III
& de santé; seulement l'inquiétude de ne plus recevoir de nouvelles, & puis les malheurs de la patrie... Mais assieds- toi. »
La petite table était mise près de la fenêtre ; ils avaient un plat de choux, un peu de lard, une carafe d'eau fraîche.
« Etienne, prends dix sous au comptoir, dit Marguerite, cours chez Tony chercher du jambon ; moi, je descends à la cave tirer du vin. Ah ! Michel, nous buvons de l'eau; les temps sont durs, il faut économiser. »
Elle riait, & je la regardais avec des yeux amoureux, des yeux de vingt ans; je la retenais par la main, elle m'échappa & courut chercher du vin. Alors, une minute je regardai cette petite chambre entourée de livres, & je m'écriai en moi-même :
« Te voilà donc encore une fois ici ! »
Des larmes me remplissaient les yeux, car ce ne devait pas être pour longtemps! & quand Étienne revint avec son assiette de jambon, quand Marguerite mit sa bouteille de vin sur la table & que nous fûmes là tout heureux à nous regarder, en leur apprenant que je n'avais qu'une permission de quarante-huit heures & qu'il faudrait repartir le lendemain, leur joie en fut beaucoup diminuée. Mais, comme disait Marguerite :
« Le devoir avant tout. Avant tout la république & les droits de l'homme! »
En disant cela, elle ressemblait au vieux Chauvel d'une façon étonnante; c'était le même air hardi, la même voix claire & nette. Malgré moi je pensais :
« Lorsque vous serez mariés, elle voudra toujours avoir raison; elle dira toujours : Fais ceci, fais cela, c'est le devoir ! Je serai bien forcé de reconnaître son bon sens & de marcher. Enfin si c'était seulement déjà maintenant, nous serions bien heureux. »
Ces idées me venaient sans trouble ; & de la voir, de l'entendre, de sentir sa petite main sur mon bras, c'était un bonheur qui n'est pas à dire. De temps en temps la boutique s'ouvrait, la sonnette allait; Étienne sortait servir le monde, des soldats, des bourgeois, des paysans. Nous continuions de manger en causant des affaires de la nation, de maître Jean, du père, de tous. Marguerite, comme Chauvel, s'inquiétait d'abord de la république; c'était en quelque sorte dans le sang. Quand elle sut que, durant quatre mois, à Mayence, nous n'avions pas reçu de bulletins ni de lettres du dehors; que j'arrivais d'une traite de Sarrebruck, dans l'ignorance de ce qui s'était passé depuis le 6 avril, elle voulut tout me raconter, & j'en appris plus ce
Histoire à? un paysan.
jour-là que durant tout mon service de volontaire, soit en garnison, soit en campagne.
Je savais pourtant déjà que Dumouriez, après sa défaite de Nerwinden, avait suivi l'exemple de La Fayette, en essayant d'entraîner son armée contre Paris, pour bousculer la Convention & rétablir des rois en France. J avais entendu dire qu'il était d'accord avec Cobourg, le général autrichien ; qu'il devait lui livrer Condé & puis faire son coup; mais que la Convention l'ayant cité à sa barre, se voyant découvert, & toute l'armée s'étant soulevée contre lui, le traître, après avoir livré les représentants du peuple à nos ennemis, s'était sauvé chez les Autrichiens avec une partie de son état-major & les fils du ci-devant prince d'Orléans. Je savais aussi qu'on avait arrêté Philippe-Égalité, que les girondins avaient accusé Danton d'être d'accord avec Dumouriez & les fils d'Orléans, & qu'il leur avait répondu plein d'indignation :
« Que les lâches capables de ménager un Louis XVI pouvaient seuls être soupçonnés de vouloir rétablir le trône & de s'entendre avec les traîtres ! »
Mais ce que je ne savais pas, & ce que Marguerite m'apprit alors, c'étaient les mesures terribles qu'il avait fallu prendre pour arrêter enfin toutes ces trahisons : la création d'un comité de
salut public & d'un comité de sûreté générale, auxquels tous les districts de France & les représentants du peuple à l'armée devaient rendre compte chaque semaine; la création d'un tribunal extraordinaire composé de cinq juges, dix jurés & d'un accusateur public, avec pleins pouvoirs de poursuivre, arrêter & traduire en jugement tous les conspirateurs; l'établissement d'un tribunal semblable dans beaucoup d'autres villes ; la mise hors la loi des contre-révolutionnaires; les visites domiciliaires pour le désarmement des suspects ; l'inscription sur les portes du nom de chaque habitant des maisons; les cartes de civisme que Ton devait avoir en tous lieux; la peine de mort décrétée contre les déportés qu'on retrouvait en France, &c.
Ensuite l'opposition des girondins à toutes ces mesures devenues nécessaires, eux qui n'avaient pitié ni des processions de misérables arrêtés du matin au soir devant les portes des boulangers , ni des malheureux ouvriers qu'on payait avec des assignats, que les marchands ne voulaient pas recevoir, ni des milliers de travailleurs partis à la frontière par leur faute, puisqu'ils avaient fait déclarer la guerre malgré la Montagne. Elle m'apprit l'indignation du peuple contre ces gens qui n'avaient d'entrailles que pour le roi, sa famille, les nobles & les riches; les pétitions in-
2io ' Histoire d'un paysan, ____ .
nombrables qui demandaient de les mettre hors de la Convention ; leurs accusations contre Marat, sa comparution devant le tribunal extraordinaire & son acquittement à la satisfaction générale des patriotes.
Tout cela, je n'en savais rien.
Et c'est aussi Marguerite qui m'apprit nos malheurs dans le Nord, où trente-cinq mille Anglais & Hollandais, commandés parle duc d'York, avaient renforcé Cobourg, de sorte que nos ennemiss'étaient trouvés cent mille hommes contre quarante, & qu'il avait fallu reculer jusqu'à Valenciennes en livrant des combats tous les jours. C'est elle qui m'apprit la ligue des nobles, des prêtres & des paysans en Vendée pour soutenir Louis XVII, leur soulèvement épouvantable sous la conduite de Cathelineau , de Stofîlet , de Six- Sous, de Souchu & d'autres gens qui n'étaient pas de l'antique race des conquérants, mais des voituriers, des gardes forestiers, des boulangers, des gens de charrue & de métiers, ce qui ne les empêchait pas d'être très-bornés, puisqu'ils se battaient contre eux-mêmes , & féroces comme des loups, puisqu'ils fusillaient leurs prisonniers, & que leurs femmes massacraient les blessés, au nom de Jésus-Christ, notre sauveur.
Elle me raconta le redoublement de fureur des girondins & des montagnards, qui se repro-
chaient ces malheurs; la création du maximum pour les grains, & l'emprunt forcé d'un milliard sur les riches, malgré les girondins égoïstes. Chauvel, dans une lettre que Marguerite me montra, disait que, ce jour-là, les montagnards & les girondins avaient été sur le point de se déchirer, & que sans les hommes plus calmes de la Plaine, ils seraient tombés les uns sur les autres. Les girondins voulaient faire destituer toutes les autorités de Paris & transporter la Convention à Bourges. Là, les montagnards, entre les mains de leurs ennemis, étaient perdus. Ces girondins, royalistes en dessous pour la plupart, mais qui n'avaient pas le cœur de le dire, ni de combattre franchement, loyalement la république, ces malheureux qui voulaient arrêter la révolution & la faire tourner à leur profit, réussirent, d'après ce que me dit Marguerite, & ce que je lus dans une lettre de Chauvel, à faire nommer une commission de douze d'entre eux ; & cette commission n'eut rien de plus pressé que de casser les comités révolutionnaires, de menacer la Commune & d'annoncer la suppression du tribunal extraordinaire.
Ils voulaient rassurer les milliers d'égoïstes qui tremblaient; le sort de ces êtres impitoyables pendant la famine les touchait plus que celui du peuple plein de courage & de dévouement. Alors
la France, entourée d'ennemis, serait restée sans force; les émigrés, les moines & les évêques seraient rentrés derrière les armées étrangères ; ils auraient rétabli leurs privilèges dans le sang de la nation, mille fois mieux qu'avant & pour des siècles. Seulement les Anglais auraient pris Dunkerque, les Autrichiens Valenciennes & Condé, les Prussiens Mayence & Landau, les petits princes allemands la Lorraine & l'Alsace.
Nous aurions eu un petit royaume de France, avec beaucoup de grands seigneurs, & la masse des misérables pour les entretenir de leur travail comme avant 89.
C'était trop ! Le peuple de Paris, sous la conduite de Danton, sauva pour la seconde fois notre patrie, en se soulevant d'un coup & mettant la main sur les traîtres.
Ces choses s'étaient passées deux mois avant, le 31 mai 1793.
Un de ces girondins avait osé dire que si l'on touchait à l'un d'eux, Paris serait détruit de fond en comble par les départements, & qu'on ne retrouverait plus sa place aux bords de la Seine. Mais cela n'empêcha pas les montagnards de les faire arrêter. Marat avait dressé la liste des plus dangereux. Une partie se trouvait alors en prison; d'autres, Pétion, Guadet, Buzot, Barbaroux,&c, s'étaient échappés; ils levaient des armées en
province, enlevaient les caisses publiques, cassaient les municipalités, créaient des tribunaux pour juger les patriotes; leur général, c'était Wimpfen, un noble, un royaliste! On a souvent parlé de traîtres, mais je crois que jamais il ne s'en est vu de pareils, car si des généraux français ont quelquefois marché contre nous avec les ennemis , au moins ils ne cherchaient pas à tourner la nation contre elle-même, en lui parlant de ses droits & prenant le nom de républicains.
« Voilà donc où nous en sommes, dit Marguerite. Cinquante départements sont en pleine insurrection. Lyon, la seconde ville de France, s'est soulevée contre la Convention; les royalistes ont enlevé d'assaut l'hôtel de ville; ils ont arrêté, fait juger & guillotiner les principaux patriotes; Marseille & Bordeaux sont aussi soulevés; Valenciennes sera demain au pouvoir de l'ennemi; les girondins lèvent des troupes en Normandie pour marcher sur Paris; la Vendée & la Bretagne sont en feu; les Anglais arrêtent les blés qui nous viennent du dehors; leur ministre Pitt déclare tous nos ports bloqués; il paye la Prusse, l'Autriche, la Sardaigne & l'Espagne ; il a même pris à sa solde les Badois, les Bavarois & les Hessois, tous ces gens qui n'attendaient plus que la prise de Mayence pour nous envahir. Nous seuls,
Lorrains, Alsaciens, Francs-Comtois, Champenois, Picards & Parisiens, nous marchons encore avec la révolution; car pour comble de malheur, des milliers de paysans ont levé le drapeau blanc dans les Cévennes; ils s'avancent par l'Auvergne au secours des Vendéens, & coupent de Paris nos armées des Pyrénées & des Alpes ; la Corse veut se livrer aux Anglais... Enfin tout est contre nous... tout nous écrase à la fois.
— Mais alors, Marguerite, m'écriai-je, nous sommes donc perdus?
— Perdus! fit-elle, les lèvres serrées & ses petits poings fermés sur la table, oui, si les girondins étaient restés à la Convention, pour arrêter & empêcher toutes les mesures de salut public, nous serions perdus. Mais le temps des beaux discours est passé. Danton, Robespierre, Billaut- Varenne , Collot d'Herbois , Carnot , Prieur, Lindet, Saint-Just, Couthon, Treilhard, Jean Bon-Saint- André, Guy ton-Mor veau, Cambon, tous les amis de mon père sont là; ils ont déjà fait en huit jours cette constitution que les girondins traînaient depuis huit mois sans pouvoir la finir. Elle est simple, claire, ferme, juste ; c'est la vraie constitution républicaine dont les autres ne voulaient pas. Maintenant les grandes choses vont venir, car il faut avant tout sauver la France. On nous a fait trembler, il
faut que les autres tremblent à leur tour. Et d'abord les généraux royalistes viennent d'être mis de côté; les Bouillé ne montreront plus aux Prussiens le chemin de la France; les Rochambeau ne préviendront plus les Autrichiens de nos mouvements; les La Fayette ne conspireront plus avec la cour ; les gouverneurs nobles ne livreront plus nos places ; les Dumouriez n'essayeront plus de soulever leur armée pour rétablir des rois! Nous aurons des fils du peuple à notre tête, des hommes de notre race, de notre sang ; mon père, dans sa dernière lettre, nous en parle. Le Comité de salut public étend déjà la main pour empoigner Custine, qui vous a laissés périr de faim à Mayence, sans vous secourir ni vous approvisionner; le tribunal extraordinaire dresse son acte d'accusation. Tu verras comme tout va marcher. S'il faut que nous périssions, beaucoup périront avant nous ; & si les autres rétablissent chez nous les droits du couvent & du seigneur, ce ne sera pas sans peine ! »
En l'entendant, je reprenais confiance & je me disais :
« Cette fois, Michel, il faudra vaincre ou mourir! Car si les autres avaient le dessus, Chauvel, Marguerite & toi, vous en avez déjà trop dit & trop fait pour reculer, vous seriez
guillotinés, puisque les royalistes guillotinent à Lyon. Eh bien! malheur à ceux que tu rencontreras ; ils n'ont pas de miséricorde, nous n'en aurons pas non plus. »
Et, regardant de temps en temps par la porte vitrée les gens de tous états que mon frère servait, je voyais que toutes ces figures étaient sombres; je voyais que les mêmes idées travaillaient tout le monde; qu'on pensait : le grand moment est venu de savoir si nous y passerons ou si les autres y passeront. Et considérant ces figures d'ouvriers, de paysans, de soldats; considérant aussi que ces pauvres gens donnaient leur dernier liard, en temps de famine, pour savoir les nouvelles, l'idée me vint qu'un peuple qui veut rester libre peut défier l'univers ; qu'un grand nombre d'entre nous périraient, mais que finalement nous serions vainqueurs.
Malgré cela c'était dur ; & tant d'ennemis de toutes sortes qu'il fallait exterminer allaient nous donner un grand travail. C'est comme à la moisson, quand on sort à deux heures du matin, après avoir emmanché sa faux & serré ses reins, il en tombe des épis jusqu'au soir! Quelle tristesse de penser que les hommes, par intérêt, par injustice, n'ont pas plus pitié les uns des autres que de l'herbe des champs!
Enfin, je crois vous avoir raconté tout ce que
me dit alors Marguerite touchant les affaires de la nation. Il fut aussi question de maître Jean, qui venait d être député par le district, à Paris, pour assister aux fêtes du 10 août, & puis de l'adoption de la nouvelle constitution par les assemblées primaires.
Alors la nuit était proche, & comme je tenais beaucoup à voir mon père ce jour même, je me rendis aux Baraques vers sept heures du soir.
Quant à vous peindre la joie que j'eus de revoir la vieille rue pleine de fumier, la petite forge où travaillait Benerotte, l'auberge des Trois-Pigeons & dame Catherine en passant, & puis de serrer sur mon cœur le pauvre vieux père tout blanc & tout courbé, qui pleurait, qui ne pouvait pas me lâcher, & dont les lèvres tremblaient sur les miennes, ce sont des choses que tout homme de bon sens se représente de lui-même; il faudrait être en quelque sorte dur comme du bois pour ne pas les comprendre.
Mais il faut que je vous dise, malgré moi, comment ma mère me reçut, car sans cela bien des gens auraient de la peine à se le figurer. Eh bien! lorsqu'après avoir embrassé le père, je m'avançais vers elle, près de 1 atre, les bras étendus, en criant : « Ma mère! » elle se leva, me tourna le dos, & grimpa l'échelle en me regardant de haut en bas avec des yeux sau- 111. 13
vages; & sans me dire un seul mot, sans me répondre, elle entra dans la soupente du grenier, dont elle ne descendit plus jusqu'après mon départ. J'en étais bouleversé, mais le bon père me consola comme il put, & nous restâmes toute cette nuit assis l'un à côté de l'autre près du petit âtre, à cuire des pommes de terre sous la cendre pour notre souper, à fumer des pipes, à nous regarder, à causer de notre bonheur & de notre satisfaction.
Le bon père n'avait jamais été plus heureux; il dînait tous les dimanches avec Marguerite & Étienne, & me parlait d'eux d'un air d'adoration, n'ayant jamais été si bien traité, si considéré & vénéré de sa vie. 11 estimait mon bonheur d'avoir obtenu l'amour de Marguerite, autant que moi-même ; &, pour ce qui regardait Etienne, c'était sa plus grande joie de voir qu'il gagnait sa vie sans un rude travail, par l'instruction qu'il avait reçue, sa bonne conduite & ses connaissances dans le commerce, qui s'étendaient tous les jours. La condition de Mathurine & de Claude, à la ferme de Pickeholz, chez maître Jean, le satisfaisait également; il les trouvait dans une position bien meilleure & plus relevée que la sienne; que pouvait-il souhaiter de plus? Ce que je lui dis de Lisbeth, de Marescot, de la naissance de leur petit Cassius, lui
fit aussi le plus grand plaisir; il ne se lassait pas de m'entendre parler, & s'attendrissait pour ainsi dire à chaque mot.
Nous restâmes donc là jusqu'au matin. Alors le père mit son bel habit des dimanches & me reconduisit en ville. On nous arrêtait à chaque porte des Baraques; les commères & les amis étaient tous contents de me revoir & de me souhaiter bonne chance. A Phalsbourg aussi, malgré les mauvais bruits qui couraient sur les Mayençais, en me voyant les patriotes comprenaient bien que, si nous avions rendu la place, ce n'était pas de notre faute.
Je Comptais repartir sur les dix heures, mais Marguerite avait arrangé les choses d'une autre façon; elle avait retenu une place au courrier pour cinq heures du soir, & je devais arriver plus vite à Nancy, sans trop de fatigue. Pendant toute la nuit elle n'avait fait que raccommoder mes effets, & ce n'était pas fini, car elle continua toute cette journée à mettre des pièces, à rattacher des boutons, à laver & repasser; &, pen-
# dant ce temps, les patriotes venaient me voir :
* ÉlofF Collin, Raphaël Menque, Genti , enfin tous. Il fallait leur raconter notre défense, nos misères, le nombre d'hommes que nous avions perdus, les incendies, la famine; & tous, après m'avoir entendu, disaient que les généraux
22 o Histoire d'un paysan.
avaient trahi, mais que l'armée ne méritait pas de reproches.
Poulet m'avait dénoncé comme déserteur au comité de surveillance; mais cette fois, au lieu d'attraper la prime de cinquante livres, le gueux reçut une fameuse semonce de l'accusateur public Raphaël, car ma permission était en règle.
Tout se passa donc selon l'ordinaire, &, les cinq heures du soir venues, on soupa de meilleure heure, bien tristes de se quitter encore, mais pourtant contents de s'être revus. Marguerite avait remonté mon sac d'une paire de souliers neufs & de deux chemises en bonne toile solide du père Chauvel; le reste, fil, aiguilles, boutons de rechange, pièces de toile & de drap pour le raccommodage, tout s'y trouvait. Et quand le moment de se séparer arriva, quand l'on entendit au loin les clochettes du courrier traverser la place, tout le monde m'accompagna jusque sous la voûte du Bœuf-Rouge. C'est là qu'eurent lieu les embrassades, les bons souhaits, les serrements de mains, les recommandations d'être prudent chaque fois qu'on le pourrait, enfin c'est là qu'on se sépara.
Voilà la vie! Il était cinq heures & demie; la voiture roulait du côté de Mittelbronn ; après le pavé des rues arriva le pont, & puis la grande route blanche qui ne finit pas. Quelle tristesse
Histoire <Vun paysan.
de se quitter sans savoir si l'on se reverra ! Dans un temps pareil, c'était une chance contre dix, & malgré mon courage je le savais bien.
Je pensais, en entrant dans la patache de Baptiste, pouvoir dormir d'un trait jusqu'à Nancy; j'en avais grand besoin après ma course de Sarrebriick à Phalsbourg, & la nuit que je venais de passer avec mon père sans fermer l'œil. Mais j'étais loin de mon compte; cinq ou six agioteurs, comme on disait alors, une vieille femme & moi nous remplissions la voiture. Les agioteurs allaient à Nancy, soi-disant pour acheter du tabac, & ne faisaient que se disputer sur le change, sur la valeur des assignats, la quantité de ce papier à l'effigie de Louis XVI qu'on allait brûler, les propositions de Danton & les réponses de Bazire. Ces gens ne s'inquiétaient pas de moi, pensant que je ne comprenais pas un mot à leurs disputes. Je comprenais pourtant bien que leur tabac de Saint-Vincent était du blé qu'ils allaient accaparer; mais cela ne me regardait pas, & j'aurais mieux aimé dormir que de les entendre. La vieille ne disait rien ; elle avait un de ces gros manteaux piqués, à capuchon, que les paysannes de chez nous portent en hiver; elle regardait dans un coin, & ses lèvres remuaient ; je crois qu'elle récitait son chapelet.
Histoire à y un paysan
Les autres ne finissaient pas de crier, & puis, dans tous les villages où nous passions, le monde était en l'air; des gendarmes nationaux venaient nous demander nos passe-ports : on arrêtait les suspects par tout le pays. Je voyais en passant des familles entières gardées dans les granges par des gardes nationaux, un factionnaire à la porte, & quelquefois l'officier municipal en train de les interroger. Quel mouvement dans des temps pareils! La misère, la famine, les dangers n'empêchent rien; aû contraire, plus le peuple souffre, plus il se remue; des trente, des quarante femmes en guenilles, leurs petits enfants sur les bras, accouraient à chaque relais autour de la voiture en criant : « La charité, citoyens! Pour l'amour de la république, de la liberté, du pain! du pain!... »
Et puis on entendait chanter le Ça ira! dans les bouchons; quelquefois des piquets de gendarmes passaient au trot, escortant une voiture remplie d'aristocrates.
Je me rappelle aussi qu'aux environs de Héming, dans un grand carré de bois nouvellement défriché, des ouvriers élevaient Une espèce de pigeonnier, & que l'un des agioteurs dit aux autres :
« Voici le télégraphe. »
Tous se penchaient dans les petites fenêtres,
Histoire d'un paysjju 223
& je regardais naturellement aussi cette baraque, en me demandant ce que cela pouvait être. Alors les marchands se mirent à causer entre eux de l'invention du télégraphe par un nommé Chappe, pour se faire des signes d'un bout de la France à l'autre, & remplacer ainsi des centaines & des milliers de courriers. Le plus vieux d'entre eux disait que celui qui, deux ou trois ans à l'avance, aurait connu cette invention, serait devenu l'homme le plus riche du monde.
Trois ou quatre de ces marchands descendirent par bonheur à Lunéville, & nous ne restâmes plus que le vieux, la vieille femme & moi.
Comme en ce temps les mécaniques n'existaient pas encore, à chaque descente Baptiste s'arrêtait pour mettre le sabot, & puis il s'arrêtait encore pour l'ôter à la montée, de sorte qu'il fallait quatorze heures au courrier de Phalsbourg à Nancy.
J'avais pourtant rini par m'endormir, lorsqu'en passant dans un village, les lumières du dehors & les cris des mendiants m'éveillèrent de nouveau; il pouvait être deux heures du matin; le vieux marchand, son bonnet de coton sur les oreilles & son chapeau à cornes sur les genoux, ronflait tomme un sourd, & dans le
même instant j'entendis la vieille qui pleurait tout bas; elle sanglotait, & de temps en temps elle se baissait pour se moucher sous son manteau sans faire de bruit. Longtemps je l'écoutai ; quelquefois elle disait :
« Mon Dieu!... mon Dieu!... ayez pitié de moi!... »
Mon cœur en était tout serré, je pensais :
« Qu'est-ce que ce pauvre être peut avoir pour tant pleurer & prier? »
A la fin je lui dis en allemand, car elle parlait allemand :
« Ecoutez, ma bonne grand'mère, pourquoi
donc pleurez -vous ? Etes-vous malade? »
Alors elle parut effrayée & ne me répondit pas d'abord ; mais je lui dis :
« Ne craignez rien ; je laisse aussi des gens que j'aime derrière moi, un bon vieux: père, une fiancée que je ne reverrai peut-être plus... Racontez-moi tranquillement ce que vous avez. Je ne suis qu'un simple soldat; mais, s'il est possible de vous secourir, comptez sur moi selon mes moyens. »
Il paraît que mes paroles & ma voix lui donnèrent confiance, car elle se mit à me raconter qu'elle allait à Paris, au Comité de surveillance générale, sans même savoir ce que c'était ni s'en faire aucune idée, mais parce ^u'un voisin l'avait
assurée qu'elle aurait la grâce de son fils, boulanger à Strasbourg, enfermé depuis quinze jours dans les prisons du Pont-Couvert pour avoir refusé des assignats. Elle me dit que l'encien grand vicaire Schneider, accusateur public au tribunal criminel, était cause du malheur de son fils; que ce vicaire, après avoir confessé les gens durant des années, faisait arrêter maintenant tous ceux qui possédaient un peu de bien.
Elle continuait de pleurer amèrement, & moi, songeant que ce grand vicaire devait être une espèce de Poulet, vivant de dénonciations & de mensonges, l'indignation me possédait. Mais ce qui m'attendrit le plus, ce fut d'apprendre que cette pauvre vieille ne connaissait pas une âme à Paris, & qu'elle n'avait que le mot de « comité de surveillance » sur un morceau de papier. Faut-il qu'une mère aime son enfant pour aller ainsi dans le monde, au hasard, à soixante-dix ans, sans connaître un mot de français, & pour ainsi dire à la grâce de Dieu!
Le jour approchait lentement; à notre droite montait le clocher de Saint-Nicolas, au bout du ciel, & le souvenir de notre course au bruit du canon me revenait. Deux ans à peine s'étaient passés & quels changements depuis ! Le traître Bouille, Lafayette, Louis XVI, la reine, le comte d'Artois, les feuillants, les girondins; que
Histoire d'un pays un.
d'idées ces nom? me rappelaient! Et puis notre entrée à Nancy; le grand convoi de prisonniers que nous menions à la potence; les petites rues pleines de sang; les malheureux Suisses de Châteauvieux qu'on égorgeait dans les masures ; les charrettes de la porte Neuve pleines de morts : bourgeois, soldats, hommes du peuple, femmes, enfants, tous pêle-mêle; la bêtise affreuse de mon frère Nicolas au milieu de ces massacres ! Ah! les temps étaient bien changés; le peuple avait son tour & les trahisons du dehors ne le faisaient pas trembler ni reculer.
Toutes ces choses d'hier me passaient devant les yeux comme une histoire ancienne; mais la pauvre vieille ne pensait qu'à son fils, elle s'était remise à prier.
Sur les sept heures du matin, les premières maisons de Nancy, les gloriettes, les petits jardins, les pièces de vignes, & puis les grandes bâtisses à six rangées de fenêtres, d'anciens couvents sans doute, le palais des anciens ducs, les places entourées de vieux arbres, les grands jardins derrière des grilles dorées, tout cela se mit à dériler devant les petites vitres de la patache. Le long des .grandes rues, plus d'une maison portait encore la trace des balles & des boulets de M. le marquis de Bouillé. Je regardais en rêvant, quand la voiture entra sous la porte
cochère d'une grande auberge; la cour, au fond, était encombrée de sacs, de ballots & de tonnes; par-dessus s'étendait le toit d'un grand hangar.
La patache s'arrêta dans cette cour. Nous descendîmes; je pris mon sac à la bretelle & je dis à la grand'mère de me suivre, ce qu elle rit en prenant son panier. Nous entrâmes dans la salle d'auberge, pleine de monde, voituriers, marchands, bourgeois, allant & venant, buvant & mangeant, causant de leurs affaires. Le courrier s'arrêtait à Nancy plus d'une heure. Je fis apporter du pain, du vin, du fromage, une feuille de papier; je dis à la vieille de s'asseoir, de reprendre confiance; &, pendant qu'elle buvait & mangeait au coin de la table, j'écrivis une lettre à Chauvel pour lui raconter le siège & la capitulation de Mayence, mon passage à Phalsbourg & la joie que j'avais eue d'embrasser Marguerite, mon père & les amis. Je finis par l'histoire de la bonne femme, en le priant de bien recevoir ce pauvre être abandonné, de lui donner un bon conseil & de la secourir selon ses moyens.
Ayant ensuite plié la lettre & mis l'adresse : « Rue du Bouloi, n° 11 », je recommandai bien à la pauvre vieille de ne pas perdre une minute & de la porter tout de suite en arrivant à Paris. Je la prévins qu'elle serait ree,ue par un brave
homme, qui parlait français & allemand, & qui ferait son possible pour tirer son fils des prisons du Pont-Couvert. Elle pleurait & me remerciait, comme on pense.
Alors, le cœur plus léger, je payai le vin & le reste, & je partis rejoindre mon bataillon à la caserne Neuve, où se trouvaient aussi le 2 e bataillon des Lombards & le 4 e des Gravilliers de Paris ; toute la ville était pleine de cavalerie & d'infanterie : chasseurs du Languedoc, hussards de la Liberté, fédérés parisiens & bataillons de volontaires. La plupart logeaient chez les bourgeois; mais, pour dire la vérité, les gens ne nous faisaient pas bonne mine. Les représentants en mission à l'armée de la Moselle avaient dénoncé nos généraux à la Convention ; Aubert-Dubayet & le général Doyré venaient d'être arrêtés ; les gazettes ne parlaient que de l'abominable capitulation des Mayençais ; on devait nous ôter nos chefs & nous envoyer en Vendée combattre les paysans.
C'est ce que j'appris en arrivant à la caserne. La désolation était peinte sur toutes les figures. Quel plus grand malheur pouvait nous arriver, que d'être regardés comme des traîtres & des lâches?... Jean-Baptiste Sôme, Marc Divès&même Jean Rat en grinçaient des dents, & si Maribon- Montaut & Soubrany s'étaient trouvés chez nous
Histoire d y un paysan
au lieu d être à Metz, je suis sûr qu'ils auraient été criblés de balles.
Enfin voilà comme le peuple, à force de voir des trahisons, finit par soupçonner ses défenseurs.
Les fédérés casernés avec nous ne parlaient que de l'assassinat de Marat & dressaient des pétitions pour faire guillotiner les girondins ; ils disaient que Charlotte Corday avait été députée par eux pour assassiner Danton, Robespierre & l'ami du peuple. Ma sœur Lisbeth & Marescot ne connaissaient plus que la vengeance; officiers & soldats s'exaltaient de plus en plus, & c'est au milieu de cette confusion que notre brave Merlin (de Thionville) arriva de Paris, nous annoncer qu'il avait défendu nos généraux, qu'ils étaient relâchés, & que la Convention avait même décrété des remercîments à l'armée de Mayence. Aussitôt tout fut oublié ; les cris de « Vive la nation! » recommencèrent, les citoyens nous reçurent mieux, & se faisaient en quelque sorte un honneur de nous avoir à leur table.
Les fêtes du 10 août arrivèrent : c'était l'une des grandes cérémonies de la république; l'autel de la patrie, couvert de feuilles, d'armes & de trophées militaires, des canons autour & la déesse Raison dessus, est une des plus belles choses que je me rappelle. Et les discours patriotiques,
les musiques de tous les régiments & bataillons jouant ensemble la Marseillaise } les processions de jeunes citoyens, les banquets offerts aux braves Mayençais, le long des grandes rues & des places magnifiques de cette ville; de pareils spectacles vous restent devant les yeux & dans le cœur, quand on vivrait cent ans.
C'était en quelque sorte la représentation vivante du bon sens des hommes, de leur amour de la justice & de leur fraternité. Malgré tout ce qu'on a dit, les moines & les évêques n'ont jamais rien inventé d'aussi beau, de si simple & de si naturel. Tout le monde comprenait ce que cela signifiait. Les représentations de Voltaire & de Jean-Jacques étaient aussi sur l'autel, & je soutiens que ces saints- là valent bien les autres, & que saint Crépin & saint Magloire ne peuvent pas même être mis en comparaison.
Enfin à chacun sa liberté; ceux qui pensent autrement que moi, je ne leur en veux pas, mais je les plains de tout mon cœur, & je voudrais les convertir à mes idées, qui me paraissent les meilleures. Ils peuvent en dire autant de moi, de sorte que nous sommes quittes & que cela ne doit pas nous empêcher de fraterniser ensemble. Le principal c'est de ne faire tort & violence à personne.
Ces fêtes durèrent trois jours, & quand, vers
le milieu du mois, nous partîmes pour Orléans, hommes & femmes nous embrassaient ; la fraternité régnait entre nous, & les enfants couraient derrière le bataillon; plusieurs, les plus forts, portèrent nos fusils jusqu'aux environs de Toul.
Un décret disait que nous irions en poste dans la Vendée, mais cela signifiait que nous irions en charrettes. Nos officiers seuls avaient des voitures bourgeoises, qu'on appelait des landaus. Les paysans du pays, mis en réquisition avec leurs chevaux pour transporter nos bagages, allaient à dix ou douze lieues, & puis d'autres arrivaient & les premiers retournaient tranquillemeut chez eux. Nous autres nous suivions les voitures à pied.
Il faisait beau temps; & ce qui me revient de cette longue route, c'est qu'on arrêtait partout des Anglais, à cause des gueuseries de Pitt, qu'on faisait des visites domiciliaires dans tous les villages, & que le spectacle de la misère augmentait d'étape en étape. Les blés étaient si rares que, dans ce temps de moisson, à mesure que les gerbes rentraient, on les battait tout de suite. On ne pouvait plus attendre , & sur tout notre chemin nous entendions battre en grange depuis quatre heures du matin jusqu'à minuit.
Plus nous gagnions l'intérieur de la France, plus les gens nous voyaient de mauvais œil ; une
fois hors de la Lorraine, le patriotisme diminuait à chaque pas, & c'était à chaque halte une véritable histoire pour obtenir des vivres & pour coucher, même sous les hangars & dans les écuries; les municipalités disputaient sur tout: le pain, le bois, la viande & la paille! Et comme nous n'étions pas soldés, comme nous n'avions plus que des guenilles sur le corps & que nos souliers s'en allaient par morceaux, plus d'une fois, sans notre ancien commandant Jordy, devenu chef de brigade, & qui nous donnait de bonnes paroles en criant : « Vive la nation! Vive la république!... Courage, camarades! tout cela changera... La liberté se repose sur vous!... » ainsi de suite, sans ce brave homme, qui nous calmait, je le dis, toute la colonne se serait révoltée, car lorsqu'on se dévoue, l'égoïsme de la mauvaise race soulève le cœur. C'était pour eux que nous allions nous battre; & cette espèce de gens, si l'on s'était laissé faire, vous auraient logés dans leurs réduits à porcs & nourris de son.
Aussi ce fut quelque chose de nouveau pour nous, & même d'attendrissant, lorsqu'en arrivant à Orléans nous vîmes le maire, les adjoints & toute la municipalité venir à notre rencontre & nous recevoir avec enthousiasme. Nous avions cru qu'il n'existait plus de Français en France,
& nous en trouvions des meilleurs, de vrais patriotes eniin, des républicains. A peine formés en bataille sur la place de l'Hôtel-de- Ville, nous étions entourés d'une foule innombrable, & comme Jordy disait : « Présentez les armes! haut les armes! rompez vos rangs! » déjà deux, trois citoyens nous tenaient par les bras & nous emmenaient dans leur famille, non pas comme des étrangers, mais comme des frères; & les citoyennes, de belles jeunes femmes, nous apportaient des couronnes. Jordy, qui parlait bien , leur dit sur la place :
« Grâces vous soient rendues, Orléanais! c'est vous, les premiers, qui nous traitez en enfants de la patrie, en amis, en compatriotes ! »
Il dit encore beaucoup de choses attendrissantes; nous en avions les larmes aux yeux, & les cris de « Vivent les Orléanais! Vive la brave garnison de Mayence! » ne finissaient plus. Jordy en disait trop, car les patriotes de Nancy, après le retour de Merlin , nous avaient aussi bien traités; mais dans des moments pareils, l'enthousiasme vous emporte, & l'on crie tout ce qu'on trouve de plus beau, de plus fort & de plus agréable pour ceux qui nous entourent.
Entin la vérité c'est que les Orléanais nous reçurent bien, & que dans cette belle & bonne ville on commença par nous former en demi-
brigades, d'après le décret du 21 février 1793, qu'on n'avait pas encore pu nous appliquer, parce que nous étions en campagne.
Notre bataillon , le 2 e des Lombards de Paris & le 2 e des Gravilliers, où se trouvait Marescot, formèrent alors la demi-brigade de Paris & Vosges. J'étais depuis longtemps caporal, & je déposai mes galons pour entrer dans la compagnie de canonniers avec Marc Divès & Jean-Baptiste Sôme. A force d'avoir été dans les redoutes à Mayence, nous connaissions tous le service des pièces, & nos petits canons n'étaient rien auprès des grosses caronades de quarante-huit que nous avions souvent manœuvrées là-bas. Ainsi nous restions tous ensemble, & ma plus grande satisfaction était encore de penser que je verrais tous les jours le petit Cassius, que je l'embrasserais & le ferais sauter dans mes mains. Il riait toujours en me voyant entrer dans la cantine; tout le bataillon l'avait en quelque sorte adopté; chacun l'embrassait, on aurait dit qu'il était à tout le monde. Lisbeth fut aussi bien contente de me savoir au bataillon.
Cela se passait en août.
Nous apprîmes avant de quitter Orléans bien des choses qui méritent d'être retenues : d'abord la condamnation à mort de notre ancien général Custine, pour avoir entretenu des rapports se-
crets avec Wimpfen & les girondins; pour n'avoir pas approvisionné ni secouru Mayence, & avoir laissé prendre Valenciennes par les coalisés, malgré Tordre qu'il avait reçu de marcher; ensuite son remplacement à l'armée du Nord & des Ardennes par notre ancien adjudant général Houchard.
Ces nouvelles frappèrent particulièrement nos officiers; ils comprirent enfin que le Comité de salut public ne se gênait pas avec les généraux, & qu'il fallait être attentif à remplir ses devoirs. Nous apprîmes aussi que Toulon venait de se livrer aux Anglais, avec son arsenal & sa flotte; que le ministre Cambon venait de faire décréter la création d'un grand livre pour inscrire les dettes de la république; & que la Convention, au milieu des plus grands périls, discutait avec calme un code civil, afin de régler les intérêts & les droits des Français entre eux , soit pour les personnes, soit pour les biens. Naturellement chacun pensait que ce code s'appellerait « code de la république française une & indivisible » & que ce serait une des grandes gloires de la Convention d'avoir eu l'idée de cette œuvre utile.
Quelques jours après, la seconde colonne étant arrivée, nous repartîmes d'Orléans, sous la conduite de Kléber; nous passâmes par Blois & Tours, ayant toujours la Loire à notre gauche.
Ce grand fleuve, calme & paisible, s'étend dans un pays uni; de petits bois, des plantations de vignes, des vergers, & principalement des prairies, des champs de blé, d'orge & d'avoine, bordent ses rives à perte de vue; peu de chanvre, mais des arbres fruitiers en abondance, voilà ce pays. De petits îlots de sable s'élèvent à peine sur le fleuve ; de vieilles tours, de grandes & belles cathédrales couvertes de sculptures, d'anciens châteaux vous regardent de loin par-dessus les haies & les broussailles.
Malgré l'abolition des cloches, nous entendions bourdonner les églises sur ces grandes eaux paisibles, du matin au soir, & souvent, après avoir fait des lieues, la place de ces cathédrales n'avait pas l'air d'être beaucoup changée, tant la plaine est unie. Dans la Loire, de petites barques allaient & venaient, leur grand rilet au bout de la perche & l'homme au fond avec son chapeau de paille ; aux environs des villes, des bateaux pleins de grains & de marchandises descendaient ou remontaient le fleuve.
Nous, dans la poussière des chemins, nous regardions, le fusil sur l'épaule, les habits & les pantalons déchirés, un grand nombre pieds nus, & Kléber au milieu de nous, à cheval, son habit bleu boutonné jusqu'au menton, malgré Ja chaleur, & son grand chapeau à plumet tricolore
tout blanc de poussière. Il tenait à la discipline; mais pour soigner ses hommes en route, pour leur faire délivrer les vivres & veiller à ses malades, personne notait meilleur que lui. Quand les maires, les municipaux voulaient marchander & disputer, la grosse voix de Kléber & son air de lion, car il avait tout à fait la rlgure d'un lion joyeux, son air d'indignation & de mépris leur fermaient la bouche; il n'avait qu'à les regarder par-dessus l'épaule avec ses yeux gris plissés, & tout arrivait de bonne volonté ; les billets de logement ne se faisaient pas non plus attendre, Cinq ou six jeunes officiers le suivaient toujours, en galopant aux environs pour recevoir & porter ses ordres. Chaque fois que nous arrivions quelque part, toute la nuit on ne faisait que rire & chanter dans son quartier; mais durant le service il devenait tout autre & ne plaisantait plus. Rien qu'à le voir, même de loin, on comprenait que celui-là c'était un général, & qui n'écoutait pas les paroles inutiles, surtout dans les moments où l'ennemi s'approche & que chacun se demande :
« Comment l'affaire va-t-elle s'engager? »
Je vous dis ces choses d'avance, mais quand nous y serons vous les verrez bien mieux.
Nous arrivâmes à Saumur, où se trouvait le quartier général. Et là les disputes commencèrent pour savoir qui nous aurait sous ses ordres
& ce qu'on ferait de nous; car cinq ou six représentants du peuple, Ruelle, Phélippeaux, Gillet, se trouvaient réunis dans cet endroit, sans parler de Merlin, qui marchait avec notre colonne, & d'une quantité d'officiers & de généraux venus de Paris avec les sans-culottes.
Je ne méprise pas les sans-culottes, mais Paris avait déjà fourni dans ce temps des quantités de bataillons aux armées du Nord, du Rhin, de la Moselle, des Alpes , des Pyrénées, & ceux qui vinrent alors nous rejoindre étaient les héros à cinq cents livres, des êtres qu'il avait fallu payer pour remplir leur devoir. Ces malheureux nous ont fait plus de tort que de bien, car ils ne trouvaient aucun républicain assez avancé; ils rabaissaient tout le monde, ce qui ne les empêchait pas de se débander au premier coup de canon, en criant :
« Nous sommes trahis! »
Autant les premiers bataillons de fédérés, les volontaires ouvriers, pères de famille, employés de toutes sortes, enfin les travailleurs étaient solides au feu, calmes & décidés ; autant cette abominable race de criards, de braillards & de fainéants tremblait pour sa peau. Si les Lombards & les Gravilliers avaient eu de la poudre à perdre, ils auraient tiré dessus, à cause de la honte que ces gueux faisaient à leur ville.
Saumur est une place forte. Les anciens hussards de la liberté, qui s'appelaient alors 9 e de hussards, & d'autres troupes de cavalerie logeaient dans les casernes. Nous autres nous reçûmes des billets de logement. Lé bruit courait qu'on allait nous ôter nos chefs, & l'indignation grandissait. On ne savait pas non plus si nous irions à l'armée des côtes de Brest, ou bien à l'armée des côtes de la Rochelle; si nous aurions pour général Canclaux, celui qui cinq mois avant avait repoussé les Vendéens de Nantes, ou Rossignol, un horloger de Paris qu'on avait fait général. C'étaient des généraux en chef, & les nôtres, comme Aubert-Dubayet & Kléber, n'étaient que des généraux divisionnaires qui ne pouvaient commander que des colonnes. Mais on parlait de nous mettre sous les ordres de Santerre, un brasseur de Paris, simple général de division comme les nôtres, & voilà ce qui nous indignait le plus.
Enfin, au bout de quelques jours, on décida que les Mayençais iraient à l'armée des côtes de Brest, commandée par Canclaux.
On nous laissa Kléber comme général de division & nous reçûmes l'ordre de partir pour Nantes. Ce fut une joie extraordinaire dans l'armée, car au moins Canclaux avait la réputation d'un vrai général, & non pas d'un horloger
ou cTun brasseur. Seulement ce général était un ci-devant comte de Canclaux; je ne veux pas dire qu'il nous a trahis, non! mais il conservait les habitudes des vieux généraux de Louis XVI, une espèce de routine dont ces gens-là ne pouvaient pas sortir, & bientôt nous allions apprendre ce que cette routine de diviser ses forces au lieu de combattre en masse devait nous coûter. Mais ne nous pressons pas, les bêtises & les misères arrivent toujours assez vite.
On pense bien que tout ce spectacle d'égoisme & de vanité que nous avions eu sous les yeux depuis notre départ de Mayence ; cette quantité de mauvaises nouvelles qui nous étaient arrivées: les trahisons, les défections, les massacres ; la marche de l'ennemi qui nous menaçait de tous les côtés à la fois ; on peut bien se figurer que tout cela nous donnait à réfléchir, & que même plusieurs en étaient découragés. Mais sur notre route de Saumur à Nantes quelque chose devait nous remonter le cœur; nous devions apprendre que nos braves représentants de la Montagne ne tremblaient pas; qu'ils étaient comme des rochers, que tout le bruit & la fureur de la mer ne peuvent pas ébranler!
En passant par Angers, nous devions lire ce fameux décret de la Convention ordonnant la grande levée en masse & même le soulèvement
Histoire à'iui paysan, 241
de toute la France, pour écraser nos ennemis. Il faut que je vous copie cela, car alors vous comprendrez mieux notre enthousiasme; & puis aucune nation du monde ne peut rien montrer d'aussi fort, d'aussi beau & d'aussi grand dans son histoire. C'est ici que vous allez voir la différence de parler au nom de la justice éternelle, ou de l'orgueil d'un homme. La république seule pouvait élever ainsi la voix & demander à la nation de pareils sacrifices. C'est sur la place d'Angers, devant la vieille cathédrale sombre, au milieu d'une foule immense venue de tout le pays, c'est là que le commandant Flavigny nous lut ce décret & que les cris de « Vive la république! Vaincre ou mourir!... A l'ennemi! Qu'on nous mène à l'ennemi !... » recommencèrent comme le premier jour où l'on avait proclamé la patrie en danger; les sabres, les fusils en frémissaient, les drapeaux se balançaient; & les paysans de ce pays, étonnés, se mêlaient avec nous dans nos rangs ; les gardes nationales arrivaient, le tocsin sonnait, tout se levait & marchait pour le salut de la république.
Je commence :
« Jusqu'au moment oit les ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. Les jeunes gens iront