‹ Histoire d'un Peau-RougeChapitre 4 sur 5 · LES QUATRE VENTS · texte numérisé non relu

LES QUATRE VENTS

rouvrit la porte et y amena le froid. Ce qui fit rire Shingebis, car il se tenait tout près de son feu et il n eut que la peine d’y jeter encore plus de bois afin de le rendre plus ardent et de garder sa chaleur.

Kabibonokka eut beau essayer de le geler. Il ne put y parvenir. Ce Roi des Vents du Nord n était pas habitué au feu. Et il commença à fondre, si bien qu’à la fin il ne put résister à la chaleur et qu’il fut obligé de quitter précipitamment la hutte. Une fois dehors, il appela à sa suite Shingebis en le défiant et en le provoquant à la lutte. Mais Shingebis qui savait que le printemps allait bientôt venir et que la puissance de Kabibonokka finirait, sortit, combattit toute la nuit avec le Roi des Vents du Nord jusqu’à ce que l’orgueilleux prince consentît à s’avouer vaincu et regagnât son royaume des Glaces et des Neiges.

« Ah! Kabibonokka, cria Shingebis en le poursuivant de sa raillerie, vous n’êtes ni plus ni moins que moi un mortel ! >

Le troisième fils de Mudjekéwis, Shavondasé, gouvernait les Vents du Sud ; il habitait les pays chauds, bien loin de son frère, le Roi des Vents du Nord. Il était gros et paresseux et jamais il ne se fatiguait à faire quoi que ce soit. Il avait l’habitude de rêvasser tout le jour à une belle jeune fille aux cheveux d’or qu’il avait vue une fois dans la prairie. Mais il était trop nonchalant pour lui parler et pour aller vers elle ;

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

il eût désiré que ce fût la belle jeune fille qui vînt à lui et qui lui parlât, ce qu’elle ne fit jamais, ayant sans doute mieux à faire. Toujours est-il, qu’à force d’attendre, un jour vint où celle-ci eut des cheveux blancs en place de ses cheveux d’or; et Shavondasé gémit et pleura en pensant que son frère, le Roi des Vents du Nord, était venu et l’avait couverte de la neige apportée de son royaume... Cependant, il était encore trop paresseux pour aller vers elle et la débarrasser de ces frimas. Et il épandit sur la plaine tant de soupirs, que tout à coup la jeune fille disparut, s’étant dissipée dans les airs...

Et à ce moment le Roi des Vents du Sud s’aperçut que la gracieuse jeune fille n’était pas une jeune fille mais un beau champ de pissenlits d’or, et que les tresses qu’il avait cru recouvertes de neige étaient en réalité des fleurs qui s’étaient fanées peu à peu. Son propre souffle avait suffi à les effeuiller et son frère, dont le pouvoir ne s’étendait pas jusqu’à ces pays chauds, n’était pour rien dans ce malheur.

Shavondasé, vous étiez un sot garçon ! Vos soupirs ne favorisaient pas vos projets, vous le voyez bien maintenant! Rien ne vous servait de soupirer. Il eût mieux valu être moins paresseux...

L’ENFANCE D’HIAWATHA

O H! regardez... une étoile qui tombe! » cria le peuple.

Ceci se passait bien des années avant la naissance d’Hiawatha. Et vraiment on vit dans le ciel filer une étoile. Mais la légende dit que cette étoile était la fille de la Lune qui tomba une nuit qu’elle nageait à travers l’espace. Et son nom était Nokomis.

La pauvre Nokomis ne put regagner la Lune malgré le désir qu’elle en avait, parce qu’il n’existait aucun moyen de le faire. Elle fut forcée de demeurer sur la terre parmi les tribus, ces mêmes tribus qui avaient toujours bataillé entre elles jusqu’au jour où le Grand Manito leur fit fumer le Calumet de la Paix, dans la fraternité.

Nokomis venait d’arriver sur la terre quand elle eut une petite fille qu’elle appela Wénona. Wénona, dès qu’elle fut en âge, fut unie à Mudjekéwis, le Souverain des Quatre Vents. Mais, peu de temps après leur mariage, Mudjekéwis éprouva de la lassitude à vivre dans la compagnie de Wénona et de Nokomis parmi les tribus et il regagna son royaume des

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Vents de l’Ouest. Il laissait Wénona désolée, toute seule pour veiller sur Hiawatha, leur petit garçon.

Wénona fut si malheureuse du départ de Mudjekéwis qu’elle dépérit peu à peu et mourut. Et alors, il n’y eut plus pour protéger l’enfant, que sa grand’mère Nokomis.

Nokomis aimait très tendrement Hiawatha. Et elle prenait grand soin de son enfance. Il habitait avec elle, dans la hutte qu’on lui avait bâtie tout proche d’un lac immense appelé le Lac Salé. Elle lui avait tressé un berceau de joncs et, pour l’endormir, elle lui chantait les vieilles chansons indiennes qu’elle avait apprises en vivant au milieu des tribus.

Hiawatha devint ainsi un beau petit garçon, très heureux. Et chacun l’aimait.

Le soir, à la tombée du jour, il s’asseyait devant la porte de la hutte et écoutait les légendes que lui racontait sa grand’mère. Quand il était seul, il se tenait immobile, contemplant la surface des eaux, écoutant le vent qui chantait dans les sapins, regardant les lucioles qui voltigeaient autour de lui.

Comme tous les enfants, il était curieux : « Qu’est-ce que ceci ? » demanda-t-il un jour à sa grand’mère, en lui désignant l’arc-en-ciel. Et Nokomis lui répondit : « Le paradis des fleurs. ^

Comme les autres enfants, aussi bien, il s’effrayait parfois de ce qu il voyait et de ce qu’il entendait. Quand les chouettes ululaient dans la forêt, pendant la nuit, il appelait sa grand’mère. Et lorsque celle-ci venait à lui, il lui demandait quel

l’enfance D’HIAWATHA

, A lors elle rassurait 1 enfan des chouettes se

en lui expliquant que

disputant entre elles . lorsqu’il fut

jXJtout seul dans la foret, un peu plus grau . ' oiseaux et leurs chan-

‘^“^^"vlltsesa.is.in

I J’U- ctlia » Il s’acquit aussi l’amitie des ani-

i:;ii: cü:Kte„. leurs secrets. Les castors lui ensei.

gnèrent la manière dont ils construisaient leurs maisons sou ei faines et les écureuils les cachettes où ils déposaient leurs provisions pendant l’hiver. Le renne lui montra à courir aussi vite que lui. Autant que les oiseaux, il aimait les animaux; et il les appelait « les frères d’Hiawatha ».

La chose qu’il importait surtout au jeune garçon d’apprendre, c’était à savoir se servir de 1 arc et des fléchés, afin de devenir un grand chasseur. Lorsqu’il eut atteint l’âge de raison, lago, l’ami de Nokomis, lui fit des armes appropriées à sa taille, et l’envoya dans la forêt exercer son habileté.

« Nous allons voir si tu rapporteras un cerf à la maison », lui dit en souriant lago qui ne le croyait pas capable d’un pareil exploit.

Hiawatha s enfonça alors dans la forêt et les oiseaux voyant son arc et ses flèches, commencèrent à s’agiter, anxieux et à trembler. « Ne tire pas sur nous, Hiawatha ! » lui crièrent-ils.

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Sans prêter attention à ces craintes, Hiawatha continua sa route. Alors l’écureuil, l’apercevant à son tour, lui cria du haut de son chêne : « Ne tire pas sur moi, Hiawatha ! »

Mais le jeune homme pensait trop à tuer un cerf pour s’occuper de ses amis et de leurs craintes. Il passa son chemin sans s’arrêter.

A la fin, ayant longtemps guetté la bête, il vit un cerf qui s’avançait vers lui. Aussitôt, il mit genou en terre et, bien que personne ne lui eût appris la manière de se servir de son arc, il tira sa flèche, et l’animal tomba mort sur le coup.

Son cœur battait vite, tant ce triomphe lui causait de joie. Aussi rapidement qu’il put, il revint à la hutte, traînant sa victime. Et il fut fier de recevoir les félicitations de Nokomis et d’Iago pour son adresse.

Nokomis lui tailla un vêtement dans la peau de l’animal. Elle fit cuire la chair et offrit un grand repas à tous les membres de la tribu, et ce fut une grande fête. Chacun louait 1 enfant et l’appelait « Cœur robuste » et s’étonnait de sa force... Mais aucun ne savait encore qu’il était le prophète que le Grand Manito avait promis d’envoyer à ses adorateurs.

HIAWATHA ET MUDJEKÊWIS (Le père et le fils)

A VEC les années, Hiawatha devenait plus robuste et plus habile. Quand il eut atteint l’âge d’homme, il était le plus fameux chasseur de toutes les tribus. Il était aussi le plus brave et celui qui courait le mieux : personne ne pouvait rivaliser avec lui dans l’art de tirer à l’arc. Quoi qu’il entreprît, il le faisait mieux que les autres hommes, même s’ils étaient plus âgés que lui et s’ils avaient plus d’expérience.

Peut-être cette perfection devait-elle être attribuée à des gants magiques qu’il portait toujours à ses mains. C’étaient eux qui lui donnaient le pouvoir de réduire en morceaux ou même en poussière les roches les plus dures. De même, il ^ possédait des mocassins magiques et quand il les chaussait il ; pouvait couvrir de très longues distances en un rien de temps. Aussi le peuple le tenait-il pour l’homme le plus extraordinaire qui eût jamais paru sur la terre.

Malgré cela Hiawatha avait gardé son cœur de petit enfant. Il aimait toujours les oiseaux et les animaux de la J forêt. Il était toujours heureux de s’asseoir au seuil de la hutte

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

pour écouter le vent murmurer dans les sapins ou pour entet dre la vieille Nokomis lui raconter les légendes indiennes.

Un jour quelle lui contait quelqu’une de ces histoires i l’interrogea sur son père et sa mère : car il ne se souvenait de rien à leur propos. Tristement, Nokomis lui apprit les doulotreuses circonstances de la mort de sa mère. Et Hiawatha devint sombre lorsqu il sut que son père, son propre père, avait abandonné sa mère si belle pour regagner son royaume des Vetrs de l’Ouest. Non seulement il fut sombre, mais il se nit en colère. ^

« C était mal de la part de mon père^ pensait-il en luimême, de s en aller quand il eût pu demeurer et la rendre heureuse. Ainsi elle ne serait pas morte, et nous eussions vécu tous ensemble. »

Et il demanda à Nokomis :

« Qui est mon père, et que fait-il ?

Ton père, répondit-elle, s’appelle Mudjekéwis et il règne sur tous les vents de l’univers.

— Et où vit-il ? reprit Hiawatha.

Dans son royaume des Vents de l’Ouest, aux frontières du soleil couchant. 2 >

Hiawatha réfléchit à toutes ces choses pendant un certain temps et son cœur était plein de pitié à l’endroit de sa mère et de colère à l’endroit de son père. A la fin il décida d’aller rendre visite à Mudjekéwis, malgré Nokomis qui le suppliait

HIAWATHA ET MUDJEKÉWIS

, , faire craignant que le vieux roi ne jetât un sort

t::re. « «u n,al. Mais Hiawatha é...aans peu, û nniivait changer sa détermination.

''7n!it ses gants magiques et chaussa ses mocassins magn , Puis rapide comme l'éclair, il partit. Et il ne s arrêta r^ jù'rn'ehtpas atteint les Montagnes Rocheuses oC,

son père gouvernait les Vents de 1 Ouest.

A peine arrivé, il aperçut Mudjekéwis qui était assis sur son trône. Maintenant c’était un vieillard qui penchait la tete. Et, bien que gardant sa colère, il ne put se tenir de considérer respectueusement le vieux roi, silencieux et sans geste. Cependant Mudjekéwis accueillait avec joie son enfant.

« Sois le bienvenu, Hiawatha, lui dit-il. Il y a si long-

[ temps que je t’attendais ! »

De longs jours Hiawatha demeura auprès du vieillard. Il ! écoutait ses récits, comme il avait coutume d’écouter la vieille I Nokomis quand il était enfant. Mudjekéwis lui contait sa pro- : pre jeunesse et embellissait volontiers, comme le font souvent 1 les vieilles gens, sur les actions d’éclat qu’il avait accomplies I à cette époque. C’est ainsi qu’il apprit comment son père avait tué le Grand Ours, était devenu le Maître des Vents, et comment il avait partagé son royaume entre ses ïïls.

Bien que parfois Hiawatha fût las d’entendre tant et tant d’histoires, il écoutait cependant son père sans broncher. Un jour, cependant, il lui dit :

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« Est-ce que rien ne t’effraierait, mon père ? »

Mudjekéwis sourit ;

« Non, rien, Hiawatha, à l’exception d’une chose : h rocher noir qui domine ce lieu et qu’on appelle le fatal Wabeck. »

Ceci n’était pas tout à fait vrai, car en réalité le vieillard n’avait peur de rien. Il disait cela pour voir ce qu’éprouverait son fils. Il le regarda avec un orgueilleux sourire en le voyant si beau. Et à son tour il lui demanda :

< Et toi, est-il quelque chose qui t’inspire de la crainte ? »

Comme son père l’avait fait, Hiawatha sourit et répondit :

« Rien, si ce n’est ces roseaux qui sont là-bas... »

Et dans son cœur il savait bien qu’il ne les craignait pas.

A ce moment, Mudjekéwis se mit à parler de Nokomis et de la belle Wénona. Et la colère d’Hiawatha le mordit à nouveau et il sentit qu’il n’était plus maître de se dominer.

« Tu as tué ma mère, cria-t-il sauvagement, et je suis venu, le cœur chargé de vengeance contre toi. Sans toi elle vivrait encore et je 1 aurais connue. C est toi qui es cause de sa mort et tu oses me parler d elle comme si tu n’étais pas coupable ! »

Mudjekéwis hocha la tête. C’était vrai ; il le savait et il essaya d expliquer à son fils qu’il en avait du remords. Mais Hiawatha était trop courroucé pour l’entendre. Il s éloigna et mit son gant magique sur le noir rocher qu’il

HIAWATHA ET MUDJEKÉWIS 2 1

brisa en morceaux. Et ces morceaux il les jeta sur son père.

Il oubliait en effet en cet instant que c’était son père, et son père repentant. Il ne pensait plus qu’à sa mère si belle ; et son cœur souffrait de toutes les peines qu’elle avait souffertes. Comme un fou il lançait les blocs de pierre sur le vieillard. Mais tout de suite il s’aperçut que celui-ci ne les craignait pas, même ceux qui venaient du rocher noir, du fatal Wabeck, et qu’il lui suffisait de souffler pour faire retomber sans l’atteindre les plus gros morceaux.

A son tour, Mudjekéwis pour éprouver son fils arracha les roseaux. Il voulait voir si Hiawatha aurait peur. Mais le jeune homme se contenta de rire aux éclats car rien ne l’effrayait.

Alors, entre le père et le fils commença une terrible bataille. Pendant trois jours entiers le tonnerre gronda; les éclairs brillèrent, éclairant, accompagnant cette lutte gigantesque. Mudjekéwis peu à peu se retirait vers l’Ouest et Hiawatha le suivait en combattant toujours. Et cela dura jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus aux frontières du soleil couchant.

Arrivés là, Mudjekéwis s’arrêta et dit :

« Il est inutile, mon fils, que tu essaies de me tuer: je suis immortel. Mais afin de voir si tu méritais ta réputation j’ai voulu combattre contre toi. Maintenant je sais que tu es fait pour être un chef. Retourne donc au milieu des tribus. Conduis-les et protège-les. Enseigne-leur tout ce que tu sais et tout ce que tu apprendras. Combats les monstres comme

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j’ai fait pour le Grand Ours de la montagne. Et quand à ton tour tu mourras, reviens vers moi et je partagerai avec toi mon royaume. Tu gouverneras les vents du Nord-Ouest sous le nom de Keewaydin. »

La colère d’Hiawatha était tombée. Il dit adieu à son père et prit le chemin du retour. En route il lui fallait traverser la tribu des Dacotahs. Il s’arrêta dans une de leurs forêts, à la hutte d’un vieux faiseur de flèches, afin d’en prendre quelques-unes de rechange pour son arc. Et là pour la première fois il vit la fille de ce vieillard. Elle était assise au bord du fleuve à contempler l’eau claire qui courait. Et il aima sa beauté, sa grâce et son sourire si pur.

Le vieux faiseur de flèches l’avait nommée Minnéhaha, du nom du fleuve étincelant qui coulait au pied de sa hutte, nom qui veut dire, en langue indienne, « l’eau qui rit ». En effet la jeune fille riait toute la journée et rendait heureux les derniers jours de son père.

Quand les flèches furent prêtes, Hiawatha continua sa route vers sa tribu. La vieille Nokomis était inquiète, mais il la rassura dès son arrivée, en lui racontant ce qui lui était arrivé aux frontières du Soleil Couchant, chez son père Mudjekéwis...

LE JEÛNE D’HIAWATHA

I partir du jour où Hiawatha revint du royaume A des Vents de l’Ouest, il ne quitta plus sa tribu. Il était non seulement brave et fort, mais aussi le plus sage des hommes. Malgré sa jeunesse, l’expérience avait fait de lui le chef de son peuple. Il n’était pas un Indien pour ignorer ses actions héroïques, la puissance de ses armes, la légèreté de sa course. Et tous vantaient aussi bien la tendresse de son cœur et sa bonté.

Quand il était enfant, son rêve avait été d’être un grand chasseur. Avec l’âge un autre désir lui était venu, plus noble et plus généreux. Et il priait chaque jour le Grand Manito d exaucer sa prière. Que lui importait d’être un chasseur adroit, un guerrier invincible, d’être illustre parmi les hommes ? Ce qu’il voulait être avant tout, c’était un homme bon. Ce qu il souhaitait, c était aider les siens pendant leur séjour sur la terre, leur rendre la vie moins lourde, faire que la lutte pour le pain quotidien ne fût pas trop âpre pour eux.

II bâtit, loin de sa hutte, une demeure où il pût prier. Et

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là, pendant sept jours, il demeura, sans prendre aucune nournture, à attendre que ses prières fussent entendues du Grand Manito.

Le premier jour de son jeûne, comme il se promenait solitaire dans la forêt, il contempla les oiseaux sur les arbres et se dit : « N’y a-t-il pas moyen de nous nourrir sans tuer ces pauvres animaux ? C’est véritablement une manière bien étrange de se nourrir que de venir chaque jour ici pour essayer d en tuer quelques-uns. Admettons que tous se soient envolés. Que feraient les hommes dans ce cas?... Faut-il donc. Maître de la Vie, que nos existences dépendent de celles de ces oiseaux ?

Le second jour de son jeûne, comme il se promenait le long du fleuve, il vit les fruits sauvages qui poussaient dans les buissons et il se dit mélancoliquement : « Si ces fruits ne poussaient pas ainsi, que ferions-nous ? Serions-nous condamnés à mourir de faim ? »

Et, comme le jour précédent, sa voix s’éleva vers le Maître de la Vie.

Notre existence, lui demandait-il, doit-elle dépendre de celles de ces oiseaux et de ces fruits sauvages ? N’existe-t-il nen qui puisse nous donner une nourriture assurée, grâce à quoi aucun homme ne risquera de mourir de faim? »

Longtemps, ardemment, Hiawatha pria le Grand Manito, ne voulant prendre aucun aliment tant que son Dieu ne lui répondrait pas.

le jeûne d’hiawatha

, ■ Ha aaatrième jour de son jeûne, Hiawatha tomba

f h itte solitaire. Il aperçut alors un jeune homme épaisé dans sa frontières du Soleil Couchant.

de ver. et de jaune. Demandes

*«s .ertœ flottaient au haut de son front et ses cheveux Lien, la couleur de l'or. C’était Mondamm, 1 Am. des Hommes. Mais Hiawatha ne le connaissait pas.

Péniblement, Hiawatha releva la tête et 1= regarda avec

des yeux las, car son jeûne l’avait affaibli. A ce moment Mondamin commença à parler. Il lui dit qu’il était envoyé par le Grand Manito, le Tout-Puissant, qui avait entendu les prières

de son serviteur.

« Tu n’as pas prié pour toi, mais pour les autres, et le Maître de la Vie a été touché. Il m’envoie vers toi pour t’annoncer que tes vœux seront exaucés. Lève-toi maintenant et viens lutter avec moi. »

Épuisé comme il Tétait, Hiawatha eut toutes les peines du monde à se dresser et à sortir de sa cabane. Mais il y parvint et commença à combattre avec Mondamin.

A Tinstant même où il le toucha, il sentit ses forces renaître. Et la lutte dura des heures, et des heures. Le soleil acheva sa course dans un rayonnement d’or et la puissance d’Hiawatha, loin de finir, s’accroissait. La nuit vint enfin. Alors, Mondamin dit :

« C’est assez pour aujourd’hui. Tu as lutté comme un

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hon. Demain, à la même heure, je reviendrai et j’essaierai ta force à nouveau. »

Et il disparut. Hiawatha, avant qu’il eût pu se rendre compte des choses, se retrouva une fois encore tout seul, sous la voûte brillante des étoiles.

Trois fois ensuite, Mondamin reparut ; trois fois la lutte repnt, et la troisième fois, il dit à Hiawatha ;

« Tu as vaillamment combattu, Hiawatha, et c’est le Grand Manito qui t’a donné la victoire. Demain, nous lutterons une dernière fois et ce sera aussi le dernier jour de ton jeûne. Le Maître de la Vie te permettra de me tuer, yuan je serai mort, prends mes vêtements verts et jaunes; prends aussi mes plumes. Puis ensevelis-moi dans la terre, en quelque heu où la pluie puisse pénétrer jusqu’à mon corps et le soleil atteindre mes os. Veille à ce que les mauvaises herbes ne poussent pas sur ma tombe et que les oiseaux ne

ourrissent pas de ma chair. Protège ma sépulture et un

jour je ressusciterai, un jour je me lèverai d’entre les morts et je revivrai... »

Hiawatha écouta religieusement les paroles de Mondamin.

quand il se retrouva seul, il s’endormit dans la paix et dans la joie. ^

jour suivant, Nokomis, qui craignait qu’Hiawatha ne de faim vint vers lui, lui apportant de la viande et pain, t elle essaya de le persuader de manger. Mais

LE JEÛNE d’HIAWATHA

Hiawatha refusa les aliments, disant à la vieille femme qu

’il

attendrait jusqu au soir,

Car il en était au septième jour de son

jeûne et jusqu à ce que ce jour fût révolu, il voulait demeurer dans l’abstinence. Alors Nokomis rentra désolée à leur hutte,

tremblant pour la vie de son enfant.

Tranquillement, Hiawatha attendit jusqu au coucher du soleil le retour de Mondamin. Vers le soir, comme il était encore allongé sur sa couche, il ouvrit lentement, péniblement les yeux, et il aperçut Mondamin se tenant sur le seuil de la hutte et qui l’appelait. Malgré son épuisement, il se leva et suivit le jeune homme.

Le combat reprit comme les jours précédents et, à mesure qu’il se prolongeait, Hiawatha devenait plus fort. Comme ils s’étaient saisis à bras-le-corps et qu’ils tournaient sur eux-mêmes, il sembla au héros que le ciel et la terre tournaient avec eux et que des centaines de soleils éclairaient cette bataille.

Puis, soudainement, il sentit Mondamin qui glissait, défaillait, échappait à son étreinte et mourait à ses pieds. Alors, sans souffle, il considéra le corps de l’Ami des Hommes, se pencha, lui prit ses vêtements verts et jaunes, ses plumes. Après quoi, il creusa la tombe comme il en avait reçu l’ordre, ensevelit le vaincu et recouvrit le cadavre légèrement, afin de le dérober à la vue.

Cette tâche achevée, Hiawatha revint à la hutte de la

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vieille Nokomis. Les sept jours de son jeûne étaient écoulés, et il reprit ses travaux habituels, la chasse et la pêche, mais sans toutefois oublier la tombe de Mondamin. Chaque jour il venait la visiter, arrachant soigneusement les mauvaises herbes, chassant les oiseaux qui tentaient de dévorer le corps.

Après un certain temps, il vit une petite tige verte, légère comme une plume, qui avait jailli de la terre. Peu à peu elle grandit. Bientôt d’autres se firent jour à son entour, et en peu de temps la tombe fut couverte de pousses vertes qui ressemblaient à de l’herbe. Quand l’été eut paru, sur le corps avait germé tout un champ de maïs, qui est le blé des Indiens. Et le cœur d’Hiawatha s’emplit de joie, car il se souvint de la robe verte du jeune héros qu’il avait vaincu.

« C est Mondamin, l’Ami des Hommes, qui renaît ! » s’écria-t-il.

Hiawatha amena aussitôt devant la sépulture Nokomis et pour leur montrer le blé. Et il leur raconta toute leur histoire, ajoutant:

^ Ce présent d’une nourriture nouvelle est un don du Tout-Puissant aux tribus. Et il sera leur éternellement. »

Quand vint 1 automne, les pousses vertes se changèrent en tiges jaunes et le blé gonfla les épis jusqu’à les faire éclater. Alors Hiawatha le recueillit, écrasa les grains, en fit de la farine et convia toutes les tribus à une grande fête où on le mangea. Cette fête fut appelée la Fête de Mondamin et

LE JEÛNE d’hIAWATHA

le jeune héros promit aux guerriers qu’il leur apprendrait à semer le blé et à le cultiver.

Le peuple se réjouit et bénit le Grand Manito pour ses bienfaits, et chaque année, depuis lors, à l’époque de la moisson, il célèbre la fête de Mondamin, l’Ami des Hommes.

T ORSQUE Hiawatha eut appris à son peuple à faire pousser ^ le blé, il chercha ce qu’il pourrait bien lui enseigner. Alors il construisit un petit bateau qu’il appela « canot ». Et voici comment il s’y prit pour le faire.

Il demanda au bouleau de lui donner un peu de son écorce blanche, à un jeune cèdre vigoureux quelques-unes de ses branches, enfin au mélèze ses racines fibreuses. Puis il assembla ces bois divers et, quand il eut fini, il vint trouver le sapin pour avoir de la résine avec laquelle il boucha les ouvertures qui restaient en dépit de la solide construction qu’il avait faite ; et ainsi 1 eau ne pouvait plus pénétrer entre les planches.

Enfin, il demanda au hérisson quelques-unes de ses piques pour faire un collier et une ceinture à sa barque, car il voulait qu elle fût aussi jolie que robuste. Et quand son œuvre fut achevée, il se sentit heureux parce qu’il l’avait accomplie sans 1 aide d un autre. Le canot, sur l’eau, avait l’air d’un nénuphar flottant à la surface de l’onde.

Mais Hiawatha n avait pas construit cette barque unique-

n,ent pour se distraire. Tandis qu’il la préparait, il pensait tout le temps aux services qu’elle pouvait rendre à sa tribu.

Hiawatha avait deux grands amis : Chibiabos le musicien, qui faisait de si belle musique que les oiseaux se taisaient pour l’écouter, et Kwasind, un homme robuste, le plus fort qu’il eût jamais connu. L’un et 1 autre il les aimait tendrement. Peut-être préférait-il Chibiabos à cause de sa grâce et de son talent merveilleux, mais ce fut Kwasind qu’il appela quand il voulut lancer son canot sur la rivière et l’essayer.

i Allons, viens et aide-moi ! » cria-t-il à son ami.

Kwasind plongea dans l’eau et commença à aider Hiawatha à éviter les rochers et les troncs d’arbre. Il était si fort qu’il pouvait sans peine écarter ces grands morceaux de bois.

Ils sillonnèrent alors tous les deux la rivière en tous sens ; Hiawatha était dans sa barque et Kwasind le suivait à la nage ou bien marchait dans l’eau à ses côtés. Longtemps ils travaillèrent ainsi à essayer leur canot. A la fin, ils arrivèrent à la source de la rivière, qui est située dans le Grand Lac Salé, transparent entre tous les lacs.

« Maintenant tout va bien, dit Hiawatha. Le peuple pourra descendre jusqu’ici sur ses radeaux, mais je veux lui apprendre à construire des canots de façon à ce qu’il puisse pêcher.

Un jour cependant, il arriva une extraordinaire aventure à Hiawatha. Il avait embarqué sur son canot pour aller pêcher

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dans le Grand Lac Bleu. Il se penchait pour attraper un gros ^ poisson, nommé Mishe Nahma, qui était un esturgeon, le Roi de tous les poissons qui vivaient dans le lac.

Hiawatha était seul dans son bateau avec un joli petit écureuil qui avait sauté dans l’embarcation sans avoir été invité : la gracieuse bête suivait le héros de ses petits yeux brillants.

L’eau était limpide et Hiawatha pouvait voir le gros Esturgeon qui était presque au fond du lac. Doucement il lança sa ligne dans l’eau, disant : « Viens ici, Mishe Nahma, pour voir qui est le plus fort de toi ou de moi. » Mais le poisson n’eut pas l’air d’entendre et ce fut en vain qu’Hiawatha l’appela à plusieurs reprises. A la fin, le gros Esturgeon envoya le Brochet savoir ce que voulait le pêcheur, en lui recommandant secrètement d’essayer de briser la ligne.

Le Brochet nagea jusqu’à la ligne et tira si fort dessus sans toucher à l’hameçon que le canot faillit couler. Mais Hiawatha était plus fort que le Brochet et il le renvoya au fond du lac à toute vitesse.

Alors Mishe Nahma envoya le grand poisson Lune essayer de rompre la ligne et il tira en tous sens, faisant tourbillonner 1 embarcation sur l’eau. Mais Hiawatha était encore le plus fort.

« Va-t-en, cria-t-il au poisson Lune. Ce n’est pas à toi mais à ton Roi que je veux parler. ^

Le poisson Lune s’enfonça dans le lac et Hiawatha recommença sans lassitude à défier Mishe Nahma.

A la fin, le Roi fut si en colère d’être dérangé qu’il apparut soudain sur l’eau et engloutit d’un coup le pêcheur, la barque et l’écureuil.

Le coup était inattendu et pendant un instant Hiawatha ne sut pas ce qui lui était arrivé ; car il faisait très sombre dans le ventre de Mishe Nahma. Mais l’écureuil le renseigna : « Nous sommes dans le ventre du gros Esturgeon. Il faut d’une façon ou de l’autre en sortir. »

Hiawatha était plein de ressources. Il s’aperçut bientôt qu’il était près du cœur palpitant de Mishe Nahma. Aussi, furieux du mauvais tour que celui-ci lui avait joué, le frappat-il à poings fermés, si fort que le monstre se secoua dans l’eau pour se dégager.

Tant de mouvement fit perdre l’équilibre à Hiawatha. Il eut peur, au cas où le Roi des poissons continuerait, d’être projeté au dehors et brisé sur les rochers. Aussi tira-t-il le canot en travers du gosier de Mishe Nahma de façon à éviter ce danger.

Peu à peu cependant le géant cessa de lutter et son cœur de battre aussi fort : il avança doucement dans 1 eau, et il flotta lentement vers le rivage jusqu’au moment où il vînt se poser sur les galets. Alors Hiawatha cria sa détresse aux mouettes qui volèrent, se répétant :

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

« Notre frère Hiawatha nous appelle à l’aide. Il faut y aller. »

Avec ensemble elles se précipitèrent alors toutes vers l’endroit ou Mishe Nahma reposait tranquille. Puis elles piquèrent sa gueule jusqu’à ce qu’elles aient fait un trou assez large pour permettre à Hiawatha de sortir avec son écureuil et son canot. Ce qui fut vite fait : bientôt le jeune chef se retrouva sain et sauf sur la terre ferme.

Alors, il alla vers Nokomis et lui raconta ce qui était arrivé ; puis il lui ordonna de laisser les mouettes se régaler du corps du monstre en récompense de l’aide si prompte qu’elles lui avaient donnée.

« Après cela, dit-il, vous pourrez aller au monstre avec vos pots et faire de l’huile avec son corps suffisamment pour tout votre hiver. »

La vieille Nokomis obéit aux ordres de son petit-fils et il ne resta bientôt plus du Roi des poissons que la carcasse.

Un soir, quelque temps après ces événements, la vieille Nokomis était assise au bord du lac, regardant le soleil qui se couchait dans des voiles d’or et de pourpre. A l’est, la lune se levait et Nokomis, vous vous souvenez, avait autrefois habité dans la lune. Pour l’instant, toutefois, elle ne pensait guère à cette vie d’autrefois, car Hiawatha se tenait auprès d’elle et elle lui parlait avec ardeur.

la barque de bouleau 35

Désignant un point du couchant, elle lui apprenait qu il y ,»itlà un magicien nommé le Grand Porteur de Plume^ ^ puissant et très mauvais, C-éU.t lu, qu, envoyait les houillards, et sur les marais les brumes, les lievres et toutes les mauvaises choses.

Nokomis haïssait particulièrement ce sorcier. Bien des années auparavant, quand son père était descendu de la lune pour la chercher, cet homme cruel lui avait donné une violente lièvre qui l’avait tué. Aussi Nokomis demandait-elle, en cet instant, à Hiawatha d’aller dénicher le vieux et mauvais magicien et de le tuer, afin de sauver son peuple des fièvres.

On ne demandait pas deux fois une bonne action à Hiawatha. Il alla aussitôt chercher son canot, prit ses armes et, sautant dans lembarcation, il se dirigea vers le repaire du sorcier, qui était sur l’autre bord du lac.

Arrivé là, il appela le cruel vieillard et le défia, lui offrant de combattre.

Celui-ci apparut sur l’instant, prêt à la lutte. Il était laid, noir, horrible à regarder, vêtu d’un costume fait de coquillages. Sur le front il portait une coiffure de plumes d’aigles.

Il regarda Hiawatha et lui cria :

« Je sais qui tu es. Rentre chez toi, présomptueux jeune homme. Retourne vers la vieille Nokomis ou sans cela je te tuerai comme j’ai tué son père. »

Hiawatha ne fut pas effrayé :

« Je ne te crains pas, lui répondit-il. Les grands mots ne me font pas peur. Mesurons plutôt nos forces. »

Alors commença une lutte formidable qui dura tout le jour sans qu’il y eût de résultat. Les flèches les plus aiguës et les plus légères d’Hiawatha ne parvenaient pas à blesser le sorcier, car son vêtement de coquillages était magique. Ni les gants magiques du jeune homme, ni sa massue de guerre n’arrivaient à entamer le costume du vieillard.

D’autre part, la lourde chaleur de ce jour d’été pesait sur le pauvre Hiawatha qui devenait de plus en plus faible. Mais pas un instant son cœur ne défaillit, car il était bien résolu à tuer le mauvais magicien avant de reparaître devant Nokomis. Vers le soir, blessé et presque défaillant, il reprit haleine un instant, appuyé sur son arc, essayant de découvrir le moyen de venir à bout de son ennemi.

Soudain, à son côté, il entendit le Pivert qui lui disait :

« Il n y a qu une place où tu puisses frapper le sorcier. Il est vêtu de vêtements magiques qui le protégeront toujours. Mais frappe-le, si tu peux, à la racine de ses longs cheveux noirs. »

A ce moment, le magicien se baissait pour ramasser une pierre. Rapide comme la pensée, Hiawatha tendit aussitôt son arc et lui décocha une flèche qui siffla, légère, venant le frapper en plein à 1 endroit voulu. Puis, sans perdre un instant,

il ira «ne seconde flèche qui s’enfonça plus profondément «re que la première dans le front du sorcier. CeluKi „ba sur les genoux, tant sa douleur était grande Une dernière fois, Hiawatha banda son arc et ùra. Le vieillard tomba

mort. , ^

La première pensée du jeune homme, après s etre assure

de sa victoire, fut pour remercier le bon Pivert. En souvenir

de son aide il frotta les plumes de sa tête avec du sang: et

c’est depuis lors que les piverts ont tous la crête rouge.

Nokomis et tous les amis d’Hiawatha l’attendaient sur la

rive quand il revint dans son canot. Et le peuple tout entier

criait : « Honneur à Hiawatha ! Il a tué notre ennemi qui

envoyait les brouillards et les fièvres ! Maintenant nous ne

vivrons plus dans la crainte de la mort!... >

Une grande fête eut lieu en l’honneur de leur héros, et à

cette fête Hiawatha partagea entre tous les fourrures et

les dépouilles qu’il avait prises en manière de trophées dans

la hutte du sorcier. Pour lui-même, en souvenir de sa victoire,

il se contenta de la crête rouge du Pivert.

LE MARIAGE D*HIAWATHA

P ENDANT qu’Hiawatha travaillait ainsi à faire le bonheur de son peuple, sa pensée se tournait souvent vers la hutte du vieux Faiseur de Flèches, chez les Dacotahs, et vers Minnéhaha, la fille de ce vieillard. Plus il songeait à elle et plus il l’aimait, et plus il désirait la prendre pour femme.

Nokomis essaya de le persuader d’épouser une fille de sa tribu qui le soignerait mieux, disait-elle, connaissant les coutumes de son peuple. Mais Hiawatha savait bien qu’il préférait Minnéhaha à toute autre créature ; et c’est pourquoi c’était avec elle seule qu’il désirait se marier.

Nokomis ne se découragea pas encore cependant. Elle dit au jeune homme :

« Les Dacotahs sont une tribu belliqueuse et cruelle, et nous sommes souvent en guerre avec eux. >

Il répondit simplement à sa grand’mère :

« Si j épouse une vierge de la tribu des Dacotahs, les chances d entretenir la paix avec cette tribu s’accroîtront. Les

LK MARIAGK d'HIAWATMA peuples n’aiment gi.ère attaquer ceux qui sont de leur propre

"^^01 quelle fit, Nokoinis fut impuissante ^ le convaincre. l!n matin, Hiawatha se mit en route pour aller revoir le \aeux Faiseur de Flèches. En chemin, il tua un chevreuil qu’il charcrei sur son épaule pour l'oflrir en présent sa fiancée. F-t lorsqu’il arriva dev.ant la jeune fille, celle-ci était en train île penser à lui.

Minnéh.iha ressentit une grande joie quand .son vieux père souhaita la bienvenue h Hiawatha et lui ollrit de s a.sseoir pour causer avec lui. Kilo se mit aussitôt i\ proi)arer un grand repas qu'elle leur servit, doucement allcntive ô tous les propos qu'ils tenaient.

Le vieux Faiseur de Flèches estimait grandement I liawatha. Il savait sa noblesse d'âme, son couraj^e et sa bonté. Aussi quand le jeune homme lui demanda d'épouser Minnéhaha, accueillit-il avec joie et fierté sa pro[)osition. Sa seule tristesse était d'avoir h se séparer de sa fille (pi'il aimait teie drement. C’est pourquoi il demeura (iuel(|ues instants silencieux. Puis il dit :

« Il sera fait selon le désir de Minuélvaha. Si elle t'aime, qu’elle devienne ta femme ! »

Aussitôt la jeune fille s’avança et s’assit auprès d’Hiawatha. Très doucement elle murmura :

« Je vous suivrai, mon époux. »

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

Peu après, tous deux dirent au revoir au vieux Faiseur de Flèches. Ils le laissèrent seul, joyeux et triste tout ensemble. Puis ils se mirent en route, cheminant à travers les forêts des Dacotahs. Enfin, après avoir traversé le Grand Lac Salé, avoir reçu les souhaits de bonheur des oiseaux et des animaux, ils atteignirent la hutte de Nokomis.

A l’occasion de leur mariage, il y eut de grandes fêtes auxquelles fut conviée toute la tribu. Nokomis, Hiawatha et Minnéhaha faisaient les honneurs. On admirait la beauté de la jeune femme et on vantait le bonheur du héros.

Au cours des fêtes, on demanda à Pau-Puk-Kéwis de danser, ce qu’il fit sans se faire prier. Il commença doucement, au milieu des sapins, mais bientôt il tourna si vite que la poussière et les feuilles se soulevèrent et l’entourèrent d’un nuage qui le dérobait à la vue. Tout le peuple, enthousiasmé, applaudissait et riait. Et la joie atteignit son comble quand Chibiabos, le plus cher ami d’Hiawatha, se prit à chanter ses plus douces chansons : elles se répandaient, harmonieuses et pures, dans la tiédeur de l’air environnant.

Ce fut ensuite le tour du vieil lago, le grand conteur de légendes, celui-là même qui avait fabriqué à Hiawatha son premier arc et ses premières flèches. Et bien qu’il fût un peu vantard en racontant ses propres actions d’éclat, on aimait à l’entendre : car il parlait bien et parait les moindres aventures d’une robe merveilleuse.

le mariage d’hiawatha 41

Après qu’il eut fini, chacun regagna sa hutte, appelant les bénédictions du Grand Manito sur Hiawatha et la belle Min-

néhaha. 1 m •

Les années passèrent dès lors, heureuses, et la tribu vivait

en paix dans le bonheur, suivant les conseils que son chef lui avait donnés. Elle construisait des canots et péchait, au printemps, elle semait le blé dans la terre, comme jadis Hiawatha avait enseveli Mondamin.

Ce fut à cette époque qu’Hiawatha dit à sa femme :

« Souvent, quand nous avons semé le blé, les oiseaux, et particulièrement le Roi des Corbeaux et sa suite, le déterrent et le mangent. Cette fois, quand nous l’aurons enfoui dans le sol, tu sortiras à la nuit, Minnéhaha, et tu feras un cercle magique autour des champs, de façon que nous ne puissions plus être frustrés. »

Autant que son mari, la jeune femme désirait le bonheur de son peuple.

Aussi, quand la nuit fut venue, elle sortit seule, fit autour des champs de blé le cercle magique et bénit la moisson future.

Mais cela n’eut pour effet que de faire rire le Roi des Corbeaux qui cria insolemment :

« Tu peux être rusé, ami Hiawatha, mais tous les cercles magiques de ta femme ne m’empêcheront pas, moi et mes corbeaux, de manger ton blé. »

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

Hiawatha, entendant ces paroles, jura que ces oiseaux n’auraient pas ses graines.

« Malicieux oiseau, dit-il, si tu ne veux pas me céder, tu t’en trouveras mal. »

Il sortit et disposa sur les champs des filets, avec tant d’habileté que les oiseaux ne pouvaient pas les voir. Et quanè ils vinrent pour picorer les semailles, ils se trouvèrent pris au piège.

Ainsi Hiawatha sauva les récoltes. L’été vint, et quand il toucha à sa fin, Shavondasé, le Roi des Vents de l’Ouest, souffla sur les moissons ; et sa chaude haleine fit mûrir le blé jusqu’à ce qu’il fût prêt à être fauché.

Et jamais on n’avait vu pareille récolte ni tant de joie parmi la tribu. Chacun se sentait heureux qu’Hiawatha eût détruit les corbeaux et que MinnéhaJia eût béni les champs.

UNE INVENTION D'HIAWATHA

AU sein des prospérités qu'il avait ménagées à son peuple. A Hiawatha ne cessait de penser à ce qu il pourrait faire

pour les accroître.

Une des choses qui le préoccupait davantage et qui se représentait sans cesse à son esprit était qu’il n’existait aucun moyen de garder à jamais — ou même d une génération à

l’autre le souvenir des événements. Quand les vieillards

mouraient, les actions d’éclat des grands hommes de leur temps mouraient avec eux. Il n’y avait pas de manière de rappeler aux jeunes gens les hauts faits de leurs ancêtres, autrement que par quelques récits que se transmettaient les conteurs.

Par ailleurs, lorsque Hiawatha avait besoin d’envoyer un message au chef d’une autre tribu, il ne pouvait l’écrire, puisqu’à cette époque les Indiens ne connaissaient pas l’écriture. Ils n’avaient jamais entendu parler de cet art, et le seul moyen de faire parvenir une nouvelle était de la faire porter de vive voix. Quand Hiawatha avait besoin de communiquer quelque chose au chef de la tribu des Dacotahs, il était obligé

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

d’aller le trouver personnellement ou de lui envoyer un messager. Et si le message devait être un secret entre lui-même et le chef, il ne pouvait faire autrement que de compter sur la discrétion de son envoyé. Pendant un long temps, il réfléchit à cette question.

Un jour cependant une idée lui vint. Il se rappela les dessins que les hommes de sa race peignaient sur leur corps quand ils partaient pour la guerre. Alors, ayant pris ses couleurs et détaché un morceau d’écorce de bouleau, il commença à y peindre différents signes.

L’un d’eux représentait le Grand Manito. Hiawatha, pour le figurer, avait dessiné un œuf et quatre doigts qui se tendaient vers les quatre vents. De la sorte il voulait signifier que le Grand Manito, le Maître de la Vie, était à la fois sur la terre et aux quatre vents.

La seconde peinture était un serpent rampant sur le sol, et c’était l’Esprit du Mal qui cause toutes les peines, toutes les méchancetés qui se passent ici-bas.

Après cela, Hiawatha peignit le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes et les rivières. Certaines de ses peintures traduisaient des mots, d’autres des phrases. Quand il dessinait des arbres, c était pour parler des forêts 5 quand il dessinait une tente avec des empreintes de pas devant elle qui se dirigeaient vers son seuil, la peinture signifiait : « Venez me trouver dans ma hutte. Vous serez le bienvenu. >

UNE INVENTION d’HIAWATHA

Quand Hiawatha eut fait un grand nombre de ces peintures si grand qu’il y en avait autant que de mots usuels, il convoqua sa tribu, lui montra son œuvre et lui appnt le sens de ces figures. Alors, le peuple pensa que son chef était plus merveilleux que jamais et avidement il apprit à lire ces

signes. . ,

Dès lors, chacun put envoyer des messages sans avoir a

les communiquer à un commissionnaire, et les conteurs, au lieu d’avoir à se souvenir des actions héroïques des grands hommes, les écrivirent de telle façon que chacun pût les lire.

Ce fut peu après cette admirable invention que les Esprits mauvais commencèrent à comploter contre Hiawatha. Il leur faisait peur, à cause de sa sagesse et de son grand courage, et ils décidèrent de le tuer ou, tout au moins, de le rendre malheureux. Ils étaient aussi jaloux de la profonde affection qu’il témoignait à Chibiabos le musicien; et ils cherchèrent tous les moyens de s’attaquer également au chanteur des douces chansons.

Bien que ni Hiawatha ni Chibiabos ne connussent les mauvais desseins des Esprits du Mal, Hiawatha les devina dans sa profonde sagesse. Et, à cause de son amitié incomparable pour Chibiabos, il recommanda à ce dernier de se tenir le plus souvent possible auprès de lui, de façon à pouvoir le protéger.

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

Chibiabos, qui était jeune et brave et qui ne se méfiait de rien, raillait les craintes d’Hiawatha, lui disant: « Sois sans crainte, mon frère, je saurai bien me défendre. »

Un jour d’hiver, Chibiabos partit chasser tout seul, 11 chantait au départ. Son cœur était joyeux et insouciant. Quand il arriva au Grand Lac Salé, il le trouva gelé si fortement qu’on pouvait le traverser à pied. Aussi, sans chercher plus loin, s’avança-t-il sur la glace pour gagner l’autre rive.

Hélas ! sous la couche solide, les Esprits mauvais le guettaient. Ils firent craquer la glace et, avec un rire sinistre, ils tirèrent à eux le pauvre chasseur qui fut englouti.

Hiawatha, au désespoir, avait assisté à ce spectacle du haut d’une montagne, mais il était trop éloigné pour pouvoir venir au secours de son ami bien-aimé qu’il ne revit jamais.

De retour sous sa tente, il pleura de longs jours et de longues nuits la perte de son compagnon et sa douleur était si profonde qu’elle le rendit fou. Les médecins, alors obligés de le soigner, firent de leur mieux pour le guérir. Ils lui donnaient des herbes et des remèdes, lui parlaient, veillaient sur lui. Enfin, un jour, Hiawatha se leva de son lit, guéri de sa folie, et il reparut au milieu de son peuple.

Bien qu’il n’oubliât jamais le cher mort et qu’il ne cessât jamais dele regretter, il recommença à s’occuper de sa tribu et à la combler de bienfaits. Il fit de longs voyages, apprit 1 art de guérir chez différents peuples et, quand il revint parmi

UNE INVENTION d’HIAWATHA

les siens, sa sagesse était encore accrue. Alors, il convoq ses sujets autour de lui, leur enseigna 1 usage des herbes médicinales et les moyens de soulager les maux des hummns. Aussi, tous bénissaient-ils le grand nom de leur héros, d Hia-

watha.

LA CHASSE DE PAU-PUK-KÊWIS

V OUS n’avez sans doute pas oublié Pau-Puk-Kéwis, à qui l’on avait demandé de réjouir, par ses danses, les invités aux fêtes nuptiales d’Hiawatha.

C’était un étrange garçon qui vivait isolé sur les bords du Grand Lac Salé et qui s’amusait à soulever d’épais nuages de poussière et de sable quand il n’avait rien de mieux à faire. Il était toujours disposé à faire des niches aux gens et tourmentait souvent avec ses farces les Indiens de sa tribu.

L’une d’elles faillit lui coûter la vie et voici ce qui arriva. Il n’était pas un héros, mais était un peu las d’entendre toujours vanter les actes magnifiques d’Hiawatha. Il en vint même à être jaloux de l’autorité que celui-ci exerçait sur le peuple. Alors, poussé par un sentiment mauvais, Pau-Puk-Kéwis s’ef força de jeter la discorde dans la tribu.

Un jour qu’Hiawatha était parti pour un voyage, il descendit au village et vint trouver le vieil lago, lui racontant des histoires extraordinaires qui laissèrent bouche bée les Indiens.

LA CHASSE DE PAU-PUK-KÉWIS

; Il riait lui-même en les contemplant et se moquait d’Iago. Enfin il dit à ses compagnons :

« Je veux vous apprendre à jouer avec des boules et des jetons. Vous verrez que c’est plus amusant que toutes les histoires d’Iago. 3>

Le peuple s’amassa autour de lui et aussitôt il lui apprit ! le nouveau jeu.

Vous savez qu’aujourd’hui encore il y a des gens assez insensés pour jouer à des jeux d’argent dans l’espoir d’en gagner sans avoir à travailler. Parfois ils gagnent, parfois ils perdent, mais, quoi qu’il arrive, ils ne sont jamais aussi heureux que les gens qui travaillent honnêtement pour gagner ; leur vie.

Au temps d’Hiawatha, l’argent était inconnu des tribus, mais Pau-Puk-Kéwis apprit au peuple à jouer avec des jetons de différentes couleurs. Au début, il leur enseigna le jeu pour le simple plaisir de voir qui ramasserait le plus grand nombre de jetons, mais il en accrut bien vite l’intérêt, en disant :

« Celui qui aura le plus de jetons aura mes fourrures. »

Aussi la foule fut-elle tout de suite excitée et anxieuse de gagner, mais Pau-Puk-Kéwis s arrangea pour gagner. Et- naturellement il garda ses fourrures.

Néanmoins, on joua toute la nuit et, au jour, chacun était fatigué et à bout de nerfs. Pendant ce temps, Pau-Puk-Kéwis avait gagné à peu près tout ce qu ils possédaient.

HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

Alors il leur dit ;

« Allons, nous allons jouer une fois encore. Et si je gagne, le neveu d’Iago deviendra mon serviteur. »

lago était à ce moment fort en colère, et déterminé à gagner lui-même, pour que Pau-Puk-Kéwis n’eût pas son neveu. Mais hélas ! sa colère était si grande, que ses doigts tremblaient et qu’il lança mal les jetons. Aussi fut-ce Pau-Puk-Kéwis qui gagna une fois de plus ; et il partit, se moquant d’Iago, envoyant devant lui-même le neveu du vieil homme pour porter toutes les fourrures et les autres objets qu’il avait gagnés.

Tout le village était furieux contre Pau-Puk-Kéwis et murmurait. Chacun commençait à regretter d’avoir connu ce jeu.

Pau-Puk-Kéwis ne se contenta pas de cette aventure. 11 revint au village et pénétra dans la hutte d’Hiawatha. Comme ni Nokomis ni Minnéhaha ne s’y trouvaient alors, il bouleversa tout, tua toutes les volailles et laissa tout sens dessus dessous, riant sous cape.

« Ah! Ah! voici Pau-Puk-Kéwis qui revient! murmura une mouette. Il faut tout de suite envoyer un messager à Hiawatha pour lui apprendre les méfaits de ce misérable. » Lorsque Hiawatha connut ces choses, il sentit dans son cœur une forte colère et, rassemblant les chasseurs qui 1 accompagnaient, il partit pour rechercher Pau-Puk-Kéwis.

« Si je le trouve, disait-il, je vous jure qu’il ne jettera plus jamais le trouble parmi mon peuple. »

LA CHASSE DE PAU-PUK-KÉWIS 5^

Il l’eut bien vite découvert, mais Pau-Puk-Kéwis était si peureux qu’il se sauva jusqu’à ce qu’il rencontrât le fleuve. En l’endroit où il arriva, les castors avaient bâti une digue faite de troncs et de branches pour préserver de l’eau leur demeure.

Aussitôt, le misérable supplia le Roi des Castors de le changer lui-même en castor, à quoi celui-ci répondit qu’il fallait le consentement des siens. Et il s’enfonça sous l’eau. Au bout d’un moment toutefois, il reparut et appela Pau- Puk-Kéwis :

« Laissez-vous glisser dans l’eau, lui dit-il. Il sera fait selon votre désir. »

Pau-Puk-Kéwis obéit et une fois sous l’eau, il dit au Roi :

« Faites de moi le plus gros des castors. »

Le Roi lui obéit et Pau-Puk-Kéwis pensa alors que sous sa nouvelle forme Hiawatha ne l’aurait pas aussi facilement qu’il le pensait. Mais il se trompait, car aussitôt qu’Hiawatha et les autres chasseurs eurent paru, tous les petits castors purent gagner leur trou et se cacher, tandis que Pau-Puk- Kéwis essayait vainement. Aussi une flèche l’atteignit-elle et le tua. Cependant, comme il tenait fort à la vie, il quitta la forme du castor, reprit son apparence d’homme et se sauva dans la forêt.

Pendant qu’il tentait de se dissimuler, Hiawatha l’aperçut et se lança de nouveau à sa poursuite. Et tout à coup, comme le poltron se trouvait arrêté une fois encore dans sa fuite par

52 HISTOIRE d’un PEAU-ROUGE

un lac, il appela l’une des grandes poules d’eau qui volaient à fleur d’eau.

« Changez-moi en poule d’eau, supplia-t-il encore, et faites que je sois la plus grosse d’entre vous ! »

Car il n’avait pas été rendu sage par l’aventure qui venait de lui arriver.

Et la poule d’eau fit selon ses désirs.

Lorsque Hiawatha parvint sur le bord du lac, tous les oiseaux s’enfuirent à tire-d’aile et Pau-Puk-Kéwis comme les autres.

« Ne regardez pas à terre en volant ! » lui crièrent les autres poules pour l’avertir. Mais il entendit les chasseurs préparer leurs arcs et il voulut voir ce que faisait Hiawatha. Le vent s’engouffra alors dans ses ailes, le secoua dans l’air et finalement l’abattit sur le sol, rompu et mort. Mais une fois encore Pau-Puk-Kéwis quitta la forme qu’il avait revêtue pour échapper à la vengeance d’Hiawatha, et il s’enfuit jusqu’à la montagne où le Vieil Homme de la Montagne le recueillit et le cacha.

Hiawatha essaya de parvenir jusqu’à lui, mais ses gants magiques ne parvinrent pas à briser les rochers ou à les entr ouvrir. Alors, en désespoir de cause, le héros appela à son aide le Tonnerre et les Éclairs, qui répondirent à son appel.

Quand Pau-Puk-Kéwis entendit le Tonnerre et vit les Éclairs, il se prit à trembler. « Où est Pau-Puk-Kéwis?» gron-

LA CHASSE DE PAU-PUK-KÉWIS

dait le Tonnerre. Et aussitôt les Éclairs se mirent a sa recherche, fouillèrent la montagne et le trouvèrent mort dans

sa cachette. • • i n o i

Hiawatha triomphait. Mais il eut alors pitié de Fau-Fuk-

Kéwis au souvenir du temps passé où le peuple 1 aimait à cause de sa complaisance à l’amuser. Aussi le changea-t-il en aigle, faisant ainsi de lui le Roi des Oiseaux.

Bien longtemps après ces événements on se souvenait encore, dans la tribu, de Pau-Puk-Kéwis et de ses farces. Quand le vent soufflait et que des rafales de neige tourbillonnaient dans le village, les gens disaient : « Tiens! voici Pau-Puk-Kéwis qui danse. »

LA FAMINE

P ENDANT de longues longues années Hiawatha vécut heureux au sein de son peuple. Minnéhaha était adorée de toute la tribu et ceci ajoutait à son bonheur. Kwasind était demeuré son ami, son plus cher ami depuis la mort de Chibiabos. Les moissons étaient plantureuses et depuis un temps très long le peuple prospérait. Mais après ces belles années deux grandes douleurs s’abattirent sur Hiawatha.

Kwasind était toujours vigoureux, si vigoureux qu’il pouvait déraciner un arbre à lui seul, et sa renommée s’était répandue à tel point que personne n’eût osé chercher à lui-même ou à sa tribu une querelle. Aussi Hiawatha était-il fier de la réputation de son ami, et tout le peuple s’enorgueillissait à la pensée qu’aucune autre ne possédait un tel champion.

Mais les Pygmées et les Gnomes qui vivent sous terre enviaient Kwasind et étaient jaloux de sa gloire. Dans l’ombre ils complotaient contre lui, comme les Esprits du Mal avaient comploté contre Chibiabos. Ils cherchaient et ils finirent par décider de s’en remettre au hasard. Un jour d’été, à l’improviste, l’occasion s’offrit.

LA FAMINE

Kwasind ramait paresseusement sur la rivière, assis dans son canot, et les Gnomes le guettaient. C’était un jour très chaud et Kwasind était somnolent. Il ne surveillait guère son canot, mais il ramait juste ce qu’il fallait pour le faire avancer doucement. Il rêvait et était heureux de l’éclat du soleil.

Alors les nains en profitèrent. Ils commencèrent à l’assaillir à coups de pommes de pin. Mais cette attaque le surprit tellement qu’il eut à peine le temps de se redresser avant que l’une d’elles lé frappât à la tête et l’étourdît.

Alors tous les nains se précipitèrent et crièrent : « Mort à Kwasind ! Mort à l’homme fort ! »

Le pauvre Kwasind, à peine sorti de son rêve indolent, étourdi et aveuglé par le coup inattendu, s’abattit, perdit son équilibre et tomba à 1 eau. Le canot chavira et aucune trace ne fut jamais retrouvée de Kwasind.

Hiawatha fut très douloureusement atteint par la perte de son second ami. Chacun dans la tribu garda comme lui-même le souvenir de Kwasind. La mémoire de 1 homme fort était entretenue parmi les enfants, si bien que souvent, quand arrivait une tempête très grosse et que les branches des arbres craquaient et se répandaient sur le sol, les gens disaient ; « C’est l’Homme Fort, Kwasind, qui ramasse du bois pour son leu. » Cette mort fut une des deux grandes douleurs d’Hiawatha, mais peu après une autre le frappa plus fortement encore.

Un hiver vint où la neige recouvrit en couche si épaisse la

terre et où il fit si froid que rares étaient ceux qui osaient sortir de leur hutte. Les chasseurs s’enveloppaient de chaudes fourrures, mettaient leurs gants et leurs chaussures de neige, mais bien qu’ils souffrissent dans la forêt de froid et de faim, ils ne trouvaient ni daim ni oiseau à abattre et à rapporter aux leurs. Tout le blé récolté à la dernière moisson était mangé ainsi que les fruits séchés. Il ne restait rien. Tout le monde avait faim. La terre elle-même paraissait affamée.

C’est alors que deux hôtes vinrent visiter la hutte d’Hiawatha. L’un avait pour nom Bukadawin, ce qui veut dire Famine ; l’autre s’appelait Akosewin, c’est-à-dire la fièvre. Ils s’assirent aux côtés de Minnéhaha et lui parlèrent. Et la belle Minnéhaha devint pâle en les entendant et tomba toute tremblante, malade, sur son lit.

Voyant cela, Hiawatha, bien que certain qu’il n’y avait rien à chasser dans la forêt, se précipita dehors avec son arc et ses flèches, poussé par un suprême espoir de découvrir malgré tout quelque chose. Et il pria le Maître de la Vie: « Oh! Grand Manito! Je t’en supplie, donne à tes enfants qui meurent de faim de quoi se nourrir. Donne-nous des aliments ou nous mourrons! Donne-moi de quoi alimenter ma chère Minnéhaha. »

Tout le jour il erra dans la forêt, mais en vain. Alors, désolé et malheureux, il lui sembla qu’il entendait Minnéhaha qui l’appelait. De toutes ses forces il courut aussitôt pour revenir

LA FAMINE

à sa hutte. Mais, hélas! il était trop tard. La vieille Nokomis avait bien fait tout son possible pour sauver la jeune femme. Elle était morte malgré tous les soins.

Hiawatha tomba alors sur un siège et se couvrit la face de ses mains. Longtemps il demeura silencieux, pleurant la plus grande douleur de sa vie.

Il creusa une tombe dans la neige et y ensevelit sa femme. Puis il alluma un feu sur sa sépulture de façon à ce que son esprit ait lumière et chaleur au cours de son voyage vers les Iles Bienheureuses qui sont situées par delà le Soleil Couchant.

« Un jour, je te rejoindrai, Minnéhaha, cria-t-il. Dès que ma tâche sera achevée je te suivrai. »

Quand enfin le terrible hiver fut achevé, au printemps, Hiawatha et son peuple semèrent le nouveau blé. Bien qu’il eût perdu sa femme bien-aimée et ses meilleurs amis, il continuait à veiller sur son peuple, et il faisait de son mieux pour le rendre heureux. Pour cela il apprenait sans cesse de nouvelles choses qu’il enseignait ensuite aux siens. Et tous croyaient en lui et l’aimaient profondément, ne l’appelant plus que € Hiawatha le Bien-Aimé ».

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