‹ Histoire d'un paysan (volume 5)Chapitre 6 sur 7 · X. Gâteau allemand · texte numérisé non relu

X. Gâteau allemand

ai8 Hiitout d'un paysan,

dait & couvrait le sentier de verdure. On aurait cru le mois de juin. Ces choses sont encore là

comme hier, j*ai pourtant quelques années de plus, oh! oui.

Enfin, au haut des rochers, sur le plateau, je rattrape le grand chemin, d'où Ton découvre les toits des Baraques ; & à deux ou trois cents pas devant moi, je vois, toute blanche de pousfière, une petite fille, avec un grand panier carré en travers de l'épaule, les reins courbés, qui marchait.. • qui marchait 1... Je me dis :

« C'est Marguerite!... Oui... c'est elle!... »

£t je presse le pas... je cours :

« Hé! c'est toi, Marguerite^ »

Elle se retourne, avec sa figure brune, toute luisante de sueur, ses cheveux tombant le long de ses joues & ses yeux vifs; elle se retourne & se met à rire en disant :

« Hé! Michel... ah! la bonne rencontre! »

Moi, je regardais la grosse bretelle qui lui entrait dans Tépaule; j'étais tout étonné & troublé.

« Hé! tu as Tair ùn peu laS| fit-elle; tu viens de loin?

— Non... J'arrive de Lutzelbourg... de la danse.

' — Ah! bon, bon, dit-elle, en se remettant à marcher» Moi, je viens de Dabo; j'ai couru

Histoire d\m paysan, ^ 219

taut le comté* J'en ai vendu, là-bas, des Tiers

état!.,. Je suis arrivée juste au bon moment, les députés des paroisses venaient de se réunir. Et avant-hier matin, j'étais à Lixheim, en Lorraine.

— Tu es donc de fer ï lui dis-je en marchant

près d'elle.

— Oh! de ferl pas tout à fait; je suis un peu lasse tout de même. Mais le grand coup est porte, vois-tu? ça marche! »

£lle riait; mais elle devait être bien lasse^ car en approchant du petit' mur qui longeait l'ancien verger de Furst, elle posa son panier au bord, & dit :

(( Causons un peu, Michel, & reprenons haleine. »

Alors je lui pris son panier, & je le poussai tout à fait sur le mur en disant :

« Oui, respirons! Ali! Miirguerite, tu fais un * plus dur métier que nous autres I

— Oui, mais aussi ça marche! dit-elle avec la même voix; & le même coup d'œil que son père; aussi nous pouvons dire que nous avons fait du chemin! Nous avons déjà rattrape nos anciens droits; & maintenant nous allons en demander d'autres. Il faut que tout soit rendu, tout! 11 faut que tout soit égal... que les impôts soient les mêmes pour tous... que chacun

220 Histoire â^un paysan,

puisse arriver par son courage & son travail. Et puis, il nous faut la liberté. Voilà! »

Elle me regardait. J'étais dans l'admiration ; je pensais :

« Qu'est-ce que nous sommes donc, nous

autres, à côté de ces gens<-là? Qu*est-ce que nous avons' donc fait pour le pays> Qu est-<:e

que nous avons souffert? »

Et, me regardant en dessous, elle dit encore : « Oui, c'est comme celai Maintenant, les cahiers sont presque linis; nous allons en vendre par milliers. En attendant, moi, je cours seule. Nous n'a\ons que notre état pour vivre; il faut que je travaille pour deux, puisque le père aujourd'hui travaille pour tous. Je lui ai porté avant-hier douze livres, ça fera sa semaine; j'en avais gagné quinze!

depuis, j'en ai gagné quatre, il me reste donc sept livres. J'irai le voir après-demain. Ça marchera! Et, pendant les états généraux^ nous veudrons tout ce qui se dira là-bas, au Tiers y s'entend!... Nous ne lâcherons pas... non! Il faut que Tesprit marche... il faut qu'on sache tout... que les gens s'instruisent! Tu comprends?

— Oui, oui, Marguerite, lui dis-je; tu parles comme ton père; ça me fait presque pleurer. »

Histoire d^un pjys-in. 221

Elle s'était aisise sur le mur, à côté de son panier. Le soleil venait de se coucher; le ciel, au fond, du coté de Mittelbronn, était comme de l'or avec de grandes veines rougei ; & la lune pâle & bleue, sans nuages, montait à gauche au-dessus des vieilles ruines du château de Lutzelbourg. Je regardais Marguerite, qui ne parlait plus & qui regardait aussi ces choses, les yeux en l'air, je la regardais!... Elle avait le coude sur son panier; &, comme je ne la quittais pas des yeux, elle le vit & me dit :

<( Hé! je suis bien couverte de poussière , n*est-ce pas > »

Je lui demandai sans répondre :

u Quel âge .as*tu maintenant >

— Au premier dimanche de pâques, dans quinze jours, dit-elle, j'aurai seize ans. Et toi?

— Moi, j'en ai dix-huit passés.

— Oui, tu es fort, dit-elle en sautant du mur & repassant la bretelle sur son épaule.

Aide-moi... Bon, j'y suis. »

Rien que de lever le panier, je sentis qu'il était terriblement lourd, & je dis :

« Oh ! c'est trop lourd pour toi, Marguerite ; tu devrais bien me le laisser porter. »

Alors, elle, niarchant le dos courbé, me regarda de côté en souriant, & dit :

. Histoire éTun paysan.

(( Bah! quand on travaille pour ravoir ses droits, rien n'est trop lourd; Se nous les aurons , nous les aurons ! ... »

Je n'osais plus répondre... J'avais le cœur gêné... J'étais dans l'admiration de Chauvel & de sa fille; je les élevais dans mon esprit,

Marguerite ne paraissait plus fatiguée ; elle disait de temps en temps :

« Oui, là-bas, à Lixheim, ils se sont joliment défendus, ces nobles & ces moines. Mais on leur a repondu, on leur a dit ce qu'ils méritaient d'entendre. Et tout sera dans le cahier, on n'oubliera rien. Le roi sdura ce qu'on pense, & la nation aussi. Seulement, il faut voir les états généraux. Le père dît qu'ils seront bons; je le crois. Nous verrons!... Et nous soutiendrons nos députés; ils pourront sé re* poser sur nous. »

Nous arrivions aux Baraques. Je reconduis sis Marguerite jusqu'à leur porte. Il faisait nuit. Elle sortit la grosse clef de sa poche, & me dit en entrant :

« Encore une de passée!... Allons, bonne nuit, Michel. »

Et je lui souhaitai le bonsoir.

En arrivant chez nous, le père & la mère étaient là qui m'attendaient; ils me regardèrent :

« £h bien } me dit la mère.

— Eh bien f nous avons dansé.

— Et après?

— Après, je suis revenu.

— Seul } .

— Oui.

— Tu ne les as pas attendues?

— Non.

— Et tu n*as rien dit>

— Qu'est-ce que vous vouliez que je dise? »

Alors elle se fâcha, & se mit à crier.

« Tiens, tu n'es qu'une béte; & cette lillc est encore plus bête que toi, de te vouloir.

Qu'est-ce que nous sommes donc auprès d'eux? ))

Elle était toute verte de colère. Moi, je la

regardais tranquillement sans répondre. Le père dit :

a Laisse Michel tranquille; ne crie pas si fort. »

Mais elle n'écoutait plus rien, & continua :

({ A-t-on jamais vu un imbécile pareil? Moi qui depuis six mois attire cette grande bique de Létumier chez nous, pour faire avoir du bien au garçon; une vieille avare^ qui ne parle que de ses champs, de sa chènevière, de leurs vaches !... Je supporte tout... je patiente... Et puis quand c'est fini, quand il va tout agrafer,

Histoire à^un paysan.

ce gucux-là refuse ! îl se croit peut-être un seigneur; il croit qu'on va courir après lui. Ah! mon Dieu, peut-on avoir des êtres aussi bètés dans sa famille ; ça fait frémir !...».

Je voulus répondre, mais elle me dit :

« Tais-toi ! Tu finiras sur un fumier, & nous avec. »

Et comme je me taisais, elle recommença :

« Oui, monsieur refuse !... Passez donc votre vie à nourrir des Nicolas, des Michel, des vau* riens qui se font racoler; car Lien sûr que celui-ci s'est aussi fait racoler quelque part... Les gueuses ne manquent pas dans le pays!...

Puisqu'il refuse, c'est qu'il en aime une autre!... »

Elle tournait avec son balai, en me regardant par-dessus l'épaule. Je n'en pouvais pas entendre plus, & je montai l'échelle, tout pâle. Depuis le départ de Claude, Etienne & moi nous couchions en haut sous le chaume.

J'étais dans la désolation. La mère en bas me ^ criait :

« Ah ! tu te sauves... Je vois clair, n'est-ce pas, mauvais gueux? Tu n'oses pas rester ! »

La honte m'étouffait. Je me jetai dans la grande caisse, les deux bras sur la ligure, eu pensant :

« Oh ! mon Dieu, est-ce possible ! »

Histoire d'un paysan» 22f

Et j'entendais la mère crier de plus en plus fort :

« Oh! Timbécile!... Oh! le gueuxl... »

Le père essayait de l'apaiser. Cela dura longtemps. Les larmes me couvraient la figure.

Vers une heure seulement, tout se tut dans la baraque, mais je ne dormais pas, j étais trop misérable ; je pensais :

« Voilà!... depuis dix ans tu travailles.

Les autres partent!., toi, tu restes; tu payes les dettes de la maison, tu donnes jusqu'au dernier liard pour soutenir les vieux; & parce que tu ne veux pas te marier avec cette fille, pour attraper son bien , parce que tu ne veux pas épouser la chènevière, tu n'es plus bon à rien; tu n'es plus qu'un Nicolas, une bête, un gueuxl »

L'indignation me gagnait. Le petit Etienne dormait doucement près de moi. Je ne pouvais pas fermer l'œil. A force de tourner & de retourner ces choses dans ma tète, la sueur me couvrait le corps; j'étouffais dans ce grenier, j'avais besoin d'air.

Finalement, sur les quatre heures, je me lève * & je descends. Le père ne dormait pas; il me demanda :

« C'est toi , Michel? Tu sors > Oui, mou pcic, je sors* »

J'aurais bien voulu lui parler; c'était le meilleur, le plus brave hominc du monde, niaîs quoi lui dire^ La mère ne dormait pas non plus; ses yeux brillaient dans Tombre; elle ne disait rien & je sortis.

Dehors, le brouillard montait de la vallée.

Je pris le sentier des troupeaux, sous les ro~ ches. Le brouillard perçait mon sarrau, cela me rafraîchissait le sang. J'allais devant moi. Ce que je pensais, Dieu le sait aujourd'hui! Je voulais quitter les Baraques, aller à Saverne, aux Quatrc-Vcnts ; un compagnon forgeron ne manque jamais d ouvrage. L'idée d'abandonner Mathurine, le père & le petit Etienne, me crevait le cœur; mais je savais que la mère n'oublierait jamais les beaux champs des Létumier, qu'elle me les jetterait à la tète jusqu'à la fin des siècles. Tant d'idées vous traversent Tesprit, dans des moments pareils ! On n'y pense plus, on ne veut plus y penser, on les oublie.

Tout ce qui me revient, c'est que vers cinq heures, après la rosée, un beau soleil se leva : • le soleil du printemps. La fraîcheur m'avait fait du bien; je m'écriais en moi-même :

« Michel, tu resteras... tu supporteras tout! Tu ne peux pas abandonner le père, non! ni ton frère Étienne ni ta petite sœur. C'est ton

Histoire ffun paysan. 227

devoir de les soutenir. Que la mère crie... tu resteras! »

Et dans ces pensées, je remontais au village, ï. travers les petits vergers & les jardins qui bordent la côte* Je m'affermissais en Itioi-mème. Le soleil devenait toujours plus chaud; les - oiseaux chantaient, tout était rouge, la rosée tremblotait au bout des feuilles. Je voyais aussi la fumée blanche de notre forge monter lentement dans le ciel : Valentin était levé I

Je pressais le pas. Et comme j'arrivais près du village, tout à coup, de l'autre côté de la haie qui bordait le sentier, j'entendis piocher. Je regarde : Marguerite était là, derrière leur maison, qui piochait un coin de leur petit verger, pour y planter des pommes de terre. En me rappelant qu'elle était revenue la veille au soir, si fatiguée, je fus bien étonné; je m'arrêtai contre la haie à la regarder longtemps ; & plus je la r^rdais , plus j'avais d'admiration pour elle.

Elle était là, tout affairée & courageuse, en petite jupe & gros sabots, ne songeant à rien qu'à son ouvrage. Et je vis, pour la première fois, qu'elle avait les joues brunes & rondes, le front petit, avec de beaux cheveux bruns plantés près des sourcils, & d'autres comme un fin duvet autour des tempes, oh. s'arrêtait la sueur. Elle ressemblait à son père; ses jambes

& ses bras étaient secs, ses petits reins solides ;

elle serrait les lèvres, & son sabot poussait la bêche, en faisant craquer l^s racines* Le soleil qui perçait les grands pommiers en Heur s'étendait sur elle, avec l'ombre agitée des feuilles- La terre fumait , tout brillait ; on sentait d'avance qu'il allait faire très-chaud.

Après avoir longtemps regardé Marguerite, les paroles de la mère me revinrent : <i II en aime une autre. » Et je me dis ; a C'est vrai, j'en aime une autre! ... Celle-ci n'a pas de champs, pas de prés, pas de vaches; mais elle a du courage ; elle sera ma femme 1 Nous aurons tout le reste. Mais d'abord je veux la gagner, & je la gagnerai par mon travail ! »

Et depuis ce moment, jamais mon idée n'a changé; je respectais Marguerite encore plus qu'ayant ; l'idée ne m'est pas venue une seule fois, qu'elle pouvait être la femme d'un autre.

Ayant donc pris en moi-même cette résolution, comme des gens descendaient le sentier,

pour aller travailler aux champs, je partis de là tout à fait décidé, plein de courage & même de contentement. J'entrai dans la rue. Valentin, les manches de chemise retroussées sur ses longs bras maigres, la poitrine & le cou nus, m'attendait depuis un instant devant la forge. Quel beau temps, Michel 1 se mit-il à crier

en me voyant venir, quel beau temps ! Ah ! si

c'était dimanche, nous icrions un bon tour au bois.

— Oui , lui répondis-)e en riant & défaisant mon sarrau; mais c'est lundi, papa La Ramée* Qu'est-ce que nous allons faire ce matin >

— Le vieux Rantzau est venu nous apporter hier soir deux douzaines de haches à rechausser pour le Harberg ; & puis la charrette de Christophe Besme a besoin d'un moyeu*

— Bon, bon, lui dis-je, nous pouvons commencer. »

Jamais je ne m'étais senti plus de cœur au travail. Le fer était au feu. Valentin prit les pinces & le petit marteau; moi, le merlin, & nous voilà partis.

Toutes les fois que dans ma vie j'ai vu clairement ce que je voulais, & qu'au lieu de rêvasser & de suivre ma routine au jour le jour, j'ai décidé quelque chose de difficile, qui demandait de l'attention & du courage, la bonne humeur m est revenue; j'ai chanté, j'ai sifflé^ j'ai fait rouler mon marteau comme un ancien. Le plus grand ennui, c'est de n'avoir aucune idée ; mais j'en avais alors une qui me plaisait extraordinairement.

Il ne faut pourtant pas croire que c'était facile de venir à bout de mon idée en 8p, nqui

Histoire £un paysan^

Et ce matin même, vers sept heures, au moment où Marguerite passait devant la forge avec son grand panier, pour aller vendre ses brochures, Valentin me rappela lui-même que ce n'était pas une petite aâkire* U ne se doutait de rien^ & voilà pourquoi chacune de ses paroles avait

son pesant d'or.

« Regarde^ Michel, me dit-il en montrant la

petite, qui gag^nait dcjà le haut des Baraques,

n est-<:e pas terrible de voir une entant de seize ans, avec des charges pareilles sur le dos> Ça va par la pluie, la neige, le soleil; c'est brave jusqu'au bout des ongles, ça ne recule jamais devant la peine ; si ce n'étaient pas des hérétiques, ce seraient des martyrs. Mais le diable les pousse à vendre leurs mauvais petits livres, pour détruire notre sainte religion & l'ordre établi par le Seigneur en ce monde. Au lieu de mériter des récompenses, ça mérite la corde.

— Oh! Valentin, la corde! lui dis- je.

— Oui, la corde! fît-il en allongeant le nez & serrant les lèvres, & même le bûcher, si l'on voulait être juste. Est-ce à nous de les défendre, quand leur bon sens, leur honnêteté, leur courage tournent contre nous> C'est comme les loups Se les renards, plus ils montrent de finesse, plus on doit se dépêcher de les détruire ; s'ils

Histoire à^ttn paysan» 231

étaient bètes comme des moutons, ils ne se*

raient pas si dangereux; au contraire, on pourrait les tondre & même les conserver honnêtement à rétable. Mais ces calvinistes n'écoutent rien, c'est une véritable peste.

— Ce sont pourtant des créatures du Seigneur comme nous, Vâlentin!

— Des créatures du Seigneur ! s'écria-t-il en levant ses grands bras. Si c'étaient des créatures du Seigneur, les curés refuseraient-ils d'inscrire leurs actes de naissance, de mariage & de décès > Est-ce qu'on les enterrerait dans les champs, loin de la terre sainte, comme des animaux > Est-ce qu'on les empêcherait de remplir une • place, comme le dit Chauvel lui-même > £st-ce que tout le monde crierait contre eux ? Non , Michel ! Ça me fait de la peine, car, en dehors de leur commerce, on ne peut rien leur reprocher; mais maître Jean a tort de laisser entrer ces gens-là chez lui. Ce Chauve! iinira mal; il en fait trop 1 Nos Baraquins sont des ânes de l'avoir nommé; car, une fois l'ordre rétabli, je t'en préviens, les premiers qu'on empoignera, c'est Chauvel & sa fille, & peut-être aussi maître Jean & nous tous, pour nous purifier quelques années dans les prisons. Moi, je ne l'aurai pas mérité,, mais je reconnaîtrai tou^ de même la justice du roi« La justice est la justice. Nous

l'aurons mérité... C'est triste !.•• Mais la justice

avant tout. »

Il courbait son grand dos, en joignant les mains d'un air de résignation, & puis il fermait les yeux tout pensif; & moi je pensais :

« Peut-on être aussi bornée Ce qu'il dit est contraire au bon sens. »

Malgré cela, je voyais bien que tout le monde serait contre moi, si je demandais Marguerite en mariage, & que les Baraquins seraient capables de vouloir me lapider. Mais tout m'était égal, & je m'étonnais moi-même de mon courage.

Le soir de ce jour, au moment de retourner dans notre baraque, je partis sans crainte, & résolu à tout entendre de la mère , sans répondre un mot. Comme j'approcliais de la maison, le père, tout pâle & craintif, vint à ma rencontre, en me faisant signe d'entrer dans une ruelle profonde entre les yergers, pour ne pas être vus. Je le suivis, & le pauvre homme me dit en tremblant :

tt Ta mère a bien crié hier, mon enfant...

Ah! c'est terrible!... Maintenant, qu'est-ce que tu vas faire?... Tu vas partir, n'est-ce pas?... )>

Il me regardait tout pâle; je voyais qu'il était dans Ja plus grande inquiétude, & je lui répondis ;

« Non, mon père, non!... Comment poui-^ rais-je vous abandonner, vous, le petit Étiennç & Mathurine!... Ça n'est pas possible!

Sa figure prit un air de bonheur; ou aurait dit qu'il revivait.

« Ah! c'est bon, fit-il. Je savais bien que tu resterais, Michel... Oui, je suis bien content de t'avoir parlé!... £lle n'a pas de raison... elle s'emporte trop. Ah ! j'ai bien souffert aussi dans ma vie... Mais c'est bien, tu restes...

c'est bien... »

Il me tenait la main & je me sentais tout remué.

« Oui, lui dis-je, je resterai, mon père; & si la mère crie... c'est ma mère, je l'écouterai

sans répondre. »

Alors il fut rassuré.

« C'est bien, dit-il. Seulement, écoute, tu

vas attendre ici quelques instants ; je remonterai seul, car si ta mère nous voyait ensemble, elle me ferait la vie dure; tu comprends?

— Oui, mon père, allez. »

Aussitôt il sortit de la ruelle; & quelques minutes après, je le suivis tranquillement & j'entrai chez nous. La mère, au fond, près de l'atre, filait, les dents serrées. Elle pensait sans doute que j'allais lui dire quelque chose. •• ' annoncer mon départ! Elle me suivait de ses

234 Histoire d'un paysofi,

yeux brillants & s'apprêtait à me maudire. La petite Mathurine & Etienne, à ses pieds, très-* saient une corbeille, sans oser lever les yeux; le père cassait du petit bois, en m'observant de côté; mais je n'eus l'air de rien; je dis . simplement :

« Bonsoir, mon père; bonsoir, ma mère; je suis las aujourd'hui, nous avons beaucoup travaillé à la forge. »

Et |e montai l'échelle* Personne ne m'avait répondu. Je me couchai content de ce que j'avais fait^ & cette nuit-là je dormis bien.

Histoire d'un £uysdn.

Le lendemain, en allant à Touvrage de grand

matin, je vis Tauberge des Trois-Pigeons déjà pleine de monde; il en arrivait tout le long de la route, les uns en charrette, les autres à pied. Le bruit se répandait que le cahier de nos plaintes & doléances tirait à sa fixi, & qu'on allait le porter à Metz , pour être fondu avec ceux des autres bailliages.

Depuis le jour des élections, un grand nombre de députés au bailliage avaient fait venir leur femme & leurs enfants à Lixheim; ces gens s'en retournaient chez eux, bien contents de' rentrer dans leurs nids.

Ils criaient en passant :

a C'est fini I... Ce soir les autres arrivent... Tout est arrangé. »

Valentin & moi, nous nous réjouissions aussi de revoir bientôt maître Jean à la forge. Quand on travaille depuis dix ans ensemble, c'est un

^"^5 Histoire d'un paysa.n,

grand ennui de rester seul trois semaines, & de

ne plus voir une bonne grosse figure pareille, qui vous crie de temps en temps :

« Allons, garçons, en avant! »

Ou bien :

« HalteJ Respirons une minute. »

Oui, quelque chcse vous manque; on est tout dérouté.

Nous accrocliions donc nos vestes, en causant de la bonne nouvelle, ^ regardant cette foule qui s*arrêtait à rauberge : Nicole & la mère Catherine, qui sortaient avec des chaises, pour aider les femmes à descendre de leurs charrettes ; & puis les compliments, les salutations, car toutes ces femmes étaient d'anciennes connaissances; & depuis que les maris avaient été nommés députés, on se saluait bien plus, on Élisait des cérémonies, on s'appelait : Madame !

Valentin en riait de bon cœur.

« Tiens, Michel, disait-il, voici la comtesse Gros- Jacques. ou la baronne Jarnique...

K^egarde... C'est maintenant que nous pouvons apprendre les belles manières! »

Il ne manquait pas de malice pour se moquer de ceux qui n'étaient pas nobles; au contraire, en les voyant se feire des révérences, il en avait les larmes aux yeux, & finissait toujours par dire:

Histoire à'uii paysaji, 257

tt Ça leur va comme des dentelles à Finaude,

la bourrique du pcrc Bcncdic!... Ah! les gueux 1... Et penser que cette race ose se révolter contre Sa Majesté le roi, contre la reine & les autorités d'en haut!... Penser qu'ils réclament des droits!... Ahl je vous en donnerais, des droits, je vous en donnerais!... Je vous enverrais paître; si vous n'étiez pas contents, je doublerais mes Suisses & n:ia maréchaussée. »

Il raisonnait ainsi tout bas, en tirant le soufTlct & tenant le fer au feu dans ses pinces. Moi, je connaissais toutes ses pensées, car il avait besoin de parler pour se comprendre luimême; cela me faisait du bon sang.

Enfin, nous avions repris notre ouvrage;

renclume sonnait depuis trois heures, les étincelles partaient, & nous ne songions plus qu'à notre travail, quand tout à coup une ombre s'avance sur la petite porte; je me retourne : c'était Marguerite 1 Elle avait quelque chose dans son tablier, & nous dit :

tt Je vous apporte de louvrage... Ma bêche, qui s*est cassée... Est-ce que vous ne pourriez pas m'arranger ça pour ce soir ou demain ' matin! »

Valentin prend la bjche tout ébréchée & le col déchaussé. Moi, j'étais dans la joie; Mar-

guérite me regardait, & je lui souriais comme pour dire :

« Sois tranquille... je vais t'arranger ça joliment... Tu verras mon travail. »

Elle finit par me sourire, voyant que j'étais heureux de lui rendre un petit service.

« Pour ce soir ou demain matin, ce n*est pas possible, dit Valentin; mais si tu revenais demain soir...

' — Bah ! bah ! m'éeriai-je, ce n*est pas une affaire 1 Nous avons beaucoup d'ouvrage, c'est vrai, mais la bêche de Marguerite doit passer avant tout. Laissez-moi ça, Valentin ; je m'en charge.

—-Hé! je ne demande pas mieux, dit-il; seulement il te faudra plus de temps que tu ne penses, & nous sommes pressés. »

Marguerite riait.

« Alluns, dit-elle, je puis compter dessus, Michel }

— Oui, oui, Margueritè, tu l'auras ce

soir. ))

Elle repartit ; & tout de suite je posai la

petite enclume sur son billot ; je remis le vieux fer au feu, 8l j'empoignai le bâton du soufflet. Valentin me regardait comme surpris; mon empressement l'étonnait ; il ne disait rien, mais je sentais que mes oreilles devenaient rouges,

Histoire i^un paysan» 939

& que cela gagnait les joues. Alors, je me mis à chanter Fair des forgerons :

a Bon forgeron, ton feu s'allume. »

Et lui, selon son habitude, me suivit en grossissant sa voix, ronflant du nez & traînant chaque mot, à la manière plaintive des LuicLi s compagnons. Nos marteaux allaient en cadence; & en songeant que je travaillais pour Marguerite, mon cœur débordait de contentement. Je ne crois pas avoir jamais mieux travaillé de ma vie; mon marteau remontait plus vite qu'il ne tombait sur lenclume, le fer s'allongeait comme de la pâte.

Je forgeai ma bêche d'abord à chaud, & puis à froid; je lui donnai une jolie forme carrée, un peu longue, légère, la ligne bien au milieu, le tranchant en queue d'aronde, le col tellement arrondi & bien soudé, que Valentin s'arrêtait de temps en temps pour admirer mon travail; & je l'entendais murmurer en luimême :

« A chacun sa partie : maître Jean n'a pas son pareil pour le fer à cheval ; moi, j*aî l'œil pour les jantes & les moyeux. Oui, c'est un don du ciel, personne ne dira le contraire. Lui, sera pour les bêches, pour les pelles, pour les pioches, les socs de charrue ; c'est son afl)iire, son présent du Seigneur. »

Il allait, venait, se retournait & me demandait quelquefois :

« Veux-tu que je t'aide?

— Non, non ! » m'écriais-;e, tout fier & tout joyeux de voir mon ouvrage avancer si bien.

£t je recommençais à chanter :

ic Bon forgeron.», n

Chacun allait son train.

Finalement,^ vers cinq heures,' ma bêche était finie. Elle reluisait comme un plat d'argent, & sonnait comme une cloche. Valentin la prit ; il la pesa longtemps, & puis, me regardant, il dit :

« Le vieux Rebstock, de Ribeaupierre, qui vend des faux, des bêches & des socs de charrue jusqu'au fond de la Suisse, le vieux Rebstock lui-même mettrait son gros R sur cette bêche & dirait : « C'est moi qui l'ai faite ! » Oui, Michel, les Chauvel pourront se vanter d'avoir ■ une belle & bonne bêche, qui durera peut-être plus longtemps qu'eux. Tiens, voilà ton premier chef-d'œuvre. »

On pense si j'étais content, car Valentin s'y connaissait ; mais la gloire de ses ëloges n'était rien, auprès du plaisir que j'allais avoir de porter la bêche à Marguerite. Seulement, il y fallait encore un manche, & j'en voulais un de frêne, tout neuf. C'est pourquoi, sans attendre,

Histoire $un paysan» 241

je courus chez notre voisin, le vieux tourneur Rigaud, qui se mit à l'ouvrage, ses grosses busicles sur le nez & me lit un manche tel que je le souhaitais : bien rond, la pomme en haut pas trop grosse, & solidement emmanché^ enfin quelque chose de léger & de fort. Je le payai tout de suite, & je rentrai poser la bêche derrière notre porte, en attendant la fin de la journée.

Sur les sept heures, en me lavant les mains, la figure & le cou devant la forge, à la pompe, regardant par hasard dans la rue, je vis Marguerite assise sur le petit banc de leur maison, en train de peler des pommes de terre. Aussitôt je lui montrai de loin la bêche, & j*arrivai tout content près d'elle, en lui criant ;

« La voilà I... Que penses-tu de ça, Marguerite? ))

£lle prit la bêche & la regarda tout émerveillée. Je ne respirais plus.

tt Ah ! dit-elle en me regardant^ c'est Valentin qui Ta faite. »

Êt je lui répondis, tout rouge :

« Tu crois donc que je ne sais rien faire > — Oh ! non... mais c'est si beau !... Sais-tu, Michel, que tu fais un bon ouvrier } »

Elle me souriait; & je redevenais tout joyeux, quand elle me dit :

« Mais ça va me coûter gros... Qu'est-ce que je te dois> »

En entendant cela, je tombai des nues, & je lui répondis presque en colère ;

« Tu veux donc me chagriner, Marguerite?

Comment, je travaille pour toi... Je t'apporte une bêche en cadeau... Je suis content de te faire un plaisir, & tu me demandes ce que ça coûte > »

Elle, alors, voyant ma figure dësolëe, s'écria :

u Mais tun^es pas raisonnable, Michel, toute

peine mérite son salaire ; & puis le charbon de maître Jean a son prix, & tu lui dois aussi ta journce. »

Elle avait raison, & je le voyais; mais cela ne m'empêchait pas de lui répondre : « Non... non... ce n'est pas cela !» & de me fâcher même, quand tout à coup le père Chauvel, en petit sarrau gris & le bâton à la main, me prit par le bras, en disant ;

« Eh bien... eh bien !... Qu'est-ce que c'est donc, Michel } Vous êtes donc à vous disputer aussi, vous autres > »

11 revenait de Lixheim, & me regardait tout joyeux; moi, j'avais perdu la voix, j'étais dans un i rouble extraordinaire.

u Hcl dit Marguerite, il a rechaussé ma

bêche, & maintenant il ne veut pas recevoir

d'argent.

— Ah ! bah I dit Chauvel, &- pourquoi > »

Heureusement une bonne idée me passa par la tête, & je m'écriai :

« Non, vous ne me ferez pas recevoir un denier, monsieur Chauve!. Est-ce que vous ne m'avez pas prêté des livres cent fois > Est-ce que vous n'avez pas placé nia sœur Lisbeth à Vasselonne } Et maintenant encore, est-ce que vous n'aidez pas tout le pays à ravoir ses droits > Quand je travaille pour vous, c'est par amitié, par reconnaissance ; je me regarderais comme un gueux de vous dire : « Ça coûte tant. »

C'est contre nui nature. »

Il m'observait avec ses petits yeux vifs, & répondit :

<i C'est bien... c'est bien !... Mais je n'ai pas fait tout cela non plus, moi, pour ne plus payer les gens. Si je l'avais fait dans des idées pareilles, je me rej^arderais aussi comme un gueux... Tu comprends, Michel? »

Alors, ne sachant plus que répondre, j'avais presque envie de pleurer^ & je dis :

<c Ah ! monsieur Chauvel, vous me faites de la peine. »

Et lui, touché sans doute, me répondit :

« Non, Michel, non, ce n'est pas dans mes

intentions, car je te regarde comme un bra\ c, un honnête garçon; &, pour te le montrer, f accepte ton cadeau. N'est-ce pas, Marguerite, nous acceptons tous les deux }

— Oh 1 oui, dit-elle, puisque ça lui fait tant de plaisir, nous ne pouvons pas refuser. »

Chauvel regarda ensuite la bêche, & loua mon ouvrage, disant que fêtais un bon ouvrier, & que plus tard il espérait me voir maître, & bien dans mes affaires. J'étais redevenu con* tent ; & quand il entra dans la maison, en me serrant la main , & que Marguerite me cria :

a Bonsoir Michel, & merci I » tout était oublié. Je me réjouissais d'avoir si bien répondu, car le coup d'œil de Chauvel, lorsque je parlais, m^avait mis dans un grand trouble ; & si mes raisons n'avaient pas été si bonnes, il aurait bien pu se figurer autre chose. Et même je considérais cela comme im avertissement d'être prudent, & de bien cacher mes idées sur Marguerite, avant le jour ou je pourrais la demander en mariage.

Je faisais ces réflexions, en retournant à l'auberge. Comme j'entrais dans la grande salle, maître Jean venait d'arriver ; il pendait sa grosse capote dans l'armoire & criait :

« Nicole. • • Nicole. • . qu'on m'apporte le tricot & mon bonnet de coton. Ah! la bonne chose

Histoire â*un faysan. 245

d'être dans sa vieille veste & ses sabots! — Hé! c'est toi, Michel! Nous voilà tous revenus... Les marteaux vont rouler... Vous devez être eu retard)

— Pas trop, makre Jean, nous avons fait

l'ouvrage courant. Les coins qui venaient du Dagsberg ont tous été dépêchés hier soir.

— Allons, tant mieux! tant mieux! »

La mère Catherine arrivait aussi toute ré* jouie, & demandait :

tt C'est donc fini, Jean? C'est tout à fait fini... Tu n'iras plus là-bas)

— Non, Catherine, grâce à Dieu! J'en avais assez, à la fin, de tous ces honneurs. Maintenant, notre affaire est dans le sac; le cahier part après-demain. Mais ça n'a pas été sans peine; & si nous n'avions pas eu Chauvel, Dieu sait où nous en serions encore. Quel homme! il sait tout, il parle sur tout; c'est l'honneur des Baraques d'avoir envoyé cet homme. Tous ceux des autres bailliages l'ont choisi dans les premiers, pour aller porter nos plaintes & doléances à Metz , & pour les soutenir contre ceux qui voudraient les attaquer. Jamais, tant que les Baraques durefont, elles ne se feront un aussi grand honneur. Maintenant Chauvel est connu partout, & l'oh sait aussi que nous l'avons envoyé, qu'il demeurait au Bois-de-

Chênes, & que les gens de ce pays-là ont eu

assez de bon sens pour reconnaître son esprit, malgré sa religion. »

Maître Jean disait 'ces choses en mettant ses sabots & sa vieille casaquo.

n Oui, criait-il en soufflant, sur des centai nés de députés au bailliage, le Tiers en a choisi quinze pour porter le cahier, & Chauvel est le quatrième I Aussi, maintenant il faut unefète, vous m'entendez : un gala pour les amis des Baraques, en Thonneur de notre député Chauvel. Tout est arrangé, Lctumier & Cochart sont déjà prévenus; je les ai rencontrés à la Pomme-éPOr^ en ville, & je les ai d*abord invités, en les chargeant d'inviter les autres. Il faut que les vieilles bouteilles de dessous les fagots sortent cette fois; il faut que la cuisine soit en feu. Nicole partira ce soir chercher six livres de bon bœuf, trois livres de côtelettes & deux beaux gigots, chez Kquntz, sous la Halle; elle dira que c'est pour maître Jean Leroux, des Trois-Pigeotis. Et les gigots seront à Tail. Il nous faudra des saucisses aux choux, & Ton décrochera le plus gros jambon, avec une bonne salade, du fromage, des noix. Tout le monde sera content. Je veux que tout le pays sache que les Baraques ont eu cette gloire d'envoyer le quatrième député du bailliage à Metz ; un

homnie que les autres ne connaissaient pas & que nous avons connu , que nous avons choisi, & qui seul a fait plus pour soutenir les droits • du peuple, que cinquante autres. Mais nous recauserons de tout cela. Chauvel a fermé le bec des plus vieux procureurs, des plus fins avocats & des plus huppés richards de la province ! »

Maître Jean avait sans doute bu quelques bons coups en route, car il pariait tout seul, en étendant ses grosses mains & gonflant ses joues rouges, comme il faisait toujours à la fin d'un bon dîner. Nous Técoutions dans Tétonnement & Tadmi ration.

I^icole mettait alors la nappe pour souper, cela rétablit le silence; chacun réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre.

Au ^ornent où j'allais partir^ maître Jean me dit :

« Tu préviendras ton père qu'il est invité

par son vieux camarade Jean Leroux, car nous . sommes de vieux camarades : nous avons tiré à la milice ensemble, en cinquante-sept ! Tu lui diras ca. Pour demain, à midi juste, tu entends, Micheli^ »

Il me tenait la main, & je lui répondis ,:

« Oui, maître Jean; c'est un grand honneur que vous nous faites.

— Quand ou in vile d'aussi braves gens que

VOUS, dit-il, on se fait de l'honneur & du plaisir à soi-même. Et maintenant, bonsoir. »

Alors je sortis- Jamais maître Jean, mon parrain, ne m'avait dit d'aussi bonnes choses sur mon père, & je Ten aimais encore plus qu'avant, si c'était possible.

Histoire iTan paysan.

En rentrant chez nous, je dis aux parents que le père & moi nous étions invités à dîner le lendemain, chez maître Jean, avec les notables des Baraques. Ils comprirent quel honneur on nous faisait, & le père en fut tout attendri. Longtemps il parla de son tirage à la milice, en Tan cinquante-sept, lorsque Jean Leroux & lui s'en allaient bras dessus bras dessous, par la ville, des rubans à leurs tricornes ; & puis de mon baptême, où son vieux camarade avait accepté d'être parrain. Il rappelait ces souvenirs dans les moindres détails, & s'écriait :

« Ah ! le bon temps ! Ah ! le bon temps !... »

La mère aussi était contente ; mais comme .

elle m'en voulait, au lieu de montrer sa foie, elle continuait de filer, sans rien dire. Malgré cela, le lendemain, les chemises, blanches & les habits de fête étaient prêts sur la table; elle

250 Histoire d'un pj.ysan,

avait tout lavé, tout ^éclîé, tout mis en ordre de bonne heure. Et quand, vers midi, le père & moi nous descendîmes la grand rue, en nous tenant par le bras, elle nous regardait de la porte & criait aux voisins :

(( Ils vont au grand diner des notables, chez maître Jean Leroux! »

Le pauvre vieux père, appuyé sur mon bras, me disait en souriant :

(( Nous sommes aussi beaux que le jour des élections. Depuis, il ne nous est pas arrivé de mal; pourvu que cela continue, Michel. Surveillons bien notre langue, on p^rle toujours trop dans un grand dîner. Prenons garde à nous ; tu m'entends }

— Oui, mon père, soyez tranquille, je ne dirai rien. »

Il tremblait toujours, comme un pauvre lièvre poursuivi depuis des années de bruyère en bruyère ; & combien d'autres lui ressemblaient alors ! presque tous les vieux paysans élevés sous les seigneurs & les couvents, & sachant trop bien que pour eux il n'y avait pas de justice.

Pour entreprendre quelque chose, il faut que la jeunesse commence, avec de vieux entêtés comme Chauvel, qui ne changent & ne reculent jamais. Si les paysans avaient dû faire la révo-

Histoin à un paysan, 251

lution de 8p tout seuls, &^ si les bourgeois n'avaient pas commencé, nous serions encore en 88 ! Que voulez-vous? A force de souffrir, on perd courage ; la confiance vient du bon«

heur, oc puis Tinstruction niLinquait.

Mais on devait voir en ce jour ce que fait *le bon vin. Nous étions encore à cent pas de l'auberge, que nous entendions déjà les éclats de rire & les joyeux propos des notables arrivés avant nous. Legrand Létumier, Cochart, Claude Huré, le charron, Gauthier Courtois, l'ancien canonnier, & maître Jean, causaient debout, au coin de la grande table couverte de sa nappe blanche ; & quand nous entrâmes, nous fumes en quelque sorte éblouis par les carafes, les bouteilles , les assiettes de vieille faïence

peinte, Iv-S fourchettes les cuillères frdichement étamées, qui reluisaient d un bout à l'autre de la salle. *

a Hé! voici mon vieux camarade Jean- Pierre I » s'écria maître Jean, en venant à notre rencontre.

Il avait sa veste de forr^ eron à boutons de hus-

sard, la perruque tortillée & liée par un gros âot sur la nuque, la chemise ouverte, le ventre bien arrondi dans sa large culotte, les bas de laine & les souliers à boucles d'argent. Ses grosses joues rouges tremblotaient de contente-

25a Histoire à^an paytan.

ment, &, posant ses deux mains sur les épaules du père :

« Ah ! mon pauvre Jean-Pierre, que je suis content de te voir 1 s ecria-t-il. Comme tout me revient, quand je te regarde!

— Oui, faisait mon père, les larmes aux yeux, le bon temps de la milice , n'est-ce pas, Jean? J'y pense aussi quelquefois ; il ne reviendra plus. »

Mais Létumier, son tricorne sur Toreille, &

son grand habit couleur canelle pendant sur ses cuisses maigres, avec son gilet rouge à boutons d'acier, qui sonnaient comme des cymbales, se mit à crier :

« Il est déjà revenu, Jean-Pierre; nous avons tous gagné à la milice avant-hier; le pays a gagné! vive la joie! »

11 levait son tricorne jusqu'au plafond ; & les autres riaient de voir les bouteilles rangées à la file ; leur cœur en sautait de joie ! chacun dans le cercle se retournait de temps en temps, conune pour se moucher, & comptait les bouteilles du coin de Tceil.

Au fond de la salle, la porte de la cuisine était ouverte ; on voyait le feu rouge monter sur l'àtre, les deux gigots tourner lentement à la broche, la graisse tomber en sifflant dans la lùchefrite; la mère Catherine en grand bonnet

Histoire £m paysan.

blanc, les manches de chemise retroussées, aller

& venir, un plat ou bien une tarte sur son tablier ; & Nicole, avec sa grande fourchette de fer, retourner les viandes dans les marmites, ou secouer dans un coin le panier à salade. — La bonne odeur entrait partout; jamais on n'aurait cru que maître Jean traiterait aussi bien de simples notables; mais cet homme économe & laborieux, dans les grandes occasions ne regardait pas à la dépense ; & quelle plus grande occasion pouvait-il avoir de s'attirer lestime du pays, que de bien traiter ceux qui l'avaient fait nommer au bailliage, avec son ami Chauvel. Tous les bons bourgeois de mon temps ont fait de naéme; c'était le meilleur moyen de conserver l'ordre. Ils avaient le bon sens de se mettre à la tète du peuple; & quand leurs fils, par orgueil, par avarice & par bêtise, ont voulu s'en séparer, pour devenir des espèces de faux nobles, ils ont travaillé pour d'autres plus malins qu'eux. C'est notre histoire en quatre mots!

Cependant les vieux, réunis près de la fenêtre, s'étaient remis à causer des affaires du bailliage, & chaque fois qu'un notable entrait, on recommençait à crier :

« Hé! Pletche!... hç! Rigaud!... par ici...

par ici!... Comment ça va-t-il?»

Histmre d^m paysan».

Valentin, derrière, riait en me regardant.

Mais son enthousiasme pour le roi, la reine & les autorites d'en liaut, ne Tempuchait pas d'aimer le bon vin, les saucisses & le jamboa. L'idce d'une fcte pareille lui paraissait jtout de même agréable, & son long nez se ' tournait avec complaisance du côté de la cuisine.

Finalement, sur le coup de midi, Nicole vint

médire d'appeler Chaïucl, & je sortais, lorsqu'il arriva tranquillement avec Marguerite, Tous les autres criaient :

« Le voilà!... le voilà!... »

Lui, dans sa carmagnole & sa culotte de grisette, riait en allant leur serrer la main. Ce n'était pourtant plus le même homme; M^ le lieutenant du prévôt ne serait plus venu le prendre au collet; il était choisi parmi les quinze de Metz , & cela se voyait bien à sa mine; ses petits yeux noirs brillaient encore plus qu'avant, & le col de sa chemise, bien blanc, se dressait contre ses oreilles.

Comme le grand Létumier, qui aimait les cérémonies, voulait lui faire une espèce de discours, il dit en riant :

« Maître Létumier, voici la soupe qui vient ; elle sent bien bon! »

£t c'était vrai, dame Catherine arrivait avec

Histoire â^wi paysan, «

la grande soupière, qu'elle posa majestueuse* ment sur la table.

Maître Jean s'écria :

« Asseyons-nous, mes amis, asseyons-nous.

Létàmier , vous ferer votre discours au dessert... Ventre affamé n'a pas d'oreilles. Ici, Cochart; ChauTel, là-bas, au haut de la table; Valentinl... Huré!,.. Jean-Pierre!... »

Enfin il nous montrait à chacun notre place, & l'on ne pensait plus qu'à se réjouir. Mon père, Valentin & moi, nous étions en ^ Êice de maître Jean , qui servait : il découvrit la grande soupière, la bonne odeur d'une croûte au pot, à la moelle, s'éleva jusqu'au plafond, en forme de nuage, & l'on se mit à se passer les assiettes*

Je n'avais ^ jamais vu d'aussi grand dîner; j'étais dans l'adipiration, & mon père encore plus.

« Chacun a sa bouteille près de lui, dit maître Jean; qu'on se verse, d

Et, naturellement, après' cette bonne soupe, on tira les bouchons & on emplit les verres.

Quelques-uns voulaient déjà boire à la santé des députés du bailliage, mais c'était du petit vin d'Alsace, & maître Jean s'écria :

« Attendez!... Il faut boire à nos santés avec du bon vin, & non pas avec de l'ordinaire. »

On trouva qu'il avait raison. £t, le bouilli

garni de persil étant arrivé, chacun en mangea sa bonne tranche.

Létumier disait que tout homme qui travaille aux champs ou de son métier devrait avoir une denû-livre de bœuf pareil, avec son setier de vin à chaque repas; le bûcheron Cochart l'approuvait; & Ton commençait à parler de politique, quand la choucroute aux petites saucisses grillées arriva; cela changea les idées d'un grand nombre.

Marguerite & Nicole couraient autour de la table, remplacer les bouteilles vides, dame Catherine apportait les plats; & vers une heure, quand arrivèrent les gigots & qu'on apporta du vieux vin de Ribeaupierre, la joie venait & grandissait. Ou se regardait Tun l'autre d'un air de contentement. Cochart disait :

« Nous sommes des hommes!... Nous avons nos droits d'hommes!... Celui qui voudrait me soutenir le contraire au bois, je lui répondrais. ))

£t l'ancien canonnier Gauthier Courtois

criait :

« Si nous ne sommes pas des hommes, c'est que les autres ont toujours eu pour eux le bon vin & la bonne nourriture. Avant de livrer bataille, ils étaient pourtant contents de nous

Histoire i^un paysan*

flatter & de nous promettre tout ce que nous voulions. Mais après, on ne parlait plus que de discipline, & les coups de plat de sabre pleuraient. Je dis que c*est une honte de battre les soldats, & d'empêcher ceux qui montrent du courage de devenir, officiers, parce qu'ils ne sont pas nobles. »

Létumter voyait tout en beau :

a La misère est passée, s'écriait-il ; nos cahiers sont en ordre; on verra ce que nous voulons, & le bon roi sera bien forcé de dire: « Ces gens ont raison, mille fois raison, ils «veulent l'égalité des impôts, & Tégalité devant « la loi, c'est j uste ! » Est-ce que nous ne sommes pas tous Français > Est-ce que nous ne devons pas tous avoir les mêmes droits & supporter les mêmes impôts^ Ça tombe sous le bon sens, que diable! »

Il parlait très -bien , ouvrant sa grande bouche jusqu'aux oreilles, fermant les yeux à demi d'un air malin, la tète un peu en arrière, & levant ses grands bras çpmme ceux qui parlent d'abondance. Tout le monde ccoiitait; & le père lui-même, avec deux ou trois signes de tête, murmurait :

« Il parle bien... C'est juste!... Mais ne disons rien, Michel, c'est trop dangereux. »

Il regardait à chaque instant du côté de la

a^S Histoire ffm paysan»

porte, comme si les sergents de la maréchaussée avaient dû venir.

Maître Jean alors, ayant rempli les verres de vieux vin, s'écria :

« Mes amis, à la santé de Chauvel, celui qui nous a le mieux soutenus au bailliage; qu'il vive longtemps pour défendre les droits du tiers, & qu'il parle toujours aussi bien qu'il a parlé ; c'est ce que je souhaite ! A sa santé! »

Et tout le monde se penchant autour de la table, on se mit à trinquer comme des bien* heureux. On riait, & chacun répétait :

a A la santé des députés du bailliage ; maître Jean & Chauvel ! »

Les vitres de la grande salle en frissonnaient. Dans la rue, les gens s'arrêtaient, le nez contre les vitres, pensant :

« Ceuxqui crient là-dedans se portent bien. »

Les notables '^'^'tant rassis, on remplit encore une ibis les verres, tandis que Catherine & Nicole apportaient les grandes tartes à la crème, &que Marguerite enlevait le restant des gigots, des jambons & de la salade.

Tous, les yeux se tournaient du côté de Chauvel, pour voir ce qu'il allait répondre.

Lui, tranquillement assis au haut de la table, le bonnet de coton au bâton de sa chaise, les

Histoire ^un paysan*

joues pâles & les lèvres serrées, avait Tair de loucher, & tenait son verre tout pensif. Le vin de Ribeaupierre Tavait un peu agacé sans doute, car au lieu de répondre à la santé des autres, il dit d'une voix claire :

a Oui, le premier pas est fait I Mais ne chantons pas encore victoire; il nous reste beaucoup à faire avant de ravoir nos droits. L'abolition des privilèges^ de la taille, des aides, de la gabelle, des péages, des corvées, c'est déjà beaucoup demander; les autres ne lâcheront pas facilement ce qu'ils tiennent, non ! ils batailleront, ils se défendront contre la justice; il faudra les forcer ! Us appelleront à leur aide tous les employés, tous ceux qui vivent de leurs places & qui pensent s'anoblir. £t, mes amis, ce n'est encore là. que le premier point ; ce n'est encore là que la moindre des choses; je crois que le tiers ëtat gagnera cette première bataille; le peuple le veut; le peuple, qui supporte ces charges iniques, soutiendra sesdéputés.

— Oui, oui, jusqu'à la mort! crièrent le grand Létumier, Cochart, Huré, maître Jean, en serrant les poings; nous gagnerons, nous voulons gagner!... »

Chauvel ne bougeait pas; quand ils eurent fini de crier, il continua comme si personne n'avait rien dit :

a6o Histoire d^un paysan.

« Nous pouvons remporter pour toutes ]cs injustices que le peuple ressent, & qui sont trop criantes, trop claires; mais à quoi cela nous servira-t-il , si, plus tard, les états généraux une fois dissous & les fonds de la dette votés, les nobles rétablissent leurs droits & privilèges? Ce ne serait pas la première fois, car nous en avons eu d'autres, d'états généraux, & tout ce qu'ils avaient décidé en faveur du peuple n'existe plus depuis longtemps. Ce qu'il nous faut après l'abolition des privilèges, c'est la force d'empêcher qu'on les rétablisse. Cette force est dans le peuple, elle est dans nos armées. Il ne faut pas vouloir un jour, un mois, une année, il faut vouloir toujours; il faut empêcher que les gueux, les filous ne rétablissent lentement, tout doucement &. d'une manière détournée, ce que le tiers, appuyé sur la nation, aura renversé! Il faut que Tarmée soit avec nous; pour que l'armée soit avec nous, il faut que le dernier soldat, par son courage & son esprit, puisse monter de grade en grade^ jusqu'à devenir maréchal & connétable, aussi bien que les nobles, m'entendez- vous ?

— A la santé de Chauvel I. » s'écria Gauthier Courtois.

Mais lui, étendant la main pour empêcher les autres de répondre, continua :

« Les soldats alors ne seront plus assez bêtes pour soutenir la noblesse contre le peuple ; ils seront & resteront avec nous ! — Et puis, écoutez bien ceci, car c'est le principal : pour que rarmcc & le peuple ne puissent plus être trompés, pour qu'on ne puisse plus les aveugler jusqu'à détruire eux-mêmes leur propre avancement & défendre ceux qui remplissent les places qu'ils devraient avoir, il fiiut la liberté de parler & d'écrire pour tout le monde. Si l'on vous fait une injustice, à qui réclamezvous? Au supérieur. Le supérieur vous donne toujours tort; c'est tout simple ; l'employé exécute ses ordres ! Mais si vous pouviez réclamer devant le peuple, si le peuple nommait luimême les supérieurs, alors on n'oserait pas vous faire d'injustices ; & même il ne pourrait pas en exister, puisque vous mettriez vos employés à la raison, en leur retirant votre voix. Mais il faut que les gens s'instruisent pour comprendre ces choses, & voilà pourquoi l'instruction parait si dangereuse aux nobles ; voilà pourquoi dans les églises on vous prêche : « Heureux les pauvres d'esprit I » Voilà pourquoi nous voyons tant de lois contre les livres & les gazettes; voilà pourquoi ceux qui veulent nous éclairer sont forcés de se sauver en Suisse, en Hollande, en Angleterre. Plusieurs sont morts àia peine!

a6a HUtoire $m ^aysçn*

mais non, de pareils hommes ne meurent jamais ; ils sont toujours au milieu du peuple pour le soutenir ; seulement il faut les lire, il faut les comprendre. C'est à leur santé que je bois I »

Alors Chauvel nous tendit son verre, & tous ensemble nous criâmes :

<c A la santé des braves gens I »

Beaucoup ne savaient pas de qui Chauvel avait voulu parler, tnais, c'est égal, ils criaient tout de même ; & tellement qu'à la fin la mère Catherine arriva nous prévenir de ne plus tant crier, que la moitié du village était sous nos fenêtres, & que nous avions l'air de nous rebélier contre le roi.

Valentin sortit aussitôt & mon père se mit à me regarder, comme pour savoir s'il était temps de nous sauver. .

(( Allons, cest bon, Catherine, répondit maître Jean ; nous avons dit ce que nous avions à nous dire; maintenant c'est assez. »

Tout le monde se taisait. On se passait les corbeilles de noix & de pommes. Dehors, dans la rue, on entendait nasiller une vielle.

« Ëhl dit Létumier, voici Mathusalem! »

Et maître Jean cria :

« C'est boni... qu'on le fasse entrer... 11 arrive biei^!... »

Histoire d'un paysanm 263

Marguerite sortit aussitôt, & nous ramena le vieux Mathusalem, que tout le monde connaissait au pays. Son vrai nom était Dominique Saint-Fauvert, & tous les anciens vous diront qu'on n'a jamais vu d'homme aussi vieux sur ses jambes. Il devait avoir près de cent ans. Sa figure était si jaune & si ridée, qu'on aurait dit un pain d'épice, & qu'on reconnaissait à peine la forme de son nez, de son menton & la place de SCS petits yeux, couverts de gros sourcils blancs comme un caniche, il avait un grand feutre gris, plié devant & le bord relevé tout droit en visière, avec une plume de coq. Les manches de sa sonquenîlle & le revers de sa culotte étaient fendus & liés par des cordons tout du long, en forme de maillot, & les airs qu'il jouait devaient venir au moins du temps des Suédois ; rien que de les entendre, on avait envie de pleurer.

a Hé! c'est vous, Mathusalem, lui cria nmtre Jean, avancez! avancez I... »

Il lui tendait un grand verre de vin, que le vieux Dominique prit en saluant de trois côtés par un signe de tête. Ensuite il but tout doucement, ses petits yeux fermés. La mère Catherine, Marguerite & Nicole se tenaient derrière; nous le regardions, tout attendris.

Maître Jean, — lorsqu'il rendit le verre, —

lui demanda du chanter quelque chose. Mais le

vieux Mathusaiem lui répondit qull ne chantait plus depuis des années. Et comme nous étions dans l'attendrissement, il se mit à jouer un air tellement vieux & doux, que personne ne le connaissait; on se regardait Tun l'autre. Tout à coup, mon père dit :

« Ah ! c'est Tair des Paysans l... n

Et toute la table s'écria :

« Ouit... ouil... c'est l'air des Paysans!

Jean-Pierre, tu vas le chanter ! »

Je ne savais pas que mon père chantait bien, je ne l'avais jamais entendu. Lui, disait :

tt J'ai tout oublié!... Je ne sais plus le premier mott... »

Mais, comme Chauvel l'engageait, & que maître Jean soutenait qu'on n'avait jamais entendu mieux chanter autrefois que son ami Jean-Pierre , à la iin , les joues rouges & les yeux baissés, il toussa doucement & dit :

(( Puisque vous le voulez absolument... eh bien, je vais essayer de me le rappeler, n

Et tout de suite il chanta l'air des Paysans en suivant la vielle, mais d'une voix si douce & si triste, qu'on croyait voir nos pauvres vieux dans les anciens temps, gratter la terre en attelant leurs femmes à la charrue; & puis les soldats pillards venir leur prendre la récolte ; &

Histoire £un paysanm

puis le feu monter sur leurs villages de paille, le$ moissons s'envoler en étincelles, les femmes & les filles entraînées dans les chemins détournés ; & la Êimine^ la maladie, la grande pendaison... toutes les misères!... Cela traînait, traînait, & ne finissait plus !

Moi, malgré le bon yin^ au troisième couplet j'étais déjà la figure sur la table, à sangloter, pendant que Létumier, Huré, Cochart, maître Jean & deux ou trois autres chantaient le refrain, comme on chante à Tenterrement de ses père & mère.

Marguerite aussi chantait. Sa voix montait comme une plainte de femme qu'on attèle & qu'on entraîne; c*était terrible, les cheveux vous en dressaient sur la tête.

Et regardant autour de moi, je vis que nous étions tous plus pâles que des morts. Chauvel, au bout de la table, les lèvres serrées, regardait comme un loup.

Enfin, le père se tut; la vielle grinçait encore; Chauvel dit :

(( Jean-Pierre, vous avez bien chanté !••• Vous avez chanté comme un de nos anciens^ parce que vous avez senti les mêmes choses; & nos pères à nous tous, nos grands-pères, & tous ceux, hommes & femmes, dont nous descendons depuis mille ans, les ont senties! »

266 Histoire d^an paysan»

Et comme on se taisait, il cria :

« Mais la vieille chanson est finie... Il fiiut

qii'uiic autre commence! )>

£t d'un coup, tous ceux qui se trouvaient là, moi le premier, nous étions debout & nous

criions :

tt Oui , il faut qu'une autre chanson commence... nous avons trop souffert!

— C'est ce qu'on verra bientôt 1 dit Chauvel. A cette heure, dame Catherine nous a prévenus de ne pas crier; elle a raison : ici cela ne sertà rien! »

Maître Jean alors entonna seul la chanson du * forgeron, avec sa grosse voix. Valentin venait de rentrer, & nous raccompagnions ensemble; & cette chanson nous rendit un peu la joie; elle était aussi triste, mais elle était forte; le refrain disait que le forgeron forge le fer!... Cela laissait entendre bien des choses, & Ton souriait.

En ce jour, bien d autres chansons furent chantées, & des bonnes ! Mais celle du père, je ne l'oublierai jamais, & quand j'y pense je m'écrie encore :

« Oh! grande, oh! sainte révolution! Que celui des paysans de France qui serait capable de te renier, apprenne la chanson de ses anciens ; & si cette chanson ne le convertit pas,

Histoire $m paysan.

que lui, ses enfants & descendants la chantent encore une fois à la glèbe. Ils la comprendront

peut-être alors, & leur ingratitude tiura sa récompense.

Ce jour-là, bien tard, le père & moi nous

rentrâmes à la baraque. Le lendemain, lo avril 1789, Chauvel partîl pour Metz. Les états

gcncraux n otaient pas loin, m

Histoire d'm paysan.

Après le départ de Chauvel. il ne fut plus

question, durant quelques jours, que des

afiidres du grand bailliage, & principalement de la réunion des trois ordres en un seul, aux états généraux. C'est encore une des plus grandes disputes que j'aie vues de ma vie.

' Comme Tordonnance du roi avait déclaré

que le tiers état serait doublé, c'est-à-dire que nous aurions autant de députés que les , deux autres ordres réunis, nous voulions voter par tète, pour abolir les privilèges malgré tout ce que les nobles & les évèques pourraient dire; mais eux^ qui tenaient à conserver leurs anciens droits, voulaient voter par ordres, parce qu'ils étaient sûrs d*être toujours ensemble contre nous, & d'avoir toujours deux voix contre une.

C'est alors qu'il aurait fallu voir l'indigna-

tion de maitre Jean, de Létumier, de Cochart, & de tous les notables réunis le soir dans la cour des Trois-Pigeons, sous le grand chêne ; car depuis quelques jpurs on transportait les bancs & les tal)ks dcliors, à la nuit, pour respirer le grand air. Autant nous devions avoir de vent & de pluie en mai 1789, autant les chaleurs d'avril étaient grandes ; tout fleurissait & verdissait; les oiseaux étaient déjà nichés vers le 15; & je me souviens que nous travaillions à la forge, Valentin & moi, en simple blouse, la culotte serrée sur les hanches & les chemises pendues derrière la porte. — Maitre Jean, tout rouge & luisant de bonne santé, m'appelait à chacjue instant dehors, criant :

« Michel! hé! Michel, arrive!... »

Et je devais lui pomper trois ou quatre bons coups sur sa tète chauve & ses épaulés.

C'était sa manière de se rafraîchir. Madeleine Rigaud, la femme du tourneur en face, riait de bon cœur.

Enfin, c'est pour vous dire qu'il faisait trèschaud, & qu'après huit heures, quand la lune montait, on était content d'être à la fraîcheur, en vidant sa bouteille ou son pot de cidre dans la cour, derrière le treillis.

Tout le long de la rue, les femmes & les

jeunes âlles filaient devant leurs portes Sl se

donnaient du bon temps. On entendait caiiscr& rire de près & de loin, les chiens aboyer, &c.; & les voisins pouvaient aussi nous entendre disputer, mais cela nous était bien égal: on commençait à prendre confiance.

Marguerite venait qiijl juefois; nous causions contre la charmille, riant entre nous, pendant que le grand Lëtumier tapait des deux poings sur la table en criant :

« C'est fini!... ça ne peut pas durer... Il faut déclarer que nous sommes tout! n

Et que la mère Catherine disait :

<c Au nom du ciel, maître Létumier, ne cassez pas notre table, elle ne veut pas voter par ordres I »

Les choses allaient donc ainsi leur train, & je ne me rappelle pas avoir été plus heureux, que dans ce temps où je causais avec Marguerite, sans oser même lui dire que je Taimais; non, jamais je n'ai eu de plus grand bonheur.

. Enfin, ce soir-là, vers huit heures, nous

étions dans la cour, les uns penchés derrière les autres, & la lune au-dessus de. l'arbre. Le grand Létumier criait, & Cochart, son nez crochu dans sa barbe rousse, son bout de pipe entre les dents & les yeux arrondis comme

Histoire Sun pay$an*

un hibou, fumait, le coude allongé sur la table. On ne se méfiait de rien, & Cochart, pas plus que les autres , quoiqu'il eût fait un grand coup en ce jour. Le métier de bûcheron ne lui rapportait pas grand'chose , comme pense; mais il passait de temps en temps la ligne des barrières , & cherchait au Graufthal un bon sac de tabac, qui se vendait très-bien dans les environs : le rouge ân, à quatre sous la livre, au lieu de vingt, & le noir fin à trois SOUS) au lieu de quinze.

Les disputes sur la politique avaient Tair

de devoir continuer ainsi jusqu'à dix heures, comme à l'ordinaire, quand le treillis de la rue s'ouvrit, & qu'un homme en bourgeois & deux sergents de la maréchaussée s'avancèrent lentement dans la cour, en nous inspectant.

C'était le gros Mathurin Poulet, le cellcrier de la porte d'Allemagne, avec son petit tricorne renversé sur la nuque, sa tignasse jaune tordue en boudin au-dessous, son gros nez rouge en l'air, ses yeux de bœuf reluisant à la lune, le double menton dans son jabot, & sa panse I sur les cuisses; enfin un mangeur terrible I 11 lui fallait six cervelas, découpés dans un grand saladier dç haricots verts à l'huile, une petite niiche de trois livres & deux pots de bière pour son déjeuner; & pour son dîner autant,

-avec quelques bonnes tranches de jambon ou de gigot en plus, & deux fromages blancs à la ciboulette. Qu'on se figure, d'après cela, si les bénéfices d'un cellerier lui suffisaient pour vivre! Aussi, Poulet ne connaissait ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni cousins, ni cousines, quand il s'agissait de remplir le saladier. Il aurait dénoncé le bon Dieu, pour avoir la prime; &, malgré son air bète, il était fin comme un renard, pour dénicher ks fraudeurs & poursuivre les contrebandiers. Il y rêvait nuit & jour, & vivait de ses dénonciations, comme les autres de leur travail. Voilà ce que c'est d'avoir un ventre pareil à nourrir; le cœur vous descend en quelque sorte dans Testomac, & l'on ne pense plus qu'à boire & à manger.

Les deux sergents le suivaient, habillés comme tous les sergents visiteurs, de l'habit blanc à revers jaunes, qui les faisait appeler « bandes de lard, » le chapeau en travers des épaules, & le sabre battant leurs gros mollets. C'étaient des hommes de six pouces, mais tous les deux fortement gravés de petite vérole.

Avant la révolution presque tout le monde était marqué ; les belles iiiles risquaient toujours de perdre leur beauté & les beaux hommes aussi ; les borgnes & les aveugles ne manquaient pas.

• Histoire àhin paysan, 273

à cause de cette terrible maladie ; & Dieu sait

pourtant ce qu'il a fallu de peine pour faire accepter la vaccine, peut-être encore plus que pour les pommes de terre. Le peuple commence toujours par repousser ce qui lui fait du bien... Quel malheur!

Ces gens arrivaient donc; & le gros Poulet, à quatre pas de la table , voyant Cochart, dit d'un air de satisfaction :

« Le voilà ! nous le tenons ! ... »

Ce fut une indignation générale dans la cour, car depuis longtemps Cochart portait à Poulet du tabac pour rien. Mais Poulet ne s'inquiétait pas de si peu de chose, & dit aiix sergents :

u £mpoignez-le ! C'est lui ! »

Les deux autres empoignèrent Cochart, qui se mit à crier, en laissant tomber sa pipe :

« Qu'est-ce que vous me voulez? Qu'est-ce que j'ai fait? »

Les étincelles volaient sous nos pieds ; on se regardait l'un l'autre dans l'épouvante ; & Poulet lui répoiidit en riant :

tt Nous venons pour les deux sacs de contrebande que tu as rapportés hier du Graufithal; tu sais, les deux sacs de tabac qui sont à droite en entrant dans ton grenier, derrière la cheminée, sous les bardeaux } »

On comprit alors que le pauvre Cochart

avait été dénoncé par quelque voisin envieux, & chacun frémit : c'était un cas de galères !

On n'osait pas bouger, car de résister au fisc en ce temps, c'était encore plus terrible qu'aujourd'hui; non-seulement on vous prenait terres^ argent, maison^ mais s'il manquait des rameurs quelque part, du côté de Marseille ou de Dunkerque, on vous envoyait là-bas, & personne n'entendait plus parler de vous. C'était arrivé plusieurs fois dans la montagne, &même aux Baraques, pour le fils de la vieille Geneviève Paquotte ; sur la dénonciation de Poulet, il avait été convaincu de faire la contrebande du sel, & depuis, les gens disaient que François était au pays où. poussent le poivre & la canelle. Geneviève avait perdu tout son bien pour les frais; elle était devenue infirme & mendiante.

Qu'on se représente maintenant l'épouvante

des gens.

« Allons, criait Poulet, en route 1 »

Et Cochart, se cramponnant à la table, repondait en soufflant ; « Je n'irai pas! n

Le grand Létumier n'avait plus envie de crier; il se taisait comme une carpe au fond de

son baquet. Tous ces grands braillards, lors- }: qu'ils voient les sergents ou les gendarmes, de- ^

viennent prudents ; & souvent ceux auxquels

on pense le moins montrent un autre courage.

A force de le tirer & de lui donner des secousses, les deux sergents avaient presque fini par arracher Cochart de son banc. Poulet di* sait :

« Encore un petit coup!... ça marchera!,,. 11 Quand Marguerite, assise près de moi contre le treillis, élevant la voix, dit au milieu du

silence :

<c Mais, monsieur Poulet, prenez garde ! vous

n'avez pas le droit d'arrêter cet homme ! »

Et tous ces gens, autour de la table, sur le pas de la porte : maître Leroux, Létumier, la mère Catherine, Nicole, pâles de crainte & de pitié, se retournèrent dans l'épouvante. Us avaient bien reconnu la voix de Marguerite , mais ils ne pouvaient croire à sctti courage; ils

en ii Lmijsaicnt. Le gros Poulet, le ne/ en l'air comme les autres, regardait & s'ctonnait; jamais chose pareille n'était arrivée. Il criait :

« Qui vient de parler? Qui se permet de réclamer contre la régie > »

Marguerite repondit tranquillement de sa place ;

« C'est moi , monsieur Poulet : Marguerite

Chauvel; la lille de Chauvel, député du tiers au grand bailliage de Metz. Ce que vous Êdtes

est très-mal; c est grave, monsieur le cellerier, d'arrêter un homme, un notable, sans un ordre exprès de M. le prévôt. »

£t, se levant, elle s'approcha du cellerier & des deux sergents , qui se retournaient, la regardant de travers sous le bord de leurs grands chapeaux à cornes, sans lâcher Cochart.

« Vous ne connaissez donc pas l'ordonnance du roi? leur dit-elle. Vous arrêtez les gens, pour vos affaires du fisc, après sir heures du soir, quand lordonnance vous le défend; & vous voulez les forcer de vous ouvrir leur porte pendant la nuit! Songez donc que tous les malfaiteurs pourraient dire ; a Nous sommes les employés du fisc , ouvrez ! » Ils pilleraient les villages à leur aise, si l'ordonnance ne défendait pas ce que vous faites, & si Tédit ne vous ordonnait pas d'être assistes de deux échevins & d arriver en plein jour* »

Elle parlait clairement & sans gêne, comme le vieux Chauvel, & Poulet semblait confondu de voir qu'on osait lui parler en face; l'indignation faisait trembler ses joues. Tout le monde reprenait courage. Dehors, dans la rue, s'entendait une grande rumeur pendant que Marguerite parlait j & , comme elle finissait, une voix plaintive & lamentable s'éleva, la voix de la vieille Geneviève Paquotte, criant ;

« Ah! le brigand!... ah! le malheureux!...

il arrive encore !... il lui faut les enfants & les pcrcs de famille ! »

Cette pauvre vieille élevait sa béquille audessus de la haie, & ses cris partaient comme des sanglots; elle disait :

« C'est toi qui m'as pris mon garçon... mon pauvre Fraiii^ois ! ... C'est toi qui m'as mise dans la misère !... Ah ! le bon Dieu t attend!... il t'attend, val... Ce n'est pas fini... les malheureux seront là!... ))

Rien que de l'entendre, on avait la chair de poule, on devenait tout pâle; & lui, Poulet, regardait, en écoutant la rumeur du côté de la ' rue. Les sergents aussi se tournaient.

Dans ce moment, maitre Jean, se levant dit :

« Monsieur le cellerier, écoutez cette malheureuse I... C'est pourtant terrible, cela!... personne ici ne voudrait avoir pareille chose 5nr la conscience; ça vous déchire le cœur. »

Geneviève Paquotte ne criait plus, mais elle sanglotait, & Ton entendait ses béquilles qui s'en allaient lentement, remontant la rue.

« Oui, dit maître Jean, c'est épouvantable!

Réfléchissez bien à ce que vous faites; nous

vivons dans nn moment difficile pour tous,

mais principalement pour les employés du fisc.

Histmn £wi paysan.

Le vase est plein; prenez garde de le faire déborder. Voici déjà Cinq fois que vous venez à la nuit close cette année; ft vous avez aussi ^ fait des visites à Lutzelbourg, Thiver dernier, après minuit, pour trouver de la contrebande. Si les gens se lassent, s'ils finissent par vous résister, que devrons-nous faire, nous, bons bouff^eois ? Est-ce que nous devrons vous prêter main-forte contre l'ordonnance du roi, que vous violez } Est-ce que nous dei'rons soutenir ceux qui mettent Tédit & l'ordonnance sous leurs pieds, ou ceux qui défendent leurs droits > Réfléchissez, au nom du ciel! je ne vous dis que cela, monsieur Poulet ! » •

Alors il se rassit. Les rumeurs de la rue augmentaient ; une quantité de gens se penchaient sur la haie pour voir & entendre. — Cochart criait :

« Je ne marcherai pas !.,. on me tuera plutôt !... Je suis avec l'ordonnance !

Poulet, voyant que les deux sergents euxmêmes commençaient à réfléchir & regardaient .autour d'eux sans oser suivre ses ordres, se rappela tout à. coup Marguerite & se retourna furieux, en lui criant :

« C'est toi qui nous vaux ça... calviniste 1... Tout aurait marché conune à l'ordinaire, sans cette mauvaise race ! »

Histoire à! un paysan* * 279

Il s'avançait tout rouge & le cou plein de sang, comme un de ces gros dindons qui courent après les enfants I II arrivait pour la pous-* ser, quand il me vit derrière elle, dans l'ombre. J'étais là sans savoir comment, en bras de chemise. Je le regardais, & je riais en moi-même, pensant :

« Malheureux! si tu la touches, je te plains !... »

Je sentais déjà son gros cou rouge entre mes

deux mains, comme dans un étau. Lui vit cela, & tout à coup il devint pàle.

« Allons, dit-il, c'est bon.., c'est bon...

Nous reviendrons^ demain 1 »

Les deux sergents, qui voyaient cette ibule penchée sur la haie & tous ces yeux reluisant dans l'ombre, parurent bien contents de s'en •aller. Ils lâchèrent Cochart, qui se redressa, le sarrau déchiré, les joues & le front couverts de sueur.

Moi, je ne bougeais pas de ma place. Marguérite, alors, se retournant, me vit. Beaucoup d'autres me regardaient aussi. J'étais pour ainsi dire fâché de voir le gros cellérier s'en

aller avec les sergents ; ce soir-là, j'aurais aimé la bataille ! Que les honunes sont étonnants, & que les idées changent avec l'âge ! mais on n'a pas toujours des bras & des épaules de dix-huit

28o Histoire d'un paysan,

ans & des mains de forgeron, & Ton ne pense plus à montrer sa force & son courage à celle que Ton aime I... Enfin ils s'en allaient. Marguerite me dit en riant :

« Ils s'en vont, Michel... »

Et je lui répondis :

« C'est la meilleure idée qui puisse leur venir. »

Mais à peine étaient-ils au dehors, que les coups de siiQet & les éclats de rire s'élevèrent d'un bout des Baraques à rautre. Cochart, encore tout défait, vida sa cruche d'un trait , & Marguerite lui dit :

a Dépechez-vous de porter votre contrebande au bois, dépêchez-vous I »

Ah ! qu'elle paraissait heureuse, & ce pauvre Cochart , qu'il était content ! Je suis sûr qu'il aurait voulu la remercier, mais l'épouvante le tenait encore ; il partit en remontant la rue, sans dire bonjour ni bonsoir.

Tout le monde criait & chantait victoire dans la cour. Poulet & ses deux sergents, qui traversaient alors les champs, devaient nous entendre au loin, jusque dans la petite allée du cimetière, près de la ville; ils devaient être bien ennuyés d'avoir manqué leur coup, les gueux!

Msutre Jean fit apporter du cidre, & long-

temps autour de la table on parla de ce qui venait de se passer. Chacun voulait avoir dit son mot, ceux qui n'avaient pas souf&é, comme les autres, mais tous reconnaissaient le courage & le bon sens de Marguerite.

Maître Jean disait :

« C'est lesprit du vieux qui se trouve en elle. Il va joliment rire en apprenant la manière dont elle a parlé devant les fiscaux, & comme elle les a forcés de relâcher Cochart ; il se fera du bon sang. »

Moi, j'écoutais en silence, près de Marguerite ; fêtais le plus heureux garçon du pays !

Et bien tard, après dix heures, comme les uns & les autres partaient, & que maître Jean refermait sa porte en criant : « Bonsoir, les amis, bonsoir I Ah! la belle journée 1... » & que les gens s'en allaient par trois, par quatre, à droite 8l à gauche, Marguerite & moi, les derniers, nous sortîmes de la cour en repoussant le treillis, & nous remontâmes lentement la rue du village.

Nous étions tout pensifs en regardant cette

belle nuit blanche, les arbres allongeant leurs

ombres dans le chemin, & les étoiles innom-

• brables au-dessus. Le grand silence revenait,

pas une feuille ne remuait dans Tair. Au loin,

les portes & les volets se refermaient. Quelques

vieilles se souhaitaient le bonsoir ; & devant la maison de Chauvel, sous la haie de leur petit verger en pente, la source, sortant de la côte par son vieux tuyau, bruissait dans la petite

auge presque à ras de terre.

Je vois Teau qui coule par-dessus Tauge ; le cresson de fontaine & les glaïeuls qui pendent autour & qui couvrent le vieux tuyau pourri; ronabre d'un grand pommier, au coin de la maison; & dans lauge, la lune qui tremble comme au fond d'un miroir. Tout se taiti Mar*guerite est là qui regarde un instant & qui dit ;

tt Comme tout est tranquille, Michel ! »

Et puis elle se penche , sa petite main sur le tuyau, la bouche au-dessous, ses beaux cheveux noirs tombant le long de ses joues & sur son joli cou brun : elle boit. Moi, je la regarde dans le ravissement. Tout à coup elle se relève ft s'essuie le menton avec son tablier, en me disant :

« C'est égal, Michel i tu es tout de même

plus courageux que les autres garerons du village; je t'ai bien vu derrière moi... Tu n'avais pas une bonne figure, non ! Aussi Poulet s'est dépêché de partir, après t'avoir regardé ! »

Elle se met à rire ; &, pendant que je me réjouis de l'entendre dans cette rue tranquille, elle me demande ;

Histoire d'un p^ysé^n.

a Mais, dis donc, à quoi pensais^ta, Micliel,

pour avoir cette figure?

Ët je lui réponds :

<( Je pensais que s*il avait le malheur de te toucher, ou seulement de te dire un mot malhonnête, c'était un homme perdu. »

Alors elle me regarde, & ses joues deviennent rouges :

a Mais tu aurais été aux galères !

— Qu'est-ce que ça m'aurait fait ï Avant, je l'aurais tué f »

Comme tout me revient après tant d'années !

J'entends là voix de Marguerite ; chaque mot est dans mon oreille ; & ce petit murmure de la source, tout, tout revit. Oh! l'amour, quelle bonne chose!... Marguerite avait alors seize ans, elle n'a jamais vieilli pour moi.

Nous restâmes encore là quelques instants à rêver, & puis Marguerite s'en alla du côté de leur porte. £lle ne disait plus rien. Mais

comme elle venait d'ouvrir, le pied d^jà dans leur allée, elle se retourna d'un coup, me tendit sa petite main de bien loin, .en me disant, les yeux brillants :

« Allons, bonne huit, Michel, dors bien, & merci ! »

Et je sentis qu'elle me serrait la main. J'en fus grandement troublé.

284 Histoire à^un paysan.

Et la porte s'ëtant refermée , je restai deux

minutes à ma place, écoutant Marguerite trotter dans leur baraque , monter l'escalier; & puis, regardant la lampe s'allumer, à travers les fentes du volet :

a Elle se couche! » me dis-je.

Et je partis, m'écriant dans mon âme :

« Maintenant elle sait que tu Taimes I »

Jamais je n'ai senti depuis de trouble & d'enthousiasme pareils.

J'avais donc décidé que Marguerite serait ma femme; tout était arrangé dans ma tête; je me

disais :

« Elle est encore trop jeune , mais dans quinze mois, quand elle aura dix-hvcit ans & qu'elle comprendra que c'est son bonheur d'être mariée, comme toutes les tilles, & que je

lui dirai que je l'aime, nous serons bientôt d'accord & nous livrerons la grande bataille. La mère va terriblement crier ; elle ne voudra pas d'une calviniste; & le curé, tous les gens du village seront avec elle ; mais c'est égal ! le père sera toujours avec moi, car je lui montrerai que c'est le bonheur de toute ma vie, que je ne puis exister sans Marguerite. Alors il aura du courage &, malgré tout, il faudra que Taââire marche. Après cela nous louerons une petite forge, soit sur la route des Quatre- Vents, à la Roulette, soit sur la route de Mit->

telbronn, aux Maisons-Rouges, & nous travail-

lerons pour notre compte. Les rouliers, les voituriers ne manqueront pas. Nous pourrons même tenir une petite auberge comme maître Jean. Nous serons les plus heureux du monde ; & nous avons le bonheur d'avoir un enfant, au bout de quinze jours ou trois semaines je le prendrai sur mon bras, j'irai tranquillement aux Baraques & je dirai à la mère : « Tenez... le voilà!..* maudissez-le !••• » £t elle pleurera, elle criera, elle s'apaisera, & finalement elle viendra chez nous ; tout sera raccomn^odél

Voilà ce que je me figurais, les larmes aux yeux; & je pensais aussi que le père Chauvel serait content de m avoir pour gendre. Qu'estce qu'il pouvait espérer de mieux qu'un bon ouvrier, laborieux, économe & capable par son travail d'amasser du bien un homme simple & naturel comme moi } J'étais pour ainsi dire sûr qu'il consentirait; rien ne me troublait, tout me paraissait dans le bon sens, & j'étais attendri de mes bonnes idées.

Malheureusement il arrive des choses en ce monde auxquelles on ne s'attend pas.

Un matin, cinq ou six jours après la visite des fiscaux, nous étions à ferrer le roussin du vieux juif Schmoûle devant la forge, lorsqu'arriva la femme Steffen, des Baraques d'en

uiyiLi^ed by

haut. Elle revenait de vendre ses œufs & ses légumes au marché de la ville, & dit à maître Jean :

« Voici quelque chose pour vous ! »

C'était une lettre de Metz , & maître Jean s'écria tout joyeux :

(( Je parie qu'elle vient de Chauvel! Lisnous ça, Michel ; je n'ai pas le temps de cherdier mes besicles. »

J'ouvris donc la lettre, mais j'en lisais à peine les premières lignes, que mes genoux: tremblaient & que je me sentais froid par tout le corps : Chauvel annonçait à maître Jean qu'il venait d'être nommé député du tiers aux états généraux, & lui disait d'envoyer tout de suite Marguerite à Tauberge du Plat-^d^Êtain^ rue des Vieilles-Boucheries , à Metz , parce qu'ils allaient partir ensemble pour Versailles.

C'est tout ce que je me rappelle de cette lettre assez longue. Après cela, je lisais sans comprendre, &, finalement, je m'assis sur l'enclume comme un être accablé. Maître Jean traversait la rue en criant :

« Catherine, Chauvel est nomme dcputc du tiers aux états généraux! »

Valentin, les mains jointes, bégayait :

« Chauvel à la cour, parmi les seigneurs & les évêquesU*. O mon Dieu !... »

Histoifi d^m paysan*

Et le vieux juif Schmoûlc lui répondait :

« Pourquoi pas? C'est un homme de bon sens, un véritable homme de commerce; il mérite cette place autant qu'un autre! n

Mais, moi) j'avais les yeux troubles, & je m'écriais en moi-même :

« Maintenant, tout est fini, tout est perdu Marguerite part & je reste seul!... »

J'avais envie de sangloter; la honte seule m'en empêchait. Je pensais :

<( Si l'on savait que tu l'aimes , tout le pays se moquerait de toit... Qu'est-ce qu'un garçon forgeron, auprès de la fille d'un député du tiers état> R^ien du tout!... Marguerite est au ciel, & toi sur la terre ! »

Et mon cœur se déchirait.

La rue se remplissait déjà de monde : dame Catherine, Nicole, maître Jean, les voisins & les voisines, criant :

« Chauvel est député du tiers aux états généraux ! ))

C'était un grand mouvement. Maître Jean,

rentrant dans la forge, s'écria :

« Nous sommes tous comme fous à cause de la

gloire du pays; nous ne pensons plus à rien; Michel, cours donc prévenir Marguerite ! »

Alors je me levai. Je m'épouvantais de voir Marguerite; j'avais peur, de pleurer devant

HistoifÊ ffm paysan*

elle, de montrer malgré moi que je Taimaîs, & de lui faire honte. Et même dans leur allée, je m'arrêtai pour raffermir mon cœur, & puis j'entrai.

Marguerite était dans la petite salle, à repasser du linge.

« Hé! c'est Michel, dit-elle, » tout étonnée

de me voir en bras de chemise, car je n'avais pas même eu l'idée de mettre ma veste & de me laver les mains.

Je lui répondis :

« Oui... c'est moi... Je t'apporte une bonne

nouvelle...

— Qu est-ce que c'est?

Ton père est nommé député du tiers aux états généraux. »

Comme, je parlais, elle devint toute pâle, & je m'écriai :

« Marguerite, qu'est-ce que tu as? »

Mais elle ne pouvait me répondre; c*étatt la joie, la âerté, qui taisait cela; & tout à coup, fondant en larmes, elle se jeta dans mes bras en criant :

« Ohl Michel, quel honneur pour mon

père! »

Je la tenais serrée, elle ses bras autour de mon cou; je sentais les sanglots par tout son petit corps i ses larmes me coulaient sur les

290 Histoire paysan.

1% ■ I I II . ■- ■ Il IT

joues! Ah ! que je Taimais, & comme j'aurais voulu la garder! Comme je m'écriais dans mon &me : « Qu'on vienne me la prendre! » Et pourtant il fallait la laisser partir; son père était le maître I

Longtemps Marguerite pleura; puis, me lâchant & courant s'essuyer la figure à la serviette, elle se mit à rire & me dit :

« Que je suis fiiUe! n'est-ce pas. Michel Peut-on pleurer pour de pareilles choses > »

Moi, je ne disais rien; je la regardais avec un amour qu'on ne peut se figurer ; elle n'y faisait pas attention !

(( Allons, dit-elle en me prenant le bras, arrive! »

Et nous sortîmes,

La grande salle des Trois-Pigeons était

pleine de monde. Maie je n*ai pas envie de vous peindre les embrassades 4c maître Jean, de dame Catherine, de Nicole; ni les compliments des notables, du grand Létumier, du vieux Rigaud, de Huré. Ce jour-là Tauberge ne désemplit plus de Baraquins jusqu'à neuf h^es du soir; hommes, fismmes, enfants entraient & sortaient, levant leurs chapeaux, leurs bonnets, trébuchant & criant à se faire entendre jusqu'au petit Saint-^Tean. Les verres, les bouteilles, les canettes tintaient;

Histoire Hun paysan. 291

la grosse voix de maître Jean s'clevait audessus du tumulte, avec des éclats de rire qui ne finissaient* pas. C'était une fite in* croyable.

Moi, voyant cela, )e me disais :

({ Tu n'es pourtant qu'un gueux! Tout le village se réjouit du bonheur de Marguerite ft de Chauvel, tout le monde est- content, & toi, te voilà triste jusqu'à la mort... C'est abominable! »

Valentin seul était avec moi, disant :

« C'est le bouleversement de tout; la ra-« caille va maintenant à la cour,... les seigneurs sont confondus parmi les va-nu-pieds,... on ne respecte plus rien,... on nomme des càlvi- * nistes au lieu de chrétiens... La fin du monde approche. »

Et, dans ml grande tristesse, je lui donnais raison. Mon courage s'en allait. Je ne pouvais rester là, dans cette foule; Marguerite elle-même était forcée de reculer jusque dans la cuisine, où les notables entraient lui faire leurs salutations. Je pris mon bonnet & je sortis. J'allai, Dieu sait où! devant moi, du côté de la grande route je pense, à travers champs.

Il faisait beau comme depuis quinze jours ;

les avoines commençaient à verdir, les blés

2^2 Histoire d'un puysu/i.

poussaient. Le long des haies les fauvettes gazouillaient, & dans Tair, les alouettes se balançaient avec leur joie & leur musique éternelles. Le soleil & la lune ne s'arrêtaient pas à cause de moi. Ma désolation cuit terrible.

Je m'assis trois ou quatre fois au bord du

chemin, à Tombre d'une haie, la téte entre mes mains, & je rêvais! mais plus je rêvais, plus ma tristesse devenait grande ; je ne voyais plus rien, ni devant, ni derrière, comme on raconte des malheureux perdus sur la mer, qui ne voient que le ciel & l'eau, & qui crient : •

(( C'est fini!... Maintenant, il faut mou- ' rir !... n

Voilà ce que je pensais. Le reste ne m'était plus rien.

Enfin à la nuit, sans savoir comment, je retournai au village & j'arrivai derrière notre baraque. Au loin, à l'autre bout de la rue, les cris & les chansons continuaient. J'écoutais en me disant ;

« Criez . . . chantez. . . vous avez bien raison ! . . • la vie est une misère !... »

Et j'entrai. Le père & la mère, sur leurs petites escabelles, filaient Se tressaient. Je leur dis bonsoir. Le père^ me regardant, s'écria :

« Comme tu es pàle, Michel, tu es malade, mou enfant »

^ Je ne savais quoi répondre, lorsque la mère

dit en souriant :

« Hé! tu vois bien qu'il a ribotë. avec les autres!... Il en a pris son compte, en Thonneur de Chauvel. »

Je répondis, dans Tamertume de mon âme :

« Oui, vous avez raison, ma mère, je suis malade... J'ai trop bu... Vous avez raison!... Il faut bien un peu profiter des bonnes occasions» »

Et le père, avec douceur, dit alors :

a Eh bien, mon enfant, va dormir, cela se passera. Bonne nuit, Michel ! »

Je montai l'escalier avec la petite lampe de fer-blanc, je montai tout accablé, la main sur le genou pour m'aider. Et là-haut, posant la lampe sur le plancher, je regardai quelques instants mon petit frère Étienne, qui dormait si bien, sa tête blonde renversée sur l'oreiller en grosse toile^ sa petite bouche ouverte, & ses grands cheveux autour de son cou ; je 'le regardai, pensant :

« Comme il ressemble au père!... Comme il lui ressemble, mon Dieu! »

Et je l'embrassai, pleurant tout bas & me

disant :

« Eh bien^ c'est pour toi maintenant que |e

travaillerai! Puisque tout s'en va, puisqu'il ne me reste rien , c'est pour toi que fe me donnerai de la peine; & peut-être, toi, tu seras plus heureux : celle que tu aimeras ne s'en ira pas, & nous vivrons tous ensemble! »

Alors je me déshabillai, je me couchai prè$ de lui, & toute la nuit je ne fis que rêver à mon malheur, en me répétant qu'il fallait du courage; que personne ne devait rien savoir de mon amour pour Marguerite; que ce serait une honte ; qu'un homme devait être un homme; ainsi de suite! Et le lendemain de bonne heure je retournai tranquillement à la forge, résolu à rester ferme. Cela me faisait du bien.

Qr, en ce jour les compliments continuèrent, & ce n'étaient plus seulement les Baraquins,

c'étaient tous les notables de la ville : MM. les officiers de mairie, MM. les échevins, assesseurs & syndics, MM. les secrétaires, greffiers, trésoriers, receveurs & contrôleurs, MM. les notaires & gardes-marteaux de la maîtrise des eaux & forêts... Qu'est-ce que je sais encore, moi>

Toute cette masse de gens, qu'on ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, arrivaient à la file,

avec leurs tricornes, leurs grosses perruques

Histoîn U^un paysan*

poudrées, leurs hautes cannes ^ pomme d'ivoire, leurs habits de ratine, leurs bas de soie, leurs jabots & leurs dentelles; ils arrivaient comme les hirondelles autour du clocher, en automne ; ils venaient saluer M"* Marguerite Chauvel, la demoiselle de notre député du bailliage aux états généraux. Ils avaient Tair joyeux^ comme si nos élections les avaient régardés. Quelle abomination I Toute Tau* berge & les environs étaient pleins de leurs bonnes odeurs de musc & de vanille. J'ai pensé souvent depuis que c'étaient là les vrais coucous, qui viennent se mettre dans un nid quand il est fait, mais qui n'apportent jamais un brin de paille pour le bâtir. Leur grande affaire, c'est de profiter de tçut sans peine & de gagner les bonnes places à coups de chapeaux. Avant les élections, ils ne nous auraient dit ni bonjour ni bonsoir ; mais à cette heure ils venaient nous offrir leurs services, pensant bien que Chauvel, ' à Versailles, serait capable de leur rendre le double & le triple. Ah! ks gueux! rien que.

de les voir, mon sang tournait.

Valentîn & moi, de la forge en face , pendant que maître Jean, Marguerite & la mère Catherine recevaient ce beau monde, nous voyions toutes leurs simagrées par les fenêtres ouvertes ; & Valentin, jaune d'indignation, me disait ;

« Regarde, voici M- le syndic un tel, ou bien

M. le garde-marteau un tel qui salue... Re-* garde sa^ ligure ; ça, c est la belle manière de saluer. Et maintenant il prend sa petite prise de macouba sur le pouce; il fait tomber le tabac du jabot avec le bout des ongles ; c'est

chez Mgr le cardinal qu*il a appris ça; mais ça sert aussi che^ un cabaretier ; ça flatte la demoiselle de M. le député Chauvel. A cette heure, il tourne sur le talon & va saluer le reste de la compagnie, n

Valentin riait, mais moi je tapais sur l'enclume sans regarder ; j'étouâais décolère. C'est alors que je voyais encore mieux la distance entre Marguerite & moi : les Baraquins avaient pu bien se tromper sur la grandeur d'un député du tiers aux états généraux; mais ceux-là devaient s'y connaître, ils ne devaient pas faire leurs salutations & leurs compliments pour .

. rien. Marguerite n'avait qu'à choisir ! Je trouvais même, en y pensant, qu'elle aurait tort de . prendre un garçon forgeron, au lieu d*un fils de conseiller ou de syndic ; oui, ça me paraissait naturel & me désolait d'autant plus.

Enlin, il fallut voir ce spectacle jusqu'à 'cinq heures du soir.

Marguerite devait partir dans la nuit, avec le courrier de Paris. Maître Jean lui prêtait sa

Histoire d'm paysan» 397

malle; c'était une grande malle couverte en peau ^ de vache, qu'il avait héritée de son heau-père Didier Ramel ; elle roulait sur le grenier depuis trente ans, & c'était moi qu'il avait chargé d'y mettre des coins en tôle, pour la renforcer.

Pendant toute cette journée, l'idée m'était vejiue vingt fois de l'enfoncer d'un coup de marteau; mais songeant que je travaillais pour Marguerite, & que c'était sans doute le dernier service que je pourrais lui rendre, de grosses larmes me remplissaient les yeux, & je continuais l'ouvrage avec un amour qu'on n'a plus après vingt ans; ce n'était jamais fini, j'avais toujours un coup de lime adonner, une charnière à mieux ajuster. Pourtant, quelques minutes avant cinq heures, je n'y voyais plus rieil à faire : la serrure jouait bien, la patte du cadenas se fermait toute seule, tout était solide.

Mai^erite venait de sortir ; je l'avais vue

entrer dans leur maison. Je dis à Valentin que j'étais fatigué, & qu'il me ferait plaisir de porter la malle chez Chauvel. Il la prit sur son épaule & partit aussitôt. Moi, tout affaissé, je n'aurais pas eu le courage d'aller là, de me trouver encore une fois seul avec Marguerite; *je sentais que ma désolation éclaterait. Je re^

mis donc ma veste, & j'entrai dans l'auberge.

Tous les autres étaient partis, grâce à Dieu. Maître Jean, les joues rouges & les yeux brillants, célébrait la gloire des Trois-Pigcons; il disait, en soufflant dans ses joues, que jamais aucune autre auberge n'avait reçu d*hpnne^r pareil, & la mère Catherine pensait comme lui.

Nicole dressait la table.

Maître Jean, me voyant, dit alors que Marguerite avait déjà soupe, & qu'elle se dépêchait maintenant de préparer ses effets, & de choisir les livres de son père qu'il fallait emporter. Il me demanda des nouvelles de la malle; je lui dis qu'elle était finie & que Valentin l'a^'ait portée dans la maison de Chauvel. ■

Au même instant Valentin entrait ; on s'assit & Ton soupa.

J'avais l'idée de m'en aller avant huit heures, sans rien dire à personne. A quoi servait-il de faire tant de compliments, puisque tout était fini, puisqu'il ne restait plus aucune ressource? Je pensais :

tt Eh bien, quand elle sera partie, maître Jean écrira que j'étais malade au père Ghauvel, s'il s'inquiète de cela; & s'il ne s'en inquiète pas, tant mieux ! »

Voilà donc mon idée; aussitôt le souper fini^ je me levai tranquillement & je sortis. 11 faisait

nuit ; dans la chambre en haut de la maison de

Chauvel brillait une lampe. Je m'arrêtai deux minutes à la regarder; & puis d'un coup, voyant Marguerite s'approcher de la fenêtre, je partis en courant; mais dans le moment où je tournais au coin de leur verger, j'entendis sa voix

me crier :

« Michel! Michel! »

Et je m'arrêtai, comme si la cheminée m'était tombée sur la tête.

« Qu'est-ce que tu veux, Marguerite^ lui dis-je, sentant mon cœur battre à défoncer ma poitrine.

— Hé! monte donc, répondit-elle, j'allais te chercher; il faut que je te parle! 1»

Alors, je montai tout p&le, ft je la trouvai dans la chambre en haut, l'armoire ouverte ; elle venait de remplir la malle, & ttùt dit en souriant :

ce £h bien, tu vois que je me suis dépêchée ;

les livres sont au fond, le linge dessus, & tout en haut mes deux robes. 11 ne me. reste rien à mettre... Je cherche I... »

Et comme je ne répondais pas, étant tout troublé :

c( Ecoute, dit-elle, maintenant, il faut que je te montre la maison, car c'est toi qui vas la garder; arrive! 11

£lle me prit la main, & nous entrâmes dans la petite chambre au fond^ au-dessus de la cuisine; c'était leur fruitier, mais il n'y avait plus de fruits, & seulement des rayons pour en mettre.

« Voilà, me dit-elle ; ici tu mettras les pommes & les poires du verger. Nous n'en avons pas beaucoup; raison de plus pour les conserver. Tu m'entends?

— Oui, Marguerite, » lui répondis-je, en la regardant attendri.

Ensuite nous descendîmes Tescalier. Elle me moQtra la chambre en bas , où couchait son .père, leur petite cave & la cuisine ouvrant sur le verger; & puis elle me recommanda ses rosiers, disant que c'était le principal article, & qu'elle m'en voudrait beaucoup si je ne les soignais pas bien. Je pensais : a Ils seront bien soignés, mais à quoi cela servira-t-il , puisque tu pars? » £t pourtant je sentais dans mon cœur comme une bonne espérance qui revient doucement; mes yeux étaient troubles, &deme voir là, seul, à causer avec elle, je m'écriais en moi-même :

u Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible que tout soit fini 1 »

Comme nous rentrions dans la chambre en bas, Marguerite me montra les livres de son

père, rangés en bon ordre sur leurs rayons,

entre les deux petites fenêtres, & me dit :

« Pendant que nous serons là-bas, tu viendras ici souvent chercher des livres, Michel, & tu t'instruiras; sans instruction on n est rien. »

Elle me parlait, & ;e né répondais pas, étant touché de voir qu'elle pensait à mon instruction, une des choses que Je regardais aussi comme parmi les premicrcs. Je me disais :

tt Ëlle m'aime pourtant!... Oui, elle m'aime I . . . Oh ! que nous aurions été heureux l »

Après avoir posé la lampe sur la table, elle me donna la clef de leur maison, en me recommandant d'ouvrir de temps en temps, a cauie de Thumidité.

« Quand nous reviendrons, j'espère, Michel, que tout sera bien en ordre, )> me dit—elle au moment de sortir.

Et moi, l'entendant dire qu'ils reviendraient, je m'écriai :

« Vous reviendrez donc, Marguerite; vous ne partez pas pour toujours? »

Ma voix tremblait, j'étais bouleversé.

« Comment, si nous reviendrons? dit-elle en me regardant tout étonnée; mais que veuxtu donc que nous fassions, grosse bète? Est-ce que tu crois que nous allons faire fortune làbas > »

£Ue riait :

« Mais oui, nous reviendrons, & plus pauvres que nous ne partons, va 1 Nous reviendrons faire notre commerce, quand les droits du peuple seront votés. iSous reviendrons peutêtre cette année, ou Vannée prochaine au plus tard.

— Ah I lui dis-je, |e croyais que tu ne re^ viendrais pas! »

Et, sans pouvoir me retenir, je me mis à sangloter, mais à sangloter comme un enfant.

Je m'étais assis sur la malle, la tête penchée entre les genoux, remerciant Diieu & pourtant honteux d'avoir parlé. Mai^uerite ne disait rien. Cela dura plusieurs minutes, car je ne pouvàis m'arrèter. Tout à coup je sentis sa main me toucher Tépaule. Je me levai. Elle était pale, & ses beaux yeux noirs brillaient.

« Travaille bien, Michel, me dit-elle avec douceur, en me montrant de nouveau la petite bibliothèque, mon père fainiera! n

Puis elle prit la lampe & sortit. Je chal> geai la malle sur mon épaule comme une plume, & je la suivis dans l'allée. J'aurais bien voulu parler, mais je ne savais quoi dire •

Une fois dehors, je refermai la porte & je mis la clef dans ma poche. La lune brillait lau

Histoire d'im paysan.

milieu des étoiles. Alors je criai, relevant la tête :

a Ah! la belle nuit, Marguerite! Je remercie Dieu de te donner une si belle nuit pour partir. Il va faire bon voyager. »

J'étais redevenu content ; elle paraissait plus grave, & me dit en entrant à l'auberge : *

« N'oublie rien de ce que tu m*as promis! k

Le courrier dc\ ait passer vers dix heures, il restait juste le temps de se mettre en route. Toute la maison embrassa Marguerite, excepté maitre Jean & moi, qui devions la reconduire en ville; &, quelques instants^ après, nous par^ tîmes par ce beau clair de lune. La mère Catherine & Nicole, sur la porte, criaient :

« Bon voyage, Marguerite!... Revenez bientôt... ))

' Elle répondait :

(t Oui!... Et que nous vous retrouvions tous en bonne santé ! »

J'avais rc])i is la malle, & nous suivions le grand chemin bordé de peupliers, qui mène aux glacis. Marguerite marchait près de moi.

Deux ou trois fois elle me dit :

« La malle est lourde, n'est-ce pas, Mi«^

chcl? ))

£t je lui répondais :

<c Non... Ce n'est rien, Marguerite!»

Il fallait se dépêcher; nous pressions le pas. Arrivés au pied du glacis, maître Jean s^écria :

(( Nous y serons bientôt! »

La demie sonnait pour dix heures; quelques minutes après, nous passions la porte de , France. Au bout de la rue où demeure aujourd'hui Lutz, s'arrêtait lapatache. Nous courions presque; &, au quart de la rue, nous entendions déjà le roulement de la voiture, qui tra* versait la place d'Armes.

tt Nous arrivons juste à temps, » dit maître Jean.

Comme nous débouchions au coin de Fouquet, la lanterne du courrier arrivait sur nous^ par la rue de TEglise. Alors nous entrâmes sous la voûte, où, par le plus grand hasard, se trouvait le vieux juif Schmoàle, qui partait pour Metz.

Presque aussitôt la voiture faisait halte. Plu* sieurs places étaient vides. Maître Jean embrassa Marguerite; moi, j'avais déposé la malle, & je n'osais avancer.

u Viens donc ici, » me dit-elle en me tendant la joue.

Et je l'embrassai, pendant qu'elle me soufflait à l'oreille :

« Travaille bien, Michel, travaille! »

Histoire $m paysan. 305

Schmoùle avait déjà pris sa place dans un coin; maître Jean, levant Marguerite dans la voiture, lui dit :

« Vous aurez soin d'elle, Schmoùle; je vous la recommande.

— Soyez tranquille, répondit le vieux juif, la fille de notre député sera bien soignée ; fiezvous à moi. »

J'étais content de voir que Marguerite serait avec une vieille connaissance. £lle était penchée par la fenêtre & me donnait la main. Le conducteur venait d'entrer voir au bureau si les places étaient payées; il remonta sur son siège en disant :

« Allezl »

Et les chevaux partirent, comme nous criions i tous ensemble •

a Adieu... adieu... Marguerite!... — Adieu, Michel!... — Adieu, maître Jean 1 »

La voiture courait devant nous; elle passa sous la porte de France; nous la suivions tout pensifs. Une fois dehors, dans l'avancée, nous n'entendions déjà plus que les grelots des chevaux, galopant au loin sur la route de Sarrebourg.

Maître Jean dit :

a Demain,, à huit heures, ils arriveront à '

Metz ; Chauvel sera là pour recevoir Màrgue-

Histoire i^m paysan.

rite, & dans cinq ou six jours ils seront à Versailles, »

Moi, je ne disais rien.

Nous rentrâmes au village, & j allai tout de suite à notre baraque, où tout le monde dormait dans la paix du Seigneur, Je grimpai l'échelle, & cette npit-là je ne âs plus de mauvais rêves, comme la veille.

Histoire d'an paysan.

Après le départ de Marguerite, tout redevint calme durant quelques jours. Le temps s était mis à la pluie. Nous travaillions beaucoup, ft le soir, je profitais des dernières heures pour . m'instruire dans la bibliothèqtle de Cbauyel. Elle était pleine de bons livres : Montesquieu, Voltaire, Buffon, Jean -Jacques Rousseau; tous ces grands écrivains, dont f entendais parler depuis dix ans, avaient là leurs ouvrages: les gros en ligne sur le plancher, & les autres au-dessus, dans les rayons. Ah! comme j'ouvrais les yeux lorsqu'il m'arrivait de tomber sur une page dans mes idées ! & quel bonheur j eus en ouvrant pour la première fois un des * gros volumes d'en bas : le Dictionnaire ency^ ' clopédique^ de MM. d'Alembert & Diderot, & de comprendre ce bel ordre alphabétique, où chacun trou\c ce qu'il lui plaît de chercher, selon ses besoins ou son état 1

Histoire d'an paysan*

Voilà ce qui me parut admirable; & tout de suite je cherchai larticle de la forge, où se trouve racontée l'histoire des forgerons, depuis le Tubalcaïn de la Bible jusqu'à nos jours^ & la manière de tirer le ibr des mines, de- le fondre, de le tremper, de le battre, de le travailler^ dans les moindres détails. Je n'en revenais pas; & quand j'en dis quelques mots le lendemain à maître Jean, lui-même fut dans rétonnement Si Tadmiration, Il s'écriait que nous autres jeunes gens nous avions bien des facilités pour apprendre, mais que de son temps il n'existait pas de livres pareils, ou qu'ils étaient trop chers; & Valentin aussi paraissait me prendre en plus haute considération.

Au commencement du mois de mai, le 9 ou le 10, je pense^ nousreçûmes une lettre de Chauvel, qui nous annonçait leur arrivée à Versailles , disant qu'ils logeaient chez un maître bottier, rue Saint-François, à quinze livres par mois. Les états généraux venaient de s'ouvrir, il n'avait pas le temps de nous en écrire plus long, & mettait seulement à la fin : « J'espère que Michel ne se gênera pas d'emporter mes livres à leur maison. Qu'il s'en serve & qu'il en ait soin, car il faut toujours respecter ses amis, et ceux-là sont les meilleurs, » Je voudrais bien ravoir cette lettre, la première de toutes,

mais Dieu sait ce qu'elle est devenue ! Maître Jean avait la mauvaise habitude de montrer ses lettres & de les prêter à tout le monde, de sorte que les trois quarts se perdaient.

Ce que disait Chauvel m'apprit que Marguerite avait parlé de notre entretien à son père, & qu'il l'approuvait. J'en fus dans une joie remplie de tendresse & de courage ; & depuis ce jour j'emportais chaque soir chez nous un volume de V Encyclopédie, que je lisais article par article, jusqu'à une & deux heures du matin. La mère me reprochait aigrement une si grande dépense d'huile , je la laissais crier ; &, quand nous étions seuls, le père me disait :

Ci Instruis-toi, mon enfant; tâche de devenir un homme, car celui qui nè sait rien est trop misérable; il travaille toujours pour les autres. C'est bien!... N'écoute pas ta mère. »

Et je ne l'écoutais pas non plus, sachant qu'elle serait la première à profiter de ce que j'aurais appris.

Dans ce même temps M. le curé Christophe & quantité de gens à Lutzelbourg étaient malades. Le dessèchement des marais de la Steinbach avait répandu des fièvres dans toute la vallée ; on ne voyait que des malheureux traîner la jambe & claquer des dents.

Maître Jean & moi, nous allions voir le curé

3IO * Histoire d'un paysan.

tous les dimanches. Cet homme si fort n'avait plus que la peau sur les os, ft nous ne pensions jamais qu'il pourrait en revenir.

Heureusement on appela le vieux Freydinger, deDiemeringen, qui connaissait le vrai remède contre les fièvres de marais : — la semence de persil, bouillie dans de Teau; — par ce moyen, il sauva la moitié du village, & M. le curé Christophe finit aussi par se remettre tout, doucement.

Durant le mois de mai, je me souviens qu'on ne parlait au pays que des bandes de brigands qui ravageaient Paris. Tous les Baraquins & ceux de la montagne voulaient déjà prendre leurs fourches & leurs faux pour courir au-devant de ces gueux, qui devaient soi-disant se répandre dans les champs & brûler les moissons. Mais on apprit bientôt que les brigands avaient été massacrés au faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de papiers peints qui s'appelait Réveillon , & l'épouvante se calma pour un temps. Plus tard, la peur des brigands revint beaucoup plus forte, & chacun tâcha de trouver de la poudre & des fusils pour se défendre contre eux, lorsqu'ils viendraient. Naturellement ces bruits m'inquiétaient d'autant plus que, pendant près de deux mois, nous n'eûmes plus d'autres nouvelles que celles des gazettes. '

Histoire d'itn paysan

A la fin pourtant, grâce à Dieu, nous reçûmes

une deuxième lettre de Chauvcl, & celle-là je Tai gardée, ayant eu soin de la copier moi-même, parce que l'autre courait le pays & qu'on ne pouvait plus la ravoir. Un paquet de gazettes, anciennes & nouvelles, arrivait avec la lettre.

Ce même jour, M. le cure Christophe & son frère, le grand Materne, — celui qui s'est * battu en 18 14 contre les alliés, avec HuUin, — vinrent ;ious voir.

Le curé n'avait plus les fièvres; il se sentait à peu près remis & dîna chez nous, ainsi que soii iîrère. C'est devant eux que je lus la lettre; dame Catherine, Nicole &deux ou trois notables se trouvaient là aussi, bien étonnés de ce que Chauvel, connu pour son bon sens & sa prudence, se permît d'écrire aussi vertement.

Enfin, voici sa lettre ; chacun y vprra ce qui se passait à Paris, & ce que nous devions espérer des nobles & des évêques, s'ils étaient restés nos n^altres :

« aâ'Jean Leroux^ maître forgeron auxÊara*

ques-dU'Bois-de^Chênes j près de Phalsbourgk

Ce V* iuiliec 1789. ^ •

VoUs avez dû recevoir une lettre du 6 mai dernier, oà je vous annonçais notre arrivée à

312 HUtout d?un paysan^ *

Versailles. Je vous disais que nous avions trouvé, moyennant quinze livres par mois, un logement convenable chez Antoine Pichot, maître bottier, rue Saint-François, dans le quartier Saint-Louis, vieille ville. Nous demeurons toujours au même endroit, & si vous avez quelque chose à nous écrire, le principal est de bien mettre Fadrcsse.

Je voudrais savoir ce que vous espérez des récoltes cette année. Que maître Jean & Michel m écrivent à ce sujet. Ici, nous avons toujours eu des temps d'orages, de grandes averses; par-ci par-là, quelques rayons de soleil. On craint une mauvaise année ; qu'en pensez-vou$> — Marguerite , désire avoir des nouvelles de notre petit verger & surtout de ses fleurs; notes cela.

Nous vivons dans cette ville comme des étrangers. Deux de mes confrères, le curé ! Jacques, de Maisoncelle^ près de Nemours, & Pierre Gérard, syndic de Vie, bailliage de Toul, sont dans la même maison que nous; eux au-dessous. & nous tout en haut, avec un petit balcon sur la ruelle. Marguerite fait le marché pour nous & la cuisine aussi. Tout va bien. Le soir, dans la chambre de M. le curé Jacques, nous réglons nos idées ; je prends ma prise, Gérard fume sa pipe & nous finissons

uiyiLi^ed by

toujours par nous entendre plus ou moins

Voilà pour nos affaires. Passons à la nation. C'est mon devoir de vous tenir au courant

de ce qui se passe; mais depuis notre arri\ ce nous avons eu tant de contrariétés, tant d'en* nuis, tant de traverses ; les deux premiers ordres, & principalement celui de la noblesse, nous ont montré tant de mauvaise volonté, que je ne savais pas moi-même où nous pourrions aboutir. Du jour au lendemain les idées changeaient ; on avait confiance, & puis on désespérait. Il nous a fallu bien de la patience & du calme, pour forcer ces gens à se montrer raisonnables; ils ont eu trois fois le marché en main; & c'est en voyant que nous allions nous passer d'eux & faire la constitution tout seuls, qu'ils se sont enfin décidés à venir prendre part à l'assemblée & délibérer avec nous.

Je ne pouvais donc rien vous donner de certain, mais aujourd'hui la partie est gagnée, & nous allons tout reprendre en détail depuis le commencement.

Vous lirez cette lettre aux notables , car ce n'est pas pour moi seul que je suis ici, c'est pour tout le monde ; & je serais un gueux de ne pas rendre compte de leurs propres affaires, à ceux qui m'ont envoyé. Comme j 'ai pris mes notes jour par jour, je n'oublierai rien.

Histoire d'an paysan,

En arrivant à Versailles, le 30 avril, avec trois autres députés de notre bailliage, nous sommes descendus à Thôtel des Souverains, encombré de monde. Je ne vous raconterai pas ce que Ton paye un bouillon, une tasse de café, cela fait frémir. Tous ces gens-là, les domestiques & les hôteliers, sont valets de père en fils; cela vit de la noblesse, qui vit du peuple, sans s'inquiéter de ses misères. Un. bouillon de deux liards chez nous, coûte ici la journée de travail d'un ouvrier aux Baraques ; & c'est tellement reçu, que celui qui £iit la moindre réclamation • passe pour un va-nu-pieds ; les autres le regardent d'un œil de mépris : c'est la mode de se laisser voler & dépouiller par Cette espèce de gens.

Vous pensez bien que cela ne pouvait pas me

convenir; quand on a gagné son pain honnêtement & laborieusement depuis trente-cinq ans, on sait le prix des choses, & je ne me suis pas géné pour faire venir le gros maître d'hôtel en habit noir, & lui dire ma ifaçon de penser sur son compte. C'était la première fois qu'il recevait de pareils compliments. Le drôle voulait

avoir Tair de me mépriser, mais je lui ai rendu son mépris avec usure. Si je n'avais pas été député du tiers état, on m'aurait mis à la porte ; heureusement cette qualité fait respecter son

Histoire éPun paysan*

homme. Je me suis laissé dire le lendemain, par mon confrère Gérard, que j'avais scandalisé toute la valetaille de Thotel; j'en ai ri de bon cœur. U faut que le salut & la grimace d'un laquais, ne soient pas au même taux que le travail d'un hoimête honmie.

Je tenais à vous ^raconter cela d'abord, pour vous montrer à quelle race nous avons affaire.

£ûfin> le lendemain de notre arrivée, après avoir couru la ville, je retins mon logement, & j y iis transporter mes effets. C'était une bonne trouvaille; les deux confrères que )e vous ai nommés me suivirent aussitôt. Nous sommes là entre nous, & nous Vivons au naeilleur marché possible.

C'est le 3 mai, jour de la présentation au roi, qu'il aurait fallu voir Versailles ; la nK>itié de Paris encombrait les rues ; et le lendemain, à la messe du Saint*Esprit^ ce fut encore plus extraordinaire ; on voyait du monde jusc^ue sur les toits.

Mais, avant tout, il &ttt que je vous parle de la présentation.

Le roi & la eouir demeurent dans le château de Versailles, sur une sorte de coteau, comme celui de Miltelbronn, entre la ville & les jardins. En avant du château s'étend une cour en pente douce; des deux côtés de la cour, à droite

notoire $ttfi paysan.

& à gauche, s'clèvent de grands bâtiments, où logent les ministres ; dans le fond est le palais. Ces choses se voient d'une lieue, en arrivant par l'avenue de Paris, large quatre ou cinq fois comme nos grand'routes & bordée de beaux arbres. La cour est fermée devant par une grille d'au moins soixante toises. Derrière le château s'étendent les jardins, remplis de jets d'eau, de statues & d'autres agréments pareils. Combien de milliers d'hommes ont dû mourir à la peine dans nos champs, & payer les tailles, les gabelles, les vingtièmes, &c., pour élever ce palais! Après cela, les nobles & les laquais y . vivent bien. Il faut du luxe, à ce que Ion dit, pour que le commerce roule ; & pour avoir du luxe à Versailles, les trois quarts de la France tirent la langue depuis cent ans!,..

Nous étions avertis de la présentation par des affiches & de petits livres qui se vendent en quantité dans ce pays ; les gens vous arrêtent au collet pour vous en faire prendre.

Plusieurs députés «du tiers trouvaient mauvais qu'on nous eût avertis par des affiches, tandis que les membres des deux premiers ordres avaient reçu des avis directs. Moi, je n'y regardais pas de si près, & je me mis en route vers midi, avec mies deux confrères, pour la salle des Menus. C'est dans cette salle des

Digiiizea by

Histoire à* m paysan.

Menus que se tiennent les états généraux ; elle

est construite en dehors du château, dans la grande, avenue de Paris, sur la place d'anciens

ateliers dépendants du magasin des Menus- Plaisirs de S. M. le roi. Ce que sont les grands & menus plaisirs du roi, je n'en sais rien ; mais la salle est très-belle. Deux autres Tavoisinent ft sont disposées, Tune pour les délibérations du clergé, Tautre pour celles de la noblesse.

Nous partîmes de la salle des Menus en cortège, entourés de peuple qui criait : « Vive le tiers état ! » On voyait que ces braves gens comprenaient que nous les représentions, surtout la masse des Parisiens arrivés de la veille.

La grille, en avant du palais, était gardée par des Suisses; ils éloignèrent la foule & nous lais-, sèrent passer. Nous arrivâmes donc dans la cour & puis dans le palais, où nous montâmes un escalier, les marches couvertes de tapis, & les voûtes semées de fleurs de lis d or. Le long des deux rampes se tenaient de superbes laquais, tout chamarrés de broderies. J'estime qu'ils étaient bien dix de chaque côté jusqu'en haut.

Une fois au premier, nous entrâmes dans une sidle plus belle, plus grande & plus riche que tout ce qu'on peut dire ; je prenais cela pour la salle du trône : c'était l'antichambre.

Enfin, au bout d'environ un quart d'heure,

l'ouvrit une porte ea fac^i & celle-là, msutre Jean, nous conduisit dans la vraie salle de réception, voûtée magaiii(|uemeat, avec de grosses moulures, ft peinte comme on ne peut pas se représenter de peintures. Nous étions en quelque sorte perdus là*dedans ; mais autour

se tenaient debout des gardes du roi, Tcpce nue ; & tout à coup sur la gauche, dans le silence, nous entendîmes crier :

(( Le roi!... Le roi!.*. »

Gela se rapprochait toujours; & le maître des cérémonies, arrivant le premier, répéta lui-même :

n Messieurs, le roi ! 9

Vous me direz, maître Jean, que tout cela • n*est que de la comédie ; sans doute i Mais il

faut reconnaître qu elle est très-bien entendue, pour exalter Torgueil de ceux qu'on appelle grands, & pour frapper de respect ceux qu'on regarde comme petits. Le grand maître des cérémonies, M. le marquis de Brezé, eh costume de cour, auprès de nous, pauvres députés du tiers, en habits & culottes de drap noir,

semblait d'une espèce supérieure; &son air faisait assez voir qu'il le pensait lui-même, il s'approcha de notre doyen en saluant, & presque aussitôt le roi s'avança seul, à travers le salon. On avait mis un fauteuil pour lui^ dans le mi-

lieu, mais il resta debout, le chapteu sous le

bras ; & M. le marquis ayant fait signe à notre doyen de s'avancer, il le présenta, puis un autre ; ainsi de suite, par bailliage. On lui disait le nom du bailliage, il k répétait, & le coi ne disait rien.

A la ân pourtant, il nous dit que c était son bonheur de voir les députés du tiers état* Il parle lentement & bien. — C'est un très-gros homme, la figure ronde, le nez, les lèvtes & le menton gros, le front en arrière. — Ensuite il sortit, & nous repartîmes par une autre porte; Voilà ce qu'on appelle une présentation.

£n rentrant chez nous, j'ôtai mon habit noir & ma culotte^ mes souliers à boucles, &

mon chapeau. Le père Gérard monta, puis lô curé. Notre journée était perdue; mais Marguerite avait préparé pour nous un gigot à l'ail, dont nous mangeâmes la moitié de bon appétit, en vidant un cruchon de cidre & causant de nos affaires. Gérard & bon nombre d'autres députés du tiers se plaignaient de cette présentation , disant qu'elle aurait dÙ se faire, les trois ordres réunis. Ils pensaient que, d'après cela, noils pouvions juger à l'avance que la cour voulait la séparation des ordres. Quelques-uns rejetaient cette présentation sur le maître des ccrcmonies. Moi je pensais : nous

* - ,111 1 M - ■ la —

jao Histoire d'un paysan.

verrons! si la cour est contre le vote par tftte,

on avisera; nous sommes avertis!

Le lendemain, de grand matin, toutes les cloches sonnaient^ & dans la rue s'élevaient des cris de joie, des rumeurs sans iin : c'était le jour de la messe du Saint-Esprit^ pour appeler sur les états généraux les bénédictions du Seigneur.

Les trois ordres se réunirent dans Téglise Notre-Dame, où Ton chanta le Veni Creator.

Après cette cérémonie, très-agréable à cause des belles voix & de la bonne musique, on se rendit en procession à l'église Saint-Louis.

Nous étions en tête, la noblesse venait ensuite; puis, le clergé, précédant le spnt sacrement. Les rues étaient tendues de tapisseries de la couronne & la foule criait ;.

« Vive le tiers étatl »

C'est la première fois que le peuple ne se soit pas déclaré pour les beaux habits, car nous étions comme des corbeaux, à côté de ces paons, le petit chapeau à plumes retroussé, les habits dorés sur toutes les coutures, les mollets ronds, le coude en l'air & Tépée au côté. Le roi, la reine, au milieu de leur cour, fermaient la marche. Quelques cris de : u Vive le roi! vive le duc d'Orléans! )> s'élevèrent ensemble. Les cloches sonnaient à pleines volées.

Histoire Sun paysan* 3a i

Ce peuple a du bon sens; pas un imbécile,

dans tant de raille âmes, ne criait : — - « Vive le comte d'Artois^ la reine ou les évèques ! » Ils étaient pourtant bien beaux!

A rëglise Saint-Louis , la messe commença ; puis révêque de Nancy, M. de la'Fare, fît un long sermon contre le luxe de la cour , le même que tous les évêques font depuis des siècles, sans retrancher un seul galon de leurs mitres, de leurs chasubles ou de leurs dais.

Cette cérémonie dura jusqu'à quatre heures après midi. Chacun pensait que c'était bien assez, ft que nous allions avoir la satisfaction de causer ensemble de nos affaires ; mais nous n'en étions pas encore là, car^ le lendemain

çmai, rouverturedes états généraux fut encore une cérémonie. Ces gens ne vivent que de cérémonies, ou, pour parler net, de comédies.

Le lei^demain donc, tous les états généraux se réunirent dans notre salle , qu'on appelle salle des Trois-Ordres. Elle est éclairée en haut, par une ouverture ronde garnie de satin blanc, & elle a des colonnes sur les deux c6tés. Au fond s'élevait un trône , sous un dais magnifique parsemé de fleurs de lis d'or.

Le marquis de Brczé ^ ses maîtres de cérémonies placèrent les députés. Leur ouvrage commença vers oeuf heures & finit à midi &

32a Histoire d'un paysan,

demi : on vous appelait, on vous conduisait,

on vous faisait asseoir. Dans ce même temps, les conseillers d'État, les ministres & secrétaires d'État, 'ks gouverneurs & lieutenants généraux de provinces se plaçaient aussi. Une * longue table ^ à tapis vert, au bas de Tes»

tradc, ctait destinée aux secrétaires d'Etat ; à Tun des bouts se trouvait Necker ^ à l'autre M. de Saint-Priest. S'il fallait vous raconler tout en détail, je n'en finirais jamais.

Le clergé s'assit à droite du trône, la no* blesse à gauche & nous en face. Les représentants du clergé étaient 39 1, ceux de la noblesse 270 & nous 578. Il en manquait encore quel*ques-uns des nôtres, parce que les élections de Paris ne se terminèrent que le 19 ; mais cela ne se voyait pas.

£nfin, vm une heure, on alla prévenir le

roi & la reine; presque aussitôt ils parurent, précédés & suivis des princes & princesses 4e la famille royale ft dé leur cortège de cour. Le roi se plaça sur le trône; la reine à côté de lui, sur un grand fauteuil htm du dais ; la &*

mille royale autour du trône ; les princes, les ministres, les pairs du royaume un peu plus bas ; & te surplus du cort^ sut les degrés de l'estrade. Les dames de la cour, en grande panirei occupèrent les galeries de k salle, du

Histoifâ d^un paysan. 323

côté de l'estrade ; quant aux simples spectateurs,

ils se mirent dans les autres galeries, entre les colonnes.

Lu roi portait un chapeau rond, la gance enrichie de perles, & surmonté d'un gros diamant, connu sous le nom de Pitt. Chacun était assis sur un fauteuil, une chaise, un banc, un tabouret, selon son rang & sa dignité; car

ces choses sont de très-grande importance; c'est de cela que dépend la grandeur d'une nation ! Je ne faurais jamais cru, si )e ne Tavais pas vu : tout est réglé pour ces cérémonies.

Plût à Dieu que nos afiaires, à nous, fussent en aussi bon ordre ! Mais les questions d'étiquette passent d'abord, & ce n'est qu'à la suite des siècles, qu'on a le temps de s'inquiéter des misères du peuple.

Je voudrais bien que Valentin eût été trois ou quatre heures à ma place, il vous expliquerait la différence d'un bonnet avec un autre bonnet, d'une robe avec une autre robe! Moi, ce qui m'intéressa le plus, ce fut le moment où . M. le grand maître des cérémonies nous fit signe d'être attentifs, & que le roi se mit à lire son discours. Tout ce qui m'en est resté, c'est qu'il était content de nous voir; qu'il nous engageait à bien nous entendre, pour empêcher les innovations & payer le déficit; que, dans

cette confiance^ il nous avait assemblés ; qu*on allait nous mettre soùs les yeux la dette, &

qull était assuré d'avance que nous trouverions un bon moyen de Téteindre, & d'afFermir ainsi le crédit ; que c'était le plus ardent de ses vœux, S(, qu'il aimait beaucoup ses peuples.

Alors il s'assit, en nous disant que son garde de^ sceaux allait encore mieux nous faire com-

prendre ses intentions. Toute la salle criait :

« Vive le roi ! »

Le garde des sceaux, M. de Barentin, s'étant donc levé, nous dit que le premier besoin de Sa Majesté était de répandre des bienfaits; & que les vertus des souverains sont la première ressource des nations, dans les temps difficiles; que notre souverain avait donc résolu de consommer la félicité publique; qu'il nous avait convoqués pour l'aider; &que la troisième race de nos rois avait surtout des droits à la reconnaissance de tout bon Français; qu'elle avait aftermi Tordre de la succession à la couronne, & qu'elle avait aboli toute distinction humiliante, « entre les fiers successeurs des conquérants^ & Vhumble postérité des vaincus! m mais que malgré cela elle tenait à la noblesse, car Tamour de l'ordre a mis des rangs entre les uns & les autres, & qu'il fallait les maintenir dans une monarchie; enfin, que la vo-

« Histoire à*un paysan*

Ion te du roi était de nous voir assemblés le lendemain, pour vérifier promptement. nos pouvoirs & nous occuper des objets importants qu'il nous avait indiqués, à* savoir l'argent !

Après cela, M. le garde des sceaux s'assit, & M. Necker nous lut un très-long discours touchant la dette, qui s'élève à seize cents millions, & qui produit un déficit annuel de 56, 1 50,000 livres. Il nous engageait à payer ce déficit; mais il ne nous dit pas lin mot de la constitution, nos électeurs nous ont

chargés d'établir.

Le même soir, en nous en allant bien étonnés, nous apprîmes que deux régiments nouveaux, Royal-Cravate & Bourgogne-Cavalerie, avec un bataillon suisse, venaient d'arriver à Paris, & que plusieurs autres régiments ctaicnt en marche. Cette nouvelle nous donnait terri-* . blement à réfléchir, d'autant plus que la reine, Mgr le comte d'Artois, M. le prince de Condé, M. le duc de Poiignac, M. le duc d'£nghien ^ M. le prince de Conti n'avaient pas approuvé la convocation des états généraux, & qu'ils doutaient de nous voir payer la dette, si Ton ne nous aidait pas un peu. Pour tous autres que pour des princes, cela se serait appelé un guet-apens ! Mais les noms des actions changent

326 Histoire d'un paysa/u

avec les dignités de ceux qui les commettent : pour des princes, c'était donc tout simplement

un coup d'Etat qu'ils préparaient. Heureusement gavais déjà vu les Parisiens, & )e pensais que ces braves gens ne nous laisseraient pas* tout seuls*

Enfin, ce soir-là, mes deux confrères & moi nous tombâmes d'accord, après souper, qu'il Êdlait compter sur nous plutôt que sur les autres, & que l'arrivée de tous ces régiments n*annonçait rien de bon pour le tiers.

C'est le 6 mai que les affaires commencèrent à prendre une tournure; avant cette séance, toutes les cérémonies dont )e vous ai parlé, & les discours qu'on nous avait faits, n'aboutissaient à rien ; mais à cette heure, vous allez voir réellement du nouveau.

Le lendemain à neuf heures, Gérard, M. le curé Jacques & moi, nous arrivâmes dans la salle des états généraux. On avait enlevé les tentures du baldaquin & les tapis du trône.

La salle était presque vide; mais les députés du tiers arrivaient, les bancs se garnissaient ; on causait à droite & à gauche, on faisait con^ naissance avec ses voisins, comme des gens qui doivent s'entendre sur des affaires sérieuses. Vingt minutes après, presque tous les députés du tiers état se trouvaient réunis. On attendait

ceux de la noblesse & du clergé; pas un seul ne se montrait*

Tout à coup un des nôtres, arrivant, dit que les deux autres ordres se trouvaient réunis chacun dans sa salle & qu'ils délibéraient.

Naturellement, cela produisit autant de surprise que d'indignation. On décida de nommer tout de suite prcsiJcnt du tiers état notre doyen d'âge, un vieillard tout chauve, & qui s'appelle Leroux, comme vous, maftre Jean. Il accepta & choisit six autres membres de rassemblée pour l'aider.

Il fallut du temps pour rétablir le silence, car des milliers d'idées vous venaient en ce moment. Chacun avait à dire ce qu'il prévoyait, ce qu'il craignait, & les moyens qu'il croyait utile d'employer dans un cas si grave. Enfin le calme se rétablit, & M. Malouet, un ancien employé de l'administration de la marine, à ce qu'on m'a dit, proposa d'envoyer aux deux ordres privilégiés une députation, pour les invi-* ter à se réunir avec nous, dans le lieu des as-^ semblées générales. Un jeune député, M. Mounier, lui répondit que cette démarche compro^ mettrait la dignité des communes; que rien ne pressait, qu'on serait bientôt instruit de ce que les privilégiés auraient décidé ; & qu'alors on prendrait ses mesures en conséquence. Je pen^-

sais comme lui. Notre doyen ajouta que nous

ne pouvions encore nous regarder comme membres des états généraux, puisque ces états n'étaient pas formés ni nos pouvoirs vérifiés ; & pour cette raison, il refusa d'ouvrir les lettres adressées à l'assemblée : c'était agir avec bon sens.

On prononça ce même jour bien * d'autres

paroles, qui revenaient toutes au même.

Vers deux heures & demie, un député du Dauphiné nous apporta la nouvelle, que les deux autres ordres venaient de décider qu'ils vérifieraient leurs pouvoirs séparément. Alors la séance fut levée dans le tumulte, & Ton s'ajourna au lendemain, à neuf heures.

Tout devenait clair : on voyait que le roi, la reine, les princes, les nobles & les évêques nous trouvaient très-bons pour payer leurs dettes, mais qu'ils ne se souciaient pas de faire une constitution, où le peuple aurait voix au chapitre. Ils aimaient mieux fiiire les dettes tout seuls, sans opposition ni contrôle, 8c nous réunir tous les deux cents ans une fois, pour les accepter au nom du peuple & consentir des impôts à perpétuité.

Vous concevez nos réflexions après cette découverte, Sl notre colère !

Nous restâmes jusqu'à minuit à crier & à

nous indigner contre l'égoïsme &. l'abominable injustice de la cour.'Mais, après cela, je dis à

mes confrcrcs que lu meilleur pour nous était de rester calmes en public, de mettre le boa droit de notre côté, d'agir par la pérsuasion s'il était possible, & de laisser le peuple faire ses réflexions. C'est ce que nous résolûmes; & le lendemain, en arrivant dans notre salle, nous • vimes que les autres députés, des communes avaient sans doute pris les mêmes résolutions que nous; car au lieu du grand tumulte de la veille, tout était grave. Le doyen à sa place & ses aides à Testrade écrivaient, recevaient les lettres & les déposaient sur le bureau.

On nous remit, en forme de cahiers, les discussions de la noblesse 8i du clergé; je les ajoute ici, pour vous montrer ce que ces gens pensaient & voulaient. Le clergé avait décidé la vérification de ses pouvoirs dans Tordre, à la majorité de 133 voix contre 1 14, & la noblesse aussi, par 88 voix contre 47, malgré les gens de cœur & de bon sens de leur parti : le vicomte de Castellane, le duc de Liancourt, le marquis de Lafayette, les députés du Dauphiné & ceux de la sénéchaussée d'Aix & de Provence, qui combattaient leur injustice. Ils avaient déjà nommé douze commissions, pour vérifier leurs pouvoirs entre eux.

3)o Histoire d^un paysanm

Ce jour-là, Maloiiet renouvela sa proposition d envoyer une députation aux deux ordres privilégiés, pour les engager à se réunir aux députés des communes; & là~dessus le comte de . Mirabeau se leva. J'aurai souvent à vous parler de cet homme. Quoique noble, il est député du tiers, parce que la noblesse de son pays refusa de Tadmettre, sous prétexte qu'il n'était propriétaire d'aucun fief, 11 se lit aussitôt marchand^ & la ville d'Aix nous l'envoya. C'est un Provençal, large, trapu, le front osseux, les yeux gros, la figure jaune, laide & grêlée. Il a la voix criarde & commence toujours par bredouiller; mais une fois lancé, tout change, tout devient clair, on croit voir ce qu'il dit; on croit avoir toujours pensé comme lui; & de teilips en temps sa voix criarde descend^ lorsqu'il va dire quelque chose de grand ou de fort; cela ' gronde d'avance & part comme un coup de tonnerre. Je ne puis vous donner une idée du changement de figure d'un honune pareil :

tout marche ensemble, la voix, les yeux, le geste, les idées. On s'oublie soi-même en l'écoutant; il vous tient & Ton ne peut plus se lâcher. En regardant ses voisins, on les voit tout pâles. Tant qu'il sera pour nous, tout ira trèsbien; mais il faut être sur ses gardes. Moi je ne m'y fie point. D'abord c'est un noble! «ii.puis

Hiitoin d'un paysan* }}x

c'est un homme sans argent, avec des appétits

terribles & des dettes. Rien qu'à voir son gros nez charnu, ses mâchoires énormes & son large ventre, couvert de dentelles fripées & pourrant magniâques, on pense : — - Il te faudrait à toi, TAlsace & la Lorraine à manger, avec laFran- ' che-Comté & quelques petits environs encore ! — Je bénis pourtant la noblesse de n'avoir pas * voulu l'inscrire sur ses registres; nous avions bien besoin de son secours dans les premiers temps; vous verrez cela plus loin.

Ce jour-là, 7 mai, Mirabeau ne dit pas* grand'chose; il nous représenta seulement que pour envoyer une dépu talion, il fallait être constitués en ordre ; or, nous n'étions pas encore constitués, & même nous ne voulions pas nous constituer sans les autres. Le .meilleur était donc d'attendre.

L'avocat Mounier dit alors qu'il fallait au moins permettre à ceux des députés du tiers qui voudraient s'en charger, d'aller individuellement & sans mission , engager les nobles & les évèques à se réunir avec nous, selon le vœu du roi. Comme cela ne compromettait rien, on adopta cet avis. Douze membres du tiers allèrent aux informations; ils nous annoncèrent bientôt qu'ils n'avaient trouvé dans la salle de la noblesse, que des commissions en

Histoire d'un p^iysan» »

train de véritier les pouvoirs de ces messieurs ; & que dans celle du clergé Tordre étant assemblé, le président leur avait répondu qu'on allait délibérer sur notre proposition. Une heure après, MM. les évéqiies de Montpellier ' & d'Orange, avec quatre autres ecclésiastiques, entrèrent dans notre salle, & nous dirent que • leur ordre avait décidé de nommer des commissaires, qui se réuniraient avec les nôtres & ceux de la noblesse, pour examiner si les pouvoirs devaient être vérifiés en commun.

Cette réponse nous fit ajourner notre réunion du 7 au 12 mai, & je profitai de ces quatre jours de vacances, pour aller voir Paris avec mes deux confrères & Marguerite. Nous n'avions pas eu le temps de nous arrêter en passant, le 30 avril, deux jours après le pillage de la maison Réveillon, au faubourg Saint-Ântoine. L^agitation alors était grande, les gardes de la prévôté faisaient des visites; on parlait de l'arrivée d'une foule de bandits. J'étais curieux de savoir ce qui se passait là-bas, si le calme revenait 8l ce qu'on pensait de nos premières séances. Les Parisiens, qui ne font qu'aller & venir, m en avaient bien donné quelque idée, mais il vaut mieux voir les choses par soi-même.

' Nous partîmes donc de bon matin, & notre

• Histolrâ â^ttn paysan.

paîache au bout de trois heures, entrait dans cette ville immense qu on ne peut se représenter, non-seulement à cause de la hauteur des maisons, de la quantité des rues & des ruelles qui s'enlacent, de la vieillerie des bâtisses, du nombre des carrefours, des impasses, des cafés, des boutiques & des étalages de toute sorte, qui se touchent & se suivent à perte de vue, & des enseignes qui grimpent d'étage en étage jusque sur les toits, mais encore à cause des cris innombrables de marchands de fritures, de fruitiers, de fripiers & de mille autres espèces de gens traînant des charrettes, portant de Teau, des légumes, & d'autres denrées. On croirait entrer dans une ménagerie, où des oiseaux d'Amérique poussent chacun leur cri, qu'on na jamais entendu. Et puis, le roulement des voitures, la mauvaise odeur des tas d'ordures, Tair minable des gens, qui veulent tous être habillés à la dernière mode, avec de la friperie, qui dansent, qui chantent, qui rient & se montrent pleins de complaisance pour les étrangers, pleins de bon sens & de gaieté dans leur misère, & qui voient tout en beau, pourvu qu'ils puissent se promener, dire leur façon de voir dans les cafés & lire le journal!... Tout cela, maître Jean, fait de cette ville quelque chose 4' unique dans le monde; cela ne ressemble à rien de

chez nous : Nancy est un palais à côté de

Paris, mais un palais vide & mort ; ici tout est vivant.

Les malheureux Parisiens se sentent encore de la disette du dernier hiver; un grand nombre n'ont réellement que la peau & les os; eh bieni malgré tout, ils plaisantent : à toutes les vitres, on voit des farces affichées.

Moi voyant cela, j'étais dans le ravissement; je me trouvais dans mon véritable pays. Au lieu de porter ma balle de village en village durant . des heures, j'aurais trouvé des acheteurs ici, pour ainsi dire à chaque pas; & puis, c'est aussi le pays des vrais patriotes. Ces gens-là, tout pauvres, tout minables qu'ils sont, tiennent à leurs droits avant tout ; le reste vient après.

Notre confrère Jacques a une de ses sœurs

fruitière, rue duBouloi, près du Palais-Royal; c'est là que nous descendîmes. Tout le long de la route, depuis notre entrée dans le faubourg, nous n'entendions chanter qu'une chanson :

vive le tiers état de France I Il aura la prépondérance Sur le prince, 'sur le prélat.

Ahi! povera nobilita!

Le plébéien, puits de science,

Histoire â^un faysanm $35

En lumières, en eitpérience,

Surpasse & prêtre & magistrat, Alu ! povera uobilica 1

Si Ton avait su que nous étions du tiers, on aurait été capable de nous porter en triomphe. Aussi, pour abandonner un peuple pareil, i^ Êiudrait être bien lâches ! Ët je vous réponds que si nous n'avions pas été décidés, rien que de voir ce courage, cette gaieté, toutes ces vertus, dans la plus grande misère, nous aurions pris du cœur nous-mêmes, & juré de remplir notre mandat, & de réclamer nos droits jusqu'à

la mort.

Nous avons passé quatre jours chez la veuve

Lefranc. Marguerite, avec mon confrère le curé Jacques, a vu tout Paris : le Jardin des Plantes, Notre-Dame, le Palais-Royal, ft même les théâtres. Moi, je n'avais de plaisir qu'à me promener dans les rues , à courir ici, là, sur les places, le long de la Seine, où Ton vend des bouqums, sur les ponts garnis de friperies, de marchands de fritures; à causer devant les boutiques avec le premier venu; à m'arréter pour entendre chanter un aveugle, ou voir jouer la comédie en plein air. Les chiens savants ne manquent pas, ni les arracheurs de dents, avec la grosse caisse & le fifre ; mais la comédie au bout du Pont-Neuf est le plus

336 Histoire d^unpjiysan,

beau ; c'est toujours des princes & des nobles

qu'on rit; ce sont toujours eux qui disent des bêtises. Deux ou trois fois j'en avais les

larmes aux yeux, à force de me faire du bon sang. .

J ai visité la commune de Paris, où Ton discutait encore les cahiers. Cette commune vient de prendre une résolution très-^age : elle^ laissé une commission en permanence, pour observer ses députés, pour leur donner des avis & même des avertissements, s'ils ne remplissaient pas bien leur mandat. Voilà une fameuse idée, maître Jean! & qu'on a malheureusement négligée dans d'autres endroits. Qu'est-ce qu'un député qui n'est surveillé par personne, & qui peut vendre sa voix impunément, en se moquant encore de ceux qui l'ont envoyé? car il est devenu riche & les autres sont restés pauvres ; il est défendu par le pouvoir qui l'achète, & ses commettants restent avec leur bon droit, sans appui ni recours ! Le parti que vient de prendre la commune de Paris devra nous profiter; c'est un des articles à mettre en tête de la constitution ; il faut que les électeurs puissent casser, poursuivre & faire condamner tout député qui trahit son mandat, comme on condanme celui qui abuse d une procuration! Jusque-là, tout est au petit bonheur.

Enfin, cette décision m'a fait plaisir; &

maintenant, je continue.

Outre ma joie de voir ce grand mouvement, j'avais encore la satisfaction de reconnaître que les gens ici savent très-bien ce qu'ils veulent & ce qu'ils font. J'allais, le soir, après souper, au Palais-Royal, que le duc d'Orléans laisse ouvert à tout le monde. Ce duc est un débauché ; mais au moins, ce n*est pas un hypocrite ; après avoir passé la nuit au cabaret ou bien ailleurs, il ne va pas entendre la messe & se faire donner Tabsolution, pour recom^iencer le lendemain. On le dit ami de Sieyès & de Mirabeau. Quelques-uns lui reprochent d'avoir attiré dans Paris des quantités de gucûx, chargés de piller & de saccager la ville ; c'est difficile à croire, parce que les gueux arrivent tout seuls, après un hiver aussi terrible ; qu'ils cherchent leur nourriture ; & qu'on n'a pas besdin de faire signe aux sauterelles de tomber sur les moissons.

Enfin, la reine & la cour détestent ce duc, & cela lui fait beaucoup d'amis. Son Palais - Royal est toujours ouvert, & dans l'intérieur se trouvent des lignes d'arbres où chacun peut se promener. Quatre rangées d'arcades entourent , le jardin, & là-dessous sont les plus belles boutiques & les plus élégants cabarets de Paris.

338 Histoire â^un paysan.

C'est la réunion de la jeunesse & des gazetiers, qui parlent haut pour ou contre, sans se gêner de personne. Quant à ce qu'ils disent, ce n'est pas toujours fameux, &, la plupart du temps, cela vous passe par la tète comme dans un crible, le bon grain qui reste n'est pas lourd ; ils vendent plus de paille que de froment.

Deux ou trois fois, j*ai bien écouté, & puis, en sortant, je me demandais, tout embarrassé : ~ Qu'est-ce qu'ils ont dit? — Mais, c'est ëgal, le fond est toujours bon, & quelques-uns ont tout de même beaucoup d'esprit.

Nous avons pris là, sous les arbres, une bouteille de mauvaise piquette très-chère. Les loyers sont chers aussi ; je me suis laissé dite que la moindre de ces boutiques se loue deux & trois mille livres par an : il faut bien se rattraper sur la pratique. Ce Palais -Royal est réellement une grande foire, & la nuit, quand les lanternes s'allument, on ne peut rien voir de plus beau.

Le XI, vers deu% heures de l'après-midi^ nous sommes repartis bien contents de notre voyage, & bien sûrs que la masse des Parisiens était pour le tiers état. Voilà le principal.

Le 12, à neuf heures, nous étions à notre poste ; & comme nos commissaires n'avaient pu s'entendre avec ceux de la noblesse & du

Histoire a un paysan

clergé, nous vîmes qu'on voulait seulement nous faire perdre du temps. C'est pourquoi, dans cette séance, on prit des mesures pour aller en avant. Le doyen & les anciens furent

chargés de dresser la liste des députés, & Ton décida que tous les huit jours une commission, composée d'un député de chaque province, serait nommée pour maintenir l'ordre dans les conférences, recueillir* compter les voix, connaître la majorité des opinions sur chaque question, &c.

Nous reçûmes le lendemain une députation de la noblesse, pour nous signitier que leur ordre était constitué, qu'ils avaient nommé leur président, leurs secrétaires, ouvert des registres, & pris divers arrêtés, entre autres celui de procéder seuls à la vérification de leurs pouvoirs, ils étaient bien décidés à se passer de nous.

Le même jour, le clergé nous fit dire qu'il avait nommé des commissaires, pour conférer avec ceux de la noblesse & du tiers état, sur la vérification des pouvoirs en commun & la réunion des trois ordres.

Une grande discussion s'éleva; les ims voulaient nommer des commissaires, d'autres proposaient de déclarer que nous ne reconnaîtrions pour représentants légaux, que ceux dont les

J40 Histoire d'un paysan,

• pouvoirs auraient été examinés dans rassemblée générale; & que nous invitions les députés de l'église & de la noblesse à se réunir dans la ' salle des états, où nous les attendions depuis

huit jours.

Comme la discussion s'échauffait, & que plusieurs membres voulaient encore parler, les

débats furent continués le lendemain. Rabaud de Saint-Étienne, 4in ministre protestant, Viguier, député de Toulouse; Thouret, avocat au parlement de Rouen; Barnave, député du Dauphiné; Boîssy-d'Anglas,* député du Languedoc, tous des hommes de grand talent & des orateurs admirables, surtout Barnave, sou- ^ tinrent, les uns qu'il fallait marcher, les autres ' qu'il fallait encore attendre, & donner le temps à la noblesse & au clergé de réfléchir; comme si toutes leurs rétlexions n'avaient pas été faites. Enfin, Rabaud de Saint-Étienne l'emporta, & l'on choisit seize membres qui devaient conférer avec les commissaires des nobles & des évêques.

Dans notre séance du 23, on proposa de nommer un comité de rédaction, chargé de

rédiger tout ce qui s'était passé depuis l'ouverture des états généraux. Cette proposition fut <

rejetée, parce que ce simple expose pouvait augmenter l'agitation du pays, en démontrant

les iiUrigucs de la noblesse & du clcrgc, pour paralyser le tiers état. »

Le 22 & le 23, le bruit courait déjà que Sa Majesté voulait nous jprcsenter le projet d'un • emprunt. Au moyen de cet emprunt , on aurait pu se passer de nous, puisque le déficit aurait été comblé; seulement, nos enfants & descendants auraient paye les rentes à perpétuité. — Les troupes arrivaient en même temps par masses autour de Paris & de Versailles.

Le 26, on compléta le règlement de discipline & de bon ordre; & nos commissaires vin- ^

rent nous annoncer qu'ils n'avaient pu s entendre avec ceux de la noblesse*

Le lendemain 27, Mirabeau résuma tout ce qui s'était passé jusqu'alors, en disant: « La noblesse ne vfeut pas se rëunir à nous, pour juger des pouvoirs en commun. N<»us voulons vérifier les pouvoirs en commun» Le clergé persévère à vouloir nous concilier. Je propose de décréter une députation vers le clergé, trèssolennelle & très-nombreuse, pour l'adjurer au nom du Dieu de paix, de se ranger du côté de la raison, de la justice & de la vérité, & de se réunir à ses codéputés, dans la salle commune. »

Tout cela se passait au milieu du peuple. La

Histûin paysan.

foule nous entourait ft ne se gênait pas pour

applaudir ceux qui lui plaisaient.

Le lendemain a8^ on ordonna d'établir une barrière pour séparer rassemblée du public, & Ton fit une députation au clergé, dans le sens indiqué par Mirabeau.

Ce même jour, nous reçûmes une lettre du roi : « Sa Ma|esté avait été informée que les difficultés entre les trois ordres, relativement à la vérification des pouvoirs, subsistaient encgre. Elle voyait avec peine, & même a\ec inquiétude, rassemblée qu'elle avait convoquée pour s'occuper de la régénération du royaume, livrée à une inaction funeste. Dans ces circonstances, elle invitait les commissaires nommés par les trois ordres à reprendre leurs conférences, en présence du garde des sceaux & des commissaires qxie Sa. Majesté nommerait elle-même, afin d être informée particulièrement des ouvertures de conciliation qui seraient faites, & de pouvoir contribuer directement à une, harmonie si désirable. »

Il parait que c'était nous, — les députés des communes, — qui étions cause de Tinaction des états généraux depuis trois semaines; c'était nous qui voulions faire bande à part, & qui détendions de vieux privilèges contraires aux droits de la nation I

L/'iyiki^L,

Sa Majesté nous prenait pour des enfants.

Plusieurs députés parlèrent contre cette lettre, entre autres Camus. Us dirent que de nouvelles conférences étaient inutiles, que la noblesse ne voudrait pas entendre raison; qae d'ailleurs les communes ne devaientpas accepter la surveillance du garde des sceaux, — lequel tiendrait naturellement avec lés nobles! • — que nos commissaires seraient là, devant ceux du roi, comme des plaideurs devant des juges décidés d'avance à les condamner ; & qu'il arriverait ce qui était déjà arrivé en 1589 : à cette époque, le roi avait aussi proposé de pacifier les esprits, & il les avait effectivement pacifiés par un arrêt du conseil.

Beaucoup de députés pensaient les mêmes choses ; ils regardaient cette lettre comme un véritable piège.

Malgré cela, le lendemain ap^uafin d'épuiser tous les moyens de conciliation, » on fit au roi

une très-humble adresse^ pour le remercier de ses bontés, & pour lui dire que les commissaires du tiers étaient prêts à reprendre leurs séances avec ceux du clergé & de la noblesse. Mais le lundi suivant, i*' juin, Rabaud de Saint- Etienne, un de nos commissaires, étant venu nous dire que le ministre Necker leur proposait d'a)ccepter la vérification des pouvoirs par

ordre, & de s'en remettre, pour tous les cas douteux, à la décision du conseil, il fallut bien | reconnaître que Camus avait raison : — le roi lui-même était contre la vériiîcation des pouvoirs en commun; il voulait trois chambres séparées, au lieu d'une seule; il tenait avec le clergé & la noblesse, contre le tiers état! — Nous ne pouvions plus compter que sur nous- . mêmes.

Tout ce que je vous ai raconté jusqu'ici,

maître Jean, est exact, & cela vous montre que

ces grands mots, ces grandes phrases, ces fleurs,

comme on dit sont inutiles. Le dernier Bara-

quin, pourvu qu'il ait du bon sens, voit claire- '

ment les choses, & toutes ces inventions de

• style sont inutiles & mcmc nuisibles à la clarté. Tput peut être expliqué simplement : — Vous voulez ceci> — Moi, je veux ça f — Vous nous entourez de soldats I — Les Parisiens sont avec . nous! — Vous avez de la poudre, des fusils, des canons, des mercenaires suisses, &c. — Nous n'avons rien que nos mandats! Mais nous sommes las d'être dépouillés, grugés & volés. — Vous croyez être les plus forts > — Nous verrons! ^

C'est le fond de l'histoire; toutes les inventions de mots & de discours, quand le droit & la justice sont évidents, ne servent plus à rien :

Histoire â un paysan. 345

— On nous a bernés..» Arrivons au fond des

choses... Nous payons, nous voulons savoir ce que notre argent devient. £t d'abord nous voulons payer le moins possible. Nos enfants sont soldats, nous voulons savoir qui les commande, pourquoi ces gens les commandent & ce qui nous en revient. Vous avez des ordres de la noblesse & du tiôrs; pourquoi ces distinctions? Comment les enfants de l'un sont-ils supérieurs aux enfants de l'autre? Est-ce qu ils sont d'une autre espèce > Est-ce qu'ils viennent des dieux & les nôtres des animaux? — Voilà!

c'est cela qu'il Êiut rendre clair.

Maintenant, continuons.

La noblesse comptait sur les troupes, elle voulait tout emporter parla force & rejeta nos propositions. Nous étant donc réunis, le 10 juin, après la lecture des conférences de nos commissaires lu cc ceux de la noblesse, Mirabeau dit que les députés des communes ne pouvaient attendre davantage ; que nous avions des devoirs à remplir, & qu'il était temps de commencer; qu'un membre de la députation de Paris avait à proposer une motion de la plus haute importance, & qu'il invitait l'assemblée à vouloir bien l'entendre.

Ce membre était l'abbé Sieyès, un homme du Midi, de quarante à quarante-cinq ans en-

346 Histoire d'un paysaiu

viron. Il parle mal & d'une voix faible, mais

^ses idées sont très-bonnes. J'ai vendu beaucoup de ses brochures, vous le savez ; elles ont

produit le plus grand bien.

Voici ce qu'il dit au milieu du silence :

« Depuis l'ouverture des ëtats généraux, les députés des communes ont tenu une conduite franche & calme; ils ont eu tous les égards compatibles avec leur caractère, pour la noblesse & le clergé; tandis que ces deux ordres privilégiés ne les ont payés que d'hypocrisie & de subterfuges. L'assemblée ne peut rester plus longtemps dans Tinaction, sans trahir ses devoirs & les intérêts de ses commettants; il faut donc vérifier les pouvoirs. La noblesse s'y refuse; de ce qu*un ordre refuse de marcher, peut-il condamner les autres à l'immobilité? Non I Donc l'assemblée n'a plus autre chose à faire, que d'inviter une dernière fois les membres des deux chambres privilégiées à se rendre dans la salle des états généraux, pour assister, concourir & se soumettre à la vérification commune des pouvoirs. Et puis, en cas de refus, de passer outre. »

Mirabeau dit ensuite qu'il fallait prendre

défaut contre la noblesse & le clergé.

Une seconde séance eut lieu le même jour, de cinq à huit heures; la motion de Tabbé

Sieyès fut adoptée, & Ton décida en même

temps d'envoyer une adresse au roi, pour lui expliquer les motifs de l'arrêté du tiers.

Le vendredi, 12 juin, il fallut signifier aux deux autres ordres ce que nous avions décidé, & rédiger l'adresse au roi. M. Malouet proposa un projet écrit d'un style màle & vigoureux, mais rempli de compliments. Volney, qu'on raconte avoir couru l'Egypte 8l la terre sainte, lui répondit : a Métions-nous de tous ces

éloges, dictés par la bassesse & la flatterie, & enfantés par l'intérêt. Nous sommes ici dans le séjour des menées. & de Tintrigue; Tair qu'on y. respire porte la corruption dans les cœurs! Des représentants de la nation, hélas I semblent déjà en être vivement atteints... » Il continua de cette manière, & Malouet ne dit plus rien» Finalement, après de grandes batailles, on décida de porter en députation au roi, l'adresse rédigée par M. Bamave, renfermant Texposition de tout ce qui s'était passé depuis l'ouverture des états généraux, & ce que le tiers

avait décidé. Notre dcputation rentrait sans avoir vu le roi, attendu qu'il était à la chasse» lorsqu'une autre députation de la noblesse arriva nous annoncer que son ordre délibérait sur nos propositions. M. Bailly, député du tiers parisien, répondit : u Messieurs^ les communes

attendent depuis longtemps messieurs de la .

noblesse 1 i> £t, sans se laisser arrêter par cette nouvelle cérémonie, qui n'avait, comme toutes les autres, que le but de nous traîner de jour en jour & de semaine en semaine , on commença l'appel des bailliages, après avoir nommé M. Bailly président provisoire & l'avoir chargé de nommer deux membres, en qualité de secrétaires, pour dresser procès-verbal de Tappel qu'on allait Êiire & des autres opérations de l'assemblée.

L'appel commença vers sept heures & finit à dix. Alors nous fûmes constitues, non pas en tiers état , comme l'auraient voulu les autres, mais en états généraux; les deux ordres privilégiés n'étaient que des assemblées particulières ; nous étions l'assemblée de la nation.

Nous avions perdu cinq semaines par la mauvaise volonté des nobles & des évêques, & vous allez voir ce qu'ils firent encore pour nous empêcher d'avancer.

Je ne vous parlerai pas des questions de mots qui s'élevèrent ensuite & qui nous prirent trois grandes séances, pour savoir s'il fallait s'appeler: — représentants du jpeuple français , comme le voulait Mirabeau ; — assemblée légitime des représentants de la majuerc j^artie de la nati(Hi, agissant en l'absence

de la mineure partie — comme le voulait Mounier, — ou ; représentants connus & vérilics de la nation française — comme le demandait Sie/es. Moi, j'aurais pris tranquillement le vieux nom d'états généraux. Les nobles & les

c:\cquL'5 rcfui.iicnt d'y paraître, cela les regardait; mais nous n'en étions pas moins les états* généraux de 1789 ; nous n'en représentions pas moins les quatre-vingt-seiie centièmes de la France.

Enfin, sur une nouvelle proposition de Sieyès, on adopta le titre à'oâssemblée natio^ nale.

Mais le meilleur, c'est qu'à partir de notre déclaration du 12, chaque jour quelques bons curés se détachaient de l'assemblée des évêques & venaient faire vérifier leurs pouvoirs chez nous. Le 13, il en vint trois du Poitou ; le 14, six autres ; le 15, deux; le 16, six; & ainsi de suite ! Figurez-wus notre joie, nos cris d'enthousiasme, nos embrassades. Notre président passait la moitié des séances à complimenter ces braves curés, les larmes aux yeux. Dans le nombre des premiers se trouvait M. l'abbé Grégoire, d'Emberménil , auquel j'ai vendu plus d'un de mes petits livres. En le voyant arriver, je courus à sa rencontre pour l'embrasser, & je lui dis à l'oreille :

3^0 Histoire i^m paysan*

a A la bonne heure ! vous suivez l'exemple du Christ, qui n'allait pas chez les princes, ni chez le grand prêtre, mais chez le peuple. »

Il riait. £t moi, je me iigurais la mine des évèques, dans leur salle à côté ; quelle débâcle ! Dans le fond, les curés auraient été bien simples détenir avec ceux qui les humilient depuis tant de siècles ! Est-ce que le cœur du peuple n'est pas le même sous la soutane du prêtre, ou sous le sarrau du paysan >

Le 17, en présence de quatre à cinq mille spectateurs qui nous entouraient, l'Assemblée se déclara constituée, & chacun des membres prêta ce serment : « Nous jurons & promettons de remplir avec zèle & fidélité les fonctions dont nous sommes chargés. » On confirma BaiUy comme président de l'Assemblée natio-* nale, & l'on déclara tout de suite, à l'unanimité des suffrages, « que T Assemblée consentait profvisoirement, pour la nation, à la perception des impôts existants, — quoique illégalement établis & perçus, — mais seulement jusqu'à la première séparation de l'Assemblée, de quelque cause qtfelle pût provenir! Passé lequel jour, toute levée d'impôts cesserait dans toutes les provinces du royaume, par le seul fait de la dissolution, »

Réfléchissez à cela, maître Jean^ & faites*le

Histoire $m paysaru 3^1

bien comprendre aux notables du pays. Notre misère pendant tant de siècles est venue de ce

que nous ctions assez bornes, assez timides pour

payer les impots qui n'avaient pas été votés par nos représentants. L'argent est le nerf de la guerre, & nous avons toujours donné notre argent à ceux qui nous mettaient la corde au . cou. Enfin, celui qui payerait les impôts après la dissolution de TAssemblée nationale, serait le dernier des misérables ; il trahirait père, mère, femme, enfants, & lui-même, & la patrie ; & ceux qui voudraient les percevoir ne devraient pas être considérés comme des Français, maïs conmie des brigands I C'est le premier principe proclamé par TAssemblée nationale de

La séance fut levée à cinq* heures & remise

au même soir de ce 17 juin.

Vous pensez comme le roi, la reine, les princes, la cour & les évêqiics ouvrirent l'œil en apprenant cette proclamation du tiers état. Durant *la séance, M. Bailly avait été prié de se rendre à la chancellerie, pour y recevoir une lettre du roi ; l'Assemblée ne lui avait pas permis de s'absenter. — A la séance du soir, M. Bailly nous lut cette lettre du roi, qui désapprouvait le mot d'ordres privilégiés^ que plusieurs députés du tiers avaient employé

p:>iir designer la noblesse & le clergé. Le mot ne lui plaisait pas. C'était contraire, disait-i], à la concorde qui devait exister entre nous; mais la chose ne lui paraissait pas contraire à la concorde : la chose doit rester I

Voilà, maître Jean, ce q\ie je vous disais plus haut : l'injustice n'existe pas à la cour, quand on l'appelle justice, ni la bassesse quand on rappelle grandeur. Que répondre à cela?

Tout le monde se tut.

Le lundumain, nous assistâmes en eorps à la procession du saint sacrement, dans les rues de Versailles. Le vendredi 19, on organisa les comités, on en forma quatre : le premier, pour veiller aux subsistances ; le deuxième, pour les veTÎheations ; le trôisième, pour la correspondance & les impiisssions ; le quatrième, pour le règlement. Tout était en bonne voie, nous allions marcher vite; mais cela ne faisait pas le compte de la cour ; d'autant plus que le

même soir, vers six lieures, on apprit que cent quarante-neuf députés du clergé s'étaient déclarés pour la vérification des pouvoirs en commun.

Nous avions tout supporté pour remplir

notre mandat ; nous avions été calmes, nous avions résisté à l'indignation, à la colère que vous inspirent l'insolence & l'hypocrisie] En

voyant que tous les moyens détournés pour

nous exaspérer & nous faire commettre des tautes ne suffisaient pas, on résolut d'^n employer d'autres, de plus grossiers, de plus humiliants.

C'est le 20 juin que cela commença.

Ce jour, de grand matin, on entendit publier dans les rues, par des hérauts d armes : « que le roi ayant arrêté de tenir une séance royale aux états généraux, lundi 22 juin, les préparatifs à faire dans les trois salles exigeaient la suspension des assemblées jusqu'à ladite séance, & que Sa Majesté ferait connaître, par une nouvelle proclamation, Thcure à laquelle elle se rendrait lundi à l'Assemblée des états. »

On apprit en même temps qu'un détachement de gardes-françaises s'était emparé de la salle des Menus.

Tout le monde comprit aussitôt que le moment dangereux était venu. Je vis avec plaisir mes deux confrères, Gérard & le curé Jacques, monter chez nous, à sept heures. La séance du jour était indiquée pour huit heures. En déjeunant, nous prîmes la résolution de nous tenir fermes autour du président, qui représentait notre union & par conséquent notre force. A vous dire vrai, nous regardions ceux qui voulaient arrêter la marche du pays, comme de

Ml

véritables polissons; des gens qui n'avaient

jamais vécu que du travail des autres ; des êtres sans expérience, sans capacités, sans délicatesse, sans génie ; & dont toute la force venait de Fignorance & de l'abrutissement du peuple, qui se laisse toujours prendre à la ma* gnificence des laquais , sans penser que tous ces galons d or, ces habits brodés & ces chapeau3^ à plumes, tous ces carrosses & ces che-*vaux viennent de son propre travail, & de l'impudence des drôles qui lui soutirent son argent.

Quant à la mesure de nous fermer les portes de l'assemblée, c'était tellement plat, que nous en haussions les épaules de pitié.

Naturellement notre bon roi ne se doutait pas de ces choses ; son esprit calme & doux ne descendait pas à ces misères ; nous le bénissions de sa bonté, de sa simplicité, sans le charger de la bêtise & de l'insolence de la cour.

A sept heures trois quarts nous partîmes de

notre maison. Eu approchant de la salle des Menus, nous vîmes une centaine de députés du tiers réunis sur Tesplanadc, Bailly, notre président, au milieu d'eux. 11 faut que je vous peigne ce brave homme. Jusqu'alors au milieu d'une foule d'autres, il ne s'était pas encore montré; nous l'avions choisi parce qu'il avait la

Histoire d'an paysan.

réputation d'être très-savant & très-honnête. C'est un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, la iigure longue, l'air digne & ferme. Il ne précipite rien; il écoute &. regarde longtemps avant de prendre un parti ; mais une fois résolu, il ne recule pas.

D'autres députés du tiers arrivaient aussi par différentes allées. A neuf heures sonnant, on s'approcha de la salle des états, M. Bailly & les deux secrétaires en tète. Quelques gardesfrançaises se promenaient à la porte. Aussitôt qu'ils nous virent approcher, un officier commandaiit parut & s'avanc;a; M. Bailly eut une vive discussion avec lui. Je n'étais pas assez, proche pour l'entendre, mais aussitôt on se dit que la porte nous était fermée. L'oiiicier % un homme très-poli, s'excusait sur ses ordres.

L'indignation nous possédait. Au bout de vingt minutes, l'assemblée était à peu près complète; & comme Tofficier de garde, malgré sa politesse, ne voulait pas nous laisser le passage libre, plusieurs députés protestèrent avec force; & puis on remonta l'avenue jusque près de la grille, au milieu du plus grand tumulte. Les uns criaient qu'il fallait se rendre à Marly, pour tenir l'assemblée sous les fenêtres du château;

Page 1