt mille hommes ne pouvait pas non plus livrer bataille à cinquante mille; il nous fallait du renfort. Ces idées & beaucoup d'autres me passèrent alors par la tète.
Pourtant rien ne bougea dans la nuit, & seulement le lendemain, entre neuf & dix heures, le tocsin de Francfort se mit à sonner; des coups de fusil partirent à droite & à gauche dans les rues; bientôt ce fut une véritable fusillade; tout était en révolution. Les Prussiens n'attendaient que cela; pendant que le peuple & la garnison se battaient, eux, ils descendirent se faire ouvrir les portes. Nous aurions bien voulu courir au secours de nos camarades, mais nous ne pouvions pas dégarnir les postes, sans risquer d'être cou-
pés. Le feu roulant continuait dans la place; les ouvriers : tisserands, chaudronniers, menuisiers, cordonniers, tailleurs, tous les corps de métiers, poussés par les bourgeois qui restaient tranquillement chez eux, & des tas de paysans du Nassau, presque tous vignerons, livraient bataille à nos volontaires.
A midi, plusieurs coups de canon nous avertirent que les Prussiens, arrivés au bas des glacis, étaient sous le feu de la place & que le commandant van Helden se défendait solidement. Mais quoi faire quand un peuple ne veut plus de vous & qu'il se soulève en masse? Et puis comment défendre tous ces jardins parsemés de baraques & de maisonnettes, de palissades & de haies, qui s'étendaient jusque près des fossés, & qui permettaient à l'ennemi de s'approcher sans être découvert ? Qu'est-ce que deux mille hommes peuvent entreprendre contre cent mille?
Plus tard on aurait mis le feu dans la place pour faire réfléchir les bourgeois, mais ce n'était pas encore la mode en ce temps-là; on avait encore de l'humanité; toute la France avait crié contre Jarry qui s'était permis de brûler un village de Belgique!
Enfin, comme nous regardions de loin ce triste spectacle, sans savoir au juste ce qui se passait, écoutant la fusillade, les coups de canon, le
Histoire £un paysan.
tocsin , & frémissant de colère d'être cloués dans notre position, voilà que sur les deux heures une colonne de sept à huit mille Prussiens descend de Bergen, le fusil sur l'épaule, en allongeant le pas de notre côté. Ils marchaient en colonne d'attaque par demi-bataillons.
Le capitaine Jordy & les commandants des 2 e & 3 e bataillons des Vosges nous firent aussitôt former sur trois rangs, un peu en arrière de la pente pour nous couvrir, & nos six petites pièces dans les intervalles. Nous attendîmes ainsi, l'arme au pied, après avoir chargé. Les autres avançaient en bon ordre, leurs drapeaux avec l'aigle noire au milieu de chaque ligne; & comme ils arrivaient au fond du vallon, voilà qu'un officier d'état-major accourt au galop apporter l'ordre d'évacuer la position.
Chacun doit comprendre notre indignation de tourner le dos aux Prussiens, mais l'ordre était clair, &, sans perdre de temps, on descendit par files du côté de Hoechst, emmenant nos pauvres pièces, qui n'avaient pas même tiré un coup de canon.
» Enfin nous étions en route, & déjà hors du village, voyant une colonne prussienne se glisser entre notre position & Francfort, pour couper la retraite à la garnison, sur la grande chaussée de Griesheim, qui longe le Mein, lorsqu'un autre
officier d'état-major nous arrête à mi-côte, donnant Tordre de reprendre Bockenheim, où les Prussiens venaient d'arriver & s'apprêtaient à nous fusiller par derrière. Malgré tout, l'ordre de remonter nous fit plaisir, d'autant plus que deux bataillons de grenadiers venaient soutenir notre attaque.
Nous remontâmes donc, & les Prussiens furent tellement étonnés de nous voir revenir sur eux à la baïonnette, criant comme des loups « Vive la république! » qu'ils se laissèrent culbuter jusqu'au bas de la côte, & que nous en massacrâmes trois ou quatre cents dans le village. En même temps les grenadiers arrivèrent avec deux pièces de canon, que l'on mit en batterie au bord du plateau, nous derrière pour les soutenir, & la colonne prussienne qui filait entre Bockenheim & Francfort, croyant qu'elle n'avait plus rien à craindre de notre côté, puisque le village était évacué, cette colonne fut mitraillée d'une façon si terrible qu'elle se débanda dans les jardins, laissant des quantités de morts & de blessés le long de sa route.
Neuwinger arrivait en ce moment avec neuf mille hommes au secours de la garnison; il se déployait en avant des glacis, & les Prussiens furent pris entre deux feux. Cela montre bien que la guerre n'est qu'un pur hasard : le pre-
Histoire à' un paysan.
mier ordre que nous avions reçu d'évacuer le village venait de Houchard, & Custine, arrivant au galop de Mayence, nous avait aussitôt ordonné de le reprendre. Si nous étions restés en place, les Prussiens ne se seraient pas risqués entre notre position & Francfort, en nous laissant derrière eux pour les mitrailler ; cela tombe sous le bon sens ; ils perdirent là douze à quinze cents hommes par une mauvaise chance.
Malheureusement Neuwinger arrivait aussi trop tard pour sauver la garnison ; le peuple de Francfort avait livré les portes à l'ennemi ; deux bataillons, entourés par les ouvriers, les paysans, les prussiens & les Autrichiens, avaient mis bas les armes ; deux autres seulement avaient pu se faire jour, le major van Helden en tête, jusque sur les glacis. Ces deux bataillons, ayant rejoint Neuwinger, battirent en retraite le long du Mein, & tous les postes des hauteurs voisines se replièrent à mesure.
Houchard lui-même, avec un escadron de ses chasseurs, vint nous ramener. C'était un brave soldat, mais qui ne savait pas toujours ce qu'il faisait; il avait besoin, pour donner des ordres, de voir les choses sous ses yeux; ce qu'il ne voyait pas il n'y pensait plus, ou bien il y pen- % sait trop tard; c'est la cause de ses malheurs* Une fois en retraite & les Prussiens à Franc-
fort, nos abatis, nos tranchées & tous nos travaux le long du Mein se trouvaient tournés ; il fallut donc se dépêcher de les abandonner.
Vers cinq heures du soir, on reprit position entre Sassenheim & Soulzbach. Les Prussiens nous suivaient; l'arrière-garde tiraillait. On mit huit pièces en avant du village de Rœdelheim, & l'ennemi, qui se figurait nous pousser jusqu'à Mayence, en arrivant là, fut reçu par quelques décharges à mitraille, qui le dégoûtèrent de nous serrer d'aussi près.
Nous restâmes en position toute cette nuit, pour attendre la bataille. Custine, Biron, Beauharnais, Houchard, se trouvaient réunis; ils délibérèrent jusqu'au matin, dans une grande tente tricolore où l'on avait allumé du feu. Mais le lendemain les Prussiens ne s'étant pas présentés, nous retournâmes tranquillement à Mayence.
Dans les deux bataillons qui s'étaient échappés de Francfort se trouvaient Marescot & ma sœur Lisbeth ; ils avaient perdu leur cheval, leur charrette & tout leur butin, encore bienheureux d'avoir retiré leur peau de la débâcle.
Custine, qui se donnait toute la gloire des affaires quand elles allaient bien, & qui mettait sur le dos des autres toutes les fautes, lorsqu'elles tournaient mal, fit juger le comman-
dant van Helden par une cour martiale, & ce brave homme, qui s'était défendu comme un lion, fut cassé !
Voilà comment finit notre conquête de Francfort ; & maintenant d'autres choses vont venir.
Le jour de notre rentrée à Mayence, il tombait de la neige ; les deux rives du fleuve, le grand pont de bateaux, les remparts & les toits de la vieille ville sombre étaient blancs à perte de vue; les bataillons, les escadrons, l'artillerie, les bagages défilaient en silence & regagnaient leurs quartiers. Quelques régiments restèrent pourtant sur l'autre rive, à Costheim & dans les environs. Meunier & ses quatre cents hommes, à cinq ou six lieues de nous, étaient bloqués par les Prussiens à Kœnigstein. Cette année 1792 finissait mal pour nous.
Alors il fallut se remettre à travailler aux fortifications par un froid terrible. Ah ! si les nobles avaient été forcés de faire notre ouvrage, ils auraient tous péri, mais nous étions des paysans, des mariniers, des ouvriers, des bûcherons, des gens endurcis par le travail, & qui n'avaient pas peur d'attraper des écailles dans
le creux des mains, ni des engelures aux pieds.
C'est au commencement de janvier que la Convention envoya les représentants Rewbel, Haussmann & Merlin de Thionville, pour nous encourager; ils étaient toujours au milieu de nous sur les tas de terre, avec leurs grands chapeaux retroussés, leurs écharpes, & leurs sabres traînants, à nous crier :
« Courage, citoyens, ça marche ! »
Et malgré les larmes qui nous coulaient sur les joues, à cause du froid, nous répondions :
« Vive la république ! »
Les Allemands ont toujours aimé leurs aises; je me rappelle qu'un jour nos trois représentants profitèrent de la grande neige pour leur rendre visite, à Hochheim, avec huit bataillons de volontaires. Vers le soir, le canon gronda sur la côte; les Prussiens avaient été surpris dans leurs cantonnements, des files de prisonniers arrivèrent dans la nuit. Mais, le lendemain, le temps étant toujours aussi mauvais, les Prussiens, en masse, entourèrent Hochheim, & nos représentants avec les huit bataillons manquèrent d'être pris.
Il fallut se faire jour coûte que coûte, & nous perdîmes là plusieurs canons fe quelques centaines d'hommes.
Ainsi se passaient les semaines d'hiver. On se
Histoire àhin paysan.
séchait le soir, en lisant le bulletin de la Convention; on parlait des batailles de la Montagne contre la Gironde qui ne finissaient pas. Et c'est vers ce temps qu'il fut question d'une cachette remplie de papiers, qu'on venait de trouver dans le château des Tuileries ; les journaux appelaient cela « l'armoire de fer. » Un serrurier, nommé Gamin, avait aidé Louis XVI à faire cette armoire, — car le roi dans ses moments perdus travaillait comme, serrurier. — Cet homme, étant tombé malade, pensa que le roi l'avait empoisonné pour l'empêcher de trahir sa cachette, & se dépêcha de la dénoncer au ministre Roland, par esprit de vengeance, avant de mourir. Cela rit beaucoup de bruit en ce temps.
J'allais aussi voir souvent ma sœur & Marescot à l'église Saint-Ignace, & c'est là, dans cette vieille bâtisse, que l'exaltation des Parisiens m'étonnait, car ces êtres curieux & pleins de violence ne se connaissaient plus à l'arrivée des bulletins; ils grimpaient sur les tables & prononçaient des discours trois & quatre ensemble, faisant des motions & se réunissant pour pétitionner contre Roland ; ils accusaient ce ministre d'avoir brûlé tous les papiers de l'armoire de fer qui pouvaient compromettre les girondins. Quelquefois, quand les nouvelles leur plaisaient, ils se mettaient à danser la canna-
gnole. Souvent aussi toute la ville, ouvriers, bourgeois, volontaires, étaient dans le même état.
Ce qui me revient encore comme une chose vraiment extraordinaire, c'est l'exaltation du monde quand on apprit que le ci-devant roi Louis XVI allait être enfin jugé. Depuis longtemps on pétitionnait de tous les côtés pour lui faire son procès, mais alors on aurait cru qu'il n'avait jamais été question de mettre cet homme en jugement. J'ai vu bien d'autres procès dans la suite des temps : des procès de bandits, d'empoisonneurs ; celui de Schinderhannes, celui de Fualdès, celui du docteur Castaing; la curiosité des gens est surprenante pour de pareilles abominations ; on veut tout savoir : la figure des gueux, leur vie, les demandes & les réponses; on ne peut pas attendre la gazette, & jamais l'existence d'un honnête homme, ses bonnes paroles & sa bonne mine ne pourraient produire le quart autant d'effet.
Eh bien, toute cette curiosité n'était rien auprès de celle que les gens montrèrent au procès du ci-devant roi de France, qu'on appelait Louis Capet. Dans les brasseries, dans les cabarets, au corps de garde, à la caserne, partout on ne parlait que de cela. Les uns disaient qu'il fallait le fusiller sans jugement, comme ennemi
de la république & du genre humain; les autres qu'il fallait seulement le bannir lui & sa famille; d'autres qu'il méritait d'être guillotiné, pour avoir trahi la patrie, & naturellement cela produisait des disputes; dans toute la France & dans toute l'armée on trouvait des girondins, des montagnards & des hommes du Marais, avec tout cela des parents d'émigrés & de prêtres réfractaires ; les Chauvel n'avaient pas encore pris le dessus ; qu'on se figure un pareil mélange.
Mais c'est à la Convention que la bataille était le plus terrible. Après avoir tout fait pour étouffer ce procès, les girondins, voyant qu'ils ne pouvaient plus l'empêcher, inventaient chaque jour quelque chose de nouveau pour le retarder & l'arrêter. Un jour ils disaient que le roi était inviolable par la constitution de 91. On leur répondait qu'il avait violé cette constitution. Le lendemain ils criaient que c'était abominable, que la Convention n'était pas un tribunal ; & puis, comme ils étaient encore battus: sur ce chapitre, ils demandaient l'appel au peuple; ils essayaient de faire peur à la nation, en disant que la mort de Louis serait le signal d'une coalition de tous les monarques contre la France, &c. Qu'est-ce que je sais encore? Cela ne finissait pas. Quelquefois ils descendaient par centaines de leurs bancs comme des furieux, pour
tomber sur les montagnards, & sans les hommes plus calmes du Marais, l'affaire aurait fini par un massacre.
Ce roi avait pourtant trahi la nation, les pièces trouvées dans l'armoire de fer le prouvaient clairement : il avait dépensé la moitié de sa liste civile à corrompre des députés, à payer les émigrés de Coblentz; il avait appelé les Prussiens & les Autrichiens en France, pour le rétablir, lui, sa noblesse & son clergé dans leurs anciens privilèges, & nous dans notre ancienne servitude. S'il s'était agi d'un pauvre diable ayant commis le quart des mêmes crimes, son procès n'aurait pas duré dix minutes ; mais c'était un roi ! &, pour le défendre, les girondins, qui se disaient républicains, risquaient d'allumer la guerre civile en France, puisqu'ils proposaient de soumettre le jugement de Louis XVI aux assemblées primaires, c'est-à-dire de soulever les mêmes colères & de faire le même scandale dans tout le pays, qu'ils faisaient à la Convention.
Et pendant ce temps la disette grandissait, le prix du pain augmentait de jour en jour; les ouvriers étaient payés avec des assignats, qui n'avaient plus le quart de leur valeur ; les marchands refusaient ces assignats en payement de leurs marchandises ; il fallait attendre des heures à la porte des boulangers pour obtenir une livre
de pain ; enfin le peuple, — dont les pères, les frères, les enfants combattaient en Allemagne & en Belgique, parce que les girondins avaient fait déclarer la guerre, — le peuple mourait de faim! il criait à la Convention de le sauver, de fixer le prix des objets de première nécessité, mais les Girondins n'entendaient pas les cris de ce pauvre peuple misérable; ils n'avaient de pitié que pour Louis XVI.
Ces choses se passaient à la fin de décembre & au commencement de janvier.
Quinze jours avant, le bruit avait couru que Beurnonville, qui remplaçait Kellerman à l'armée de la Moselle, allait nous rejoindre pour écraser l'ennemi ensemble; mais il n'avait pu dépasser Sarrebruck, parce que les Prussiens s'étaient portés tout de suite en force sur Pellugen & Bibeltausen, pour défendre les défilés ; le 4 e bataillon de la Meurthe & la compagnie franche de Saint-Maurice s'étaient distingués dans ce combat; on parlait aussi beaucoup de la belle conduite du bataillon de Popincourt & du 96 e régiment d'infanterie. Depuis ce combat, les dragons de Toscane & les Grèvenmakers autrichiens restaient maîtres entre la Sarre & le Rhin ; les Prussiens avaient jeté des ponts à Baccarach & dans plusieurs autres endroits, & nos hussards de la liberté faisaient souvent le coup de sabre
avec leurs partisans, en escortant les convois qui nous venaient de Landau, de Wissembourg & d ailleurs.
J'avais écrit à Marguerite, pour lui raconter la vie que nous menions dans la pluie, la boue & la neige ; &, comme aucune réponse ne m'arrivait, je pensais que sans doute le paquet de lettres était tombé dans quelque embuscade, car on apprenait à chaque instant de pareilles surprises, & ceux qui ne pensaient qu'au procès du ci-devant Louis XVI ne recevaient plus régulièrement leurs gazettes. C'était donc mon idée lorsqu'un matin, en rentrant de monter ma garde, je vois dans l'escalier , de la caserne un homme en blouse, & j'entends le vieux Sôme me crier d'en haut :
u Hé ! Michel, voilà quelqu'un qui te demande ! »
Je regarde, c'était Quentin Murot, le courrier de Phalsbourg à Sarreguemines, qui demeurait en ce temps près de ta porte d'Allemagne. On ne se figurera jamais la joie de revoir quelqu'un du pays dans un moment pareil; j'aurais voulu l'embrasser à force de satisfaction, & je criai :
« C'est vous, père Murot? Mon Dieu ! est-ce que vous viendriez de chez nous?
— Si j'en viens, dit-il en riant, parbleu! puis-
Histoire à 1 un paysan. 13-5 «
que j'apporte quelque chose pour toi. Mais c'est encore à l'auberge du Soleil; j'ai mis là ma voiture. Je ne pouvais pas trimballer le panier avec moi, sans savoir où je te trouverais.
— Vous avez vu Marguerite? lui dis-je.
— Oui, voilà juste huit jours que je l'ai vue dans sa boutique, avec ton petit frère Etienne ; elle m'a tant prié, que je n'ai pu faire autrement que de charger le panier. Attends, dit-il, en passant la main sous sa blouse, j'ai aussi une lettre. »
Et de son gros portefeuille de roulier il tira la lettre, que je reconnus tout de suite à l'écriture pour être de Marguerite. Alors mon cœur nageait dans la joie. Tous les camarades autour de nous me regardaient. Je voulais lire la lettre tout seul, c'est pourquoi, malgré mon impatience, je la mis dans ma poche, en criant :
« C'est bon!... c'est bon, père Murot, allons voir le panier! »
Nous sortîmes ensemble, & sur toute notre route je ne ris que lui demander des nouvelles de Marguerite, de maître Jean, de mon père, de celui-ci, de celui-là, revenant toujours à savoir si Marguerite se portait bien, si elle avait bonne mine, si elle était toujours gaie, & le père, s'il jouissait d'une bonne santé. Murot avait à peine le temps de me répondre; nous traversions des m. 8
tas de monde dans les petites ruelles, & je ne voyais que lui. A chaque fois qu'il me répondait : « Mais oui, ils sont tous en bonne santé; Marguerite est fraîche & réjouie, & maître Jean aussi, il a toujours son gros ventre & ses moustaches de hussard, >j je criais : « Ah! ah!... c'est bon ! » Je croyais sentir comme une bonne odeur de là-bas; &, regardant le vieux Quentin Murot avec attendrissement, malgré sa grosse verrue à côté du nez & ses petits yeux plissés, couverts de cils jaunes, je le trouvais beau.
Mais en arrivant dans une vieille rue où l'on dit que l'inventeur de l'imprimerie est venu au monde, je fus tout de même étonné de voir une quantité de gens en blouse & bonnet de coton, en tricorne & gilet rouge, aller & venir au milieu d'un encombrement de charrettes; ils criaient, s'appelant par des noms du pays, des noms de Sarrebourg, de Saverne, des Quatre- Vents, de Mittelbronn, des environs de chez nous.
« Hé! dis-je à Murot, vous n'êtes pas venu seul à Mayence?
— Non, dit-il, nous sommes arrivés plus de cent cinquante; on nous a mis en réquisition pour amener de la poudre, des canons & des boulets. Baptiste, mon garçon, fait maintenant
le service du courrier; j'ai pris sa place. 11 paraît qu'on va vous enfermer ici.
— Et Ton ne vous a pas attaqués?» luidis-je.
Alors il se mit à rire & me répondit :
« La garde nationale de Phalsbourg nous a fait la conduite jusqu'à Rohrbach, & là deux cents dragons nationaux sont venus de Saint- Avold pour nous escorter. Tout a bien été les trois premiers jours, mais, entre Landau & Frankenthal, nous avons eu dans l'après-midi du quatrième jour une grande alerte. Nous avancions à la file, sans nous méfier de rien, nos dragons à droite & à gauche de la route, quand une dizaine d'entre eux, qui marchaient en avant, revinrent dire que des manteaux rouges en nombre arrivaient nous attaquer; & comme on criait « Halte ! halte ! » les voilà qui descendaient déjà la côte en face, avec leurs grandes lances & leurs bonnets à poil.
— Et vous n'avez pas eu peur, père Murot?
— Peur? allons donc! fit-il; tu veux rire, Michel? Nos dragons ont été à leur rencontre, & c'est là, dans un fond, qu'ils se sont livré bataille entre eux. Nous les regardions de la route. Mais tout à coup une dizaine de ces gueux arrivent en faisant le tour du vallon, pendant que les autres se battaient; ils arrivent ventre à
terre, en nous criant, dans leur mauvais allemand, de renverser les charrettes. J'étais le cinq ou sixième sur la ligne; les premiers s'étaient sauvés, & l'un des manteaux rouges, un grand brun, court sur moi, furieux, & me met un long pistolet sous le nez, en me donnant l'ordre de dételer.
Mais alors moi je détourne son bras, & je lui donne avec le gros bout de mon fouet un si bon coup sur l'oreille, que la moitié de ses favoris en sont restés après le manche, & toutes ses grosses dents du côté gauche lui en ont sauté de la bouche; il ne voyait plus clair & ballottait sur son cheval, la bride lâchée & les pieds hors des étriers. Seulement deux autres, ayant vu cela de loin, venaient déjà m'enfiler avec leurs perches, & je n'eus que le temps de me glisser entre les voitures, de l'autre côté. Le grand Mâcri, des Trois-Maisons, a payé pour moi. car un de ces manteaux rouges lui a poussé sa lance entre les côtes, tellement qu'il l'a mis par terre; & Nicolas Finck, qui venait à son secours, a reçu deux grosses balafres en travers du nez & de la joue. Moi je n'ai rien eu, parce que les dragons revenaient & que les bandits se sauvaient, en laissant une quinzaine d'entre eux dans le vallon. Nous avons même eu des chevaux de renfort pour continuer notre route. »
Le vieux Murot riait de bon cœur, en me racontant cette histoire.
« Et le procès de Louis XVI, lui dis-je, estce qu'on en parle aussi là-bas?
— Le procès de Capet? Oui, fit-il, les femmes en parlent beaucoup; la mienne a voulu brûler des cierges à son intention, mais je l'ai joliment arrangée! Le réfractaire de Henridorff prêche qu'une légion d'anges va descendre du ciel pour le soutenir; & chaque fois que nos gendarmes arrivent pour empoigner ce gueux, un homme en faction dans le clocher l'avertit d'avance & il se sauve ; il faudra mettre le feu dans sa baraque. J'ai vu ta mère dimanche dernier sur le chemin de HenridorrT; elle est devenue toute blanche à force de colère & de chagrin pour Marie-Antoinette, qui se moque pas mal d'elle & des autres.
« Tout ça, Michel, vois-tu, c'est de la farce. Nous autres paysans, dans les environs de la ville, nous ne pensons qu'au citoyen Cambon, qui fait mettre les terres des émigrés en petits morceaux, pour que chacun puisse en acheter sa part, & qui nous les vend à crédit! A la bonne heure! celui-là, je le respecte. Que les aristocrates viennent nous réclamer nos terres quand nous les aurons payées ; qu'ils essayent seulement de les reprendre, tous les paysans de France tomberont dessus par mille & centaines de mil-
liasses; il n'en restera pas seulement un seul de ces fainéants! Ah! Dieu du ciel ! si j'avais su ça d'avance, combien de bouteilles & de chopines j'aurais épargnées dans tous les bouchons & les cabarets depuis trente-sept ans, & que j'aurais mis en prés, en bois, en tonnes terres. Enlin c'est fait, n'y pensons plus, mais que ça serve d'exemple à nos enfants; ce qu'on boit & qu'on avale est perdu pour toujours.
« Quant à Capet, qu'on lui coupe le cou, ou qu'on le mène dehors entre deux gendarmes, ça m'est égal, pourvu que ma femme ne me vole pas l'argent que je gagne, à cette fin de lui faire dire des messes! Mais j'ouvre l'œil, sois tranquille, & les autres aussi. Depuis des centaines d'années, les aristocrates avaient pris toutes les terres, & nous autres malheureux paysans nous étions forcés de nous contenter du royaume des cieux; chacun son tour! »
Nous entrions alors sous une grande porte d'auberge, & le brave homme me dit :
« Nous y voilà, Michel, attends que j'entre sous la bâche, ton panier est au fond. »
Il grimpa dans sa grande voiture, & deux minutes après il me tendait un panier en disant :
« Voici ton affaire. »
C'était un panier tressé par mon père, tout
Histoire àhin paysan
pareil à celui que j'avais envoyé deux ans avant à Paris, rue du Bouloi, n° u, mais plus petit. En le tenant dans mes mains & me rappelant ce bon temps déjà loin, j'en étais comme suffoqué.
«Qu'est-ce que ça coûte, père Murot>dis-je tout bas.
— Bah ! bah ! fit-il, ça n'est rien ; une bouteille de vin, si tu veux, Michel. »
Nous entrâmes dans l'auberge, & je fis apporter une bouteille de vin. La salle fourmillait de monde. Je vis le grand Nicolas Finck près du fourneau, un gros bandeau plein de sang sur la figure, & le feutre pardessus; il avait l'air de s'ennuyer & même de dormir.
Je m'assis dans un coin, près de la porte, en face de Murot, & je me mis à lire la lettre de Marguerite.
Ah! tous les hommes ont eu le bonheur d'être aimés une fois dans leur vie ; mais d'être aimé par une personne de bon sens, qui ne pense pas seulement à vous répéter qu'elle vous aime, & qui s'inquiète de vos besoins, qui vous encourage, qui vous donne de bons conseils & n'oublie rien de ce qui peut vous faire plaisir, voilà des choses qu'on se rappelle jusqu'à quatre-vingt-dix ans, & qui vous rendent en
quelque sorte lier d'avoir gagne cet amour ; car c'est encore plus rare que le gros lot à la loterie.
Marguerite m'envoyait dans son panier deux bonnes chemises neuves, des bas de laine pour me tenir les pieds chauds ; elle avait même cousu dessous des semelles en feutre, qui vous préservent de l'humidité. Elle m'envoyait encore une chemise en laine, des souliers solides garnis de gros clous; enfin tout ce qu'un homme peut souhaiter, quand il est obligé de vivre dans la boue & content de se réchauffer vite après l'ouvrage. — Quel esprit & quel bon sens il faut avoir pour songer à tout! — Le reste n'y manquait pas non plus, comme un bon jambonneau, un quartier de lard fumé, une bouteille de kirsch. J'en étais dans l'admiration, & je me promettais naturellement de me conserver pour une femme aussi remplie d'esprit & de cœur; oui, je prenais cette ferme résolution, sans manquer âmes devoirs envers la patrie & la liberté, bien entendu. Mais cela suffit, chacun doit me comprendre.
La lettre de Marguerite en renfermait une de Chauvel, que je regrette d'avoir perdue, car elle expliquait bien des choses & montrait clairement ce qui nous est arrivé plus tard. Elle était adressée à maître Jean des Baraques du
Bois-de-Chênes, & portait, si je ne me trompe, la date du i er décemhre 1792.
Chauvel, dans cette lettre, donnait de grands détails sur les chefs de la Montagne, & particulièrement sur Danton, qu'il mettait au-rdessus de tous les autres, pour le courage, l'éloquence naturelle, le bon sens & le bon cœur. Il disait que ce brave homme, après chaque bataille de la Convention, était toujours le premier à tendre la main aux girondins, à les conjurer, au nom de la patrie, d'oublier leurs haines & de se joindre à la Montagne dans l'intérêt de la république; mais que le parti de la Gironde, où se trouvaient de très -grands orateurs, se laissait conduire par M ,ne Roland, une femme ambitieuse qui ne pouvait souffrir Danton.
Il disait que si les girondins s'obstinaient à se mettre en travers de toutes les mesures nécessaires au salut de la patrie, il faudrait en venir aux coups tôt ou tard; que cette bataille amènerait de grands malheurs : qu'un certain nombre des départements du Midi soutiendraient leurs députés; que les réfractaires & les nobles de la Vendée profiteraient bien sûr de l'occasion, pour commencer la guerre civile; & que le danger delà république nous forcerait de recourir à des moyens terribles.
Ces choses attristaient Chauvel, &, tout en se
Histoire à' un paysan.
montrant prêt à marcher jusqu'au bout, il s'indignait de voir des hommes comme Vergniaud conduits par une espèce de Marie-Antoinette de la Gironde. Il finissait en disant qu'on allait mettre sur le tapis le jugement du roi, pour forcer les girondins de se découvrir & peut-être même de se diviser ; qu'on verrait alors, suivant qu'ils approuveraient ou combattraient le jugement, si ces messieurs étaient royalistes ou républicains.
Il avait bien raison; depuis le premier jour du procès de Louis XVI, on voyait clairement le fond de leurs idées ; les hommes de bon sens ne pouvaient plus s'y tromper.
Enfin ces deux lettres me rirent le plus grand plaisir. Après avoir payé la bouteille de vin & bien recommandé à Murot d'embrasser Marguerite pour moi sur les deux joues, ainsi que mon père & le petit Etienne, je retournai tout joyeux à notre caserne de la Capuzinerstrasse, mon grand panier sur l'épaule.
Le lendemain 22 janvier on apprit par des courriers extraordinaires la condamnation du roi, & deux ou trois jours après son exécution, malgré les girondins, qui jusqu'à la dernière heure avaient demandé le sursis. Ils avaient pourtant presque tous voté la mort.
Cette nouvelle excita dans l'armée le plus grand enthousiasme.
On se réjouissait de voir qu'à la fin des fins la justice devenait égale pour tout le monde, & qu'un roi ne devait plus violer son serment & trahir la patrie sans courir de risque. Mais en même temps on comprenait que les rois de l'Europe allaient nous en vouloir terriblement du mauvais exemple que nous donnions à leurs peuples ; que ces gens, habitués à regarder les hommes comme des bêtes & à se considérer euxmêmes comme des dieux, ne nous pardonneraient jamais d'avoir montré qu'on pouvait leur couper la tête, comme aux autres bandits; on comprenait que c'était une guerre à mort entre eux & la république, & qu'il faudrait les bousculer.
Malgré cela toute la France était dans la joie, &, pendant les quinze jours qui suivirent, des masses d'adresses, avec des millions de signatures, arrivèrent à la Convention, pour la remercier de ce qu'elle avait fait.
Pendant le mois de février, les convois de grain, de paille, & surtout de canons, de poudre & de boulets, continuèrent d'arriver sans relâche ; les moulins bâtis sur pilotis au milieu du fleuve ne cessaient pas de moudre; la farine s'entassait dans les magasins, & tout cela montrait que nous allions être bloqués.
C'est le premier de ce mois, que le girondin Brissot vint proposer à la Convention de déclarer la guerre à l'Angleterre & à la Hollande, disant que le peuple anglais n'attendait que notre déclaration, pour bousculer sa noblesse & proclamer la république ; que cette bonne nouvelle lui venait de Londres & qu'il en répondait.
La vérité, c'est que le ministre Pitt avait fait écrire ces fausses nouvelles à Brissot, par de soidisant républicains. Pitt avait besoin de la guerre avec la France, pour étouffer les idées de notre révolution, qui se répandaient de plus en plus
en Angleterre, & rétablir* l'aristocratie dans toute sa force. Il nous aurait attaqués depuis longtemps, sans la crainte de soulever le peuple contre sa politique; mais en trompant Brissot & trouvant ainsi le moyen de se faire déclarer la guerre, il se donnait le beau rôle, puisque les Anglais étaient bien forcés de se défendre.
Quand je pense à ce Brissot, la colère m'empoigne! A force de criera l'Assemblée législative contre Robespierre, qui soutenait la paix; à force de cabaler, lui & ses amis, & d'exciter les gens au moyen de leurs mauvaises gazettes, ils nous avaient fait déclarer la guerre à l'Allemagne, quand rien n'était prêt pour l'entreprendre. Cette guerre avait amené l'invasion de la Champagne & les massacres de septembre. Il est vrai que depuis nous avions gagné. Mais il avait fallu déclarer la patrie en danger, lever, armer, équiper des centaines de mille hommes, dépenser des quantités de millions. Quand on se bat, tout s'envole en fuméé; le commerce, l'industrie, la culture, dépérissent faute de bras & d'argent. Nous le voyions bien alors. Les gens ne gagnaient plus rien; ils ne. pouvaient plus acheter de terres d'émigrés ; les assignats qui représentaient la valeur de ces terres baissaient en proportion ; il fallait en faire par masses & plus
ni. 9
on en faisait moins'ils valaient, enfin la misère augmentait de jour en jour.
Toutes ces choses auraient dû faire réfléchir nos représentants, avant de nous mettre un nouvel ennemi sur le dos.
Mais la Convention, trompée par Brissot, &, peut-être aussi excitée par nos victoires en Allemagne & en Belgique, déclara la guerre à l'Angleterre & à la Hollande. Seulement, comme elle savait que Pitt allait employer le vert & le sec, pour nous rendre tout le mal que nous avions fait à l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique, elle>décréta presque aussitôt une levée de trois cent mille hommes, & la division de toutes nos forces en huit armées, dont trois dans le nord, une sur les Alpes, une dans le Var, une pour garder les Pyrénées, une sur les côtes de la Manche, & la huitième, dite de réserve, à Châlons.
La Convention décréta aussi la réorganisation de l'armée, d'après le rapport de Dubois-Crancé. Ce décret, qu'on mit à l'ordre du bataillon, disait qu'à l'avenir il n'y aurait plus aucune différence ni distinction entre les corps d'infanterie appelés de ligne & les volontaires nationaux; que l'infanterie à la solde de la république serait formée en demi-brigades, composées chacune d'un bataillon des ci-devant régiments
de ligne & de deux bataillons de volontaires ; que chaque demi-brigade serait donc de trois bataillons, & chaque bataillon de neuf compagnies, dont une de grenadiers & huit de fusiliers; que la compagnie de grenadiers aurait soixantedeux hommes, y compris les officiers, sous-officiers, caporaux & tambours, & la compagnie de fusiliers soixante-sept hommes ; que l'uniforme serait le même pour toute l'infanterie; qu'il serait aux couleurs nationales, & que ce changement se ferait au fur & à mesure que le ministère de la guerre serait obligé de renouveler l'habillement ; que chaque demi-brigade se distinguerait par un numéro sur le bouton & sur le drapeau, & qu'elle aurait six pièces du calibre quatre, avec une compagnie de canonniers pour le service de ces pièces; que dans tous les grades, excepté celui de chef de brigade & celui de caporal, l'avancement aurait lieu de deux manières, savoir : le tiers par ancienneté de service, à grade égal, roulant sur toute la demibrigade, & les deux tiers au choix, sur la présentation de trois candidats nommés par les soldats, pour chaque place vacante. Les emplois de généraux de brigade, de généraux de division, devaient être donnés : le tiers à l'ancienneté & les deux tiers au choix du ministre de la guerre, avec approbation du Corps législatif.
Si je vous raconte ce décret en détail, c'est que les fameuses demi-brigades de la république, toutes formées sur le même modèle, dans les années 1793 & 94, sont celles qui nous ont gagné tant de bonnes provinces, que les régiments de l'empire ont malheureusement perdues. C'est pourquoi j'estime, d'après mon simple bon sens, que, si nous voulons encore gagner des provinces au lieu d'en perdre, on fera bien de revenir aux immortelles demi-brigades, dont les derniers soldats sont devenus plus tard des maréchaux de l'empire, & les cantinières des princesses.
Enfin ce décret fit beaucoup de bien ; on ne vit presque plus de duels entre les vieux soldats de ligne & les volontaires ; les uns avaient l'enthousiasme de la liberté, les autres l'habitude de la discipline; les armées de la république en devinrent plus solides & plus hardies.
Vers le commencement de mars, notre brave commandant Meunier & ses deux cent cinquante grenadiers revinrent de Kœnigstein, un de ces vieux nids d'épervier comme il s'en trouve par vingtaines au haut des rochers qui bordent le Rhin. Je les vois encore traverser le pont, maigres , décharnés , les yeux luisants comme des rats, leur drapeau tout déchiré & huit petites pièces qu'ils ramenaient de là-bas.
Ils avaient obtenu les honneurs de la guerre, après trois mois de siège. On criait :
« Vive le commandant Meunier ! Vivent les grenadiers de Kœnigstein ! »
Eux, ils riaient, montrant leurs grandes dents sous leurs moustaches, & donnant des poignées de main aux camarades.
Meunier reçut quinze jours après son brevet de général, & la Convention décréta que les défenseurs de Kœnigstein avaient bien mérité de la patrie.
Notre armée occupait alors tout le pays entre la Nahe &le Rhin, depuis Bingen jusqu'à Spire; ses magasins étaient à Frankental , un peu au-dessus de Worms ; nous étions de quarante à quarante-cinq mille hommes.
Les ennemis, eux, depuis notre retraite de Francfort, s'étaient partagés en trois bandes: la première, composée en grande partie de Saxons, bloquait Cassel; la deuxième, forte d'environ cinquante mille Prussiens & Hessois, avait passé le Rhin à Rheinfelz, à quelques lieues au-dessous de Bingen ; elle tenait le pays entre la Nahe & la Moselle, sur notre gauche ; & la troisième, de vingt-cinq mille Autrichiens commandés par le général Wurmser, après avoir remonté le Rhin jusqu'à Mannheim , menaçait notre droite.*
t$o Histoire d'un paysan.
L'idée de ces Autrichiens était de passer le fleuve sur nos derrières, pendant que les Prussiens nous attaqueraient à gauche, & de couper la route de Landau ; de cette façon toute notre armée aurait été forcée de s'enfermer dans Mayence; mais le général Meunier, pogé à Spire avec douze mille hommes, observait leurs mouvements.
Les choses en étaient là lorsque, un matin, le bruit se répandit à Mayence que les Prussiens attaquaient notre aile gauche & que nous allions sortir pour les bousculer. Aussitôt les cris de « Vive la république ! » recommencent, & puis notre bataillon, les quatre de fédérés parisiens, les chasseurs du Languedoc, les hussards de la liberté, l'artillerie, tout sort de la place; les anciens régiments de ligne, encore en habits blancs, & les bataillons de volontaires, bleus & rouges, s'étendent le long des haies à perte de vue, suivant les routes qui descendent le Rhin. Chaque homme avait sa giberne remplie de cartouches, & notre nouveau commandant, Nicolas Jordy d'Aberschwiller, un solide gaillard brun & trapu, parti quelques mois avant avec les volontaires de son village , se retournait à chaque instant sur sa grande bique, & nous criait comme Neuwinger à Spire :
« Eh ! hé ! ceux de la montagne, c'est aujourd'hui qu'il faut se montrer ! »
On riait, on était content. Sur les deux heures le canon se mit à gronder au loin ; le temps était clair, & l'on voyait à peine monter la fumée ; malgré cela toute la division courait depuis une heure, quand des officiers d'ordonnance arrivèrent au galop, criant de retourner à Mayence. Houchard & Neuwinger avaient attaqué l'ennemi près de Stromberg, mais ayant appris qu'un corps de dix mille Prussiens arrivait de Trêves, sur leurs derrières, après avoir surpris le passage de la Nahe, ils avaient ordonné la retraite.
Nous rentrâmes à la nuit, tout couverts de boue & bien ennuyés d'avoir tant couru pour rien.
Le lendemain, des files de charrettes ramenèrent nos blessés.
Houchard & Neuwinger restèrent pourtant à Bingen, mais le 28 mars des masses d'ennemis étant venus les attaquer, ils furent obligés de se replier ; & Neuwinger, qui voulait tenir malgré les ordres de Custine, fut pris.
C'est la première débâcle que j'aie vue, car le bataillon reçut l'ordre de sortir & d'occuper une côte où se dressait la potence du pays, pour arrêter la poursuite de l'ennemi dans cette direc-
tion. Le 96 e de ligne, & deux autres bataillons avec le nôtre, nous restâmes dans cet endroit depuis le matin jusq.u'au soir, & je croyais n'avoir jamais entendu siffler les balles & ronfler les boulets, tant il en pleuvait ce jour-là.
Le chef d'escadron Clarke, depuis duc de Feltre, soutenait la retraite avec ses dragons d'Orléans; des milliers de partisans hessois l'entouraient; il se fit jour, après avoir laissé défiler la masse de traînards & de blessés au pied de la côte que nous gardions.
C'est la dernière affaire du bataillon avant le siège.
Deux jours plus tard, le 30 mars, Custine essaya d'arrêter la poursuite des Prussiens à Ober-Flersheim, entre Alzey & Worms; mais, craignant d'être coupé par les Autrichiens, qui venaient de passer le Rhin à Spire, il perdit la tète & se dépêcha de battre en retraite derrière les lignes de Wissembourg, après avoir brûlé les magasins de Frankenthal, & notre corps d'armée fut bien obligé de s'enfermer dans Mayence.
J'ai vu dans la suite bien des entassements de monde, mais jamais comme à Mayence après la retraite de Bingen ; les grandes maisons autour de la place d'Armes étaient changées en casernes; les églises, la synagogue, le temple des luthé-
riens, la halle, le séminaire, le château étaient changés en greniers à foin, en écuries, en logements de troupes, & le plus grand magasin était à la cathédrale. Oui, cet entassement de gens à pied, à cheval, d'anciens régiments, de compagnies franches, de bourgeois, de boutiquiers, d'ouvriers, de femmes, d'enfants, tous pêle-mêle dans les petites rues, sur les places, le long des remparts & sous les portes de la ville, ce spectacle extraordinaire est encore devant mes yeux.
D'autres commissaires venaient d'entrer en ville: Pflieger, Ritter, Louis; on les appelait clubistes; ils aidaient le docteur Hoffmann, de Mayence, à démocratiser le peuple ; seulement, il fallait toujours un piquet pour les garder, car chaque jour la mauvaise race relevait la tète.
On voulut encore une fois foncer dehors, du côté de Worms, & se débarrasser d'une partie de la garnison ; malheureusement les Prussiens gardaient les routes, ils repoussèrent le détachement dans la place. Nous n'avions donc plus à tenir la campagne, mais à nous défendre chez nous.
Notre commandant de place était le général Doyré. Le général du génie Meuynier, venu tout exprès de Paris pour fortifier Cassel, défendait ce poste avec quinze cents hommes. Aubert-Du-
bayet, l'adjudant-major Kléber &le représentant Merlin veillaient principalement au service.
Au lieu de nous considérer comme des volontaires, on nous appliqua le règlement des troupes de ligne. L'adjudant-major Kléber, dans ce temps, avait la réputation d'être très-sévère sur la discipline; on disait qu'il avait pris l'habitude de faire donner la schlague chez les Autrichiens, & qu'il regrettait de ne plus pouvoir s'en servir.
On établit un conseil de guerre en permanence à l'hôtel de ville, & je me rappelle qu'on fusillait presque tous les matins, derrière le bastion Saint-Jean, deux ou trois maraudeurs, soidisant pour le bon exemple; je veux bien croire que c'étaient des pillards ou de mauvais gueux ayant insulté ou volé d'honnêtes gens, mais sur la plainte d'un simple bourgeois, vous étiez arrêté. Tout le pays, depuis notre retraite de Francfort, s'était soulevé contre nous ; maintenant il fallait tout payer comptant, & nous ne recevions plus de solde ; la ration devait nous suffire.
Les mauvaises nouvelles de l'armée du Nord, la déroute du corps de Valence à Aix-la-Chapelle; l'insurrection de la Vendée, où tout se levait ensemble, prêtres, nobles & paysans ; la défaite de Dumouritz à Nerwinden; les intri-
gues du ministre Pitt, qui mettait toute l'Europe contre nous ; le massacre des Français à Rome; les grands cris de Danton appelant les citoyens au secours de la république, demandant la création d'un tribunal révolutionnaire pour juger les traîtres & l'établissement d'une taxe sur les riches; les discours des girondins, toujours les premiers à déclarer la guerre, à nous envoyer, nous les enfants du peuple, audevant de la mort par centaines de mille, & qui devenaient furieux lorsqu'il s'agissait du jugement d'un roi traître à la patrie, de la vie des conspirateurs & de l'argent des riches, toutes ces choses vous agaçaient & vous entretenaient dans une colère d'autant plus grande, que les Allemands étaient cinq contre un, & qu'on ne pouvait pas se venger.
C'est le 6 avril que les Autrichiens, les Prussiens & les Hessois se montrèrent aux environs de la place. Bien des gens du pays étaient venus au marché de légumes, &, quand ils apprirent qu'on allait fermer les portes, ces pauvres paysans se mirent à courir avec leurs hottes & leurs paniers, en poussant de grands cris. J'étais de garde au Gothor; &, les voyant passer ainsi, je les trouvais bien plus heureux que nous de pouvoir sortir & vivre dans leurs villages, en plein air; le blocus de Landau me revenait : quel en-
nui d'être enfermé durant des semaines & des mois!
L'ennemi n'était pas encore en force pour commencer le siège; il nous tenait seulement étroitement bloqués. On tirait sur ses patrouilles à pleine volée; elles répondaient, les balles perdues sifflaient dans les rues, cassant des fenêtres par-ci par-là, blessant un passant, que les bourgeois emportaient avec des gémissements extraordinaires; les femmes parlaient du malheur les mains au ciel, & se figuraient que c'était la guerre; elles devaient en voir bien d'autres.
La garnison faisait des sorties tous les jours, à Weissenau, Marienborn, Bretzenheim, & dans tous les villages des environs, pour ramener du bétail, car le général Custine n'avait pas approvisionné Ja place, comme c'était son devoir. Nous avions bien des canons, de la poudre, du vin, de la bière, de l'eau-de-vie, du foin & du blé en quantité, mais le bétail manquait. — Ces petites expéditions cessèrent bientôt, parce que les paysans avaient tout évacué dans les bois, & qu'on ne ramenait plus rien.
Des bandes de soldats sortaient pourtant encore à la maraude, & Marc Divès était toujours dans le nombre; cela ne dura pas longtemps non plus, car l'ordre arriva de tirer sur tous ceux qui voudraient s'échapper; les fossés de Mayence
sont pleins d'eau, on ne pouvait suivre les petites chaussées qui menaient aux redoutes, sans être vu des sentinelles, personne n'osa plus se risquer.
Tout resta dans cet état jusque vers la fin d'avril.
Hors du service, on ne savait plus que penser; les bulletins de la Convention n'arrivaient plus , mais de faux moniteurs, imprimés par les Prussiens à Francfort, représentant la France comme bouleversée de fond en comb le, des guillotinades avec les noms d'une quantité de patriotes reconnus, le soulèvement de l'armée du Nord contre Paris, les victoires des réfractaires en Vendée, la régence de Marie-Antoinette pour son fils Louis XVII, &c, &c. Nos officiers avaient beau dire que tout était faux, que l'ennemi imprimait lui-même ces fausses gazettes & les faisait jeter dans nos avant-postes, l'inquiétude vous gagnait toujours un peu plus, & beaucoup parlaient de sortir en masse, de bousculer l'ennemi, & de rejoindre l'armée à Wissembourg; le commandant Doyréfut même obligé, pour arrêter la révolte, de mettre à l'ordre du jour que Mayence était la première barrière de la république contre l'Europe; que l'ennemi ne pouvait plus nous envahir sans l'avoir reprise sur nous, & que les gueux capables de vouloir l'abandonner
seraient fusillés sur-le-champ comme traîtres à la patrie.
Les Autrichiens avaient essayé d'établir deux batteries, Tune sur la route de Worms, & l'autre au-dessus du moulin contre le bois, où nous avions bivaqué en arrivant de Spire; nos grosses pièces de quarante-huit les avaient démontées, & le bruit courait qu'ils avaient maintenant l'idée de nous affamer, mais que Custine nous dégagerait; on s'étonnait même de voir qu'il tardait si longtemps à venir.
Au commencement du mois de mai, les sorties recommencèrent, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, pour bousculer les travaux de l'ennemi ; cela continua jusqu'à la fin du siège.
Je me rappelle qu'on en rit une très-forte, dans la nuit du 30 au 31, contre le village de Marienbourg, où se trouvait le quartier général. On pensait surprendre & peut-être bien enlever le roi de Prusse. Cinq ou six mille hommes sortirent de la place entre minuit & une heure, & tombèrent sur les avant-postes ennemis, qui furent bousculés; ils s'avancèrent même jusqu'au quartier de Frédéric-Guillaume, où des centaines de chevaux de la garde royale furent tués au piquet. Mais l'alarme ayant été donnée, des masses de troupes, infanterie & cavalerie, tombèrent sur la colonne & la ramenèrent, l'épée dans les
reins, jusque sous les murs de la place. Nous perdîmes beaucoup de monde dans cette attaque, parce qu'un bataillon de volontaires avait pris le régiment de Saintonge, qui portait encore l'habit blanc, pour un régiment autrichien & avait fait feu dessus.
Le lendemain, Frédéric-Guillaume fit canonner & bombarder la ville d'une façon terrible. Il devait avoir eu joliment peur la veille.
Vers le milieu de ce mois, pendant une nuit très-noire, tous nos ouvrages furent attaqués du côté de Weissenau & de Marienborn ; comme on voulait justement faire une sortie cette nuitlà, on avait retiré presque toutes les troupes des redoutes, il n'y restait que de faibles détachements, qui furent écrasés dans un moment. Alors le rappel se mit à battre sur la place du Marché & dans toutes les rues. Le canon des remparts tonnait, en éclairant de sa flamme rouge le bastion Saint-Jean, le bastion Saint-Philippe & la citadelle à gauche, près du Rhin. Nos fortifications de Cassel se mirent aussi de la partie; on se forma sur la place, au milieu d'une foule de peuple accouru dans l'épouvante & qu'on repoussait. On ne prit pas même le temps de faire les appels, & les premiers bataillons réunis partirent tout de suite dans la nuit au secours des redoutes. On venait de baisser le pont de la
porte Neuve; aussitôt dehors, sur les glacis, nous vîmes de quel côté courir, car on se fusillait dans les redoutes à bout portant.
Le commandant Jordy nous criait : « En avant, camarades!... à la baïonnette!... » & nous courions. La mitraille des deux bastions passait audessus de nous, avec un ronflement épouvantable. Comme nous approchions de la première redoute, celle de Saint-Charles, elle était balayée, mais des tas de Prussiens fourmillaient autour, & Ton s'attaqua dans ce coin avec une fureur que je n'avais vue que sous la porte de Spire. Toute ma vie j'entendrai les jurements allemands & français, quand le bataillon croisa la baïonnette avec ces Prussiens & qu'on se vit dans le blanc des yeux, à la lueur des coups de fusil. C'était une véritable boucherie ! Le premier coup lâché, on ne rechargeait pas, on se précipitait , on sentait quelque chose de mou devant soi où la baïonnette entrait; & d'instant en instant, quand un coup de fusil partait encore, on voyait le carnage, les morts & les blessés par tas & la rage de ceux qui se battaient.
Mais cela ne dura pas longtemps.
Tout à coup deux ou trois obus ayant roulé sur l'épaulement de la redoute, comme ils éclataient plus loin, nous vîmes les Prussiens en retraite. En même temps un de nos régiments de
ligne arrivait au pas de course, & prenait position à notre droite, derrière les tas de terre & les gabions bousculés. On ne se voyait pas. Le combat continuait en face du bastion Saint-Philippe, le pétillement de la fusillade montait & descendait avec les cris, les commandements allemands & français & la canonnade. On entendait aussi des chevaux galoper dans cette nuit noire.
Au bout d'environ vingt minutes, tout se tut. Le bataillon s'était ramassé, les baïonnettes en l'air, & chacun demandait à son voisin :
a C'est toi, un tel?... c'est toi?»
Beaucoup ne répondaient pas !
J'avais aussi crié :
« Hé! père Sôme?... Marc Divès?... Jean Rat?... »
Et le vieux Sôme m'avait répondu :
« Me voici, Michel. Ça va bien? »
— Oui, & vous?
— Moi, j'ai une égratignure, ce n'est rien! » En même temps j'entendais Marc Divès
parler au milieu d'une foule d'autres & dire :
« Tas de gueux! Ils ne mettront pas celle-là dans leurs gazettes. »
Chacun écoutait; rien ne bougeait plus aux environs; quelques blessés seulement se plaignaient & voulaient être emportés. .
Le bataillon attendit là jusqu'au petit jour Tordre de rentrer. Nous avions perdu beaucoup de monde, mais les Prussiens encore plus, à cause de la mitraille. Ceux des nôtres qui défendaient les redoutes, ayant été surpris, avaient été hachés jusqu'au dernier.
Depuis ce jour le bombardement recommença plus terrible qu'auparavant; les obus, les bombes, les boulets rouges, tout pleuvait ensemble ; le feu prenait à quatre & cinq endroits à la fois ; à peine avait-on éteint d'un côté, qu'il fallait courir de l'autre.
Les sorties continuaient aussi avec Acharnement des deux côtés du Rhin, & c'est dans une de celles que l'on fit pour se rendre maître de l'île de Mars, où les Prussiens avaient établi une forte batterie, que le général Meuynier, commandant la place de Cassel, fut blessé d'un éclat d'obus, dont il mourut quelques jours après.
Toute la garnison sentit ce coup. Meuynier était un brave soldat, un bon patriote & un ingénieur de grand mérite. Plus d'un, en apprenant ce malheur, en eut des larmes dans les yeux. Le gouverneur obtint un armistice pour l'enterrer dans un petit fort, qu'il avait fait construire lui-même quatre ou cinq mois avant, & les Prussiens, nous voyant défiler lés fusils
renversés & la mort dans l'âme, ne purent s'empêcher de rendre à ce républicain, qui les avait si bien combattus, les derniers honneurs; ils le saluèrent de toutes leurs batteries. Frédéric- Guillaume, s'il n'avait pas beaucoup de cœur, montra du moins cette fois qu'il avait le respect du. courage & du talent.
Cela se passait le 13 juin.
Deux ou trois jours après, les ennemis ouvrirent leur première tranchée, à gauche de Mayence, derrière le village de Weissenau. Les sorties redoublèrent pour bousculer leurs ouvrages & défendre nos redoutes. Quelquefois nous avions l'air de les abandonner, mais, aussitôt que les autres étaient dedans, le feu des bastions les balayait, & nous sortions reprendre nos positions.
C'est alors que les combats devenaient terribles, car ces Allemands se battaient sous les yeux de leurs princes, qui les regardaient de loin avec des lunettes, & chacun sait que cela donne aux soldats un grand courage, de se battre sous les yeux des princes! Mais nous les bousculions tout de même; derrière toutes les haies, dans tous les fossés, le long des murs de jardins & parmi les tombes du cimetière des nonnes, en face de la citadelle, on voyait des habits blancs & bleus par tas, à la file ; les nôtres ne manquaient pas
non plus, en guenilles, car, depuis les magasins de Worms, la pluie, la neige & le soleil avaient tout usé. Des espèces d'oiseaux qui fréquentent le Rhin, & dont les ailes noires & blanches sont très-longues, venaient se percher sur ces morts & se nourrir deux. Il faisait chaud, c'était un temps d'orages, &, quand le vent venait de là-bas, on descendait vite des remparts. De pareils spectacles vous donnent trop à penser, surtout quand on se dit :
« Nous avons sortie ce soir, & demain je pourrai bien être avec les autres. »
A moins d'être une bête, malgré l'habitude de se battre, le mépris des balles & des boulets, des coups de sabre & de baïonnette, ces idées vous viennent toujours plus ou moins, & l'on aime mieux en avoir de plus gaies.
Toutes les nuits, vers neuf heures, quand le feu des Prussiens & des Autrichiens commençait, & que les bombes , après avoir trembloté parmi les étoiles, roulaient sur le pavé des rues; ou descendaient dans les vieilles maisons par le toit, en enfonçant les plafonds l'un sur l'autre jusqu'à la cave, & puis éclataient dans les magasins de suif, d'eau-de-vie , de résine , dans les boutiques de chandeliers, d'épiciers, de droguistes, &c, & faisaient sauter les fenêtres ; quand ensuite le feu se déclarait au milieu des
gémissements & des pleurs, c'était un spectacle auquel je n'ai jamais pu m'habituer, quoiqu'on dise que l'habitude fait tout.
Et pendant que les cris « Au feu ! au feu ! » s'entendaient; que les gens couraient; que plus la flamme montait, plus les boulets & les obus arrivaient pour écraser les travailleurs; dehors le pétillement de la fusillade, les coups de canon qui tonnent, le chant de la Marseillaise qui monte ; & puis le matin, au petit jour, les blessés qu'on rapporte dans les rues noires, où les poutres fument encore, où les toits s'affaissent avec des craquements épouvantables ; les pignons qui se penchent, & ici, là, dans tous les coins, de pauvres femmes ramassées en paquets, les pieds dans les mains pour se réchauffer; des vieillards, la tête penchée, assis sur le pas de la vieille porte en ruines; d'autres marchant dans les rues par bandes, leur paquet sous le bras, comme de pauvres êtres abandonnés; des gens autrefois à leur aise, aujourd'hui plus misérables que des mendiants mourant de faim... Ah!
tout cela, les jeunes gens n'y font pas attention, mais dans la veillesse tout vous revient comme un mauvais rêve ; on se demande :
« Est-ce que c'est vrai? Ai-je vu ces horreurs? »
Et Ton se répond :
« Oui, j'ai vu mille fois pire ! »
C'est ainsi que les princes allemands bombardaient leurs propres sujets. Eux dehors, sous de belles tentes rayées de mille couleurs, avec dë beaux chevaux, au milieu de la verdure des bois, à l'ombre des vergers, ils donnaient des fêtes où les paysans dansaient par ordre en jouant de la clarinette; ils causaient agréablement entre eux & buvaient du vin de Champagne. De belles dames & des faiseurs de chansons venaient même les égayer & regarder de loin ce joli spectacle ; leurs voitures roulaient au galop sur lés routes blanches ; malheureusement elles étaient hors de portée du canon, car de balayer des égoïstes pareils, ça doit être un véritable plaisir.
Mais ce qui vous donnait encore plus d'inquiétude que le reste, c'est qu'après deux mois de blocus & quinze jours de siège, plusieurs magasins de farine ayant été brûlés , les vivres devenaient rares. Toute cette foule d'incendiés qui n'avaient plus un morceau depairi à manger, & qui périssaient de misère, stationnaient devant l'hôtel du gouverneur, pleurant & gémissant d'une façon lamentable, & priant de les laisser sortir pour l'amour de Dieu. Tout le long de la rue on ne voyait que cela ; les sentinelles n'en venaient plus à bout, car les hommes se précipitaient jusque dans le corridor, demandant au
moins une permission pour leurs femmes & • leurs enfants.
Le gouverneur, qui ne voulait pas apprendre à l'ennemi, par ces gens, l'état de la place, résista jusqu'au 24 juin; mais alors les plaintes & les lamentations devinrent telles, qu'il leur fit ouvrir la porte du Rhin pour s'en aller. Ils se précipitèrent par centaines sous cette porte, & beaucoup de bourgeois, voulant profiter de l'occasion, se dépêchèrent aussi d'emmener leurs familles. La sortie dura de neuf heures du matin à midi. Mayence est séparé du Rhin par de vieux remparts couverts de mousse. Comme les malheureux s'en allaient à la file & gagnaient le pont de Cassel, on referma les barrières, & tout à coup les Allemands se mirent à les mitrailler.
J'étais de faction à l'arsenal, sur une des tours du vieux rempart, derrière la place de la parade, où se trouve une pièce d'eau, & j'entends encore les cris horribles des femmes qui couraient, marchant sur leurs guenilles, trébuchant, s'arrachant les cheveux & traînant leurs enfants ; on aurait dit des chevaux pris du mors aux dents, car elles devenaient folles ; & les hommes se retournaient, regardant venir la mort qui les fauchait. Une longue procession de ces misérables traversait déjà le pont, où les boulets les hachaient & les
précipitaient dans le fleuve; les roues des moulins à cinq cents pas au-dessous furent arrêtées par ces cadavres, qu'il fallut repousser avec des perches... Et maintenant que les Allemands nous parlent encore de leurs bons princes, pères de leurs sujets! je leur dis, moi, que ces bons princes de Hesse-Darmstadt, de Weimar, ce bon roi de Prusse , amateur de jolies femmes & de vin de Champagne, & tous en masse n'étaient que de la dernière canaille; oui, de la canaille! bien pires que les massacreurs de septembre, car eux ils n'avaient pas souffert comme le peuple; ce n'étaient pas des hommes accusés de conspiration contre la patrie, des traîtres, des voleurs, des espions qu'ils tuaient, c'étaient de pauvres Allemands mourant de faim.
Et je dis que ceux qui supportent des êtres pareils, en déclarant que Dieu les envoie pour nous enseigner la vertu, méritent d'en avoir toujours de semblables, qui les traitent à coups de cravache & leur tiennent le talon sur la nuque.
Les Allemands peuvent me demander :
« Mais qu'est-ce que nos princes devaient faire? Est-ce qu'ils devaient vous laisser Mayence > »
Je leur réponds :
<c Ils devaient rester chez eux & ne pas se mêler de nos affaires. Nous avions de bonnes
raisons pour nous débarrasser des nobles & des moines, qui nous dévoraient depuis des centaines d'années. Nous ne leur demandions rien. C'est donc pour nous remettre en servitude, que vous & vos princes avez envahi notre pays ; des esclaves non-seulement veulent être esclaves, mais ils ne peuvent supporter de voir que d'autres plus fiers & plus courageux brisent leurs fers & se déclarent libres ! » % Cela suffit, je continue.
Nos soldats, malgré la consigne très-sévère de ne laisser rentrer aucun de ces malheureux, en les voyant aller & venir dans le désespoir, entre le feu de la place & celui de l'ennemi, ne purent résister longtemps à ce spectacle ; ils ramassaient les enfants blessés, ils ouvraient en secret les barrières aux pauvres êtres mourant de faim; ils pleuraient; oui, de vieux soldats pleuraient & partageaient avec ces malheureux le dernier morceau de pain & la dernière goutte d'eau-devie. Nos officiers fermaient les yeux ; ils savaient que pour les choses qui tiennent au cœur, des Français ne se laissent pas commander ; & puis la pitié de tous était la même, le commandant Doyré fut forcé de leur rouvrir les portes.
Quinze cents habitants de Mayence périrent de la sorte, ce qui n'empêcha pas la famine de grandir. Une maladie s'était déclarée dans le béni. 10
tail, qui ne recevait plus de nourriture, &, pour profiter autant que possible des bestiaux qu'on était forcé d'abattre, on augmenta les rations de viande, en diminuant celles de pain. Malheureusement la maladie gagnait les hommes, & bientôt, vers la fin de juin, les rations de viande cessèrent; on n'avait plus qu'une espèce d'huile de poisson pour faire la soupe; un grand nombre, au bataillon, ne purent jamais s'habituer à cette soupe; ils dépérissaient à vue d'oeil! Mais quand on n'a pas été dorloté dans sa jeunesse, on est accoutumé atout, &moi, grâce à Dieu, je trouvais cette soupe aussi bonne que la soupe aux fèves de ma mère.
On pense bien qu'au milieu de ces grandes misères, j'allais toujours voir ma sœur à l'église Saint-Ignace, déjà toute criblée de boulets, mais qui tenait pourtant encore ensemble. Il y pleuvait par le toit comme dans la rue ; les tentes & les baraques des fédérés encombraient les chapelles & les allées ; ils avaient arrangé une espèce de théâtre au fond du chœur, & dans la sacristie à gauche était leur cantine; la grande marmite bouillait, la fumée tournoyait à la voûte.
En entrant dans cette espèce de foire, où le Ça ira! la Carmagnole, le jeu de cartes & les disputes sur la politique allaient leur train, on sentait d'abord une bonne odeur de viande, car
les sans-culottes en avaient toujours, quand on n'en trouvait plus nulle part; ils happaient tout, les chiens, les chats & les rats, avec des lacets, des boîtes faites exprès & mille inventions extraordinaires; la gaieté & la bonne humeur ne les abandonnaient jamais.
Tous les soirs, quand leur bataillon n'était pas de garde ou de sortie, ils jouaient des farces sur leur théâtre, retournant leurs guenilles &s'habillant même en femmes. Tantôt l'un faisait des grimaces, qu'ils appelaient pantomimes; tantôt l'autre prononçaitdes allocutions qui n'avaient pas debon sens, mais qui vous réjouissaient tellement, malgré la famine & la tristesse, qu'on était forcé de se tenir les côtes. — Voilà le plus beau présent du ciel pour des soldats : les occasions d'être joyeux à la guerre sont si rares, que, si l'on ne s'aidait pas soi-même un peu , on passe- . rait des années sans rire.
Je me rappelle qu'ils jouaient aussi Zémire& O/l^or, la Gouvernante; & d'autres farces où l'on voyait le général Custine qui s'apprêtait à venir délivrer Mayence; mais, au moment de se mettre en route, il lui manquait toujours quelque chose, tantôt de la poudre & des canons, d'autres fois c'était son grand sabre de cavalerie qu'il avait oublié de faire aiguiser!
Ma sœur avait la première place à ces repré-
sentations; elle se fâchait pour ou contre ceux qui jouaient ; elle criait, elle disait à chacun ses vérités; les acteurs s'arrêtaient pour lui répondre, & cela réjouissait les Parisiens plus que toutes leurs comédies.
Comme on voyait que la citoyenne Lisbeth allait bientôt donner un défenseur à la patrie, on baptisait l'enfant d'avance, les uns Brutus, les autres Cassius, ou Cornélie; elle s'en moquait pas mal & ne songeait qu'à sa marmite. Naturellement elle médisait chaque fois de m'asseoir à leur gamelle, & j'acceptais toujours avec plaisir, sans demander d'où venait la viande, si c'était du cheval, du chien ou du chat.
Marescot avait repris courage; il était même dans l'enthousiasme, car cesgensduMidi tiennent à leur sang d'une façon étonnante; il ne parlait plus que du baptême républicain de Cassius ; mais avant cela il devait arriver autre chose dont je me souviendrai longtemps.
Nous étions au 28 juin. Ce soir-là, vers huit heures, le bombardement avait commencé sur la cathédrale; les boulets rouges & les obus éclairaient le clocher du haut en bas, & les coups de tonnerre à l'intérieur, lorsque les obus éclataient, faisaient briller les hautes fenêtres peintes, avec leurs petites vitres, comme des éclairs. Nous voyions cela du chemin de ronde près des
remparts, le bataillon était rangé l'arme au pied pour une sortie ; & dans le moment où nous défilions sous la porte neuve, la cathédrale brûlait.
Nous pensions arriver sur l'ennemi sans être vus, car avec tous ces éblouissements d'incendie que chacun regarde de loin, on ne voit pas ce qui s'approche dans la nuit autour de soi. C'était au bout du vallon, en face de la citadelle, derrière de vieilles carrières & le cimetière des nonnes, que se trouvait la tranchée. Par malheur, le guide, un gueux depaysan qui nous avait déjà bien conduits deux fois, se trompa de chemin, & nous arrivâmes dans un village où logeait l'étatmajor de quelque prince; une quantité de cavalerie & d'infanterie campait aux environs; de sorte qu'après les premiers coups de fusil & l'éveil, nous fûmes tellement entourés de dragons & de hussards, que nous ne savions plus de quel côté nous retourner; le commandant Jordy fut bousculé; notre capitaine, qui voulait nous rallier, reçut un coup de pistolet qui l'étendit à terre. Sans le feu de la cathédrale, qui nous montrait la direction; nous étions tous pris. On se rallia pourtant pour battre en retraite, & il fallut redescendre entre les carrières.
Dans l'acharnement j'avais reçu deux coups de sabre sans les sentir, &, seulement en arrivant dans les chemins couverts, la chaleur du
174 Histoire £un paysan.
sang qui me coulait le long des reins, sous le bras gauche, m'apprit que j'étais blessé; c'était un coup de pointe ; l'autre coup de sabre m'avait fendu le chapeau derrière, & ma grosse queue m'avait seule empêché d'être rasé près
des épaules.
D'abord je ne dis rien; mais, aussitôt rentre dans la place, je remis mon fusil à Jean-Baptiste Sôme, en le prévenant que j'étais blessé & que j'allais à l'hôpital. Le bombardement continuait tellement que tout le ciel en était rouge ; la cathédrale tombait en cendres, & les maisons voisines brûlaient aussi; dans toute la ville on n'entendait qu'un grand bourdonnement. Il pouvait être c\c\xx heures du matin ; comme je partais, voilà qu'on crie :
« Les fédérés brûlent ! »
Je regarde adroite & je vois l'église Saint-Ignace par-dessus les toits sombres, tout en flammes. Alors, songeant à ma sœur, au lieu de continuer mon chemin vers l'hôpital, je descendis la rue du Séminaire aussi vite que je pouvais, &, dans le moment où je débouchais sur la petite place devant l'église, cinq ou six maisons du voisinage étaient déjà en feu. Les fédérés dehors, au milieu de cette lumière blanche, qui brillait sur les façades des vieux pignons & les vitres, regardaient tranquillement parmi les meubles,
les tentes, les caisses entassées pêle-mêle; l'un tenait les chevaux des officiers, l'autre fumait sa pipe, un grand nombre dormaient sur des paillasses à terre ; les sentinelles allaient & venaient, larme au bras & le nez en l'air, le long des fusils en faisceaux ; on laissait tout brûler ! chacun se levait, se couchait, se peignait, se faisait la queue, raccommodait son uniforme ou ses savates, riait & chantait comme en plein jour, sans s'inquiéter du reste. Les gens sortaient de leurs maisons à mesure que le feu gagnait, & s'éloignaient avec leurs effets : père, mère, frères, sœurs, enfants; les vieillards suivaient tout courbés & désolés.
Moi, dans cet encombrement, je ne pensais qu'à Lisbeth, &, voyant de loin sa charrette dans un coin de la place écarté de l'incendie, la grosse bâche de toile grise sur les cercles & la vieille bique devant en train de mâcher une poignée de foin à terre, je repris haleine. Marescot, près de la voiture, dansait la carmagnole avec des camarades, comme de véritables fous. Je ne pus m'empêcher de lui crier, en m'approchant :
« Hé ! qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que vous perdez la tête ? »
Alors, se retournant, il se mit à rire & me répondit :
176 Histoire àhin paysan.
« Nous avons un fils, beau-frère, un solide gaillard! monte sur le timon. »
Jl me poussait & me levait en continuant ses entrechats avec les autres. On n'a jamais vu d'êtres insouciants comme ces Parisiens; le ciel & la terre se confondraient ensemble, sans les empêcher de faire leurs folies.
Une fois sur le brancard, je regardai sous la bâche, & je vis ma sœur couchée dans un bon lit, la tète relevée derrière par un gros oreiller, & le petit enfant à côté d'elle.
« Hé ! c'est toi ! me dit-elle toute réjouie ; tiens, regarde, est-il beau? »
Je pris l'enfant, gros & gras malgré toutes les misères du temps, & je l'embrassai de bon cœur. Il ne se doutait pas du bombardement, lui, ni du danger, ni de la famine; les étincelles & la cendre qui remplissaient l'air ne lui faisaient rien, ni le bruit des bombes qui sautaient, ni le grand tuntulte; il dormait à la grâce de Dieu, ses petites mains fermées & l'air pensif.
Comme je le rendais à Lisbeth, elle vit du sang à ma main & me demanda tout effrayée :
« Qu'est-ce que c'est, Michel )
— Bah! lui dis-je, pas grand'chose; nous rentrons de sortie... un hussard m'a donné un coup dans le bras. »
Histoire d'un puysun.
Mais alors elle se mit à crier:
« Marescot, Marescot, vite, cours chercher le major, mon frère est blessé! »
Et je reconnus qu'elle m'aimait. Les fédères qui m'entouraient criaient tous ensemble :
« Que diable ne disais -tu rien, citoyen Michel? »
Plusieurs me soutenaient comme si j'avais été faible; d'autres cherchaient de Teau dans une gamelle; d'autres m'ôtaient mon habit. Le major Bompart, un gros, le nez large, les sourcils blancs, le grand chapeau couvert de toile cirée & le manteau roulé en bandoulière, arriva tout de suite ; il regarda le coup de sabre, qui me traversait l'épaule & me dit que j'avais de la chance, qu'une ligne plus haut ou plus bas, le gueux de hussard m'aurait coupé la grosse veine. Il me lava la blessure & me lia solidement le bras avec des bandes de toile, qu'il avait en rouleau dans une sorte de giberne. Tous les camarades regardaient sans rien dire. Je me sentis ensuite si bien que j'aurais voulu rester, mais le major me dit d'aller à l'hôpital, ce qui m'ennuyait.
Marescot, Lisbeth du fond de sa voiture & les autres me répétaient : « Va tout de suite à l'hôpital ! » On voulait même me conduire, mais je dis que j'irais bien tout seul, & un peu plus
loin je pris la route de notre caserne, car on parlait toujours de la pourriture d'hôpital qui s'étendait aux blessés, & puis je n'ai jamais eu grande confiance dans les médecins de la république, qu'on avait choisis en grande partie parmi les barbiers & les arracheurs de dents qui s'étaient présentés d'abord.
J'allai donc me coucher près de Jean-Baptiste Sôme; la moitié des lits étaient vides. Je m'endormis à la grâce de Dieu, & comme le lendemain on devait baptiser devant le vaguemestre l'enfant de Marescot, sans parler de rien, après l'appel, je retournai tranquillement sur la place Saint-Ignace, où les fédérés bivaquaient sous leurs tentes. Je sentais le feu dans mon épaule, & pourtant, plutôt que d'aller à l'hôpital, j'aurais mieux aimé périr sur place.
Lisbeth fut bien contente & en même temps bien étonnée de me voir ; mais, pour m'épargner l'ennui de m'entendre prêcher, je lui dis que je ne sentais rien.
Et l'enfant étant inscrit par le vaguemestre, sur les registres du 3 e bataillon de fédérés de Paris, sous le nom de Cassius, né le 28 juin 1793, de François-Bernard Marescot, cantinier, & de son épouse légitime Lisbeth Bastien, on fit le banquet en plein air : une espèce de repas patriotique, où le cheval, le chat & le rat ne man-
quaient pas, ni le vin & l'eau-de-vie ; seulement le pain n'était pas en abondance, car les Prussiens ayant lâché de grosses bûches sur le fleuve, les roues des moulins avaient été cassées; il fallait moudre avec des moulins à bras ; & ce qui montre qu'il existait des traîtres à Mayence, c'est que presque de jour en jour on changeait la position de nos magasins & de nos moulins, & que malgré cela le bombardement allait régulièrement à l'endroit où l'on venait de les transporter.
Enfin, n'importe! cette fête patriotique fut aussi belle que possible dans notre position, & j'emportai même un bon morceau de cheval pour Jean-Baptiste Sôme, ce qui lui fit grand plaisir. *
Une dangereuse maladie s'était déclarée en ville, non-seulement à cause de la famine, mais encore & surtout parce qu'on avait repêché dans le Rhin des chevaux morts, pour les manger.
Ceux que la maladie attaquait n'en revenaient pas; rien ne pouvait les sauver. Nos hôpitaux en étaient encombrés ; les civières ne faisaient qu'aller & venir. C'est pourquoi tant de blessés se promenaient dans les rues. On aimait mieux tâcher de guérir seul, que de s'exposer à prendre le mal.
Moi, je ne quittais pas le bataillon; j'allais même aux avant-postes avec mon bras en
écharpe, & j'étais prêt, dans un cas de besoin, à croiser la baïonnette comme les camarades.
Les Allemands avaient tant remué la terre autour de nous, que leurs tranchées touchaient presque nos redoutes, & qu'on aurait dit, du haut des remparts, unegrandetaupinièreàpertede vue. La moitié des troupes restait dehors jour & nuit, près des pièces, les mèches allumées. On ne pouvait plus fermer l'œil, les Ver-dà? les Qui vive? ^es Garde à vous! & puis les coups de fusil se croisaient à cinquante pas. Les Prussiens étaient chez nous & nous chez eux.
Une chose vraiment extraordinaire, c'est l'attaque des petits forts que nous avions dans les îles. du Rhin. Une compagnie de Hollandais, au service du roi de Prusse, travaillait depuis quelque temps à construire des batteries flottantes, dans un village au-dessus de Cassel, & tous les jours le bruit courait que ces batteries allaient venir. Au bout de cinq ou six semaines on n'y croyait plus, quand elles arrivèrent un beau matin & descendirent doucement sur les îles, par le courant. J'étais dans la redoute Charles; il faisait un temps magnifique. Figurez-vous sur ce grand miroir du Rhin, où brillait le soleil, des espèces de grandes charpentes carrées, hautes de cinq ou six pieds au-dessus de l'eau , avec des
embrasures pour les canons, & couvertes comme des casemates.
Nous étions trop loin de ces batteries flottantes pour tirer dessus, mais comme elles s'approchaient des îles, le feu commença des deux côtés. Chaque boulet, en tombant dans l'eau, la faisait sauter en l'air de dix & quinze pieds, puis de huit, de six, ainsi de suite jusqu'au bout de sa ligne; on le voyait pour ainsi dire en route. Le Rhin, si tranquille quelques minutes avant, écumait sous les balles & la mitraille; la fumée se déroulait, les échos tonnaient & les batteries flottantes s'avançaient toujours lentement. Elles finirent par se poster dans un endroit couvert d'arbres, en face des îles ; leurs boulets prenaient nos batteries de revers, & comme les bombes & les obus de nos redoutes n'allaient pas jusque-là, chacun comprit aussitôt que, si cela continuait seulement vingt-quatre heures, il faudrait abandonner les îles.
Ce jour-là tout le monde, depuis le gouverneur jusqu'au dernier soldat, fut terriblement ennuyé; il était clair que si les Prussiens se rendaient maîtres des îles, leurs canons démoliraient nos moulins & les vieux murs qui longent le fleuve, & qu'alors ils nous attaqueraient de tous les côtés à la fois.
Voilà les idées qu'on se faisait.
m. ii
Le soir, en rentrant dans la place, nous apprîmes que l'attaque des batteries flottantes était déjà décidée ; que des hommes de bonne volonté venaient de partir pour Cassel, & qu'on décrocherait les flottes, coûte que coûte. Le bataillon avait fourni douze hommes; le vieux Sôme & le grand Laflèche de Héming étaient du nombre. Sans savoir comment les supérieurs allaient s'y prendre, l'idée de remonter le Rhin sur de petits bateaux pour attaquer des machines pareilles vous donnait à réfléchir. Heureusement nous étions au dernier quartier de la lune, &, malgré les étoiles, il faisait très-sombre dehors .
Jusque vers deux heures de la nuit, tout resta tranquille; on aurait cru que l'ennemi voulait aussi nous endormir, car le bombardement ordinaire n'avait pas eu lieu. Mais, à deux heures, les coups de canon au loin, qui se suivaient, & le pétillement de la fusillade au milieu du silence, nous avertirent que l'attaque était commencée. Je souffrais beaucoup de ma blessure, & je m'assis sur mon lit en pensant :
« Pauvre père Sôme!... Ce coup que j'entends est peut-être pour toi! »
Tous ces lits vides, d'un bout de la salle à l'autre, entre les fenêtres où regardaient les étoiles, me serraient le cœur. Cette nuit-là est peut-être la plus mauvaise que je me rappelle
de toutes mes campagnes; j'avais chaud & froid, mon épaule brûlait; j'étais comme fou. Après avoir vidé ma cruche d'eau & m'être promené en écoutant, vers le matin, je finis par m'endormir, &déjà depuis longtemps il faisait jour, quand je fus éveillé par des cris de joie : le Ça ira! & la Marseillaise, Nos hommes avaient décroché l'une des batteries flottantes, en coupant le câble qui la retenait, & cette batterie, tournoyant sur le Rhin sans pouvoir s'arrêter , avait fini par échouer, du côté de Cassel, sous le feu du fort; tous ceux qui la montaient s'étaient rendus.
En voyant arriver Jean-Baptiste Sôme, qui riait, je l'embrassai de bon coeur. Le pauvre vieux était trempé comme une soupe ; il avait sauté l'un des premiers dans l'eau, au milieu des coups de fusil & des coups de gaffe, pour hacher une grosse corde qui retenait la flotte.
Le i er juillet, l'ennemi écrasa notre batterie qu'on appelait le Bouc ; le lendemain il bombarda la citadelle & la redoute de Karl; ensuite il brûla le quartier Saint-Sébastien, & puis il balaya la redoute des clubistes, & nous força d'évacuer le village de Costheim. Alors ses boulets arrivaient sur nos moulins, qui furent démolis. Le 13 juillet, il finit d'écraser le quartier de l'Hôtel-de- • Ville. Le 14 il y eut armistice : les Allemands
T84 Histore d'un paysan.
venaient d'apprendre la prise de Condé, ils tiraient des coups de canon en réjouissance; & nous autres nous célébrions la prise de là Bastille & la grande fédération de Paris, par une représentation patriotique sur la place d'Armes. On aurait bien voulu mettre des branches d'arbre & de la verdure sur l'autel de la patrie; malheureusement il n'en restait plus un brin à l'intérieur, tout était saccagé.
Je commençais à me guérir, & cette fête, où Merlin de Thionville parla de ce que nous avions fait pour la patrie, les chants & la promenade de la déesse de la Liberté, tout cela me remplit le cœur d'enthousiasme.
Le lendemain, c'était notre tour d'être brûlés. Après avoir détruit les quartiers qui longent le Rhin, les Allemands pensèrent qu'il était temps d'écraser les autres. Aux premiers boulets rouges qui tombèrent dans notre vieux couvent vermoulu, sur les deux heures, chacun sut ce que cela signifiait ; on se dépêcha de serrer ses misérables effets dans le sac, de jeter sa paillasse par la fenêtre, de prendre son fusil, de passer la giberne & de sortir.
Comme je descendais, une dizaine d'obus éclataient déjà dans la cour, sur les greniers & dans les petites chambres des moines. La rue en bas était très-étroite.
Ce qui restait du bataillon, sans perdre une minute, après avoir battu le rappel, alla bivaquer sur la place du Marché, près de la cathédrale, parmi les décombres, & nous demeurâmes là jusqu'au 23 juillet.
Vers les derniers temps, la famine était si grande que pendant les sorties on ne songeait plus qu'à se procurer des vivres. Lorsque, dans les rangs de l'ennemi, nous voyions quelque soldat qui avait son pain bouclé sur le sac, ce malheureux était perdu d'avance ; les plus hardis, à cinq ou six, couraient sur lui comme s'il avait porté le drapeau, &, malgré les coups de fusil & de baïonnette, ils le tuaient, ils débouclaient sa miche, & celui qui l'avait emportée l'enfilait tout de suite dans sa baïonnette. Les Allemands n'ont peut-être jamais compris pourquoi certains d'entre eux excitaient notre fureur; eh bien , ce n'était pas leur mauvaise mine ni leur mauvaise chance, c'était leur miche de pain.
Une chose qui nous faisait toujours plaisir, c'était de voir le représentant Merlin de Thionville, à la tète des hussards de la liberté, foncer sur l'ennemi. La redoute en face de Bretzenheim portait son nom, &, quand elle fut balayée comme toutes les autres, Merlin sortit encore une fois la reprendre avec cinquante hommes.
On le regardait comme perdu, mais il rentra
tout de même, son grand sabre rouge au poing & l'air farouche comme un barbare. Celui-là, chacun le respectait & l'aimait ; on l'aurait choisi pour général; mais l'autre représentant du peuple, Rewbel, qui ne s'inquiétait que des registres & des comptes à régler, n'avait pas l'admiration des soldats. Il en faut pourtant de toute espèce dans une république, & le premier article, comme disait Chauvel avec tant de bon sens, c'est la vérification des comptes.
Au milieu de notre plus grande misère, nous entendîmes un soir une canonnade terrible dans la direction d'Oppenheim : le ciel était en feu de ce côté. On criait : « C'est Custine ! Il arrive à notre secours ! » & l'on s'embrassait. Toute la garnison passa la nuit sous les armes, attendant le jour, avec quelle impatience, je n'ai pas besoin de vous le dire, & prête à se jeter sur l'ennemi comme une bande de loups. Mais, quand le soleil se leva, les officiers, postés dans les clochers avec des lunettes, ne virent tout au loin, sur les routes blanches, que les patrouilles ennemies allant de village en village... Ce que nous avions pris pour le canon de Custine n'était que le roulement du tonnerre !
Finalement, à force d'attendre sans même recevoir la moindre nouvelle, nous ne comptions plus sur rien; notre seule espérance était de
voir les Allemands donner l'assaut général, afin de les exterminer encore par milliers avant de mourir ! Et comme nous étions dans ces idées, tout à coup le bruit se répandit que notre conseil de guerre venait de capituler. D'abord personne ne voulut le croire; mais nos officiers eux-mêmes le déclarèrent à l'appel du matin, & la fureur s'étendit partout.
C'était le 23 juillet 1793.
Le lendemain, nous eûmes suspension d'armes, la garnison fut réunie sur la place de la parade; les plus indignés, au nombre desquels se trouvait Sôme, avaient chargé leurs fusils sans dire ce qu'ils voulaient faire. On forma le carré, & sur les dix heures arrivèrent de la grande rue tous les officiers de l'état-major à cheval, en grande tenue : le commandant Doyré, Aubert- Dubayet, gouverneur; Guy-Vernon, Donoy, Laribossure, Kléber, les représentants Rewbel & Merlin. Les cris : «A mort! à mort, les traîtres! » commencèrent ; mais eux, tranquilles au milieu du carré, attendirent la fin de ces cris, & puis nos officiers, devant leurs troupes, lurent les articles de la capitulation :
« Articles de la capitulation proposée par le général de brigade Doyré, commandant en chef à Mayence, Cassel & places qui en dépendent, & arrêtée entre les deux généraux.
« Article i er . L'armée française livrera à Sa Majesté le roi de Prusse les villes de Mayence & de Cassel, ainsi que leurs fortifications & tous les postes qui en dépendent, dans leur état actuel, avec les bouches à feu tant françaises qu'étrangères, munitions de guerre & de bouche, à la réserve des objets mentionnés suivants.
« Article 2. La garnison sortira avec tous les honneurs de la guerre, emportant les armes, les bagages & autres effets appartenant en propre aux individus de la garnison, & des vivres pour la route. Elle s'engage à ne point servir durant un an contre les armées des puissances alliées.
« Article 3 . Les officiers généraux & particuliers, commissaires des guerres, chefs & employés des différentes administrations de l'armée, & généralement tous les individus français emmèneront leurs chevaux, voitures & effets. »
Ainsi de suite jusqu'à l'article 14, pour l'échange des monnaies de siège, le transport des malades & des blessés par eau, à Metz & Thionville, pour les étapes de Mayence à nos frontières, l'occupation des forts à mesure du départ de chaque détachement, la livraison des armes, munitions & places, la nomination de commissaires pour la remise des magasins; enfin tout dans les moindres détails.
Cela dura bien une demi-heure; & quand on
vit que tout était réglé ; que nous avions les honneurs de la guerre & le droit d'emporter nos drapeaux, nos armes & nos effets, le plaisir de retourner au pays calma tout le monde. C'était une chose qu'on n'espérait plus depuis longtemps ; chacun se disait avec satisfaction :
« Eh bien ! c'est fini. Les chefs sont contents, nous n'avons pas besoin d'être plus difficiles qu'eux. Nous n'avions rien en arrivant, nous n'avons rien en partant. Les pauvres habitants doivent être plus ennuyés que nous, avec leurs églises, leurs magasins & leurs maisons ruinées. Nous allons revoir la France, entendre parler des Français, savoir des nouvelles de la république ; qu'est-ce que nous pouvons demander de plus? ))
Ainsi chacun se raisonnait en lui-même, & malgré cela, quand, deux jours après, il fallut quitter ces vieux murs brûlés où l'on s'était tant battu depuis quatre mois, où l'on avait tant souffert, où tant de nos camarades restaient enterrés sous les décombres, ce fut une véritable désolation. Oui, le 25 juillet 1793, vers midi, quand le roulement finit sur la place d'Armes, & que les colonels & les commandants crièrent :
« Bataillons, par file à droite, en avant, pas accéléré, marche ! »
Et qu'on se mit à défiler à travers ces vieilles
rues & ces milliers de gens misérables qui nous regardaient sur leurs portes, les filles qui pleuraient, les hommes qui dans le fond de leur âme nous maudissaient, les clubistes du docteur Hoffmann qui frémissaient d'être abandonnés, & qui bientôt allaient régler leur compte, ce fut un spectacle terrible.
Un escadron de dragons prussiens marchait devant nous, & nous autres, volontaires nationaux, fédérés de toutes les provinces, avec nos barbes de six mois, nos grands chapeaux usés, nos casques de cuir bouilli, nos guenilles pendantes, le fusil fièrement sur l'épaule, nous venions ensuite.
On n'avait pas encore eu le temps de nous amalgamer en demi-brigades, mais pour les guenilles, la maigreur & le courage, nous étions uniformes. Derrière nous arrivaient l'ancien régiment de Saintonge, encore en habit blanc, & puis les chasseurs à cheval du Languedoc & puis d'autres.
En traversant le camp prussien, tout à coup la musique des chasseurs se mit à jouer la Marseillaise. Alors, d'un bout de la ligne à l'autre ce chant s'éleva; & les milliers de gens accourus pour voir notre humiliation & qui bordaient la route : des bourgeois & des paysans furieux contre la révolution, des prêtres, des émigrés fran-
çais la cocarde prussienne au chapeau, des seigneurs en voiture découverte avec leurs dames, des princes à cheval, enfin tous les aristocrates venus au siège de Mayence comme à la comédie, tous, en écoutant notre chant & voyant notre mine, pâlirent. Ils devaient penser: « Nous avons bien fait d'accepter leurs articles, car il aurait fallu les exterminer jusqu'au dernier. »
Voilà notre sortie de Mayence. Ce n'était pas une sortie de gens battus, forcés de s'humilier, mais d'hommes hardis ayant capitulé parce que c'était plus avantageux, parce qu'ils espéraient prendre leur revanche. Dans un marché, tout homme de bon sens considère ses intérêts; il accepte ou refuse les articles ; nous avions accepté parce que les autres nous avaient donné des avantages.
Plus loin, après avoir passé les redoutes, les tranchées, les villages bouleversés, en revoyant la verdure des champs, les vignes, les forêts, la grande route blanche bordée d'arbres, les maisonnettes avec leurs toits rouges, dans un instant toutes les misères furent oubliées; on respirait un autre air, & les officiers criaient joyeusement :
<( Arme à volonté ! »
Quel changement ! Toute ma vie je me rappellerai le bonheur de marcher le sac au dos &
le fusil sur l'épaule, du côté de son pays. Qu'estce que nous faisait maintenant le reste? On n'y pensait plus; & quelquefois, en regardant les vieux camarades à côté de soi, les pieds sortant des savates, le teint brun, le nez long comme des corbeaux après l'hiver, la vieille queue râpée & les yeux luisants, on s'écriait en soi-même:
« Quelle chance nous avons d'en revenir!..
Vont-ils être étonnés, les autres, de nous revoir en cet état!.. Ils sont capables de vouloir nous porter en triomphe!.. »
C'était l'idée que nous avions tous; nous croyions que les municipalités allaient venir audevant de nous, qu'on se disputerait en quelque sorte l'honneur de nous goberger dans les villages, & qu'on allait crier:
« Vivent les défenseurs de Mayence! »
Aussi nous doublions les étapes pour arriver plus vite; la vue des dragons prussiens, qui nous escortaient comme des prisonniers , nous indignait, &, dans moins de quatre jours, la division entière du général Dubayet arriva par Alzey, Kaiserslautern & Hombourg en vue de Sarrebriick.
Naturellement, tous ces gens que nous avions ruinés ne nous faisaient pas bonne mine; la livre de beurre coûtait un florin ; la livre de viande trente-six kreutzers, & le reste en proportion :
nous leur avions tout mangé , ces Allemands ne pouvaient donc pas nous aimer; mais nous pensions que ce serait autre chose en France.
Partout, sur cette route, à chacune de nos haltes, on entendait à droite & à gauche les propos des paysans & des bourgeois. Bien des paroles nous étonnaient ? Notre plus grand désir était de savoir ce qui se passait au pays. A Kuzel, un mot en l'air du bourgmestre, venu pour veiller à la distribution des vivres , m'apprit que la Vendée était en pleine révolte; plus loin, j'appris que Marat venait d'être assassiné par une femme; une chose qui me surprit bien plus, ce fut d'entendre un bourgeois de Hombourg, chez lequel nous passions la nuit, parler de la fuite des girondins comme d'une affaire très-sûre.
Ces propos couraient de rang en rang; ce que l'un apprenait, il le disait aux autres; la trahison de Dumouriez, arrivée trois mois avant, nous paraissait quelque chose d'impossible.
A mesure que nous approchions de Sarrebriick, l'idée de passer si près de Phalsbourg sans voir ceux que j'aimais me crevait le cœur. Beaucoup d'autres avaient la même idée; mais moi j'étais connu particulièrement du commandant Jordy, qui savait que Chauvel, représentant du peuple à la Convention, m'avait choisi pour son gendre; & le quatrième jour, à la grande
halte, je me hasardai de lui demander une permission de quarante-huit heures. Lui, tout droit sur son cheval, le grand chapeau à plumet rouge sur la nuque & sa grosse queue noire pendant au-dessous, m'observait de côté ; il avait au moins autant d envie que moi d'aller là-bas ; avant de répondre, il serrait ses grosses mâchoires, & je tremblais qu'il ne me dît :
« Ça n'est pas possible!... »
Finalement, il se mit à sourire & me demanda :
« Tu voudrais embrasser Marguerite, n'est-ce pas?
— Oui, commandant, & mon père.
— C'est naturel, fit- il en regardant si personne autre ne l'entendait. Eh bien, écoute:
aussitôt à Sarrebriick, tu viendras dans ma chambre & je te donnerai une permission de quarante-huit heures, par écrit. Seulement tu n'en diras rien à tes camarades, & tu partiras cette nuit, car, si les autres le savaient, le restant du bataillon filerait par les bois. Tu m'entends? Maintenant rentre dans les rangs & silence! »
Il n'avait pas besoin de me recommander le silence; je savais bien que les trois cent vingtcinq qui restaient du bataillon n'auraient plus rien écouté, s'ils avaient su que les uns n'étaient pas traités comme les autres. C'était une injus-
tice, &, pour dire la vérité, je m'en moquais pas mal.
Tout se passa comme le commandant Nicolas me l'avait promis. A l'auberge du Grand-Cerf, il me donna une permission de quarante-huit heures; plus de cent cinquante étaient venus, mais il leur avait dit que personne n'en aurait. Sarrebriick était la dernière ville allemande; je n'avais qu'à traverser le pont pour être en France; & ce même soir, à neuf heures, je partis après avoir seulement prévenu Jean- Baptiste Sôme.
Je partis donc après la retraite, en laissant mon fusil & ma giberne aux bagages. Les sept lieues que nous avions déjà faites depuis le matin ne m'empêchèrent pas de pousser cette nuit-là jusqu'à Fénétrange. Oh! la jeunesse!
quel courage cela vous donne d'avoir vingt ans & d'être amoureux ! Comme on court, comme la vie vous est légère, & quelle masse d'idées vous passent par l'esprit, des attendrissements, des envies de rire & de pleurer ! Chaque fois que j'y pense, je crois encore arpenter cette grande route blanche qui suit la Sarre, mon sabre bouclé sur le sac, mon vieux chapeau républicain en travers des épaules, les guêtres serrées aux jambes. Et je galope; je vois Marguerite qui m'attend, le vieux père, maître Jean, &c. J'ai
des ailes. Dieu du ciel, c'est pourtant vrai, voilà comme j'étais en 93 !
On n'a jamais vu de nuit plus belle, une nuit de juillet, aussi blanche que le jour; les haies, les vignes , les bouquets de bois & les champs , tout était plein de bonnes odeurs. Et dans ce grand pays de plaine je n'entendais rien que le bruit de mes pas sur la route; de temps en temps un fruit trop mûr tomber de l'arbre, & dans le lointain la Sarre courir entre les roseaux.
A une lieue environ de Fénétrange, vers quatre heures du matin, comme le soleil rouge montait sur les coteaux couverts de vignes & que j'entendais au loin des faucheurs aiguiser leurs faux, l'idée me vint d'aller me baigner. J'étais tout blanc de poussière. Depuis deux mois , pas un homme du bataillon n'avait changé de chemise ni de pantalon; qu'on se figure d'après cela notre état. Enfin je descendis un petit sentier, entre les avoines, jusqu'au bord de la rivière. Je jetai mon sac & mon chapeau dans l'herbe & je défis mes souliers. Ah ! la bonne idée que j'avais eue de me laver! Dieu me préserve de vous dépeindre cette crasse.
C'est au milieu du courant, en allongeant mes bras & mes jambes dans l'eau fraîche & vive, sous l'ombre des vieux saules où tremblotait la
lumière du matin, c'est alors que je me sentis revivre & que je m'écriai dans mon âme :
« Michel, la vie est une bonne chose ! »
Pendant plus d'une demi-heure, je ne fis que monter & descendre sous le pont de Rilchingen. Quelques paysans passaient, leur faux ou leur fourche sur l'épaule, sans regarder. Moi, je m'allongeais, je me retournais, laissant traîner mes grands cheveux défaits sur mon cou brun, & me roulant dans l'eau comme un bienheureux.
Lorsque je sortis pour m'habiller , le soleil chauffait déjà le sable, les alouettes montaient sur les blés, & dans le lointain, au bout de la plaine, je reconnaissais nos montagnes, nos belles montagnes des Vosges toutes bleues, le Donon, le Schnéeberg. Ah, la bonne vue!
Alors je claquais des dents & je ne pensais plus qu'à me faire beau pour les yeux de Marguerite, à me peigner avec mon vieux peigne à trois dents. Mais ce sont les chemises & les autres effets qu'il aurait fallu voir ; je n'osais pas brosser l'habit ni la culotte de peur d'en emporter des pièces; ils avaient bien assez des trous! Enfin, à la guerre comme à la guerre!
Je choisis la dernière chemise qui me restait un peu propre, & mes meilleurs souliers, raccommodés avec de la ficelle. Que voulez-vous?
quand il ne vous reste que des guenilles, on n'a . pas l'embarras du choix; c'est clair. Je n'étais plus le beau Michel, avec sa grosse cravate tricolore des dimanches, son grand gilet à mille fleurs, sa belle queue bien tressée & bien peignée par le bon père Bastien; mais j'espérais que Marguerite me reconnaîtrait tout de même & qu'elle m'embrasserait de bon cœur; c'était le principal. Et quand l'autre chemise fut bien lavée, bien tordue & presque séchée sur la broussaille voisine, le sac fermé, le sabre bouclé dessus ; après m'ètre coupé dans la haie une bonne trique, je repartis de là frais, hardi, content & plein de confiance.
Malgré cela, je voyais en traversant les villages que la misère était grande, & lorsque les gens sortaient, leur air misérable, leurs pauvres corps inclinés, m'avertissaient que bien des soutiens de famille enlevés par la guerre avaient laissé de grands besoins derrière eux. Ces pauvres vieux, en me voyant approcher, tournaient la tète; ils pensaient peut-être : « C'est notre Jean! c'est notre Jacques. »
Ensuite, quand je leur criais en passant :
« Salut & fraternité! » eux, d'une voix triste, me répondaient :
« Que le ciel te conduise ! »
C'est à Fénétrange, sur les sept heures du
Histoire £un paysan. 199
matin, que j'entendis crier pour la première fois contre les Mayençais, ce qui m'indigna naturellement & m'aurait fâché, si le gueux en avait valu la peine. Je m'étais arrêté dans une petite auberge de rouliers, comme celle de maître Jean aux Baraques, & pendant que je mangeais de bon appétit un morceau de bœuf froid & que je vidais ma bouteille de petit vin blanc du pays, le barbier entra, sa serviette & son plat à barbe sous le bras. L'aubergiste, un vieil homme, s'assit sur une chaise de bois, au milieu de la salle, & l'autre se mit à le raser, en parlant de tout comme une pie borgne; disant que les traîtres de Mayence s'étaient entendus avec les Prussiens pour leur livrer la place; qu'ils méritaient tous d'être jugés par le Comité de salut public, & guillotinés dans les vingt -quatre heures.
Je regardai cette imbécile de côté ; il ne faisait pas attention à moi : c'était un véritable nain, le nez retroussé, les yeux à fleur de tête & la perruque en queue de rat ; un être qui n'avait que le souffle. Je m'apaisai tout de suite en le regardant.
Le vieux aubergiste s'étant levé pour s'essuyer le menton, je vidai mon verre & je jetai sur la table le second louis que m'avait donné maître Jean. L'aubergiste parut bien étonné; ce louis
était peut être le premier qu'il voyait depuis un an, &, quand il l'eut bien tourné, retourné, près de la fenêtre, cet homme tira d'une armoire un corbillon plein de gros sous & d'assignats; il me compta septante-huit livres dix sous en assignats & dit que ma dépense était de trente sous. Je compris alors que nos assignats ne valaient plus que vingt-cinq du cent. Cela m'ouvrit les yeux, & je pensai que la misère du pays devait être épouvantable. Si les paysans & les bourgeois n'avaient pas eu les terres des nobles & des couvents pour hypothèque, & si les assignats n'avaient pas pu servir à les acheter, la révolution était perdue.
A partir de Fénétrange, je remarquai partout sur ma route une agitation extraordinaire, la nouvelle de la capitulation de Mayence s'était répandue dans le pays; toute l'Alsace & la Lorraine en frémissaient. On était dans la désolation, car plusieurs pères de famille, partis comme représentants de districts pour démocratiser les Allemands, n'avaient pas écrit, & l'on ne pouvait savoir ce qu'ils étaient devenus. Je traversai tout cela sans tourner la tète. A force de voir des batailles, des combats, des massacres, ces choses ne me produisaient plus d'effet.
En descendant la côte de Wéchem, je vis devant la maison du maire une foule de monde;
au milieu de cette foule stationnait une brigade de gendarmes nationaux : c'était un appel de volontaires ! Dans le moment où je passais le pont, un des gendarmes, le brigadier, vint à ma rencontre & me demanda ma permission, que je lui remis aussitôt; il en prit connaissance. La foule nous regardait de loin ; lui semblait grave ; après lavoir lue, il me la rendit, &, se penchant sur son cheval :
« Camarade, me dit-il, tu n'es pas gras ; vous en avez vu de dures là-bas! mais c'est égal, ne te vante pas de revenir du siège de Mayence, on pourrait te faire un mauvais parti.
Alors il retourna tranquillement à son poste, & moi j'allongeai le pas en remontant la côte & serrant ma trique. Je n'étais pas en colère, mais indigné contre ce tas d'imbéciles qui vivaient depuis un an dans leurs villages, au milieu de leurs amis & connaissances, mangeant bien, buvant bien & s'achetant des terres à bon marché, pendant que nous autres nous risquions notre vie tous les jours, nous souffrions le froid, la faim, toutes les misères pour les préserver des Autrichiens & des Prussiens, & qui se figuraient encore que nous les trahissions ! Cette bêtise du peuple me soulevait le cœur. J'ai souvent pensé depuis que les gueux de toute espèce, aussi bien ceux du peuple que de la noblesse & du clergé, par
ces abominables mensonges, risquaient de soulever alors l'armée de Mayence contre la nation; c'était peut-être ce qu'ils voulaient.
Enfin, une fois sur la côte, malgré la joie que j'avais de revoir les remparts, les demi-lunes, les clochers & les maisons du vieux nid au bout de la grande route blanche, malgré l'espérance de revoir bientôt Marguerite, mon père & tous les amis en bonne santé, cette idée de la bêtise du peuple me suivit jusque sur les glacis & dans les avancées de Phalsbourg.
Alors seulement le plaisir d'être si près de ceux que j'aimais me rendit content. Il était midi, j'entendais battre le rappel à la caserne d'infanterie pour aller à la soupe. Comme je passais le pont-levis, voilà que sous le petit hangar de l'octroi, en face du corps de garde, s'avance le gros Poulet, l'ancien employé de la gabelle, devenu surveillant des octrois ; il mordait dans une énorme tartine de fromage blanc, & sur son chapeau de paille entouré d'un grand crêpe, il avait une cocarde tricolore aussi large que ma main.
A force de dénoncer les gens, sous la république comme du temps de Louis XVI, & d'attraper des primes de cinquante livres en faisant le malheur d'une foule de monde, le gueux avait un ventre qui lui tombait du menton jusque sur les cuisses ; sa chemise était ouverte à cause de
la grande chaleur ; ses bajoues & ses oreilles étaient cramoisies. Et pendant que je m'approchais tout maigre & déguenillé, lui, me regardant une seconde, se mit à crier aux hommes de garde, en face :
« Hé! vous autres, portez les armes! qu'on r batte aux champs! Voici Michel Bastien, un de ces fameux défenseurs de Mayence qui viennent d'ouvrir la place aux Prussiens; un héros ! ha ! ha ! ha! Présentez armes! »
Il criait de toutes ses forces en se moquant ; les soldats, assis à la file, les jambes pendantes sur la balustrade du pont, me regardaient. J'étais devenu tout pâle de colère, &, sans me déranger de mon chemin, en passant, j'allongeai par la figure du citoyen Poulet un revers de main qui le culbuta, les jambes par-dessus la tête, sous la balustrade de l'octroi, & sa tartine de fromage blanc par-dessus le nez. Il poussait des cris terribles :
a A l'assassin ! On assassine un patriote ! Au secours! »
Moi je continuai tranquillement ma route sans me presser; le vieux sergent du poste, qui se trouvait là, se mit à rire en disant :
« Bien touché, camarade, bien touché. »
Les soldats me regardaient dans l'étonnement, & le sergent me demanda :
« Tu viens de Mayence?
— Oui, sergent.
— Vous n'avez pas l'air d'avoir fait la noce?
— Pas trop.
» — Ma foi, dit-il à ses hommes en riant, si les généraux ont trahi, les camarades n'ont pas été payés cher. »
Poulet, qui s'était relevé, criait de loin :
« Arrêtez-le, c'est un aristocrate. Au nom de la loi, qu'on l'arrête!
— Va-t'en, camarade, médit le sergent, &bon voyage! »
J'entrai donc dans la ville. Ce bon soufflet m'avait soulagé la conscience ; je ne pensais plus qu'à la joie de revoir Marguerite & les amis. Plus d'un, en me voyant remonter la rue, se retournait & disait :
« Hé! c'est Michel Bastien... Bonjour, Michel! »
Mais, dans mon attendrissement, je ne leur répondais que par un signe de tête.
Au coin de Fouquet, voyant la boutique de Chauvel, ses fenêtres & sa devanture garnies d'almanachs, de livres & de journaux, je fus comme suffoqué de bonheur en même temps que d'inquiétude ; car tout était-il encore dans le même état? tout le monde se portait-il bien?
J'arrivai sous le petit toit de la porte. On avait fermé les volets contre la chaleur du jour. Je traversai la boutique, & je me courbai, regardant, par la petite porte vitrée du fond, Marguerite & mon frère à table, en train de dîner. Ils regardaient aussi tout étonnés ; avec ma barbe, mon vieux chapeau râpé, mes habits déchirés, on ne pouvait me reconnaître. Mais quand j'ouvris la porte, en disant :
« Me voilà! »
C'est alors qu'il aurait fallu voir ce spectacle : Marguerite dans mes bras, Etienne à mon cou, sanglotant & criant :
« C'est Michel! nous n'espérions pas te revoir sitôt!... Mon Dieu, mon Dieu, quel bonheur! »
Et Ton riait, on pleurait ! Etienne disait :
« Que le pauvre père sera content! »
L'un me prenait le sac, l'autre m'ôtait le chapeau ; & puis on recommençait à s'embrasser.
Moi, je regardais Marguerite, je la serrais comme ce qu'on aime & qu'on élève le plus au monde; je la trouvais bien pâle, ses yeux brillaient, ses beaux cheveux noirs sortaient en grosses touffes de son bonnet du matin, & ses bonnes joues brunes s'étaient allongées. Je lui dis :
« Tu as été malade, Marguerite?
— Non, fit-elle, non, je suis pleine de force