PREMIÈRE PARTIE
Bien des gens ont raconté Fhistoire de la * grande révolution du peuple & des boui^eois contre les nobles, en 178p. C'étaient des savants, des hommes d'esprit, qui regardaient les choses d'en haut. Moi, je suis un vieux paysan & je parlerai seulement de nos aiFaires. Le principal, c'est de bien veiller à ses propres aâàires; ce qu'on a vu soi-même, on le sait bien; il faut en proiiter.
Vous saurez donc qu'avant la Révolution,
ToiEce & seigneurie de Phalsbourg avait cincj
a Histoire diun ^aysan^
villages en dépendant : Vilschberg, Mittelbronn, Lutzelbourg, Hultenhausen ft Hàzelbourg; que les gens de la ville, ceux de Vilschberg & de Hàzelbourg étaient de condition franche; mais que ceux des autres villages, tant hommes que femmes, étaient serfs, & ne pouvaient sortir de la seigneurie, ou autrement s'absenter, sans la permission du prévôt.
Le prévôt rendait la justice à la maison commune; il avait droit de juger les personnes & les choses; il portait lepée & condamnait même à la potence.
C'est sous la voûte de la mairie, où se trouve maintenant le corps de garde, qu'on mettait les accusés à la question, lorsqu'ils ne voulaient pas avouer leurs crimes. Le sergent du prcvot & le bourreau leur faisaient tellement mal, qu'on les entendait criér jusque sur la place. Et puis on dressait la potence un jour de marché, sous les vieux ormes, & le bourreau les
pendait, en kur appuyant ses deux pieds sur les épaules.
Il fallait avoir le cœur bien endurci, pour penser seulement à faire un mauvais coup en ce temps!
Et Phalsbourg avait un haut passage, ce qui veut dire que chaque chariot de marchandises, comme drap, laine, ou autres choses semblables.
Histoire â^m paysan, |
payait un florin à la barrière; chaque voiture d'échalas, planches, douves & autres bois charpentés, 6 gros de Lorraine; chaque voiture de meubles riches, comme velours, soie, drap lin, 30 gros; un cheval chargé, 2 gros; une hotte de marchandises, 1/2 gros; hicluirretée de poisson, z/a florin; la charretée de beurre, d'œufs, de fromage, 6 gros; chaque muid de sel, 6 gros; chaque rezal de seigle ou blé, 3 gros; le rezal d orge ou d'avoine, a ; le cent de fer, 2 ; un bœuf ou une vache, 6 pfénings; un veau, porc ou brebis, a pfénings; Sic.
Ainsi les gens de Phalsbourg ou des environs ne pouvaient manger, boire ou se vêtir, sans payer une somme ronde aux ducs de Lorraine.
Ensuite venait la gabelle, c'est-à-dire que tous les hôteliers, aubergistes & taverniers demeurant à Phalsbourg, ou dans les villages en dépendant, étaient tenus de payer à Son Altesse six pots de vin ou bière, pour chaque mesure encavée ou vendue. Ensuite se touchaient pour Son Altesse les lods & ventes, savoir : à la vente des maisons ou héritages, 5 florins pour 100. Ensuite le mesurage des grains, ce qui signifiait que tous les grains : blé, seigle, orge, avoine^ vendus à la halle, devaient un sou par rezal à Son Altesse.
Ensuite se payait l'étalage des foires. On en
comptait trois par an : la premicrc, à la Saint- Mathias; la seconde, à la Saint-Modesty; la troisième, à la Saint-GalL Deux sergents visi* teurs taxaient les places à tant, pour le bénélice de Son Altesse.
Ensuite venaient les poids de la ville : pour le cent de laine , farine ou autres marchandises, un sou ; puis les amendes, qui se plai-* daient par-devant le prévôt, mais que les conseillers de Son Altesse jugeaient & taxaient à son profit; puis le droit de glandage & pais*^ son ; les droits d'affouage, les droits de foulon & battant ; la grosse dime, pour les deux tiers à Son Altesse, & pour l'autre tiers à l'Église ; la petite dîme, en blé, pour l'Eglise seule, mais dont Son Altesse finit par lui retirer la connaissance, parce qu'elle s'aimait encore mieux que l'Église.
Et maintenant, si Ton ^'eut savoir comment tant de braves gens se trouvaient ainsi sous la coupe de Son Altesse, de ses prévôts, baillis, sénéchaux & conseillers, il faut se rappeler qu'environ deux cents ans avant cette grande misère , un nommé Georges- Jean , comte Palatin, duc de Bavière & comte de Weldentz, qui possédait dans notre pays des forêts immenses, par la grâce des empereurs d'Allemagne, mais qui ne pouvait en tirer un centime , faute de
gens pour les habiter, Éiufe de chemins pour
transporter les bois, & faute de rivières entretenues pour les flotter^ s'était mis à publier en Alsace, en Lorraine & dans le Palatinat : <t que tous ceux qui se sentaient du courage au travail n'avaient qu'à se rendre dans ces bois, qu'il leur fournirait des terres, & qu'ils vivraient comme coqs en pâte; — que lui, Jean de Weldentz, faisait cela pour la gloire de Dieu! Que Phalsbourg étant un grand chemin entre la France, la Lorraine, le Vestrich & TAlsace, les artisans & commerçants, charrons, maréchaux, tonneliers, cordonniers, y trouveraient un grand débit de leurs marchandises; comme aussi les. serruriers, armuriers, tapissiers, cabaretiers & autres gens industrieux; — & que l'honneur de Dieu devant commencer toute grande entreprise, ceux qui se rendraient dans sa ville de Phalsbourg seraient exempts de servitudes, qu'ils pourraient bâtir, & qu'ils auraient le bois gratis ! Qu'on leur élèverait une église, pour y prêcher la pureté, la simplicité, la bonne foi; qu'on leur construirait une école, pour enseigner aux enfants la vraie religion, attendu que l'esprit de la jeunesse est un jardin excellent, où l'on sème des plantes délicieuses, dont l'odeur s'élève jusqu'à Dieu! »
U promit encore mille autres avantages,
6 Histoire d'un pays^in,
exemptions & satisfactions, dont la nouvelle se
répandit par toute l'Allemagne, de sorte qu'une foule de gens accoururent pour jouir de ces bienfaits. Ils bâtirent, ils défrichèrent, ils cultivèrent, & mirent les bois de Georges-Jean en valeur ; ce qui ne rapportait rien valut quelque chose!
Alors ledit Georges- Jean, comte de Weldentz, vendit terres, bêtes & habitants au duc de Lorraine Charles III, pour la somme de quatre cent mille florins, en l'honneur de la bonne foi, de la justice & de la gloire de.
Dieu.
Le plus grand nombre des habitants étaient luthériens, Georges-Jean ayant annoncé que la
foi pure, claire, simple, selon saint Paul, serait préchée à Phalsbourg, en vertu de la confession d'Augsbourg; mais quand il eut empoché ks quatre cent mille florins, ses promesses ne Tempéchèrent pas de bien dormir; & le succésseur de Charles III, qui n'avait rien promis, envoya son cher & féal conseiller d'£stat, Didier Dattel^ exhorter charitablement ses bourgeois de Phalsbourg à embrasser la foi catholique; &, dans le cas où quelques^'uns voudraient persévérer dans rcncur, leur faire commandement de vider les lieux, à peine d'expulsion & contiscation de leurs bien$.
Les uns se laissèrent convertir; & les autres, hommes, femmes, enfants s'en allèrent, emportant quelques vieux meubles sur leurs charrettes.
Tout étant alors en ordre, les ducs employèrent n leurs chers & bien-aimés habitants de Phals* bourg à relever & rhabiller' les remparts; à bâtir les deux portes d'Allemagne & de France en pierres de taille & roches ; à creuser les fossés, édifier la maison commune, pour y tenir les sièges de justice; Téglise, pour y catéchiser les fidèles; & la maison du sieur curé, joignant ladite neuve église, pour veiller sur son troupeau ; enfin, la halle, pour taxer & recevoir les impositions, w Après quoi, les officiers de Son Altesse établirent les droits, charges, redevances & corvées qui leur plurent ; & les pauvres gens travaillèrent de père en fils depuis 158 j jusqu en ^78^, au proiit des ducs de Lorraine & des rois de France, pour avoir écouté les promesses de Georges-Jean de Weldentz, lequel n'était qu'un véritable filou, comme on en trouve tant dans ce monde.
Les ducs établirent aussi par lettres patentes • plusieurs corporations à Phalsbourg; c'étaient des espèces d'associations entre gens du môm,e métier, en vue d'empêcher tous autres de travailler de leur état, & conséquemment de pou-
8 Histoire d m paysan.
voir dépouiller le, public entre eux, sans encombre.
L'apprentissage était de trois, quatre & même cinq ans; on payait grassement le maître pour être admis au métier; & puis, après avoir fait son chef-d'œuvre & reçu sa patente, on traitait le prochain comme on avait ctc traite soi-même.
Il ne faut pas se représenter la vilie telle qu'on la voit aujourd'hui. Sans doute les alignements & les édifices en pierres de taille n*ont pas changé, mais pas une maison n'était peinte; routes étaient couleur de crépi, toutes avaient les portes & fenêtres petites & cintrées; & sous» ces petites voûtes, derrière les vitraux de ' plonïb, on voyait le tailleur, les jambes croisées sur son établi, découper le drap ou tirer laiguille; le tisserand, à son métier, lancer la
navette dans l'ombre.
Les soldats de la garnison, avec leurs grands chapeaux à cornes, leurs habits blancs, râpés, tombant jusque sur les talons, étaient les plus misérables de tous; ils ne mangeaient qu'une fois par jour. Les taverniers & les gargotiers mendiaient, de porte en porte, les rogatons des ménages pour ces pauvres diables. Cela se
passait encore ainsi quelques années avant la Révolution.
Les gens étaient hâves, minables; une robe
Histoire à^UQ. paysan» 9
passait en héritage de la grand'mère à la petitefille, & les souliers du grand-père, au petit-fils.
Dans les rues, pas de pavés ; la nuit, pas un réverbère; aux toits, pas de chenaux; les petites vitres éborgnées, fermées depuis vingt ans avec un noiorceau de papier. Au milieu de cette grande misère, le prévôt qui passe en toque noire, & monte l'escalier de la mairie, les jeunes officiers nobles^ qui se promènent en petit tricorne, habit blanc, l'épée en travers du dos; les capucins avec leurs longues barbes sales, leurs robes de bure, sans chemise, & le nez rouge, qui s'en vont par troupes au couvent, oû se trouve aujourd'hui le collège.
Tout cela, je Fai présent à l'esprit, comme si c'était hier, & je crie en moi-même : — « Quel bonheur, pour nous autres malheureux, que la Révolution soit venue, & principalement pour nous paysans ! » Car si la misère était grande en ville, celle de la campagne dépassait tout ce qu'on peut se figurer. D'abord les paysans supportaient les mêmes charges que les bourgeois; ensuite ils en avaient une quantité d'autres. Dans chaque village de Lorraine, il existait une ferme du seigneur ou du couvent; toutes les bonnes terres appartenaient & cette ferme; les plus mauvaises seules restaient aux pauvres gen ' ;
lo Histoire £m paysan.
Et les malheureux paysans ne pouvaient pas même planter ce qu'ils voulaient dans leurs terres ; les prés devaient rester en prës, les terres de labour, en labour. Si le paysan changeait son champ en pré, il privait le curé de sa dîme; s'il mettait son pré en champ, il diminuait les terrains de parcours; s'il semait du trèile dans les jachères, il ne pouvait défendre au troupeau du seigneur ou du couvent d'y venir pâturer. Ses terres étaient grevées d'arbres fruitiers, qui se louaient tous les ans au profit du seigneur ou de l'abbaye; il ne pouvait pas détruire ces arbres, & même il était tenu de les remplacer dans l'année, quand ils périssaient. L'ombre de ces arbres, le dommage causé pour la récolte des fruits, l'empêchement de labourer, à cause de la souche des racines, lui causaient une grande perte.
Et puis les seigneurs avaient le droit de chasser ; de traverser les moissons, de ravager les récoltes dans toutes les saisons; & le paysan qui tuait une seule pièce de gibier, même sur son propre champ, risquait les galères.
Le seigneur & l'abbaye avaient aussi le droit de troupeau à part, ce qui bigiiiiiait que leur bétail allait à la pâture une heure avant celui du village. Le bétail du paysan u'avait donç (|uc le re$t(^ & dépérissait*
La ferme du seigneur ou de Tabbaye avait
de plus le droit de colombier ; ses pigeons innombrables couvraient les champs. U fallait semer double chanvre, double pois, double vesces pour espérer une récolte.
Après cela, chaque père de famille devait au seigneur, dans le cours de l'an, quinze bichets d'avoine, dix poulets, vingt- quatre œufs. U lui devait pour son compte trois journées de travail, trois pour chacun de ses fils ou domestiques, & trois par cheval ou chariot. U lui devait de faucher sa prairie autour du château, de faner son foin & de le charroyer à sa grange au premier son de la cloche, à peine de cinq gros d'amende pour cliaquc défaillance. Il lui devait aussi le transport des pierres & du bois nécessaires aux réparations de la ferme ou du château. Le seigneur le nourrissait d'un croustillon de pain & d'une gousse d'ail par journée de travail.
Voilà ce qu'on appelait la corvée.
Si je parlais encore du four banal, du moulin banal, du pressoir banal, où tout le village était forcé d'aller cuire, moudre ou presser, moyennant line redevance,bien entendu ; si )e parlais du bourreau, lequel avait droit à la peau de toute bête morte; & enfin de la dîme, ce qu'on peut se figurer de pire, puiscju'il fallait
xa Histoire d*m paysan,
donner aux curés la onzième gerbe, alors qu'on nourrissait déjà tant de religieux, moines, chanoines, carmes, capucins & mendiants de tous les ordres ; si je parlais de toutes ces charges, . & de mille autres écrasant les populations des campagnes, cela ne finirait pas !
On aurait cru que les seigneurs & les couvents avaient entrepris d'exterminer les malheureux paysans, & qu'ils cherchaient tous les moyens d'y parvenir.
Eh bien, la mesure n'était pas encore pleine !
Tant que notre pays était resté sous la domination des ducs, les droits de Son Altesse, ceux des seigneurs , abbayes , prieurés , couvents d'hommes & de femmes, suffiraient déjà pour nous accabler ; mais après la mort de Stanislas & la réunion de la Lorraine à la France, il fallut ajouter : la taille du roi, — c'est-à-dire que le père de famille devait douze sous par tête d'enfant, & autant par domestique ; — la subvention du roi : tant pour les meubles ; — le vingtième du roi, ce qui signifiait le vingtième du produit net de la terre ; mais de la terre du paysan seul, car le seigneur & le clergé ne payaient pas le vingtième ; — puis la ferme sur le sel, sur le tabac, dont le seigneur & les religieux étaient aussi exempts ; & la gabelle du roi, ou droits réunis.
• Histoire à'uii paysan
Encore si les princes, les seigneurs, les couventsd'hommes&defemmes, — qui gardaient les meilleures terres depuis des siècles, en furent les malheureux paysans de labourer, de semer, de récolter pour eux, fik de leur payer en outre des droits, redevances & impositions de toute sorte ! — s'ils avaient employé leurs richesses à tracer des routes, à creuser des canaux, à dessécher les marais, à bonifier le sol par des engrais^ à bâtir des écoles & des hôpitaux, ce n'aurait été que demi-mal ; mais ils ne songeaient qu'à leurs plaisirs, à leur orgueil, à leur avarice. Et quand on voyait un cardinal Louis de Rohan, un prince de l'Eglise, comme on disait, vivre dans la débauche à Saverne, se moquer des honnêtes gens, faire battre par ses laquais les paysans sur la route, devant sa voiture ; quand on voyait à Neuviller, à Bouxviller, à Hildeshausen, les seigneurs élever des faisanderies, des orangeries , des serres chaudes , faire des jardins d'une demi-ljeue, pleins de vases en marbre, de statues & de jets d'eau, pour ressembler au roi de Versailles ; sans parler des femmes perdues, couvertes de soie, qu'ils trimballaient à travers le peuple misérable; — quand on voyait ces files de carmes déchaussés, de cordeliers, âe capucins, mendier & se goberger depuis le premier jour de Tan jusqu'à
la Saint-Sylvestre; — quand on voyait les
baillis, les prévôts, les scncchaux, les gardenotes & justiciers de toute sorte, ne s'inquiéter que de leurs épices, & vivre sur les inscriptions & amendes ; — quand on voyait mille choses pareilles, c'était bien triste l... d'autant plus triste, que les fils des paysans seuls soutenaient tout cela contre leurs parents, contre leurs amis & contre eux-àièmes.
Une fois dans un régiment, ces fils de paysans oubliaient les misères du village ; ils oubliaient leurs mères & leurs sœurs ; ils ne connaissaient plus que leurs officiers, leur colonel: des nobles qui les avaient achetés, & pour lesquels ils auraient massacré le pays , en disant que c'était l'honneur du drapeau. Pourtant, aucun d'eux ne pouvait devenir officier : — les vilains n'étaient pas dignes de porter l'cpaulette ! — mais * après s'être tait estropier dans une bataille, ils avaient la permission d'aller mendier I Les finauds, postés dans quelque taverne, tâchaient de racoler des conscrits & de garder les primes; lespli^s hardis arrêtaient sur les grandes routes. 11 fallait envoyer les gendarmes, & même quelquefois une ou deux compagnies contre eux. J^en ai bien vu pendre une douzaine à Phalsbourg, presque tous de vieux soldats, licenciés après
la guerre de Sept ans. Us avaient perdu Thabi^
Histoire d'un puysun, iç
tude du travail, ils ne recevaient pas un liard de pension, & furent tous pris à Vilschberg, en revenant d'arrêter une patache sur la côte de Saverne*
Chacun se représente maintenant l'ancien régime : — les nobles & les religieux avaient tout, le peuple n'avaii rien.
l6 Histoin i^m paysan.
TI
Ces choses sont bien changées, grâce à Dieu!
Les paysans ont pris leur bonne part des biens de la terre, & moi, naturellement, je ne suis pas resté le dernier. Tous ceux du pays connaissent la ferme du père Michel, ses prairies du Valtin, ses belles vaches suisses, couleur café au lait, qui se promènent au haut des sapinières de la Bonne-Fontaine, & ses douze grands bœufs de labour*
Je ne puis pas me plaindre : j'ai mon petitfils Jacques à TEcole polytechnique de Paris, dans les premiers ; fai ma petite-fille Christine mariée avec Tinspecteur des forets Martin, un homme rempli de bon sens ; mon autre petite-fille Juliette est mariée avec le commandant du génie Forbin ; & le dernier, Michel, celui que j'aime pour ainsi dire le plus, parce qu'il est le dernier, veut être mcdecin. Il s'est déjà fait recevoir bachelier l'année dernièrei
Histoire d[vn paysan, ij
à Nancy ; pourvu iju'il travaille , tout ira bien.
Tout cela, je le dois à la ^.évolution!
Avant 85^, je n'aurais rien eu ; j'aurais travaillé toute ma vie, pour le seigneur &, le couvent. Aussi, quand je suis dans mon vieux fauteuil, au milieu de la grande salle , & que la vieille faïence reluit au-dessus de la porte , sur Tétagère, à la lu<jur du foyer; quand la grand'mère & les poussins vont & viennent autour de moi; que mon vieux chien, étendu tout du long jrès de l'âtre, me regarde durant des heures, le tnuseau entre les pattes ; que je vois dehors, à . ti avers les vitres, mes pommiers blancs, mon vÀ^ux rucher; & que j'entends dans la grande cour .mes garçons de ferme* qui chantent, qui rient avec les filles ; ou bien les charrues qui partent, les voitures de foin qui rentrent, les fouets qui claquent, les chevaux qui hennissent ; quand je suis là, pensif, & que je me représente la misérable baraque où vivaient mes pauvres père & mère, mes frères & sœurs, en 1780 : les quatre murs nus & décrépis, les lucarnes bouchées avec de la paille, le chaume afBiissé par la pluie, la neige fondue & le vent ; cette espèce de tanière noire, vermoulue, où nous étouffions dans la fumée, où le froid & la faim nous faisaient grelotter ; quand je songe à
l8 Histoire à! an paysan.
ces braves gens ; à ce bon père, à cette mère courageuse, travaillant sans relâche pour nous donner un peu de fèves à manger, & que je les vois couverts de guenilles, Tair désolé, minables I... je frémis en moi-même; & si je suis seul, je baisse la tête & je pleure.
Mon indignation contre ceux qui nous ont fait supporter cette existence, pour nous tirer jusqu'au dernier liard, ne s'éteindra jamais ; mes quatre-vingt-cinq ans n'y font rien; au contraire, plus je vieillis, plus elle augmente. Et dire que des fils du peuple, des Gros-Jacques, des Gros-Jean, des Guillot écrivent dans leurs gazettes que la Révolution a tout perdu; que nous étions bien plus honnêtes, bien plus heureux avant 89. — Canailles ! Chaque fois qu'une de ces gazettes me tombe entre les mains, j'en tremble de colère. Michel a beau me dire :
« Mais, grand-père, pourquoi donc te fâcher^ Ces gens-là sont payes pour tromperie peuple, pour le ramener dans la bêtise ; c'est leur état, c'est le gagne-pain de ces pauvres diables !... »
Je réponds :
(( Non!... Nous en avons fusillé par douzaines, de p2 à 99, qui valaient mille fois mieux que ceux-ci; c'étaient des nobles, des soldats de Condé, ils défendaient leur cause I
* Histoire i^m paysan* 19
Mais trahir père, mère, enfants, patrie, pour se remplir la panse, c'est trop fort ! )>
Si je lisais souvent de ces mauvaises gazettes, j'en attraperais un coup de sang. Heureusement ma femme les ote, lorsqu'il en entre par hasard à la ferme. C'est comme la peste, fl en entre partout ; on n'a pas besoin de les demander.
J'ai donc résolu d'écrire cette histoire, — VHistoire d'un Paysan — pour détruire ce venin, & montrer aux gens ce que nous avons souflert. J'y songe depuis longtemps. Ma femme a mis de côté toutes nos anciennes lettres. Cet ouvrage va me coûter beaucoup de peine ; mais on ne doit pas s'épargner la peine, quand on veut faire le bien ; & puis c'est un véritable plaisir d'ennuyer ceux qui nous ennuient; rien que pour cela, je passerais des années devant mon secrétaire, mes besicles sur le nez.
Ça me distraira, ça me fera du bien de penser que nous avons chassé les gueux. Je n'aurai pas
besoin de me presser, tantôt une chose me reviendra, tantôt une autre ; & j'écrirai tout en ordre, car sans ordre, rien ne marche.
Maintenant, je commence.
Ce n'est pas à moi que l'on peut faire croire
ao Histoire d^un paysan,
que les paysans étaient heureux avant la Révolution; j*ai vu le bon temps, comme ils disent; j'ai vu nos anciens villages : j ai vu le four banal, oît l'on ne cuisait de la galette qu'une fois l'an, & le pressoir banal, où Ton n allait qu'à la corvée, pour le seigneur ou Tabbaye; ;'ai vu les vilains : maigres, décharnés, sans sabots & sans chemises, avec une simple blouse & des pantalons de toile, été comme hiver; leurs femmes tellement hàlces, tellement sales & déguenillées, qu'on les aurait prises pour des espèces de bètes; leurs enfants qui se traînaient tout nus devant les portes, un petit morceau de linge sur les cuisses. Ah 1 les seigneurs euxmêmes n'ont pu s'empêcher d'écrire dans leurs livres : « que les pauvres animaux, courbés sur la terre, sous la pluie & le soleil, pour gagner le pain de tout le monde, méritaient pourtant d en manger un peu! » Ils écrivaient cela dans un bon moment, & puis ils n y pensaient plus.
Ces choses ne s'oublient jamais : voilà Mittelbronn, Hultenhausen, les Baraques, voilà tout le paysl Et les vieilles gens parlaient d'un état encore pire ; ils parlaient de la grande guerre des Suédois, des Français & des Lorrains, où l'on pendait les paysans, à tous les arbres, par grappes; ils parlaient de la grande peste arrivée plus tard, pour achçver U ruine du monde,
de sorte qu'on pouvait faire des lieues sans rencontrer une âme ; ils criaient, en levant les mains : « Seigneur Dieu, préservez-nous de la peste, de la guerre & de la famine ! » Mais la ikmine, on l'avait tous les ans. Comment avec seize chapitres, vingt-huit abbayes, trente-six prieurés, quarante-sept couvents d'hommes, dix-neuf couvents de femmes, dans un seul diocèse, & nombre de seigneuries, comment recueillir assez de fèves, de pois, de lentilles, pour rhiver.^ On ne plantait pas encore de pommes de terre, & les malheureux n'avaient pas d'autres ressources que les légumes secs* Comment réunir assez de provisions?
Aucun journalier n'en venait à bout.
Après les corvées de la charrue, des semailles, du sarclage, de la fauchée, du fanage, du voiturage, — &, dans les pays vignobles, encore celles des vendanges, — enfin, après toute cette masse de corvées, ou le bon temps se passait à faire les récoltes du seigneur ou de l'abbaye, que pouyait-on faire pour soi-même & ses enfants? Rienl
Aussi, la morte saison venue, les trois quarts des villages allaient mendier.
Les capucins de Phalsbourg réclamaient ; ils criaient que si tout le monde se mêlait de kur état, ils quitteraient le pays, & que ce serait
une grande perte pour la religion. Alors, M. le
prévôt Schneider & le gouverneur de la ville, M. le marquis de Talaru, défendaient de mendier ; les sergents de la marccliaussce, & même des détachements des régiments de R^ouergue, de Schénau, de la Fare, selon les temps, prêtaient main forte aux capucins. On risquait les galères, mais il fallait vivre : on partait tout de même par bandes, chercher sa nourriture.
Ah! la misère, voilà ce qui rabaisse les hommes. Je dis la misère & le mauvais exemple. En rencontrant sur les quatre cliemins des capucins, des cordeliers, des carmes déchaussés, — des gaillards de six pieds, bâtis comme des bœufs, & capables d'enlever des pelletées de terre à remplir une brouette, — en les voyant défiler chaque jour, avec leur grande barbe & leurs bras poilus, tendre la main sans honte 8l faire leur grimace pour deux liards^ comment les pauvres se seraient-ils respectes.^
Malheureusement il ne suiiit pas de mendier, même lorsque Ton a feim, pour avoir du pain ; il faut encore que les autres en aient, & qu'ils veuillent vous en donner, & c'était la mode de dire alors :
(( Chacun pour soi. Dieu pour tous! »
Presque toujours , vers la fin de Thiver, le bruit se rcpancia.it (^u une bande attaquait les
Histoire d'un paysan, aj
voitures, soit en Alsace, soit en Lorraine. Les
troupes se mettaient en route , & TafFaire finissait par une grande pendaison.
Figurez-vous maintenant, dans ce temps, un pauvre vannier avec sa femme & six enfants, sans un liard , sans un pouce de terre, sans une chèvre, sans une poule; enfin, sans autre ressource que son travail, pour vivre. Et pas d*espoir ni pour lui , ni pour ses enfants, d'obtenir un meilleur sort! parce que c'était l'ordre, parce que les uns venaient au monde nobles, & devaient tout avoir, & que les autres naissaient vilains, & devaient rester misérables dans tous les siècles.
Qu'on se hgurc cet état : les grands jours de jeune, les nuits d'hiver, sans feu ni couverture; la peur des collecteurs, des sergents, des gardes forestiers, des garnisaires!,.. Eh bien ! malgré tout, au printemps, quand le soleil revenait après un long hiver, qu'il entrait dans la pauvre baraque ; qu'il éclairait les toiles d'araignée entre les poutres, le petit àtre^ dans le coin a gauche, le pied de Fcchelle à droite, l'aire battue de notre hutte, & que; la chaleur, la bonne , chaleur, nous réchaufFait; que le grillon se remettait à chanter, les bois à reverdir, malgré tout, nous étions heureux de vivre, de nous étendre devant la porte, — nos petits
Histoire â^m paysaiu
pieds nus dans les mains, — de rire, de siffler, de regarder le ciel, & de nous rouler dans la poussière.
Et quand nous voyions le père sortir du bois, ' son grand fagot de genêts verts ou- de brindilles de bouleaux sur Tépaule, le manche de la cognée dessous, les cheveux pendant sur la figure, & qu'il se mettait à sourire, en nous découvrant de loin, tous nous courions à sa rencontre.
Alors il dressait le fagot une minute, pour embrasser les plus petits; sa figure, ses yeux bleus, son nez un peu fendu par le bout, ses grosses lèvres s'éclairaient; il paraissait bien heureux.
Qu'il était bon!... qaHl nous aimait!... Et la mère, donc, la pauvre femme, déjà grise & ridée à quarante ans, & pourtant toujours courageuse, toujours aux champs, à piocher la terre des autres, toujours le soir à filer le chanvre & le lin des autres, pour nourrir la couvée, payer les tailles, les impositions, les redevances de toute sorte. Quel courage & quelle misère de travailler toujours, sans autre espoir que les récompenses de la vie éternelle! .
Et ce n'était pas tout, les pauvres gens avaient encore une autre plaie, la pire de toutes les plaies du paysan : ils devaient !
Je me rappelle que, tout enfant, j'entendais dcjà le père dire, lorsqu'il revenait de vendre
quelques paniers ou quelques douzaines de balais en ville :
tt Voici le sel, voici des fèves ou du riz, mais jen^ai plus un liard* Mon Dieu! mon Dieu!
j avais pourtant espéré qu*il me resterait quelques sous pour M. Robin ! »
Ce. Robin était le plus riche coquin de MittelbronUi un gros homme avec uoe large barbe grisonnante, un bonnet en peau de loutre, lié sous le menton, le nez gros, le teint jaune, les yeux ronds, une espèce de sac sur le dos, en forme de casaquin. Il alkit à pied, avec des guêtres de toile montant jusqu'aux genoux,'un grand panier au bras, & un chien-loup sur ses talons. Cet homme courait le pays pour toucher ses intérêts, car il prêtait à tout le monde, par trois livres, par six livres, par un ou deux louis. Il entrait dans les maisons, & si Fargent n*était pas prêt, il empochait, en attendant, ce qu'on avait : une demi-douzaine d'œufs, un quart de beurre, une fiole de kirsch ou du fromage, enfin ce qu'on avait. Cela lui faisait prendre patience. On aimait mieux se laisser dépouiller, que de recevoir la visite de l'huissier.
Combien de malheureux sont encore au;our« d'hui dévorés par des brigands pareils î combien travaillent pour une misérable dette, & seconsutnent sans janmis voir la fin de leurs peines!
Chez nous, Robin ne trouvait rien à prendre;
seulement il toquait a la vitre & criait :
f Jean-Pierre? »
Aussitôt le père tremblant courait dehors &
demandait, le bonnet à la main :
a Monsieur Robin?
— Ah! te voilà... J'ai deux corvées à faire sur le chemin de Hérange ou de Lixheim; tu viendras?
— Oui, monsieur Robin, oui! * Demain, sans faute?
— Oui, monsieur Robin. »
Et l'autre partait. Mon père rentrait tout pàle ; il s'asseyait au coin de Tâtre & se remettait à tresser sans rien dire, la tête basse, les lèvres serrées. Le lendemain, il ne manquait pas d'aller faire les corvées de M. Robin, & ma mère criait :
« Ah I gueuse de chèvre !.«• ah! gueuse de chèvre!... Nous Tavons déjà payée plus de dix fois; elle est crevée... mais elle nous fera tous périr!... Ah! quelle mauvaise idée nous avons eue d'acheter cette vieille bique ! Ah! malheur!... ))
Elle levait les mains & se désolait.
Le père était déjà depuis longtemps en route, la pioche sur Tépaule. Mais ce jour-là, le pauvre homme ne rapportait rien à la maison ;
il avait payé sa rente pour un ou deux mois.
Cela ne durait jamais longtemps; quand on redevenait tranquille, un beau matin B^obin toquait à la vitre!
On parle quelquefois de maladies qui vous rongent le cœur, qui vous dessèchent le sang ; mais la vraie maladie des pauvres, la voilà ! Ce sont ces usuriers, ces gens qui se donnent encore Tair de vous aider, & qui vivent sur vous,
jusqu'à ce que vous soyez sous terre. Alors ils'
tâchent encore de se rattraper sur la veuve & les eniknts.
Ce que mes parents ont souffert à cause de ce Robin n'est pas à dire; ils ne dormaient plus, ils n'avaient plus une minute de repos, ils vieillissaient de chagrin ; & leur seule consolation était de penser que si Tun de nous gagnait à la milice, ils pourraient le vendre & payer la dette.
Nous étions quatre garçons & deux filles : .
Nicolas, Lisbeth, moi, Claude, Mathurine & le petit Étienne, un pauvre être contrefait, pâle, chétif, que les gens^des Baraques appelaient « le petit canard » parce qu'il marchait en se balançant sur ses pauvres jambes estropiées.
Tous les autres se portaient bien.
La mère disait souvent en nous regardant, Nicolasi Claude & moi :
ad
. « Ne te chagrine pas tant, Jean-Pierre; sur trois, il faudra bien qu'un gagne à la milice. Alors, gare à Robin! Aussitôt payé, je lui fends la tète avec la hachette. »
Il faut être bien malheureux, pour avoir des idées pareilles. Le père ne répondait rien, & nous autres nous trouvions tout naturel d*ètre vendus ; nous croyions appartenir à nos père & mère, comme une espèce de bétail. La grande misère vous empêche de voir les choses comme elles sont; avant la Révolution, excepté les nobles '& les bourgeois, tous les pères de famille regardaient leurs enfants comme leur bien ; c'est ce qu'on trouve si beau ; c'est ce qui fait dire que le respect des père & mère était plus grand!
Par bonheur notre père avait trop bon cœur pour vouloir tirer profit de nous; & souvent le pauvre homme pleurait, lorsqu'au milieu de la grande disette, en hiver, il était forcé de nous envoyer mendier, comme tout le monde. Il ne voulait jamais laisser sortir dans la neige le petit Étienne. Moi, je n'all£ pas mendier longtemps non plus; c'est à peine si je me rappelle être sorti sur la route de Mittelbronn & des Quatre- Vents, deux ou trois fois, & bien jeune, car à. huit ans, mon parrain Jean Leroux, aubergiste & forgeron à Vautre bout du village, it
Histoire m un faysan» 29
m'avait déjà pris pour garder son bétail, & je ne retournais plus dans notre baraque que le soir, pour dormir.
Ces choses sont loin de nous, & pourtant l'auberge des Trois-Pigeons est toujours devant mes yeux, avec son enseigne au haut de la côte; je vois Phalsbourg au bout du chemin, comme peint en gris sur le ciel ; devant Tanberge, la petite forge noire; & derrière, le verger en pente douce, son grand chêne & sa petite source vive au milieu. L'eau de la source *
écumait par-dessus de grosses pierres arrangées, & se répandait dans le gazon touffu; le chêne la couvrait de son ombre. Tout autour de ce chêne, les soldats du régiment de fioccart, en 177 S, avaient £ût un banc, & des tonnelles de lierre & de chèvre-feuille, par ordre du major Bachmann; &, depuis, les officiers de tous les régiments venaient s'amuser en cet endroit, qu'on appelait le Tivoli. Les dames & les demoiselles des échevins & des syndics voulaient toutes boire de Teau du Tivoli les dimanches, & danser sous le chêne.
C'est là que le grand chevalier d'Ozé, du régiment de Brie, au haut de la source, levait sa bouteille pleine d'eau, en pariant latin, les yeux en l'air. Les dames, assises dans l'herbe,
avec leuis belles robes à grands ramages, kufi
30 Histoire à; un paysan*
petits souliers de satin à boucles d'acier^ & leurs
chapeaux ronds, tout couverts de coquelicots & de marguerites, Técoutaient&se renversaient de joie, sans rien comprendre. Et quand le quartier-maître de Vcnier, avec un tout petit violon, se mettait à jouer des menuets, en se
balançant, les chevaliers de Signeville, de Saint-Féral, de Contréglise, toutes ces espèces de fous, leur petit tricorne sur l'oreille, se levaient en tendant la jambe, & présentaient la main aux dames, qui se dépêchaient de rabattre leurs robes bouffantes & de se placer.
Alors on dansait gravement, npblement. Les domestiques, tous de vieux soldats, oontaient à l'auberge cliercher des paniers de vin, des pâtés & des confitures, qu'une bourrique avait apportés de la ville.
Les pauvres gens des Baraques, dans la rue pleine de poussière, le nez contre les palissades du verger, regardaient ce beau monde, principalement lorsque les bouchons sautaient & qu'on ouvrait les pâtés. Chacun se souhaitait d*être à leur place, seulement un petit quart d'heure.
Ënân, la nuit venue, MM. les officiers offraient le bras aux dames, & la noble compagnie retournait lentement à Phalsbourg.
Bien des régiments ont passé au Tivoli de maître Jccin; juscju'en ; — ceux de Castella,
Histoire â*un paysan. -ji
de Rouerge, de Schénau, de la Fare, de Royal- Auvergne. MM. les syndics, les échevins, les conseillers y venaient aussi, leurs grosses perruques bien poudrées, le large habit noir tout blanc de &rine sur le dos ; ils menaient joyeuse \ie!... Et maintenant, de tous ceux qui dansaient ou regardaient, je suis sans doute le seul qui reste ; si je ne parlais pas d'eux, on y penserait autant qu'aux feuilles d'automne de 1778.
Une fois chez le parrain, je n'étais plus à plaindre ; j 'avais ma paire de souliers tous les ans & la nourriture. Combien d'autres auraient été heureux d'en avoir autant I ' Et je le savais, je ne négligeais rien pour contenter maître Jean, M"*' Catherine, sa femme, & jusqu'au compagnon Valentin, jusqu'à la servante Nicole. Je me tenais bien avec tout le monde. Je courais quand on m'appelait, soit pour tirer le soufflet à la forge , soit
pour grimper au fenil, jeter le foin aux bètes ; je n'aurais pas même voulu mécontenter le chat de la maison ; car d'être assis au bout d'une bonne table, en face d'une bonne soupe à la farine, d'un plat de choux, garni de lard les dimanches, de manger du bon pain de seigle autant qu'on veut ; ou d'avoir le nez dans une
écuelle de fèves, avec un peu de sel, que b
Histoire d'an paysan.
mère épargne , & de compter ses cuillerées^
cela fait une grande différence.
Quand on est bien, il faut sV tenir. Aussi tous les matins, à quatre heures en été, à cinq en hiver, lorsque les gens de l'auberge dormaient encore, & que les bétes ruminaient à récurie, j'arrivais dcjà devant la porte, où je donnais deux petits coups. Aussitôt la servante s'éveillait, elle se levait & m'ouvrait dans la nuit. J'allais remuer les cendres à la cuisine, poiir trouver une braise, &, j'allumais la lanterne. Ensuite , pendant que Nicole s'occupait de traire les vaches, moi je courais au grenier chercher le foin & l'avoine, & je donnais leur picotin aux chevaux des rouHers & des marchands de grams, qui couchaient à l'auberge la veille des marchés. Us descendaient, ils regardaient & trouvaient tout en ordre. Après cela, je les aidais encore à tirer les charrettes du hangar, à passer la bride, à serrer les boucles. Et puis, quand ils partaient & qu'ils se mettaient à crier : « Hue, Fox ! Hue, Reppel ! » mon petit bonnet de laine à la main, je leur souhaitais le bonjour.
Ces gros rouliers, ces marchands de farine ne me répondaient pas seulement; mais ils étaient contents, ils ne trouvaient rien à redire au service : voilà le principall
Et Nicole, une fois rentrée dans la cuisine, me donnait une écuelle de lait caillé, que je mangeais de bon appétit. Elle me donnait encore un gros morceau de pain pour aller au pâturage, deux ou trois beaux oignons, quelquefois un œuf dur, ou bien un peu de beurre. Je fourrais tout cela dans mon sac, & je rentrais à récurie, la bretelle sur Tépaulc, en ' claquant du fouet. Les bètes déiilaient Tune après l'autre, je les caressais, & nous descendions sur une seule file au vallon des Roches j moi derrière, courant comme un bienheu** reux.
Les gens de Phalsbouig,qui vont se baignei au vallon de la Zome, connaissent ces masses
de rochers entassés à perte de vue, les maigres bruyères qui poussent dans leurs crevasses, & le filet d'eau plein de cresson des fontaines en bas, qui se dessèche aussitôt que les papillons blancs de juin arrivent.
C'est là que j'allais, car nous avions droit de vaine pâture sur les terres de la ville & seulement à la fin d'août, après la grande séve, quand les jeunes pousses avaient pris du bois, & que les bêtes ne pouvaient plus les brouter, nous entrions dans la forêt.
En attendant, il fallait vivre au grand so«
j4 Histoire d'un paysuiu
Le hardier^ de Phalsbourg n'amenait que des pourceaux, qui, pendant les chaleurs de
midi, faisaient leur trou dans le sable & se vautraient les uns contre les autres^ comme
des poules dans un paillier. Ils dormaient, leurs grandes oreilles roses sur les yeux; on aurait marché dessus sans les fiiire bouger.
Mais nos chèvres, à nous autres des fiaraques, grimpaient jusque dans les nuages; il fallait courir, siffler, envoyer les chiens; & ces coquines de bètes, plus on criait, plus elles montaient.
Les garçons des autres villages venaient aussi, l'un avec sa vieille rosse aveugle, l'autre avec sa vache pelée, & presque tous avec rien, pour claquer du fouet, siffler ou courir déterrer des navets, des raves, des carottes à droite & à
gauche dans les champs. Quand le bangard'lQS attrapait, on les promenait en ville, un collier d'orties autour du cou; mais cela leur était bien égal ! La seule chose qui leur faisait beaucoup, c'était à ïa seconde ou troisième fois, selon Tàge, d'être fouettés sur la place, un jour de marché. Le rijleur^ leur écorchait tout le dos avec son