‹ Histoire d'un paysan (volume 5)Chapitre 3 sur 7 · Pâtre · texte numérisé non relu

Pâtre

a. Garde champêtre* Bourreau.

nerf de bœuf; & s'ils recommençaient, on les

envoyait en prison.

Combien de fois, en écoutant des gens riches crier contre la Révolution, je me suis rappelé tout à coup que leur grand'mère ou leur grandpère avait été riflé au bon vieux temps; malgré moi, j*étais forcé de rire : on trouve de drôles de choses dans ce monde !

Enfin, il faut pourtant le dire, c'est aussi ce temps que je regrette; mais pas à cause du r/fleur^ du prévôt, des seigneurs & des capucins, noni c'est parce que j'étais )eune. Et puis, si nos maîtres ne valaient pas grand'chose, le ciel était beau tout de même. Mon grand frère Nicolas, & les autres, Claude, Lisbeth, Mathurine, arrivaient. Ils me prenaient mon sac, & je criais; nous nous disputions. Mais, s'ils m'avaient tout pris, maître Jean aurait été les trouver le soir à la baraque; ils s'en doutaient, & me laissaient ma bonne part, en m'appelant :

— leur chanoine !

Après cela, notre grand Nicolas me défendait. Tous les villages, dans ce temps, — Hultenhausen, Lutzelbourg, les Quatre- Vents, Mittelbronn,, les Baraques d'en haut ft d'en bas,

— se battaient à coups de pierres & de bâtons; & notre grand Nicolas, son morceau de tricorne sur la nuque, son vieil habit de soldat, tout

déchiré, boutonné jusque sur les cuisses, sa grande trique & ses pieds nus, marchait à la tète des Baraquins, comme un chef de sauvages; il criait si fort : « En avant! » qu'on l'entendait jusque sur la côte de Dann.

Je ne pouvais pas m empêcher de l'aimer, car à chaque instant il disait :

« Le premier qui touche à Michel, gare ! »

Seulement, il me prenait mes oignons, & cela m'ennuyait.

On avait aussi l'habitude de faire battre les bètes ensemble; & lorsqu'elles se poussaient cornes contre cornes, jusqu'à se déhancher, Nicolas disait en riant :

« La grande Rousse va bousculer Tautre!...

Non; maintenant, l'autre l'attaque par dessous... Hardi!... hardi!... »

Plus d'une fois elles attrapaient des entorses, ou laissaient une corne sur le champ de bataille.

Vers le soir, on s'asseyait, le dos contre un rocher, à l'ombre ; on regardait la nuit venir, on écoutait Taîr bourdonner, & tout au loin, dans le ruisseau, les grenouilles commencer leur chanson.

C'était le moment de rentrer. Nicolas cornait, les échos répondaient de toutes les roches, les bètes se réunissaient & remontaîenten ligne

aux Baraques, dans un nuage de poussière. Je faisais rentrer les nôtres à Tétable, je garnissais les râteliers & je soupais avec maître Jean, dame Catherine & Nicole. En été, quand on travaillait à la forge, je tirais le soufflet jusque ^ dix heures; & puis je retournais coucher à la baraque de mon père, tout au bout du village.

Histoire iPm paysan,

Les deux premières années se passèrent

ainsi; mes frères & sœurs continuaient à mendier; moi, je me donnais mille peines pour rendre service au parrain. A dix ans, l'idce d'apprendre un ctat &. de gagner mon pain me travaillait déjà; maître Jean le voyait, & me retenait le plus souvent possible à la forge.

Chaque fois que j'y pense, je crois entendre la voix du parrain me crier : « Courage, Michel, courage! »

C'était un grand & gros homme, avec de larges favoris roux, la grosse queue pendant sur le dos, & les moustaches si longues & touffues, qu'il pouvait les passer jusque derrière ses oreilles. Dans ce temps, les maréchaux ferrants des hussards avaient aussi ces favoris & la queue nouée derrière en forme de perruque; je pense que le parrain voulait leur ressembler. Il avait de gros yeux gris, le nez

charnu, les joties rondes, & riait foi:t, lorsqu'il

s'y mettait. Son tablier de cuir lui remontait en bavene jusque sous le menton, & ses gros bras étaient nus à la forge en plein hiver.

A chaque instant il disputait avec Valen- ÛB^ son compagnon, un grand gaillard, maigre & voûté, qui trouvait tout bien dans ce bas monde : les nobles, les moines, les maitiises, tout!...

a Mais, animal, lui criait le parrain, si ces choses n'existaient pas, tu serais maître forgeron comme moi depuis longtemps; tu te serais acquis du bien, tu pourrais vivre à ton aise.

C'est égal, répondait Valentin, vous penserez ce qui vous plaira; moi, je suis pour notre sainte religion, la noblesse & le roi.

C'est l'ordre ^abU par Dieu! t>

Alors maître Jean levait brusquement ses épaules & disait :

« Allons, puisque tu trouves tout bien, moi, j'y consens. En route! »

Et Ton se remettait à forger. f

Je n'ai jamais rencontré de plus brave homme que Valentin, mais il avait la tète en pain de sucre, & raisonnait comme une oie. Ce n'était pas sa faute, on ne pouvait pas lui en vouloir.

La mère Catherine pensait comme son mari, & Nicole pensait comme la mère Catherine.

Tout prospérait à l'auberge ; Mdtre Jean gagnait des sommes tous les ans; &, quand on nommait les répartiteurs pour les corvées , les tailles & les autres impositions des Baraques, il était toujours sur la liste, avec le maître bûcheron Cochart, & le grand charron Létumier, qui se faisaient bien aussi trois ou quatre cents livres.

Il faut savoir qu'alors le chemin ordinaire des rouliers, des voituriers & des maraîchers d' Alsace, pour se rendre au marché de la ville, passait par les Baraques. Comme la route de ' Sayeme à Phalsbourg montait tout droit; comme elle était effondrée , pleine d'ornières & même de ravines, où l'on risquait de verser jusque dans la Schlittenbach; comme il fallait des cinq & six chevaux de renfort pour grimper cette côte, les gens aimaient mieux faire un détour par le vallon de la Zorne ; & presque tous, en allant & venant, s'arrêtaient à Tauberge des Trois-Pigeons.

La forge & l'auberge allaient bien ensemble; pendant qu'on ferrait le cheval ou qu'on raccommodait la charrette, le voiturier entrait aux Trois-Pigeons; il voyait de la fenêtre ce qui se passait dehors, en cassant sa croûte de pain & vidant sa chopine de vin blanc.

Les jours de foire la grande salle four-

Histoire à! un paysan.

millait de monde; ces gens arrivaient par ' bandes, avec leurs hottes, leurs paniers &

leurs charrettes. En s'en retournant, ils avaient presque toujours un verre de trop dans la tête, & ne se gênaient pas de dire ce qu'ils pensaient. — C'étaient des plaintes qui ne finissaient pas; les femmes surtout n'en disaient jamais assez; elles appelaient les seigneurs, les prévôts, par leurs véritables noms; elles racontaient leurs abominations, & quand leurs maris voulaient un peu les calmer, elles les traitaient de bêtes.

Les marchands d'Alsace en voulaient surtout aux péages, qui leur enlevaient tout le bénéfice, car il Êdlait payer pour entrer d'Alsace en Lorraine. Les pauvres juifs, qu'on rançonnait à toutes les barrières, — tant pour le juif, & tant pour l'âne I — n'osaient pas se plaindre, mais les autres ne ménageaient personne.

Seulement, après avoir bien crié, tantôt Tun, tantôt l'autre se levait en disant :

« Oui, c'est vrai, on nous étrangle. les droits augmentent tous les jours; mais que voulez-vous? Les paysans sont des paysans^ & les seigneurs des seigneurs. Tant que le monde marchera, les seigneurs seront en haut & nous en bas. Allons... à la grâce de Dieu!.». Te-

nez, ^nère Catherine, payez-vous •••voilà votre compte!. •• En route!.^. »

Et toute la bande partait. Une vieille se mettait à prier tout haut, pour aider à la marche ; les femmes répondaient , & les hommes, la tète penchée, rêvaient derrière.

J'ai souvent pensé depuis, que cette espèce de bourdonnement par demandes & par réponses leur évitait la peine de réfléchir, & que cela les soulageait. L'idée de s'aider euxmêmes , de se débarrasser du saunier, du collecteur, du péager, des seigneurs, des couvents, de tout ce qui les gênait, & de mettre les dîmes, les aides, les vingtièmes, toutes les impositions dans leur propre poche, comme ils Font fait plus tard, cette idée ne leur venait pas encore; ils se reposaient sur le bon Dieu*

Enfin tout ce mouvement, ces plaintes, ce fourmillement de juifs, de rouliers, de paysans dans la grande salle, les jours de foire; leurs disputes sur le prix du bétail, du blé, des avoines, des récoltes de toute sorte; leurs mines lorsqu'ils se tapaient dans la main, & qu'ils faisaient apporter le pot de vin pour arroser le marché, selon la coutume, tout cela m'apprenait à connaître les hommes & les choses. On ne pouvait pas souhaiter meilleure école pour un enfant; & si j'ai gagné du bien

Histoife éPvn paysan^

par la suite, c'est que )e savais le prix des grains, des bêtes & des terres depuis longtemps. Le vieux juif Schmoùle&le grand Ma- î thias Fischer du Harberg me Tavaient appi^is, car ils disputaient assez souvent ensemble sur la valeur des denrées, Dieu merci!

Moi, tout petit, en courant chercher les gobelets & les cruches, j'ouvrais de grands yeux & je dressais les oreilles, on peut me croire.

Mais, ce que j'aimais encore beaucoup mieux que tout le reste, c'était d'entendre maître Jean lire la gazette après souper.

Aujourd'hui la moindre auberge de village a sa gazette; Tancien Messager boiteux ^ de Silbermann, pendu derrière la croisée, ne compte plus; chacun veut connaître les affaires du pays, & lire son Courrier du Bas-^Rhiny ou son Impartial de la Meurthe deux ou trois fois au moins par semaine; chacun serait honteux de vivre comme un âne, sans s'inquiéter de ce

qui regarde tout le monde. Mais avant Sp, les gens qui n'avaient à se mêler de rien, & qui n'étaient bons qu*à supporter les impositions, autant qu'il plaisait au roi de leur en mettre sur le dos, les gens ' n'aimaient pas à lire; la plupart ne connaissaient pas même la première lettre; &puis les gazettes étaient très-chères! & maître Jean, quoique à son aise, n'aurait

Histoire d'an paysan.

pas voulu pour son plaisir faire une aussi grosse dépense*

Heureusement le petit colporteur Chauvel nous en apportait un pacjuet, chaque fois qu'il rentrait de ses tournées en Alsace, en Lorraine ou dans le Palatinat.

Voilà bien encore une de ces figures comme on n'en voit plus depuis la Kévolutioii : le colporteur d'almanachs, de bons paroissiens, de salutations à la Vierge, de catéchismes, de croisettes &c.; celui qui roulait de Strasbourg à Metz, de Trêves à Nancy, Pont-à- Mousson, Toul, Verdun; qu'on rencontrait dans tous les sentiers, au fond des bois, devant les fermes, les couvents, les abbayes, à Tentrée des villages, avec sa carmagnole de bure, ses guêtres à boutons d'os, montant jusqu'aux genoux, de gros souliers chargés de clous luisants, les reins plies, la bretelle de cuir en travers de répaule,.& Timmense panier d'osier sur le dos, comme une montagne. Il vendait des livres de messe, mais combien de livres défendus passaient en contrebande : des Jean- Jacques, des Voltaire, des Raynal, des Helvëtins !

Le père Chauvel était le plus fin, le plus

1 AlphabetSt

Histoire d'an paysan. 4^

hardi de tous ces contrebandiers d'Alsace & de Lorraine. C'était un petit homme brun, sec, nerveux, les lèvres serrées & le nez crochu. Son panier avait l'air de Técrascr, mais il le portait bien tout de même. £»• passant, ses petits yeux noirs vous entraient juscpi'au fond de râme; il savait d'un coup d'œil ce que vous étiez, si vous vouliez quelque chose, si vous apparteniez à la maréchaussée, s'il devait vous craindre ou vous offrir un de ses livres. II. le fallait, car d'être pris en disant cette contrebande-là, c'était un cas de galères.

Toutes les fois qu!il arrivait de ses voyages, Chauvel entrait d'abord chez nous, à la nuit, quand l'auberge était vide & que tout se taisait au village. Alors il venait avec sa petite Marguerite, qui ne le quittait jamais, même en route ; & rien que d'entendre leurs pas dans l'allée, on disait :

« Voici Chauvel ! Nous allons apprendre du . nouveau. »

Nicole courait ouvrir, & Chauvel entrait, son enfant à la main, en faisant un petit signe de tête. Ce souvenir me rajeunit de soixante & quinze ans; je le vois avec Marguerite, brune comme une myrtille, la petite robe de toile bleue en franges le long des jambes , ses che« veux noirs tombant sur les épaules.

46 Histoire d^an paysan*

Chauvel donnait le paquet de gazettes à Ni*-

cole ; il s'asseyait derrière le poêle ^ sa petite

entre les genoux, & maître Je^ retournait tout joyeux en criant :

« Ëh bien L Chauvel, eh bien I ça va toujours>.«* ça inarche>

— Oui, maître Jean, ça va bien... on achète beaucoup de livres... les gens s'instruisent.,. Ça va!... ça val... n répondait le petit homme.

Marguerite, quand il parlait, le regardait d'un air d'attention extraordinaire; on voyait qu'elle comprenait tout.

C'étaient des calvinistes, de vrais calvinistes de la Rochelle, qu'on avait chassés de là-bas^ ensuite de Lixheim, & qui, depuis dix à douz^ ans, vivaient aux Baraques. Ils ne pouvaient remplir aucune place. Leur vieille cassine était presque toujours fermée; en revenant, ils rouvraient & restaient cinq ou six jours à se reposer ; ensuite , ils repartaient fkire leur commerce. On les regardait comme des héré-r tiques, des sauvages; mais cela n'empêchait pas le père Chauvel d'en savoir plus à lui seul, que tous les capucins du pays!

Maître Jean aimait ce petit homme; ils s en*?

tendaient entre eux.

Après avoir ouvert le paquet 4§ gazettes sur la table, & regardé quelques minutes, en disant :

Histoire à^un paysan. 47

« CelleH^i vient d'Utrecht.,. . celle-ci de Clèves... celle-ci d'Amsterdam... Nous allons voir,., nous allons voir... Ahl ah! c'est bon.., c'est fameux I Nicole, cherche mes besicles, là, sur la fenêtre. »

Après s'être ainsi réjoui quelques instants, maître Jean se mettait à lire, & moi je ne respirais plus dans mon coin. J'oubliais tout, même le danger de retourner à notre baraque trop tard en hiver, lorsque la neige couvrait le village, & que des bandes de loups avaient passé leIRhin sur la glace.

J'aurais dû partir tout de suite après souper, mon père m'attendait; mais la curiosité d'apprendre des nouvelles du Grand-Turc, de l'Amérique & de tous les pays du monde me possédait; )e restais jusque passé dix heures, & même encore aujourd'hui je crois être dans mon poin, à gauche de la vieille horloge; Tartnoire de noyer & la porte du cabinet où couchait maître J(^an à droite, & la grande table d'auberge en face de moi, contre les petites fenctres sombres. Maître Jean lit; la mère Catherine, une petite femme, les joues rosées, les oreilles couvertes d'un bavolet blanc,* £le en écoutant; & Nicole aussi, son bonnet en coussinet sur la nuque. Cette pauvre Nicole était rousse comme une carotte, avec des taches

Histoifi ffm fayuuu

de son par milliers & les cils blancs. Oui, tout est là! Les rouets bourdonnent, la vieille horloge marche; de temps en temps elle grince, les poids descendent, l'heure sonne, ft puis le tic-tac continue. Maître Jean, dans son fauteuil, ses besicles à branches de fer sur le nez, — comme moi maintenant , les oreilles rouges & ses gros favoris ébouriffés, ne fait attention qu'à sa gazette. Quelquefois il se retourne pour regarder sous ses lunettes, & dit:

« Ahl ahl voici des nouvelles d'Affiérique.

Le général Washington a battu les Anglais.

Voyez-vous ça, Chauyell

— Oui, maître Jean, répond le colporteur, ces Américains, il n'y a pas plus de trois ou quatre ans, ont commencé leur révolte; ils ne voulaient plus payer la masse de droits, que les Anglais augmentaient de jour en jour, comme ça se pratique souvent ailleurs, & maintenant leurs affaires vont bieni »

n souriait une seconde sans desserrer les

lèvres, & maître Jean se remettait à lire.

D autres fois, il était question de Frédéric II, ce vieux renard prussien, qui voulait recommencer ses tours*

« Vieux gueux 1 bégayait maître Jean, sans M. de Soubise, il ne ferait pas le gros dos.

Digiii^icu by K^o^ i^i'^

C'est cette grande bête qui nous a valu Rosbach.

— Oui, repondait Chauvel, & voilà pourquoi Sa Majesté lui a donné quinze cent mille livres de pension! »

Alors ils se regardaient en silence, 8l maître Jean répétait :

M Quinze cent mille livres à cet imbécile I Et l'on ne trouve pas un liard pour refaire la route royale de Saveme à Phalsbourg. Il faut que des milliers de paysans se détournent d'une lieue, pour aller d'Alsace en Lorraine; le pain, le vin, la viande, tout renchérit.

— Hc! que voulez-vous^ Ça, c'est de la politique, disait le calviniste. Nous ne comprenons rien à la politique, nous autres! Nous ne savons que travailler & payer. La dépense regarde le roi. »

Lorsque maître Jean s'emportait trop, la mère Catherine se levait bien vite; elle écoutait dans l'allée, & tout s'apaisait, car le parrain comprenait ce que cela voulait dire. Il fallait de la prudence, les espions rôdaient partout; s'ils avaient entendu ce que "nous pensions des princes, des seigneurs & des moines, nous en aurions vu de grises.

Chauvel &sa petite fille partaient d'assez bonne heure; moi, j attendais toujours jusqu'à la dernière minute, lorsque maître Jean repliait

$0 Histoire i^m paysan,

sa gazette. Alors seulement il me voyait ft

criait :

« Hél Michel, qu'estH:e que tu fais donc

là? Tu comprends donc quelque chose? »

Et sans attendre ma réponse :

« Allons ; disait-il , demain , au petit jour, nous aurons de l'ouvrage. Ce sera jour de marché; la forge chauâèra de bonne heure.

En route, Michel, en route! »

Je me rappelais aussitôt que les loups descendaient au village, & je courais allumer un flambeau dans la cuisine. La petite feiiLtrc sur la cour, avec ses barreaux, était noire comme de l'encre. On entendait la bise pleurer dehors. Je me dépêchais en frissonnant, & Nicole m'ouvrait.

A peine dehors, dans la nuit, en voyant cette grande rue blanche, monter avec ses ornières entre les vieilles cassines enterrées sous la neige; en écoutant le vent souffler, & quelquefois les loups s'appeler & se répondre dans la plaine, >e me mettais à courir, mats à courir tellement, que j'en perdais la respiration. Les cheveux me dressaient sur la tête; je sautais par-dessus les tas de neige & de fumier, comme un cabri. Les vieux toits de chaume, les lucarnes au-dessous, avec leurs bouchons de paille où pendait

Histoift éPun pày$am»

le givre, les petites portes barricadées de traverses, tout était terrible sous la lu^iière blanche de mon flambeau, qui filait comme une étoile dans le silence; tout semblait mort. Mais eA courant, je voyais tout de même au fond des ruelles, à droite & à gauche, quelques ombres aller & venir, & cette vue me donnait une telle épouvante, qu'en arrivant à notre baraque, je me jetais contre la porte comme un perdu.

Le pauv]?e père était là, près de l'âtre, dans

son vieux pantalon de toile tout rapiécé, & s'écriait :

tt Oh! mon en&nt, que tu viens tardi Tous

les autres dorment; tu as donc encore écouté lire la gazette)

— Oui, mon père, tenez! »

Je lui mettais dans la main le morceau de pain que maître Jean me donnait toujours après souper. Il le prenait & me disait :

« £h bien, couche^toi, mon enfant; mais ne rentre plus si tard , tant de loups courent le paysl »

Je me couchais à côté de mes frères, dans la grande caisse remplie de feuilles, une vieille couverture toute déchirée par-dessus.

Les autres dormaient, à force d'avoir couru

mendier dans les villages &. sur les grandes

routes. Moi, je veillais encore longtemps, écoutant passer les coups de vent, & quelquefois, au loin, un bruit sourd au milieu du grand silence : les loups attaquaient une étable; ils sautaient à huit & dix pieds contre les lucarnes & retombaient dans la neige; puis tout à coup deux ou trois cris terribles s'entendaient, toute la bande descendait la rue comme le vent; ils avaient pris un chien & couraient le dévorer sous les roches.

D'autres fois je frissonnais de les entendre souffler & gratter sous notre porte. Le père alors se levait, il allumait une torche de paille sur l'àtre, & ces bêtes aâamëes s'en allaient plus loin.

J'ai toujours cru que les hivers en ce temps • étaient plus longs que de nos jours & bien plus rigoureux. La neige montait souvent à deux & trois pieds; elle tenait jusqu'en avril, à cause des grandes forêts, qu'on a défrichées depuis, ft des étangs sans nombre que les cou-' vents & les seigneurs laissaient en eau dans les vallées, pour n'avoir pas besoin de les planter & de récolter tous les ans. C'était plus commode. Mais ces grandes masses d'eau, ces bois & ces marais entretenaient l'humidité dans le pays & refroidissaient l'air.

Maintenant que tout est partagé, labouré,

ensemencé, le soleil entre partout, & le printemps fleurit plus vite; c*est ce que je pense. Mais, que ce soit pour cette raison ou pour une autre, tous les anciens vous diront que les

froids arrivaient plus tôt, qu'ils finissaient plus tard, & que tous les ans des bandes de loups attaquaient les écuries, & venaient enlever les chiens de garde jusque dans la cour des.

fermes.

14 Histoire d m paysaru

Or, à la fin d'un de ces longs hivers, quinze jours ou trois semaines après Pâques, il arriva quelque chose d'extraordinaire aux Baraques.

Ce jour-là, j'avais dormi tard, comme il arrive aux enfants, & je me dépêchais de courir à l'auberge des Trois-Pigeons, dans la crainte d'être grondé par Nicole. Nous devions récurer le plancher de la grande salle avec de Teau de lessive, ce qui se faisait toujours au printemps, & puis trois ou quatre fois dans l'année.

On ne pouvait pas encore conduire les bêtes à la pâture, la neige commençait seulement à fondre derrière les haies; mais il faisait déjà chaud, & tout le long de la rue on ouvrait les portes & les lucarnes des maisons, pour renouveler l'air ; on poussait les vaches & les chèvres hors des écuries, pour sortir le fumier & laver les étables. Claude Huré remettait une cheville

Histaire d'an paysan,' 5$

à sa charrue, sous le hangar, Pierre Vincent repiquait la s»Ue de soapi bidet; le temps des la-^

boiirs approchait, chacun s'apprêtait d'avance; & les vieux, leur petit Benjamin sur le bras, respiraient aussi, devant la hutte, le bon air qui venait des montagnes.

C'était un beau jour, w des premiers de ran-« née.

Comme j'approchais de Tauberge, dont toutes les fenêtres en bas étaient ouvertes, je via la .

bourrique du père Bénédic attachée à l'anneau de la porte, sa grande cruche de fer-blanc sur le dos, & ses deux paniers d'osier sur les hanches.

L'idée me vint que le père Bénédic prêchait

chez nous, selon son habitude lorsque des étrangers remplissaient l'auberge, & qu'il espérait leur tirer quelques liards. ~ C'était le frère quêteur du couvent de Phalsbourg, un vieux capucin, la barbe jaune & dure comme du chiendent, le nez en forme de figue, avec de petites veines bleues, les oreilles plates, le front en arrière, les yeux tout petits, sa robe de bure si râpée, qu'on pouvait en compter tous les tils, le capuchon en pointe, jusqu'au bas du dos, & les orteils crasseux hors de ses savates. Avant d'entendre sa clochette, on sentait déjà l'odeur de la soupe & du vin.

f6 Histoire d'un paysan*

Maître Jean ne pouvait pas le souffrir, mais

la mère Catherine lui conservait toujours un bon morceau de lard, & quand le parrain se fâchait, elle lui répondait :

« Je veux avoir mon banc dans le ciel, comme à Téglise ; tu seras bien content de t'asseoir à côté de moi, dans le royaume des cieux. »

Alors il riait & ne disait plus rien.

J'entrai donc. Et voilà que dans la grande salle, autour de la table, se trouvait une quantité de monde : des Baraquins, des rouliers d'Alsace, Nicole, la mère Catherine & le père Bénédic. Maître Jean au milieu d'eux, leur montrait un sac rempli de grosses pelures grises, disant que ces pelures venaient du Hanovre; qu'elles produisaient des racines excellentes en si grand nombre, que les gens du pays en avaient de quoi manger toute Tannée.

.11 les engageait à en planter, leur prédisant qu'on ne reverrait plus la famine aux Baraques, & que ce serait une véritable bénédiction pour nous tous.

Maître Jean disait ces choses simplement, la figure joyeuse; Chauvel, derrière, avec sa petite Marguerite, écoutait.

Le^ autres prenaient de ces pelures dans leur main, ils les regardaient, ils les sentaient,

& puis ils les remettaient dans H sac, riant en

dessous comme pour dire :

« A-t-on jamais vu planter des pelures ^ C^est contraire au bon sens. »

Quelques-uns même se donnaient de petits coups de coude par derrière, pour se moquer du parrain. Tout à coup le père Benédic, son gros nez penché &, ses petits yeux de hérisson fermés d'un jair moqueur, se mit à rire en se retournant, & toute la bande éclata de rire.

M^tre Jean, indigné, leur dit :

« Vous riez comme de véritables bètes, sans savoir pourquoi. N*êtes-vous pas honteux de rire & de faire les malins, quand je parle sé-* rieusement?... »

Mais ils riaient plus fort, & le capucin, voyant alors Chauvel, s'écria :

« Ah! ah! c'est de la semence de contrebande; je m'en doutais!... »

C'était vrai, Chauvel nous avait apporté ces pelures du Palatinat, où beaucoup de gens en plantaient déjà depuis quelques années; il nous en avait dit le plus grand bien.

« Cela vient d'un hérétique! criait le père Bénédic, comment voulez-vous que des chrétiens en sèment & que le Seigneur y répande ses bénédictions >

— Vous serez bien content de vous mettre

|8 Histoire à^im pajf$atu

de tempsm temps ùfte de mes radnes sous le

nez, quand elles seront venues, lui cria maître Jean, en colère.

— Quand elles seront ventiesl dit le capucin, les mains jointes d'un air de pitié, quand elles seront venues Hélas 1 croyez-moi, vous n'aves pas trop de terres pour vos choux, vos oavets & vos raves... Laissez ces pelures, elles ne donneront rien... rien!..» Cest moi, pgter Bénédic,qui vous le dis.

— Vous dites bien d'autres choses auxquelles je ne crois pas, » lui répondit msdtre Jean, en remettant le sac dans son ârmoiré.

Maïs ensuite il se reprit, & fit signe à sa femme de donner une bonne tranche de pain au capucin; des gueux pareils entraient partout, ils pouvaient vous décrier & vous faire

le plus grand tort.

Le capucin & les Baraquins sortirent alors;moi, je restld là, tout désolé des moqueries qu on avait faites contre le parrain. Le père Bàiédic criait dans l'allée :

« J'espère bien, dame Catherine, que \ ous sèmerez autre chose que des pelures du Hanovre; c'est à souhaiter I car autrement, je risquerais de passer ici cent fois sans charger ma bourrique. Dieu du ciel I je vais biesn prier le Seigneur pour qu'il vous éclaire. »

Hisfoite éPan fayion» ^9

Il nasillait & traînait exprès la voix. Les autres, dehors, riaient en remontant la rue; & Maître Jean, à sa fenêtre, disait \

« Essayez donc de faire du bien aux imbédles, voilà votre récompense! »

Chauvel répondît :

ik Ce sont de pauvres êtres qu'on entretient dans Tigjiorance, pour les faire travailler au profit des seigneurs & des moines; ce n'est pas leur faute, maître Leroux, il ne faut pas leur eû vouloir. Si j'avais un bout de champ, j'y planterais ces pelures ; ils verraient ma récolte, & se dépêcheraient de suivre tnon exemple ; car, je vous le répète, cette plante rapporte cinq & six fois plus que n'importe quel troment ou légume. Ses racines sont .grosses comme le poing, excellentes à manger, trèssaines & très-nourrissantes. J'en ai goàté moi* même : c'est blanc, fimneux, dans le goôt des châtaignes. On peut les cuire au beurre, à reau, n'importe comment, & c'est toujours bon.

— Soyez tranquille, Chauvel, s'ccria maître Jean, ils n'en veulent pas, tant mieux, j'en aurai seul ! Au lieu d'ensemencer le quart de mon enclos, j'ensemencerai le clos tout entier.

— Et vous ferez bien. Toute terre est bonne pour ces racines, dit Chauvel, mais principalement la terre sablonneuse. »

Ils sortirent, causant encore de ces choses;

puis Chauvel retourna dans sa baraque, maître Jean entra travailler à la forge, & Nicole & moi nous commençâmes à renverser nos bancs & nos tables les uns sur les autres, pour laver le plancher.

Jamais cette dispute de maître. Jean & du capucin ne m'est sortie de Tesprit, & vous le comprendrez Êu:ilement, quand je vous aurai dit que les grosses pelures grises apportées par Chauvel étaient la première semence de pommes de terre qu*on ait vue chez nous; de ces pommes de terre qui nous ont préservés de la disette depuis quatre-vingts ans.

Tous les étés, lorsque je vois de ma fenêtre l'immense plaine de Diemeringen se couvrir à perte de vue, jusqu'à la lisière des bois, de grosses troches vertes qui s''enflent, qui fleurissent! & changent en quelque sorte la poussière elle-même en nourriture pour les hommes ; quand je vois en automne, ces milliers de sacs, debout dans les champs, les hommes, les femmes, les enfants qui chantent & se réjouissent en les chargeant sur leurs charrettes; quand je me représente le bonheur des paysans jusqu'au fond des plus misérables chaumières, en comparaison de notre épouvante à nous autres d'avant 8p^ longtemps avant le

Histoire d'un paysan. 6i

mois de décembre, parce qu'on prévoyait déjà la famine; quand je songe à la différence, ces moqueries, ces éclats de rire des imbéciles me reviennent, & je m'écrie en moi-même :

(( Oh! maître Jean, oh! Chauvel, pourquoi ne pouveZ'-Yous pas revivre ime heure pendant la récolte & vous asseoir à la tète d'un champ, pour reconnaître le bien que vous avez fait en ce monde; cela vaudrait la peine de revivre! Et le père Bénédic devrait revenir aussi, pour entendre les coups de sifflet &, les éclats de rire des paysans, lorsqu'ils le verraient avec sa bourrique, gueusant par les chemins^ »

Et songeant à ces choses, je me figùre que rÉtre suprême, dans sa justice, les laisse revenir; qu'ils sont au milieu de nous & que .

chacun jouit de son bon sens ou de sa bêtise, dans les siècles des siècles.

Dieu veuille que ce soit vrai; ce serait la véritable vie éternelle.

Enân, voilà comment la semence des pommes de terre fut reçue chez nous.

Maître Jean paraissait rempli de confiance, mais il n était pas au bout de ses peines. C est dans ce temps que la bêtise du monde parut dans tout son jour, car le bruit se répandit que Jean Leroux perdait la tète & qu'il semait des épluchures de navets pour avoir des carottes.

Les marchands de grains ft Kms ceux qui

passaient à l'auberge le rec^ard aient d'un air moqueur, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Naturellement ces abominations l'indignaient; il en parlait le soir avec amertume, ft sa femme en était chagrine. Mais cela ne retnpécha pas de retourner son enclos derrière Tauberge, de le bien fumer & d y planter les pelures du Hanovre. Nicole Taidait,.

moi )e portais le sac.

Les Baraquins ft les passants se penchaient sur le petit mur du verger, qui longe le chemin, & nous regardaient en clignant des yeux.

Personne ne disait rien, parce qu'on pensait bien que maître Jean, a bout de j)atience, sortirait avec sa trique pour répondre aux malins.

Si je vous racontais tout ce qu'il nous fallut supporter de moqueries avant la récolte, vous auriez de la peine à le croire; plus les gens sont bornés, plus ils aiment à rire de ceux qui montrent du bon sens , lorsque l'occasion s'en présente , & Toccasion paraissait trèsbonne aux Baraquins. Quand on parlait des racines du Hanovre, aussitôt tous les imbéciles éclataient de rire.

J'étais même forcé de me battre tous les jours à la pâture avec les garçons du village,

Hhttoin Sun pay$au 6)

car ils me voyaient à peine descendre au vallon, que tous se mettaient à crier :

Il Hé ! voici le Hanovrien, cehil qui porte le

sac de maître Jean. »

Alors je tombais dessus avec mon fouet, & souvent ils se mettaient à dix contre moi, sans honte, & me cinglaient de coups en criant :

« A bas les racines du Hanovre (••• à bas les racines du Hanovre f... »

Nicolas ni Claude n'étaient plus là malheureusement. Niodas travaillait dans les coupes à cbranclicr les arbres, & Claude tressait des paniers & faisait des balais avec le père, ou bien il allait chercher des brindilles de bouleau & des genêts du côté des Trois-Fontaines, avec la permission de Georges, le garde forestier du Schwitzerhof — pour iAv le cardinatévêque — près de Saint-Witt.

Je recevais donc seul la giboulée, mais ;e ne pleurais pas; ma fureur était trop grande.

On pense d'après cela si j'aurais voulu voir pousser les racines ft nos ennemis confondus I Tous les matins, au petit jour, j'étais penché sur le mur de Tendos, à regarder si rien ne venait, & quand je n'avais rien vu, je m'en allais tout triste, reprochant dans mon âme, au père Bénédic, d'avoir jeté sur notre champ un mauvais sort.

64 Histoire d'un j^aysan.

Avant la Révolution tous les paysans croyaient aux mauvais sorts, & cette croyance

avait même fait brûler autrefois des milliers de malheureux. Si j'avais pu faire brûler le capucin, il n'aurait pas attendu longtemps, car mon indignation contre lui était terrible.

A force de batailler contre ceux de Lutzelbourg, des Baraques d'en haut & des Quatre- Vents, une sorte de fierté m'était venue; je me faisais gloire de défendre nos racines, & pourtant jamais je n'eus l'idée de m'en glorifier; ni maître Jean, ni Valentin, ni la mère Catherine ne savaient rien de ces choses; mais le père, en voyant le soir les longues raies rouges qui me cinglaient les jambes, s'étonnait:

(( Comment, Michel, disait le pauvre honmie, toi que je croyais si paisible, tu fais aussi comme Nicolas : tu donnes & tu reçois des coups ! Prends garde, mon enfant, un seul coup de fouet peut vous crever les yeux. Alors, que

deviendrions-nous, que deviendrions-nous? »

Il hochait la tète tout pensif, & continuait à travailler.

Les jours de pleine lune en été, toute la famille travaillait devant notre porte, pour ménager l'huile de faîne. Lorsqu'on entendait au loin, bien loin, l'horloge de la ville tinter dix heures, le père se levait; il serrait les ge-

Histoire i^m paysan, 6f

nêts & les saules, & puis regardant un instant le del tout blanc d'étoiles, il s'écriait :

« Ah! mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes grand!... Que votre bonté repose sur vos en- £ints! n

Jamais on n a dit ces paroles avec autant d'admiration & de tendresse que mon pauvre père; on voyait qu41 comprenait ces choses bien mieux que nos moines, qui récitaient le Pater noster ou le Crois en Dieu , comme je prends ma prise de tabac, sans y faire attention.

Ensuite noûs rentrions, la journée était finie.

Cela se passait en mai & juin. Les orges, les seigles & les avoines grandissaient à vue d'œil; dans l'endos de maître Jean, rien ne poussait encore.

Mon père m'avait déjà parlé plusieurs fois des racines du Hanovre, & je lui racontais tout le bien que cette plante pourrait nous faire.

« Dieu le veuille, mon enfant, me disait-il, nous en avons grand besoin; la misère aug-< mente de jour en jour; les charges sont trop fortes, les corvées nous prennent aussi trop de journées! »

Et la mère criait :

« Oui, surtout quand on est encore forcé de

66 Histoire i*un paysan*

faire celles des autres ! Nous avons bien besoin d'une plante qui nous sauve, qu elle vienne

du Hanovre ou d'ailleurs. Cela ne peut pas durer, n

Elle avait raison I Malheureusement, 'on ne

voyait encore rien pousser dans l'enclos de maître Jean. Le parrain commençait à croire

que le pure Bénédic n'avait pas eu tort de rire; il songeait à retourner sa terre pour y semer de la luzerne. C'était dur^ car on pouvait bien se figurer que tous les gens du pays allaient se moquer de lui pendant des années. Il âiut absolument réussir pour que les gueux se taisent; & voilà pourquoi si peu de gens osent entreprendre quelque chose de nouveau, voilà pourquoi nous restons dans l'ornière : c'est la crainte des imbéciles, de leurs moqueries & de leurs éclats de rire qui retient les hommes entreprenants & courageux. Si nous sommes encore arriérés dans nos cultures, c est à cela qu'il faut l'attribuer.

Nous étions donc désolés.

Si Chauvel n'avait pas fait alors sa grande tournée en Lorraine, la mère Catherine l'aurait accablé de reproches, car elle lui mettait tout sur le dos.

Un matin, entre quatre & cinq heures, au commencement de juin , je descendais la rue

comme à l'ordinaire pour éveiller Nicole, fourrai er les bêtes & les conduire à la pâture. Il était tombé beaucoup de rosce pendant la nuit; le jour se levait rouge & chaud du côté des Quatre-Vents. En passant près de l'enclos, avant de frapper à la porte, je regarde par-dessus le mur, & qu'est-ce que je yois > A droite, à gauche, des touffes de feuilles verdàtres qui s'élèvent partout : la rosée avait amolli la terre, les germes de nos racines sortaient par milliers* ' Aussitôt je saute dans le champ, je reconnais que c'est bien vrai, que ces germes ne ressemblent à rien du pays, 8l je cours derrière la maison; je frappe aux volets de U chambre où dormaient maître Jean & sa femme; je 6appQ

comme un malheureux.

Maître Jean crie :

« Qui est là >

— Ouvrez, parrain ! »> Il ouvre en chemise.

« Parrain, les racines poussent! »

Maître Jean était bien en colère d'être réveillé, mais en entendant cela, sa grosse figure fut toute réjouie.

« Elles poussent >

— Oui, parrain, de tous côtés, en haut, en bas du champ. Dans une seuk nuit elles sont venues.

— C'est bon, Michel, fit-il en se dépêchant de s'habiller, j'arrive 1 — Hé t Catherine, les racines poussent!... »

Sa femme se leva bien vite. Ils s'habillèrent, & nous descendîmes ensemble dans l'enclos. Ils virent que je ne m'étais pas trompe ; les feuilles sortaient à foison, c'était même extraordinaire. Maître Jean dit d'un air d'admiration :

« Tout ce que Chauvel nous avait raconté arrive... Le capucin & les autres vont avoir le nez long!... Ha! hat ha! quelle chance!...

Mais à cette heure, il faut butter les pieds, & je le ferai moi-même. Nous suivrons de point en point ce que nous a recommandé Chauvel.

Cet homme est rempli de bon sens, il a plus de connaissances que nous, il faut suivre' ses conseils. »

Dame Catherine l'approuvait.

Nous rentrâmes ensuite à l'auberge. On ouvrit les fenêtres, j'allai fourrager le bétail & je partis sans rien dire à personne, étant moi-même trop étonné. Mais une fois au vallon, comme les autres garçons criaient :

« Voici le Hanovrien ! »

Au lieu de me fâcher, je leur répondis glorieusement :

« Oui, oui, je suis celui qui portait le sac de maître Jean, je suis Michel. »

£t voyant qu'ils s'étonnaient :

« Allez voir là-haut, leur dis-je en montrant l'enclos avec mon fouet, elles poussent, nos racines, & plus d'un gueux sera content d'en

avoir dans sa cave ! »

J étais tout iier. Les autres se regardaient surpris ; ils pensaient :

« C'est peut-être vrai ! »

Mais ensuite ils se mirent à sifBer, à crier, & je ne leur répondis plus; Fenvîe de me battre était passée; j'avais eu raison, c'était bien assez pour moi.

Lorsque je rentrai, vers six heures, on ne disait encore rien au village ; seulement, le lendemain, le surlendemain & les jours suivants, le bruit se répandit que les racines de Jean Leroux poussaient, & que ce n'étaient ni des raves, ni des navets, mais une plante ^ nouvelle. Du matin au soir, des gens se penchaient sur notre mur & regardaient en silence ; ils ne se moquaient plus de nous ! Le parrain nous avait aussi recommandé de ne rien leur dire, parce qu'il vaut mieux que les gens reconnaissent eux-mêmes leurs torts, sans qu'on leur fasse de reproches.

Malgré cela, maître Jean lui-inéme^ un soir que le capucin passait avec sa bourrique, ne put s'empêcher de lui crier :

70 HisCflue d^m paysan*

« Hé! père Béaédic, voyez donc! le Seigneur a béni la plante des hérétiques ; v oyea comme elle vient 1

— Oui, répondit le capucin en riant, ) 'ad ira

ça, j*ai vu ça!... Que voulez-vous? Je croyais qu'elle venait du diable, elle vient de Notre- Seigneur. Tant mieux... tant mieux! nous en mangerons tout de même, si elle est bonne, bien entendu. »

Ainsi, les capucins avaient toujours raison : quand une chose réussissait, le Seigneur l'avait Élite ; quand elle tournait mal, c'était le diable, & les autres devaient seuls supporter la . perte.

Que les hommes sont bétes, ô mon Dieu,

d'écouter des êtres pareils ! Autant les enfants, les infirmes & les vieillards méritent d'être secourus, autant les fainéants méritent d'être chassés» C'est une grande consolation pour moi de ne leur avoir jamais rien donné. Tous les gueux, capucins ou non, qui se présentent à la ferme, sont reçus par mon ordre, dans la cuisine, à midi. Ils voient les domestiques & les servantes, frais & joufflus, autour de la table, en train de manger & de boire un bon coup, comme cela doit être lorsque Ton travaille ferme & longtemps. Cette vue leur ouvre l'appétit. Mon garçon de tabour, le vieux

Histoim d^m paysan» 71

PiLiic, entre deux grosses bouchccs, leur demande :

« Que youlez-vons? »

S'ils commencent à faire leurs grimaces, on kur présente le manche d'une pioche ou d'une pelle , on leur offre de l'ouvrage ; presque toujours, ils s'en vont la téte Lasse, en pensant:

« Il paraît que ces gens -là ne veulent pas travailler pour nous— Quelle mauvaise raœl... »

Et moi, sur ma porte, je ris en leur souhaitant bon voyage.

Si Ton avait fait la même chose aux capucins & à tous les paresseux de cette espèce, ils n'auraient pas réduit les paysans à la misère, & dévoré pendant des siècles le fruit de leur travail.

Mais il faut que je vous raconte maintenant la floraison & la récolte de nos pommes de terre, & ce qui mit Jean Leroux en plus grande estime & coiisidcration encore qu'il n'était avant dans le pays.

En juillet, l'enclos de maître Jean se voyait de la côte de Mittelbronn^ comme un grand bouquet vert & blanc; les tiges montaient presque au niveau du mur.

Diirant ces grands jours de chaleur, quand

tout semble dessécher dans les champs, c'était

une joie de regarder nos belles plantes s'étendre de plus en plus; il ne fallait qu'un peu de rosée le matin pour les. entretenir dans leur frucheur; & l'on se figurait au-dessous les grosses racines en train de s'allonger & de prendre du corps.

Nous y rêvions pour ainsi dire toujours, & le soir, nous ne parlions plus qué de cela; les gazettes elles-mêmes étaient oubliées, parce que les affaires du Grand-Turc & de l'Amérique nous intéressaient moins que les nôtres.

Nous voyions bien, au commencement de septembre, que toutes les âeurs étaient tombées & que les pieds se desséchaient de jour en jour; nous pensions :

a II est temps de sortir les racines I »

Mais le parrain disait :

« Chauvel nous a prévenus qu'on les sort en octobre. Au i**" octobre, nous essayerons par un pied, & s'il faut encore attendre, on attendra. »

C'est ce qu'il fit le i*' octobre au matin, par un temps de brouillard. Vers dix heures, maître Jean sortit de la:forge; il entra dans la

cuisine, prit une pioche derrière la porte & descendit dans l'enclos.

Nous le suivions.

A la première touffe , il fit halte & donna

son coup de pioche. Et quand il eut enlevé la motte & que naus vîmes ces grosses pommes de terre roses tomber autour ; quand nous vîmes qu'au second, qu'au troisième coup, il en sortait autant, & que cinq ou six pieds remplissaient la moitié d'un panier, alors nous nous regardâmes bien étonnés ! Nous ne pouvions en croire nos yeux.

Maître Jean ne disait rien. Il fit quelques pas, prit un autre pied au milieu du champ, & donna un nouveau coup de pioche. Ce pied avait autant de pommes de terre que les autres & de plus belles; c'est pourquoi le parrain s'écria :

u Je vois maintenant ce que nous avons; il ÙLUt que Tannée prochaine, mes deux arpents sur la côte soient plantés de ces racines ; & le reste, nous le vendrons un bon prix; ce qu'on donne pour rien aux gens, ils le regardent aussi comme rien. »

Sa femme avait ramassé les pommes de terre dans un panier; il le prit, & nous rentrâmes à la maison.

Dans la cuisine, maître Jean me dit d'aller chercher Chauvel, rentre depuis la veille au soir, d'une longue tournée en Lorraine. U demeurait avec sa petite Marguerite, à l'autre

bout des Baraques. Je courus le prévenir, & tout de suite il arriva, pensant bien que maître

Joan venait de dct^rrcr ses racines, & souriant d'avance.

Comme il entrait dans la cuisine, le par«

rain, les yeux brillants de joie, lui montra le panier au bord de Tàtre, en s'écriant :

« Voilà ce qui vient de six: pieds, & j'en ai déjà mis autant dans la marmite.

— Oui, c'est ça, répondit Chauvel sans paraître étonné, c'est bien ça; je vous avais prévenu.

— Vous dînez avec nous, Chauvel, dit maître Jean, nous allons les goûter; & si c'est bon, ce sera la richesse des Baraques.

— C'est très-bon, vous pouvez me croire, fit le colporteur; c'est surtout une très-bonne affaire pour vous; rien que sur la semence, vous gagnerez quelques centaines de livres.

— 11 faut voir, s'écria maître Jean, qui ne se tenait plus de joie, il faut voir! »

Dame Catherine venait de casser des œufs pour faire une omelette au lard; elle avait

déjà dresse la grande soupière, où fumait une bonne soupe à la crème. Nicole descendit à la cave remplir la cruche de petit vin blanc d'Alsace, & puis elle iLinonia mettre la table.

Le parrain & Chauvel entrèrent dans la

salle. Ils comprenaient bien que ces racines

allaient être une bonne affaire; mais de croire qu'elles changeraient Tétat du peuple, qu'elles aboliraient la famine & qu'elles feraient plus pour le genre humain q^ue le roi, les seigneurs & tous ceux qu'on élevait jusqu'aux nues, une idée pareille ne pouvait leur venir: surtout à maître Jean, qui voyait principalement son profit dans la chose, sans pourtant oublier tout à fait le reste.

« Pourvu qu'elles aient seulement le goût des navets, disait-il, je n'en demande pas plus.

— Elles sont bien meilleures. On peut les

manger de mille façons, répondait Chauvel. Vous devez bien penser que si je n'avais pas été sûr que la plante était bonne, utile pour vous & pour tout le monde, je n'aurais pas mis ces pelures dans mon panier, — il est assez lourd sans cela! — Se je ne vous aurais * pas conseillé d'en planter dans votre enclos* . — Sans doute! Mais on peut pourtant dire son mot. Moi, je suis comme saint Thomas, il faut que je voie, *que je tàte, » dit maître Jean.

Et le petit calviniste, riant en dessous, lui répondit :

a Vous ave*? r?ison!,.. Mais vous tàîerez...

voici que Nicole dresse la table.,, ce ne sera pas long. »

Tout était prêt.

En ce temps, les domestiques & le maître mangeaient ensemble^ mais la servante & la femme du maître servaient; elles ne s'asseyaient à table qu'après le repas.

Nous venions donc de nous asseoir, maître Jean & Chauvel contre le mur , d'un côté ; la petite Marguerite & moi de l'autre; on allait manger, quand le parrain s'écria :

« Hc! voici Christophe! »

C'était M. Christophe Materne, curé de Lutzelbourg, un homme grand, roux & crépu, comme tous les Materne de la montagne. Le parrain Tavait vu passer devant nos fenêtres; nous l'entendions déjà trépigner sur les marches dehors, pour détacher la glèbe de ses gros souliers ferrés, 8l presque aussitôt il entra, ses larges épaules en vuùie sous la petite porte, le bréviaire sous le bras, son grand bâton de houx ' à la main, & le tricorne râpé sur sa grosse chevelure grisonnante.

a Ahi ahl s'écria-t-il d'une voix terriblement forte, je vous retrouve encore ensemble, parpaillots!... Vous complotez bien sur de rétablir l'Ëdit de Nantes > ' — Hé! Christophe, tu arrives bien, lui ré-

pondit mdtre Jean tout joyeux; assieds-toi... Regarde... je levais le couvercle de la soupière.

— C'est bon, répondit le curé d'un air de

bonne humeur, en accrochant son tricorne au mur & déposant son bâton près de l'horloge, c'est bon... je te vois venir... tu veux m'apaiser; mais cela ne va pas, Jean! Ce Chauvel te gâte; il faut que je le signale au prévôt.

— Et qui fournira des Jean-Jacques à AIM. les curés de la montagne? lit Chauvel avec malice.

— Taisez-vous, mauvaise langue, répondit le curé, tous vos philosophes ne valent pas un verset de l'Évangile.

— Hé! l'Évangile... s'écria le petit calviniste ; nous n'avons jamais demandé que cela, nous autres!

— Oui... oui.., fit M. Materne, vous êtes de braves gens... nous le savons, Chauvel; mais nous connaissons aussi le. dessous des cartes. »

Puis s'adressant à Marguerite & à moi, & .

passant sa grande jambe entre nous deux :

K Allons, mes enfants, dit-il avec douceur, faites-moi place. »

Nous nous serrions, repoussant nos assiettes à droite & à gauche. Enfin, M. le curé s'assit;

yS Histoire Sm paysan,

&, pendant qu'il mangeait sa scupe, moi sur le bout du banc, je le regardais du coin de Tceil, sans oser lever le nez de mon assiette, tellement je lui trouvais Tair terrib|e, avec ses grands yeux gris, sa tête crépue & ses mains de géant!

C'était pourtant le meilleur des hommes que ce brave curé Christophe. Au lieu de

vivre tranquillement du produit de la dîme & de mettre quelque chose de côté pour ses vieux jours, comme beaucoup de ses confrères, il ne pensait qu'à travailler & à se dévouer pour les autres. £n hiver, il tenait lui-même l'école de son village; &, pendant les beaux jours, quand les enfants conduisaient les bètes à la pâture, il taillait du matin au soir, dans la pierre ou le vieux chêne, des images de saints & de saintes pour les paroisses qui n'avaient pas le moyen d'en acheter. On lui amenait le morceau de bois ou le bloc de pierre, & il vous renvovait le saint Jean^ la sainte Vierge ou le Père éternel.

Maître Jean & M. Materne étaient du même village; c'étaient deux vieux amis, ils

s'aimaient bien.

a Hé! dis donc, Christophe, s'écria tout à coup le parrain, qui venait d'achever sa soupe,

est-ce que tu coiiiiucnccras bientôt ton école?

— Oui, Jean, la semaine prochaine, repondit M. le curé. C'est même pour cela que je • suis en route; je vais à Phalsbourg chercher du papier & des livres. Je pensais commencer le zo septembre, mais il a fallu finir un saint Pierre pour la paroisse d*Aberschwiller, qui rebâtit son église. J'avais promis, j'ai voulu tenir ma promesse.

— Ah! bon!... Alors, c est pour la semaine prochaine.

— Oui, lundi prochain, nous commence*

rons.

— Tu devrais bien prendre ce garçon-là,

dit le parrain en me montrant; c'est mon tilleul, le fils de Jean-Pierre Bastien. Je suis sûr qu'il apprendrait de bon cœur. »

En entendant cela, je devins tout rouge de plaisir, car je désirais depuis longtemps aller à récole.

M. Christophe s'était retourné de mon côté :

« Voyons, fit-il en posant sa grosse main sur ma tête, regarde-moi. »

Je le regardai les yeux troubles.

« Comment t'appelles-tu> ~ Michel, monsieur le curé*

— Eh bien! Michel, tu seras le bienvenu.

La porte de mon école est ouverte pour tout le

8o Histoire d*un paysan.

monde; plus il vient d'écoliers^ plus je suis

content!...

— A la bonne heure, s'écria Chauvel, voilà ce qui s'appelle parler! »

Et maître Jean, levant son verre, porta la santé de son ami Christophe.

Ceux qui vont aujourd'hui tranquillement à récole de leur village, & qui reçoivent en quelque sorte pour rien les leçons d'un honmie instruit, honnête, & trus-souvent capable de remplir une meilleure place, ceux-là ne se figurent pas combien d'autres, avant la Révolution, auraient envié leur sort. Ils ne se figurent pas non plus la joie d'un pauvre garçon conmie moi, lorsque M. le curé voulut bien me recevoir, & que je me dis :

« Tu sauras lire, écrire; tu ne vivras pas dans l'ignorance , conune tes pauvres parents! »

Non, ces choses, il faut les avoir senties ; il

faut avoir vécu dans un temps pareil. Aussi les malheureux qui ne profitent pas d'un si grand bienfait, sont bien à plaindre; ils sauront un jour ce que c'est de traverser la vie au dur service des autres ; ils auront le temps de se repentir. Moi, j'étais en quelque sorte ébloui de mon bonheur; j'aurais voulu courir à la maison, prévenir mon père & ma mère dr

ce qui m'amvait; je ne tenais plus en place!

Tout ce qui me revient encore de ce jour, c'est qu'après romelette, la mère Catherine apporta les pommes de terre dans' une corbeille. Elles étaient cuites à Teau, blanches, les pelures crevées; la farine en tombait, & M. Christophe demandait en se penchant :

<( Qu'est-ce que cest, Jean? Doù cela vient-il? »

Le parrain nous ayant dit d'en goûter, on trouva ces racines tellement bonnes , que toute la table disait :

« Nous n'avons jamais rien mangé d'aussi boni »

M. le curé, apprenant que c'étaient là justement ces racines dont tout le pays s'était moqué, & qu'un quart d'arpent allait en donner au moins quinze sacs, ne voulait pas le croire :

« Ce serait trop beau, disait-il; ce n'est pas possible! »

Et comme, à force de manger & de nous extasier, cela ne glissait plus, la mère Catherine vida un grand pot de lait dans une écuelle, pour nous aider. Alors les bras ne faisaient plus qu'aller & venir; tellement qu'à la iin M. Christophe dit, en posant sa cuillère sur la table :

« C'est assez, Jean, c'est assez I On serait

capable de se faire du mal; c'est trop boal... »

Nous pensions tous comme lui.

Avant de partir, M. le curé voulut voir notre enclos* 11 se ût expliquer la manière de cultiver les racines du Hanovre ; & quand Chauvel lui dit qu'elles venaient encore mieux dans les terrains sablonneux des montagnes , que dans les terres fortes de la plaine, il s'écria ;

« Écoutez, Chauvel! En apportant ces pelures dans votre panier; & toi, Jean, en les plantant dans ta terre, malgré les moqueries des capucins Sl des autres imbéciles, vous avez plus fait pour notre pays, que tous les moines des Trois-Évéchés depuis des siècles. Ces racines seront le pain des pauvres I »

Il recommanda ensuite au parrain de lui conserver de la semence, disant qu'il voulait la mettre dans son jardin, pour donner l'exemple; & qu'il fallait que, dans deux ou trois ans , la moitié du ânage de sa paroisse fàt plantée de ces bonnes racines. Après quoi il partit pour Pliai sbourg.

C'est ainsi que les pommes de terre sont venues dans notre pays. J'ai pensé que cela ferait plaisir aux paysans de l'apprendre.

L'année suivante, le parrain en mît dans son champ carré, sur la cote, & il en récolta plus

de soixante sacs ; mais le bruit s'étant répandu

qu'elles donnaient la lèpre, personne ne voulut

■ en acheter , sauf Lctumier , des Baraques , & deux laboureurs de la montagne. Heureusement, l'automne , d'après, la nouvelle arriva dans les gazettes qu'un brave homme, nommé Parmentier, avait planté de ces racines aux environs de Paris, qu'il les avait présentées au roi, & que Sa Majesté en ava,it mangé!,.. Alors tout le monde voulut en avoir, & maître Leroux, que la grande bêtise des gens avait fâché, leur vendit sa semence trèsH:her*

C'est de ce temps que )e commence à vivre.

Celui qui ne sait rien, & qui n'a pas le moyen de s'instruire, passe sur la terre comme un pauvre cheval de labour ; il travaille pour les autres , il enrichit ses maîtres, & quand il devient faible & vieux, on s'en débarrasse.

Tous les matins, au petit jour, le père m'éveillait. Les frères Sl sœurs dormaient encore. Je m'habillais sans faire de bruit, & je sortais avec mon petit sac, les pieds dans mes sabots, le gros bonnet de roulier sur les oreilles & ma bûche sous le bras. Il faisait froid à l'entrée de rhiver. Je fermais bien la porte & je partais, soufflant dans mes doigts.

Comme tout me revient, après tant d'années :

le sentier qui monte & redescend, les vieux arbres dépouillés au bord du chemin, le grand silence de l'hiver dans la forêt ; & puis le village de Lutzelbourg au fond du vallon, avec

Histoire d'un p^iySiZ/z.

son clocher pointu, le coq dans les nuages gris;

le petit cimetière en bas, les tombes enterrées dans la neige; les vieilles maisons, la rivière, le moulin du père Sirvin, qui clapote sur la grande fosse tournoyante... Est-il possible que les choses de Tenfance vivent toujours dans votre esprit, quand le reste est si vite oublié!...

J'arrivais presque toujours avant les autres. J'entrais dans la salle encore vide. La mère de M. le curé Christophe, une toute petite femme courbée & ratatinée , la jupe de toile rouge montant derrière jusqu'au milieu du dos, à la mode alsacienne, le bonnet en forme de coussin, sur le chignon, M°'° Madeleine, alerte comme une souris, venait déjà d'allumer le feu. Je posais ma bûche à côté du poêle, & mes sabots dessous, pour les sécher. Tout est encore là sous mes yeux : les poutres blanchies à la çhaux; les petits bancs à la file; de grand tableau noir, contre le mur entre les deux

fenêtres; tout au fond, la chaire de Al. Christophe, sur une petite estrade ; & au-dessus de la chaire, le grand crucifix.

Chacun devait balayer à son tour, mais je commençais en attendant les autres. Il en arri* vait de Hultenhausen , des Baraques & même de Chèvrehof,

C'est là que j'ai connu tous mes vieux cama-

rades : Louis Frossard, le fils du maire ; il est

mort jeune, pendant la Révolution; — Aloïs Clément, qui fut tué d'un coup de mitraille à Valmy ; il était déjà lieutenant en 92 ; — Dominique Clausse, qui s'est établi menuisier, plus tard, à Saverne ; — François Mayer, maître tailleur au 6® hussards ; en 1820, il s'est retiré riche, à ce que Ion dit, mais où, je n'en sais rien I Antoine Thomas , chef de bataillon dans la vieille garde ; combien de fois il est venu me voir à la ferme, après 181 5 ! Nous • causions de nos anciennes histoires ; je lui donnais toujours la chambre d'honneur, en haut; — Jacqiies Messier, garde général des eaux &

forets ; — Hubert Pcrrin, maître de la poste aux chevaux de Héming ; & cinquante autres, qui ne seraient jamais rien devenus sans la Révolution.

Avant 89, le fils du cordonnier restait cordonnier, le fils du bûcheron restait bûcheron,' on ne sortait pas de sa classe. Au bout de trente ou quarante ans, on vous retrouvait à la même place, faisant la même chose, un peu plus gros,

un peu plus maigre, voilà tout ! Mais aujourd'hui, on peut s'élever par son courage & son bon sens ; il ne faut jamais désespérer de rien le fils d'un simple paysan, pourvu qu'il ait du talent & de la conduite, peut arriver ^ gouverner la France,

Louons donc le Seigneur de nous avoir

cclairc de ses lumières, & réjouissons-nous de ce beau changement.

Pour en revenir à mes anciens camarades d'école, maintenant ils sont tous partis* L'année dernière nous ne restions plus que deux : Joseph Broussousse, chapelier à Phalsbourg, & moi. Quand j'allais acheter un chapeau de paille, au printemps, le gros Brous-* sousse reconnaissait ma voix ; il arrivait toujours en traînant la jambe & criant :

« Hé ! c'est Michel Bastien I »

Il fallait absolument passer dans l'arrièreboutique& vider ensemble une bouteille de son vieux bourgogne. Et Broussousse, à la fin, en me reconduisant, ne manquait pas de dire :

Allons... allons... ça marche encore, Michel! Mais, attention!... Lorsque je prendrai mon passe-port, tu pourras faire viser le tien.

Halhalhal»

Il riait.

Pauvre Broussousse I L'automne dernier, il a

fallu le conduire derrière la bascule. Et malgré tout ce qu'il me disait, je ne veux pas faire viser mon passe-port. Non I il faut d'abord que cette histoire soit finie; & puis j'inventerai encore autre chose pour attendre. Ne nous pressons pas ; il C3t toujours temps de lever le piecj.

Enûn c'est chez M. Christophe que j'ai connu tous ces vieux amis, & bien d'autres

dont les noms me reviendront peut-être plus tard. — Sur le coup de huit heures, ils arrivaient tous à la file en criant :

« Bonjour, monsieur Christophe! Bonjour, monsieur Christophe I »

Il n'était pas encore là, & Ton criait tout de même. On se serrait autour du poêle, on riait, on se poussait. Mais à peine les grands pas de M. le curé se faisaient-ils entendre dans l'allée, que tout se taisait. Chacun allait se mettre sur son banc , la croisette sur les genoux & le nez dessus, sans souffler. Car, pour dire la vérité, M. Christophe n'aimait pas le bruit ni les disputes; je me rappelle l'avoir vu plus d'une fois, pendant la classe, lorsqu'on se donnait des coups de coude, se lever tranquillement, vous tirer du banc par le collet, & vous jeter dehors comme de petits chats.

On n'avait plus envie de recommencer, & même on tremblait dans sa peau, lorsqu'il vous regardait de travers.

M. le curé arrivait donc ; il regardait, dçbout sur la porte, si tout était en ordre. On entendait bourdonner le feu ; rien ne bougeait I Puis il montait dans sa chaire, en nous criant :

« Allez I » 8l tous ensemble nous chantions le

Histoire d'un p.iys.:n. 89

BA, BA. Cela durait longtemps; à la fin, M. le curé nous criait ; u Halte ! » & Ton se taisait.

Alors il nous appelait chacun à notre tour :

«Jacques! Michel! Nicolas! arrive!... »

On s'approchait, le bonnet à la main :

« Qui vous a créés & mis au monde?

— C'est Dieu.

— Pourquoi Dieu vous a-t-il créés & mis au monde >

— Pour ladorer, pour l'aimer, pour le servir, & par ce moyen obtenir la vie éternelle. »

C'était un bon moyen de nous instruire ; rien que d'avoir entendu répondre les autres, je savais au bout de trois mois presque tout mon catéchisme.

Il nous faisait aussi réciter le livret par demandes & par réponses ; & puis il avait l'habitude, vers onze heures, de passer derrière les bancs & de se pencher pour reconnaître si vous étudiiez ; quand on épelait bas, il vous pinçait doucement l'oreille, en disant :

« C'est bien... ça marchera! »

Chaque fois qu'il me disait cela„ je ne respirais plus, mes yeux se troublaient de contentement. Une fois même il me dit :

« Tu préviendras maître Jean Leroux quie

je suis content de toi. Tu m'entends? Je te donne cette commission. »

Ce jour-là le maire de la ville, les échevins, le gouverneur lui-même, n'auraient pas été mes cousins ; & pourtant je ne dis rien à maître Jean, pour ne pas tomber dans le péché d'orgueil.

Au coflunencement du mois de mars, je savais lire. Malheureusement maître Jean ne pouvait pas me nourrir à ne rien faire toute Tannëe; & quand le printemps revint, au lieu

de continuer d'aller à l'école, il fallut retourner à la pâture. Mais j'avais toujours le catéchisme dans mon sac, & pendant que mes chèvres grimpaient sur les rochers, moi, tranquillement assis dans une touffe de bruyères, à l'ombre d'un hêtre ou d'un chêne, je repassais ce que M. le curé noms avait appris. Il arriva dqnc qu'au lieu d'oublier mes leçons, comme ceux de Hultenhausen, de Chèvrehof & d'ailleurs, je les savais encore mieux à la fin de l'automne, & que M. Christophe, à la rentrée d'hiver, me fit passer dans la classe des riches de Lutzelbourg, qui suivaient l'école toute Tannée. J'appris tout ce qu'on apprenait en ce temps-là dans nos villages : à lire, écrire & calculer un peu; & lè 15 mars 1781, je fis ma première communion. Ce fut la fin de mes études. J'étais

Histoire £m paysaru 91

ausbi savant que niailre Jean; le reste, avec du travail & de la bonne volonté, devait venir tout seul.

Depuis ce temps le parrain me prit tout à fait à sa forge ; il donna son bétail à garder au vieux Yéri, le hardier de la ville; je continuais à le soigner dans Té table, mais j'apprenais en même temps un état ; & quelques mois après, la force m utant venue, je battais déjà le fer en troisième."

La mère Catherine & Nicole avaient pour

moi de la considération, car le soir, lorsque le &u de la forge avait fatigué les yeux de maître Jean, c'est moi qui lisais les gazettes & les petits livres de toute sorte que nous apportait Chauvel. Je lisais, mais sans comprendre bien des choses! Par exemple, quand la gazette parlait des droits de la couronne, des impositions des pays d'État & des pays d'élection, j'en suais sang & eau; cela ne pouvait pas m'entrer dans la tête. Je voyais bien que c'était de l'argent

qu'il fallait donner au roi, mais je ne comprenais pas la manière dont on nous le prenait.

Pour tout ce qui regardait notre pays, c'était autre chose. Quand la gazette parlait de gabelles, comme j'allais toutes- les semaines en ville acheter le sel de la maison, à six sous la livre, ce qui ferait plus de douze sous aujour-

ça Histoire îPm paysan»

d'hui, je me figurais le saunier criant par sou guichet à quelque pauvre diable :

« Tu n'es pas venu mardi dernier... Tu achètes de la contrebande... J ai l'œil sur toi... Prends gardel... »

Car, non-seulement il fallait acheter le sel au bureau de la (gabelle, beaucoup plus qu'il ne valait, mais il fallait en acheter tant par tète & par semaine.

Quand il était question de dîmes^ je me figurais le pauïier, avec sa perche & ses voitures^ criant au loin dans les champs, pendant la moisson :

« Eh! ohé! gare la onzième! »

Alors, même en temps d'orage, quand la pluie menaçait, il fallait ranger les gerbes en ligne; & le paulier venait lentement, lentement vous accrocher les plus belles sous le nez, pour les lancer sur son tas.

C'était assez dair 1

Je comprenais aussi les droits sur les boissons,

ceux du treizième sur les ventes, du péage, du halage sur toutes les marchandises, les droits réunis, les droits réservés, les droits de tarif,

* de cloison, d'imposition, d'entrée, d'octroi, de oourtè-pointe, de graissage, &c. Je n'avais qu'à me représenter les barrières, les halles, la

. mairie, & puis les contràleurs-jurés-visiteurs,

les marqueurs, les jaugeurs, les courtiers de police sur les vins, les inspecteurs-gourmets, les essayeurs d^eau-de-vie, les essayeurs de bière, les jurés-vendeurs, priseurs & visiteurs de foin, les botteleurs, les leveurs de minot, les auneiirs-jurés, les contrôleurs de porcs, les inspecteurs aux boucheries, & mille autres employés, allant, venant, tàtant, regardant, ouvrant, déballant, arrêtant, tançant & confisquant— Tout cela, je le comprenais très-bien,

Chauvel m'expliquait le reste.

« Tu veux savoir ce que c'est qu'un pays d'élection, me disait-il, tranquillement assis derrière le poêle, ce n'est pas difficile à comprendre, Michel. Un pays d'élection est une ancienne province de France, une des premières comme Paris, Soissons, Orléans, où les rois ont commencé. Dans ces pays-là, les intendants du roi sont tout ft'font tout; ils mettent les impositions comme ils veulent^ ils chargent le baudet tant & plus; ils sont les maîtres, personne n'ose piper ni se plaindre. Les plaintes qu'on fait contre eux leur reviennent, &ils.les jugent I

u Autrefois ces pays nommaient eux-mêmes leurs répartiteurs; ils arrangeaient leur bât, pour le porter avec moins de peine. On appelait ces répartiteurs : les élus ! & c'est à cause de cela qu'on disait : — Ce sont des pays d'élec-

tion. Mais depuis deux cents ans les intendants nomment les répartiteurs; cela, leur eon- • vient mieux. »

Il clignait de Tœil.

« As-tu compris, Michel?

— Oui, maître ChauveL

— Eh bien, pour les pays d*Etat, ou pays conquis, comme notre pays de Lorraine, d'Alsace, comme la Bretagne, la Bourgogne, c'est dilférent. Ici, les intendants ne font pas tout; les nobles & les évêques se réunissent de temps en temps en assemblées provinciales ; ils votent les impôts, d'abord pour la part de la province dans les dépenses de tout le royaume; c'est comme ils disent : — le don gratuit... TafFaire du roi I — ensuite pour leurs propres dépenses, pour leurs chemins, leurs cours d'eau, leurs bâtisses, &c. Avant de se rendre, nos pays ont fait leurs conditions, les nobles & les évêques de nos pays s'entend! Ils ont eu leur capitula* tion, ils ont gardé leurs avantages & privilèges. Quant à nous, pauvres diables, nous payons, c'est notre droit; personne ne viendra nous rôter, celui-là! Nous payons, non-seulement comme autrefois les charges de nos provinces, mais depuis la capitulation nous payons en sus ; l'affaire du roi; c'est le plus clair de notre bé-^ nélice. Tu comprends, Michel?

Histoire d'un paysan» <)y

— Oui.

— Eh bien, tâche de t'en souvenir ! »

Maître Jean s'indignait :

ic Ce n'est pourtant pas juste, disait-il, son gros poing sur la table, non, ce n'est pas juste! Sommes -nous tous Français, oui ou non^ Sommes-nous du même sang, de la même nation? Pourquoi les uns votent-ils leurs impositions, & pourquoi les autres payent-ils toujours? Est-ce que les avantages & les frais ne doivent pas être mis en commun?

— Hél sans doute, répondait tranquillement Cliciuvel. Et les barrières, & les taxes, & les aides, & les corvées, & toutes ces charges qui pèsent sur les pauvres seuls, pendant que les nobles, les couvents &. même les bourgeois en train de s'anoblir, ne supportent rien ou presque rien, tout cela n'est pas juste non plus! Mais à quoi sert d'en parler? Nous ne changerons rien à la chose. »

Jamais il ne s'emportait. Je me rappelle lavoir entendu souvent raconter les misères de ses anciens, avec un grand calme: comme on les avait chassés de la Rochelle ; comme on leur avait pris terre, argent, maisons ; comme on les avait persécutés à travers toute la France, enlevant leurs enfants de force, pour les élever dans la religion catholique ; comme plus tard.

p6 Histoire d'un paysan,

à Lixheim, on leur avait envoyé des dragons

pour les convertir à coups de subre ; comm^ le père s'était sauvé dans les bois du Graufthal, où la mère & les enfants Tavaient suivi le len-demain, renonçant à tout plutôt qu'à leur religion ; comme le grand-père avait été mis aux galères de Dunkerque treize ans, la jambe attachée jour & nuit sur son banc de rameur, avec un véritable scélérat pour maître, qui les rouait de coups tellement, qu'un grand nombre de ces calvinistes en mouraient ; & quand on livrait bataille, comment ces malheureux galériens voyaient les Anglais pointer leurs grosses pièces chargées jusqu'à la gueule, — en &ce de leur banc, a quatre pas, sans pouvoir bouger, — & la mèche descendre sur la lumière! & puis, une ibis les balles, les clous & les biscaïens passés, comme on arrachait leurs jambes fracassées de la chaîne, comme on les jetait à la mer, en balayant le reste.

Il racontait ces choses, qui nous faisaient frémir, en se râpant une prise de tabac dan$le creux de la main; & sa petite Marguerite, toute pâle, le regardait avec ses grands yeux noirs en silence.

11 finissait toujours par dire :

« Oui, voilà ce que les Chauvel doivent aux Bourbons, au grand Louis XIV, à Louis XV, le

Bien- Aimé I C'est drôle, n'est-ce pas, notrehistoire > Et inoi-même, encore aujourd'hui, je ne suis bon à rien; je n*ai pas d existence civile. Notre bon roi, comme tous les autres, en montant sur son trône, au milieu de ses évêques & de ses archevêques, a juré notre extermination : — « Je jure de m'appliquer sincèrement & de tout mon pouvoir, à exterminer de toutes les terres soumises à ma domination, les hérétiques nommément condanmés par rÉglise ! )) Vos cures, qui dressent les actes de la vie, & qui doivent être pour tous les Français, refusent de dresser nos actes de naissance, de mariage & de décès. La loi nous défend d'être juges, conseillers, maîtres d'école. Nous ne pouvons que rouler dans le monde, comme des animaux ; on nous coupe d'avance toutes les racines qui font vivre les hommes ; & pourtant nous ne faisons pas de mal, tous sont forcés de reconnaître notre honnêteté. »

Maître Jean repondait.

« C'est abominable, Chauvel, mais la charité chrétienne

— La charité chrétienne 1... Nous lavons toujours eue, disait-il, heureusement pour nos bourreaux! Si nous ne l'avions pas eue!...

Mais tout se paye, avec les intérêts des intérêts !... Il faut que tout se paye !... si ce n'est

98 Histoite d'an paysan* \

pas dans un an, c'est en dix; si ce n'est pas en dix ans, c'est en cent... en mille.. • Tout se payera! »

On comprend d'après cela que Chauvel n'aurait pas voulu se contenter, comme maître Jean, d*un peu d*adoucissement, d'un soulagement dans les impôts, dans la milice. Rien q«*à voir son teint pâle, ses petits yeux vifs & . noirs, son nez fin & crochu, ses lèvres minces toujours serrées, son échine sèche, courbée à force de porter It balle, & ses petits membres nerveux comme des iils de fer ; rien qu'à le regarder, on pensait :

(( Ce petit homme-là veut tout ou rien ! 11 a de la patience tant qu'il en faut ; il risquerait les galères mille fois pour vendre des livres dans ses idées; il n'a peur de rien, & il se * méfie de tout; si l'occasion se présente, il ne fera pas bon d'être contre lui ! Et sa petite fille lui ressemble déjà; cela casse, mais cela ne plie jamais. »

Sans penser à tout cela, — car j'étais trop jeune, — je le sentais en moi-même; j'avais beaucoup de respect pour le père Chauvel ; je lui tirais le bonnet tout de suite, & je me disais : — Il veut le bien des paysans, • nous sommes ensemble!

Nos gazettes parlaient aussi dans ce temps

d'un déficit, & souvent le parrain s'écriait qu'il

ne pouvait pas comprendre d'où venait ce déficit; que le peuple payait toujours ses impositions ; qu'on ne lui faisait pas grâce ni crédit d'un denier; qu'on l'augmentait même de joui en jour; & que ce déficit-là montrait qu'il existait des voleurs ; que notre bon roi ferait bien de rechercher ces voleurs ; que ce ne pouvait pas être des gens de notre classe, puisque une fois l'argent des impositions levé, les paysans n'en voyaient plus un liard, ni de près ni de loin; il fallait donc bien croire que les voleurs étaient autour du roi.

Valentin alors levait les mains & disait :

« Oh! maître Jean, maître Jean, à quoi pensez-vous ? Mais autour de S. M. le roi ne vivent que des princes, des ducs, des barons, des ëvêques ; des gens remplis d'honneur, qui mettent leur gloire bien au-dessus de la richesse.

— C'est bon, faisait maître Jean brusquement, pense ce qui te plaira, & laisse-moi penser ce qui me convient. Tu ne. me feras pas croire que les paysans, les ouvriers, & même

les bourgeois, qui ne touchent à rien que pour payer, soient la cause du déficit. Pour voler, il faut s'approcher de la caisse; donc, si ce ne sont pas les princes, ce sont leurs laquais. »

xoo Histoin d^un paysan.

Le parrain avait raison, car, avant la Révolution, le peuple ne pouvait pas envoyer de dé« putes pour vcritier les comptes; les seigneurs & les évêques avaient tout en main; ils étaient donc responsables de tout.

. Mais, à dire la vérité, personne n'était encore sûr du déficit ; les gens en parlaient, & quelquefois aussi les gazettes, d'une façon détournée, quand le roi nomma pour ministre un maipchand de Genève , qui s'appelait Necker. Cet homme, à la manière des mar^ chauds qui ne veulent pas faire banqueroute^ eut ridée de dresser le compte de toute la France : d'un côté les gains , & de l'autre les dépenses.

Les gazettes appelaient cela le compte rendu

de M. Necker.

C'était la première fois, depuis des siècles, qu'on disait aux paysans où passait leur argent; parce que, de rendre des comptes à ceux qui payent, c'est une idée de marchand, & que les seigneurs, les abbés & les moines étaient trop fiers & trop saints pour avoir une idée pareille.

Quand je songe au compte rendu de M. Necker, c'est comme un rêve! Tous les soirs, maître Jean en parlait; la guerre d'Amérique, Washington» Rochambeau , Lafayette , les ba-

Histoire £m paysan. xox

tailles sur la mer des Indes, tout était mis de coté pour ce compte rendu, qu'il épluchait en levant les mains & gémissant : a Maison du roi & de la reine, tant! Maison des princes, tant! Régiments suisses, tant! Traitements des receveurs, fermiers, payeurs, régisseurs, tant! Communautés, maisons, édifices de religion, tant! Pensions sur la cassette, tanti » — Et toujours par millions !

Je n'ai jamais vu d'homme plus indigné.

«Ah! maintenant, criait-il, on voit d'où vient notre grande misère; on voit pourquoi les gens vont pieds nus; on voit pourquoi tant de milliers d'hommes périssent de froid & de faim; on voit pourquoi tant de terres restent en friche. Ah! maintenant, on comprend tout!

Dieu du ciel ! faut-il que 'des misérables donnent tous les ans cinq cents millions au roi, & que ce ne soit pas assez!... qu'il reste cinquante-six millions de déficit! »

Rien que de voir sa figure, votre cœur se re-

tournait.

« Oui, c'est bien triste, disait Chauvel, mais il faut aussi penser que c'est un grand bonheur de savoir où passe notre argent. Autrefois on pensait : — Que tait-on de cette masse d'argent? Où va- t-il> Est-ce qu'il tombe dans la

mer } — Maintenant, en payant les mille impo-

roa Histoire £un faytan»

sitions de toute sorte, on saura ce que cela devient. ))

Alors maître Jean répondait en colère :

« Vous avez raison, ce sera bien agréable de penser : — Je travaille pour acheter des palais à M. de Soubise. Je me prive de tout, pour que Ms*" le comte d'Artois donne des fêtes de deux cent mille livres. Je m'échine du matin

au soir, pour que la reine accorde au premier mendiant noble venu, dix fois plus que je n ai gagné dans ma vie. — Ça nous réjouira beaucoup ! ))

Malgré cela^ Tidée que Ton allait nous rendre des comptes lui plaisait, & la première colère une fois passée, il dit :

« Depuis Turgot, nous n'avons pas eu

d'aussi bon ministre/M. Necker est un honnête homme; il suit les idées de lautre, qui voulait aussi soulager le peuple, diminuer les impôts, abolir les jurandes & rendre des comptes. Les grands seigneurs & les évêques Tont forcé de quitter la place. Pourvu qu'ils ne puissent pas en faire autant pour M. Necker, & que notre bon roi le soutienne! Maintenant, ceux qui nous ruinent auront un peu de honte; ils n'oseront pas continuer leurs abominables dépenses. Quand ils passeront près d'un pauvre homme qui travaille aux champs, ils ne pourront pas

Histoire àhui paysan, , 103

s^etnpêcher de rougir , en voyant que ce mal«

heureux les regarde avec mcpris ; ils penseront : — Celui-là doit avoir lu le compte de M. Necker; il sait que ces plumets, ces chevaux, cette voiture & ces laquais me viennent de son travail, & que je les ai mendiés, n

Ce qui réjouissait encore plus maître Jean, c'est que M. Necker finissait son compte en disant que, pour payer le déficit,il Êtllait abolir les privilèges des couvents & des seigneurs, & leur demander les mêmes impôts qu'aux paysans.

« Voilà le plus beau, disait-il, M. Necker a de très-bonnes idées. )>

Le bruit d'un grand changement courait le pays, la bonne nouvelle entrait partout. Durant plus de.trois semaines, Chauvel & sa petite Marguerite ne reparurent plus au village, &, pèn-

dant tout ce temps, ils ne firent que vendre des comptes rendus de M. Necker. C'est à Pont-à- Mousson qu'ils les cherchaient pour la Lorraine, & à Kehl pour T Alsace. Je ne sais plus combien ils vendirent de ces petits livres; Mar« guérite me Ta dit autrefois, mais tant d'années se sont passées depuis!

Les jours de marché, vous n'entendiez plus parler que de l'abolition des privilèges de régalité des impôts :

tt Hé! maître Jean, il parait donc qu*à la fin

des iins, nos bons seigneurs & nos abbés seront aussi forcés de payer quelque choses

— Mon Dieu, oui, Nicolas! C'est ce gueux de déficit qui nous vaut ça. Les anciens impôts ne suffisent plus, le peuple n'arriverait jamais à remplir le déficit; c'est terrible, terrible... Quel malheur!... »

Et Ton riait. On s'offrait une prise de tabac, en plaignant ces pauvres moines, ces pauvres seigneurs.

Cela se passait en 8 1 ; mais la confiance ne dura pas longtemps. On apprit bientôt que le comte d'Artois, la reine Marie- Antoinette & le vieux ministre Maurepas, ne pouvaient pas supporter ce ministre bourgeois qui voulait

rendre des comptes. I/inquictude gagnait de plus en plus, on se méfiait de quelque chose; & le 2 juin 178 1, un vendredi, maître Jean m'ayant envoyé chercher du sel au bureau de la gabelle, je trouvai toute la ville en Tair. La musique du régiment de Brie jouait sous le balcon de M. le marquis de Talaru. Les tambours battaient devant Thôtel du prévôt, & devant la maison du major; ils allaient par détachements, conune au jour de Noël; & ces tambours rece-* valent aussi de bons pourboires. On aurait dit une fête ! Mais le peuple était triste ; les marchands de volaille & de légumes, assis sur leurs

petits bancs à la âle, ne criaient pas comme à l'ordinaire. On n'entendait que cette musique sur la place, & les tambours adroite & à gauche dans les rues.

Devant le bureau de la gabelle se pressait la foule. Déjeunes officiers, des cadets comme on les appelait, leurs petits chapeaux de travers & la bouliette au bras, allaient par trois & par quatre, riant & faisant les fous. Le saunier compta mon argent, il me passa le sac par son guichet & je partis.

Au coin de la halle, quelques marchands de grains causaient entre eux :

« C'est fini, disait un de ces hommes, c'est fini, nous ne pouvons plus compter sur rien : le roi l'a mis dehors. »

Aussitôt l'idée me vint que Necker était ren-« voyé, car on ne parlait que de lui depuis trois mois. Je me dépêchai donc de retourner aux Baraques. Les vieux soldats de garde à la porte d'Allemagne fumaient leur pipe, & jouaient tranquillement à la drogue comme

d'habitude.

Lorsque j'arrivai devant notre forge, maître Jean savait déjà tout , par des marchands qui revenaient de la ville. Ces marchands étaient encore là, racontant ce qu'ils avaient appris. Le parrain criait :

to6 Histoire iPun paysan.

« Ça n'est pas possible f . . . ça n*est pas possible !... Si M. Necker s'en va, qui payera le déficit > Les autres iront toujours leur train;

ils donneront des fûtes, des cluisses «S: des réjouissances, ils jetteront l'argent par les fenêtres ; le déficit, au lieu de diminuer, grandira. Je vous dis que ce n'est pas possible. »

Mais quand je lui racontai ce que j'avais vu : les réjouissances des cadets, la musique devant rhotel du gouverneur, & le reste, ses gros sourcils se froncèrent.

« Allons, dit-il, je vois que c'est vrai, le brave homme s'en va! J'avais cependant cru que notre bon roi voulait le soutenir. »

Il aurait dit encore bien d'autres choses, mais nous ne connaissions pas tous les gens qui se trouvaient là, sur la porte, & qui nous regardaient en écoutant, il reprit son marteau & nous cria :

«Courage!... Travaillons bien.,. Il faut payer la pension de Soubise 1 £n avant, gar-

çonsî... ))

Il riait tellement haut, qu'on l'entendait en face, à l'auberge, & que la mère Catherine se penchait dehors, pour voir ce qui se passait.

Les marchands s'en allèrent, & beaucoup

d'autres défilèrent encore tout ce jour, dans la tristesse. On ne dit plus rien; seulement le

uiyiiizeo Dy

Histoire à^m paysan* Z07

soir, entre nous, la porte & les volets fermés, maître Jean vida son cœur :

« M. le comte d'Artois & notre belle reine, dit-il, ont tini par remporter ! Malheur au pauvre homme qui se laisse conduire par une femme dépensière; il peut avoir toutes les bonnes qualités du monde, il peut aimer ses peuples, il peut abolir les corvées & la question ; mais les fêtes, les danses, les plaisirs de toute sorte, il ne peut pas les abolir ! Sur ce chapitre, la femme dépensière n'écoute rien, elle ne veut rien entendre; elle verrait tout périr, que les fêtes devraient toujours aller leur train : c'est pour cela qu'elle est venue au monde 1 II lui faut des compliments, des bouquets, de bonnes odeurs. Regardez ce pauvre tabellion Régoine \ un homme à sou aise, un homme que son père, son grand-père, tous ses parents avaient enrichi, & qui n'avau qu'à se laisser vivre tranquillement jusqu'à cent ans. Eh bieni il a le malheur de prendre M"* Jeannette Desjardin pour sa femme ; alors il faut courir à toutes les fêtes, à toutes les noces, à tous les baptêmes; il faut atteler la carriole matin & soir, .& mettre dessus deux bottes de paille fraîche, pour arriver glorieuse* ment à la danse. Et puis, au bout de cinq ou six ans^ les huissiers arrivent, ils vident la

maison, ils vendent terres & meubles ; le pauvre Régoine va se promener aux galères, & M™'' Jean net le courr le monde avec le chevalier de Bazin, du régiment de Rouergue. Voilà ce que fait la femme dépensière ; voilà comme tout finit avec des êtres pareils. »

Plus maître Jean parlait, plus la colère l'emportait ; il n'osait pas prédire que notre reine Marie-Antoinette nous entraînerait tous dans le malheur, mais on voyait bien à sa mine qu'il le pensait. Ses discours duraient au moins depuis une demi-heure ; il ne finissait plus de parler.

Dehors il pleuvait & le vent soufflait ; c'était un vilain jour.

Mais nous devions avoir encore une grande frayeur, & même apprendre des choses plus tristes ; car, après neuf heures, comme Nicole couvrait le feu, & que j'allais me mettre un sac sur le dos pour courir chez nous, deux grands coups retentirent aux volets.

Maître Jean venait de tant crier, que, malgré la pluie & le vent, on pouvait l'avoir entendu. Nous nous regardions sans bouger, & dame Catherine portait déjà la lampe dans la cuisine, pour faire croire que nous dormions ; l'idée des sergents, debout à la porte, nous rendait tout pâles, quand une grosse voix se mit à crier dehors :

Digili^iûu b

Histatre d^m paysan* Z09

« C'est moi, Jean... C'est Christophe...

Ouvre!...»

£t Ton pense si nous reprîmes haleine.

Maître Jean sortit dans Tallée, & la mère Catherine rapporta la lampe.

« C'est toi > disait maître Jean.

— Oui, c'est moi.

— Quelle peur tu viens de nous faire ! »

Presque aussitôt ils entrèrent ensemble ; &

nous .vîmes tout de suite que M. le curé Christophe n'était pas content, car, au lieu de saluer M'"* Catherine & tout le monde comme toujours, il ne lit attention à personne, Se secoua son grand tricorne plein de pluie, en s'écriant :

« Je viens de Saverne... J'ai vu ce fameux cardinal de Rohan... Dieu du ciell Dieu du ciel! ikut-il que ce soit un cardinal, uh prince de l'Eglise... Ah! quand j'y pense 1...»

il avait l'air indigné. L'eau coulait de ses joues jusque dans le collet de sa soutane^ il ôta brusquement son rabat & le mit dans sa poche, en se promenant de long en large. Nous le regardions tout surpris ; lui n'avait pas l'air de nous voir & parlait à maître Jean seul.

« Oui, j'ai vu ce prince, s'écriait-il, ce grand dignitaire, qui nous doit l'exemple des bonnes mœurs & de toutes les vertus chrétiennes, je 1 ai vu conduire lui-même sa voi-

IIO Histoire d^un paysan,

ture & passer an galop dans la grande me de

Sa.verne, au milieu des faïences & des poteries étalées à terre, en riant comme un vrai fou...

Quel scandiile !...

— Tu sais que Necker est renvoyé > lui demanda maître Jean.

— Si je le sais ! fit-il en souriant d'un air de mépris. Est-ce que je ne viens pas de voir les supérieurs de tous les couvents d'Alsace, les picpus, les capucins* les carmes déchaussés, les barnabites, tous les mendiants, tous les va-nu-pieds défiler en grande ccrcmonie dans les antichambres de Son Éminence > Ha 1 hai ha! »

11 arpentait la chambre. La boue le couvrait jusqu'à réchine, la pluie le trempait jusqu'aux os , mais il ne sentait rien ; sa grosse tète grise & crépue frémissait ; il se parlait en quelque sorte à lui-même :

<{ Oui, Christophe, oui, voilà les princes de rÉglise I... Va demander la protection de monseigneur pour un pauvre père de famille ; va te plaindre à celui qui doit être le soutien du clergé ; va lui dire que les employés du fisc, sous prétexte de rechercher de la eunlreLande, ont pénétré jusque dans ton presbytère; qu'il a fallu leur livrer les clefs de ta cave, de tes aimoires. Dis-lui qu'il est indigne de forcer

Hhtmre i^mn paysan,

un citoyen, quel qu'il soit, d'ouvrir sa porte de jour & de nuit, à des hommes armés qui n'ont aucun uniforme, aucune marque qui puisse les distinguer d'avec les brigands ; qui sont crus sur leur serment en justice 1 sans qu'il soit permis défaire aucune information sur leur vie & mœurs, lorsqu'on les installe dans leurs fonctions, qu'on confie à leur périlleuse parole la fortune:, Thonncur, quelquefois la vie des gens. Dis-lui qu'il appartient à sa dignité de porter ces justes réclamations au pied du trône, & de faire relâcher un malheureux traîné en prison, parce que les gabeloux ont trouvé chez lui quatre livres de sel... Va... va... tu seras bien reçu, Christophe! ,

— Mais au nom du ciel, lui dit maître Jean^ que t'est-il donc arri\ » Alors il s'arrêta deux minutes & dit :

« J'étais allé là, pour me plaindre d'une visite générale que les employés de la gabelle ont faite hier à onze heures du soir, dans mon village, & de l'arrestation d'un de mes paroissiens, Jacob Baumgarten. C'était mon devoir. Je pensais qu'un cardinal comprendrait cela; qu'il aurait pitié d'un malheureux père de six enfants, dont tout le crime est d'avoir acheté quelques livres de sel de contrebande, & qu'il le ferait relâcher I £h bien, d'abord il m'a fallu

lia

Histûire d'un paysan.

rester deux heures à la porte de ce magnifique château, où les capucins entraient comme chez ' eux* Ils allaient complimenter monseigneur sur l'heureux changement de Necker. Et puis, on m'a permis d entrer dans cette Babylone^ oà l'orgueil de la soie, de Tor & des pierres se montre partout, dans la peinture & dans le reste! . Enfin on ' m'a laissé là depuis onze heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, avec deux pauvres curés de la montagne. Nous entendions rire les laquais. Nous en voyions de temps en temps un grand, habillé de rouge, sur la porte, qui nous regardait & criait aux autres: a La prètraille èst toujours làl » Je patientais... Je voulais me plaindre à monseigneur, lorsqu'un de ces drôles est venu nous dire que les audienées de monseigneur étaient renvoyées à huit jours. Le gueux riait. »

En disant cela, M. le curé Christophe, qui tenait son gros bâton de houx, le cassa comme une allumette, & sa figure devint terrible.

« Le pendard aurait mérité des soufflets, dit maître Jean.

— Si nous avions été seuls, répondit le curé, jeTauraispris aux oreilles, & je l'aurais arrangé! Mais là, j'ai fait le sacriâce de mon humiliation au Seigneur. »

Alors il se remit à marcher. Nous le plai-

Histoire £m paysaru

.gnîons tous. La mère Catherine ëtait allée lui

chercher du pain & du vin;.il resta debout pour manger, & tout à coup sa colère s'était calmée.

Mais il dit des choses que je n'oublierai jamais; il dit :

« L'humiliation de la justice est partout. Le peuple fait tout, & les autres ne font rien que des insolences; ils mettent sous leurs pieds toutes les vertus; ils méprisent la religion! C'est le fils du pauvre qui les défend; c'est le fils du pauvre qui les nourrit; & c'est encore le fils du pauvre, comme moi, qui prêche le respect de leurs richesses, de leurs dignités & même de leurs scandales I Jusqu'à quand cela peut-il durer? Je n'en sais rien, mais cela ne peut pas durer toujours : c'est contraire à la nature, c'est contraire à la volonté de Dieu; c'est un acte de conscience que de prêcher le respect de ce qui mérite la honte! Il faut que cela linisse, car il est écrit : « Ceux qui font mes conunandements entreront dans ma demeure. Mais dehors seront les impudiques, les menteurs, les idolâtres : quiconque aime la £iusseté & la commet! »

Ce même soir, M. Christophe retourna dans son village. Nous étions tristes^ & maitre Jean nous dit avant de nous séparer :

« Tous ces nobles ne connaissent qu'eux seuls.

tt4 Histcin iPm paysan» ,

Lorsqu'ils sont torccs de se servir d'un de nous, que ce soit comme prêtre, comme ouvrier ou comme soldat, ils rhumilient & s'en débarrassent aussitôt que possible. Eh bien, ils ont tort! Et maintenant que tout le monde connaît le Aiû^ cit, les choses vont changer. On sait que l'argent vient du peuple, & le peuple se lassera de travailler pour des prince» & des cardinaux d« cette espèce. •

Je retournai dans notre baraque après dix heures, & toutes ces pensées me suivirent jusque dans le sommeil. J'avais les mêmes idées que maître Jean^ Chauvel & M. le curé Christophe; mais les temps n'étaient pas encore vpnus;* nous devions encore beaucoup souârir avant d'arriver à notre délivrance*

Att milieu de toutes ces histoires de Necker^

de la reine & du comte d'Artois, ce qui me revient encore de plus triste, c'est la grande misère de mes parents, travaillant toujours & re-* tombant toujours dans la disette, en hiver.

Étienne avait grandi; le pauvre enfant travail-* lait avec le père, mais, faible Se souffrant, il gagnait à peine pour sa nourriture. Claude était hardier au couvent des Tiercelins, de Lixheim. Nicolas travaillait dans la forêt comme bûcheron; c'était un ouvrier; malheureusement il aimait à riboter & à batailler le dimanclie dans les auberges & ne donnait presque rien à la mère. Lisbeth & notre petite sœur Mathurine servaient les officiers & les dames de la ville, au

zx6 Histoire d*m paysan»

capuches, de pèlerines, de bouffantes de belle laine dans nos villages; on ne tressait pas ces milliers de chapeaux de paille qui vont à Paris, en Allemagne, en Italie, en Amérique; souvent les enfants arrivaient à dix-huit & vingt ans, sans avoir gagné deux liards.

Mais le pire, c'est que notre dette augmentait toujours, qu'elle dépassait neuf gros écus de six livres, & que M. Robin venait frapper régulièrement à notre vitre tous les trois mois, pour dire ati père qu'il avait telle & telle corvée à remplir. Voilà notre épouvante. Le reste ne nous paraissait rien auprès de ce malheur. Nous ne savions pas qu'au moyen des fermes générales, des taxes & des barrières, on nous fidsait payer toutes les choses de la vie

dix fois plus qu elles ne valaient; que pour un morceau de pain nous en payions une miche; pour une livre de sel, dix livres, ainsi de suite ! & que cela nous ruinait.

Nous ne savions pas qù'à vingt--cinq lieues de chez nous, en Suisse, avec le même travail nous aurions pu vivre beaucoup mieux & mettre encore des sommes de côté. Non, les pauvres

paysans n'ont jamais compris les contributions indirectes ; ce qu on leur demande en argent, à la ûn de l'année, quand ce ne serait que vingt •otti, les indigne; mais s'ils «avaient ce qu'on

Oigitized

Histoire d^un paysan, iij

lëur fait payer au jour le jour sur leur nécessaire, ils jetteraient d'autres cris!

Encore ce n*est plus rien aujourd'hui, les barrières sont supprimées & les employés diminués des trois quarts; mais dansée temps-là, quel pillage & quelle misère I

Ah! coiiime j'aurais voulu pouvoir soulager mes parents, comme je m'attendrissais en pensant :

« L'année prochaine, maître Jean me donnera trois livres par mois, & nous pourrons éteindre tout doucement notre dette. »

Oui, cette idée doublait mes forces; j'y rêvais jour & nuit*

Enfin, après tant de souffrances, il nous arriva pourtant quelque chose d'heureux : Nicolas en tirant à la milice, prit un billet blanc. Alors, au lieu de numéros, on tirait des billets blancs ou noirs ; les billets noirs étaient seuls pris.

Quel bonheur!

Aussitôt l'idée de vendre Nicolas vint à la mère; il avait cinq pieds six pouces, il pouvait entrer dans les grenadiers : cela devait Élire plus de neuf écus !

Toute ma vie je verrai la joie de notre famille; la mère tenait Nicolas par le bras & lui disait :

ii8 Histoire d'm paysatu

« Nous allons te vendre I Beaucoup d'hommes

mariés sont tombés à la milice i tu pourras remplacer. »

■ On ne pouvait remplacer que les hommes mariés, mais il fallait faire le double de service : douze ans au lieu de six I Nicolas le savait aussi bien que la mère, & répondait tout de même :

(c Comme vous voudrez! Moi je suis toujours content. »

Le père aurait mieux aimé le garder; il

disait qu'en travaillant au bois comme bûcheron, & remplissant des corvées en hiver, on gagne aussi de Targent, & qu'on paye ses dettes; mais la mère le tirait à part & lui soufflait à ToreiUe :

a Ecoute, Jean-Pierre, si Nicolas reste^ il va se marier; je sais qu'il court après la petite Jeannette Lotisse. Us se marieront, ils auront des enfants, & ce sera pire pour nous que tout. »

Le père alors, ses yeux pleins de larmes, demandait:

« Tu veux donc remplacer, Nicolas ^ Tu veux partir> »

Et lui, un ruban rouge à son vieux tricorne, criait :

a Oui, je parsl Je dois payer la detteL.. Je

suis l'aîné, c'est moi qui paye la dette. »

HUtatre ^ttn paysan. 119

C^était un bon garçon. La mère Tembrassait les deux bras autour du cou , & lui disait qu'elle savait bien qu'il aimait des parents, qu'elle le savait depuis longtemps ; & puis ([ull serait grenadier, & qull viendrait au village avec rhabit blanc le collet bleu de ciel, un plumet au chapeau,

n C'est boni... c'est bon!... » r^K>ndait Nicolas.

Il voyait bien les finesses de la mère, qui ne pensait qu'à la couvée, mais il faisait setnblant de ne rien voir; & puis il aimait aussi la guerre* *

Le père, près de Tàtre, la tête entre ses deux mains, pleurait. Il aurait voulu garder tout le monde autouf de lui; mais la mère se penchait sur son épaule, &, pendant que les frères & sœurs criaient sur la porte pour appeler les voisins, elle lui murmutait dans l'oreille :

« Écoute, nous aurons plus de neuf gros

écus. Nicolas a six pouces, les pouces se pavent à part; ça fera douze louis 1 Nous achèterons une vache; nous aurons du lait, du beurre, du fromage; nous pourrons aussi engraisser un cochon! »

Lui ne répondait rien, & tout ce jour il fut triste.

lao Histoire à^un paysan.

Le lendemain, ils allèrent pourtant en->

semble en ville ; & malgré son chagrin, en revenant, le père dit que Nicolas remplacerait le fils du boulanger Josse, qu'il servirait douze ans, & que nous aurions douze louis, — un louis pour chaque année de service I — qu'on payerait d^abord Robin, & qu'ensuite oa verrait.

n voulait laisser un ou deux louis à Nicolas;

mais la mère criait qu*il n'avait besoin de rien, qu'il allait avoir, son bon repas par jour, qu'il serait bien babillé, qu'il aurait même des bas dans ses souliers, comme tous les miliciens ; & que, si on lui donnait de l'argent, il le dépen* serait à l'auberge & se ferait punir»' Nicolas riait & répondait :

« Bon!... boni... Je veux bien. »

Le père seul se désolait; mais il ne faut pas croire que la mère était contente de voir partir Nicolas, non! elle l'aimait beaucoup; seulement, la grande misère vous endurcit le cœur : elle songeait aux plus pètits, à Mathurine, k Etienne, & douze louis en ce temps faisaient

une fortune.

Les choses étaient donc entendues de la

sorte ; le papier devait être signé à la mairie

dans la huitaine. Tous les matins, Nicolas

partait pour la ville, & naturellement, comme

Histoire £m faytan.

il devait remplacer le iils de la maison, le père

Josse, qui tenait l^auberge du Grand-Cerf^ en fiice de la porte d'Allemagne, lui donnait à manger des saucisses & de la choucroute; il ne lui refusait pas non plus de boire un bon coup de vin ; Nicolas passait tout son temps à rire & à chanter avec des camarades, qui remplaçaient d'autres bourgeois.

Moi, )e travaillais avec un nouveau courage; maintenant, au moins, les neuf gros écus de Robin allaient être payes; nous allions être débarrassés du gueux pour toujours. Je ne faisais que me réjouir en tapant sur Tenclume, & maître Jean, Valentin, tous ceux de la maison comprenaient ma joie.

Un matin que les marteaux galopaient & que les étincelles volaient à droite ft à gauche, voilà que tout à coup sur la porte se dresse un gaillard de six pieds, un brigadier de Royal-

Allemand, — le grand bonnet à poil sur Toreilie, Thabit bleu boutonné sur la veste en drap chamois, la culotte de peau jaune, les grandes bottes montant jusqu'aux: genoux, le sabre à la ceinture, — & qu'il se naet à crier :

« Hé! bonjour, cousin Jean, bonjour! »

n était fier comme un colonel. Maître Jean regarda, d'abord étonné, mais ensuite il répondit :

Ida Histoire d'ttn paysan*

« Ahl c^est toi, mauvais gaeaxl«.. Tu ii'es

pas encore pendu? »

L'auti*e, alors, se mit à rire, en criant ;

(( Vous ùtcs toujours le même, cousin Jean, toujours farceur ! Vous ne payez pas une bou* teille de Rikewir^

— Quand je travaille, ce n*est pas pour arroser le gosier d'un gaillard de ton espèce, dit mattre Jean en lui tournant le dos. Allons, à Touvrage, garçons ! »

Et comme nous recommencions à forger, le brigadier s'en allait en riant 8l traînant le sabre.

C'était bien le cousin de maître Jean, son

cousin Jérôme , des Quatre- Vents ; mais il avait fait tant de mauvais tours au pays avant de s'engager, que la famille ne le regardait plus. Ce gueux avait un congé de semestre ; & si je vous raconte cela, c'est que le lende-^ main en allant acheter notre sel, j'entends crier au coin de la halle :

« Michel ! Michel I »

Je me retourne & je vois Nicolas avec ce grand pcndard, devant la taverne de ÏOurs^ à l'entrée de la ruelle du Cœur-^Rouge. Nicolas me prend par le bras & me dit :

a Tu vas boire un coup.

— AUons plutôt chez Josse, lui dis-je.

&ttoùt d'an paysatu

— J'ai bien assez de choucroute fit-il.

Arrive 1... »

Et comme )e lui parlais d'argent, Tautre se mit à crier :

H Ne parlons pas de çal*,. J'aime les pays, moi; ça me regarde. »

Il fallut entrer & boire.

La vieille Ursule apportait tout ce qu'on voulait : du vin, de Teau-de-vie, du fromage. Mais je n'avais pas de temps à perdre \ & cette espèce de trou plein de soldats Sl de miliciens, qui fumaient, criaient & chantaient ensemble, ne me plaisait pas. Un autre Baraquin^ le petit Jean Rat, le joueur de clarinette, se trouvait avec nous; il buvait aussi sur le compte du Royal-Allemand. Deux ou trois vieux soU ' dats, des vétérans, la tignasse serrée sur la nuque, le grand chapeau de travers^ le nez, les joues & toute la figure couverte de plaques rouges qui tombaient en poussière, se tenaient autour de la table, les coudes écartés, & le bout de pipe noir entre leurs chicots. C était tout ce qu'on peut voir de plus sale, de plus râpé, de plus ivrogne. Us tutoyaient Nicolas, qui les tutoyait aussi. Deux ou trois fois, je les vis cligner des yeux avec le Royal-Allemand, & quand Nicolas disait quelque chose, tous riaient & criaient ;

114 Siitoire £wi paysan*

« Ha! hal ha!... C'est ça!... Ha! ha! ha! »

Je ne savais pas ce que cela sigiiihait, j'étais bien étonné, d'autant plus que l'autre payait

toujours.

Dehors, on battait le rappel à la caserne d'infanterie; les soldats du régiment suisse de Schœnau passaient en courant; ils remplaçaient depuis quelques jours le régiment de Brie. Tous ces Suisses étaient en rouge, comme les soldats français en blanc. Mais les vieux, quW appelait vétérans soldés, n'étaient d'aucun régiment ; ils ne bougeaient pas de ia taverne.

Le Royal-Allemand me demanda quel âge

j'avais. Je lui répondis : Quatorze ans. Alors il ne me dit plus rien.

Nicolas s'était mis à chanter; moi, voyant qu'il entrait toujours plus de monde & qu'on étouffait, je pris mon sac sous le banc, & je me dépêchai de retourner aux Baraques.

Cela se passait la veille du jour ok l'on devait signer les papiers à la mairie. Mais cette nuit-là, Nicolas ne vint pas coucher à la maison. Le père était bien inquiet, surtout quand je lui racontai le soir ce que j'avais vu. La mère disait ;

« Hé! ce n'est rien, il faut bien que les gardons s'amusent. Nicolas ae pourra pourtant

Histoire, i^an paysan.

plus revenir tous les jours maintenant; autant qu'il profite encore d'un bon moment, & qu'il s*en donne, puisque les autres payent. »

Mais le père était pensif. Les frères & sœurs dormaient depuis longtemps* La mère grimpa réchelle & nous laissa seuls, près de Tâtre. Le père ne parlait pas, il songeait. £nân, bien tard, il dit :

« Couchons-nous, Michel; tâchons de dormir* Demain, de grand matin, j'irai voir. Il faut bien vite finir cette affaire ; il &ut signer, puisque nous l'avons promis. »

Il montait l'échelle, & moi je me déshabillais, quand nous entendîmes quelqu'un arriver du côté de notre baraque, par la petite ruelle des jardins. Le père alors redescendit, & dit :

« Voici Nicolas ! »

Il ouvrit, mais au lieu de mon frère, nous vtmes entrer le petit Jean Rat, tout p&le, qui

nous dit :

« Écoutez, il ne faut pas vous eiFrayer, mais

un malheur vient d'arriver pour vous.

— Qu'est-ce que c est? dit le père tout tremblant.

— Votre Nicolas est au violon de la ville; il a presque tué le grand Jérôme, du Royal-AUenoand, avec une cruche. Je lui disais bien :

« Prends garde I fais comme moi ; depuis trois

t96 Histoire éPm paysan.

ans, je bois sur le compte des racoleurs; ils veulent tous me piper, mais je ne signe pas; fe lesr laisse payer, je ne signe jamais!

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! cria le père, faut-il donc que tous les malheurs tombent sur nous! »

Moi, je ne me tenais plus, j'étais assis au coin de Tàtre ; la mère se levait, tout le monde

se réveillait, a II a signé quoi> demanda le père. Dis-noos

quoi? Mais il ne pouvait plus signer^ puisque nous avions promis aux Josse; il ne pouvait plus!

— Enfin, que voulez-vous? dit Jean Rat, ce I. n'est pas sa faute, ni la mienne : nous avions

trop bu! Les racoleurs lui disaient de signer; moi, je lui clignais des yeux que non; mais il ne voyait plus clair, il ne comprenait plus

rien. Finalement, il faut que je Sorte une minute, & quand je rentre, il avait signé; le Royal- Allemand mettait déjà le papier dans sa poche, en riant. Alors je tire votre Nicolas dehors, dans la cuisine, & je lui dis : « Tu as signé? — Oui. — Mais tu n'auras pas douze louis, tu n'auras que cent livres; tu t*es laissé piper I » Aussitôt il rentre comme un furieux, & dit aux autres qu'on doit déchirer le papier. Le Royal-Allemand lui rit au nez. Que

Histoire d'un paytan.

voulez-vous que je vous dise, moi? Votre Nicolas a tout bousculé de fond en comble; il tenait le Royal-Allemand & un vétéran à la cravate.

Tout tremblait dans la baraque, tout tombait à terre. La vieille criait : a A la garde 1 » Moi, j'étais derrière la table , contre le mur, je ne pouvais rien faire ; je ne pouvais pas me sauver. Le Jérôme avait tiré son sabre; alors Nicolas a pris une cruche, & lui a donne sur la tête un coup tellement fort, que la cruche s'est cassée en mille morceaux, & que ce gueux de Royal- Allemand s est allongé tout du long, à côté du fourneau renversé, des bouteilles, des gobelets & des cruches qui vous roulaient sous les pieds. La garde arrivait justement à la porte, & je n'ai eu que le temps de filer par récurie, derrière, sur la rue de la Synagogue. En tournant le coin, j'ai vu Nicolas au milieu de la garde, près de la voûte. La rue de la Halle était pleine de monde; on ne pouvait plus approcher. Les gens disaient que le Royale Allemand était mort aux trois quarts ! Mais il ne devait pas tirer son sabre; Nicolas ne pouvait pas non plus se laisser tuer. C'est le Jérôme qui est cause de tout; je lèverai la main si Ton m'appelle, il est cause de tout! »

Pendant que Jean Rat nous racontait ce malheur, nous étions tou$ là comme accablés i

ia8 Histoire tPan paysan.

nous ne disions rien , nous ne pouvions rien dire ; seulement la mère levait les deux mains,

Si d'un seul coup, tout le monde se mit à fondre en larmes. C'est ce que je me rappelle de plus triste ; non-seulement nous étions ruinés, mais encore Nicolas était en prison.

Si les portes de la ville n'avaient pas été iêr«mées, le père serait parti tout de suite ; mais il fallut attendre jusqu'au matin, dans la désolation.

Les voisins, déjà couches, s'ctaicnt levés Tun après l'autre à nos cris; à mesure qu'ils arrivaient, Jean Rat leur racontait les mêmes choses; & nous tous assis sur notre vieille caisse de fougères, les mains entre les genoux, nous pleurions. — Ah! les riches ne connaissent pas le malheur! non, tout fond sur les pauvres, tout est contre eux.

La mère, dans les premiers moments, s'était mise à crier contre Nicolas; & puis à la fin elle le plaignait, elle pleurait.

Au petit jour, le père prit son bâton 8c voulut partir seul; mais je lui dis d'attendre, que maître Jean allait se lever; qu'il nous donnerait un bon conseil, & que peut-être il viendrait avec nous arranger Taffaire. Nous attendîmes donc, & sur les cinq heures, comme la

forge s'allumait, nous descendîmes à Tauberge.

Histoire ^sui paysan.

■ Maître Jean était déjà debout, en bras de chemise, dans la grande salle. Il fut bien étonné de nous voir; & quand je lui racontai le malheur, en le priant de nous aider, d'abord sa colère fut grande.

« Que voulez-vous qu'on fasse à cela> disaitil. Votre Nicolas est un riboteur, 8l l'autre, mon grand filou de cousin^ est encore pire!

Qu'est-ce qu'on peut arranger? Il faut que tout aille son train, que le prévôt s'en mêle. Dans tous les cas, ce qui pourrait encore arriver de mieux, ce serait de voir déjà votre mauvais sujet en route pour son régiment^ puisqu'il s'est laissé bêtement racoler. »

Il avait bien raison. Mais comme le père pleurait à chaudes larmes, il mit tout à coup son grand habit des dimanches Sl prit son bâton, en lui disant :

« Allons, tu es un si brave homme, qu'il faut pourtant voir à t'aider, si c'est possible. Mais je n'ai pas beaucoup d'espoir. »

Il dit à sa femme que nous serions de retour vers neuf heures, & donna quelques ordres à Valentin, devant la forge. Alors nous partîmes,* la téte penchée. De temps en temps, maître Jean criait :

a Que faire > Il a mis sa croix devant témoins j c'est un homme de six pouces, solide

i^o Histoire d'un paysam

comme du buis ; est-ce qu'on relâche des im^

bcciles pareils, quand ils se laisseut prendre > Voilà justement les meilleurs soldats : moins ils ont de cervelle, plus ils sont hardis. Et Tautre, le grand pendard, est-ce qu'il aurait eu son congé de semestre, si ce n'était pas pour racoler les garçons de notre pays?

Est-ce qu'on ne le mettrait pas dedans, s'il n'en amenait pas au moins un ou deux au Royal'Aiiemaud } Je ne vois pas ce qu on peut faire. »

Plus il parlait, plus nous étions tristes. Pourtant, une fois en ville, maître Jean reprit cou* rage & dit :

a Allons d'abord à Thopital. Je connais le vieux contrôleur Jacques Pelletier ; nous aurons la permission de voir mon cousin, & s'il veut nous rendre rengagement, tout sera gagné.

Laissez-^moi faire. »

Nous longions déjà les remparts, & nous arrivions devant le vieil hôpital, entre le bastion de la porte de France & celui de la Poudrière. Maître Jean tira la clochette de la porte où se promène une sentinelle |our & nuit. Un infirmier vint ouvrir, & le parrain entra, en nous disant d'attendre.

La sentinelle allait & venait. Mon père & moi, contre le mur du jardin, nous regardions

les vieilles fenêtres avec une tristesse qu'on ne

peut se figurer.

Au bout d'un quart d'heure, maître Jean revint sur la porte, & nous fit signe de venir.

La sentinelle nous laissa passer, & nous entrâmes dans le grand corridor, ensuite dans les escaliers, qui montent jusque sous le toit. Un infirmier montait devant nous. Il ouvrit en haut une chambre à part, où se trouvait Jérôme dans un petit lit, la tète tellement emmaillotîce, que si l'on n'avait pas vu son nez & ses moustaches, on aurait eu de la peine à le reconnaître.

11 s'était levé sur le coude, & regardait sous

son bonnet de coton, en renversant la tete.

a Hé ! bonjour, Jérôme, lui dit maître Jean ; ce matin, )'ai appris ton accident, & ça m'a fait beaucoup de peine. »

Jérôme ne répondait pas ; il n'avait pas l'air aussi fier, aussi gai que deux jours avant.

« Oui, c'est bien malheureux, dit le parrain ; tu risquais d'avoir la tète fendue. Mais heureusement, ce ne sera rien ; le major m'a dit que ce ne sera rien. Seulement il ne faudra pas boire de vin ni d'eau-de-vie pendant une quinzaine, & tout se remettra dans l'ordre, »

Jérôme ne répondait toujours pas. A la fin, il dit en nous regardant :

« Vous avez quelque chose à me demander...

qu'est-ce que c'est ^

— Voilà, cousin. Je vois avec plaisir que tu n es pas aussi malade qu'on disait, répondit maître Jean. Ces pauvres malheureux viennent des Baraques ; c'est le père & le frère de Nicolas...

— Ah I ah I cria le gueux en se recouchant,

je comprends : ils viennent me redemander l'engagement de 1 autre 1 mais je me laisserais plutôt couper le cou. Ah! bandit!... ah! tu tapes!... tu veux étrangler les gens!..* Ah!

canaille]... Pourvu que je t'aie dans ma compagnie, je t'en ferai voir de dures ! n

Il grinçait des dents, & se retourna, le drap sur répaule, pour ne pas nous voir.

« Écoute donc un peu, Jérôme, dit maître Jean.

— ' Allez au diable ! » cria le gueux.

Alors maître Jean se fâcha & dit :

« Tu ne veux pas rendre l'engagement >

— Allez vous faire pendre !» criait ce vaurien.

L'infirmier lui-même nous disait de partir,

que la colère pourrait Tétouffer. Mais avant

de sortir, maître Jean lui cria :

« Je te croyais bien mauvais, cousin; je te

regardais comme le dernier des derniers,

depuis que tu as vendu la voiture & les bœufs

Histoire S m paysan» x)3

de ton père, avant de t'engager ; mais à cette heure, je voudrais te voir debout, en bon état, pour t'allonger une paire de soufflets sur les oreilles, car tu n'en vaux pas davantage ! »

Il en aurait encore dit plus, mais Tintirmier l'entraîna & referma la porte. Nous descendîmes tout désoles j il ne nous restait plus despérance.

Une fois en bas^ devant l'hôpital, mdtre Jean nous dit :

« Ëh bieni vous voyez, c'est de la peine & du temps perdus. Votre Nicolas restera sans doute au violon jusqu'au moment de partir. Il payera tous les frais & les pots cassés sur sa prime, vous n'aurez rien. »

Ët tout à coup, malgré notre tristesse, il se mit à rire en s'essuyant les yeux, & dit :

a C est égal, il a joliment arrangé le cousin; quelle poigne I II Ta marqué conune avec le gros timbre suc du syndic des drapiers. »

Il riait tellement, qu'à la iin nous riions avec lui. Le père disait :

« Oui, c'est un solide gaillard, notre Nicolas I Celui-ci est peut-être plus gros, il a de plus gros os; mais Nicolas a des nerfs ! »

Nous riions bien, mais ensuite notre tristesse devint encore plus grande, lorsque maitre Jean sortit de la ville.

Ce même jour, nous allâmes voir Nicolas au violon. Il était sur une botte de paille ; & comme le père pleurait, il lui dit ;

« Que voulez-vous, c'est un nuilheur! Vous n'aurez rien, je le sais bien ; mais quand on ne peut rien changer, il £iiut crier : « A la

grâce de Dieu ! »

Nous voyions que cela lui faisait beaucoup de peine. Au moment de partir, nous nous embrassâmes ; il était pâle & demandait à voir les frères & sœurs, mais la mère ne voulut pas.

Trois jours après, Nicolas partit pour son régiment de Royal-Allemand. U était assis sur une voiture, avec cinq ou six autres camarades qui venaient aussi de se battre, en ribotant & dépensant l'argent de leur prime. Des dragons de la maréchaussée à cheval marchaient sur les côtés. Je courais derrière en criant ;

« Adieu, Nicolas, adieu I »

Lui, levait son chapeau ; il avait ks larmes aux yeux de quitter le pays, & de ne voir ni la mère, ni le père, ni personne autre que moi.

Voilà le monde ! Le père travaillait comme tous les purs, pour vivre, & la mère lui tenait rancune. Plus tard, elle disait bien : « Notre pauvre Nicolas I j'aurais dû lui pardonner tout de suite; c'était un si bon garçon I » Oui, sans doute, mais cela ne servait à rien ; il était au

Wstoire JPm paysan* 135

régiment de Royal- Allemand, en garnison à Vsdenciennes , dans les Flandres, & longtemps noiis devions rester sans avoir de ses nouvelles.

1)6 Histoire iPun paysan*

La bêtise de Nicolas nous aurait tous mis dans le malheur pour des années, si maître Jean n'avait pas eu pitié de nous; mais le soir où mon frère venait de partir, ce brave homme voyant que je me désolais dans mon coin derrière le fourneau, me dit :

a Ne te chagrine pas, Michel. Je sais que l'usurier Robin vous tient dans ses griffes; tes parents ne pourraient jamais le payer, ils sont trop pauvres, mais c'est** toi qui le payeras. Quoique ton apprentissage ne soit pas fini, tu recevras dès maintenant cinq livres par mois. Tu travailles bien, je suis content de ta conduite. »

Il parlait avec force. Dame Catherine &

Nicole avaient des larmes plein les yeux; & comme je répondais au bout d'un instant :

(c Oh I msdtre Jean, vous faites pour nous plus qu'un pèrel »

Histmn éPm paysan, 137

Chauvel, qui venait d entrer avec Marguerite s'écria :

(( Oui, c'est beau ! Je vous aimais déjà, maifre Jean, mais à cette heure je vous estime. »

Il lui serra la main; &me touchant l'épaule :

« Michel, me dit-il, ton père m'a chargé de trouver une place pour votre Lisbeth. Ëh bien, on l'attend à la brasserie de l'Arbre-Vert, chez • Toussaint, à Vasselonne. £lle aura le logement, la nourriture, sa paire de souliers & deux gros écus par an. Plus tard, si la fille remplit bien son service, on verra* C'est tout ce qu'il faut pour commencer. »

On peut se figurer la joie de mes parents, lorsqu'ils apprirent ces bonnes nouvelles. lisbeth ne se tenait plus de contentement; elle aurait voulu partir à la minute, mais il fallut faire une petite quête au village, car elle n'avait rien que ses guenilles de tous les jours. Chauvel lui donna des sabots, Nicole une jupe, dame Catherine deux chemises presque nèuves, la fille Létumier un casaquin, & les père & mère de bons conseils avec leur bénédiction.

Alors elle nous embrassa bien vite & prit le

sentier de Saverne, qui monte à travers les

jardins, en allongeant ses longues jambes,

son petit paquet sous le bras, toute fière &

glorieuse. Nous la regardions de notre porte,

ij8 Histoire d^un paysan.

mais elle ne tourna pas la tète; une fois au

haut de la colline, elle était envolée pour toujours.

Les vieux pleuraient.

C'est l'histoire des pauvres gens; ils élèvent des petits, &, quand les plumes sont venues, tous partent Tun après Tautre chercher leur nourriture. Les pauvres vieux restent seuls, à rêver.

Mais au moins depuis ce moment notre dette commença à s'éteindre. A la ân de chaque mois, lorsque je recevais mes cinq livres, nous allions ensemble, mon père & moi, chez M. Robin, à Mittelbronn. Nous entrions dans ce nid à rats, plein d'or & d'argent; & le vieux gueux était là avec son gros chien-loup dans sa chambre basse, derrière ses petites fenêtres solidement grillées, le bonnet en peau de loutre crasseux sur le front, les coudes au milieu de ses registres, en train de régler ses comptes.

« Hé ! faisait-il aussitôt, c'est encore vous ! Mon Dieul qui est-ce qui vous presse^ Je ne vous demande pas un denier; au contraire^ voulez-vous plus? Voulez-vous encore dix livres, quinze livres? Vous n^avez qu*à parler.

— Non, non, monsieur Robin, lui disais-je.

Voici pour l'intérêt du billet, & voici quatre livres dix sous à diminuer sur la dette. Mar-

Oigitized

quez quatre livres din sous de moins au dos de votre billet, marquez ! i> Alors, voyant que j'avais du bon sens que

nous étions las d'être plumés, il écrivait en nasillant :

« Hé! hél hé! rendes donc service! tendez

donc service! »

Et moi, penché derrière son fauteuil, je re^ gardais s'il écrivait bien : « Pour les intérêts, tant! Pour le principal, tant! » Ah! j'ouvrais l'œil; j'avais vu ce qu'il en coûte d'être sous les griffes d'un renard pareil!

En sortant, le père, qui restait toujours Sur la porte, n'ayant rien à voir puisqu'il ne savait pas lire, le pauvre père me disait :

« Michel, tu nous sauves*. • Tu âiis la force de notre famille!... »

Et quand nous rentrions dans la baraque, il s'écriait en se retournant vers les frères & sœurs !

« Voici notre mdtre à tous!... celui qui

nous retire de la misère. Il sait quelque chose, lui; nous ne savons rien! C'est lui qu'il faudra toujours écouter. Sans lui, nous ne serions que des êtres abandonnés du ciel. »

C'était malheuteusement trop vrai. Que peu* vent faire des malheureux qui ne savent pas même lire> Que peuvent-ils faire, entre les

X40 Histoire d'un paysan»

dents d'un Robin } Ils sont bien forcés de se laisser dévorer tout vivants.

Il nous fallut plus d'une année pour payer les neuf gros écus & ravoir le billet. A la fin, M. Robin disait que nous lui donnions trop d'écritures, & qu'il ne voulait plus recevoir d'aussi petites sommes. Je lui répondis que c'était très-bien, que nous allions consigner l'argent chez M. le prévôt, & il s'adoucit.

Finalement, quand je rapportai le billet, la mère en sautait de joie. Elle aurait voulu pou* voir le lire, & criait :

« C'est lini!... C'est bien fini!... Tu es sûr que c'est fini, Michel?

— Oui, j'en suis sûr.

— Nous n'aurons plus de corvées pour Robin >

— Non, ma mère.

— Lis voir un peu. »

Tous autour de moi se penchaient, la bouche

ouverte, en écoutant, & quand à la fin je lus : « Payé 1 » ils se mirent àdanser ; on aurait cru des sauvages qui se réjouissent. La mère criait :

a La chèvre ne nous broutera plus l'herbe sur le dosi Âhl ce n'est pas malheureux!...

Nous en a-t-elle fait faire, des corvées !.,. »

Et quelque temps après, M. Robin s'étanl arrêté devant la baraque, pour demander si

Histoire £un pays an. 141

nous avions besoin d'argent, elle prit la fourche

& courut sur lui comme une furieuse, en criant :

« Ah I tu viens nous rapporter des corvées à

faire; attends l... »

Elle laurait exterminé, s'il ne s'était mis à courir, malgré son gros ventre, jusqu'au bout du village. C'est terrible ! Mais faut-il s'étonner que d'honnêtes gens, lorsqu'on les pousse à bout, en viennent à de pareilles extrémités?

Les usuriers finissent toujours mal; ils devraient se rappeler que le peuple est quelquefois bien bas, mais qu'il se relève vite, & qu'alors leur tour arrive aussi de régler un vilain compte. J'ai vu cela cinq ou six fois dans ma vie : le pays n'avait plus assez de gendarmes pour défendre ces voleurs. Qu'ils y pensent!... C'est un bon conseil que je leur donne. J'écris une histoire d'abord pour les paysans, mais elle peut aussi servir aux autres. Le \ laboureur, le voiturier, le meunier, le boulanger, celui qui fait le pain & .celui qui le mange , tous profitent du bon grain ; & celui qui le sème est content de savoir que tout le monde y trouve son compte.

Pendant que ces choses se passaient, le reste allait son train ordinaire ; les foires, les marcliéa se suivaienii les impôts se payaient, les

Htstotn Hun paysan.

gens criaient, les capudiis faisaient leurs

quêtes, les soldats allaient à l'exercice, & l'on avait même rétabli pour eux les coups de plat de sabre. Tous les vendredis, j'allais en ville acheter notre sel, & je voyais cette abomina* tion : de vieux soldats battus par de misérables cadets! Il s'est passé du temps depuis, eh bien, j'en frémis encore I

Ce qui nous indignait ausst, c'est que les régiments étrangers à notre solde, — les Suisses de Schœnau ft tous les autres, ~ étaient commandés en allemand. N'était-ce pas contraire au bon sens, lorsqu'on devait se battre ensemble contre les mêmes ennemis, d'avoir deux espèces de commandements > Je me souviens qu'un ancien soldat de notre village, Mar^ tin Gros, se plaignait de cette bêtise, & disait qu elle nous avait fait un grand tort pendant la guerre de Prusse. Mais nos anciens rois & nos seigneurs n'aimaient pas à voir le peuple & les soldats trop bien ensemble; il leur fallait des Suisses, des Chamborans, des régiments de Saxe, de Royal- Allemand, &c., pour garder les Français. Ils ne se fiaient pas à nous, & nous traitaient comme des prisonniers qu'on entoure de gens sûrs.

Enfin, nous verrons plus tard ce que ces étrangers ont fait contre la France, qui les

Histoire d'un ^aysaa^

nourrissait; nous verrons leurs r^iments passer

en masse àVennemi!

Maintenant je continue.

lie soir nous lisions les gazettes, tantôt seuls, tantôt avec Chauvel. Maître Jean ne s'était pas trompé sur le compte des seigneurs, des princes & des évêques; depuis que M. Nccker avait été renvoyé, ces gens ne s'inquiétaient plus du déficit. Les gazettes ne parlaient plus que de

chasses, de festins, de réjouissances, de pensions , de gratifications , & caetera, & c«etera. Notre belle reine, Marie -Antoinette, M. le comte d'Artois, MM. les .grands écuyers, les

grands veneurs, les maîtres de la garde-robe,

les premiers gentilshommes de la chambre, les pannetiers, les échansons, les écuyers tranchants, enfin tout ce tas de domestiques nobles, qui vivaient à bouche que veux-tu, ne se moquaient pas mai de la banqueroute. Us avaient trouvé tout de suite des ministres à leur idée pour continuer la noce, des Joly de Fleury & d'autres, qui ne rendaient pas de comptes.

Maître Jean , lorsqu'il lisait ces fêtes & ces galas, ne s'indignait plus, mais ses grosses joues tombaient ; il toussait dans sa main & disait :

« Qu'est-ce que la chambre du roi, la chapelle-musique, la chapelle-oratoire, le gardemeuble, la grande écurie, la petite écurie, la

vénerie, la louveterië, la cassette; la capitainerie des chasses de Fontainebleau, de Vincennes , de Royal-Monceau , de la gruerie du ^ parc de Boulogne, de la Muette & dépendances ; & les bailliages & capitaineries royales des chasses de la vénerie du Louvre & fauconnerie de France? Qu'est-ce que tout ça? Qu'est-ce que ça nous £aiit, à nous? »

Chauvel, alors, répondait en souriant:

il Ça fait rouler le commerce, maître Jean*

— Le commerce !

— Sans doute!... Le vrai commerce, c'est quand l'argent s'en va, & qu'il ne revient plus chez les paysans I... C'est le luxe qui fait rouler le commerce ; nos ministres l'ont dit cent & cent fois, il faut bien les croire ! — Nous autres, ici, nous travaillons & nous payons toujours; mais, là-bas, les nobles gens s'amusent & dépensent Us ont des dentelles, des broderies & des diamants. Les douze valets de chambre ordinaires & ceux des antichambres, les tapissiers, les coiffeurs & les coiffeuses, les baigneurs étuvistes, les lavandières de linge de corps, les femmes d'atours & les écuyers cavalcadours, tout ça fait rouler les affaires!... tout ça ne vit pas de lentilles & de haricots ; tout ça ne porte pas le sarrau de toile grise , comme nous autres.

Non, non! je vous crois, Chauvel, répon*

dait le parrain indigné ; ni les hâteurs de rôtis, qae je vois là, non plus I ni les inspecteurs du département de la bouche, ni les dentistes. Oh! misère, misère, faut-il que tant de millions d'hommes travaillent pour entretenir cette espèce ! Il vaut mieux lire autre chose. Dieu du ciel, est-ce possible > »

Mais en tournant la page, il trouvait encore pis : des bâtisses, des invitations de toute sorte, des présentations, des promenades avec les chapeaux à galons d'or, les robes en soie; enlin des cérémonies ou nous autres malheureux paysans, nous avions de la peine à nous représenter la masse d'argent que cela devait coûter.

Chauvel criait d'un air d'étonnement :

« Mais qu'est-ce que M. Necker nous disait donc } Jamais nous n'avons eu plus d'argent ; nous ne savons plus qu'eu faire , il nous embarrasse! n

En même temps, il nous regardait avec ses petits yeux remplis de malice, &, la colère nous entrait d^ns Tàme; car, sans être trop regardant, on peut bien dire que dans un temps où les trois quarts & demi de la France souffraient le froid & la faim, de pareilles dépenses, poux exalter la vanité de quelques

mauvais drôles, étaient une chose épouvan*

table !

Chauvdt avant de sortir, disait toujours :

« Allons, allons, ça va bien I Les impôts,

les dépenses & le dcricit, tout augmente d'année en année. Nous prospérons : — plus on s'endette, plus on s'enrichit! c'est clair.

— Oui, oui, taisait maitre Jean en le reconduisant, c'est très-clair. »

Il refermait la porte & je retournais chez nous.

Plus nous lisions ces gazettes, plus notre cœur devenait gros; nous voyions bien que ces nobles nous prenaient pour des bètes; mais que faire? La milice, la maréchaussée & lès troupes tenaient avec, eux 1 On s'écriait en soimême :

<( Sont- ils heureux, ces seigneurs, d*être au monde ; & nous , sommes - nous misérables ! »

L'exemple de la reine, du comte d'Artois & des autres qui se gobergeaient à la cour, s'étendait jusqu'aux petites villes : c'étaient fêtes sur fêtes, grandes revues, défilés, ga^ las, &c. Les prévôts, les colonels, les majors, : les capitaines, les lieutenants & les cadets ne disaient que se pavaner, rosser leurs soldats, & même les paysans qui retournaient le soir à

Histoire d^m paysan^

leurs villages. Demandez au vieux Laurent

Duchemin , il vous dira quelle vie les jeunes officiers du régiment de Castella menaient au Panier-Fleuri ; comme ils buvaient du vin de Champagne, & faisaient entrer les femmes & les filles, soi-disant pour danse)* ; & quand les pères ou les maris ne voulaient pas, comme on vous les reconduisait à coups dé canne jusqu'aux Quatre-vents.

On doit aussi comprendre notre tristesse à nous autres ouvriers & paysans, d'entendre leur musique & de voir les filles des bourgeois, des écbevins, des syndics, des commissairesfurés, des vérificateurs de gibier, des gourmets, des commissaires à la vente & revente, enfin de tout ce qu'on connaissait de plus distingué, — de voir leurs demoiselles aller au bras de cette jeunesse & se promener avec eux au Tivoli; oui, cela vous retournait le cœur.

Elles pensaient peut-être s'anoblir !

On n'avait plus d'espoir que dans le déficit. Tous les hommes de bon sens voyaient qu'il devait grossir, surtout depuis que la reine & M. le comte d'Artois avaient fait nommer M. de Calonne contrôleur général des finances. Celuilà peut encore se vanter de nous avoir fait du mauvais sang pendant quatre ans, avec ses emprunts, avec ses virements^ comme il disait ;

avec ses prorogations de vingtièmes, avec ses

sous additionnels & ses autres filouteries! On a vu bien des mauvais ministres depuis ce Calonne, mais aucun de pire, car ses inventions & ses niensonges pour tromper les gens, ont passé de l'un à l'autre, & même les plus bêtes ont pu s'en servir & paraître malins ! Il avait l'air de tout voir en beau, comme les fripons qui ne pensent jamais à payer leurs dettes, mais seulement à les augmenter; leur air de contiance en donne aux autres, & c'est tout ce qu'ils veulent.

Mais Calonne ne nous trompait pas tout de même. Maître Jean ne pouvait plus ouvrir une gazette sans se fâcher ; il disait :

« Ce gueux finira par me faire attraper un coup de sang : il ment toujours ! Il jette notre argent par les fenêtres ; il dëcoiâè saint Pierre pour coiffer saint Paul ; il emprunte à droite & à gauche ; & quand il faudra payer à la iîn, il se sauvera en Angleterre, & nous laissera dans la nasse. Je vous le prédis, ça ne peut pas tourner autrement. »

Tout le monde voyait ces choses, excepté le roi, la reine, les princes, dont Calonne avait payé les dettes, & les courtisans, sur qui pieuvaient les pensions & les gratitications de toute sorte.

Le clergé n'était pas aussi bùte, il commen-

çait à voir que tous ces beaux tours de Calonne Uniraient mal. Chaque fois que Chauvel revenait de ses tournées, sa figure était comme éclairée, ses yeux brillaient ; il souriait & disait en s'asseyant avec Marguerite , derrière le poêle :

tt Maître Jean, tout va maintenant de mieux en mieux; nos pauvres curés de paroisse ne veulent plus lire que le Vicaire savoyard^ de Jean-Jacques; les chanoines, les bénéficiaires de toute sorte lisent Voltaire ; ils commencent à prêcher l'amour du prochain, & se désolent de la misère du peuple ; ils font des quêtes pour les pauvres. Dans toute l'Alsace & la Lorraine, on n'entend parler que de bonnes œuvres :

A tel couvent, monsieur le supérieur fait dessécher les étangs, pour donner de l'ouvrage aux paysans ; à tel autre, on fait remise de la petite dime cette année ; à tel autre on distribue des soupes. Il vaut mieux tard que jamais ! Toutes les bonnes idées leur viennent à la fois. Ces gens-là sont fins, très-fins; ils voient que le bateau coule tout doucement ; ils veulent avoir des amis qui leur tendent la perche. »

Ses petits yeux clignotaient.

Nous n'osions presque pas croire ce qu'il disait, cela nous paraissait trop fort; mais durant les années 1784, 1785 & 1786, Chauvel

i5'o HUtoirt m m paysan,

devenait toujours plus gai, plus riant : c'était comme un de ces oiseaux qui montent trèshaut à cause de leur bonne vue, & qui voient les choses de très-loin & très-clairement, paiw dessus les nuages.

La petite Marguerite devenait aussi trèt* gentille ; elle riait souvent en passant devant la fo]|;e, & se penchait dans la porte, son panier de livres sur Tépaule, en nous criant de sa petite voix claire & gaie :

« Bon)oiur, maître Jean ! bonjour, monsieur Valentin I bonjour, Michel ! n

Et «chaque fois je sortais, ayant un grand plaisir à rire avec elle. Elle était toute brune, toute hâlée, le bas de sa petite jupe de toile bleue & ses petites bottines à grosses courroies tout couverts de boue ; mais elle avait les yeux si vifs, de si jolies dents, de si beaux cheveux noirs, Tair si gai & si courageux, que, sans savoir pourquoi, j'étais très-content après l'avoir vue ; & même je la regardàis monter jusqu'à l'allée de leur maison, en pen-? sant :

<( Si je pouvais seulement porter son panier

& vendre des livres avec eux, ça me plairait bien. »

Mais je n'allais pas plus loin ; & quand maître Jean me criait ;

Histoire Sun paysan»

« Hë! Michel, qu'est-ce qne tu &i$ donc

là-bas } En route ! »> Aussitôt, je courais en répondant :

« Voilà, maître Jean ; nous y sommes. »

J'étais de^enu compagnon forgeron; je gagnais mes dix livres par mois; la mère était bien soulagée. Lisbeth, à Wasselonne, n'envoyait rien, que de temps en temps des compliments; les servantes de brasserie ont besoin de beaux habits, puis elle était glorieuse , eniin elle n'envoyait rien. Mais mon frère Claude, hardier au couvent des Tiercelins, recevait quatre livres par mois & il en envoyait trois aux parents. Etienne et Mathurine tressaient de petits paniers, des cages, & les vendaient en ville. Je les aimais bien, & eux m aimaient bien aussi ; Étienne surtout ! Il venait à ma rencontre tous les soirs, en se balançant ft riant de plaisir ; il me prenait par la main 8l me disait :

< Viens voir, Michel, mon ouvrage d'aujourd'hui. »

C'était quelquefois très-bien tait. Le père disait toujours pour l'encourager :

« Je ne serais pas capable d'en faire abtant. Jamais je. n'ai si bien tressé. »

L'idée d'envoyer Étienne chez M. le curé Christophe m'était venue plus d'une fois,

i^a Histoire d'un paysan^

malheureusement il ne pouvait pas faire ce chemin matin & soir, c'était trop loin. Mais

• comme il avait envie d apprendre, je lui donnais des leçons en rentrant de la forge, & c'est ainsi qu'il apprit à lire & à écrire.

Eniin, personne ne mendiait plus à la maison, nous vivions tous de notre travail, les parents respiraient un peu.

Tous les dimanches après vêpres, je forçais mon père de s'asseoir à l'auberge des Trois- Pigeons & de prendre sa chopine de vin blanc ; cela lui iaisait du bien. La mère qui n'avait jamais souhaité qu'une bonne chèvre, pouvait alors la conduire brouter l'herbe le long des chemins; j'en avais acheté une pour elle du vieux juif Schmoûle, une chèvre superbe dont le pis traînait jusqu'à terre. Le plus grand bonheur de la mère était de la soigner, de la traire & de faire du fromage; elle aimait cette chèvre comme les yeux de sa tète. Les pauvres vieux ne demandaient donc rien de plus, & moi-même j'étais très-heureux.

Après le travail, les dimanches & jours de fête j'avais le temps de lire. Maitre Jean me prêtait de bons livres & je passais des aprèsmidi tout entières à les étudier, au Ijeu d'aller jouer aux quilles avec les camarades.

Nous étions alors en 17B5, & c'est le temps

uiyiiizeo Dy

d'un grand scandale pour toute la France, le

temps où ce malheureux cardinal de Rohan, que M. le curé Christophe méprisait, voulut séduire la )eune reine Marie-Antoinette, en lui donnant un collier de perles. C'est alors qu on vit bien que cet homme avait perdu la tête; car il se laissa tromper par une comédienne; la comédienne se sauva d'abord avec les perles, mais on l'arrêta plus tard & le rifleur lui marqua la fleur de lis sur Tépaule.

Quant au cardinal, il ne fut pas marqué, parce qu'il était prince. H eut la permission de s'en aller à Strasbourg.

Ces choses lointaines me reviennent, & je me rappelle que maître Jean disait que si par malheur pater Bénédic, ou tout autre capucin, avait essayé de séduire sa femme, il n'aurait pas manqué de lui casser la tête avec son marteau. Moi l'aurais £dt comme lui; mais notre roi était trop bon, & ce fut une grande honte pour la reine, qu'un cardinal eût seulement espéré la séduire par des présents. Tout le pays en parlait. Le respect des seigneurs, des princes & des évéques se perdait; le mépris des honnêtes gens s'étendait sur eux de plus en plus. On se souvénaitaussi du déficit; ce n'était pas avec les mensonges de M. de Galonné & les scandales de la cour qu'on pouvait le payer.

Enfin, cela traîna jusqu'à la fin de 1786. La veille du nouvel an, Chauvel & sa fille arrivèrent tout couverts de neige. Ils revenaient de Lorraine & nous dirent en passant, qu'ils avaient appris que le roi convoquait les notables à Versailles, pour entendre les comptes de Galonné & t&cher d'éteindre la dette.

Maître Jean était dans la joie, il criait :

« Nous sommes sauvés!... Notre bon roi prend pitié de ses peuples; il veut l'égalité des impôts! »

Mais Chauvel» son grand panier encore sur répaule, devenait tout pâle de colère en l'écoutant, & finit par lui répondre :

« Si notre bon roi convoque les notables,

c'est qu'il ne peut plus faire aiitreiiicnt; la dette est maintenant de seize cent trente millions I Comment pouvez-vous être assez simple pour croire que les princes du sang, les principaux de la noblesse, de la magistrature & du dergé, vont la payer de leur poche? Non, ils essayeront de nous la mettre sur le dos ! £t cette bon;ae . reine, ce brave comte d'Artois, après avoir mené la belle vie que vous savez, après avoir foulé le peuple, commis toutes les bêtises & les scandales du monde, ces honnêtes personnes n'ont pas même le courage de la responsabilité de leurs actions; elles convoquent des notables.

Histoire d'un paysan» lyj

pour tout signer &, parapher. Mais^nous! nous, malheureux qui payons toujours & ne profitons de rien, nous ne sommes pas convoqués; on ne demande pas notre avis : c'est de malhon*^ nèteté, c'est de la bassesse! »

Chauvel devenait furieux en parlant. C'était la première fois que je le voyais se mettre en colùrc. Il levait la main & tremblait sur ses petites jambes. Marguerite, toute mouillée & ses cheveux noirs collés sur les joues par la neige fondante, se redressait près de lui comme pour le soutenir. Maître Jean voulait répondre, mais ils ne Técoutaient pas. La mère Catherine s'était levée de son rouet tout indignée, criant que notre bon roi faisait ce qu'il pouvait; qu'on ne devait pas manquer de respect à la reine dans Tauherge, qu'elle ne le souffrirait pas I & Valentin disait :

« Vous avez raison, dame Catherine, il faut respecter les représentants de Dieu sur la terre! C'est bien... vous avez mille fois raison. »

Il étendait ses longs bras d'un air d'admiration. Alors Chauvel & Marguerite sortirent brusquement, & ne revinrent plus chez nous.

Ils détournaient la îcte en passant devant la forge, ce qui nous faisait beaucoup de peine. Maitre Jean disait à Valentin ;

1^6 Histoire d*an paysan»

« Voilà!.. Qui est-ce qui te demandait de te mêler de mes affaires Tu es cause que mon meilleur ami ne veut plus me voir : un homme que je respecte, & qui a plus de bon sens & d'esprit dans son petit doigt, que toi dans ton graoïd corps. Tout se serait arrangé; j'aurais âni par comprendre qu'il avait raison,

— Et moi , repondait Valentin , je soutiens qu'il avait tort. Les notables veulent le bonheur du peuple l... d

Mattre Jean alors devenait tout rouge, & le regardait de travers en murmurant :

« Bourrique t... Si tu n'étais pas un si brave homme, depuis longtemps je t'aurais envoyc paître!... »

Mais il disait ces choses à part, car Valentin ne se serait pas laissé insulter, même par maître Jean; il était plein de fierté, malgré sa bêtise, &, le même )our, j'en suis sûr, il aurait fait son paquet pour s'en aller. De cette façon, au lieu de perdre un ami, nous en aurions perdu deux; il fallait être sur ses gardes.

Notre chagrin &. notre ennui de ne plus revoir Chauvel grandissaient de jour en jour. Cela dura jusqu'à ce qu'un matin, maître Jean, voyant le colporteur & sa fille allonger le pas devant notre forge, courut dehors en criant tout attendri :

« Chauvell... Cbauvel!*.* vous m'en voulez... moi je ne vous en veux pas ! »

Alors ils se serrèrent la main; on voyait qu'ils auraient voulu s'embrasser; & quelques jours après, Chauvel & Marguerite étant rentrés d'une de leurs tournées en Alsace, ils revinrent s'asseoir derrière le poêle; jamais, depuis, il ne fut plus question de cela.

C'était au temps où les notables se trouvaient réunis à Versailles, & l'on commençait à reconnaître que Chauvel avait eu raison de soutenir qu'ils ne feraient rien pour le peuple ; car ces gens nobles s'étant mis à délibérer sur le discours de Calonne, qui déclarait lui-même « qu'on ne pourrait plus payer la dette par les moyens ordinaires, qullfallait abolir les fermes générales, établir des assemblées dans les provinces pour taxer chacun selon ses moyens, & mettre un impôt sur toutes les terres sans distinction, » ils finirent par tout refuser.

Chauvel, en écoutant cela, souriait dans sa barbe :

« Ah! la mauvaise race!» criait maître Jean, Mais lui, disait ;

« Que voulez-vous? Ces gens-là s'aiment, ils n'ont pas assez mauvais cœur pour se taxer, ni se faire du mal. Ahl s'ils étaient réunis pour établir un nouvel impôt sur le peuple, ça ne

serait pas si long ; ils auraient déjà dit : oui I plutôt dix fois qu'une. Mais d'imposer ses

propres terres, c est dur, je comprends çal quand on se respecte soi-même, il faut se ménager.

Ce qui faisait le plus de bon sang à Chauvel, c'était le procès-verbal en tête des réunions des notables*: « Après le discours du roi, monsei<» gneur le garde des sceaux s'est approché du trône, en faisant trois profondes inclinations : la première, avant de quitter sa place; la deuxième, après avoir fait quelques pas, & la troisième, lorsqu'il a été sur le premier degré du trône. Puis, il a pris à genoux les ordres de Sa Majesté. »

« Voilà le plus beau, disait^l; avec ça, nous sommes sauvés I »

Finalement le roi renvoya Calonne ft nomma.

monsuigneur de Brienne, archevêque de Tou-»

louse, à sa place. Les notables alors acceptèrent les réformes, on n'a jamais su pourquoi. Mais aussitôt ceux du parlement de Paris, qui n'avaient jamais pris part aux dépenses de la cour, parce que c'étaient des juges, des gens graves, économes & vivant entre eux, ces juges furent indignés de voir qu'on voulait leur faire payer les folies des autres. Ils s'opposèrent donc à l'imposition des terres, déclarant qull fallait des états généraux pour consentir les impôtSy

ce qui signifiait que tout le monde : ouvriers, paysans, bourgeois & nobles, devaient voter ensemble pour donner le ir argent. Le grand mot était lâché!,.. Ce fut un scandale encore pire que celui de la reine & du cardinal de Rohan, car le parlement déclarait par là que, depuis les premiers temps, on avait imposé le peuple sans lui demander son consentement, & que c'était un véritable vol.

Ainsi commença la révolution.

Il était clair alors que les nobles & les moines trompaient la nation en masse depuis des siècles : les premiers juges du pays le disaient I Les autres avaient toujours vécu sur notre compte; ils nous avaient réduit à la plus affreuse misère pour se goberger ; leur noblesse ne signifiait rien ; ils n'avaient pas plus de droits que nous; ils n'avaient pas plus de cœur & d'espfit que nous ; notre ignorance faisait leur grandeur; ils nous avalent élevés tout exprès dans des idées contraires au bon sens, pour nous tondre sans peine.

Que chacun se figure maintenant la joîe de Chauvel, lorsque le parlement fit cette déclaration.

« A cette heure tout va changer, criait-il, les grandes choses vont venir ; - la fin de la misère du peuple approche; la justice ccoEnmencel...

i6o Histoire d'wi }\i}san»

VJII

La déclaration du parlement de Paris sVtcndit comme un coup de vent jusqu au fond des provinces. On ne parlait plus que des états généraux dans les villages, sur les foires & les marchés. A peine cinq ou six paysans sui* vaient-ils le même chemin depuis un quart d'heure, causant de leurs affaires, que l'un ou Vautre s'écriait tout à coup :

« Et les états généraux!... quand auronsnous nos états généraux > »

Alors chacun disait son mot sur rabolîtion des barrières, des octrois, des vingtièmes, sur la noblesse & le tiers état. On se disputait, on entrait dans la première auberge pour s'entendre; les feomies aussi s'en mêlaient.

Au lieu de vivre comme des imbéciles qui payent toujours, sans savoir où passe leur argent, chacun voulait avoir de^^ comptes &

Histoire d^m paysan

voter lui-même ses impots. — Le bon sens nous venait !

Malheureusement cette année* là fut bien mauvaise, à cause de la grande sécheresse. Depuis le milieu de |uin jusqu'à la fin d'août, il ne tomba pas une goutte d'eau, de sorte que les blës, les avoines & toutes les récoltes manquèrent. L'herbe ne valait pas la fauchée. On voyait déjà venir la famine, car les pommes de terre elles-mêmes n'avaient pas donné. C'était une véritable désolation. Et puis l'hiver de 1788 arriva, le plus terrible hiver que les hommes de mon âge se rappellent.

Le bruit courait que des gueux avaient acheté tout le blé de la France pour nous afiamer, & même on appelait cela le pacte de famine. Ces brigands accaparaient les grains à la récolte, ils en envoyaient par vaisseaux en Angleterre; & quand la famine était venue, ils

les faisaient rentrer & les vendaient ce qu'ils voulaient. Chauvel nous disait que cette société de bandits existait depuis longtemps, & que le roi Louis XV lui-même en avait fait partie. Nous ne voulions pas le croire, cela nous paraissait trop horrible! mais j'ai reconnu par la suite que c'était vrai.

Le pauvre peuple de France n'a jamais tant pâti que dans cet hiver de 1788 à 1785), pas

lés Histoire ^an paysam*

même au temps du maxiaium, & plus tard en 1817, à la chère année. Il arrivait partout de» inspecteur! dans les granges, qui vous forçaient de battre le grain, & de lu charger tout dç suite pour les marchés de la ville.

Si ;e n'avais pas eu le bonheur de gagner mes douze livres par mois, & si Claude n'avait pas envoyé tout ce qu'il pouvait, pour soutenir les pauvres vieux tk. ks deux enfants qui restaient à leur charge, Dieu sait ce qu'ils se*

raient devenus. Des milliers de gens moururent de faim ! . . . Qu'on se représente d'après cela la

misère de Paris, une ville où l'on reçoit tout

du dehors, & qui périrait de fond en comble,

si Ton n a\ ait pas de gros bcnérices à porter

ks grains, les légumes & les viandes sur ses

marchés !

£^h bien , malgré tout, les gens n'oubliaient pas les états généraux; au contraire, la misère augmentait rindignaiion du monde; on

pensait ; « Si vous n'aviez pas dépensé Qotre argent, nous ne serions pas si misérables. Mais gare, gare, cela ne peut plus dur^r. Nous ne voulons pas plus de firienne que de Galonné : oe sont vos ministres à vous; nous voulons des ministres pour le peuple, comme Necker & Turgot. 11

Et pendant ce froid épouvantable, ou le vin

Histoire tm paytam.

Se reau~de-vie elle-même gelaient dans les cavçs, Ch^uvel & sa âlle ne cessèrent pas ua instant de courir dans le pays, avec leurs paniers. Ils avaient des peaux; de mouton autour des janil)es ; & nous frémissions de les voir partir, avec leurs grands bâtons ferrés, à travers le givre & la glace. Ils vendaient alors des petits livres sans nombre qui venaient de Paris; & quelquefois, en rentrant de leurs tournées, ils nous en apportaient (Ju'oq Usait autour du grand poêle, rouge comme une braise. J'en ai mçme gardé dç ces petits livres, & si je pouvais vous les prêter, voua seriez étonnés de Tesprit & du bon sens qu'on avait a\ ant la rc\'olution. Tout le n^onde voyait clair, tout le monde était las des gueuseries, excepté les nobles & les soldats qu'ils avaient achetés. Un soir nous lisions: Q^iogène aux états généraux f — uti autre soir : Plaintes^ doléances^ remontrances S vœux 4^ nos bout geais dç Paris i ou bien : Causes de la disette dévoilées $ ou Considéra-' tions sur les intérêts du tiers état y adressées au peuple des provinçesf & d'autres petits livres pareils, qui nous montraient que les trois quarts & demi de la France pensaient comme nous sur la cour, sur' les ministres & sur les

évêqiies.

Mais en ce temps, il arriva quelque chose

qui me fit de la peine, & qui montre que dans les mûmes familles on trouve des êtres de toute espèce.

Vers le milieu de décembre, pendant les grandes neiges, la vieille Hoccard, qui remplissait les commissions de la ville & des villages, moyennant quelques liards, vint nous dire que M. le msdtrede poste avait crié sur la place du Marché les lettres en retard, & qu'il s'en trouvait une dans le nombre pour Jean-Pierre Bastien, des Baraques-du-bois-de-Chênes. Le facteur Brainstein ne courait pas alors porter les lettres de village en village, sur les quatre chemins. Le maître de poste, qui s'appelait M. Pernet, arrivait lui-même sur la place, pendant le marché, ses lettres dans un panier. Il se promenait entre les bancs & demandait aux gens :

« Est-ce que vous n'êtes pas de Lutzelbourg?

£st-ce que vous n'êtes pas de Hultenhausen, ou du Harberg!

— Oui.

— £h bien, vous donnerez cette lettre à

Jean-Pierre, ou Jean-Claude un tel. Je l'ai depuis cinq ou six semaines ; personne ne vient la réclamer. Il est temps qu'elle ar--

rive. »

On prenait la lettre, & le maître de poste

ne s'en inquiétait plus ; il avait fidt son service.

La vieille Hoccard aurait bien pris la nôtre, mais elle coûtait vingt-quatre sous, & la brave femme ne les avait pas ; & puis elle n'était pas sûre que nous voudrions les donner.

C'était dur de donner vingt-quatre sous pour une lettre, dans un temps pareil. J avais bien envie de la laisser au compte de la poste; mais les père & mère, pensant que cette lettre venait de Nicolas, furent dans un grand trouble. Les pauvres vieux me dirent qu'ils aimeraient mieux jeûner quinze jours, que de ne pas avoir de nouvelles du garçon.

J'allai donc prendre cette lettre en ville.

Elle était bien de mon frère Nicolas; & je revins la lire dans notre baraque, au milieu de lattendrissement des parents & de notre étonnement à tous. C'était écrit du i^'^ décembre 1788 : Brienne avait cte renvoyé avec une pension de huit cent mille livres ; les états généraux étaient convoqués pour le i*' mai i/Sp ; Necker avait repris sa place ; mais Nicolas ne s'inquiétait pas de ces choses! & je copie cette vieille écriture jaune & déchirée, pour vous faire voir ce que pensaient les soldats, quand tout le reste de la France demandait justice.

Ce pauvre Nicolas a était ni meilleur ni pire

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que ses camarades ; il n'avait aucune instruo*

tion, il raisonnait comme un véritable imbécile , faute d'avoir appris à lire; mais on ne pouvait lui faire aucun reproche ; & peut-^tre Fautre, celui qu'il avait charge d'écrire à sa place, ajoutait-il aussi de temps en temps quelque chose de son propre cru , pour faire le joli cœur.

Enfin, voici cette lettre :

u Au nom du Père, du Fils & du Saint^ £sprit.

qA Jean-Pierre Bastien 6 Catherine, son épouse^ Nicolas Bastien y brigadier du es^

cadran du régiment de Roj^al-o^lLmand, en garnison à Paris.

« Chers père & mère, frères & sœurs,

« Vous deve2 encore être vivants^ car ce ne • ( serait pas naturel de mourir tous en quatre

« ans & six mois, quand je me porte toujours (( bien. Je ne suis pas encore aussi gros que le d syndic des bouchers, Kountz, de Phalsbourg ; « mais, sans vouloir me flatter, je suis aussi X solide que lui ; Tappétit ne me manque pas t ni le reste non plus; c*est le principal.

« Chers père & mère, si vou^ me voyiez ^ « maintenant à cheval, avec mon chapeau sur

« Toreille, les pieds dans les étriers ft le sabre

u au port d'armes, soitpour faire le salut mili- « taire^ soit autrement^ ou quand je me pro- « mène agréablement en ville avec une )èune « connaissance au bras, vous seriez étonnés, « vous ne cmiriez )amaid que |e suis votre âls ! « Et si je voulais me faire passer pour de la a noblesse, comme plusieurs se le permettent « au régiment, ça ne tiendrait qu'à moi ; mais « vous pensez bien que je n*en suis pas capable, « en considération de vos cheveux blancs à, du « respect que je vous porte*

0 Vous saurez aussi que la première année, « le maréchal des logis Jérôme LerouK m'a fidt « beaucoup de misères, à cause des marques « de la cruche, qui lui balaûrent la âgure.

« Mais aujourd'hui, je suis brigadier au troi- « sième escadron , & je ne lui dois plus rien a que le salut, hors du service^ Je ^serat aussi « maréchal des logis un jour, €l nous retroua verons ça 1 car je ne dois pas vous cacher que « je suis maître d'armes au régiment, & que la u première année j'avais déjà blessé deux pré- « vôts de Noailles* Et maintenant^ excepté « Lafougère, de Lauzun, & Bouquet, de Mestt tre-de-camp-général, pas un autre n'oserait « me regarder de travers. Ça vient de l'œil & « du poignet ; on en a ou on n'en a pas, c'est

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