‹ Histoire d'un paysan (volume 4)Chapitre 3 sur 4 · III · texte numérisé non relu

III

Histoire à 9 un paysan.

au combat; les hommes mariés forgeront les armes & transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits, & serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront le vieux linge en charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques, pour exciter le courage des guerriers, la haine des rois & le dévouement à la république. Les maisons nationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers d'armes; le sol des caves sera lessivé pour en extraire le salpêtre.

« Les armes de calibre seront exclusivement confiées à ceux qui marcheront à l'ennemi ; le service de l'intérieur se fera avec les fusils de chasse & les armes blanches. Les chevaux de selle seront requis pour compléter les corps de cavalerie ; les chevaux de trait, autres que ceux employés à l'agriculture, conduiront l'artillerie & les vivres. Le Comité de salut public est chargé de prendre toutes les mesures, pour établir sans délai une fabrication d'armes de tout genre qui réponde à l'état d'énergie du peuple français; il est autorisé en conséquence à former tous les établissements, manufactures, ateliers & fabriques qui seront jugés nécessaires à l'exécution des travaux, ainsi qu'à requérir pour cet objet, dans toute la république, les artistes & ouvriers qui peuvent concourir à

leur succès; il sera mis à cet effet une somme de 30 millions à la disposition du ministre de la guerre, à prendre sur les 498 millions d'assignats qui sont en réserve dans la caisse à trois clefs.

« L'établissement central de cette fabrication extraordinaire sera fait à Paris. Les représentants du peuple envoyés pour l'exécution de la présente loi auront la même faculté dans leurs arrondissements, en se concertant avec le Comité de salut public; ils sont investis des pouvoirs illimités attribués aux représentants du peuple près les armées. Nul ne pourra se faire remplacer dans le service pour lequel il sera requis ; les fonctionnaires publics resteront à leur poste. La levée sera générale; les citoyens non mariés, ou veufs sans enfants, de dix-huit à vingt-cinq ans, marcheront les premiers; ils se rendront sans délai au chef-lieu de leur district, où ils s'exerceront tous les jours au maniement des armes, en attendant l'ordre du départ.

« Les représentants du peuple régleront les appels & les marches, de manière à ne faire arriver les citoyens armés aux points de rassemblement, qu'à mesure que les subsistances, les munitions & tout ce qui compose l'armée matérielle se trouvera exister en proportion suffisante. Les points de rassemblement seront déterminés par les circonstances, & désignés par les représen-

tants du peuple envoyés pour l'exécution de la présente loi, sur l'avis des généraux, de concert avec le Comité de salut public & le conseil exécutif provisoire. Le bataillon qui sera organisé dans chaque district se réunira sous une bannière portant cette inscription : Le peuple français debout contre les tyrans, »

Aussitôt après cette proclamation, nous repartîmes d'Angers pour Nantes, où nos trois colonnes arrivèrent l'une après l'autre les 6, 7 & 8 septembre 1793. Cette ville, qui s'étend à droite de la Loire, est bordée d'une quantité de barques, de vaisseaux & d'autres bâtiments qui dorment sur l'eau, qui vont & viennent. Moi, qui n'avais jamais rien vu de pareil dans nos pays de montagnes, & pas même sur le Rhin, j'en étais véritablement étonné.

Je comprenais pour la première fois la grandeur & la richesse d'une ville de commerce, où les marchandises de toutes les parties du monde arrivent d'elles-mêmes, sans autre peine que de dresser les mâts & d'étendre les voiles quand le vent souffle.

Des quantités d'autres troupes qui faisaient partie de l'armée des côtes de Brest remplissaient déjà la ville, où nous fûmes reçus magnifiquement par les autorités ; on nous donna des festins patriotiques. Tous les richards de cet endroit

étaient contents de voir» que les Vendéens ne pourraient plus leur rendre visite sans nous rencontrer. Ils admiraient en quelque sorte nos guenilles, &, comme le magasin général des vivres & munitions pour l'approvisionnement de Brest, Lorient & Rochefort se trouvait là, nous reçûmes chacun une paire de souliers neufs après la fête.

Mais le lendemain, 9 septembre, il fallut se mettre en campagne, & c est alors que nous allions apprendre du nouveau.

En suivant la route depuis Saumur, nous avions déjà bien remarqué, sur l'autre rive du fleuve, un pays qui changeait à vue d'œil : de petits bois, de hautes fougères, des hameaux enterrés dans la verdure, des vergers innombrables entourés de haies touffues, &, par-dessus ces broussailles, des houx, des chênes rabougris, des châtaigniers; tout cela déjeté, sans aucun soin de culture, sans le moindre signe de la main des hommes, enfin un véritable pays de sauvages, où les gens laissaient tout aller à la grâce de Dieu, sans s'inquiéter du reste.

C'était la Vendée que nous voyions, & qui devenait toujours plus épaisse à mesure qu'on descendait le fleuve ; c'est là dedans que nous allions entrer pour débusquer les êtres qui s'y trouvaient par milliers; un peuple de braconniers, de con-

îrebandiers, de petits «nobles chasseurs entourés de gardes forestiers & de réfractaires enracinés dans leur ignorance; des métayers, de petits marchands; des paysans qui s'appelaient euxmêmes gens du seigneur. Qu'est-ce que je peux vous expliquer? Ils tenaient tous ensemble, comme leurs broussailles, sans avoir été taillés ni redressés depuis des centaines d'années.

Et pas une grande route en travers, pas un chemin où deux bœufs pouvaient passer de front. Oui, cette vue vous donnait à penser, le moindre soldat comprenait qu'on aurait de la peine à se mettre en ligne, & qu'on ne découvrirait pas l'ennemi de loin ; qu'il faudrait tout brûler pour y voir clair. Et puis le bruit de toutes les débâcles que les patriotes avaient éprouvées dans ce misérable pays, & la scélératesse des femmes qui tuaient les blessés, vous rendaient très-durs ; on se disait en soi-même :

« Tant pis, s'ils nous fusillent, nous les fusillerons; s'ils n'ont pas de pitié, nous n'en aurons pas non plus. La république passe avant tout. »

Ce que nous avions ainsi découvert depuis la route d'Ancenis & d'Angers était le commencement de la Vendée, mais elle s'étendait beaucoup plus loin. Entre le Bocage & la mer se trouve le Marais , où d'autres gens de la même espèce passaient leur existence à chasser

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les oiseaux, qui se plaisent dans les joncs & les roseaux; ceux-là tenaient à leur servitude autant que les autres, & nous allions aussi les rencontrer.

Notre demi-brigade, les chasseurs francs de la montagne & un escadron de chasseurs achevai, nous traversâmes donc le pont de Nantes le 9 septembre, à midi juste, sous le commandement de Kléber. On savait que six à sept mille Vendéens, postés près de l'étang de Grand-Lieu, occupaient le village de Port-Saint-Père avec du canon & tout ce qu'il fallait pour nous recevoir. La Loire est déjà large en cet endroit, & de l'autre côté se jette la Sèvre, où passe aussi le pont. Le général Beysser, un Alsacien de Ribeauvillé, devait nous suivre avec cinq à six mille hommes pour soutenir notre attaque. Il faisait très-beau temps.

Merlin de Thionville, son chapeau de représentant sur la tète, son grand sabre à la ceinture & son écharpe tricolore autour des reins, marchait à côté de Kléber; ils étaient tous les deux à cheval au milieu du bataillon; nos six petites pièces de quatre suivaient avec deux petits obusiers de montagne; les chasseurs à cheval étaient en éclaireurs. Tout le monde regardait; on ne voyait rien d'extraordinaire; les Vendéens ne se montraient pas encore. Mais, une fois de l'autre côté, dans les petits chemins bordés de

pommiers & de poiriers tout couverts de fruits , on ne pouvait plus s'avancer en colonnes; il fallut marcher par le flanc ; seulement, avant de s'engager bien loin, Kléber, qui malgré son air de lion était fin comme un renard, ordonna de déployer à droite & à gauche du chemin deux compagnies en tirailleurs, & ce mouvement s'exécutait à peine, que la fusillade pétillait dans toutes les directions.

On reconnut alors que nous étions entourés d'une foule de gueux cachés dans toutes les broussailles, qui nous auraient coupés si nous n'avions pas d'abord fouillé les environs. Les chasseurs rirent une grande charge en avant pour mieux éclairer le pays; mais la queue de l'escadron avait à peine tourné le coin du bois, qu'un pétillement terrible nous avertit de la masse des Vendéens. Les chasseurs revinrent au galop, laissant quelques hommes derrière eux; plus d'un cheval avait aussi sur les flancs de ces grands rubans rouges qui montrent où la balle est entrée. Les pauvres animaux! ils ne tombent pas d'un coup; ils vont toujours, mais cela ne dure plus longtemps.

C'est là que nous vîmes les mauvais côtés de cette guerre; on ne savait jamais au juste ce qu'on avait devant soi! Kléber rit déployer le double de tirailleurs; c'était assez, les autres reculèrent

& la colonne continua son chemin, en se tenant toujours à hauteur de la fusillade.

Nous autres, avec nos canons & nos munitions, bien gardés à droite & à gauche, nous n'avions à craindre que les balles perdues; mais notre tour devait bientôt arriver d'être en ligne, & nous ne demandions pas mieux.

Cela dura plus d'une heure; alors seulement nous arrivâmes aux environs de l'étang & nous vîmes ce pays à découvert : de misérables villages, les murs couleur de boue, &, par-ci parlà, dans le lointain, de petites églises avec leur chapeau d'ardoises. Mais sur notre droite, à deux portées de canon , était le rassemblement des Vendéens. Ils fourmillaient là-bas, au bord de l'étang & dans le village de Port-Saint-Père, où se trouvait leur quartier général. Les gueux ne manquaient pas de canons, car aussitôt en vue ils nous tirèrent trois ou quatre coups, pour essayer la portée de leurs pièces ou nous défier d'avancer.

Entre nous & Port-Saint-Père se trouvait un bras de l'étang , d'où sort une rivière assez profonde ; ce bras pouvait avoir trois cents pas de large; de hautes herbes, des joncs & des prêles s'étendaient sur ses bords. Les tirailleurs vendéens, en se repliant devant les nôtres, avaient emmené les barques sur l'autre rive : il était difficile d'attaquer.

Malgré cela, Kléber, après avoir inspecté la position avec ses officiers supérieurs & Merlin de Thion ville, ordonna de former deux colonnes d'attaque; il fit avancer nos pièces sur les hauteurs de Saint-Léger, en face du village; les balles pleuvaient autour de nous, & les boulets ronflaient bien au-dessus de nos têtes; ils étaient tous pointés trop haut.

Enfin nous reçûmes aussi l'ordre de faire feu; nos boulets enfilèrent la grande rue de Port- Saint-Père, en coupant bras & jambes, renversant les piliers des hangars & labourant les fumiers , que les bandits avaient eu le soin de répandrt sur le pavé. Naturellement de grands cris s'élevaient au loin, comme un bourdonnement; des files de femmes & d'enfants se sauvaient; & quand nos premiers obus allumèrent les granges & que la flamme se mit à danser sur les toits des vieilles baraques, alors les vieillards obstinés sortirent aussi, emportant leur paillasse. Ces choses se voyaient de loin, dans la rue sale. En même temps, nos deux colonnes descendaient au pas de course sur la rivière, officiers, généraux, représentants, les drapeaux, les plumets, les baïonnettes tout pêle-mêle, en criant :

« Vive la nation ! »

De l'autre côté les Vendéens se pressaient & criaient :

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« Vive le roi ! »

Nos boulets passaient par-dessus nos colonnes & hachaient les autres. C'est là que j'ai vu de loin, à travers la fumée, un véritable carnage; la rivière empêchait de s'aborder à la baïonnette, mais on se fusillait à bout portant; beaucoup des nôtres s'étaient jetés à l'eau pour amener des barques, & les Vendéens les assommaient ou les piquaient avec de longues gaffes. Cette eau était rouge de sang; des centaines de blessés, entraînés par le courant, se débattaient & s'accrochaient les uns aux autres.

Finalement nous eûmes pourtant quelques barques, qu'on se dépêcha de mettre bout à bout & qui servirent de pont. Alors toute la masse s'engouffra dessus; Merlin, son grand chapeau, de représentant en l'air au bout du sabre , était dans les premiers; il poussait des cris : « En avant! en avant! Vive la république! » qu'on entendait par-dessus des milliers d'autres.

Nous avions tiré deux ou trois coups de mitraille, mais elle n'avait pas la portée & tombait dans l'étang. Tout à coup un officier d'état-major vint nous crier d'avancer; aussitôt nous retournâmes nos pièces & nous descendîmes ventre à terre. En bas nous ne pouvions pas passer, mais autour du village, dans les vergers où les Vendéens par bandes défilaient avec leurs grands

feutres, leurs mouchoirs rouges qu'on appelait des cholets & qui leur servaient de gibernes, leurs souquenilles grises, nous commençâmes à les mitrailler coup sur coup; les fougères en étaient pleines; quelques-uns se traînaient jusque dans les hautes herbes, pour boire ou se cacher.

Malheureusement, d'autres, en embuscade derrière le mur d'un cimetière, ne cessaient pas leur feu sur nous; ils nous visaient lentement, &, pas plus d'un quart d'heure après notre arrivée au bord de l'étang, ils avaient déjà démonté deux de nos pièces; les conducteurs de munitions arrivés de Nantes par réquisition forcée se sauvaient avec leurs chevaux; trois d'entre eux étaient déjà couchés sur le flanc. Toute notre compagnie de canonniers aurait été fusillée là, si les grenadiers , après avoir passé la rivière , n'avaient pas marché sur le cimetière à la baïonnette. Alors les chasseurs à cheval passèrent aussi, tenant leurs chevaux qui nageaient, par la bride; &, vers les quatre heures, les Vendéens, ayant sans doute appris qu'une autre colonne arrivait les tourner, évacuèrent le village & se mirent en retraite.

Nous les avions bousculés : Port-Saint-Père était en cendres! J'ai su par la suite qu'on avait trouvé dans les décombres sept pièces de douze,

dont deux coulevrines anglaises. Tout était fini; nous venions d'ouvrir le chemin de la Vendée entre Nantes & la Rochelle, & notre colonne allait s'avancer jusqu'au bas Poitou pour en tirer des vivres; mais cette fois je ne devais pas la suivre si loin, car, au moment où l'ordre arrivait de cesser le feu, & comme je passais l'écouvillon dans notre pièce, étant premier servant de droite, tout à coup je tombai les deux genoux à terre & je m'étendis de mon long à côté de trois ou quatre autres camarades, sans savoir ce que j'avais. C'est tout ce que je me rappelle. Un moment après, un grand froid me prit, la sueur me coulait de la figure comme de l'eau; & puis, à la grâce de Dieu! je perdis tout à fait connaissance, & seulement quelques heures après je m'éveillai dans une charrette avec une dixaine de blessés qui s'en allaient de Nantes à Angers; d'autres charrettes semblables suivaient à la file. Les hôpitaux de Nantes étaient encombrés de malades : on nous emmenait plus loin.

Ce que j'avais, moi, c'était une balle à la poitrine; elle n'était pas entrée, parce qu'elle arrivait de loin & qu'elle m'avait touché sur le baudrier du sabre & de la giberne en croix; mais au-dessous je sentais quelque chose qui m'écrasait & m'empêchait de respirer, c'était la force in« 15

du coup. Je crachais aussi le sang. On m'avait déjà saigné. En me réveillant là, sur la route, & sentant ce poids terrible, la première idée qui me vint c'est que j'étais perdu. Les camarades, eux, ne me paraissaient pas dans un bien meilleur état; l'un avait la tête bandée, l'autre le bras, l'autre la jambe; le sang les couvrait. Ils regardaient, tristes & pâles, le chemin qui défilait lentement; plusieurs radotaient comme en rêve ; aucun n'avait envie de parler. Les voituriers qui nous menaient allaient leur train, sans nous regarder ni s'inquiéter de nous, chantant, sifflant, battant le briquet pour allumer leur pipe; deux ou trois quelquefois réunis parlaient entre eux de leur village, de telle auberge; au Lion d'or, à la Grappe rouge où l'on était bien ou mal. Enfin, voilà.

Nous étions déjà, le surlendemain du combat, vers trois heures de l'après-midi, entre Ancenis & Angers, où nous arrivâmes à la nuit tombante. Je ne me rappelais rien & j'avais de la peine à rassembler mes idées : la vie, Marguerite, Chauvel, la république, tout m'était égal; seulement l'idée qu'il me restait une balle ou un morceau de mitraille dans le corps m'inquiétait; & comme mon bras où l'on m'avait saigné à Nantes était lié, je me figurais avoir aussi le bras cassé.

Une fois qu'on a perdu beaucoup de sang, les idées s'embrouillent, & ceux qui soutiennent que le sang c'est la vie n'ont peut-être pas tout à fait tort.

Angers, avec ses hautes maisons couvertes d'ardoises, sa cathédrale & ses fortifications décrépites, ressemblait à toutes les vieilles villes que j'avais vues depuis Worms & Mayence ; on aurait dit que c'était bâti sur le même modèle. Je n'ai jamais rien trouvé de beau dans ces nids à rats, que les gens se donnent l'air d'admirer par désœuvrement; j'ai toujours mieux aimé le neuf, & mon grand âge ne me fera pas changer d'idée : je voudrais bien avoir vingt ans au lieu de quatre-vingt-quinze. C'est pour vous faire comprendre que cette ville ne m'intéressait pas beaucoup; notre hôpital, une ancienne bâtisse, avec cour & jardin, grands escaliers, corridors en haut & en bas, se trouvait près de la porte Saint-André. Heureusement, lorsque nous arrivâmes, plusieurs lits étaient vides, & l'on put tout de suite nous y transporter.

Tous les matins, un vieux médecin & cinq ou six jeunes gens venaient nous voir ; ma poitrine était noire comme de l'encre; moi-même cela m'effrayait. Je me rappelle que le vieux donnait à ses élèves des explications sur mon compte, & qu'un de ces jeunes gens vint plusieurs fois me saigner. A chaque instant il me disait de respirer, pour voir si je pouvais reprendre haleine, & de jour en jour j'allais mieux, surtout quand on me donna des demi-rations de pain, de viancle & de vin. Alors je vis encore une fois l'existence en beau, mes idées s'éclaircirent sur les affaires de la république, & je ne souhaitai plus que de rejoindre mon bataillon.

A côté de moi se trouvait un vieil officier de la 7 e demi-brigade légère, qui se plaisait à causer ; il avait un coup de fusil dans le bras, &, quand j'eus la force de marcher, tous les jours, de neuf heures à midi, nous étions ensemble à nous promener dans le jardin, en capote de laine & bonnet de coton. Cet homme, malgré ses moustaches grises, était vif comme la poudre. C'est de lui que j'appris les premières abominations des Vendéens, car sa légion s'était trouvée mêlée dans cette révolte depuis le commencement. Il me dit que des milliers d'anciens gabelous, sauniers, faux-sauniers, douaniers, contrebandiers, gardes-chasse & braconniers, réduits à travailler

comme tout le monde, par l'abolition des privilèges & des droits innombrables du fisc, couraient le pays en 1791 & 92 tâchant de soulever le peuple; mais que les paysans, malgré leur ignorance, ne bougeaient pas; que chacun se disait sans doute :

« Toi, tu cries parce que le métier de loup & de renard te convient mieux que celui de mouton; la contrebande, les dénonciations ou le braconnage te rapportaient plus que de piocher la terre & de battre en grange. »

Et toutes les prédications des réfractaires n'avaient produit d'effet que sur les femmes, qui gémissaient & se désolaient, chose plus facile que d'aller se faire casser les os en l'honneur du trône & de l'autel. Enfin le bon sens avait encore le dessus. Les nobles conspiraient bien avec les évêques, & pendant que les Prussiens envahissaient la Champagne, si nous avions été battus, ces bons Français se seraient décidés tout de suite à nous tomber sur le dos; mais, à la nouvelle de Valmy, tout était resté dans l'ordre, les prédications mêmes s'étaient calmées. Il fallait tous les malheurs de la patrie, pour donner à ces gens le courage de nous attaquer.

C'est à la levée de trois cent mille hommes, en mars 1793, quand l'existence même de la nation était menacée, que l'occasion leur avait

enfin paru bonne. Alors aussi les jeunes gens, les gars , appelés à marcher comme tous les Français au secours de la patrie, avaient trouvé plus agréable de rester chez eux, à manger des châtaignes & boire du petit vin avec le bon curé, la grand'mère & les amoureuses ; l'arrivée des gendarmes nationaux, pour les forcer de remplir leur devoir, les avait tellement indignés, que du jour au lendemain les ci-devant gabelous, gardeschasse & contrebandiers avaient eu des milliers d'hommes à leurs ordres. Ce notait ni le bon Dieu, ni Louis XVII qui les soulevait, c'était l'indignation de quitter leur Bocage. En même temps les réfractaires leur criaient qu'ils soutenaient notre sainte religion, & naturellement cela flattait leur orgueil; ils se figuraient que c'était vrai; plusieurs même croyaient ressusciter le troisième jour, & les femmes gardaient leurs corps en attendant.

Voilà ce que me dit le lieutenant Deteytermos, en me racontant les épouvantables massa- ' cres de Machecoul , une petite ville sans défense où le président du district, Joubert, avait eu les poings sciés & la tête écrasée à coups de fourche, où le curé constitutionnel avait été lentement déchiré par les femmes, où le juge de paix Pognat avait été haché, & trois cents patriotes, des bourgeois paisibles, traînés au bord de la fosse & fu-

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sillés sans miséricorde. C'était le 10 mars, le commencement de la guerre.

Le tocsin sonnait dans cinq cents communes, &, trois jours après, Cathelineau, le voiturier, Stofflet, le garde forestier, Six-Sous, le ci-devant mendiant , — enfin toute la race ! — surprenaient de petits détachements, qu'ils massacraient ils pillaient les caisses, enlevaient les fusils, la poudre, les canons, que personne ne gardait parce qu'on ne pouvait s'attendre à rien de semblable, ni penser que des Français viendraient nous assassiner par derrière , lorsque nous faisions face à l'Europe.

Toutes les horreurs commises par ces brigands à Chemillé, ensuite à Cholet, que ce vieux soldat me raconta simplement, ne sont pas à peindre; les abominations des femmes envers les pauvres blessés ne pourraient pas même se dire devant des personnes honnêtes. Il me raconta tout.

Après cela , quand les gabelous & les gardeschasse avaient eu mis les choses en train, s'était levée la « noble race des conquérants. » Delbée dans l'Anjou, Bonchamp dans Saint-Florent, de la Roche-Saint-André dans Pornic, Charettedans le Marais, La Rochejaquelein & Lescure ailleurs. Ceux-là, du moins, défendaient leurs intérêts; en parlant du trône & de l'autel, ils s'entendaient

eux-mêmes, cela signifiait : « Nous voulons ravoir nos privilèges & nous goberger de père en fils, aux dépens de ces malheureux qui se battent pour nous. » Mais les autres, mon Dieu! mon Dieu! est-il possible d'être aussi bornés! Quelle triste chose que l'ignorance!

Le pire, c'est que ces défenseurs du bon Dieu, quand ils allaient massacrer les gens de la ville, avaient derrière eux leurs femmes, avec des sacs pour mettre le butin. Lorsqu'ils avaient attaqué Nantes, trois mois avant, plus de quinze cents femmes ne pensaient qu'à la rue des Orfèvres. C'est ce que me dit le citoyen Deteytermos en levant ïes épaules.

Aujourd'hui, ces choses ne sont plus croyables, je le sais bien; mais voilà pourtant la vérité, voilà l'esprit de religion qu'on avait dans cette sainte Vendée, cette terre de sacrifices.

La Convention, surprise de pareilles horreurs, avait tardé jusqu'à la dernière minute d'en tirer vengeance; elle croyait que cela ne pouvait pas durer. Mais à la fin, il avait fallu donner l'ordre de répondre au mal par le mal ; nous étions malheureusement forcés de massacrer & d'incendier aussi, pour montrer à ces gens que ce n'était déjà pas si difficile de devenir des saints de leur espèce, & qu'il ne fallait pour cela qu'une chose, c'était d'oublier qu'on est des hommes; je ne dis

if-

pas des chrétiens, le Christ n'a rien de commun avec les bêtes féroces.

Pendant que tout cela se passait, nous autres nous étions bloqués à Mayence ; l'armée du Nord perdait la bataille de Nerwinden; Dumouriez passait aux Autrichiens; Cobourg assiégeait Valenciennes; eux, les Vendéens, ils n'avaient qu'une idée, c'était de prendre un bon port, où les Anglais pourraient débarquer facilement & les aider à rétablir chez nous la dîme, la gabelle, le champart, les corvées, lahaute & basse justice, la roue, les tortures & le reste.

Le lieutenant ne me cachait pas que nous avions aussi commis de grandes fautes ; au lieu de combattre en masse, nous avions formé quatre armées, avec quatre généraux en chef, qui ne • s'entendaient pas ensemble & se faisaient battre en détail. Depuis l'arrivée des Mayençais, il n'en restait plus que deux : Rossignol & Canclaux, mais c'était encore trop; car à la guerre, tout doit marcher d'après un seul plan , & le plan peut changer tous les jours, suivant les besoins; il ne faut donc qu'une seule tête, qui profite de tous les conseils, mais décide toujours par sa propre volonté; c'est de là que vient la force d'une armée : l'ordre d'un seul & l'obéissance de tous.

Les hommes de bon sens le savaient bien, &

l'horloger Rossignol avait plus de bon sens que

Canclaux, puisqu'il lui disait quinze jours avant, à Saumur, de prendre le commandement des deux armées, mais de suivre son plan à lui, qu'on a reconnu, par la suite, être le meilleur : c était de s'avancer ensemble & de pousser les Vendéens dans un coin, entre la Loire & la mer, & là, de ne plus les lâcher, de livrer une bataille décisive, & de tout finir d'un coup. Malheureusement Canclaux, qui tenait à sa routine, avait fait décider en conseil de guerre qu'il valait mieux entrer en Vendée de deux côtés à la fois : l'armée de la Rochelle par Saumur, & l'armée des côtes de Brest par Nantes. Vous allez voir quelle terrible débâcle cela devait nous causer.

D'abord tout avait l'air de bien marcher, la colonne de Kléber, celle de Dubayet & de Beysser, à distance d'étape, descendaient de Nantes dans la basse Vendée , & chaque jour nous apprenions l'exécution des ordres de la Convention. A Pornic, Bourganeuf, Machecoul, Aigrefeuille, &c, partout des combats, partout les Vendéens en déroute, leurs villages brûlés, leurs bandes dispersées ou passées au ril de la baïonnette. Comme ils avaient déclaré que notre capitulation avec les Prussiens devait leur profiter, & que chacun de nous, ayant promis de ne pas servir pendant un an contre les coalisés, violait

la capitulation & serait fusillé s'il tombait entre leurs mains, nous n'avions non plus rien à ménager^ l'armée deMayence traitait les gueux avec rigueur. Tout marchait donc bien de ce côté.

L'armée de Rossignol allait aussj partir. Sa principale colonne , commandée par Santerre , s'apprêtait à marcher sur Cholet, le quartier général des brigands, afin de les prendre entre deux feux; restait à savoir s'ils seraient assez bêtes pour attendre la réunion des deux armées, au lieu de les écraser l'une après l'autre, comme ils avaient toujours fait. Nous allions voir bientôt; & l'on pense si cela nous intéressait.

Je sortis en ce temps de l'hôpital, & je demandai tout de suite à rejoindre mon bataillon ; mais les. Vendéens ayant l'habitude de massacrer tous les soldats qu'ils rencontraient isolés, l'adjudant général Flavigny, commandant la place d'Angers, me défendit de partir seul, & me mit en subsistance dans une compagnie de canonniers d'Eure-&-Loir, sur le point d'aller rejoindre la colonne de Santerre à Doué. Nous passâmes ce jour même la Loire avec d'autres détachements, & nous entrâmes en Vendée par les buttes d'Érigné.

L'armée de Santerre bivaquait aux environs de Doué, sur la route de Saumur à Cholet; elle

pouvait compter dix-huit à vingt mille hommes, comprenant d'abord les bataillons de la formation d'Orléans , les héros à cinq cents livres de la formation de Paris, & la gendarmerie à cheval, qui ne jouissaient ni les uns ni les autres d'une grande réputation de bravoure; ensuite les bataillons de la Sarthe & de la Dordogne, l'artillerie, les gendarmes à pied & le 9 e de hussards, anciens hussards de la Liberté, dont la réputation, au contraire, était très-bonne; enfin des levées en masse de tous les départements voisins: ouvriers, employés, paysans, la plupart sans armes, un grand nombre en sabots, le bâton sur l'épaule & la miche de pain au bout du bâton. Les approvisionnements devenaient toujours plus difficiles dans ces pays sauvages, remplis de landes, de broussailles & de fougères, parce que les gens se retiraient au loin avec leur bétail.

Notre détachement suivait le chemin de Brissac, les Alleuds & Ambillou; il arriva le soir sur les hauteurs de Louresse, d'où nous vîmes toute la plaine couverte de feux qui pétillaient dans les landes, les files de chevaux au piquet, & la petite ville de Doué éclairée comme pour une fête. Il faisait très-beau temps; nous rejoignîmes le lendemain, 17 septembre, l'armée en marche pour Cholet.

Mon Dieu! qu'est-ce que je peux vous dire>

Moi, simple soldat, rien qu'à voir Tordre de marche, j'avais compris tout de suite que notre général était un brasseur, qui s'entendait beaucoup mieux à la qualité des bières qu'à la conduite d'une armée. J'en frémis d'avance, car j'avais déjà vu que si les Vendéens étaient des gueux, ils n'étaient pas des ânes, & qu'ils savaient se battre. Figurez-vous que ce terrible Santerre, envoyé par la Convention pour tout bousculer & conquérir, faisait marcher son armée, non pas en colonnes, non pas par divisions ni même par pelotons, mais par le flanc, sans tirailleurs & sans éclaireurs, l'artillerie devant, les pièces, les fourgons & les caissons à la file, ensuite la cavalerie & puis l'infanterie en ruban, par trois, à perte de vue ; de sorte que pour nous défendre si nous étions attaqués, l'infanterie devait nous tirer dans le dos ! Et tout cela s'avançait lentement dans des chemins creux, étroits, couverts de haies, de hautes fougères, d'arbres fruitiers, de chênes rabougris & de châtaigniers touffus, où nous risquions à chaque pas d'être coupés , sans pouvoir nous déployer. En voyant cela, je me dis :

« Michel , tu ne reverras plus Marguerite.

Tous ceux qui se trouvent ici, s'ils ont du bien , auraient dû faire leur testament. »

Et je m'en voulais à moi-même d'être entré

dans les canonniers, puisqu'on nous faisait marcher en tête, sans fusils ni cartouches. Les autres, voituriers & paysans en réquisition pour la conduite des pièces & des caissons, des poudres & des boulets , n'étaient pas non plus trop à leur aise; je les voyais à côté de nous, toujours le nez en l'air & les yeux inquiets, qui frémissaient chaque fois que dans les haies quelque chose remuait.

Mais Santerre, lui, sur un grand cheval, tout débraillé, le chapeau de travers, son long nez en avant, galopait le long de la colonne; on comprenait qu'il était fier d'un si bel ordre de marche : une colonne de trois lieues & demie, c'était magnifique! & peut-être que depuis le commencement du monde, aucun général n'avait eu l'idée d'aller trouver l'ennemi avec un arrangement pareil de ses troupes.

Je sais bien que Santerre était un bon patriote, & qu'il s'était bien montré dans toutes les affaires de Paris, mais quel malheur de l'avoir pour général! Quand le peuple aime un homme, il le croit bon à tout, & celui qui n'aurait fait que récurer des chaudrons toute sa vie, il le nomme-

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C'est encore une misère de l'ignorance.

Enfin nous avancions ainsi pour attaquer Cholet, & notre colonne s'allongeait toujours à me-

sure que les soldats & les chevaux se fatiguaient dans ces chemins difficiles. Le temps continuait d'être beau; rien ne nous troublait; cela durait depuis environ cinq heures, & nous avions déjà traversé plusieurs pauvres villages sans rencontrer personne, lorsque, en arrivant sur les hauteurs de Coron, tout à coup un grand cri s'étendit dans les fougères; rien que de l'entendre, les cheveux nous en dressaient sur la tête ; en même temps un roulement de fusillade commença sur nous de tous les côtés à la fois, comme lorsque l'écluse d'une rivière est enlevée & que l'eau galope au fond des ravins. Et dans le même instant les Vendéens tombèrent sur nous comme de véritables loups ! Ils criaient : « Rendez-vous ! » en sautant à la bride de nos chevaux. C'est principalement aux canons qu'ils en voulaient. Je n'ai jamais vu de confusion & d'acharnement pareils. L'infanterie , qui se trouvait à plus d'une demilieue, aurait dû courir à notre secours, mais la levée en masse marchait au centre, les bonnes troupes venaient plus loin. La cavalerie ne pouvait pas manœuvrer dans ce pays de haies ; les gendarmes à cheval filaient déjà, soi-disant pour ramener les fuyards; &, d'un bout de la route à l'autre, depuis Coron jusqu'à Vihiers, vous n'entendiez que les décharges se suivre, & le tumulte épouvantable de la déroute augmenter.

Un officier d'état-major vint nous crier de monter nos canons sur les collines à droite & à gauche ; malheureusement les Vendéens étaient mêlés avec nous; on s'assassinait à coups de crosse & de refouloir. Un vieux que je verrai toute ma vie, sec, maigre, sans dents, mais avec une poigne de fer, me tenait à la gorge, & me criait en vendéen je ne sais pas quoi ; deux autres arrivaient en haut du chemin, pieds nus, la culotte pendante, un mauvais chapeau sur la tignasse, & lâchaient leur coup dans le tas. Les chevaux blessés se dressaient, les chaînes sonnaient, les fourgons se heurtaient. Le vieux m'avait couché sur la pièce; je lui enfonçai mon sabre dans le ventre jusqu'à la garde, & d'un revers, en me relevant, je fendis la figure d'un gueux de charretier en train de couper les traits pour se sauver.

Alors je ne pensai plus qu'à faire mon devoir : j'empoignai solidement le cheval de devant par la bride, en le piquant dans les flancs, ce qui le rendit furieux; la pièce se mit à sauter sur les tas de morts & de blessés. Je ne voyais plus clair. Les camarades encore vivants poussaient derrière aux roues: la pièce grimpait au talus. Là-haut les Vendéens nous entourèrent une seconde fois, & la bataille recommença plus acharnée. Nous aurions été massacrés si les hussards delà Liberté,

le brave 9% n'étaient pas arrivés hacher ces bandits. Ils passèrent comme un coup de vent.

Trois camarades venaient encore de tomber; il aurait fallu dételer pour charger la pièce; nos munitions étaient en bas dans le chemin, les refouloirs, les écouvillons & les leviers étaient cassés. Et voyant cela, voyant la race sauvage revenir, je sautai sur le cheval & je partis au galop. Les coups de fusil, les cris, rien ne me faisait plus. Les pièces en bas étaient perdues ; je ne pouvais sauver que la mienne. Un peu plus loin, deux bataillons de la Sarthe, de fameux soldats, en carré, soutenaient la retraite. Je courus de leur côté ventre à terre; j'entendais déjà les volées de mitraille passer en rabotant la pierraille & soulevant la poussière. Les Vendéens avaient retourné nos pièces. Quel malheur d'être balayé par ses propres munitions!

Le chef de brigade, en me voyant arriver avec ma pièce, couvert de sang depuis la poitrine jusqu'aux cuisses, sortit des rangs à plus de vingt pas.

« Ton nom, canonnier? » me dit-il en me donnant la main.

Je lui répondis :

« Michel Bastien, en subsistance à la compagnie d'Eure-&-Loir. »

Et la pièce entra dans le carré. Par malheur, les munitions manquaient, on ne pouvait pas s'en servir. Aussitôt je mis^ pied à terre, bien étonné de me voir là sain & sauf, derrière des feux de file ; je ramassai un fusil, une giberne, & je m'avançai pour remplir une place vide. Avec quel bonheur je déchirai ma première cartouche ! Ah ! ceux qui n'ont pas senti les fureurs de la guerre, quand on vient de voir massacrer des camarades, ne se feront jamais une idée du plaisir d'épauler, d'ajuster & de remettre la main à la giberne. Comme on rit & comme on cligne de l'œil !

Nous reculions tout de même, car la mitraille nous fauchait ; il fallait serrer les rangs. Au premier village en arrière, nous trouvâmes une compagnie de gendarmes à pied & des fusiliers de la Dordogne embusqués dans les baraques, parmi les décombres ; le village commençait à brûler; les bourres ont bientôt mis le feu dans un tait de chaume. Nous défilâmes à gauche & nous reprîmes position plus loin, au pied de petites buttes couvertes d'arbres, où montait le clocher d'un autre village. Il fallut tenir là jusqu'à six heures du soir, pour laisser le temps aux levées en masse de se rallier en arrière. Les Vendéens ne pouvaient pas amener les pièces dans ces broussailles pas plus que nous, mais ils

continuaient de nous attaquer avec une fureur incroyable.

A la nuit, tout à- coup ils disparurent, nous ne savions pas pourquoi. Durant plus d'une heure encore nous attendîmes l'arme au pied, tout surpris de ne plus les voir. Alors, comme les petits villages sonnaient huit heures, les deux bataillons se mirent tout à fait en retraite, en gagnant la route à droite. Elle était couverte de morts, de blessés, de chevaux abattus, de fourgons, de charrettes dételées & fracassées. De loin en loin quelques bataillons stationnaient encore dans la plaine; tout ce qui restait de bonnes troupes s'était porté sans ordre à la rencontre des fuyards ; les levées en masse avec leurs bâtons & leurs miches arrivaient de toutes les routes & sentiers; il en sortait aussi des carrières, qui ne manquent pas dans ce pays; & cette nuit-là, le lendemain & le surlendemain, notre cavalerie allait partout à leur recherche.

Nous autres nous rentrâmes à Doué. Le bataillon de laSarthe, avec lequel j'avais combattu, fut caserné dans le château de Foulon, que les Parisiens avaient mis à la lanterne au commencement delà Révolution . Une quinzaine de canoniers de la compagnie d'Eure-&-Loir revinrent; on ramena beaucoup de blessés ; mais Dieu sait ce que les Vendéens en avaient fusillé ce 17 sep-

tembre, où nous perdîmes 1 8 canons, toutes nos munitions & des milliers de bons patriotes. C'est la débâcle de Coron. Je vous l'ai racontée comme je l'ai vue; &, je le répète, il n'y a rien de pire au monde que les gens qui se croient capables de tout, & qui se mettent hardiment à la tête des plus difficiles affaires, que des hommes mille fois plus instruits & plus courageux n'oseraient pas entreprendre par modestie. C'est toujours l'orgueil, la vanité, la bêtise, qui précipitent des milliers d'honnêtes gens dans le malheur.

Encore nous ne savions pas tout, car nous apprîmes deux jours après pourquoi les Vendéens, au lieu de nous poursuivre, avaient disparu le soir : c'était pour se réunir en masse & tomber sur une autre colonne, celle du général Duhoux, qui descendait d'Angers sur Cholet, comme la nôtre, afin d'entourer les brigands, d'après le plan de Canclaux. Ils l'avaient surprise dans un endroit qu'on appelait le Pont- Barré, & tellement écrasée sous le nombre, qu'il était resté quatre mille républicains sur la place; que l'artillerie, les bagages & tout le matériel de la colonne étaient tombés entre leurs mains; & que cinq cents pères de famille d'Angers & des environs ayant été coupés au pont, ils avaient trouvé l'occasion d'accomplir leurs menaces en les fusillant tous jusqu'au dernier.

A la suite de cette mauvaise nouvelle, comme les Vendéens avaient toujours l'habitude, après leurs massacres, de se porter sur une grande ville de la Loire pour la piller & se fortifier, une partie de nos troupes retourna vite à Saumur, & j'étais du nombre.

Les brigands avaient détruit notre colonne le 17 à Coron & celle du général Duhoux le 19, à Beaulieu. Nous repartîmes le 20, bien indignés de nous voir battus par des paysans qui ne connaissaient aucune manœuvre, &qui nous tuaient trois fois plus de monde que nous ne pouvions leur en tuer.

Moi, je mettais tout sur le compte de nos généraux; aussi quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant à Saumur, d'apprendre que la colonne de Mayence venait aussi d'être défaite & qu'elle battait en retraite sur Nantes ! Comme nous entrions en ville, on ne parlait que de cela. Outre la désolation des familles qui venaient de perdre leurs soutiens, l'inquiétude était terrible; car maintenant les gueux avaient le dessus; on ne voyait plus comment les arrêter. J'ai toujours eu de la peine à croire aux mauvaises nouvelles, & de penser que nos vieux généraux Kléber & Dubayet avaient été mis en déroute par de la race pareille; cela me paraissait impossible.

A Saumur nous trouvâmes tout dans la confusion; on ne savait où se loger; les églises Saint-Jean, Notre-Dame-de-Nantilly & Saint- Pierre servaient d'hôpitaux pour les blessés. On se dépêchait de mettre la ville en état de défense ; les généraux & les représentants du peuple se rejetaient de l'un à l'autre la faute de notre défaite. Phélippeaux accusait Rossignol de trahir la république; Rossignol accusait Canclaux & Phélippeaux de s'entendre avec les Anglais.

L'indignation des soldats contre les héros à cinq cents livres n'est pas à dire; on s'allongeait des coups de sabre tous les jours par douzaines.

En même temps, nous apprenions que les mauvaises nouvelles venues d'ailleurs étaient vraies; que la colonne de Kléber, après avoir bousculé tous les gueux & ravagé leurs nids le long de la Sèvre, était arrivée près de Cholet, espérant finir une bonne fois la guerre civile;

mais que les autres, s'étant réunis à plus de quarante mille, avaient entouré les Mayençais à Torfou, entre Clisson & Mortagne, où s'était livré le plus terrible combat de cette campagne ; que Kléber, blessé d'un coup de feu dès le commencement, avait commandé jusqu'à la fin avec calme ; que ses soldats le portaient sur leurs fusils en brancard; mais qu'un bataillon de la Nièvre, chargé de défendre l'artillerie, s'étant laissé tourner, toutes nos pièces étaient tombées au pouvoir de la race; qu'il avait alors fallu battre en retraite, au milieu de cette quantité d'êtres sauvages ; & que la retraite s'était faite en bon ordre, malgré l'acharnement des royalistes, qui n'avaient pu, durant six lieues, entamer un seul de nos bataillons. Les Mayençais avaient fait halte à Clisson, & pris une bonne position derrière la Sèvre, où les Vendéens n'avaient plus osé les attaquer. C'était donc une retraite honorable devant des forces bien supérieures, mais enfin c'était une retraite; les Vendéens avaient gardé le champ de bataille ; ils pouvaient dire :

« Nous sommes restés maîtres chez nous, malgré vous! »

Et nous n'avions rien à leur répondre.

Voilà ce que nous apprîmes.

L'idée que Lisbeth , Marescot & le petit Cassius s'étaient trouvés dans cette bagarre ne

m'embellissait pas la chose; je connaissais trop bien maintenant ces bons chrétiens de la Vendée, pour ne pas savoir que, si la voiture de ma sœur s'était embourbée quelque part, toute la couvée avait été hachée sans miséricorde. Cette idée me pesait sur le cœur.

Je recevais toujours ma ration au bataillon de la Sarthe, comme les camarades ; il en manquait plus d'un à l'appel, qui ne réclamait plus la sienne, mais cela ne pouvait pas durer longtemps; l'ordre s'étant un peu rétabli dans la place, je reçus enfin ma feuille de route, que j'avais réclamée vingt fois; elle était pour Angers, où la compagnie de canonniers Paris-&- Vosges , était venue se reformer à la fin de septembre. Je ne comptais plus guère revoir Jean-Baptiste Sôme, Marc Divès & les autres amis de Landau, Worms, Spire & Mayence. C'est bien du soldat qu'on peut dire qu'il vit comme l'oiseau sur la branche : aujourd'hui, camarade, je te serre la main, nous mangeons, nous buvons, nous couchons ensemble; nous sommes de bons & vieux amis; & demain, s'il passe un coup de mitraille, je ne saurai plus même où repose ton corps; s'il est dans une fosse avec dix ou quinze autres, ou si les renards l'ont mangé! — Oui, c'est bien triste!

Enfin, une fois hors de Saumur, je me coupai un bâton dans la haie voisine, & je pris le cheiii. 16

min d'Angers. Il faisait toujours beau temps, mais l'automne venait, les feuilles tombaient. De loin en loin, des gardes nationaux gardaient les ponts sur le fleuve ; les villages étaient inquiets, on ne se riait plus aux levées en masse, & l'on avait raison; il aurait au moins fallu leur donner des fusils au lieu de piques; les Vendéens en avaient bien, eux.

Sur la route, dans un petit village, je vis pourtant quelque chose qui me fît plaisir; c'étaient plusieurs affiches à la porte fermée d'une église : d'abord le décret de la Convention ordonnant que l'armée serait commandée à l'avenir par un seul général; ensuite sa proclamation à l'armée :

« Soldats de la liberté! il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin d'octobre. Le salut de la patrie l'exige, l'impatience du peuple français le commande, votre courage doit l'accomplir ! »

Et le dernier avertissement des représentants du peuple réunis à Saumur, aux révoltés :

« Des nobles & des prêtres, au nom d'un Dieu de paix & de bonté, vous excitent au meurtre & au pillage. Que veulent ceux qui vous dirigent? La royauté, l'esclavage, tous les anciens abus qui naguère pesaient sur vos têtes. Ils veulent la dîme, les aides, les gabelles, la banalité, la chasse, la corvée; ils veulent vous

attacher de nouveau à la terre, comme le bœuf qui trace vos sillons. Nous, au contraire, que voulons-nous? Nous voulons que tous les hommes soient égaux, qu'ils soient aussi libres que l'air qu'ils respirent, &c, &c. »

Tout cela faisait du bien, mais surtout l'ordre donné par la Convention d'exterminer la Vendée avant la fin du mois. Les trois quarts des hommes n'ont pas de confiance en eux-mêmes dans les moments difficiles, il faut absolument leur en donner, si l'on veut que les choses marchent.

Le 3 octobre, de bon matin, je rentrais dans la vieille ville d'Angers; elle était encombrée de troupes prêtes à rejoindre la division de Fontenay, qui s'avançait de Bressuire dans le cœur de la Vendée. Il me fallut plus d'une heure pour retrouver ma compagnie, casernée dans une vieille bâtisse. Je voyais bien le drapeau de la 13 e pendu sur la porte, mais les figures ne me revenaient pas, & j'allais ressortir du long corridor, pensant m'être trompé, quand le lieutenant René Belaton, qui passait, s'écria :

« Hé! c'est toi, Bastien! d'où diable sors-tu? On te disait de l'autre monde. »

Je lui répondis que j'arrivais de Saumur, & que j'avais été en subsistance à la compagnie de canonniers d'Eure-&-Loir. Un grand nombre

Histoire £un paysan.

d'autres nous entouraient; tout à coup j'en reconnus cinq ou six d'anciens qui riaient & disaient :

« C'est Bastien!... Tu n'es donc pas mort? »

Ils me donnaient la main, & presque aussitôt je vis le vieux Sôme qui venait, le nez en avant & regardant de loin; le bruit s'était déjà répandu que Michel Bastien était en bas. En me revoyant il me tendit les bras, sans rien me dire, & je vis qu'il m'aimait bien.

« Ah! fit-il en me serrant, je suis content de te retrouver, Michel ! »

Nous étions véritablement attendris ; tous ces autres nous gênaient; c'est pourquoi je dis à Sôme :

« Allons en face, au cabaret de maître Adam. »

Et tout de suite nous partîmes, pour càuser seuls à notre aise. Beaucoup de soldats & de bourgeois fréquentaient ce cabaret ; & là, les coudes sur la table, en face l'un de l'autre, en buvant du petit vin rouge de ce pays, qui est très-bon, & cassant une croûte de pain, la première chose que je lui demandai fut si ma sœur, Marescot& le petit Cassius vivaient encore ; s'ils étaient réchappés de Torfou ?

« Sois tranquille, Michel, me dit-il, je les ai vus dans leur charrette, au milieu de la colonne

Di

de Dubayet, en retraite sur Nantes ; ils étaient tous sains 8c saufs; j'ai même causé deux minutes avec Lisbeth en marchant près de la voiture ; elle avait un fusil, un sabre près d'elle, dans la paille, & tout ce qu'il lui fallait pour se défendre. J'aurais autant de confiance en elle dans les rangs qu'en Marescot; c'est une gaillarde qui ne craindrait pas deux Vendéennes. »

Il riait, moi j'étais content d'apprendre ces bonnes nouvelles ; cela me donnait patience pour le reste.

Sôme me raconta que le bataillon de la Nièvre était cause de tout le malheur, parce qu'au commencement de l'action nous avions eu le dessus, & que, la colonne pressant l'ennemi, ce bataillon, au lieu de rester à son poste pour soutenir les pièces, avait suivi le corps de bataille; qu'alors les royalistes étaient tombés sur les canonniers en arrière & les avaient exterminés; que Marc Divès, le grand Mathis des Quatre- Vents, Jean Rat & cinq ou six autres de notre connaissance se trouvaient dans le nombre, & que depuis la compagnie n'en avait eu ni vent ni nouvelles ; qu'il avait lui-même reçu deux coups de baïonnette, mais que, par bonheur, voyant nos dragons accourir, les Vendéens s'étaient dépêchés d'emmener les canons, sans achever les blessés comme à l'ordinaire, & qu'ainsi plusieurs autres de la

compagnie avaient eu la chance d'en réchapper; que son premier coup de baïonnette était dans la main droite, & le second dans le bras; qu'il n'avait pourtant pas voulu se porter malade, & que maintenant tout allait bien.

Sa main était encore bandée; cela ne l'empêchait pas de tenir le verre & de rire en me regardant.

Nous restâmes là jusqu'à l'appel du soir, & puis nous rentrâmes nous coucher ensemble. La compagnie n'était encore que de trente-cinq hommes, mais il n'en faut que six pour manœuvrer une petite pièce ; on pensait nous compléter à Bressuire, & l'ordre de partir étant venu, on se mit en route le surlendemain 5 octobre 1793.

Nous avions de la cavalerie & de l'infanterie avec nous ; & des charretiers aussi, qu'il fallait bien surveiller, malgré leurs bonnets rouges à grosses cocardes, car l'envie leur prenait toujours de dételer & de s'en aller à la nuit. Nous étions chargés de cela, n'ayant provisoirement aucun service à faire.

Je connaissais déjà les endroits où nous passions. La colonne du général Duhoux avait été défaite aux environs, & tous les soirs, aussitôt le soleil couché, nous entendions dans ces grandes plaines couvertes de landes, les loups & les renards, à droite & à gauche au fond des fourrés,

traîner & se disputer les morts. Les grandes lignes rouges du ciel, les hautes broussailles sombres, les cris des bêtes sauvages & les petites cloches qui se répondaient d'un village à l'autre dans le silence, nous remplissaient de tristesse. Combien de fois alors je me suis rappelé le pays, & les prédications des réfractaires excitant les hommes à se battre, au lieu de les apaiser ; & les avertissements de Chauvel, à notre club, de nous méfier de la guerre ; & la bêtise affreuse de Valentin, qui voulait pendre tous les patriotes en l'honneur du comte d'Artois, l'homme selon Dieu! & toutes les abominations qui nous avaient conduits là. Les hommes sont-ils donc faits pour se donner à manger aux fouines ? Est-ce que c'est la religion chrétienne ? Et le Christ, qu'aurait-il dit de ces barbaries terribles, causées par l'orgueil & l'avarice des prêtres & des nobles soi-disant établis par sa religion? était-ce pour cela qu'il était venu sur la terre?

Quelquefois aussi, le soir, des villages entiers désertaient à notre approche ; hommes, femmes, vieillards, enfants, tout décampait avec les bœufs, les vaches & les chèvres bêlant & mugissant. Nous les voyions de loin qui s'éloignaient derrière les hautes fougères & les ronces, aux derniers rayons du soleil ; & presque toujours nous trouvions les puits comblés de morts, des

pierres par-dessus. C'était un lieu de massacre. Naturellement on mettait le feu dans ces misérables bicoques. La colonne continuait son chemin, & toute la nuit nous voyions les flammes balayer le ciel, qui se remplissait de fumée à plus d'une lieue, surtout quand le feu prenait dans les herbes desséchées & les arbres du voisinage.

Au petit jour on s'arrêtait, on faisait la soupe; des sentinelles se tenaient en faction au haut des collines. Il fallait toujours être sur ses gardes, car les plus dangereux ennemis veillaient autour de nous & nous suivaient pas à pas. Ils n'eurent pourtant pas occasion de nous attaquer en route. Après Doué, Montreuil, Thouars, nous arrivâmes à Bressuire, le 9 octobre, au moment où les colonnes de Saumur & de Fontenay, qui venaient de faire leur jonction la veille, partaient ensemble pour Châtillon.

Le général de division Chalbos commandait en chef; Westermann était à la tête des chasseurs bourguignons, dits de la Côte-d'Or, & d'un escadron des hussards de l'Égalité. Ce Westermann, natif de Molsheim, près de chez nous, avait une grande réputation de bravoure & même de férocité; pas un autre général ne connaissait la Vendée comme lui; il avait brûlé quelques mois avant, dans ces mêmes cantons,

Histoire à 1 un paysan. 28 £

les châteaux de Lescure &de LaRochejaquelein, & des villages, des églises, des couvents sans nombre; on rencontrait partout des ruines.

Comme notre compagnie arrivait au moment du départ, toute fatiguée de la route, & qu'elle n'était pas au complet, on nous chargea de surveiller Tenvoi des munitions qui devaient suivre la colonne. 11 paraît que l'ennemi n'était pas loin, car, l'armée s'étant mise en marche vers neuf heures du matin, les derniers détachements défilaient encore en ville, le fusil sur l'épaule, en allongeant le pas, que le canon commençait à gronder. Nous autres, au parc d'artillerie, nous chargions boulets, obus, boîtes à mitraille sur des charrettes pleines de paille, que des cidevant chasseurs de Rosenthal escortaient, pressant les voituriers & fouettant les chevaux.

Et comme vers midi le roulement de la canonnade tonnait coup sur coup, nous maudissions de tout notre cœur ce service qui nous tenait là cloués dans un parc, pendant que les camarades se battaient. Le père Sômeen grinçait des dents; je le voyais aller & venir, tout pâle d'indignation ; au lieu de vous passer les boulets, il aurait voulu vous les jeter à la tête. Le lieutenant de la compagnie, un tout jeune homme, nous tournait le dos sur la porte, entre les palissades, en sifflant; chaque fois qu'une voiture partait, il allongeait

un coup de cravache aux chevaux, qui les faisait galoper à cent pas, malgré la charge.

C'était véritablement dégoûtant pour des volontaires de faire un pareil métier; & ceux de mon temps, quand ils voient passer aujourd'hui ce beau service du train, ces bonnes voitures solides comme du fer, ces magnifiques chevaux, la croupe ronde & luisante, ces braves soldats carrés, trapus, le fond de la culotte en cuir, l'habit veste en bon drap, le shako bien planté, & le bel ordre des munitions dans les caissons, les fusées de chaque obus ou bombe bien coiffées contre la pluie avant de s'en servir; enfin, en voyant tout cela, les vieux comme moi sont forcés de reconnaître que c'est tout autre chose qu'en notre temps, & que si les contributions n'étaient pas trop augmentées, il faudrait avouer que nos petits enfants ont profité de notre expérience dans la guerre & fait de véritables progrès. Mais la question des contributions gâte tout, & si je n'étais pas forcé de continuer cette histoire, j'aimerais à m'étendre sur cela. Continuons d'abord, nous verrons plus tard les contributions.

Pendant que les boulets nous passaient ainsi de main en main, tout le peuple & les bourgeois de Bressuire couraient hors de la ville & gagnaient les hauteurs, pour voir de loin la bataille. Nous les entendions revenir en disant :

« L'affaire est au bois du Moulin-des-Chèvres. »

D'autres disaient :

« Elle est aux Aubiers. »

Quelquefois, de grandes rumeurs s élevaient; on croyait entendre autre chose que le canon; mais le bois du Moulin-des-Chèvres étant à plus de deux lieues , c'était Un rêve , comme il en arrive dans des occasions pareilles.

Sur les quatre heures, nos premières charrettes, parties avec des munitions, revenaient déjà pleines de blessés : grenadiers, chasseurs, hussards, canonniers, pêle-mêle, la tète bandée, le bras en écharpe, les jambes fracassées, la paille pleine de sang ; & Ton déchargeait..: on déchargeait tout le long de la grande rue, en plein air. Les médecins, les chirurgiens, les apothicaires en tablier blanc, leurs boîtes de couteaux ou leurs paquets de linge sous le bras, arrivaient & s'agenouillaient là, dans la foule qui regardait & frémissait. On entendait des cris, & puis des files de gens se sauvaient! Des femmes courageuses venaient aider ; c'étaient des allées, des venues; les brancards passaient; toutes les maisons étaient ouvertes ; on allait à la plus proche, & puis à l'autre plus loin, ainsi de suite; chacun prêtait son lit, son linge, tout ce qu'il avait.

Quand on voit que les gen»s sont si bons pour

Histoire à* un y&ysan.

les blessés, l'idée vous vient naturellement qu'ils n'auraient pas besoin d'être si bons, s'ils avaient le bon sens de s'entendre entre eux & de s'opposer à la guerre de toutes leurs forces. Malheureusement avec les Vendéens ce n'était pas possible; ces pauvres êtres ne savaient pas même qu'ils se battaient au profit de traîtres qui voulaient livrer le pays aux Anglais, & qui s'entendaient avec les Prussiens, dont ils réclamaient la capitulation contre nous. Ils ne savaient rien ! & soutenaient la servitude contre les lois sages & justes votées par les représentants de la nation. Il fallait donc nous laisser exterminer, ou détruire cette race de fond en comble, mais cela ne m'enpêchera pas de reconnaître qu'elle avait du courage, & que toute notre force n'était pas de trop pour en venir à bout.

A cinq heures, le général de brigade Chabot, seul sur un brancard porté par des grenadiers, arriva, déjà mort. Je l'ai vu passer, il avait une balle derrière l'oreille; on disait qu'il avait crié « Vive la république ! » Mais, en voyant ce trou noir, large comme la main, c'était difficile à croire, & je pense que des amis avaient crié pour lui, sachant que c'était le dernier cri d'un vrai patriote.

Vers six heures le bruit du canon avait cessé; les charrettes, les fourgons, les caissons vides en-

combraient la route & les rues ; il commençait à faire nuit, les bourgeois éclairaient le devant de leurs maisons avec des torches, & les médecins continuaient à tirer des balles, à couper des bras & des jambes, sans se laisser distraire par les cris, par les paroles ou le passage de la foule. Je me rappelle qu'à la nuit close, un hussard, un vieux à longues moustaches grises, arriva sur son cheval ; il n'avait pas l'air d'être blessé. Comme l'encombrement l'empêchait d'avancer, il s'arrêta devant le parc, & notre lieutenant lui demanda si le combat était fini.

« Oui, dit-il, les brigands sont en déroute depuis deux heures; une colonne les poursuit du côté de Neuillé, à droite; le village est en feu*, Westermann les poursuit à gauche, sur la route de Châtillon ; il doit être arrivé maintenant. »

Cet homme parlait tranquillement ; mais ayant voulu mettre pied à terre, nous vîmes qu'il avait un coup dans le ventre; il s'affaissa contre les palissades, & s'étendit tout de son long, les yeux fermés. Le lieutenant cria de chercher un médecin, seulement comme le hussard se roidissait & rouvrait les yeux, il reconnut que ce brave venait de rendre son âme, & rappela le canon- 4 nier qui partait.

Presque en même temps nous entendions au loin s'élever le chant de la Marseillaise ; les rein. 17

présentants Chaudieu & Bellegarde revenaient, escortés par un escadron de chasseurs du ci-devant Rosenthal. Les cris de : « Vive la république! )> éclatèrent alors dans toute la ville; les représentants allèrent à la mairie faire leur proclamation avec les officiers municipaux du district; mais je n'eus pas le temps de l'entendre lire, parce que le lendemain 10 octobre, au petit jour, nous reçûmes l'ordre de rejoindre la colonne. On avait enlevé des canons aux Vendéens, & nous allions enfin pouvoir reprendre notre vrai service.

Par malheur, en arrivant au village de Beaulieu, on nous mit encore en réquisition, & cette fois pour relever les blessés & enterrer les morts. Tous les gens du pays s'étaient sauvés, leurs villages brûlaient; on ne pouvait passer en laissant là dans les broussailles des malheureux qui respiraient encore. Il fallut donc se mettre à cet ouvrage, que je ne veux pas vous peindre, car c'est trop horrible; & puis on n'en finirait jamais, si l'on racontait en détail ce qui 5e rencontre dans une pareille campagne.

Toute cette journée du 10, nous ne fîmes que creuser de grandes fosses de six à sept pieds, où l'on rangeait les morts par tas, l'un à côté de l'autre,

Les blessés, on les mettait dans les charrettes,

qui repartaient pour Bressuire. D'autres détachements nous aidaient; de tous les côtés on battait la côte; mais comment tout voir dans ces landes & ces hautes fougères? il aurait fallu chercher longtemps, peut être huit jours, & nous tenions à rejoindre.

Enfin nous étions là quand, à la nuit, une grande rumeur du côté de Chàtillon nous rendit attentifs; c'était un bruit sourd, confus. Nous regardions sur la route, & voilà que toute notre armée arrivait en courant ; personne ne la poursuivait, mais tous les régiments à pied & à cheval s'avançaient à travers champs, confondus ensemble comme un véritable troupeau. Qu'on se figure notre étonnement ! Les chefs avaient beau s'indigner & crier, on ne les écoutait plus. Cette masse de gens envahirent non-seulement le village, mais encore la côte autour; & parmi leurs cris nous comprenions que les Vendéens étaient venus les surprendre à Chàtillon, pendant que la plupart d'entre eux couraient le pays chercher du foin, de fa paille, des vivres, & qu'ils s'étaient tous sauvés, abandonnant canons, munitions & bagages.

Heureusement nous autres nous avions déjà fait & mangé la soupe, car, après l'arrivée de cette colonne, il ne resta plus rien aux environs. Les fuyards voulaient aller jusqu'à Bressuire,

29a Histoire d'un paysan.

mais Westermann couvrait la retraite avec ses hussards & le bataillon des grenadiers de la Convention; des chefs, répandus partout, finirent par faire comprendre que ce serait une indignité de se sauver plus loin, en abandonnant l'arrièregai-de; qu'il fallait tâcher de se démêler & se mettre en devoir de tenir, si Ton était attaqué. Les appels commencèrent; les compagnies, les bataillons & les escadrons se reformèrent, & Ton attendit sous les armes. Cela prit bien deux heures de temps.

Ce qui nous étonnait le plus, c'était de ne pas voir revenir l'arrière-garde. On regardait, on écoutait; les sentinelles avaient la consigne de donner l'alerte au premier mouvement. Les officiers délibéraient autour d'un feu de bivac, en avant du village. Rien ne bougeait, quand tout à coup, vers une heure du matin, des feux de file & de peloton se suivirent comme un roulement du côté de Châtillon. Cela ne finissait plus. Bientôt le ciel devint tout rouge, & l'on comprit que Châtillon brûlait. Aussitôt les plus enragés fuyards se mirent à crier : « En avant! en avant! »

Mais les chefs n'étaient pas trop pressés de les ramener au feu ; des chasseurs partirent en éclaireurs ; & seulement au petit jour nous apprîmes l'épouvantable massacre des Vendéens

à Châtillon : Westermann, honteux d'être ramené si vite à Bressuire par un tas de paysans, avait pensé que si les royalistes ne le serraient pas de près, c'est qu'ils étaient en train de se goberger & de vider les caves, selon leur habitude. Alors il avait pris cent grenadiers volontaires en croupe de ses hussards, ci-devant de Chartres, en leur recommandant bien de ne se servir que du sabre & de la baïonnette. Il était rentré dans Châtillon vers minuit, & jusqu'à quatre heures du matin ses hussards, ses grenadiers & lui n'avaient fait que tuer, hacher, massacrer & brûler ces ivrognes, hommes & femmes, répandus dans les rues & les maisons parmi les cruches & les tonneaux défoncés, sans force, sans courage, enfin des êtres ivres morts. Ceux auxquels il restait encore une lueur de raison s'étant figurés qu'une autre colonne de républicains, venue de Nantes, de Luçon ou d'ailleurs, les attaquait, s'étaient mis à se fusiller les uns les autres, de toutes les fenêtres & sous les portes, sans regarder, sans écouter, comme des insensés; de sorte que le vin, le sang & l'eau-de-vie coulaient ensemble dans les rigoles, pendant que les maisons brûlaient & que les décombres leur croulaient sur la tête.

Voilà ce que font l'ivrognerie & la bêtise réunies ensemble.

C'est vers neuf heures que nous» vîmes ce spectacle, & je ne l'oublierai jamais.

La colonne tout entière avait retrouvé ses canons & ses munitions à la même place ; les gueux n'avaient pillé que les bagages. Un fort convoi de poudre s'étendait sur la route de Châtillon à Bressuire, & comme les charretiers s'étaient sauvés, c'est encore nous qui fûmes chargés de le conduire. Nous ne pouvions passer dans la grande rue pleine de cendres, de poutres brûlantes & d'étincelles qui partaient des toits au moindre coup de vent : nous fîmes donc le tour de ces ruines, pour gagner la route de Châtillon. Alors, de loin, en marchant, je me retournai deux ou trois fois & je vis cette rue noire comme . un tuyau de cheminée, avec des tas de gens vivants ou morts, à terre, parmi les décombres, femmes, hommes, je ne sais pas au juste; mais cela m'avait l'air de remuer encore, en répandant une odeur de roussi qui vous soulevait le cœur.

Quelle épouvantable chose que la guerre civile ! de pareils souvenirs vous feraient prendre en horreur le genre humain ; on s'indignerait d'être un homme, si l'on ne savait pas que l'intérêt de quelques monstres, heureusement bien rares, & qui diminuent tous les jours, amène seul ces désastres, & que la grande masse, avec

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un peu d'instruction, est bonne, charitable, prête à se secourir plutôt qu'à se déchirer.

Westermann & ses hussards restèrent aux environs de Châtillon pour se reposer du massacre; tout le reste de la colonne poursuivit sa route dans la direction de Cholet. Nous marchions avec le bataillon des grenadiers de la Convention, tous de vieux soldats, anciens gendarmes ou gardes françaises ; notre chef de brigade était le général Bard ; le représentant du peuple Fayau vint aussi nous rejoindre. On ne pouvait avancer vite dans ce pays très-couvert; on savait que Stofflet, Durivault & Beauvalier, trois principaux chefs vendéens, nous attendaient à chaque passage dangereux ; il fallait se tenir bien ensemble, pour n'avoir pas la même débâcle que Santerre à Coron.

Le second jour, nous entendîmes du matin au soir une forte canonnade sur notre gauche ; le vent nous venait de ce côté, c'était comme un bourdonnement sourd au loin ; les officiers s'arrêtaient & disaient en montrant les fougères sans fin :

« La colonne de Luçon & celle de Montaigu ont fait leur jonction; on se bat là-bas. »

Nous aurions bien marché de ce côté, si l'on avait pu se mettre en détachements & traîner les pièces dans les sentiers, mais ,on se méfiait

trop des embuscades. Seulement, le lendemain, comme nous avions dépassé la petite ville de Maulévrier, le bruit se répandit tout à coup que le nouveau général en chef, le sans-culotte Léchelle, était arrivé depuis quelque temps ; qu'il avait déjà remporté deux victoires & mis les brigands en déroute; & comme nous n'étions plus qu'à trois lieues de Cholet, où le canon tonnait, on fit partir toutes les troupes légères : le bataillon des grenadiers de la Convention, les chasseurs du ci-devant Rosenthal, enfin tout ce qui pouvait courir; & nous autres, avec notre long convoi de poudre & les bagages, on nous laissa derrière, arriver comme nous pourrions.

Il pouvait être onze heures ou midi. L'indignation nous possédait, mais l'indignation ne sert à rien dans des chemins défoncés , & tous les coups de fouet, tous les jurements du monde ne vous font pas avancer plus vite. Outre qu'on nous laissait en arrière, nous risquions encore d'être coupés; c'est même un véritable bonheur que dans ces trois lieues les espions, qui fourmillaient en ce pays, n'aient pas répandu la nouvelle qu'un convoi républicain passait avec deux pauvres compagnies de fusiliers pour le défendre. Ils étaient probablement ailleurs ; tous les gueux se prêtaient mainforte, & quand on se battait quelque part, l'on

pouvait faire des lieues sans rencontrer personne.

Enfin, vers six heures, en arrivant sur une petite hauteur, nous aperçûmes à notre gauche la ville de Cholet, qui suit la route pendant une demi-lieue, car c'est à proprement parler un grand bourg de commerçants, de négociants & de fabricants, & déjà, dans ce temps, Cholet passait pour l'une des bonnes villes commerçantes & patriotiques de la Vendée. Plus loin nous vîmes notre armée, les pièces en position sur la colline; elles ne tiraient plus; de la cavalerie filait ventre à terre par la grande plaine; les brigands étaient en déroute.

Notre seule consolation fut de voir à trois cents pas de nous, dans les landes, un bataillon de Mayençais, larme au pied, & deux ou trois autres plus loin en réserve. Ils avaient le même uniforme que tous les bataillons de volontaires, mais nous les reconnaissions comme on reconnaît ceux de sa famille, à la manière de se tenir, de regarder, de se pencher, & puis aux grandes barbes, aux vieilles guenilles, au drapeau déchiré. Je sentis mon cœur battre, & le père Sôme, qui n'avait pas desserré les dents, dit :

« Voici les nôtres ; on ne nous mettra plus à la queue, maintenant. »

Le plaisir de retrouver de vieux compagnons d'armes, & la pensée que ma sœur Lisbeth, Cas-

Histoire à 9 un paysan.

sius & Marescot n'étaient pas loin, m'avaient troublé la vue. J'entendais chanter la Marseillaise, hennir les chevaux, &, quoique le combat fut terminé, de temps en temps un coup de canon tonnait encore. Le ciel était rayé de grandes lignes rouges & or; le soleil avait déjà disparu ; mais les officiers généraux, à cheval, par trois, six, dix, avec leurs grands chapeaux à cornes , les hussards avec les shakos pointus, rouges, jaunes ou noirs; les petites charrettes couvertes de toile, que je prenais toutes pour la nôtre; les lignes de baïonnettes, enfin le grand champ de bataille; & sur notre gauche la ville avec ses cheminées innombrables & ses pignons pointus, tout cela se voyait encore sous le ciel, où passait la fumée.

C'est une chose qui m'attendrit toujours quand j'y pense; les souvenirs de la jeunesse embellissent tout, & l'on croit toujours y être.

Nous avancions lentement derrière cette grande armée. Toutes nos divisions se trouvaient enfin réunies; cela venait donc de réussir une fois! Et comme nous approchions ainsi, un officier à cheval vint au galop nous dire de faire halte. C'était notre ancien commandant Jordy, devenu chef de brigade; en le reconnaissant, les six ou sept du bataillon de la montagne se mirent à crier :

Histoire à 1 un paysan. 299

« Salut, commandant!... Salut & fraternité! » Lui aussi nous reconnut & s'écria :

a Ah ! ah ! vous êtes des anciens ! Comment diable arrivez-vous par là?

— Nous sommes en détachement, lui dis-je, nous revenons des ambulances & nous voulons rentrer au bataillon, si c'est possible.

— Bien, bien, nous verrons ça, dit-il. Vous êtes de la 13 e légère?

— Oui, général, Paris-&- Vosges. »

Il repartit alors, & notre seule peur était de rester à la garde de ce convoi ; mais presque aussitôt des hommes vinrent nous relever.

Comme nous n'avions pas d'ordre, le lieutenant Rochette nous faisait déjà mettre en rangs, pour aller rejoindre notre bataillon , lorsque le général revint au galop & nous ordonna de le suivre. Nous descendîmes la petite côte, & quelques cents pas plus loin, en avant de Cholet, nous trouvâmes six pièces de quatre & deux de huit, près d'un petit pont; une trentaine d'artilleurs de la légion allemande les gardaient; leur compagnieavait perdu beaucoup de monde à Tiffauges, la nôtre la compléta, passant sous les ordres du général Marceau, qui manquait de canonniers ; lui-même vint nous reconnaître, & c'est là que je l'ai vu pour la première fois, avec son uniforme de hussard, sa belle figure

Histoire d'un pays tin.

pâle & brune; son large menton, tout rond & gras comme celui d'une jeune fille; il portait à ses cadenettes des brimborions de plomb à la mode des anciens, & quand il sut que nous étions des Mayençais, il dit en nous regardant de bonne humeur :

« Allons! allons! nous ne tirerons pas notre poudre aux moineaux. »

Voilà des choses qui flattent le soldat. Cela signifiait que nous avions de fameux pointeurs, & c'était vrai, le père Sôme, Jacob Haag & moi, nous pouvions nous flatter d'en être. Ce n'est pas grand'chose de savoir pointer une pièce, mais je me souviendrai toujours de ces paroles; chacun aime qu'on lui rende justice selon ses talents & son mérite.

Ce même soir, j'allai voir ma sœur à la 13 e demi-brigade légère; elle campait près d'un pont en bois, à deux portées de fusil de notre bivac. Aussitôt après la soupe, sans rien dire à personne, je partis en courant; je n'avais pas même prévenu le père Sôme, qui me suivait; &, quand j'arrivai à la cantine, sou* la vieille tente de toile pendue en triangle aux branches d'un châtaignier; quand je vis Lisbeth, son petit Cassius sur le bras, les Parisiens autour du feu, en train de fumer leur pipe & de se raconter les nouvelles politiques, alors je crus revoir mon an-

cienne famille & j'eus à peine la force de crier :

« Me voilà ! Vive la république ! »

J'étais comme fou; j'avais envie de rire & de pleurer. Les Parisiens criaient :

« Ha! Michel! Il est revenu, Michel! Embrasse-le, citoyenne, c'est lui ! »

Ma sœur, le petit sur l'épaule, un bras autour de mon cou, pleurait à chaudes larmes. Je reconnaissais qu'elle m'aimait bien ; c'était une bonne sœur & je me disais :

« Nous avons pourtant été élevés ensemble!

Si j'étais tué, elle n'aurait plus personne du village.

— Ah! disait-elle, avant de t'avoir cru mort, je ne savais pas que nous étions si proches parents. »

Le beau-frère vint aussi m'embrasser ; & Sôme étant arrivé, les mêmes cris recommencèrent. Il n'y a que les vieux camarades pour bien fraterniser ensemble, ceux qu'on a vus dans la misère & les dangers auprès de soi; les nouveaux ne valent rien.

Nous aurions voulu rester là toute la nuit, mais la retraite sonnait; on se sépara, bien contents de s'être revus, en se promettant de revenir le lendemain manger la soupe ensemble. Personne ne croyait que le lendemain serait un jour de bataille. Les Vendéens en déroute se réunis-

saient à Beaupréau ; nous les tenions entre nous & la Loire; ils ne pouvaient plus nous échapper; nous n'avions pas besoin de les attaquer tout de suite. Nous pensions donc avoir au moins vingt-quatre heures de repos. Je n'ai jamais mieux dormi que cette nuit-là sur la terre, la vieille capote pour couverture, le sac pour oreiller, le contentement dans lame & rêvant à la bonne soupe de Lisbeth, qui mijotait de quatre heures du matin à neuf heures, de sorte que la cuiller y tenait debout, & puis au bidon du beau-frère, qui passait à la ronde & qu'on levait en s'essuyant la moustache & disant :

« Faites excuse ! »

Ah ! les beaux rêves en campagne !

Les choses devaient pourtant se passer tout autrement que je ne pensais. Toute cette nuit les reconnaissances rapportèrent au quartier général que les brigands se fortifiaient à Beaupréau & qu'ils voulaient nous attendre dans cette position. Le général Léchelle le croyait, mais Kléber pensait bien que ces gens n'étaient pas trop contents d'avoir la Loire derrière eux; qu'ils comprenaient le danger de leur position en cas de défaite, & qu'ils essayeraient de nous passer sur le ventre à tout prix, pour retourner dans leur Bocage recommencer la guerre de surprises & d'embuscades. Cela tombait sous le bon

sens; il ne faut pas supposer les autres plus bêtes que nous; aussi, dès le matin, après la réunion du conseil de guerre, les bataillons & les escadrons commencèrent à se croiser & à prendre sur la lande une position de bataille en avant de Cholet.

Je ne dois pas oublier une chose véritablement grande, qui se passa dans ce moment.

Comme on battait le rappel, des hussards traversèrent les bivacs ventre à terre, jetant à chaque compagnie, à chaque détachement, le dernier bulletin de la Convention & criant :

« Adresse à l'armée de l'Ouest! »

Le premier venu, officier ou soldat, ramassait le bulletin & se mettait à le lire aux camarades en cercle autour de lui.

« Républicains,

« Lyon rebelle est subjuguée; l'armée de la république vient d'y entrer en triomphe. A cet instant, elle taille en pièces tous les traîtres. Il n'échappera pas un seul de ces vils & cruels satellites du despotisme. Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire. Il y a assez longtemps que la Vendée fatigue la république ; marchez, frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent tomber à la fois; chaque armée va vaincre. Seriez-vous les derniers à moissonner

des palmes? Méritez la gloire devoir exterminé les rebelles & sauvé la patrie. La trahison n'a pas le temps d'agir, devant l'impétuosité du courage. Précipitez-vous sur ces hordes insensées & féroces, écrasez-les ; que chacun se dise : « Aujourd'hui j'anéantis la Vendée! » & la Vendée sera vaincue. »

Représentez-vous l'enthousiasme de l'armée après cela; les cris de « Vive la république! » qui s'étendent sur cette grande plaine, où vont & viennent des milliers de baïonnettes, de plumets, de canons emportés au galop; les serrements de main, les vieux chapeaux au bout du fusil, qui se lèvent, enfin la folie de l'enthousiasme. Oui, les chevaux eux-mêmes dans ces occasions deviennent aussi comme fous ; ils se redressent, ils hennissent, ils demandent à combattre. C'est étonnant , l'enthousiasme de la guerre est partout, même chez les animaux !

Quand on y pense cela fait frémir. Dieu veuille seulement que dans l'avenir notre cause soit toujours aussi juste, aussi sacrée que celle de la république contre les despotes, & l'on ne pourra jamais nous faire de reproches!

Enfin après ce grand mouvement, qui dura plus d'une heure, le calme s'établit. On venait d'apprendre que les Vendéens s'avançaient en trois colonnes; ils voulaient donc cette fois

nous attaquer en règle & c'est tout ce que nous demandions.

Léchelle, qui n'était pas un fameux général, avait pourtant quelquefois l'esprit d obéir, en se donnant les airs de commander ; alors il remportait des victoires ; mais quand, par amourpropre, il voulait commander lui-même, tout était perdu d'avance. Cette fois, d'après le plan de Kléber, l'aile droite, où je me trouvais, s'appuyait aux collines ; l'aile gauche à un petit bois, & le centre à la ville, mais bien en avant. Les Mayençais étaient en réserve, l'artillerie dans les rangs était masquée par la première ligne.

Westermann n'était pas encore venu de Châtillon avec ses hussards; il n'arriva que vers quatre heures, ayant marché sur le bruit du canon.

C'est ainsi que nous attendîmes ce qui pouvait arriver.

De temps en temps les cris de « Vive la république ! » recommençaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, & s'étendaient de proche en proche : c'étaient les brigades qui saluaient leurs généraux passant au galop sur le front de bataille avec leurs états-majors; & puis le calme revenait; on regardait au loin sur la grande route blanche ; le temps se passait, l'impatience vous gagnait. On aurait voulu marcher, quand

tout à coup, vers midi, la première colonne de Vendéens parut.

De la place où nous étions se découvraient tout au bout de la lande, à gauche de la route, de l'autre côté d'un bois, la pointe d'un petit clocher, & dans les environs des masses noires qui tourbillonnaient, se resserraient & se développaient comme un essaim.

Des prisonniers retrouvés le lendemain sur notre route nous ont raconté que les Vendéens faisaient alors leurs prières à l'église de Saint - Léger, avant de venir nous livrer bataille. Làbas tout fourmillait, les marches de la chapelle étaient couvertes de gens à genoux, les cloches sonnaient, le prêtre réfractaire Bernier, devenu plus tard un des bons amis de l'empereur, promettait la victoire à ces malheureux & le royaume du ciel à ceux qui mourraient pour Louis XVII. Il les exaltait & tous le croyaient sur parole. Et puis ils étaient plus de quarante mille, sans compter les femmes, les vieillards & les enfants, ce qui devait encore augmenter leur confiance.

Enfin tout ce que je puis dire, c'est qu'au moment où l'immense foule se mit à marcher vers nous, lentement, sur trois épaisses colonnes, le silence s'étendit sur notre armée, & que l'on aurait cru que de notre côté pas une âme n'existait.

Chacun relevait la tête, les officiers à cheval, debout sur leurs étriers, regardaient aussi. Le temps était clair, & cette marche dura longtemps. La colonne de royalistes qui marchait sur notre division, arrivant derrière un petit bois, disparut un instant; mais les deux premières, beaucoup plus fortes, continuèrent d'avancer, en allongeant le pas, sur notre aile gauche. Nous autres, à près d'une demi-lieue de là, nous entendions la grande rumeur de ces gens qui priaient comme à la procession, & quelques cris de « Vive le roi ! vive le roi ! . . . » au milieu du tumulte. L'exaltation de ces êtres superstitieux vous donnait froid. Et puis le canon tonna: la fusillade & l'attaque à la baïonnette, les cris & le roulement des feux de file, tout éclata d'un coup.

Notre division de gauche, forte d'environ deux mille cinq cents hommes, en avait alors de quinze à vingt mille sur les bras. Elle pliait ; les Vendéens se précipitaient ; les coups de faux de la mitraille passaient au milieu d'eux, en les couchant à terre par centaines ; mais ils revenaient toujours à la charge, & les grands cris de « Vive le roi! vive le roi! » recommençaient avec une nouvelle fureur.

J'ai souvent entendu raconter cette bataille depuis cinquante ans ; les uns disaient : « Les

Vendéens ont bien fait d'attaquer en colonnes ; c'était plus militaire que de se répandre en tirailleurs; leur général Bonchamp montrait qu'il avait du génie, en leur apprenant la grande manœuvre. » Les autres répondaient : « C'est la plus grande bêtise qu'ils aient pu faire; en essayant de manœuvrer, ils ont causé leur perte. Ces grosses colonnes massives ne peuvent pas reculer; elles sont forcées d'avancer toujours, à mesure que la mitraille les hache; les Vendéens l'ont bien vu ! »

Tout cela n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que les Vendéens voulaient? Ils voulaient rentrer dans leur Bocage; ils voulaient se faire un trou dans nos rangs, par où leurs femmes, leurs vieillards & leurs enfants auraient passé; voilà toute leur grande manœuvre. Pour faire une trouée, je ne connais pas d'autre moyen que de se mettre en colonne serrée ; car de s'éparpiller devant une armée en bataille dans une plaine, de s'égailler, comme ils disaient, on serait bientôt ramassé par la cavalerie. Ils voulaient donc enfoncer notre ligne, & c'est par la gauche qu'ils essayèrent d'abord. Notre aile pliait devant la fureur terrible & la masse de ces gens, qui voulaient passer à tout prix. Mais alors la première division des Mayençais, l'arme au bras, s'avança se mettre en ligne.

De notre côté pas un coup de fusil n'avait encore été tiré ; l'orage s'était porté d'un seul côté, les feux roulants & la canonnade couvraient de fumée les bruyères à perte de vue. Mais tout à coup la masse des brigands, ne pouvant forcer notre gauche, se précipita sur le centre a^ec les mêmes cris, & le centre, où commandait Chalbos, manqua d'être enfoncé; la seconde division des Mayençais n'eut que le temps d'aller le soutenir.

Au même instant, la troisième colonne, qui venait de tourner le bois, parut de notre côté, à demi-portée de canon, aussi forte. que l'autre; & voilà ce que je me rappelle de plus épouvantable dans toute ma vie ! Des paysans, des jeunes gens solides, avec leurs longs cheveux, des pères de famille, des vieillards tout blancs ; les chapeaux ronds à larges bords, les chapelets pendus au cou, les gilets rouges couverts de médailles, les cœurs de Jésus brodés sur la veste, # &, par-dessus la foule, deux ou trois chefs à cheval, en chapeau à plumes blanches ; tout ce ramassis qu'on appelait une colonne, sur dix, vingt, trente hommes de front, & des centaines de profondeur, pêle-mêle, criant : « Vive le roi! » quelques-uns priant en latin, peut-être des sacristains ou des curés, je n'en sais rien; les fleurs de lis au bout d'une ou deux grandes perches ; enfin tout cela, qu'on l'appelle comme on voudra, se mit à rouler de notre côté.

Au même moment, Marceau & dix autres officiers supérieurs passaient derrière les rangs, criant : >

« Laissez-les approcher! Laissez-les approcher ! Attention ! Attention au commandement! » • Nous, déjà les pièces chargées, la mèche secouée ; moi & les autres pointeurs la vis de pointage à la main, l'œil à la hauteur du point de mire, nous attendions.

« Vive le roi !.. . vive le roi !.. . — Pater noster, Ave Maria! — Priez pour nous. — En avant!...

En avant!... »

Voilà les épouvantables cris qui s'entendaient de vingt mille voix avec le roulement des sabots.

Les premiers feux de bataillon tonnaient sur toute notre ligne; mais, à travers l'épaisse fumée, les autres avançaient toujours, de sorte que dans un instant les rangs qui nous couvraient s'ouvrirent. Les Vendéens étaient à trois cents pas ; le cri de nos officiers : « Feu! feu! » partit, & nos huit pièces chargées à mitraille ouvrirent une rue devant nous.

Dieu sait ce qu'il tomba de ces malheureux Vendéens les uns sur les autres en tas, tout massacrés & brisés; leur colonne massive en fut arrêtée une seconde; l'étonnement de l'horreur avait saisi ces pauvres diables, qui ne connaissaient encore que Végaillement; ils virent que la

marche en colonne était autre chose, & cela les troubla. Nous n'eûmes pourtant pas le temps de recharger, car ces hommes étaient des Français ; ils se remirent tout de suite & passèrent en courant sur leurs morts. Notre ligne restait ouverte ; &, voyant à deux cents pas ce tas de paysans furieux arriver à la baïonnette, je crus que cette fois c'était bien fini, car de se défendre avec nos leviers & nos écouvillons contre une foule pareille, il ne fallait pas y penser.

Heureusement un escadron du 7 e chasseurs arriva les prendre en flanc, & nous eûmes là devant nous une véritable boucherie pour nous couvrir. Vous pensez si chacun de nous se dépêchait d'écouvillonner, de charger, de refouler & d'amorcer; cela se fit dans un clin d'œil; & comme les chasseurs se retiraient pour nous démasquer, la seconde volée de mitraille mit les autres tellement en déroute, que leur colonne se dispersa comme de la paille. — Un de leurs chefs galopait, criait, se mettait en travers de la déroute ; il aurait fallu dans ce moment pousser une charge à fond; si Westermann avait été là, c'était une affaire décidée, mais il ne se trouvait pas encore en ligne, & tout ce que nous pûmes faire ce fut encore de recharger, pendant que ce chef, un grand sec, arrêtait son monde & le reformait au milieu des landes & des broussailles.

312 Histoire d y un paysan.

Alors toute la masse des royalistes se portait de notre côté ; l'artillerie des Mayençais à l'aile gauche les avait encore plus maltraités que la nôtre ; tous les fuyards des deux autres colonnes se ralliaient à celle que nous avions en face, amenant leur artillerie. Bientôt les boulets & la mitraille se croisèrent sur nous, c'était un sifflement horrible; tous comprenaient que nous allions supporter le plus grand effort des Vendéens, & Kléber, devinant de loin leur mouvement, arriva ventre à terre se placer au milieu de notre division.

Je le vois encore accourir, les plumes de son chapeau renversées par le vent, les grands revers de l'uniforme républicain rabattus sur sa large poitrine, & sa grosse figure charnue tremblotant d'enthousiasme; je l'entends nous crier de sa grande voix joyeuse, pendant que son cheval se cabre : « Ça va bien, mes amis! I^es brigands ne passeront pas, nous les jetterons dans la Loire; ils ne reverront plus leur Bocage.Vive la république! » Et mille cris de « Vive la république » lui répondent. Il riait; les jeunes officiers derrière lui riaient aussi, mais comme on rit quand tout siffle & ronfle dans l'air, & qu'à chaque seconde à droite & à gauche quelqu'un s'affaisse dans les rangs; on rit tout de même, mais on aimerait mieux s'avancer en battant la charge,

Histoire à* un paysan. 313

que de rester en place. Lui, Kléber, paraissait de bonne humeur, comme un véritable Alsacien qui revient de la noce. Marceau, la veille, était allé le voir dans sa tente; il lui rendait sa visite dans une plus belle salle entourée de baïonnettes. En les voyant de loin se tendre la main & se faire des compliments d'un air de bonne humeur au milieu des autres officiers à cheval, on se disait :

« Ça va bien; nous sommes les plus forts, nous n'avons rien à craindre »

Un vrai général sait bien ce qu'il fait; chaque soldat le regarde même d'une demi-lieue; il prend ou perd confiance sur sa mine, comme un malade sur celle du médecin. Les vrais généraux sont rares !

Dans ce même moment les Vendéens se remettaient en marche; & je me souviens que cette forte colonne qui reunissait toute la masse qui restait des trois autres, ,& que tous les principaux chefs, Delbée, Bonchamp, LaRochejaquelein, Stofflet, encourageaient, qu'une forte artillerie soutenait; je me souviens qu'elle s'avançait en silence ; les malheureux ne criaient plus, ils ne priaient plus; ils marchaient sur tant de morts & de blessés ! le désespoir les avait pris. En recevant notre mitraille, ils en furent ébranlés, & s'arrêtèrent beaucoup plus loin que la m. 18

y 14 Histoire d'un paysan.

première fois, commençant la canonnade & la fusillade, mais sans oser s'avancer. Cela dura depuis cinq heures jusqu'à six, & le chef qui les encourageait depuis le commencement de l'action ayant disparu, tout se mit en déroute.

On le vit, parce qu'ils ne répondaient plus à notre feu depuis un instant. Aussitôt nous partîmes au pas de charge, tambour battant & chantant la Marseillaise :

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé !

C'était un enthousiasme, une joie qu'on ne peut pas dire. Westermann venait aussi d'arriver, furieux de n'avoir pas été de la bataille; c'est lui qui balaya le reste de ces misérables, en les poursuivant avec ses hussards comme un loup. La nuit était tout à fait venue; on croyait tout fini, mais un peu plus loin le combat recommença, le combat des plus désespérés & des plus braves, qui venaient chercher leurs chefs , blessés ou morts, abandonnés dans le premier moment de la déroute ! Ce fut un véritable carnage ; ils étaient trois ou quatre cents au plus, & s'avancèrent jusqu'au milieu de nous; mais ils ne pouvaient tenir & se retirèrent, emportant ceux qu'ils avaient cherchés.

Quel malheur de voir des gens d'un pareil cou-

rage, & Ton doit aussi le dire, de tant de cœur, écouter un Bernier, qui se tire d'embarras en envoyant tant d'êtres crédules à la boucherie, & qui n'a pas honte plus tard de mendier une place de cardinal à celui qui remplace ses anciens maîtres! Allez donc vous fier à la religion de gueux pareils & vous faire exterminer dans leur intérêt.

Alors, la défaite des Vendéens étant complète, on fit halte de tous les côtés, & Ton bivaqua sur ce champ de bataille, où les royalistes laissaient dix mille hommes, deux fois plus que l'armée de Mayence n'en avait perdu dans cinq mois de siège, & c'étaient des pères de famille en plus grand nombre. Bernier devait être content, & les autres prêtres réfractaires aussi. Leur puissance était grande sur les ignorants; cette puissance existe toujours, je le sais bien, mais cela ne m'empêchera pas de dire que le dieu du bon sens, de la justice & de la patrie eut alors la victoire sur le dieu de la bêtise & de la trahison , car personne n'osera soutenir que des gens qui se battent pour avoir la corde au cou ne sont pas très-bêtes, & que ceux qui appellent les Prussiens & les Anglais en France ne sont pas des traîtres.

C'est clair. Je n'ai jamais compris que depuis soixante ans tant de Français, des fils du peuple,

aient célébré la gloire des Vendéens, en nous représenîant, nous, soldats de la république, comme des barbares, & nos officiers, presque tous jeunes, comme de vieilles croûtes sans bon sens ni raison . Ceux-là, j 'en suis sûr, s'ils n'étaient pas nobles, étaient domestiques dans une maison ou dans les cuisines de ces nobles; mais tous leurs mensonges n'empêcheront pas les paysans de s'instruire.

Je vous ai raconté notre victoire de Cholet ; c'était une grande victoire, malheureusement elle ne finit pas la guerre. Le général sans- culotte Léchelle, qui n'avait paru nulle part dans la bataille, se donna lui-même toute la gloire de la chose; il écrivit à la Convention une longue lettre où Léchelle avait tout fait. Alors le mépris commença dans l'armée pour cet imbécile & ce lâche qui s'était caché durant l'action, mais cela n'empêcha pas Léchelle de rester à notre tête, parce qu'il s'appelait lui-même « sans-culotte, » & que cela le relevait dans l'esprit d'un grand nombre de braillards dépourvus de bon sens. Il fallait un Léchelle pour nous faire supporter encore une défaite! Mais tout arrivera dans son temps. Maintenant, je continue.

Les royalistes ont écrit dans leurs livres que nous avions brûlé Cholet. C'est un mensonge.

La veille de la bataille, les premiers détache-

Histoire d'un paysati

ments républicains, arrivant de Montaigu, de Luçon, de TifFauges, après avoir chassé les Vendéens de la ville, avaient planté l'arbre de la liberté sur la place, ce qui se faisait toujours; ils avaient pris le drapeau blanc entouré de cierges à l'église, & les bourgeois patriotes s'étaient mêlés avec eux en fraternisant. Plus tard, Stofflet revint se venger des patriotes; il brûla leurs maisons , & , selon l'habitude des royalistes , ils mirent sur notre compte leurs propres abominations. Tout cela ne nous regarde pas; les républicains n'ont jamais été féroces comme ces défenseurs du bon Dieu; s'ils ont fusillé, s'ils ont brûlé, c'est que les autres ne cessaient pas de brûler & de fusiller; il fallait bien leur montrer que ces barbaries retombaient sur eux , sans cela, jamais la guerre civile n'aurait fini.

Cette même nuit, Westermann, appuyé par les divisions des généraux Beaupuy & Haxo, continua de poursuivre les Vendéens en déroute, & les surprit à Beaupréaii. Leurs chefs, abîmés de fatigue, dormaient; on égorgea les avantpostes; on entra de force dans le château. Tout fut bousculé; les chefs se sauvèrent, & le lendemain, 18 octobre 175)3, nous apprîmes qu'on avait trouvé dans ce nid de bandits dix pièces de canon, un moulin à poudre, trente barriques de salpêtre, plusieurs tonnes de soufre, des boîtes

à mitraille en quantité, du blé, de la farine, trente mille rations de pain, enfin tout ce qu'il fallait pout soutenir un siège. Nos affaires allaient donc de mieux en mieux; malheureusement Westermann, ses hussards & nous tous,, après tant de marches forcées, nous étions fatigués.

Nous fîmes halte durant un jour à Beaupréau, & cela donna le temps aux Vendéens de passer la Loirç à plus de quatre- vingt mille hommes : femmes, vieillards, enfants, toute la race passa de l'autre côté sur des bateaux, un grand nombre à la nage avec le bétail, en se tenant à la queue des chevaux & des bœufs, comme il arrive dans les moments de grande presse. Ils s'étaient d'abord rendus maîtres d'une assez forte position sur l'autre rive, Varade , en face de Saint-Florent. Le capitaine républicain qui commandait ce poste avait été surpris la nuit & massacré ; les canons enlevés servirent à protéger le passage de cette masse de monde. Si nous étions arrivés vingt-quatre heures plus tôt, nous les aurions tous exterminés, & la guerre impie était finie. Cela montre qu'après une bataille gagnée il ne faut jamais se reposer si l'on veut profiter des avantages que l'on remporte; l'occasion perdue ne se retrouve jamais. Faute d'avoir suivi la déroute, nous allions encore en avoir pour deux

mois de marches, de contre-marches, d'incendies & de massacres.

A Saint-Florent nous trouvâmes encore des canons, des caissons, des quantités de blé, de farine & de munitions. Mais ce qui nous rit bien plus de plaisir, ce fut de rencontrer en route une foule de prisonniers relâchés par les Vendéens ; trois mille vieux camarades de toutes les armes & de toutes les divisions, qui venaient à notre rencontre par bandes. Bien avant ctfarriver au vieux bourg, nous les voyions accourir à travers champs; ils étaient nus aux trois quarts, avec de vieux morceaux d'uniforme, des restants de chemise, des morceaux de cravate, & des barbes, des cheveux à faire frémir. Ces malheureux, qui depuis quatre, cinq, six mois recevaient à peine de quoi se soutenir, n'avaient plus que la peau & les os. Aussi quel attendrissement quand, au milieu de cette foule maigre, on entendait pousser un cri : « Michel ! Jacques ! Nicolas ! c'est moi ! Tu ne me reconnais donc plus } » Et l'on avait beau regarder, on ne reconnaissait pas celui qui vous parlait, tant il était changé.

C'est ce qui m'arriva ; les cheveux m'en dressèrent sur la tête, car, en regardant ce troupeau de misérables & pensant en moi-même : « Voilà pourtant comme tu serais si les gueux t'avaient

fait prisonnier à Coron, & s'ils ne t'avaient pas tué sur place, » tout à coup j'en vis un qui me tendait les bras, un grand de six pieds, qui me criait : « Michel ! Michel ! »

Et seulement au bout d'un instant je reconnus Marc Divès, maigre comme Lazare. Alors, malgré la vermine qu'il devait avoir en cet état, je l'embrassai de bon cœur. Il pleurait! Oui, ce grand & dur Marc Divès pleurait comme un enfant. En arrivant à Saint-Florent, devant la vieille église, je le conduisis à la cantine de la 13 e légère, qui venait aussi d'arriver. Je dis aux Parisiens, à Lisbeth, à Marescot, enentrânt sous la tente :

« Tenez, regardez, c'est le grand Marc!... »

Et tous arrondissaient les yeux; les Parisiens n'avaient pas envie de rire; Lisbeth, les mains croisées, disait :

« Seigneur Dieu! est-ce possible? »

Tout ce qui se trouvait dans la marmite, les vieux restants de légumes qu'on emporte toujours en campagne, Marc Divès les avala sans même vouloir attendre qu'on les eût réchauffés ; tout lui paraissait bon, fameux. Et puis avec quel air de bonheur jl leva le coude, lorsque Marescot lui tendit le bidon ! C'est une des choses les plus attendrissantes que j'aie vues. Enfin, après avoir bien bu, bien mangé, au milieu des ca-

marades qui le regardaient émerveillés, il s'écria :

« Maintenant ça va mieux! Ah! gueux de pays! canaille de gens ! Nous en ont-ils fait supporter depuis Torfou!... Six onces de pain... oui, six onces par jour pour un homme de ma taille. Quant aux coups de bâton, aux coups de pied, aux affronts de toutes sortes, c'était autre chose, ils ne vous les ménageaient pas, &, à la moindre observation : « Ça ne te confient pas, » paf! vous étiez sur le flanc. Aussi, malgré mon indignation, je ne disais rien, j'aimais mieux tout supporter. J'en avais tant vu fusiller pour avoir perdu patience une seconde ! Le pire, c'est que les bandits voulaient nous faire changer d'idées sur la politique; leur curé Bernier venait nous endoctriner avec des paniers de pain & de vin. Plus d'un se laissait prendre à la tentation & criait « Vive le roi ! » Moi, j'aurais mieux aimé me laisser couper le cou que de me battre contre la république ; &, sans un déserteur de la légion germanique qui se trouvait avec eux, un traître qui m'appelait imbécile, mais qui ne manquait pas de bon cœur tout de même, sans lui j'aurais été fusillé plus de dix fois. »

C'est ainsi que nous parlait ce pauvre Divès, d'un air mélancolique & pourtant heureux d'en

être réchappé. L'un lui donnait du tabac, l'autre lui prêtait sa pipe. Les sacs, les vieux souliers, les gibernes & les uniformes vides ne manquaient pas depuis trois jours ; il en arrivait des charrettes pleines derrière nous, & les trois mille hommes que nous retrouvâmes en cet endroit furent rhabillés tout de suite un peu mieux qu'ils n'étaient. Toute cette journée, ils allaient par files à la fontaine du village, se laver, se brosser le dos & se tondre les uns les autres comme des caniches ; ils se faisaient aussi la queue. Après cela chacun recevait ses armes & ses habits.

Les royalistes ont encore raconté de belles histoires sur ces prisonniers, en se donnant l'honneur de les avoir relâchés par humanité. D'abord ils ne pouvaient pas les emmener avec eux de l'autre côté de la Loire; & puis je me rappelle que Marc Divès nous dit qu'ils avaient déjà braqué deux canons pour les mitrailler dans l'église de Saint-Florent, quand des chefs avaient fait comprendre à ces sauvages que nous tenions à Nantes beaucoup de leurs parents, amis & connaissances, qui seraient fusillés par représailles, & que , vu l'état de leurs affaires , nous aurions mille occasions de leur rendre autant & plus de mal qu'ils pouvaient nous en faire. Enfin, je suis bien content qu'il se soit trouvé parmi ces nobles quelques hommes prudents , capables

d'arrêter ceux qui voulaient massacrer trois mille pauvres diables sans défense ; tous nos généraux, depuis le premier jusqu'au dernier, auraient fait la même chose.

Les Vendéens , postés à Varade , en face de nous, pouvaient se porter sur Nantes ou sur Angers sans obstacles. Léchelle proposa de les poursuivre en traversant le fleuve à la nage, car nous n'avions pas de bateaux; il soutenait son plan contre les représentants Carrier, Tîourbotte, Merlin de Thionville & contre tous les généraux. Mais lorsque Merlin lui dit qu'il devrait donner le bon exemple, en nageant à la tète de la i re division, cela le radoucit, & cet homme terrible se laissa persuader de former trois colonnes , dont une irait au secours de Nantes, l'autre au secours d'Angers, & dont la troisième passerait la Loire à Saint-Florent, lorsque les deux autres auraient tourné la position des Vendéens.

Je partis avec celle de Marceau pour Angers.

C'est vers ce temps que nous apprîmes la grande victoire de l'armée du Nord à Wattignies, sur les Autrichiens. C'était la première fois qu'on

entendait parler chez nous de Jean - Baptiste Jourdan, un ancien épicier de Limoges, parti comme volontaire avec le 2 e bataillon de la Haute-Vienne, & qui maintenant venait de sauver la France, en écrasant le prince de Cobourg devant Maubeuge. Cela seul montrait que les temps étaient bien changés, puisque les ci-devant épiciers devenaient généraux en deux ans, & battaient la noble race des conquérants.

Nous apprîmes aussi que Marie -Antoinette venait d'être guillotinée & que les girondins étaient mis en jugement. Mais ces nouvelles, auprès de la grande victoire dont tout le monde parlait, ne produisirent en quelque sorte aucun effet; les listes d'aristocrates affichées derrière les gazettes vous avaient rendu ces choses familières, & la cruauté de nos ennemis, lorsqu'ils avaient le dessus, vous ôtait toute pitié pour leurs amis.

Nous ne fîmes que traverser Angers, parce que les Vendéens avaient déjà levé le pied de Varade, & qu'ils marchaient sur Laval. L'épouvante était en ville , car les brigands sur leur chemin répandaient le sang en masse; partout le tocsin sonnait; des reconnaissances avaient été poussées jusqu'aux environs de la place, & l'adjudant général Savary refoulé de poste en poste avec perte. On savait que le général des royalistes,

Bonchamp, venait de mourir, & qu'un jeune homme, La Rochejaquelein, le remplaçait; que ce La Rochejaquelein, après* s'être rendu maître de Château-Gontier, avait laissé fusiller par des soldats ivres, un échevin patriote & le juge de paix de la ville. Qu'on se figure l'inquiétude des honnêtes gens, en apprenant de pareilles barbaries commises sans nécessité. Ceux qui, depuis soixante & dix ans, nous reprochent les guillotinades, devraient bien se rappeler qu'ils n'ont jamais eu de ménagements pour le genre humain quand ils étaient les plus forts.

Partis de là, les Vendéens avaient bousculé six mille hommes en avant de Laval & fusillé tous les patriotes sans miséricorde; des quantités de nobles bretons venaient les rejoindre. Voilà ce que nous apprîmes en passant à Angers; &, sans perdre une minute, il fallut se remettre en route pour rallier les deux autres colonnes aux environs de Château-Gontier, sur la Mayenne.

Il faisait un temps abominable; tout ce jour, avec nos pieds nus , nos pantalons de toile , nos habits usés & déchirés, en marchant dans la boue, la pluie sur le dos, nous sentîmes que la fin des beaux jours était arrivée , & que nous allions bientôt voir l'hiver. Quelle triste chose de tirer les chevaux par la bride, de pousser aux roues

dans le brouillard, de crier cent foîs : Hue! le ventre creux, & le vent soufflant dans toutes les loques de votre vieil uniforme! Ah! malgré soi, l'idée vous vient souvent qu'il vaudrait mieux être mort.

Les deux autres colonnes, arrivées de la veille, bivaquaient autour de Château-Gontier , une vieille petite ville alors dans la désolation. Il faisait nuit lorsque nous arrivâmes. Depuis environ deux heures, l'avant-garde , conduite par Westermann, était aux prises avec l'ennemi. Dans les rues, on écoutait les bourgeois se demander des nouvelles d'un air d'épouvante; on ne savait rien, l'avant-garde avait six lieues d'avance; elle était de quinze cents à deux mille hommes. Sur les dix heures du soir, au moment où nous venions de prendre notre ordre de campement, elle revint en déroute, infanterie, cavalerie pêle-mêle. Westermann, le plus brave général de cavalerie, mais aussi le plus imprudent, s'était laissé prendre dans une embuscade, à deux lieues de Laval; il avait perdu beaucoup de monde , & , sans la nuit, nous aurions peut-être vu les Vendéens arriver à ses trousses.

Cela commençait mal sur la rive droite de la Loire. Et les ordres, les contre-ordres, les allées & les venues autour du quartier général, la mau-

vaise humeur des officiers en sortant de la tente où Léchelle réglait son plan & se disputait contre les autres généraux, toute cette confusion que le moindre soldat voyait & dont chacun parlait sans gêne autour des feux de bivac, tout cela n'augmentait pas beaucoup notre confiance; on n'avait pas envie de dormir, & quand les hommes ne dorment pas, quand ils s'inquiètent les uns les autres, c'est mauvais signe.

Personne, pas même les Parisiens, n'avait confiance en Léchelle, mais lui tenait à se relever dans la bonne opinion de l'armée; il n'écoutait plus les conseils; il était le maître, & les représentants, excepté Merlin de Thionville, le soutenaient tous. Ces représentants avaient la consigne de se méfier des généraux, & quand on songe à Lafayette, à Dumouriez, à tous ceux qui depuis trois ans avaient essayé de trahir le pays, il faut dire que ce n'était pas étonnant.

L'armée se mit en mouvement après avoir fait la soupe comme on pouvait. J'aurais bien voulu voir ma sœur avant de partir, mais elle était avec la division Beaupuy, qui marchait en tête, & quand nous arrivâmes sur le vieux pont de Château-Gontier, elle avait défilé depuis longtemps. Les Vendéens venaient hardiment à notre rencontre pour livrer bataille, ils se dépêchaient

de gagner les hauteurs en avant du gros bourg d'Entrames.

Westermann, qui s'était remis de sa déroute, & le général Danican arrivèrent avant eux & ne manquèrent pas d'occuper ces positions , chose qui tombait sous le bon sens du premier venu; malheureusement, Léchelle, qui les suivait avec les bataillons de la formation d'Orléans, leur envoya l'ordre d'évacuer les hauteurs & de venir se former en colonne serrée. On pense si cela leur fit de la peine d'être forcés d'obéir à cet animal; mais comme ils auraient risqué leur tête en lui résistant, ils descendirent tout de suite. Les Vendéens durent bien rire, car aussitôt après ils arrivèrent, & nous les vîmes de loin s'allonger sur ces collines en y menant leurs pièces.

Naturellement les divisions de Kléber & de Beaupuy, qui marchaient en première ligne, se déployèrent à droite & à gauche pour les tourner. Alors eux se précipitèrent en masse sur les bataillons de la formation d'Orléans, qui se trouvaient au centre. L'affaire devint générale, &, comme il n'y avait pas de plan arrêté, chaque division se battit pour son propre compte. Mais les Vendéens, cette fois, occupaient les bonnes positions; leur mitraille se mit à nous faucher d'une manière épouvantable, sans parler des

milliers de tirailleurs qui nous entouraient & nous ajustaient à coup sûr.

Pour comble de malheur, les bataillons de la formation d'Orléans, à la deuxième ou troisième décharge, [se débandèrent en criant: «Sauve qui peut! » Léchelle, au lieu de les rallier, partit ventre à terre, en défilant devant nous avec son tas de lâches. Les Vendéens couraient derrière eux, la baïonnette dans les reins; en arrivant devant nous ils s'arrêtèrent pour nous attaquer en colonne. Alors tout était en feu; vous dire de quel côté les balles & la mitraille nous venaient, j'en serais bien embarrassé; au milieu d'une si terrible attaque, on ne pense qu'à charger, à voir un peu dans l'épaisse fumée le feu de l'ennemi, & à tirer. Quand l'un ou l'autre des camarades tombe, on se dépêche de relever l'écouvillon & de faire son service ; c'est tout simple, chacun défend sa propre peau.

Nous restâmes là durant cinq heures, depuis midi jusqu'à la nuit. Marceau était à pied depuis longtemps, son cheval ayant eu la tête emportée. Les rangs s'éclaircissaient de minute en minute. Je voyais toujours le père Sôme près de moi, tout pâle, les dents serrées & son grand nez crochu courbé sur la lèvre; il pointait; moi, premier servant de gauche, je me balançais avec le camarade en face, comme une horloge; on

n'avait pas besoin de commander: « A vos postes ! En action! Écouvillonnez! Chargez! Refoulez! » cela marchait tout seul.

A Tapproche de la nuit, la moitié de nos pièces étant démontées, celle où nous étions ayant perdu , une roue, & nos caissons étant vides, on se dépêcha d'enclouer les canons qu'on ne pouvait emmener, d'atteler les chevaux aux autres & de se mettre en retraite. Les divisions de Kléber & de Beaupuy, Tune devant nous, l'autre derrière, à droite , tenaient encore. Les Vendéens nous suivaient avec un acharnement extraordinaire. Nous reculions sans nous sauver comme des lâches ; on chargeait son fusil en marchant & l'on se retournait pour tirer; & quand on entendait les autres courir, on se resserrait pour les attendre à la baïonnette.

Mais ici je vais vous raconter quelque chose de terrible. Nous marchions en arrière depuis environ une heure; tout était sombre, & l'on ne se voyait plus qu'à la lueur des feux de file, lorsque, dans ce grand fracas de la bataille, parmi les roulements de la fusillade, les coups de canon qui tonnent, le bruit de la mitraille qui casse tout& les cris de ceux qui tombent, j'entendis des cris bien autrement épouvantables. Nous approchions d'un petit village où la division Beaupuy tenait contre des milliers de Vendéens; les

gueux nous avaient tournés, & ces cris terribles, c'était ma sœur Lisbeth qui les poussait d'une voix qu'on entendait par-dessus le tumulte de la déroute, car alors les deux divisions, . en se rapprochant, tout éclaircies par le combat, se mêlaient l'une dans l'autre. Lisbeth criait :

« Lâches!... lâches!... Vive la république!... Vaincre ou mourir! »

Alors, dans le mouvement de la retraite, je me trouvais hors des rangs sur la droite du bataillon. Je courus du côté des cris, & tout à coup qu'est-ce que je vis? Au coin d'une vieille baraque de ce village, la charrette de ma sœur arrêtée, une dizaine de Vendéens autour, & Lisbeth debout sur le timon , qui se défendait comme une furieuse, repoussant à coups de baïonnette ceux qui essayaient de monter dans la voiture & les traitant de lâches. La baraque brûlait; les Mayençais, tout au fond de la petite rue noire, avaient une chemise pleine de sang au bout d'une perche pour drapeau ; la chemise de Beaupuy, qu'il leur avait donnée comme signe de ralliement & de vengeance. Ils tenaient ferme! La ruelle était pleine de morts entassés; les Vendéens arrivaient de tous côtés, criant : « Vive le roi! » Mais dans tout cela, je ne voyais que ma sœur, & -j'arrivai près de la charrette comme un

loup, renversant, bousculant tout devant moi. Je criais :

« C'est moi, Lisbethî... courage!... »

En moins d'un instant, j'avais mis quatre ou cinq de ces Vendéens à terre, sans recevoir une égratignure; les autres se dispersèrent, croyant peut-être que des camarades me suivaient. Il fallait profiter du temps; mais voyez ce qu'on peut appeler le cœur d'une mère; en me reconnaissant, Lisbeth ne pensait plus qu'à sauver son petit, elle me criait :

« Sauve-le, Michel!... Tiens, prends-le! vat'en! Ils reviennent!... Ils vont revenir !... »

Mais je ne voulus pas l'écouter; j'empoignai le cheval par la bride & je le traînai par-dessus les tas de morts & de blessés, dans la rue en feu. Ces animaux ne veulent pas marcher sur les morts, il faut les traîner. Les Mayençais, un peu plus loin, nous laissèrent entrer dans les rangs, & c'est là que Lisbeth, voyant qu'elle était sauvée & son enfant aussi, criait, les deux mains en l'air :

a Vive la république ! ... A mort les tyrans ! ... »

Elle ne s'inquiétait pas de Marescot, & serrait son petit Cassius comme une bienheureuse.

Quelques instants après, le bataillon s'étant mis en retraite, Marescot, qui se battait à l'autre bout du village, arriva. Ce pauvre diable croyait

sa femme & son enfant perdus; il était blessé d'un coup de feu & marchait la main cramponnée à Téchelle de la voiture, regardant les êtres qu'il aimait, & me serrant aussi la main pour me remercier.

Quant à savoir ce que nous allions devenir, si nous allions àChàteau-Gonthier ou bien ailleurs, personne n'aurait pu le dire. On repartit en abandonnant canons, munitions, bagages. Les Vendéens, reconnaissant qu'ils ne pouvaient enlever ce village assez vite, s'étaient portés plus loin, pendant que tout le reste de leur armée, à près d'une demi-lieue en arrière, vers le pont d'Entrames, s'acharnait sur la division Kléber, qui soutenait seule cette retraite horrible.

J'avais repris le cheval par la bride. Nos compagnies étaient réduites à vingt, trente hommes; un grand nombre blessés. Il pleuvait; nous marchions serrés, en nous éloignant le plus vite possible du village & du feu de notre arrièregarde, qui brillait en zigzag sur la plaine sombre. L'idée que Kléber était là nous rendait à tous confiance. Au milieu du bataillon flottait la chemise rouge du brave général Beaupuy. Tout le restant de cette nuit se passa sans être attaqués de nouveau. Les Vendéens en avaient assez. Malgré cela, je dois le dire, nous étions en déroute, & pour la première fois les Mayençais

fuyaient devant des paysans ; par la faute d'un misérable général, qui lui-même avait donné le signal de la déroute, en se sauvant à toute bride.

Nous arrivâmes à Château-Gonthier, le matin au petit jour ; là, je vis avec un véritable attendrissement nos deux pièces sauvées de la débâcle, & le vieux Sôme auprès, qui les nettoyait d'un air de satisfaction. Il m'avait aussi cru dans les morts & me cria :

« C'est toi!... Les brigands ne t'ont pas enlevé la perruque ? »

Les cinq ou six canonniers, derniers restants de notre ancienne compagnie Paris-&- Vosges, vinrent regarder dans la voiture le petit Cassius qui riait, gros & joufflu, sans se douter de quelle abominable boucherie nous venions de sortir. Si celui-là n'est pas devenu sourd, c'est bien étonnant, car il peut se vanter d'en avoir entendu du bruit, dans son enfance. Les plus grands princes, auxquels on tire cent un coups de canon pour leur ouvrir les idées en venant au monde, n'ont entendu que de la pauvre musique auprès de lui.

Marceau venait de rallier quinze à dix-huit cents hommes devant Château-Gonthier; il avait fait mettre nos deux pièces en batterie sur le pont, & Kléber étant arrivé le dernier avec les débris de sa colonne, les Vendéens qui le pour-

suivaient furent arrêtés court. Mais on apprit bientôt qu'ils avaient passé la Mayenne audessus de la ville, ce qui nous força de continuer notre retraite jusqu'au Lion-d'Angers.

Pour vous peindre notre é&t, je n'ai qu'à vous rapporter les paroles de Kléber, indigné de ce que Léchelle & ses héros à cinq cents livres étaient allés s'abriter derrière les murs d'Angers. « Figurez-vous, dit-il, un tas de malheureux mouillés jusqu'aux os, sans tentes, sans paille, sans souliers, sans culotte, quelques-uns sans habits, grelottant de froid, & n'ayant pas un seul ustensile pour faire leur soupe. Figurezvous des drapeaux entourés de vingt, trente ou cinquante hommes au plus, criant à l'envi :

« Les lâches sont à l'abri, & nous périssons ici « dans la misère ! »

C'était la triste vérité; Léchelle n'avait aucun droit d'être général en chef ; il n'était arrivé là qu'en flagornant la canaille & se donnant luimême le titre de général des sans-culottes. J'appelle canaille cette quantité de fainéants, d'ivrognes, de braillards, d'ambitieux sans talent, de dénonciateurs, toute cette race de gens qui vivent aux dépens des autres & que les plus grands ennemis du peuple appellent des républicains, pour faire croire que les paysans, les ouvriers courageux, les travailleurs économes, sont de la

même espèce. Ces gens-là, malheureusement, avaient une grande influence par leurs cris & leurs dénonciations dans les clubs. Tant qu'il» braillaient on, les croyait terribles, mais quand on les avait vus comme nous sur le champ de bataille, ils vous produisaient autant d'effet que ces vieux chapeaux sur un torchon de paille qu'on plante dans les blés pour effrayer les moineaux. Les Vendéens auraient bien voulu n'en avoir à combattre que de pareils.

Arrivés à la petite ville de Lion-d'Angers, nous prîmes position de l'autre côté de la rivière, à droite & à gauche du pont-levis; Marceau rit garnir le redan de tirailleurs, & les Vendéens s'étant présentés, deux volées de mitraille les tinrent à distance ; ce furent les dernières de cette bataille sanglante.

Les royalistes avaient pris leur revanche de Cholet ; cela montre la différence d'être commandé par un général ou par un âne.

Après cette victoire d'Entrames, les Vendéens crurent avoir tout gagné ; leur général, La Rochejaquelein, avait la réputation chez eux d'être le plus grand général du monde ; & c'est alors qu'on vit clairement l'idée de ces gens, car aussitôt ils se portèrent en Normandie pour donner la main à Pitt. Mais ce Pitt, que les Anglais regardent comme un de leurs plus grands ministres,

ne faisait rien pour rien; il considérait l'avantage de sa nation avant tout ; il mettait la main •sur nos colonies, il étendait le commerce des Anglais sur toutes les mers. Quand donc auronsnous un ministre dans ce genre? Pitt voulait donc des gages ; il demandait d'abord aux Vendéens de lui livrer un bon port sur la Manche; & tout de suite ces braves & honnêtes Français allèrent assiéger Granville, pour le livrer à nos ennemis.

Les gens de Granville, tous marins, pêcheurs de baleine & de morue, de père en fils, ne tenaient pas à se voir livrer aux Anglais ; ils se défendirent ; une bonne garnison & de solides représentants du peuple les soutenaient. Les Vendéens appelaient un Bourbon ; ils attendaient monseigneur le comte d'Artois, l'homme selon Dieu de Valentin. Mais le saint homme craignait les accidents pour lui; les centaines de mille pauvres malheureux, qui se faisaient massacrer & brûler en l'honneur du droit divin, ne pouvaient le décider à venir exposer sa personne sacrée; les Vendéens avaient beau regarder la mer, rien ne venait, ni drapeau blanc, ni secours, rien !

Ils perdirent là beaucoup de monde en grimpant aux murs, & finirent par lever le siège. Ces choses, que je n'ai pas vues moi-même, je

les sais pourtant, car alors en Bretagne il n'était question que du siège de Granville, & l'indignation gagnait non-seulement les patriotes, mais tous les honnêtes gens. On ne savait lequel était plus honteux, de vouloir livrer son pays à l'étranger, ou d'abandonner lâchement, comme ces Bourbons, ceux qui se sacrifiaient pour le droit divin.

Tandis que cela se passait sur la côte, la colère des Mayençais & de toute l'armée éclatait de plus en plus contre Léchelle. Nous redemandions notre ancien général, le brave Aubert Dubayet, ou bien Kléber. Ces cris déplurent aux représentants du peuple; rien n'effrayait plus en ce temps que l'attachement des troupes pour leurs généraux. Les représentants firent leur rapport à la Convention, qui donna l'ordre de fondre l'armée de Mayence dans les autres corps.

Ainsi finit cette belle armée, cette armée de vrais patriotes, après avoir rendu tant de services à la nation. On ne pouvait lui reprocher que d'aimer trop ceux qu'elle avait toujours vus fermes & hardis à sa tête, au milieu des plus grands périls, & de mépriser les lâches.

Dans ce même temps, une nouvelle trahison venait d'augmenter la méfiance du pays contre les officiers supérieurs : le nommé Viland, com-

mandant à l'île de Noirmoutier , avait livré sa place & son épée à Charette, le seul chef vendéen resté sur la rive gauche de la Loire. Toutes ces trahisons infâmes rendaient les hommes cruels; ils n'osaient plus sérier à personne, & les guillotinades augmentaient.

Nous partîmes pour Angers, où l'armée devait se réorganiser ; on fondit les divisions, les brigades, les bataillons, & je passai caporal dans notre compagnie d'artillerie. Mais après tant de privations & de souffrances, sans habits, sans solde & souvent sans pain, je tombai malade ; je m'étais remis à cracher le sang, & trois ou quatre jours après ma nomination, un matin, je me réveillai à l'hôpital, où les lits étaient serrés d'un bout de la salle à l'autre. C'était encore la suite du coup que j'avais reçu au port Saint-Père. On se remit à me saigner, & je devins si maigre que je n'osais plus me regarder les bras ni les jambes ; je me criais en moi-même :

« Pauvre Michel! pauvre Michel!... si tu revois le pays, tu pourras bien, comme dans le temps, brûler un cierge & mettre un ex-voto à la chapelle de la Bonne-Fontaine. »

Mon nouveau bataillon était parti pour Rennes.

Nous étions alors en novembre : le temps des pluies froides dans ces pays de plaine, où les

vents de mer amènent sans cesse le brouillard. Aussi, malgré l'entassement des blessés à l'hôpital, malgré l'ennui de voir aller & venir les ci- ' vières, d'entendre rêvasser les voisins qui battent la chamade & de penser : « Ce sera peut-être bientôt mon tour, » malgré tout, en regardant ces grandes pluies fouetter les vitres & se figurant les camarades dehors, n'ayant de sec sur eux que l'intérieur de la giberne, cela vous faisait prendre patience. Et puis on se consolait par la représentation des quarante à cinquante mille Vendéens, hommes, femmes, enfants, repoussés de Granville, forcés d'aller au hasard attraper des vivres, & de manger les vieilles pommes à moitié pourries le long des chemins. C'était une triste consolation sans doute, mais que voulez-vous? quand des gens ne pensent qu'à vous faire du mal, on ne peut pas leur souhaiter de bien.

Plusieurs des nôtres, arrivés de Granville avec le général Danican, disaient que ces misérables avaient une dyssenterie affreuse, & qu'on pouvait suivre leurs traces aux morts qu'ils laissaient en route; ils racontaient aussi que leurs principaux chefs avaient fait venir une barque sur la côte, pour se sauver en Angleterre, mais que Stofilet, l'ayant appris, était allé les arrêter, en les menaçant d'employer d'autres moyens, s'ils

essayaient encore une fois d'abandonner ceux qu'ils avaient mis dans le malheur. C'était vrai, nous l'avons su par la suite; un simple garde forestier de chez nous, car Stofflet était natif de* Lunéville en Lorraine, avait été forcé d'apprendre leur devoir à ces princes de Talmont, à ces d'Autichamp, à tous ces descendants de la noble race : sans Stofflet ils seraient partis ! Enfin, un peu plus tôt, un peu plus tard, cela devait arriver.

Les deux armées de l'Ouest & des côtes de Brest se réunissaient à Rennes sous les ordres de Rossignol. Les départements de la Sarthe, de la Manche, du Calvados, du Maine, envoyaient encore des milliers de patriotes pour cerner les rebelles, & tout le monde croyait qu'ils ne dureraient plus longtemps, lorsqu'on apprit la grande débâcle d'Antrain.

Les Vendéens, repoussés de Granville, revenaient sur Dol, espérant atteindre & repasser la Loire ; Rossignol, aussi bon général que Léchelle, avait voulu leur barrer le passage ; mais, dans la position terrible où se trouvaient ces gens, il leur fallait vaincre ou mourir, & Rossignol avait été complètement battu & rejeté sur Rennes. Le bruit courait que les brigands redescendaient la Mayenne à marches forcées; que leur avant-garde avait déjà dépassé Fou-

gères ; qu'ils seraient sans doute le soir à Laval, & que nous les reverrions le lendemain devant Angers.

Qu'on se fasse une idée de notre surprise î Le brave général Beaupuy, encore tout faible & malade de sa blessure, fit battre la générale; cette ville d'Angers, une véritable ville de cloches & de sonneries, bourdonnait à plus d'une lieue. Le tocsin se répandait tout le long de la Loire sur les deux rives. Nous autres, à moitié guéris, nous sortîmes de l'hôpital, redemandant des fusils & des cartouches ; les représentants du peuple Turreau, Bourbotte, Francastel, ordonnaient les mesures de salut public; une fois maîtres d'Angers, les brigands auraient eu le passage libre par les ponts de Cé ; ils auraient pu nous envahir ou battre en retraite à volonté dans leur Bocage.

Quel changement! & toujours par la même défiance des généraux éprouvés à la guerre, & la confiance dans des ignorants qui se figuraient tout savoir, sans avoir rien appris. Ah! combien de fois nous avons été sur la pente de notre ruine, & qu'il a fallu de sacrifices pour sauver la Révolution !

C'était le 5 décembre, il neigeait, tous les gens des faubourgs se sauvaient en ville ; leurs charrettes de meubles, car ils amenaient avec

Histoire àhin paysan

eux armoires, tables, portes, fenêtres, sachant que les Vendéens avaient l'habitude de Tout saccager & brûler, ces charrettes à la file encombraient les rues; le rappel battait sur la place du Gouvernement, où les gardes nationaux se réunissaient en foule. Nous autres, on nous avait distribués tout de suite sur les vieux remparts, depuis la porte Saint-Aubin jusqu'à la Haute -Chaîne; nous creusions les embrasures des pièces dans le gazon, aussi vite que possible, en les flanquant de fascines & de sacs à terre.

Et c'est là qu'on pouvait reconnaître l'épouvante qu'inspiraient les chouans : tous les bourgeois nous aidaient; les femmes, les vieux, les jeunes, sans distinction, tous poussaient aux roues des fourgons, des caissons & des pièces, apportant les bombes par leurs oreillons, deux à deux, & formant la chaîne pour se passer les boulets ; chacun s'employait selon ses forces, & les ménagères nous apportaient même la soupe pour nous réchauffer, car il faisait très-froid : la plaine était blanche de neige & la rivière charriait des glaçons.

Vers dix heures, rien ne se découvrait encore aux environs, & si des estafettes n'étaient pas venues, d'instant en instant, prévenir la place que l'ennemi s'approchait & que l'armée de Rennes s'avançait à notre secours, on n'aurait

pu croire que nous étions menacés. Mais, vers midi , les brigands parurent enfin du côté d'Avrillé, en avant d'un petit bois; ils fourmillaient le long d'un ruisseau qui descend de ce côté vers la Maine, & bientôt ils envahirent comme un troupeau le faubourg; la canonnade s'engagea de part & d'autre depuis une heure jusqu'à la nuit. Les gardes nationaux firent une sortie & furent ramenés ; c'est Beaupuy qui la conduisait; il fut encore blessé. Les Vendéens s'engagèrent alors dans la grande rue du faubourg, mais vous pensez bien que nous n'avions pas oublié notre métier de Mayence, & que les batteries de l'ennemi ne tirèrent pas longtemps contre les nôtres.

Je vous ai déjà tant raconté de sièges & de sorties, que cette entreprise des Vendéens, sans ressources, sans discipline, ni commandement sérieux, ne vous paraîtrait pas grand'chose auprès des autres. Nos obus allumèrent deux ou trois baraques à droite de la porte Saint-Aubin, & les royalistes s'étant avancés jusque sur le pont, ils furent balayés de tous côtés & rejetés dans le faubourg. Un officier municipal fut tué. C'est tout ce que je me rappelle, car après cette nuit où l'on parlait d'un grand assaut, le lendemain ils essayèrent encore d'élever une ou deux batteries qui furent démontées, &, le soir,

toute leur armée se mit en retraite. On n'en savait rien; on veillait, la mèche allumée, quand au matin les qui-vivc! des avant-postes, les cris de « Vive la république ! » & l'air de la Marseillaise, nous apprirent que les nôtres étaient arrivés ; & comme on n'entendait ni canonnade ni mousqueterie, on sut aussi que les royalistes avaient pris une autre direction.

Les hussards de Westermann, le 2 e bataillon de la Somme & d'autres troupes, après avoir été reconnus par les avant -postes, entrèrent en ville, & l'on fraternisa. Les Vendéens, informés de l'approche d'une forte avant-garde à Châteaubriant, craignant d'être pris entre deux feux, s'étaient dépêchés de lever le siège. On lança de suite quelques hussards à la découverte, & vers onze heures la nouvelle se répandit que les brigands marchaient sur la Flèche ou Saumur, en laissant derrière eux des quantités de blessés, de femmes, de vieillards, qui jetaient leurs armes & s'appuyaient sur des bâtons, pensant se faire passer pour de simples mendiants & regagner ainsi le Bocage. C'était la misère de la misère, le commencement de la fin.

Cette alerte m'avait tout à fait remis, d'autant plus que, sur les ordres du représentant Francastel, tous les défenseurs des remparts avaient reçu la veille des souliers neufs, avec

une grosse capote de bonne flanelle grise à larges manches, qui nous descendait jusqu'aux mollets. Jamais nous n'avions eu si chaud ; ceux qui venaient du dehors nous regardaient d'un œil d'envie.

Mais ce qui me rit encore plus de plaisir & me remonta bien autrement le cœur, ce fut une lettre de Marguerite. Comme je rentrais à l'hôpital chercher mes effets, caria colonne de Marceau devait suivre l 'avant-garde, & je voulais reprendre tout de suite mon poste à la batterie, le portier, qui remplissait les fonctions de vaguemestre, avec sa boîte & son registre sous le bras, criait justement dans la grande salle : « Un tel î ... Un tel ! ... » Les trois quarts ne répondaient pas, mais au nom de Michel Bastien, je dis :

« Le voilà !

— Bon! fais ta croix, ou signe. Voici ton affaire. »

Dieu du ciel! après trois mois d'une existence où l'on pense chaque jour : « Tu vas y passer comme tant d'autres... C'est pour l'attaque de ce soir... Ce sera pour demain. Personne ne s'inquiète de toi : père & mère, frères & sœurs, & Marguerite & les autres, tout le monde t'oublie; on ne saura pas seulement où vont rester tes os ; » après des idées semblables, voir qu'on songe encore à vous ! Mes yeux en étaient

pleins de larmes, & je courais au hasard, la main sur ma lettre au fond de ma poche, cherchant un endroit écarté pour être seul. C'est dans l'ancien bouchon de maître Adam, où j'allais autrefois avec le père Sôme, que je m'assis enfin près de la fenêtre du coin, en face de la cathédrale, & que je me mis à regarder les cachets l'un après l'autre, me disant : « Ça vient de Phalsbourg... c'est Marguerite qui t'écrit... » et retournant la lettre toute mâchurée de timbres, d'un air d'attendrissement.

Enfin, je l'ouvris.

Ah ! je pourrais vous la raconter dans les moindres détails; mais si je vous disais les paroles de tendresse & d'amour que m'écrivait Marguerite, plus d'un serait capable d'en rire & penserait :

« Ce vieux muscadin fait le joli cœur & nous rapporte les compliments qu'il a reçus voilà bientôt quatre-vingts ans. »

Marguerite elle-même se moquerait de ma folie.

Laissons donc là ces vanités de la jeunesse.

Mais voici des choses capables d'intéresser tout le monde, & que je ne dois pas oublier : Marguerite, dans cette lettre, datée de novembre 1793, me racontait que tout notre pays était en marche ;

— que maître Jean, Létumier, Cochard, Raphaël Mangue, enfin tous les patriotes de la ville, du Bois-de-Chêne & de la montagne, sous le commandement d'Elof Collin, venaient de partir la giberne au dos & le fusil sur l'épaule; qu'on ne trouvait plus dans nos villages que des femmes, des vieillards & des enfants, & que ce grand soulèvement arrivait à la suite d'un combat entre Pirmasens où nous avions perdu beaucoup de monde, ce qui nous avait forcés d'évacuer le camp de Hornbach & même les lignes de Wissembourg.

Elle me disait que l'armée du Rhin avait même reculé jusqu'à Saverne, & l'armée de la Moselle jusqu'à Sarreguemines, sur la route de Metz à Phalsbourg, de sorte que notre pays n'était plus qu'un seul camp, & que, si la grande bataille se livrait, on allait entendre gronder le canon dans nos baraques; que tout ce qui restait à la maison faisait de la charpie, préparait des bandages & prêtait au moins un lit pour recevoir les blesssés; qu'on avait organisé des ambulances à Metting, Quatre-Vents, Saint- Jean-des-Choux, & frappé des réquisitions sur tous les chevaux, les charrettes, pour le transport des vivres ou des blessés en cas de besoin. Elle me disait que les généraux avaient été cassés & qu'il venait d'en arriver deux autres, des enfants m. 20

du peuple, Charles Pichegru & Lazare Hoche ; qu'ils s'étaient vus en ville, au milieu du plus grand enthousiasme; qu'on leur avait fait les honneurs du club de l'Egalité ; qu'ils avaient visité les casernes & les remparts, & puis que l'un était allé prendre son commandement en Alsace & l'autre en Lorraine.

Ce qui m'intéressa beaucoup aussi dans cette lettre, ce fut d'apprendre que Chauvel était venu quelque temps avant au pays, avec Saint-Just & Lebas, pour faire empoigner les autorités civiles & militaires de Strasbourg, en train de livrer la place aux Allemands. Il paraît que la république ne convenait pas à ces aristocrates fédéralistes, qu'ils aimaient mieux être valets de princes & laquais de grands seigneurs, que des hommes libres; on avait découvert chez eux des cocardes blanches, & dans les guérites des remparts de petits drapeaux avec la couronne & les fleurs de lis. Les postes étaient abandonnés, les blessés pourrissaient dans les hôpitaux; enfin la trahison devenait chaque jour plus claire. En attendant le jugement, le maire Dietrich & les officiers municipaux avaient été transportés, les uns à Paris, les autres à Metz, à Châlons, à Besançon. Voilà ce que me racontait Marguerite, ajoutant que le pays fourmillait encore une fois de moines, de capucins, de réfractaires, rentrés

Histoire à'wi paysan.

en Alsace avec les Prussiens & les Autrichiens; qu'on allait jeter le filet sur tout cela d'un seul coup, & que le règne de la vertu ne pouvait plus tarder de s'établir.

Malgré la joie d'apprendre des nouvelles de Marguerite, de mon père qui se portait toujours bien, & de mon petit frère Étienne, qui n'avait qu'un seul chagrin, celui de ne pouvoir s'engager dans les volontaires comme tambour, on pense bien que l'inquiétude de savoir cent mille Autrichiens & Prussiens à dix lieues de chez nous, & de me dire que sans doute Phalsbourg allait être bombardé, la baraque de mon vieux père brûlée, les champs de maître Jean ravagés, & tous ceux que j'aimais réduits à la misère, on comprend que cela n'augmentait pas ma satisfaction & que j'aurais bien mieux aimé me battre là-bas, pour la défense de nos foyers, què d'exterminer en Vendée de misérables paysans, auxquels on ne pouvait reprocher que leur ignorance, dont ils n'étaient pas même cause.

Oui, cette idée me serra le cœur; mais ce qui m'indigna le plus, ce fut d'apprendre que notre imbécile de Valentin, engagé comme maréchal ferrant dans un régiment de Condé, avait eu l'insolence d'écrire à maître Jean de se tenir prêt, que la corde était tressée & le nœud cou-

lant arrangé, pour l'accrocher quelque part. Jusqu'alors je n'avais regardé Valentin qu'avec une grande pitié, sans le rendre responsable de sa bêtise naturelle, mais je vis d'après ce trait qu'il était devenu méchant, & cela me rit de la peine. Enfin que dire en pareille circonstance^ La colère de maître Jean avait été terrible; tout ce qu'il demandait maintenant, c'était de rencontrer son vieux compagnon, pour lui faire passer le goût du pain.

Cette lettre de Marguerite, qui m'avait fait d'abord tant de plaisir, redoubla mon indignation contre les traîtres; je vis bien que nos ennemis ne comptaient plus que sur ces misérables , & qu'il faudrait en venir à l'extermination générale.

Ce même jour, Rossignol arriva dans l'aprèsmidi. C'était un ancien horloger, devenu colonel de gendarmerie après l'enlèvement de la Bastille, un homme sec, le nez large, les yeux petits & clignotants ; il portait la grosse écharpe tricolore & le chapeau sans galons des généraux en chef. Westermann poursuivait déjà les Vendéens avec ses hussards; Rossignol donna l'ordre d'appuyer sa poursuite du côté de Beaugé.

Quinze à dix-huit cents patriotes sortirent par la porte Saint- Aubin, à pied & à cheval; il faisait un temps abominable, & l'on apprit le len-

demain que nos gardes nationales étaient arrivées trop tard ; les royalistes , arrêtés cinq heures en avant de la Flèche par le 4 e bataillon de la Sarthe & deux pièces en batterie sur le pont, avaient passé la rivière plus haut & s'étaient rendus maîtres de la place; mais on sut en même temps qu'ils venaient de l'abandonner & qu'ils marchaient sur le Mans , Westermann toujours à leurs trousses. Cette armée innombrable de paysans, de femmes, d'enfants, de vieillards, de prêtres, de chanoinesses , &c, ne pouvait subsister longtemps au même endroit; cela buvait, mangeait & dévorait tout en quelques heures; bientôt les greniers étaient vides & les caves à sec, il fallait aller voir ailleurs.

Rossignol retourna tout de suite à Chàteaubriant & puis à Rennes. Un fort détachement partit alors d'Angers pour rejoindre la division de Marceau sur la route du Mans ; j'en étais, encore faible, mais bien content de me retrouver en campagne , car rien ne m'a jamais plus ennuyé que de vivre entre les murs d'une caserne ou d'un hôpital. Il tombait de la pluie mêlée de neige; le même soir, nous trouvâmes la division campée autour d'un bourg appelé la Fontaine- Saint- Martin. L'état-major était au village. On parlait de la nomination de Marceau, par intérim, comme général en chef; il avait quitté le camp

deux ou trois heures avant & poussait au loin une reconnaissance.

Toute cette nuit, nous entendîmes sur notre

droite le roulement du canon; d'autres division venaient de faire leur jonction aux environs du Mans : celle de Muller arrivée de Tours, celle de Tilly arrivée de Cherbourg, & le détachement de Westermann, qui suivait les Vendéens pas à pas depuis la Flèche. Les Mayençais , réduits presque à rien, arrivaient de Châteaubriant, derrière nous, sous les ordres de Kléber. La pluie, le vent, la neige nous ennuyaient beaucoup, mais chacun prévoyait une grande affaire & se disait : « Encore un peu de patience, toutes nos misères vont finir! » Marc Divès& Sôme auraient bien souhaité d'avoir ma grosse capote neuve sur le dos, mais elle me faisait trop de bien, je ne l'aurais pas prêtée pour tout l'or du monde.

Enfin, au petit jour, les qui-vive, les reconnaissances d'avant-postes & le passage de la cavalerie, nous apprirent que Marceau venait de rentrer. On rit la soupe, après la soupe on replia les tentes & l'on se mit en marche pour le Mans.

Cette nuit-là, deux ou trois petits combats s'étaient livrés entre Westermann & les Vendéens. Les Vendéens avaient eu le dessus.

Ce que je n'ai jamais pu comprendre, c'est

que les généraux, toujours en route, toujours à cheval, toujours à recevoir des nouvelles, à confesser les espions, les prisonniers, les déserteurs, les maires de villages, les maîtres de poste; à faire éplucher les lettres ; à courir en avant pour tout observer, prendre les positions, & puis se consulter entre eux, soit en conseil de guerre, soit autrement; après toutes ces fatigues & bien d'autres sans doute que je ne connais pas, aient encore le courage & la force de passer des nuits sans dormir & de recommencer le lendemain.

Oui, cela me paraît merveilleux; & voilà pourtant comme étaient tous les vrais généraux que j'ai connus : Aubert Dubayet, Kléber, Marceau, Beaupuyf c'est étonnant!

Nous avions bien cinq à six lieues encore à faire avant d'arriver au Mans. A Foullctourte, nous trouvâmes la division Muller & les représentants du peuple Bourbotte & Prieur. Il était question d'une défaite de Westermann devant Pontlieue, les représentants semblaient indignés. On fit halte, & dans la maison du maire les généraux se réunirent en conseil, & puis on continua son chemin. Westermann avait sabré des centaines de royalistes dans cette direction; nous en trouvions partout, étendus le long des fossés, sur les fumiers des villages, en plein champ; quelques-uns des nôtres aussi, la face

contre terre. Il ne pleuvait plus, mais le temps était humide & très-froid; les chemins étaient mauvais, surtout pour les canons & les munitions.

Nous n'arrivâmes devant Pontlieue que vers six heures du soir, & tout de suite Westermann, qui nous attendait avec ses hussards & quatre ou cinq cents hommes d'infanterie, après avoir vu Marceau deux minutes, commença l'attaque du pont, car le bourg est bâti de l'autre côté d'une petite rivière qui se jette dans la Sarthe. Plus loin, tout au bout d'une longue rue, pleine de fabriques, se trouve le Mans, sur une côte en pente rapide.

Les Vendéens s'étaient barricadés dans Pontlieue ; ils avaient même élevé des espèces de redoutes; mais le temps était si couvert, que nous ne voyions absolument rien de ces choses.

Tout le monde pensait qu'on allait bivaquer en attendant la division Kléber. Les représentants du peuple avaient même mis pied à terre, & tous les bataillons s'arrêtaient, cherchant leur campement, à droite & à gauche de la route, lorsque deux coups de canon, suivis d'une fusillade terrible & de cris : « En avant ! en avant!... Vive la république! » nous avertirent que ce gueux de Westermann, qui n'avait ni cesse ni repos, faisait encore un de ses coups,

Histoire àhin paysan.

& qu'au lieu de nous reposer, il faudrait sans doute le soutenir & se battre toute la nuit.

Cela ne pouvait pas manquer. Aussitôt l'affaire engagée, de tous les côtés on cria : « En avant ! en avant!... » Et nous voilà partis dans cette obscurité, fouettant les chevaux, criant, poussant aux roues par-dessus les pavés, jurant & nous indignant.

Les Vendéens avaient entassé de la terre sur le vieux pont ; des deux côtés ils avaient planté des palissades, &, pendant que nous débarrassions tout cela, les balles sifflaient; nous entendions bien plus loin, du côté de la ville, le ronflement du canon : Westermann & les grenadiers du ci-devant régiment d'Armagnac, non contents d'avoir passé le pont & le faubourg, s'enfonçaient déjà dans le Mans; naturellement les Vendéens, qui s'attendaient à quelque chose de semblable, les recevaient à coups de mitraille.

Une fois le pont débarrassé, tout marcha :

canons, caissons, infanterie, cavalerie. La division de Cherbourg, qui nous rejoignit en courant, avait l'air encore plus enragée & plus enthousiaste que nous. Elle ne connaissait peutêtre pas aussi bien les trous que font les boulets dans un bataillon ; elle allait l'apprendre.

Tout passa.

Si l'ennemi avait eu la force de nous repousser, nous aurions été dans une vilaine position, l'Huisne derrière nous, la Sarthe à gauche, * grossie par les pluies, & les royalistes en face ; mais on n'y songeait pas.

Les Vendéens étaient encore à plus de cinquante mille dans le Mans; trente mille combattants, & le reste en femmes, en filles nobles, en blessés, en prêtres.

Bien des années se sont passées depuis ce combat, & souvent encore la nuit, en rêvant à ces choses lointaines, il me semble entendre cette grande rumeur de la ville, ces cris sans fin, ces coups de canon qui se suivent en faisant t trembler les vieilles rues décrépites, & lançant leurs éclairs rouges jusqu'au-dessus des pignons & des hautes tours sombres. Je vois les reflets du feu courir eri zigzags sur la rivière ; les centaines de fenêtres, hautes, basses, éclairées par la fusillade; les chapeaux ronds, à l'intérieur, se passer les fusils de main en main; au-dessous, dans la grande rue en pente, nos grenadiers qui courent, & la mitraille qui les refoule ; Westermann en tête, qui galope ; le 6 e de hussards avec ses shakos pointus, ses dolmans & ses sabretaches en l'air, qui file : enfin tout ce four- c nullement de monde, au milieu de la nuit noire, à travers les lueurs & le fracas des. décharges !

Quand nous arrivâmes au coin de cette rue, on aurait dit que le feu coulait de toutes les lucarnes comme de la bouche d'un four ; un coup de fusil n'attendait pas l'autre, & déjà, le long des murs, les blessés se recoquillaient, retirant leurs jambes & se serrant pour ne pas être écrasés. Nous, avec nos chevaux, nos canons, nos fourgons au galop, nous étions l'épouvante de ces malheureux, car dans des moments pareils on passe; il faut passer coûte que coûte, & sous les roues pesantes les hommes se tordent comme des vers. « En avant! en avant! » Vous n'entendez que ce cri des officiers. Un camarade tombe, vous ne tournez pas seulement la tète.

C'est vers le milieu de la rue, en face d'un entassement de voitures, de charrettes mêlées l'une dans l'autre comme des chevaux de frise, & bordées des deux côtés de tirailleurs vendéens, qu'on nous rit arrêter & tourner nos pièces. Un bataillon de grenadiers de l'Aube nous soutenait; mais tout descendait sur nous : les tuiles, les cheminées, les balles! Quand on se rappelle ces terribles moments & qu'on se dit : « J'en suis réchappé malgré tout! » on est forcé de crier : « C'est Dieu qui m'a sauvé ! »

Nos premiers coups balayèrent les voitures comme de la paille, elles volaient en mille pièces ; & comme les grenadiers enfonçaient en même

temps les portes à coups de hache & de pavés, pour débusquer les royalistes ; comme le carnage commençait à l'intérieur des maisons, & que des cris innombrables de a Vive le roi!... Vive la république !... » partaient de toutes les fenêtres, à tous les étages ; comme on entendait tomber & rouler sur les planchers ceux qui se massacraient ; nos coups de canon seuls tonnaient plus haut que le tumulte, & durant une seconde couvraient les plaintes, les gémissements & les cris du combat.

Encore la grande rue où nous grimpions n'était-elle pas le plus dangereux passage; toutes les ruelles qui descendent dans cette rue sont tellement étroites & roides, que plusieurs ont des escaliers pour y monter, & c'est de là, de toutes ces vieilles baraques vermoulues & penchées, — garnies de petits balcons en forme de hotte & de tourelles, — & qui se touchent presque par le haut, c'est de là que les balles pleuvaient. Ceux qui reçurent l'ordre de dénicher l'ennemi de ce$ abominables recoins eurent encore bien d'autres périls à courir; on leur jetait sur la tête meubles, fourneaux, pots de fleurs, armoires; on les écrasait comme dans des mortiers. Aussi la rage, au bout d'une heure, devint tellement épouvantable, qu'on ne faisait plus grâce à personne, & que les femmes, les vieux, les enfants, étaient hachés sans miséricorde.

Les royalistes du côté de la pjace, derrière leurs canons, tenaient comme des palissades; ils nous répondaient coup sur coup dans toutes les directions; les volets, les enseignes, tout pendait en l'air, à moitié détaché par les boulets. Deux fois nous reçûmes l'ordre d'avancer, de nous approcher encore de cette place; nous avions perdu beaucoup des nôtres, des grenadiers de l'Aube les remplaçaient & faisaient avec nous le service des pièces. C'est Westermann lui-même qui vint la seconde fois nous crier : « En avant ! mille tonnerres! » Il était pâle comme un mort, ayant reçu deux blessures & perdu beaucoup de sang; ses yeux reluisaient. Il avait l'air de ne rien sentir; seulement, comme il nous criait cela furieux, il tomba d'un coup en faiblesse. On le coucha derrière un rang de pavés; tous le croyaient mort; mais, une minute après, il se redressa de lui-même, prit son cheval à la crinière & monta dessus, en partant au galop vers la place. Nous étions aussi en route de ce côté.

Plus je pense à ces choses, plus je me figure que la fureur du carnage rend les hommes fous, & qu'ils ne sentent plus ni les coups, ni les membres cassés, ni la perte du sang, ni la faim, ni les privations de toute sorte. Dans des temps ordinaires, la centième partie de ces maux vous ferait mourir, mais pendant la bataille il faut m. 21

être tué roide comme un chat, pour s'étendre; & c'est peut-être à cause de cela que tant d'hommes meurent en rentrant de campagne ; la guerre les soutenait, aussitôt l'extermination finie, la force les abandonne.

L'épouvantable boucherie, les décharges, les attaques, les reculades durèrent six heures sans relâche ; la grande affaire était de resserrer les Vendéens sur la place, & de les tenir là jusqu'à l'arrivée de Kléber. Marceau fit occuper toutes les rues voisines, mais à chaque maison c'était un nouveau combat. Il avait fallu renouveler trois fois nos caissons.

Vers minuit l'ordre arriva de cesser le feu ; toutes les principales positions étaient enlevées ; les royalistes n'avaient plus que cette place, où s'élevaient d'anciennes halles entourées de piliers.

C'est dans cette vieille bâtisse que se tenaient les femmes, les prêtres, les marquises, les comtesses, au milieu des chevaux & de tout ce qui restait de leur grande débâcle.

Nous eûmes environ deux heures de repos; tout le monde frémissait de recommencer. Nos pièces étaient enterrées dans les pavés & les morts. Malgré la fatigue on n'avait pas envie de dormir; mais, comme on ne nous avait pas donné le temps de faire la soupe, chacun avait

faim & sortait ses provisions, car la distribution avait eu lieu sept heures avant, à Foulletourte, & Ton était bien content de trouver sa miche de pain bouclée sur le sac. Au bas de la rue, plusieurs camarades avaient aussi trouvé sur les Vendéens des gourdes pleines d'eau-de-vie & dans leurs sacs de toile des oignons & du sel.

Chacun veillait à son poste, regardant de loin les allées & les venues de l'ennemi; de gros nuages couvraient le ciel, mais de temps en temps la lune donnait & nous découvrait les masses sombres de ces êtres entassés là-bas, & se penchant aux fenêtres cassées tout autour de la place. Plus un seul coup de fusil ne se tirait. Parmi les '( Qui vive ? » & le passage de nos patrouilles, une grande rumeur s'élevait d'instant en instant au loin, sur notre droite, au fond de la ville haute; on aurait dit de grands coups de vent, mais nous avons su le lendemain que c'était le départ de tout ce qui pouvait encore se sauver, sur la route de Laval.

Comme nous n'étions pas maîtres de la Sarthe, Marceau n'avait pu faire occuper cette route.

Entre trois & quatre heures du matin, le bruit courut que Kléber était arrivé. On s'attendait à recommencer l'attaque, mais elle n'eut lieu qu'au petit jour ; on déblaya d'abord en silence

toutes les rues derrière nous, pour le passage de la cavalerie. Moi je crois que les autres en avaient assez, & qu'à partir de minuit, au moment où Ton s'était arrêté de lassitude des deux côtés , un grand nombre, abandonnant les femmes & les prêtres, avaient pris la route de Laval sans en prévenir leurs chefs. Je le crois, parce que, sur les cinq heures, comme le jour commençait à blanchir le haut des toits, tout à coup le grand cri : « En avant! en avant! » étant parti, la résistance épouvantable à laquelle on s'attendait ne dura pas seulement un quart d'heure. Westermann, à la tête des chasseurs francs de Cassel, passa d'un bout de la rue à l'autre au pas de charge. Les fenêtres se mirent bien encore à tirer ; quelques coups de mitraille enlevèrent encore des rangs entiers ; mais nous arrivâmes sur la place en moins de dix minutes.

Nous autres, nous avions l'ordre de suivre la colonne au galop & de prendre position en face des halles ; mais les halles étaient abandonnées, il ne restait plus là que des pièces démontées, des fourgons vides, des chevaux blessés, & des misérables sans défense, que l'on passa tout de suite par les armes. Toute la place était encombrée de morts, & Westermann, sans s'arrêter, partit avec le 6 e hussards sur la route de Laval, à la poursuite des fuyards.

Si je disais que nous n'avons pas massacre ceux qui restaient embusqués dans les maisons; que nous les avons laissés s'échapper, pour nous fusiller encore plus tard, & que beaucoup de ces femmes furieuses, qui portaient des sacs pour mettre le butin & n'avaient pas honte d'achever les blessés, furent épargnées, si je vous disais cela, je mentirais! Nous autres canonniers, chargés de veiller à nos pièces & de rester en position en cas d'attaque, nous ne fûmes pas mêlés à tout cela; mais les camarades de Cherbourg & d'ailleurs, après avoir vu leurs frères hachés & fusillés par centaines, se vengèrent; des cris partaient de tous les côtés, des cris horribles!... Que voulez-vous? la guerre, c'est la guerre : le sang, les larmes, l'incendie, le pillage!... Malheur à ceux qui la commencent, & principalement contre leur patrie ; toute cette horreur retombe sur eux ; ils en répondent seuls devant le genre humain & devant l'Etre suprême.

Les généraux firent battre la générale. Kléber & Marceau, les représentants Prieur, Turreau, Bourbotte, tous ensemble essayèrent d'arrêter l'extermination : ils parlèrent de loi, de justice, pour apaiser l'indignation des soldats. Écoutez! nous avions perdu plus de cent mille hommes dans cette misérable guerre de Vendée; nous avions souffert toutes les misères depuis près d'un

an ; pendant que les Prussiens, les Autrichiens, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Hollandais, enfin toute l'Europe attaquait notre pays, nous étions forcés de combattre sans quartier des gens qui auraient dû nous soutenir contre l'étranger, & qui fusillaient la France par derrière!... Qu'on songe à tout cela, & que ceux qui reprochent aux républicains des cruautés se taisent; dans le fond de leur cœur ils sont forcés de reconnaître que le droit était avec nous, & que nous avons bien fait de remplir notre devoir envers la patrie & nousmêmes.

Histoire à' un paysan.

Après cette terrible défaite des Vendéens, l'armée se reposa deux jours au Mans; mais Westermann, un des plus grands généraux de cavalerie que nous ayons eus, ne lâcha pas l'ennemi, qui pouvait se rallier en avant de Laval ; malgré le froid de décembre, & malgré ses blessures, il le poursuivit dans tous les villages; ses hussards en massacrèrent des quantités prodigieuses. A Laval, les femmes des patriotes se précipitaient sur les fuyards & les arrêtaient; le sang de leurs maris & de leurs enfants, versé par les royalistes après Entrâmes, criait vengeance; les paysans bretons s'en mêlaient aussi; ces pauvres gens avaient vu les horreurs de la guerre civile, l'insolence des Vendéens, leur ivrognerie & leurs autres vices; c'est à coups de fourche & de faux qu'ils les recevaient.

« Va te faire pendre ailleurs, brigand ! va tirer des coups de fusil dans le dos des chré-

tiens, en récitant ton chapelet!... va, misérable! »

Les marquises, les comtesses, les chefs habillés en femmes, les prêtres déguisés avaient beau supplier, on leur montrait la grande route. Et là-dessus les hussards arrivaient avec le sabre rouge :

« Les voilà! les voilà! »

Seigneur Dieu, que cela serve d'exemple à tous les êtres assez abandonnés du ciel pour se soulever contre leur propre patrie! qu'ils apprennent que la prospérité des criminels ne peut durer longtemps, & que dans l'adversité tout les accable.

En arrivant cinq jours après aux environs d'Ancenis, où le restant de ces malheureux voulaient passer la Loire & réunissaient planches, douves, tonneaux, poutres & jusqu'aux planchers des maisons, qu'ils démolissaient pour faire des radeaux, nous trouvâmes les hussards de Westermann sur les hauteurs de la Cornouaille, de l'autre côté de Candé. Tous avaient des bagues, des boucles d'oreilles, des bracelets, des bannières, des croix d'or, les uns aux doigts, les autres à la garde du sabre, dans les poches ; leurs petites gibernes en étaient pleines, & les gueux ne se mouchaient plus que dans des mouchoirs entourés de dentelles. D'après cela qu'on se figure ce que les marquises & les duchesses étaient devenues ; cela fait frémir quand on y pense.

Histoire d J un paysan

Les représentants Bourbotte & Turreau rachetèrent beaucoup de ces objets précieux & les envoyèrent à la Convention; la plupart des cavaliers en firent môme don à la république, car elle était pauvre, elle avait besoin d'argent, étant attaquée de tous les côtés par les despotes.

Mais c'est à cette heure que vous allez voir ce qu'il faut penser de ces fameux chefs royalistes, de ce Henri de La Rochejaquelein, de ces de Sapinaud, de Laville-Beaugé, de Langerie & autres défenseurs du trône & de l'autel. Certainement la grande masse des paysans vendéens, & surtout les chouans venus les rejoindre à Laval , étaient coupables envers la France ; ils étaient aussi coupables envers leurs femmes & leurs enfants, de risquer leur existence en combattant la nation, c'est clair! ils n'agissaient pas en honnêtes gens, en bons Français ; mais l'ignorance, la bêtise dans laquelle on les avait entretenus de père en fils depuis des siècles, en étaient cause; ces pauvres malheureux ne savaient pas ce qu'ils faisaient, ils méritaient le pardon. Les autres, au contraire, ceux qui les avaient entraînés au delà de la Loire, ne méritaient pas de pitié ; ces nobles, ces prêtres, qui, pour défendre leurs privilèges, avaient aveuglé tant de milliers d'hommes, qui leur avaient prêché l'extermination de leurs frères & leur

avaient promis la vie éternelle en récompense de leurs crimes, voilà les vrais coupables; voilà ceux qui devaient porter la responsabilité de cette rébellion; voilà les gens qui devaient se dévouer jusqu'au dernier, pour obtenir la grâce des femmes, des enfants, des vieillards ; voilà les hommes qui, dans cette grande extrémité, reconnaissant qu'il ne restait plus de ressources, que la Loire était débordée par la pluie & la neige, qu'on ne pouvait construire de pont & sauver tout le monde... c'étaient ces nobles-là, qui devaient se dévouer & se rendre directement devant les représentants du peuple pour leur dire :

u Nous sommes un tel& un tel. Nous sommes de la noble race des conquérants, & nous n'avons pas voulu nous soumettre à votre république ; nous avons entraîné tout ce troupeau de malheureux contre vous; nous les avons trompés!... Maintenant vous êtes les plus forts!... Eh bien, soyez généreux, épargnez-les; ce sont des hommes du peuple comme vous. Prenez nos têtes & que tout soit fini ! Que la France jouisse de ses nouvelles lois, & qu'elle conserve un certain respect pour les hommes de cœur qui ont défendu les privilèges de leur race contre tous, & qui sont morts fièrement & courageusement en sauvant leur armée ! »

N'est-ce pas cela que vous auriez fait? Je vous

parle à vous, le premier venu : à toi, soldat, à toi, ouvrier, à toi, paysan, à vous tous qui n'êtes pas de la noble race, qui ne demandez pour tous que l'égalité devant la loi... N'est-ce pas que cette idée vous serait venue? Oui, j'en suis sûr ; la mort est si peu de chose quand on remplit son devoir; il n'est pas nécessaire d'être noble pour la mépriser. Me voilà, moi, bien vieux, & je lève la main devant l'Éternel, que je n'aurais pas attendu une minute ; mon sacrifice aurait été fait d'avance.

Eh bien, écoutez! Comme nous allions de la Cornouaille à Maumusson, un gros bourg près duquel se trouvaient des verreries dans le genre de Meisenthal, notre avant-garde engageait la fusillade devant Ancenis ; &, au même moment, une barque traversait la Loire; dans cette barque, la seule que les Vendéens avaient pu trouver dans le pays, — car, à leur approche, on avait envoyé toutes les embarcations sur la rive gauche, afin de les empêcher de rentrer dans leur Bocage, — dans cette barque, le généralissime Henri de La Rochejaquelein, Stofflet, Sapinaud,La Ville-Beaugé, Vaugiraud, de Langerie & quelques autres chefs passaient l'eau, soi-disant pour chercher deux gros bateaux chargés de foin amarrés en face de la ville, & sauver ainsi tout le monde. Ce sont les roya-

listes qui racontent cela dans leurs livres : des généraux qui vont eux-mêmes chercher des barques, au lieu d'envoyer un officier de confiance avec quelques soldats! Mais une pareille histoire fait rire de pitié ; d'autant plus qu'arrivés à l'autre bord, ces braves gens gagnèrent un petit bois à portée de fusil & disparurent sans tourner la tête, & que depuis les malheureux qu'ils abandonnaient n'en reçurent plus de nouvelles.

De la position où nous étions, au bord d'un ruisseau, entre deux collines, nous ne pouvions voir ce triste spectacle, & j'en suis bien content : j'en aurais conservé un dégoût pour le restant de mes jours.

Enfin, voilà l'histoire!... Les malheureux Vendéens, hommes, femmes, enfants, vieillards, réunis sur le bord de la Loire, comprenaient maintenant leur sort; une chaloupe canonnière, venue de Nantes, ouvrait déjà le feu sur leurs radeaux , tout s'engloutissait ; ils voyaient leur Bocage sur l'autre rive, sans pouvoir espérer d'y rentrer ; ils tombaient dans les bras l'un de l'autre en gémissant & criant :

a C'est fini!... Nous sommes perdus!... »

Quel déchirement & quelle horreur!

Nous n'avions plus besoin de nous presser; à mesure que les divisions allaient venir, elles

devaient prendre tranquillement position autour de la place. C'était encore un combat de rues qu'il fallait livrer. Ce 17 décembre au soir, Westermann lit monter deux pièces sur une colline, & lança quelques boulets à toute volée. Aussitôt toutes les cloches sonnèrent; le tocsin n'en finissait plus, à minuit il tintait encore. Une bande de Vendéens voulut se sauver du côté de Varades ; c'est ce que Westermann attendait. Il les suivit avec ses hussards, les tailla en pièces, & revint au petit jour, dans le moment où la dernière colonne des royalistes sortait d'Ancenis, sur notre droite; elle était bien encore de quinze mille hommes, femmes & enfants. On ne bougea pas, pour les laisser filer, mais, aussitôt après leur sortie, les hussards descendirent en ville & sabrèrent une centaine de traînards; ils récoltèrent du bétail, des bagages, & six pièces de seize devant la mairie; les pauvres misérables abandonnaient tout maintenant; sans chefs r sans ressources, ils perdaient aussi le courage.

Notre division se mit à leur poursuite. Westermann les serrait toujours de près; il en exterminait partout, aux Touches, à Nort, à Blain. Ils s'arrêtèrent le 20 décembre à Blain. Marceau pensait les tenir enfin & Iqs écraser d'un coup; notre marche redoubla par le vent & la neige;

mais lorsque nous arrivâmes à Blain, où Westermann nous attendait, les royalistes avaient déjà pris la route de Savenay, en coupant derrière eux le pont d'une assez forte rivière. On se dépêcha de le réparer.

C'est à Blain que le prince de Talmont se sauva avec Donissant, Desessart, Pérault, Piron, Rostang & cent cinquante officiers & grandes dames nobles, qui n'avaient pu monter dans la barque de La Rochejacquelein. Talmont fut arrêté quelques jours plus tard à Laval & guillotine devant son château. Les paysans, eux, aimèrent mieux mourir en soldats, les armes à la main.

Le pont réparé, nous continuâmes notre poursuite. Depuis onze jours nous marchions nu-pieds sur la glace, en pantalon de toile & les habits en loques; aussi la fureur d'atteindre l'ennemi & de l'exterminer nous possédait.

Kléber vint nous rejoindre avec quelques troupes fraîches, à huit ou neuf lieues au-dessus de Nantes. Nous voyions les brigands s'éloigner toujours; mais les marais approchaient, ils ne pouvaient plus se sauver bien loin. Le 22 décembre, vers cinq heures du soir, nous arrivâmes presque en même temps qu'eux devant Savenay, une petite ville remplie de vieilles maisons en torchis, & servant de marché dans ces cantons

Histoire àhtn paysan

pour le gibier, les bestiaux, la volaille; elle est sur une éminence, où poussaient des genêts & des landes alors toutes blanches de givre. Les Vendéens s'étaient emparés d'un petit bois en avant de cet endroit; le général ordonna de les en déloger tout de suite.

Nos pièces furent mises en batterie à droite de la route qui descend à Nantes, & les Vendéens, après une résistance assez vigoureuse, se retirèrent en ville.

Toute cette nuit se passa donc à tirailler, car l'ennemi s'était retranché solidement dans les ruelles & les jardins. Il faisait un froid sec qui vous entrait sous les ongles. J'avais entouré mes pieds de paille, à l'exemple de plusieurs camarades. Les feux de bivac brillaient comme des étoiles; on rôtissait devant & l'on gelait derrière; personne ne dormait.

Sur le minuit, Kléber, avec ses jeunes gens de l'état-major, passa près de nous ; il avait un grand manteau vert garni de peau de renard à l'intérieur, & ses gros favoris brun -roux brillaient comme du vif-argent. Il nous cria :

« Combien de gargousses?

— Dix-Huit par pièce, répondit le lieutenant; les coffrets sont pleins, général, mais c'est tout.

— Il faudra les ménager, dit Kléber. C'est à

coups de crosse & de baïonnette qu'il faut en finir. »

Et, nous regardant sans descendre de cheval avec ses gros yeux gris clair, il reconnut les vieux de Mayence; cela se voyait :

« Eh bien! dit-il d'un air de bonne humeur, voilà le même temps que l'hiver dernier à Mayence.

— Oui, général, lui répondit le père Sôme; il ne faisait pas chaud non plus travailler aux fortifications de Cassel & pousser la brouette sur le pont du Rhin. »

Alors Kléber sortit un des grands gants de cuir qui lui montaient jusqu'aux coudes, & tendit la main à Sôme en disant :

« Camarades, les droits de l'homme vont avoir le dessus; nous les aurons bien gagnés! »

Il était tout réjoui, & nous tous ensemble nous criâmes : « Vive la république ! »

Aussitôt il repartit & courut de poste en poste visiter les lignes, comme c'était son habitude la veille d'une bataille.

On fit la soupe avant le jour, &, dès que le pâle soleil de décembre se leva du côté de la Loire, l'action s'engagea par les tirailleurs aux avant-postes. Cela durait depuis vingt minutes, lorsque Westermann, à la tête de ses hussards & d'un escadron de chasseurs, chargea les brigands,

qui se replièrent sur des retranchements qu'ils avaient élevés pendant la nuit. Ces retranchements étaient garnis de canons; il fallait les enlever. On nous rit avancer sur la route de Nantes, pour tâcher de les enfiler de côté, pendant qu'on les attaquerait en face. Nous étions soutenus par un bataillon de grenadiers. Mais les autres virent dans l'instant ce que nous voulions faire, & dirigèrent tous leurs feux sur nous.

Alors, au bas de la route il fallut prendre position pour répondre à leur canonnade ; & ces gens désespérés coururent sur nous, malgré la mitraille que nous leur envoyions & le feu roulant du bataillon de grenadiers qui nous couvrait par la droite. L'engagement à la baïonnette devint terrible. Westermann accourut ventre à terre attaquer les royalistes en flanc; mais peut-être que tout cela ne les aurait pas arrêtés tout de même, car ils combattaient avec une rage incroyable & seraient arrivés jusqu'à nous, si Marceau , qui venait de former deux bataillons en colonne, n'avait marché tout droit sur leurs retranchements. Aussitôt ceux qui nous attaquaient se portèrent à leur défense, & ces retranchements-là furent attaqués depuis le matin jusque vers midi; une colonne à peine repoussée, une autre arrivait, ainsi de suite.

Nous autres, nous avancions toujours; nous

les fauchions; mais la fureur de ces gens était si grande, qu'au lieu de nous répondre comme les canonniers font toujours, parce que c'est en quelque sorte plus fort que soi de se venger d'abord, çh bien, eux, ils aimaient mieux se laisser mitrailler & tirer dans les colonnes d'attaque. Finalement pourtant une de ces colonnes entra dans leurs retranchements; la cavalerie de Westermann arriva derrière, & nous de côté pour les prendre en écharpe ; le massacre commença dans les retranchements, dans les jardins, dans la ville, dans les champs, dans les maisons, à l'église, enfin partout.

Nous avions encore perdu là quelques centaines d'hommes ; aussi les coups de fusil, les coups de crosse, les coups de sabre & de baïonnette, tout allait son train. « Pas de quartier! » c'était le mot d'ordre des deux côtés. Partout sur la grande plaine couverte de neige on ne voyait que des plaques rouges, des tas de morts, & point de blessés. Au loin les hussards, les chasseurs filaient comme le vent à la poursuite des derniers malheureux, qui se sauvaient du côté d'un marais à perte de vue. Je me suis laissé dire qu'il s'en est échappé deux à trois mille à travers ces marais; c'est possible, car nous étions las d'exterminer, & la cavalerie ne peut s'enfoncer dans la vase; quelques-uns de

ces malheureux ont donc pu se sauver ; ils étaient les seuls restes de cet immense troupeau de cent mille Vendéens, qui deux mois avant avait passé la Loire. Ceux-là pouvaient dire à leurs enfants & petits-enfants :

« Nous avons vu la grande guerre; nous avons vu père & mère, frères & sœurs, femmes, enfants, amis, périr de faim, de froid, de fatigue, de toutes les misères, sur les grandes routes; nous les avons vu massacrer sans pitié, parce qu'ils ne voulaient pas de pitié des républicains, & qu'ils n'en avaient pas non plus; nous avons vu les plus grandes horreurs du monde ; mais ce qui nous a fait encore plus de peine que tout cela, ce qui nous a déchiré le cœur, ce qui nous a brisés, ce qui nous a réduits au désespoir de la honte & de la mort, c'est, au moment du grand danger, la désertion des nobles qui nous avaient soulevés contre la France, & plus tard la bassesse d'unBernier, pliant l'échiné devant l'ancien jacobin Bonaparte, pour obtenir un bonnet d'évêque.

Enfin ici finit la grande guerre de Vendée.

Deux jours après, nous entrâmes à Nantes. On venait d'y apprendre presque en même temps notre victoire de Savenay & la prise de Toulon, que les Anglais avaient évacué en y mettant le feu & emmenant tous nos vaisseaux.

Ai-je besoin de vous peindre» l'enthousiasme

des patriotes & de toutes les autorités, en nous voyant entrer, Kléber, Marceau, Westermann en tête, avec nos pieds nus, nos pantalons de toile, nos chapeaux usés par la pluie & les vents, nos grandes barbes, nos balafres & nos blessures innombrables; les roulements de tambour, les cris de « Vive la république î » le drapeau tricolore à toutes les fenêtres, les femmes, les jeunes filles qui se penchent & nous saluent des balcons, la foule qui nous embrasse, & puis le défilé des canons & des étendards enlevés aux. royalistes; les discours du président Gracchus & de Scévola Biron, au club du port Maillard; les invitations des bourgeois, qui nous entraînaient bras dessus, bras dessous dans leurs maisons, les banquets patriotiques, &c. &c.,? Non, toutes ces fêtes se ressemblent ; quand vous en avez vu deux ou trois, vous les avez toutes vues; seulement les patriotes de Nantes, après avoir risqué d'être envahis, massacrés & brûlés vingt fois depuis un an, étaient en quelque sorte plus contents de notre victoire que nous-mêmes; & la commission militaire, le comité révolutionnaire où Goullin, Pinard, Grandmaison, Carrier & plusieurs autres jugeaient tour à tour, ne laissaient pas refroidir l'enthousiasme des modérés. Nous fûmes donc remontés & rhabillés de fond en comble, & logés en ville chez le bourgeois.

Moi, je demeurais dans une petite rue qui descend aux prairies de Mauves, chez un ferblantier qui chantait du matin au soir : « Ça ira! ça ira! » C'était un vieil homme, avec de grosses besicles, & très-bon ouvrier de son état; mais il chantait par crainte , & sa fille , une grande brune toute pâle, priait toujours. Le vieux fréquentait le club des jacobins & tremblait comme un lièvre au moindre bruit du dehors. La compagnie de Marat faisait des visites domiciliaires; il arrivait des suspects de Savenay, de Montaigu, de TifFauges; cela faisait des files d'une demi-lieue, & Ton apprenait en même temps que Charette soulevait le Marais; qu'il recommençait la guerre d'embuscade du côté de Machecoul; mais ce n'était qu'une véritable misère auprès de ce que nous avions vu ; le nerf des royalistes était coupé. Le plus simple pour eux aurait été de se tenir tranquilles, car nous n'avions plus à les craindre.

Dans ce temps l'armée fut dispersée selon les besoins de la république. Le bataillon de Saône- &-Loire, avec le premier & le deuxième de la légion des Allobroges, furent détachés contre Charette; la] 32 e demi-brigade, ci-devant régiment de Bassigny ; la 57 e de Beauvoisis, la 72 e du Vexin, partirent pour l'armée des Pyrénées- Orientales. Nous avions fait campagne avec

la 72 e depuis Mayence, & l'on fraternisa les larmes aux yeux avant de se séparer. La 13 e tint garnison à Nantes. Je fus bien content de rentrer comme sergent dans mon vieux bataillon de Par is-&- Vosges.

Il n'y restait plus beaucoup d'anciens camarades de la section des Lombards & des Gravilliers; mais ceux qui restaient avaient toujours la même bonne humeur, & c'étaient les favoris de Lisbeth, qui les appelait : Mes Parisiens! Je la voyais tous les jours, avec Marescot & le petit Cassius. Marescot venait d'être proposé par sa compagnie pour le grade de lieutenant; son courage & sa belle conduite à l'affaire d'Entrames lui donnaient des droits. Il n'avait pas l'idée d'accepter, ayant plus de bénéfices dans son commerce ; mais Lisbeth ne lui laissait plus une minute de repos ; elle voulait être dame d'officier, & je finis par dire au beau-frère :

« Écoute, fais ce que ta femme veut. Je la connais, elle te rendrait la vie dure; c'est une femme glorieuse, comme toutes les filles des Baraques du Bois-de-Chênes. »

Il riait; &, sa nomination étant arrivée, il fut tout de même content de monter en grade. Lisbeth, depuis ce moment, me demandait tous les jours si j'avais écrit au pays qu'elle était femme d'officier; voilà ce qui l'inquiétait. Elle ne tenait

plus à son commerce, car pendant cette année, au moyen de quelques verres d'eau-de-vie , elle s'était attiré tout le butin du bataillon : bagues, boucles d'oreilles, bracelets, étendards brodés en or, elle avait de tout dans son sac, &, me montrant un jour le magot, elle me dit d'un air de malice extraordinaire, pour une fille élevée sur les grandes routes à courir derrière les voitures & tendre la main :

« Tiens, Michel, si les duchesses revenaient, je pourrais aussi être duchesse. Je l'aurais encore mieux gagné que les anciennes, puisque j'ai fait la guerre & accroché tout ce que j'ai pu moi-même. Les autres avaient tout trouvé en venant au monde, moi, j'avance par mon courage & ma chance. Tout sera pour Cassius. Nous voilà déjà dans les grades; ça marchera. »

La vanité des femmes est terrible; Lisbeth aurait trouvé tout naturel que la république eût sacrifié six cent mille hommes pour la faire passer duchesse. Si je n'avais pas connu son ignorance & sa bêtise, j'aurais frémi d'indignation; mais comment en vouloir à des êtres si bornés? Tout ce qu'on peut faire, c'est de lever les épaules en les écoutant.

Une autre chose qui me serrait le cœur, c'était de voir passer matin & soir les condamnés qu'on menait de la tour du Bouffay aux prairies de

Mauves. Il neigeait toujours, & ces tiles de charrettes où les malheureux grelottaient demi-nus, les mains liées sur le dos, vous donnaient froid. Comme la neige était haute, on n'entendait aucun bruit dans la rue, excepté de temps pn temps le hennissement d'un cheval, le cliquetis d'un sabre des hommes de l'escorte ; tout passait en silence; on aurait dit des ombres. Le vieux ferblantier, sa fille & moi, derrière les petites vitres rondes, nous ne bougions pas; la fille priait & le vieux poussait un gros soupir. Ah! j'en ai vu passer ainsi de toute sorte, des hommes & des femmes, des vieux & des jeunes, des nobles & des prêtres ! Et toujours cela me rappelait ces charrettes que nous avions escortées de la porte Saint-Nicolas aux prisons de Nancy, quand le général Bouille avait fait fusiller, pendre & rouer vifs tant de malheureux sans défense, qui réclamaient leur paye avec justice.

Carrier exécutait les ordres de la Convention, & M. de Bouillé exécutait ceux de l'ancienne cour. Les royalistes depuis soixante-quinze ans maudissent Carrier, il ne faut pourtant pas tant crier, quand on a donné soi-même l'exemple de toutes les barbaries. Les commissions militaires qui jugent en bloc sont aussi bonnes pour les républicains que pour les royalistes; seulement

les républicains, en 93, s'en servaient pour la première fois, & les autres , qui depuis des centaines d'années s'en étaient toujours servis contre le peuple, trouvaient alors que cela faisait mal. Il faut aussi dire que M. de Bouillé, qui violait la loi, puisque le supplice de la roue était aboli, fut approuvé par Louis XVI & Marie-Antoinette; qu'il obtint toute leur confiance; & que Carrier, l'inventeur des noyades, porta sa tête sur Téchafaud, comme ayant dépassé ses ordres ; & puis il faut encore se figurer que, si nous avions été vaincus à force de trahisons, les potences, — qu'on appelait justices sous l'ancien régime, — auraient été chargées de patriotes d'un bout du royaume à l'autre : Brunswick nous en avait prévenus!

Tout cela revient à dire que les hommes sont égaux, & qu'il faut toujours s'attendre à ce que les autres nous fassent ce que nous leur avons fait.

Au milieu de ce terrible spectacle, je n'oubliais pas notre pays, & comme j'avais écrit notre victoire de Savenay à Marguerite, comme je lui demandais des nouvelles & qu'il n'en arrivait pas , mon inquiétude augmentait chaque jour; je me représentais l'Alsace & la Lorraine envahies par les Autrichiens & les Prussiens, & je m'écriais en moi-même :

« Phalsbourg est bien sûr assiégé; sans cela, Marguerite m'aurait répondu ! »

Je voyais l'exécution des menaces de Valentin : les Baraques en feu, maître Jean, Létumier, mon père & tous les amis forcés de se cacher dans les bois. Ma désolation était grande, malgré le dernier bulletin de la Convention, annonçant que Hoche & Pichegru avaient repris l'offensive, lorsque je reçus enfin cette lettre de Chauvel, qui m'apprit bien des choses heureuses & me remit du baume dans le sang. Je viens de la relire avec attendrissement; elle me rappelle un temps glorieux, & finira bien la troisième partie de mon histoire.

QA Michel Bastien, sergent a la compagnie d'artilleurs du i CT bataillon, Paris-&-Vosges , de la 13 e demi-brigade légère.

Landau, 6 e jour de la 3 e décade du 4 e mois, an 11 de la république française une & indivisible.

« Mon cher Michel,

« Nous venons de traverser une rude campagne; l'an 1 de la république comptera dans l'histoire des peuples.

« J'ai lu toutes tes lettres à Marguerite avec plaisir, & cent fois l'idée m'est venue d'y répondre; mais nous avions tant d'ennemis à com-

battre; nous étions menacés de si grands dangers à Tintérieur & au dehors, que j'ai toujours craint de te montrer trop de confiance en l'avenir, ou de te décourager. Aujourd'hui, les affaires de la république prennent une meilleure tournure; nos ennemis sont repoussés. Ils reviendront; n'importe! nous avons le temps de respirer & de nous préparer à les bien recevoir.

« Tu sais que je te regarde comme mon fils, &, quoi qu'il arrive, je tiens à ce que tes enfants, qui seront aussi les miens, sachent ce que leur grand -père a fait dans ces circonstances difficiles; le plus bel héritage que nous puissions laisser à nos enfants, c'est l'exemple de notre patriotisme & de notre courage. Ils n'en auront pas d'autre de moi, j'espère qu'il leur suffira.

« Marguerite t'a dit dans sa dernière lettre que Saint-Just, Lebas, Renki, Berger & moi, nous avions passé par Phalsbourg en vendémiaire. Nous arrivions de Metz, dont nous avions visité les arsenaux, & nous allions à Strasbourg. C'était un moment bien critique , & nos périls dataient de loin. Après la prise de. Mayence & de Valenciennes, la révolte de Lyon , la trahison de Toulon, nos revers en Vendée, les manœuvres de Pitt pour accaparer les denrées, la baisse toujours croissante des assignats, la famine des campagnes faute de bras nécessaires à la culture, après tout

cela, la Convention avait été forcée de prendre déjà des mesures énergiques, que j'ai toutes votées parce qu'elles étaient justes & commandées par la situation. Elle avait renouvelé le Comité de salut public , devenu trop mou dans les circonstances: elle avait renvoyé Marie- Antoinette & les girondins devant le tribunal révolutionnaire; elle avait décrété la suspension de notre constitution &Tétat révolutionnaire jusqu'à la paix; la réquisition permanente de tous les citoyens de 1 8 à 45 ans pour les armées, celle des chevaux pour la cavalerie; le payement des contributions en nature pour la subsistance des troupes ; l'établissement d'un comité révolutionnaire dans chaque commune, pour rendre compte au Comité de surveillance générale des intrigues réactionnaires; elle avait décrété le maximum pour les marchandises de première nécessité, pour les journées de travail & les mains-d'œuvre, le cours forcé des assignats, l'envoi de représentants du peuple dans les départements, pour accélérer la levée des hommes & le recensement des armes; & leur mission aux armées, pour surveiller les généraux & donner l'exemple du dévouement à la patrie... Eh bien, tout cela n'avait pas suffi!

« Sans doute il en était résulté beaucoup de bien; la république avait été sauvée : la victoire de Wattignies, celle de Cholet, la reprise de Lyon

montraient que nous étions sur le bon chemin. Toutes nos pertes étaient venues de la trahison ou de l'incapacité des généraux de la monarchie , que nous avions eu le tort de conserver ; toutes les révoltes à l'intérieur venaient de la résistance des ci-devant députés à la constituante & à la législative, que le peuple ignorant avait choisis parmi ses ennemis, — grâce aux manœuvres du ministre girondin Roland ! — & des anciens fonctionnaires attachés aux grosses pensions de la cassette & du livre rouge. Il fallait donc remplacer ces généraux par de plus jeunes sortis du peuple, & réduire à l'impuissance les royalistes déguisés en républicains fédéralistes.

« C'est ce que nous allions faire en Alsace.

« De ce côté, le danger était pressant. Aussitôt après votre départ de Mayence pour la Vendée, nos petites armées du Rhin & de la Moselle avaien t eu cent mille Autrichiens & Prussiens sur les bras ; elles avaient été forcées de se replier : celle du Rhin sur les lignes de Wissembourg, celle de la Moselle sur la Sarre; l'ennemi se trouvait entre les deux; il pouvait envahir la Lorraine. On fit un effort pour se réunir ; malheureusement, les forces opposées étaient trop grandes ; l'ennemi nous battit à Pirmasens; il nous força d'évacuer le camp de Hornbach & se rendit maître des lignes de Wissembourg.

« Quand nous arrivâmes, en vendémiaire, l'armée du Rhin avait reculé jusqu'à Saverne, celle de la Moselle jusqu'à Sarreguemines; les Prussiens étaient en Lorraine, les Autrichiens en Alsace; Haguenau venait de leur ouvrir ses portes, Fort- Vauban était pris, Landau bloqué depuis trois mois. Tout le pays était inondé de capucins, de prêtres réfractaires , d'émigrés, qui prêchaient ouvertement la guerre civile, espérant faire de notre pays une Vendée; les autorités de Strasbourg conspiraient avec l'ennemi pour lui livrer la place.

« Tu vois, Michel, que la position n'était pas belle.

« Le Comité de salut public venait de nommer Hoche général en chef de l'armée de la Moselle, & Pichegru, de l'armée du Rhin ; on ne savait pas encore ce que ces généraux étaient capables de faire. Des détachements prussiens s'avançaient jusque sur les hauteurs de Dôsenheim, de Saint- Jean- des-Choux; la Petite-Pierre & Bitche étaient investis & nos troupes découragées : il fallait changer tout cela.

« Saint- Just, Lebas & moi nous comprîmes tout de suite qu'il faudrait employer les grands moyens. Mes deux compagnons sont les meilleurs amis de Robespierre, des hommes jeunes, très-instruits, très-calmes & même froids, qui

Histoire à 9 un paysan.

voient clairement les choses & ne reculent pas devant les grands remèdes. Moi-même je suis tendre auprès d'eux; l'idée me vient souvent que les hommes méritent plus de pitié que de colère.

« En descendant la côte de Saverne, nous fûmes indignés de voir le délabrement & la misère profonde dans lesquels on laissait croupir les défenseurs de la patrie. Le Donon & le Schnéeberg se couvraient déjà de neige, il soufflait un vent humide dans la plaine, & nous avions sous nos yeux nos bataillons campés dans la boue , sans tentes, sans souliers, sans manteaux. Nous eûmes une entrevue avec Pichegru , une grosse tête de paysan rusé sur un uniforme de général en chef ; il nous donna toutes les explications relatives à son armée. Nous repartîmes de là sous escorte, car l'ennemi étendait ses reconnaissances jusqu'à Marmoutier, jusqu'à Wasselonne & plus loin; & partout nous voyions le même spectacle de dénûment, la même misère : des chevaux de cavalerie exposés sous des hangars, sans paille, sans foin, sans couverture, des soldats vagabondant à travers les champs pour déterrer des racines, d'autres parcourant les villages abandonnés, au risque de se faire surprendre.

« Cela nous étonnait d'autant plus que les re- , présentants Milhaud & Guyardin, envoyés avant

Histoire à 9 un paysan.

nous, avaient organisé dans l'Alsace la légion révolutionnaire, comme elle existe sur tous les autres points menacés, pour assurer la subsistance des troupes ; & que cette légion devait être suivie d'un tribunal ambulant, chargé de juger les difficultés entre citoyens & réquisitionnaires. Ces gens-là remplissaient bien mal leur devoir! &, dès notre arrivée à Strasbourg, la magnifique réception des sociétés populaires, & l'assurance des autorités que tout allait très-bien, ne nous empêchèrent pas de voir le peuple misérable, le soldat sans vêtements, sans discipline & sans chef, le luxe insolent des aristocrates, les postes mal gardés, les portes ouvertes jusqu'à minuit, &c; ni de reconnaître la connivence des autorités civiles & militaires avec l'ennemi.

« Le neveu du général autrichien Wurmser fut arrêté dans la place, & dirigé sur Paris, comme espion. Le colonel, un capitaine & l'adjudant du 12 e régiment de cavalerie, chez lesquels on surprit des cocardes blanches, furent immédiatement fusillés à la tête de leur régiment. Après la vérification des comptes, l'inspection des services, & particulièrement de celui des hôpitaux, où les malheureux blessés pourrissaient par centaines ; après nous être assurés que les réquisitions de grains & de bois de chauffage n'avaient pas été livrées; qu'on avait passé des marchés de chan-

délies à 7 francs la livre, & qu'il était impossible de se procurer le moindre témoignage d'aucun acte de surveillance & d'énergie patriotique de la part des autorités, nous frappâmes neuf millions de contributions sur les richards de Strasbourg, car, d'après un décret de la Convention, les riches sont chargés de l'entretien des garnisons qui les défendent : « Lorsque le peuple verse « son sang par torrents pour la patrie, les riches « peuvent bien donner leur or! »

«C'est le mot de Danton & je pense comme lui.

« Ces gens poussèrent des cris épouvantables, mais comme la guillotine était en permanence sur la place, ils payèrent le jour dit, jusqu'au dernier centime. Nous appliquâmes cinq cent mille livres au soulagement des pauvres vieillards qui mouraient de faim parce que leurs fils étaient à l'armée, & le reste à l'exécution des réquisitions en retard.

« Ce n'était pas assez.

« Nous arrêtâmes que la municipalité de Strasbourg tiendrait deux mille lits prêts dans les vingt-quatre heures pour les soldats malades ou blessés, lesquels seraient soignés sur place avec tous les égards & le respect dus à la vertu. En outre, qu'il serait fourni aux chirurgiens des chevaux pour faire leurs visites ; en outre, que dix mille paires de souliers & deux mille man-

teaux seraient expédiés sans retard à Saverne, pour chausser convenablement & préserver du froid les défenseurs du pays; en outre, & parce que ces mesures justes, nécessaires & patriotiques, au lieu d'exciter l'émulation des autorités, avaient l'air de les révolter, nous arrêtâmes que ces autorités suspectes étaient cassées; qu'elles allaient être transportées à Metz, à Châlons, à Besançon, & renouvelées par l'élection.

« Les Autrichiens alors durent comprendre que leur plan était manqué; qu'ils n'auraient pas encore l'Alsace, malgré les promesses de la ci-devant Marie-Antoinette, qui leur avait donné ce morceau de la France pour décider l'empereur à nous envahir. Mais il était temps ; encore quelques jours & l'on aurait appris que le drapeau jaune avait remplacé le bonnet de paysan sur la cathédrale.

« Restait à régler le compte du tribunal révolutionnaire ambulant, qui n'avait pas rempli son devoir, & qui s'était même permis, sous la direction d'un ci-devant grand vicaire appelé Schneider, de juger ce qui ne le regardait pas, de frapper des amendes exorbitantes, d'imposer des contributions, & même de condamner à mort. Schneider rentrait justement d'une tournée aux environs de Bar ; il rentrait en triomphe avec six chevaux à sa voiture. Voici l'arrêté que nous prîmes à

son sujet; il te fera plaisir, en te montrant que ta juste réclamation pour la vieille grand'mère Becker n'a pas manqué son effet. Schneider avait commis bien d'autres crimes; il reçut alors sa récompense, à la satisfaction de tous les bons patriotes de l'Alsace :

« Les représentants du peuple, envoyés extrace ordinaires aux armées du Rhin & de la Moselle, « informés que Schneider, accusateur près le tri- « bunal révolutionnaire , ci-devant prêtre & né « sujet de l'empire, s'est présenté aujourd'hui à « Strasbourg avec un faste insolent, traîné par six « chevaux & environné de gardes lesabre nu,arrê- « tent que ledit Schneider sera exposé demain, « depuis dix heures du matin jusqu'à deux « heures après midi, sur l'échafaud de la guillo- « tine, à la vue du peuple, pour expier l'insulte « faite aux mœurs de la république naissante, & « sera ensuite conduit de brigade en brigade, au « Comité de salut public de la Convention « nationale. Le commandant de la place est « chargé de l'exécution du présent arrêté, & « en rendra compte demain, à trois heures après « midi,&c. »

« Voilà notre manière de traiter les gueux; c'est de là que viennent tous nos succès. Si nous hésitions, on nous aurait bientôt vendus & livrés; car ces rois, ces nobles, ces moines & tout ce tas

de despotes d'en haut & d'en bas s'entendent comme larrons en foire pour gruger les peuples. Notre façon de trancher les questions a l'air de les ennuyer beaucoup; tant mieux, cela nous prouve qu'elle est bonne.

« Après avoir mis ordre à ces petites difficultés, il était temps de songer aux affaires plus sérieuses.

m Depuis notre défaite de Pirmasens & l'occupation des lignes de Wissembourg par l'ennemi, les Prussiens s'étaient fortifiés sur la Sarre, & les Autrichiens à Niederbronn, Frœschwiller & Reischoffen, dans les Vosges allemandes. Le nouveau général de l'armée de la Moselle, Hoche, choisi par Carnot, avait d'abord rétabli la discipline dans ses troupes, & puis il avait fait partir de Sarreguemines une de ses divisions pour déloger les Prussiens de Bliescastel, & les avait mis en déroute. A la suite de cette affaire, nous avions occupé les hauteurs de Deux-Ponts & Mimbach.

« De son côté, Pichegru, général de l'armée du Rhin, avait attaqué les Autrichiens à Bergheim; mais l'ennemi, soutenu vigoureusement parle prince de Condé, nous avait repoussés. Les Autrichiens & les émigrés se trouvaient donc encore en Alsace, à Haguenau, le plus horrible nid de réactionnaires que nous ayons en France. Hoche, maître de Deux-Ponts, avait fait un second effort

pour se rapprocher de Landau, par les hauteurs de Kaiserslautern, mais cette fois il n'avait pas réussi, faute d'ensemble dans ses mouvements; les Prussiens tenaient ferme, ce sont de bons soldats. Alors ce jeune homme montra qu'il avait réellement du génie, car, au lieu de s'obstiner à vouloir les forcer, après le combat de Frœschwiller, où nous avions eu le dessus, il laissa devant eux une division en observation; il traversa les Vosges couvertes de neige, avec le reste de son armée, & se réunit à Pichegru pour agir ensemble, prendre les Autrichiens à revers sur la Moder, dégager les lignes de Wissembourg & débloquer Landau.

« C'était une grosse entreprise.

« Lacoste & Baudot venaient d'arriver avec de nouveaux pouvoirs. Pichegru ne paraissait pas content de partager le commandement ; il voulait agir seul. La Lorraine n'était plus couverte que par une seule division; heureusement les Prussiens n'en savaient rien. Il fallait agir vite; Lacoste & Baudot prirent tout sur eux; ils donnèrent le commandement en chef à Hoche.

« L'enthousiasme était immense. Le tocsin sonnait dans tout le pays ; des bataillons de gardes nationaux arrivaient du fond de la Lorraine; on était las des étrangers.

« C'est alors que m'étant rendu dans le camp, m. 23

une de mes plus grandes joies fut de trouver maître Jean, Létumier, Collin & cinquante autres bons patriotes, à la tête des gardes nationales du Bois-de-Chène , de Phalsbourg, de Metting, de Lixheim, de Sarrebourg, de Lorquin & de tous nos environs. Je leur ris une harangue dont ils n'avaient pas besoin; le cri terrible de « Landau ou la mort! » s'étendait sur toute notre ligne, à plus de six lieues.

u Nous avancions par colonnes à travers l'Alsace; les Autrichiens reculaient & prenaient position en avant de la Lauter. Hoche, son étatmajor & nous tous à cheval, nous suivions ce grand mouvement; nous sentions d'avance que la victoire ne pouvait nous échapper. Hoche a l'air moins campagnard que Pichegru, mais plus franc, plus ouvert; c'est un grand & beau jeune homme de vingt-cinq ans, les yeux vifs, la figure énergique. Pourtant je lui fais un reproche : il promet quelquefois de l'argent à ses soldats pour les drapeaux & les canons qu'ils enlèveront à l'ennemi ! C'est bien peu compter sur l'amour de la patrie, & c'est trop connaître à cet âge les mauvais côtés du cœur humain.

J'aime mieux votre Kléber, à Torfou, lorsqu'il dit au capitaine Chouardin : « Tu vas te faire tuer ici avec tes hommes, & tu sauveras l'armée; » & l'autre qui lui répond : « Oui, mon

général! » Enfin, jusqu'à présent Hoche a justifié la confiance de la république ; je le tiens pour excellent républicain, homme de cœur & de dévouement.

u Le jeudi 6 nivôse, de bon matin, nous fumes en présence de l'ennemi. Il était retranché sur une hauteur, en avant du vieux château de Geisberg; derrière & sur les côtés s'étendaient les plaines & les petits coteaux de Wissembourg.

La hauteur était défendue par des lignes de palissades, des abatis, des fossés, & flanquée de redoutes formidables.

« Hoche réunit trente-cinq mille hommes au centre pour l'attaque principale; trois divisions se déployèrent à droite, deux divisions à gauche. Comme on n'attendait plus que l'ordre de marcher, des courriers arrivèrent nous annoncer la prise de Toulon. Aussitôt cette nouvelle courut dans l'armée, & les cris « En avant ! » retentirent au loin comme un roulement de tonnerre. Tout partit ensemble & la bataille s'engagea.

« Tu connais, Michel, le bruit du canon, de la fusillade, des tambours qui battent la charge, des trompettes qui sonnent, & les mille cris d'un combat acharné; mais je ne crois pas que jamais on ait rien entendu de semblable ; les grands cris « Landau ou la mort! » montaient au ciel à travers ces déchirements & ces sifflements bizarres

que font les obus en roulant, avant d'éclater. Au bout de quelques minutes nous ne voyions, nous n'entendions plus rien. Mes confrères & moi nous galopions derrière nos braves soldats, que le mouvement de la fumée nous permettait de voir quelquefois à mi-côte, & qu'elle nous * cachait aussitôt.

« Tout à coup je roulai par terre, l'épaule & la joue dans la boue épaisse : un boulet venait de tuer mon cheval, & je dois te dire qu'en revenant à moi je n'en fus pas fâché, car j'avais eu de la peine à me tenir dessus, ayant toujours été plus à mon aise sur mes pieds. Je me relevai bien étonné; les autres avaient passé sans même s'apercevoir de mon accident. Alors je tirai mon sabre, & je courus comme un véritable furieux, mêlé dans un bataillon qui montait le fusil sur l'épaule. A chaque seconde je sentais des coups de vent qui passaient; & plus nous montions, plus le bruit devenait fort.

« Nous marchions sur une batterie. Ce n'est qu'à vingt pas d'un gros carré de terre tout éboulé, que j'entendis crier « A la baïonnette ! » & que je reconnus que nous étions arrivés. Nos deux premières compagnies étaient déjà dans la redoute; les autres suivaient en grimpant pardessus les fascines & les sacs de terre. Je suivis le mouvement, & là-haut, après une mêlée de

quelques minutes, j eus le spectacle de la déroute des Autrichiens; ils étaient bousculés partout & cherchaient à reprendre position en arrière ; mais on les poussait la baïonnette dans les reins. Je courais aussi, tout hors de moi d'indignation, pour balayer ce tas d'esclaves. Leurs grandes lignes blanches, allongées sur les collines, se défaisaient de seconde en seconde, comme des pans de mur qui tombent; & nos têtes de colonnes, les grands chapeaux à cornes en avant & les drapeaux déployés, passaient à travers.

«Mais huit bataillons autrichiens, que je crois être des Hongrois, une forte réserve prussienne commandée par Brunswick, & la cavalerie de Condé tinrent longtemps & se défendirent en désespérés. Vers le soir seulement nous les vîmes tous en retraite, les Autrichiens sur Frankenthal & les Prussiens sur Bergzabern.

« A Wissembourg, tous leurs bagages tombèrent entre nos mains. La joie de ces braves Alsaciens d'être délivrés nous faisait répandre des

lendemain 7 nivôse, étant partis de bonne heure, nous entrâmes à Landau, débloqué depuis la veille. L'enthousiasme recommença; de rous les côtés les vivres arrivaient, Hoche avait tout commandé d'avance : après la famine c'était l'abondance.

« Quel beau jour, Michel, & que de choses attendrissantes on voit dans ces occasions : des amis, des parents qui se retrouvent; des malheureux que l'on croyait perdus, des êtres affamés, réduits à la dernière extrémité, qui ressuscitent; & l'humanité des soldats après avoir fait leur devoir ! On pourrait en raconter jusqu'à la fin de ses jours.

u C'esf de Landau que je t'écris cette lettre, du grand hôtel de la Pomme-d'Or, rue de la Poste, que tu dois connaître, puisque vous avez été bloqués à Landau six semaines. Maître Jean, Collin, Létumier & d'autres patriotes du pays ont promis de venir dîner avec moi ; je les attends. Hier nous étions dans la boue & la neige jusqu'au ventre, aujourd'hui un bon feu de cheminée éclaire ma chambre, & nous allons chanter la Marseillaise ensemble ; nous allons boire quelques bons coups à la santé de notre république. Elle se porte bien, elle aura la vie dure; toute la noble race commence à comprendre que le règne de la liberté, de l'égalité & du bon sens va remplacer le règne des Charles, des Louis, des Christophe qui n'avaient pas le sens commun; les peuples s'éclairent, ils demandent des comptes; il s'agit de s'entendre avec eux, & de faire ensemble nos affaires.

u Au commencement de cette année le sol de

la république était inondé d'ennemis; nous les avons balayés, nous sommes restés maîtres chez nous; mais ce n'a pas été sans peine. Quand je vous disais en 92, à notre club de Phalsbourg, que la guerre d'un seul peuple contre l',envie, l'égoïsme & l'ignorance de tous les autres serait terrible, j'avais raison. N'importe! nous en sommes sortis vainqueurs; & cette campagne contre l'Europe, où nous avons livré plus de cent combats & plus de vingt batailles rangées, ne nous a pas empêchés d'asseoir les bases solides de l'avenir.

u Tu n'as pas eu le temps, au milieu de cet orage, de lire ce qui se passait à la Convention, mais sache qu'elle a fait aussi son devoir, & qu'elle n'a jamais perdu de vue sa mission, de fonder sur de bonnes institutions le bonheur de la nation en temps de paix. Je ne te parlerai pas de notre grande réforme militaire pour rétablir la discipline dans les camps, inspirer de la confiance aux jeunes recrues, par la suppression des vieilles manœuvres inutiles, donner de l'ensemble à nos mouvements, par les attaques en masse, & renouveler sans cesse nos ressources pendant l'invasion & la guerre civile. Cet immense travail sera la gloire de Dubois-Crancé, de Carnot, de Prieur (de la Côte-d'Or) & de quelques autres membres de notre comité militaire.

« Mais ce qui nous revient particulièrement à nous, c'est rétablissement en France de l'unité des poids & mesures, pour faire cesser la fraude qui depuis des siècles existait de province à province, & portait le plus grand préjudice au commerce. C'est ensuite d'avoir décrété que les lois civiles seraient codifiées, & voté les premiers titres de ce code, relatifs à l'état des personnes. C'est d'avoir établi toutes les grandes lignes du télégraphe, pour faciliter les services publics ; d'avoir fondé chez nous la propriété littéraire & artistique, car jusqu'à présent les écrivains, les artistes mouraient de faim, à moins de se mettre aux gages de quelque grand seigneur, parce que des voleurs habiles s'emparaient de leurs œuvres & s'en attribuaient le profit. Nous avons donc décrété que les compositeurs de musique, les peintres, les écrivains jouiraient du droit exclusif de vendre leurs ouvrages dans toute l'étendue de la république, & d'en conférer la propriété, comme bon leur semblerait; & que leurs héritiers ou cessionnaires jouiraient même de ce droit exclusif dix ans après leur mort.

« C'est aussi d'avoir décrété : — la nouvelle constitution républicaine; l'unité & l'indivisibilité de la république, chose indispensable pour la grandeur & la force de la nation ; la création du grand-livre de la dette publique ; la vente à

crédit & par toutes petites portions des terres des émigrés; le partage des biens communaux; l'indemnité aux communes qui souffriraient de l'invasion des ennemis; les secours proportionnels & à domicile aux familles chargées d'enfants en bas âge; & la charge communale d'entretenir les vieillards pauvres incapables de se procurer un travail en rapport avec leurs forces. Une de nos plus belles institutions, & surtout des plus difficiles, c'est l'établissement d'une nouvelle mesure du temps. L'ancien calendrier avait pris naissance chez un peuple barbare & crédule ; pendant dix-huit cents ans il avait marqué les progrès du fanatisme, l'avilissement des nations, le triomphe scandaleux de l'orgueil, du vice & de la sottise, les persécutions & les dégoûts de la vertu, du talent & de la philosophie, sous des despotes cruels ou stupides.

« Devait-on graver sur les mêmes tables les crimes honorés des rois, les fourberies des évêques & les progrès de l'humanité, la proclamation des droits de l'homme, son affranchissement de l'ignorance & de la servitude? Nous ne l'avons pas souffert; le temps ouvrait un nouveau livre à l'histoire, & nous avons décrété que l'ère française daterait du 22 septembre 1792, jour où le soleil arrive à l'équinoxe vrai d'automne, en entrant dans le signe de la Balance, à neuf

heures dix-huit minutes du matin, pour l'Observatoire de Paris; nous avons décrété la réforme complète du calendrier d'après ces mesures exactes; & plus tard, Michel, tu verras cette œuvre admirable, qui donne à notre république le pas sur toutes les monarchies, obstinées dans les vieilles erreurs si favorables à leur domination.

« Nous ne reconnaissons que la justice & la raison, cela fait notre force, indestructible comme la nature elle-même.

« Mais ce que je place encore au-dessus de tout cela, c'est notre décret sur l'instruction publique ; car il ne suffit pas d'avoir du bon grain, il faut lé répandre. Que les despotes mettent des entraves à la parole, à la pensée, aux écrits, c'est tout simple ; qu'ils empêchent ou retardent le progrès des lumières, rien de plus facile à concevoir : si la vérité se répand, ils sont perdus! La république, au contraire, n'a pas de meilleure alliée : c'est par l'instruction qu'elle surmontera tout; &, quels que soient la résistance des autres, leurs mensonges, leurs fourberies & leurs chicanes, la digue est rompue; ce n'est plus qu'une question de temps; la lumière éclairera les aveugles même.

« Nous avons donc décrété l'obligation imposée aux pères, mères, tuteurs & curateurs d'en-

Histoire à'un paysan. 407

voyer leurs enfants & pupilles aux écoles du premier degré. Ce décret est du 29 frimaire dernier. Ce n'est que le commencement d'une quantité d'autres mesures que nous allons prendre, & qui sont déjà préparées, pour avoir de bons instituteurs dans les sciences, les arts, l'agriculture, le commerce, la navigation, & même la guerre. Un peuple libre doit savoir se défendre : nous aurons des ingénieurs militaires, des mines, des ponts & chaussées; des géographes, des ingénieurs de marine. Tout ce que le grand roi & tous les rois du monde depuis quinze cents ans n'ont pu faire, nous le ferons en huit ou dix ans au plus.

« Après cela, que la valetaille crie & nous calomnie; qu'elle mette ses anciens maîtres audessus de nous; qu'elle nous appelle comme aujourd'hui « des buveurs de sang, » parce que nous ne reculons devant rien pour sauver la patrie & les droits de l'homme, en détruisant l'aristocratie, la misère & l'ignorance ; qu'elle dise tout ce qui lui plaira, Michel; même en cas de malheur, & si nous devions succomber, les conventionnels, depuis le premier jusqu'au dernier, ne s'en moquent pas mal : la postérité leur rendra justice!

« Dieu veuille seulement que nous restions unis, comme nous l'avons été depuis la chute de

ces malheureux girondins, qui nous énervaient & compromettaient tout. S'ils étaient restés les maîtres, la république n'existerait plus; les rois, coalisés contre les droits de l'homme, auraient fait une Saint-Barthélemy de patriotes; l'ancien régime serait rétabli dans toute sa force, avec sa noblesse, son clergé, ses privilèges abominables; le pauvre peuple travaillerait encore une fois, comme avant 89, pour entretenir deux à trois cent mille individus dans l'orgueil & la paresse; & l'Autrichien, le Prussien, l'Anglais, l'Espagnol , le Piémontais , auraient pris chacun un morceau de la France, pour se payer des frais de la guerre.

« Notre union a fait notre force ; elle nous a ' donné la victoire, & nous avons encore besoin de force pour accomplir notre œuvre.

« Deux hommes s'élèvent dans la Convention au-dessus des autres, par leurs talents & leurs services : Robespierre veut tout organiser, c'est un grand organisateur; il donne tout à l'État, il veut que tout dépende de l'État. Danton, lui, veut tout laisser libre; il veut tout laisser au concours; l'État doit réglementer le moins possible: tout doit être-, d'après lui, au choix du * peuple : juges, représentants, administrateurs, fonctionnaires, &c. Ce sont des idées bien différentes , bien difficiles à concilier. Nous verron

ce que décidera l'avenir, & mon plus grand désir pour le salut de la prtrie , c'est que ces deux hommes puissent s'aimer & s'entendre; qu'ils mettent toujours l'intérêt de la république audessus de tout... Mais voici maître Jean, Létumier & tous les amis qui arrivent; je les entends rire dans l'escalier. Mon cher Michel , je t'embrasse. Maître Jean & les autres me chargent tous de leurs poignées de main & de leurs embrassades pour toi. Ils me disent qu'avec toi la fête serait plus complète ; c'est bien vrai, mon bon Michel, & nous serions tous heureux de te serrer sur notre cour.

« Ton père,

a Chauvel. »

Au bas de cette bonne lettre, maître Jean, de sa grosse écriture, avait mis :

« Salut & fraternité, mon vieux Michel. Ah!

que je serais content de te voir avec nous à table avec Marguerite. Cela viendra. Nous forgerons encore ensemble. Ce gueux de Valentin voulait me pendre, il était dans les soldats de Condé; nous les avons joliment arrangés; ils courent comme des lièvres!... Enfin nous t'embrassons tous mille fois. Vive la république! »

Histoire à\

un pc*'san.

Au-dessous, plus de vingt patriotes avaient

Et voilà mon troisième volume fini.

Le printemps revient, je n'en suis' pas fâché. Tout cet hiver, j'ai fatigué mes yeux à relire les vieux papiers; nous allons remettre les lunettes dans l'étui pour quelque temps, & puis nous finirons cette longue histoire.

Au revoir, les amis, & portons-nous bien tous, c'est le principal.

signe.

Michel Bastien.

A la ferme du Valtin.

38 février 1869.

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