I. Le comte de Vertaa
' les autres que le roi voulait plonger la nation
dans les horreurs de la guerre civile^ affamer le pays, & qu'on n'avait jamais rien vu de semblable sous les plus grands despotes, Louis XI, Richelieu & Mazarin.
La moitié de Versailles prenait part à notre indignation; le peuple, hommes & femmes, nous entourait & nous écoutait.
M. Bailly s crait éloigiiu vers dix heures; on ne savait ce qu'il était devenu, lorsque trois députés vinrent nous avertir qu'après avoir enlevé nos papiers de l'hôtel des états, avec Taide des commissaires qui l'accompagnaient, il s'était transporte dans une grande salle où l'on jouait ordinairement au jeu de paume, rue Saint- François, — presque en. face de mon logement^ — & que cette salle pourrait contenir l'assemblée.
Nous partîmes donc escortés par le peuple, pour nous rendre au jeu de paume, en descendant la rue qui longe, par derrière, la partie du château qu'on appelle les grands communs, & nous entrâmes dans la vieille bâtisse vers midi. L'affront que nous venions de recevoir montrait assez que la noblesse & les évéques étaient las d'avoir des ménagements pour nous; qu'il fallait nous attendre à d'autres indignités; & que nous devions prendre des mesures, non-
Histoire .£un pays»in, 357
^seulement en \ iic d'^isburcr rc^cccutioii de notre mandat, mais encore de sauvegarder notre existence. Ces malheureux, habitués à n'employer que la force, ne connaissent pas d'autre loi; heureusement, nous étions près de Paris,
cela contrariait leurs projets.
Eulin, poursuivons.
La salle du Jeu de paume est une construction
carrée, haute d'environ trente-cinq pieds, pavée de grandes dalles, sans piliers, sans poutres de traverses, & le plafond en larges madriers; le jour vient de quelques fenêtres bien au-dessus du sol, ce qui donne à Tintérieur un aspect sombre. Tout autour sont d'étroites galeries en planches ; il faut les traverser pour arriver dans cette espèce de halle aux blés ou de marché couvert, qui doit exister depuis longtemps.
Dans tous les cas, on ne bâtit pas en pierres de taille pour un jeu d'enfant. Tout y manquait, les chaises & les tables; il fallut en chercher dans les maisons du voisinage. Le maître de rétablissement, un petit homme chauve, paraissait content de Thonneur qu'on lui faisait. On établit une table au milieu de la halle & quelques chaises autour. L'assemblée était debout. La foule remplissait les galeries.
- Alors Bailly^ montant sur une chaise, com* mença par nous rappeler ce qui venait de se
3J8 Histoire d'un paysan.
passer; puis il nouslutles deux lettres de M. le marquis de Breze, maître des cérémonies, dans lesquelles ce seigneur lui communiquait Tordre de suspendre nos réunions jusqu'à la séance royale. Ces deux lettres avaient le même obf et,
la seconde ajoutait seulement que Tordre était , positif. — Ensuite, M. Bailly nous proposa de mettre en délibération le parti qu'il âdlait prendre.
11 est inutile, je crois, maître Jean, de vous
filîre compiLiidre notre caiotion : quand on représente un grand peuple, & qu'on voit ce peuple outragé dans sa propre personne; quand on se rappelle ce que nos pères ont souffert de la part d'une classe d'étrangers qui, depuis des centaines d'années, vivent à nos dépens, & \ s'eâbrcent de nous retenir dans la servitude ; quand on vient encore de vous rappeler avec insolence, quelques jours avant, que c'est par grâce qu'on oublie un instant la supéria** rité « des descendants de nos fiers conquérants, sur rhumble postérité des vaincus ! » & qu'on s'aperçoit enfin qu'au moyen de la ruse & de l'insolence, on veut continuer sur nous & nos descendants le même système, alors, à moins de mériter ce traitement abominable, on est prêt à tout sacrifier pour maintenir ses droits,' & rabattre Torgueil de ceux qui nous humilient.
Histoire à un pj-ysan.
Mounier, plein de calme au milieu de son
indignation, eut alors une idée véritablement grande* Après nous avoir représenté combien il était étrange de voir la salle des états généraux occupée par des hommes armés ; & nous, Ycéssemblée nationale, à la porte , exposés au
rire insultant de la noblesse & de ses laquais; forcés de nous réfugier au )eu de paume pour ne pas interrompre nos travaux, il s'écria que l'intention de nous blesser dans notre dignité se montrait ouvertement; qu'elle nous avertissait de toute la vivacité de Tintrigue & de Tacharnement avec lequel on cherchait à pousser notre bon roi à des mesures désastreuses; 8l que, dans cette situation, les représentants de la nation n'avaient qu'une chose à faire : c'était de se lier au salut public & aux intérêts de la patrie, par nn serment solennel.
Cette proposition, vous le pensez bien, excita un enthousiasme extraordinaire ; chacun comprenait que l'union des braves gens fait la terreur des gueux, & l'on prit aussitôt l'arrêté suivant : '
« L'Assemblée nationale, considérant qu'ap- « pelée à fixer la constitution du royaume, a opérer la régénération de Tordre public, & » maintenir les vrais principes de la monarchie, « rien ne peut empêcher qu'elle ne continue
(( ses délibérations, dans quelque lieu qu'elle « soit forcée de s'établir, & qu'enfin partout où a ses membres sont réunis, là est TAssemblée (( nationale:
« Arrête que tous les membres de cette ix assemblée prêteront, à l'instant , serment « solennel de ne jamais se séparer, & de se u rassembler partout ou les circonstances lexi- <( geront, jusqu'à ce que la constitution du u royaume soit établie & atTermie sur des fon- « déments solides; & que, ledit serment étant (( prêté, tous les membres, & chacun d'eux en (( particulier, contirmeront par leur signature « cette résolution inébranlable. »
Quel bonheur vous auriez eu, maître. Jean, de voir alors cette grande salle sombre, nous au milieu, le peuple autour; d'cniuiidrc ce grand bourdonnement de letonnement, du contenteméiit, de l'enthousiasme ; puis le président Bailly, debout sur une chaise, nous lire la formule du serment^ au milieu d'un silence religieux; & tout à coup nos centaines de voix éclater comme un coup de tonnerre dans la vieille bâtisse :
(( Nous. le jurons!... nous le jurons!... »
Ah! nos anciens qu'on a tant fait souâHr, devaient se remuer sous terre! Je ne suis pas un homme tendre, mais je n'avais plus une
goutte de sang dans les veines. Jamais de la
vie je n'aurais cru qu'un bonheur pareil pouvait m'arriver. Près de moi, le curé Jacques pleurait; Gérard, de Vie, était tout pâle; finalement nous tombâmes dans les bras les uns des autres.
Dehors, des acclamations immenses s'étendaient sur la vieille ville; & c'est là que je me suis rappelé ce verset de l'Évangile, lorsque* ràme du Christ est remontée aux cieux : a La terre en trembla, le voile du temple fut déchiré, »
Quand le calme se rétablit, chacun à son tour s'approchant de la table répéta le même serment, que les secrétaires inscrivaient & lui faisaient signer. Je n'ai jamais écrit mon nom avec tant de plaisir; je riais en signant, & en même temps j'aurais voulu pleurer. Ahl le beau jour!...
' Un seul député, Martin d'Auch, de Castel- «laudary, signa: « Opposant. » Valentin sera content d'apprendre qu'il n'est pas seul de son espèce en France, & qu'un autre enfant du peuple aime plus les nobles que sa propre race ; ils sont deux !
On écrivit l'opposition de Martin d*Auch sur le registre. Et, comme quelques-uns proposaient d'envoyer une députation à Sa Ma-
jesté, pour lui représenter notre douleur profonde, &c., rassemblée s'ajourna purement & simplement au lundi 22, heure ordinaire; arrêtant, en outre, que si la séance royale avait lieu dans la salle des Menus, tous les membres du tiers état y demeureraient après la séance, pour s'occuper de leurs propres affaires, qui . sont celles de la nation.
On se sépara sur les six heures.
En apprenant ce qui venait de se passer, M. le comte d'Artois, surpris de voir qu'on pouvait aussi délibérer au jeu de paume, se dépêcha de le faire retenir, pour s'amuser le 22. Cette fois il était bien sûr, le pauvre prince, que nous ne saurions plus ou donner de la tète.
Le lendemain, le roi nous envoya prévenir que la séance n'aurait pas lieu le 22, mais le 23; c'était prolonger nos angoisses. Mais, hélas! ces profonds génies n'avaient pas songé qu'il existe encore, à Versailles,. d'autres endroits que le jeu de paume & la salle des Menus. De sorte que le 22, trouvant ces deux salles fermées, l'assemblée se rendit d'abord à la chapelle des Récollets, qui n'était pas assez grande, puis à l'église Saint-Louis, où chacun fut à son aise.
Le plan magnifique de M. le comte d'Artois,
des princes de Condé & de Conti, fut ainsi déjoué. On ne peut songer à tout, mon Dieu 1 Qui jamais aurait cru qu'on irait à Téglise Saint-Louis, & que le clergé lui-même viendrait nous y rej oindre > Ce sont pourtant ces grands hommes-là, maître Jean, qui nous ont tenus dans l'abaissement pendant des siècles ! Il est facile maintenant de voir que notr^ ignorance seule en était cause, & qu'on ne, peut pas leur en faire de reproches. L'innocente Jeannette Paramel, des Baraques, avec sa grosse gorge, a plus de malice qu'eux.
Vers midi, M. Bdilly nous annonça qu'il était prévenu que la majorité du clergé devait se rendre à rassemblée, pour vérifier les pouvoirs en commun. La cour le savait depuis le 19; c'était pour empêcher à tout prix cette réunion, qu'on nous avait fermé la salle des Menus, & qu'on préparait une séance royale.
Le clergé se rassembla d'abord dans le chœur de l'église ; puis il s'unit à nous dans la nef, & ce fut encore une scène attendrissante; les curés avaient entraîné leurs évéqucs, & les évêques eux-mêmes étaient presque tous re- * venus au bon sens.
Un seul ecclésiastique, l'abbé Maury, le fils d*un cordonnier du Comtat-Venaissin, se sentait blessé dans sa dignité, d'être confondu parmi
les députés du tiers. On voit pourtant des
choses singulières en ce monde !
Malgré cet abbé, le plus opposé de son ordre à la réunion, on se communiqua les pièces, on prononça quelques discours, pour se féliciter les uns les autres; après quoi, la séance fut
levée, pour être continuée le luiidemain mardi, à neuf heures, au lieu ordinaire des assemblées, c'est-à-dire dans la salle des Menus.
Nous arrivons donc au 23, jour de la séance royale.
Le matin, en me levant & poussant les volets, je vis qu'il allait faire un temps abominable; il ne pleuvait pas encore, mais tout était gris au ciel. Cela n'empêchait pas la rue de fourmiller de monde. Quelques instants après, le père Gérard monta pour déjeuner, puis M. le curé Jacques. Nous étions en costume de cérémonie, comme le jour de notre première réunion. Qu'est-ce que cette séance royale signifiait > Qu'est-ce qu'on avait à nous dire? Depuis la veille, on savait déjà que les Suisses & les gardes-françaises étaient sous les armes. Le bruit avait aussi couru que six régiments s'avançaient sur Versailles. £n déjeunant, nous entendions les patrouilles monter & descendre la rue Saint-François. Gérard pensait qu'on allait faire un mauvais coup, un coup
d*État, comme on dit, pour nous forcer de voter l'argent, & puis nous renvoyer chez nous.
Le curé Jacques disait que ce serait, en quelque sorte, nous demander la bourse ou la vie, & que le roi n'était pas capable , malgré sa complaisance pour la reine & le comte d'Artois, de faire un trait pareil; qu'il n'y consentirait jamais. Je pensais comme lui. Mais quant à savoir dans quel but allait avoir lieu la séance royale, je n'étais pas plus avancé que les autres. L'idée me venait seulement qu'on voulait nous faire peur. £nfin , nous allions bientôt savoir à quoi nous en tenir.
A neuf heures, nous partîmes. Toutes les rues aboutissant à l'hôtel des états s'encombraient déjà de peuple ; les patrouilles allaient & venaient; les gens de toute sorte, bourgeois, ouvriers & soldats, avaient l'air inquiet; chacun se méiiait de quelque chose.
Dans le moment où nous approchions de la salle, il commençait à pleuvoir; l'averse ne pouvait tarder à venir. J'étais en avant & je me dépêchais. Une centaine de députés du tiers stationnaient devant la porte, sur la grande avenue ; on les empêchait d'entrer, tandis que la noblesse & le clergé passaient sans observations; &, comme j'arrivais, une espèce de laquais vint prcvcair messieurs du tiers état
d'entrer par la rue du Chatitîer, pour éviter tout encombrement & confusion.
M. le marquis de Brézé, ayant eu de la peine à placer tout le monde avec ordre, le jour de la première réunion des états généraux, avait pris cette mesure de son propre chef, je suppose.
La colère nous gagnait; malgré cela, comme la pluie commençait à tomber ferme, on se dépêcha d'arriver à la porte du Chantier, pensant qu'elle était ouverte. Mais M. le marquis n'avait pas encore placé selon ses idées les deux premiers ordres, la porte de derrière était donc aussi fermée. Il fallut courir sous une espèce de hangar, à gauche, pendant que les nobles & les évêques entraient carrément & majestueusement par la grande avenue de Paris. M. le grand maître des cérémonies n'avait pas à se gêner avec nous; il trouvait tout naturel de nous £ure attendre ; nous n'étions là que pour la forme, en définitive. Qu'est-cç que les représentants du peuple } Qu'e$t--ce que le tiers état? De la canaille! Ainsi pensait sans doute M. le marquis ; & si des paysans, des bourgeois comme moi digéraient avec peine ces affronts, renouvelés chaque jour par une espèce de premier domestique, qu'on se figure la fureur dua noble comme Mirabeau; les che-
yetuc lui en dressaient sur la tête, ses joues
charnues tremblaient de colère. La pluie était battante. Deux fois, notre président avait été renvoyé, M, le marquis ayant encore de grands personnages à placer. Mirabeau voyant cela, dit à Bailly d'une voix terrible, en montrant les députés du tiers :
a Monsieur le président, conduisez la mk* tion au-devatit du roi ! »
Enfin, pour la troisième fois, Bailly s'ap^ proclia de la porte en y frappant, & M. le marquis daigna paraître, après avoir sans doute ' fini sa noble besogne. Celui-là, Hmaître Jean, peut se vanter d'avoir bien servi la cour ! Notre président lui déclara que si la porte ne s'ouvrait pas, le tiers état allait se retirer. Alors elle s'ouvrit toute grande; nous vîmes la salle décorée comme le premier jour, les bancs de la noblesse & du clergé garnis des magnifiques députés de ces deux ordres, & nous entrâmes trempés de pluie. Messieurs de la noblesse & quelques évêques riaient en nous voyant
prendre place; ils paraissaient tout à fait réjouis de notre Jiumiliation.
Ces choses-là coûtent cher I
On s'assit donc, & presque aussitôt le roi entrait par l'autre bout de la salle, environné des princes du sang, des ducs & pairs, des ça-
368 Histoire î£m faysau
pitaines de ses gardes & de quelques gardes du corps. Pas un seul cri de : a Vive le roi ! » ne s'éleva de notre côté. Le silence s'établit à rinstant, & le roi dit « qu'il croyait avoir tout • fait pour le bien de ses peuples, & qu'il sem* blait que nous n'avions plus qu'à finir son ouvrage; mais que depuis deux mois nous n'avions pu nous entendre sur les préliminaires de nos opérations, & qu'il se devait à lui-même de faire cesser ces funestes divisions. En conséquence, il allait nous déclarer ce qu'il voulait. »
Après ce discours, le roi s*assit & un secrétaire d*État nous lut ses volontés.
« Art. I*'. — Le roi veut que l'ancienne dis-
tinction des trois ordres de l'Etat soit conservée en entier, & qu'ils forment trois chambres séparées. Il déclare nulles les délibérations prises par les députés du tiers état, le 17 de ce mois.
« Art. 2. — Sa Majesté déclare les pouvoirs valables, vérifiés ou non vérifiés, dans chaque chambre, & ordonne qu'il en soit donné communication aux autres ordres, sans plus d'embarras.
« Art. 3. — Le roi casse & annule les restrictions qu'on a mises aux pouvoirs des dépu-> tés. »
Histoire £un paysan.
De sorte que chacun de nous pouvait faire
ce qui lui plaisait : accorder des subsides, voter des impôts, aliéner les droits de la nation, &c., &c., sans s'inquiéter des vœux de ceux qui l'avaient envoyé.
« Art. 4 & 5. — Si des députés avaient fait le serment téméraire de rester fidèles à leur 'mandat, le roi leur permettait d'écrire à leurs bailliages, pour s'en fiiire relever; maïs ils allaient rester en attendant à leur poste, pour donner du poids aux décisions des états généraux.
« Art. 6. — Sa Majesté déclare que dans les tenues des états généraux à l'avenir, elle né permettra plus les mandats impératifs. »
Sans doute parce que les filous qui trafiquent de leurs voix, se reconnaîtraient trop bien au milieu des honnêtes gens qui remplissent leur mandat !
Ensuite Sa Majesté nous signifia de quelle manière elle entendait que nous procédions.
D'abord elle nous défendait de traiter à l'avenir des affaires qui regardent les droits antiques des trois ordres; de la forme d'une constitution à donner aux prochains états généraux; des propriétés seigneuriales & féodales; des droits & prérogatives honorifiques des deux
premiers ordres. Elle déclarait que le consen-
ai.
yjo
Histoire â^m paysan^
tement particulier du clergé serait nécessaire pour tout ce qui intéresse la religion , la discipline ecclésiastique, le régime des ordres réguliers & séculiers.
Enfin, maître Jean, nous n^étions appelés là que pour payer le déficit & voter que le peuple donnerait l'argent; le reste ne nous regardait pas; tout était bien, très-bien; tout devait, rester debout, quand nous aurions financé I
Après cette lecture, le roi se releva pour nous dire que jamais monarque n'en avait fait autant que lui, dans l'intérêt de ses peuples, & que ceux qui retarderaient encore ses intentions paternelles seraient indignes d'être regardé^
comme Franç^ais.
Puis il se rassit, & on nous lut ses intentions . sur les impôts^ sur les emprunts & les autre« affaires des finances.
Le roi voulait changer le nom des impôts; vous entendez bien, maître Jean, le nom! Ainsi, la taille réunie au vingtième, ou remplacée dç quelque autre manière, allait devenir plus coulante ; au lieu de payer une livre, on donnera vingt sous; au lieu de payer au collecteur, on payera au percepteur, & le peuple sera soulagé!
« Jamais aucun roi n'en a tant fait pour ses peuples! »
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Histoire d^un paysan. yyi
Il voulait abolir les lettres de cachet, mais
en les conservant pour ménager Thonneur des Êimilles; c'est clair!
Il voulait aussi la liberté de la presse, mais en ayant bien soin d'empêcher les mauvaises gas^ettes & les mauvais livres de se publier.
Il voulait le consentement des états généraux pour Élire des emprunts ; seulement, en cas de guerre, il déclarait pouvoir emprunter jusqu'à concurrence de cent millions, pour commencer. « Car Tîntention formelle du roi est de ne mettre jamais le salut de son empire dans la dépendance de personne. »
Il voulait aussi nous consulter sur les emplois & charges, qui conserveraient à l'avenir lepri<vilcge de donner ou de transmettre la noblesse,
Eniin on nous lut un grand pot-pourri sur toutes sortes de choses, où Ton voulait nous consulter. Mais le roi se réservait toujours de faire ce qu'il voudrait; notre affaire à nous c'était de payer; pour cela, nous avions tou-» jours la préférence.
Sa Majesté se remit encore une fois à parler & nous dit :
u Réfléchissez, messieurs, qu^aucun de vos projets, aucune de vos dispositions ne peuvent avoir force de loi, sans mon approbation spé^ ciale; je suis le garant naturel de vos droits*
YJ2 HUtoire Sun paysaiu
C'est moi qui fais tout le bonheur de mes peuples ; & il est rare peut-être que l'ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent pour acpepter ses bienfaits,
« Je vous ordonne, messieurs, de vous sépa* rer tout de suite, & de vous rendre demain matin chacun dans la chambre affectée à votre ordre, pour y reprendre vos séances. »
£nrïn nous étions remis à notre place! On nous avait fait venir pour voter les fonds, voilà tout. Sans la déclaration du parlement, que tous les impôts avaient été perçus illégalement jusqu'alors, jamais l'idée de convoquer les états généraux ne serait venue à notre bon roi.
Mais, à cette heure, les états généraux étaient plus embarrassants que le parlement, & l'on nous donnait des ordres comme à de la valetaille : « Je vous ordonne de vous séparèr tout de suite ! »
Les évèques, les marquis, les comtes & les
barons jouissaient de notre confusion & nous regardaient de leur hauteur; mais croyez-moi, maître Jean, nous ne baissions pas les yeux, nous sentions en nous un frémissement terrible.
'Le roi, sans rien ajouter, se leva & sortit comme il était venu. Presque tous les évêques, quelques curés & la plus grande partie des députés de la
His foire £m fay$an, 373
noblesse se retirèrent par la grande porte de ravenue.
Nous autres, nous devions sortir parla petite porte du Chantier, mais nous restâmes provisoirement à notre place. Chacun réfléchissait, chacun amassait de la force & de la colère.
Cela durait depuis un quart d'heure, quand Mirabeau se leva, sa grosse tête en arrière & les yeux étincelants. Le silence était terrible. On le regardait. Tout à coup de sa voix claire , il dit :
« Messieurs, j'avoue que ce que vous venez
d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présents du despotisme n'étaient toujours dangereux. Quelle est cette insultante dictature> L'appareil des armes, la violation du temple national, pour vous commander d'être heu« reux! »
Tout le monde frissonnait; on comprenait que Mirabeau jouait sa tète I II le savait aussi
bien que nous, mais l'indignation l'emportait; & la figure toute changée, — belle, maître Jean, car celui qui risque sa vie pour attaquer l'injustice est beau, c'est même ce qu'il y a de plus beau dans le monde! — il continua :
« Qui vous fait ce commandement^ Votre
mandataire! Qui vous donne des lois impé**
rieuses > Votre mandataire > Lui qui doit les
recevoir de nous, messieurs, qui sommes revêtus d'un sacerdoce politique & inviolable; de nous eiihn, de qui seuls vingt-cinq millions d'hommes attendent un bonheur certain, parce qu'il doit être consenti, donné & reçu par tous, n Chaque mot entrait comme un boulet, dans , le vieux trône de l'absolutisme.
« Mais la libcrtc de vos dclibcrations est enchaînée, reprit-il avec un geste qui nous fit frémir ; une force militaire environne les états I Oîi sont les ennemis de la patrie? Catilina estil à nos portes? Je demande qu'en vous cou-»
vrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous vous renfermiez dans la reli-* gion de votre serment; il ne vous permet de vous séparer qu'après avoir fait la constitution. »
Pendant ce discours, le maître des cérémo»
nies, qui avait suivi le roi, était rentré dans la salle, & il s'avançait son chapeau à plumes à la main, du côté des bancs vides de la noblesse, A peine Mirabeau finissait-il de parler, qu'il prononça quelques mots; mais comme on ne l'entendait pas, plusieurs se mirent à crier d'un ton de mauvaise humeur :
« Plus haut!... plus haut!... »
Et lui, alorS| élevant la voix, dit au milieu du silence :
Histoire d'an paysan* 375
« Messieurs, vous avez entendu les ordres du roi I »
Mirabeau était resté debout; je voyais la colère 8l le mépris serrer ses grosses mâchoires.
« Oui, monsieur, dit-il lentement, — d'un ton de grand seigneur qui parle de haut, — nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi; & vous, qui ne sauriez être son organe auprès des états généraux ; vous qui n'avez ici ni place ni droit de parler, vous n eies pas fyit pour nous rappeler son discours I »
Puis, se redressant & toisant le maître des cérémonies :
ic Cependant, reprît-il, pour éviter toute équivoque & tout délai, je déclare que, si Ton vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes ! »
Toute l'assemblée ^e leva comme un hooune,
criant :
« Oui ! oui ! »
C'était un tumulte extraordinaire.
Au bout de deux ou trois minutes, le calme s'étant un peu rétabli, notre président dit au maître des cérémonies :
« L'assemblée a décidé hier qu'elle reste*
rait séance tenante, après la séance royale. Je ne puis séparer rassemblée avant qu'elle en ait délibéré elle-même, & délibéré librement.
— Pttis-je, monsieur, porter cette réponse
au roi ? demanda le marquis.
— Oui, monsieur,» répondit le président.
Alors le msutre des cérémonies sortit, & la
séance continua.
Pour vous dire la vérité, maître Jean, lous nous attendions à un grand coup ! Mais sur les deux heures, au lieu de baïonnettes, nous vîmes arriver une quantité de charpentiers, qu'on envoyait pour démolir l'estrade de la séance royale , & qui se mirent tout de suite à l'ouvrage. C'était encore une invention de la reine & du comte d'Artois : n'osant pas employer la force, ils employaient le bruit f On n'a jamais rien vu de plus misérable. •
Vous pensez bien que cette nouvelle avanie ne nous empêcha pas de faire notre devoir ; la discussion continua au milieu du roulement des marteaux; &les ouvriers eux-mêmes, étonnés de notre calme, finirent par abandonner leurs outils, & par descendre sur les marches de l'estrade, pour écouter ce qui se disait. Si M. le comte d'Artois avait pu les voir, jusqu'à la fin de la séance, plus attentifs que dans une église, & couvrant de leurs applaudissements les ora-
teurs qui disaient des choses fortes & justes, il aurait compris que le peuple n'est pas aussi
hiîe qu'on veut bien le croire.
Camus, Barnave, Sieyès parlèrent. Sieyès dit, en descendant de la tribune :
(( Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier! »
On prit les voix par assis & levé, & VO/issemblée nationale déclara unanimement persister dans ses précédents arrêtés. Et finalement Mirabeau, dont la colère avait eu le temps de se refroidir, & qui voyait clairement que sa tête était en jeu, dit :
« C'est aujourd'hui que je bénis la liberté, de ce qu'elle mûrit de si beaux fruits dans l'Assemblée nationale. Assurons notre ouvrage, en déclarant inviolable la personne des députés aux états généraux. Ce n'est pas manifester une crainte, c'est agir avec prudence ; c'est un frein contre les conseils violents qui assiègent le trône. »
Chacun vit bien la finesse, & la motion fut adoptée à la pluralité de 493 voix contre 34.
L'assemblée se sépara vers six heures, après avoir pris l'arrêté suivant :
« L'Assemblée nationale déclare que la personne de chaque député est inviolable; que tous particuliers, toutes corporations, tribunal,
378 Histoire £un paysan.
cour ou commission qui oseraient, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher, arrêter ou feire arrêter, détenir ou faire détenir un député, pour raison d'aucune proposition, avis, opinion ou discours aux étais généraux; de même que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun desdits attentats, de quelque part qu'ils fussent ordonnés, sont inlàmes & traîtres envers la nation, & coupables de crimes capitaux. L'Assemblée nationale arrête que, dans les cas susdits, elle prendra toutes les mesures pour rechercher, poursuivre & punir ceux qui en seront les auteurs, instigateurs & exécuteurs. »
Mirabeau n'avait plus rien à craindre, ni nous noi| plus. Si les rois sont sacrés, c'est qu'ils ont eu soin de récrire comme nous dans les lois.. Ça fait toujours du bien d'être sacré I Si l'on touchait seulement à l'un de nos che«veux maintenant, toute la France crierait & s'indignerait terriblement. Nous aurions même dû commencer par là, mais les bonnes idées ne viennent pas toutes ensemble.
Je crois, du reste, que la cour a bien fait de ne pas pousser les choses plus loin, car, pendant toute cette séance du a 3, le peuple temr plissait les avenues de Versailles, & les entrants
& sortants ne faisaient que lui porter des nouvelles; il savait tout ce qui se passait dans l'assemblée, de quart d'heure en quart d'heure; si Ton nous avait attaqués, nous aurions eu toute la nation pour nous.
En même temps, le bruit courait du renvoi de Necker, remplacé par le comte d'Artois; de sorte qu'aussitôt notre séance levée, le peuple se précipita vers le palais. Les gardes-françaises avaient reçu l'ordre de tirer, pas un ne bougea. La foule entra jusque dans les appartements de Necker, & c'est en apprenant de la bouche du iiiînisiie lui-même qu'il restait, qu'elle consentit à se retirer.
A Paris, l'exaspération était encore plus grande. Je me suis laissé dire que là, quand la nouvelle se répandit que le roi avait tout cassé, on sentait le feu couver sous les pavés, & jqu'il ne fallait qu'un signe pour allumer la guerre civile.
Il faut bien que ce soit vrai, car, malgré les conseils des princes ; malgré les régiments de mercenaires allemands & suisses qu'on avait fait venir des quatre coins de la France; malgré les canons qu'on avait loges dans les écuries de la reine, vis-à^vis la salle des états, & dont on voyait les gueules de nos fenêtres; malgré ce qu'il nous avait signifié lui-même, le
roi écrivit aux députés de la noblesse, d*aller rejoindre les députés du tiers dans la salle commune; & le 30 juin, qui était donc hier, nous avons vu les « fiers descendants des con^ quérants » venir s'asseoir à côté de « V humble postérité des vaincus. » Us ne riaient pas comme le matin du 23, en nous voyant entrer dans la salle, trempés de pluie !
Voilà, maître Jean, où nous en sommes : la première partie est gagnée! Et maintenant nous allons taire la constitution. C'est un travail difficile, mais nous y mettrons le temps; d'ailleurs, nos cahiers sont là pour nous guider, nous n'aurons, pour ainsi dire, qu'à les suivre.
Toutes les plaintes, tous les vœux du peuple doivent entrer dans cette constitution : « Abolition des droits féodaux, des corvées, de la gabelle & des douanes intérieures. Égalité devant l'impôt & devant la loi. Sûreté personnelle. Admission de tous les citoyens aux emplois civils & militaires. Inviolabilité du secret des lettres. Pouvoir législatif réservé aux représentants de la nation. Responsabilité des agents du pouvoir. Unité de législation, d'administration, de poids & de mesures. Instruction & justice gratuites. Partage égal des biens entre les enfants. Liberté du commerce, de l'indus-
trie & du travail, o — Enfin, tout! Il faut
que tout y soit, très-clair, & rangé dans un bel ordre par chapitres, aân que chacun comprenne, & que le dernier paysan puisse connaître ses droits & ses devoirs.
Soyez tranquilles, mes amis, les hommes parleront longtemps de 178p.
C'est tout ce que j'avais à vous dire aujourd'hui. Tachez de me donner de vos nouvelles le plus tôt possible. Nous désirons savoir ce qui se passe en province ; mes confrères sont mieux informés que moi. Dites à Michel de me consacrer une heure par jour, après le travail;
qu'il me raconte ce qui se passe aux Baraques & dans les environs, & qu'il m'envoie le paquet à la fin de chaque mois. De cette façon, nous serons toujours les uns avec les autres comme autrefois, & nous aurons l'air de causer ensemble, au coin de notre feu.
Je finis en vous embrassant tous. Marguerite me charge de vous dire de ne pas l'oublier, & qu'elle ne vous oublie pas non plus. Allons, encore une fois, nous vous embrassons.
Votre ami,
i ^ Chauvel.
Pendant que je lisais cette lettre, maître Jean, le grand Materne & M. le curé Chris-
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tophe se regardaient en silence. Quelques mois
avant, celui qui se serait permis de parler ainsi du roi, de la reine, de la cour & des évêques, n'aurait pas manque d'aller aux galères jusqu a la fin de ses jours. Mais les choses changent vite en ce monde, quand les tenips sont venus, &ce qu'on trouvait abominable, devient naturel.
Lorsque j'eus fini, ceux qui se trouvaient là continuaient de se taire, & seulement au bout d'une ou deux minutes maître Jean s'écria :
« Eh bien! que penses-tu de cela, Christophe? qu'en dis-tu? Il ne se gène pas!
— Non, dit le curé, rien ne le gêne plus! & pour qu'un homme aussi prudent, aussi lin que Chauvel écrive de cette encre, il faut que le
tiers ait déjà la force en main. — Ce qu'il dit du bas clergé, comme nous appellent nosseigneurs les évèques, est vrai : nous sommes du peuple, & nous tenons avec le peuple. Jésus- Christ, notre divin maître, a voulu naître dans une étable ; il a vécu pour les pauvres, au milieu des pauvres, & il est mort pour eux.
Voilà notre modèle ! — Nos cahiers demandent, comme ceux du tiers, une constitution monarchique, où le pouvoir législatif appartienne aux états; où l'égalité de tous devant la loi, & la liberté soient établies ; où les abus de pouvoir, même dans l'Église, soient sévèrement
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jréprimés; où Tinstruction primaire soit rendue universelle & gratuite ; & Tunité de législation établie dans tout le royaume. — La noblesse, elle, demande pour les femmes nobles le droit • de porter des rubans qui les distinguent des femmes du commun ! Elle ne s'occupe que de questions d'étiquette; elle ne dit pas un mot
du peuple; elle ne lui reconnaît aucun droit & .ne lui lait aucune concession, si ce n'est pour quelques inégalités dans les impôts , chose assez misérable. Nos évêques, presque tous nobles, tiennent avec la noblesse ; & nous, enfants du peuple, nous sommes avec le peuple; il n'existe donc aujourd'hui que deux partis ; les privilégiés & les non-privilégiés , Faristocratie & le peuple. *
Pour tout cela, Chauvel a raison. Mais il
parle trop librement du roi, des princes & de la cour. La royauté est un principe. On reconnaît le vieux cal\ iniste, qui se ligure déjà tenir au pied du mur les descendants de ceux qui ont martyrisé ses ancêtres. Ne crois pas, Jean, que Charles IX, Louis XIV & même Louis XV se soient acharnés contre les réformés à cause de leur religion ; ils Font feît croire au peuple, car le peuple ne s'intéresse qu'à la religion, à la patrie, aux choses du cœur; il ne se moque pas mal des dynasties^ & de se
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faire casser les os pour les intérêts de Pierre, Paul ou Jacques ! Les rois ont donc fait croire qu'ils défendaient la religion, parce que ces calvinistes, sous prétexte de religion, voulaient fonder une république comme en Suisse ; Sl que de la Rochelle, leur nid, ils répandaient des idées d'égalité & de liberté dans le midi de la France. Le peuple croyait se battre pour la religion ; il se battait contre régalité, pour le despotisme. Comprends-tu maintenant > Il a fallu dénicher ces calvinistes & les détruire; slans cela, ils auraient établi la république. Chauvel le sait bien ! Je suis sûr qu'au fond c'est aussi son idée, & voilà justement ou nous ne sommes plus d'accord.
— Mais, s*écria maître Jean, c'est pourtant abominable de traiter les députés du tiers, comme font les princes & les nobles !
— Hé ! que veux-tu, répondit le curé, l'orgueil a déjà précipité Satan 'dans les abîmes ! L'orgueil commence par aveugler ceux qu'il possède; il les pousse à toutes les choses injustes & insensées. Pour le bon sens, on peut dire maintenant que les premiers sont les derniers, & les derniers les premiers. Dieu sait comment tout cela ânira ! Quant à nous, mes amis, remplissons toujours nos devoirs de chrétiens : c'est le meilleur. »
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Les autres écoutaient.
Le curé Christophe & son frère repartirent tout pensifs.
FIN DU P&EMIËR VOLUM£.
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