LISTE DES CONJURES
Puis seize noms étaient écrits au-dessous, par (»rdrt' alpli.ibt''li(|iie.
l'ciidant (|iit'l((ues jours on s'amusa beaucoup de celle invention; en elfet, ou s'abordait en se disant à voix basse le mot d'ordre, qui était:
«Vengeance et PARArixiE. »
Ou débouloiiii.iil sa ve!5le,etonse faisait vnir le morceau de
HISTOIRE D'UN PION. i'.i
soie bleue; mais la reconnaissance faite , les conjiiivs , après toutes ces précautions , n'avaient absolument rien à se dire
qui les justifiât. On songea à donner un but à la conspiration. — Vengeance! contre qui des écoliers avaient-ils une vengeance à exercer? naturellement contre ceux qui leur donneraient des pensums ou les mettraient en retenue , seuls malheurs que la sollicitude de leurs parents et de leurs maîtres laissassent approcher d'eux . On décida promp-
lementque la conspiration serait permanente contre les maîtres; et, malheureusement pnur Antoine, le souvenir (le son parapluie, et le ridicule que des enfants ({iii ne savaient rien attachaient à la pauvreté de ses habits, le désignèrent spécialement à la ^ indicte des ctmjurés. (»n lui
volait ses crayons , on mettait à la |»lace de son siège habituel une chai<o dont un dc^ pieds était rompu, elc.nn f;ii-
HISTOIRE D'UN PION. îl
sait, dans la saison, voler des hannetons dans l'atelier de dessin; on lui lançait, quand il tournait le dos, quelquesunes des boulettes de mie de pain qui jusque-là n'avaient osé attaquer que des condiseiples. Il faut dire que l'extrême
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douceur du maître de dessin et ses distractions encduraî^^eaient singulièrement l'audace des conspirateurs.
2i HISTOIRE DLN IMON.
Je ne sais quel démon inspira un jniir, à l'uii de iiuus, une idée «jni lïil accueillie avec enlliuusiasme.
^uus n'osions plus admettre de nouveaux membres dans la société , pour deux raisons : si tout le monde en avail fait partie, il n'y aurait plus eu de mystère , et nous aurions craint les indiscrétions.
Donc, nous n'avions plus de réceptions, d'i'preuves, de. Ndiis pensâmes (pie le iiiaili'e de des>in d(»iiiiail également des lei-dn- dans une autre pension, et (|ue c'élail dans celle pension <|ue nous devions chercher de nouveaux al'liliés. La pension dans hKpielle nous élious, comme presque toutes les pensions du quartier, conduisait deux l'ois par jour au collège Bourbon ceux (pii sui\aienl les cours de ce collé'gc; ces diverses pensions ^e rencontraient dans la cour , à l'entrée et à la s(»rlie , et aussi dans les classes du colb'ge. Il iioiis (-lail diiiic l'acile de coniiimiiiiiuer avec les ('•lèves delà iteu'-ioii eii(|ue>lioii . A cet ellel , nous rédigeâmes une .idre-->-e ainsi concin' . (|in' l'un de nous se chargea de donnei' l\ un (1rs ijiduils de celle pension.
« CO.NSl'niMloN (ONTllK \.\ IMlVNMK l»KS PIONS. « onniiK m PAnACi.i ik panaciik.
« Cher collègue.
« Ce n"e>l (pie par ra<->ocialioii (pie ihmis pnu\oiis luller
HISTOIIIK D IN PFOX. 23
contre nos tyrans. A cet elTet, nous avons fondé, dans notre pension , une conspiration permanente. Les conjun's soussignés vous ont jugé dignes d'être des nôtres; c'es pourquoi il serait bon que vous pussiez vous entendre avec un de nous, qui vous expliquerait les mots de ralliement, les signes de reconnaissance, l'origine et le but de l'association. In de nos tyrans fait peser également sur vous son sceptre de fer; c'est assez désigner le pion de dessin Antoine; c'est ce qui nous a lait pensera votre pension. Il faudrait que lundi prochain vous filassiez et vous vous trouvassiez, pendant la classe du matin , aux Tuileries , sur la terrasse où est le Laocoon. Un de nous s'y trouvera, vous le reconnaîtrez à ces marques : il vous abordera en vous faisant voir un ruban de soie d'un bleu passé, c'est l'insigne de (d'Ordre du parapluie panaché »; et vous, pour (|u'il puisse vous reconnaître, selon nos us et rites, vous lui lépondrez par notre mot de ralliement, que nous avons assez de confiance en vous pour vous confier, ne vous laissant pas ignorer qu'en cas de trahison notre haine serait terrible et inexorable, ce qu'à Dieu ne plaise! Ce mot est : « Vengeance et parapluie. » Ensuite, si, comme nous en sommes d'avance convaincus, vous répondez convenablement à ses questions, il vous décorera innnédiatement du ruban de l'oidre du Parapluie panaché", et il vous
2i HlSTOlUli D'UN PlUN.
initiera à nos mystères ; vous aurez ensuite à nous proposer l'admission de neuf de vos camarades , que vuus on juf^eroz dignes sous le rapport du courage et de la discrétion. »
Cette lettre fut remise, et la réponse ne se lit pas atlen- (lie. Le rendez-vous eut lieu , cuninieil avait été dit, de-
vant le groupe de Laocoon , entre les deux écoliers (|ui avaient /ilr. Traduisons encore ce mot pour ceux de nos lecteurs (pii ne sont jias l'arisiens. /w/py signifie faire ïéculc
Indssounièrc , c'cst-à-ilire aller se promener clamleslineiiieiit pendant la classe, au risque des punitions les plus
sévères et des accidents les plus graves, dont les exemples ne sont que trop communs.
L'rlèvo de l'autre pension fut initié , et une correspondance quotidienne sV-lablit entre les deux pensions , aprôs ([ue les neuf conjurés nouveaux eurent été admis et afiiliés comme celui qui les avait présentés. Le malheureux Antoine, le seul qui fût à la fois dans les deux pensi(tns, lut la viiliuie principale de l'association. Dans les lettres qui s'échangeaient, au collège, entre les membres de la conspiration permanente du Parapluie panaché, on se communiquait les tours (|uon hii avait joués dans chaque
pension , et des remarques cruelles sur le délabremonl de ses vêtements , sur les détails desquels on appelait l'attention des conjurés. Cette émulation entre les écoliers des deux pensions fit imaginer , à l'encontre du maître de dessin, cent malices inlernales. Ainsi, un jiiur, Anloim^pnrlit
de chez nous avec un papillon do papier ([u'on avait troiivi' moyen d'accrocher au collet de son liahit. Sans parler du succès qu'il eut tout le long du chemin, «e fut à son arrivée chez nos rivaux (juclque chose d'inouï, ils se scnlircnl vaincus; en vain ils niiienl sous les jias d'AnUtine des pois fulminants, eu vain on creva le fond deson chapeau, 1 avantage nous resta. A quelque temps de là, l'un de nous encourut une punition sévère; elle n'avait pas été provoquée par Antoine, mais infliizée directement par le maître de la pension. Le couitalile a\ait été rencontré au l)i>is de liou-
logne pendant la classe de collège, et, informations prises, il avait été constaté qu'il n'avait pas mis les pieds au collège depuis trois jours.
La punition consistait en un énorme pensum, quinze cents vers d'Ovide à copier, plus, une journée de cachot.
Il est bon de faire ici une courte description du cachot. Le cachot avait été autrefois et primitivement destiné à
serrer le bois et le charbon de la cuisine, qui n'était séparée de l'atelirr de dessin ([ue par un gros nuir. Le cachot
28 HISTOIRH D UN iMoN.
avait néanmoins son entrée particulière, le jour n\ jtiiittrail d'aïuun cùlé. Le plus souvent celle punition nélail infligée que p^ur quelques heures, mais la l'aule avait été jugée a^sez grave pour nécessiter une expiation exceptionnelle et exemplaire. Le prisonnier, averti de sa condamnation , avait pris ses précauti<»iis ;i l'avance pour se détendre contre l'ennui. En ell'el , au mionlmi d'une vrille, depuis le malin jusqu'à dix heures, avec une persévérance qui aurait pour les écoliers d'excellents résidtat^ >i elle s'ai)pliquailau bien , il avait réussi à itrati(iuer dans la muraille un petit triMiqui lui permettait de voir dans la classe de dessin. Antoine y travaillait, et lécolicr, pour la première fois,aperçut ce qu'il taisait. \. élail ému et peignait avec ardeur. Après quelqiio instants doimés à la curiioité, le prisonnier pensa «ju'il l'allait le déranger, et, en appli- (piant sa bouche sur le petit trou qu'il avait pratiqué dans la muraille , il se mit à imiter le tii île dix ci s ;innn.iii\ : le miaulement du chat, les abojcnicnls cl le-- Imi Icnicnl'- du cliicii ,1c cliiinl du cikj, les phrases i|n'nii ;ip|trcnd ;ui\ perroquets. C'était peine perdue ; Aidnjnc al)->orl>c par ^mi travail. ne s'en aperceviut même pas... Mais il lc\a les \en\ sur riioiiogc et parut cll'raxé' de l'heure. i}[U'\ mallieui! dd-d; il sortit un moment de lalelier i)our aller diiris sa «hambre, il rentra ensuite dans lalelier portant à la main
son habit bleii; avec un pinceau , il étala un peu d'encre sur les coutures blanchies, puis il passa du fil dans une aiguille et essaya de recoudre de son mieux le fond de son chapeau. « Pauvre chapeau , dit-il à demi-voix , il a bien gagné sa retraite; voyons donc. »
11 ouvrit un tiroir et en tira une à une vingt pièces de cent sous , il les lecompla trois lois et dit : « Il n'y a pas moyen... c'est aujourd'hui (ju'ils vieuneul. » 11 soupira.
• 'tciulil un peu d'encre sur le raccommodage de son chapeau et le mit sur sa tète; il eiitr'(Mivril la porte et rentra
en disant : « Allcms ! il pleut » ; il regarda tout autour de lui par uu mouvement machinal , comme s'il eût cherché son parapluie, puis il se dit : « Que diable est devenu ce parapluie? »
Il regarda encore dehors, puis :
« Ça n'est pas près de passer, et il ftiut que je sois revenu de bonne heure pour les attendre. »
Il boulonna son habit jusqu'au menton et se mit résolument en roule; pendant ce temps, le prisonnier pouflait de liii'. Il n'aurait [las \oulu pour rien au mniKJc \\o pas avoir été en prison, (lepcudanl il lui lardait d'eu Mulir pour faire des récits de ce ([ii'il a\ail vu et eiileiidu à ses amis les conjurés, et pour en écrire aux affiliés de l'autre pension.
A midi, heure du diiier, la cloche retentit, et on \iiil iherclier noire écolier pour le conduire au réfectoire, où il devait manger du pain sec. Ses complices trouvèrent nioxcu (If lui faire pas>er (jui-lque rliose, iuai>- néanmoins il m un mauvais dîner. Après (jimi , la pluie ayant ces!-!'', pi'udaiit <1U(' 1("^ autres s'élaiiraiciit yn[i\- jiuicr daii^ l'avenue jilaiilce d'arbres coiisacrce aux r<'ei'eatioiis, ou li' reconduisit au cacliot. Il eouimeiira par frapper [iw peu du pied et |tar m; dépiter, puis il se remit i\ son (diservaloirc. Antoine venait de rentier. Il n'i'lait pas nourri à la
pension; les leçons qu'il donnait en ville, quelquefois dans des quartiers éloignés, ses études d'anatomie et de peinture lui auraient rendu fort difficile l'exactitude aux heures des repas. 11 recevait à ce sujet une petite compensation en argent. 11 ouvrit un tiroir et en tira un morceau de pain , qu'il commença à dévorer à belles dents.
"■ oeiAviLLe
Tiens, se dit le prisonnier, le pion de dessin est donc aussi au pain sec? 11 ne fait pas un meilleur diiier que moi. Son morceau de pain à moitié mangé, Antoine but mi
verre d'eau, puis il replaça son chevalet eu un jour innveiiable et examina son tableau, tout en aclitvant son morceau de pain et en se pailant à lui-même. 11 faut remettre ici de la lumière , cette main n'est pas sulTisaïument dessinée, voilà un mauvais pli; il joignit fortement les mains et dit à demi-voi\ : « (.) mon Dieu ! n'est-ce pas la vanité qui m'aveugle? Mais il me semble... 0 mrui Dieu ! je vous remercie... Je sens là que vous m'avez donné du talent. »
Le prisonnier, (|ui axait commence à faire laborieusement passer des brins de paille de son cachot dans l'alelier, était surpris et ému de l'émotion d'Antoine.
Le portier entre dans la classe et dit : « Monsieur Antoine, ce sont vos parents.
— Faites-les entrer, reprit Antoine avec empresseuirnl; puis il (Icxiul très-rouge et se hâta de cacher le reste de son ii;iiii dans le tiroir, et le xerre «'t la bouleillc dVaii derrière une bosse.
Alor><, loujoui's p(»sté à sou ol)-.or\atuirc, noire rcolicr vit entrer, sous la conduite du portier, un Imiunie et une fennne, tous deux fort âgés, mais bi«'n itorlaiits et propremenl xètus. Le portier leur ouvrit la porte et se relira. Antoine embrassa tendrement smi père et sa mère; ceux-ci étaient également heureux de le \oir. Il Ii;s lit as-
seoir, el vuici la conversation qn'entendit le prisonnier.
Antoine. — Vous avez tous les deux des mines superbes, je vois que vous vous êtes bien portés depuis le mois dernier.
La mkue. — <Hii , mon cher fils, grâce à tes soins, nous ne manquons de rien pour le corps, et pour le cœur nous sommes bien liers et bien heureux de notre (ils.
A>'T0iNE [lui baisant la main ). — Ah 1 chère mère, quelle joie j'aurai à vous voir, en effet, et avec plus de justice, un peu fiers de moi..., si à force de travail et de persévé-
raiicc je parviens à mon but! Mais ditcs-nidi, là, est-il
bien vrai que vous ne manquiez de rien?
Le l'ÈBE. — C'est-à-dire que nous n'avons jamais été si lieureux; non-seulement tous nos besoins sont satisfaits, mais encore nous ne nous refusonspas notre café après diner. Non mon cher fils, non, i;rike à toi, il ne nous manque rien.
Amoine. — Dites : grâce à votre moib-ration, à votre économie à luus deux, et à l'ordre et à l'entente du ménage de ma mère.
La mère. — Mais loi, mon cher fils, je te lroii\e un
|icu amait.'ri: ne le mnii(|iie-l-il jamais rien? I*en-e (jtie
nous pourrions un peu nous restreindre. Ce serait gâter ce que tu fais pour nous que de nous laisser le souci que tu t'imposes des privations. Comment te nuurris-lu '
A>ToiNE. — L'ordinaire de la pension, un peu meilleure même pour les maîtres que pour les élèves, qui paient fort cher. Si j'ai l'air un peu fatigué, c'est moins le travail que l'émotion en finissant mon tableau, si près de l'ouverture de l'exposition du Louvre.
La mère. — Je suis contente que tu te nourrisses ici, c'est comme une nourriture de famille ; tu as de la soupe, des repas réglés. Mais ça n'est pas tout que de manger, il faulshabiller...
Le père. — Et avoir un peu d'argent dans sa poche..., à ton âge surtout; tiens, vois-tu, mon garçon, je vais tout te dire , c'est que c'est notre seule inquiétude à la mère et à moi, la peur que lu ne te prives pour nous; et nous avons pensé que, quoique vieux, je trouverais bien quelque occupation. Je pourrais encore tenir des livres ({uelque part, chez un négociant, et tu ne nous donnerais que la moitié de ce que lu nous donnes.
Antoine. — Vous... mon père, travailler à volre âge! N'avez-vous pas assez travaillé et travaillé pour moi? N'est-ce pas à mon tour? J'espère bien avoir un jour un fils qui ne me laissera pas travailler à soixante-div ans.
La mère. — Comme le dit ton père, nous en parlons tous les jours; tous les jours, après noire souper, nous disons les grâces , et en remerciant Dieu , nous bénissons notre lils. Puis nous parlons de nos craintes, et nous
avons résolu de nous en expliquer avec loi. Comment es-tu habillé? [Elle regarde l'habit bleu de X. )
Antoine [riant. ) Vous allez me gronder de ce (|ue je ne me suis pas fait beau pour vous recevoir, de ce que j'ai gardé mon habit de travail. Exigez-vousquej'aillcdausma
chambre mettre mes habits neufs? Avez-vous cru, par hasard , que c'était là mon habit if 1 ; non, chère mère , c'est l'humble n° 3 , il ne paraît que quand je travaille seul dans l'atelier; le n° 2 est l'habit des leçons. Pour le n° 1, c'est le costume des grandes cérémonies, des fêtes, des diners en ville ; il ne prend l'air que dans les grandes occasions. Faut-il que je vous apporte là toute ma garderobe? Ah! vous avez cru que je sortais avec ce vieil habit bleu? C'est comme si vous pensiez que ce vieux chapeau déformé et rougi est mon meilleur chapeau; mais le matin et le soir, quand il fait mauvais temps, on ne peut raisonnablement mettre ses belles bardes pour les gâter.
La .mère. — Mais la dernière fois que tu es venu nous voir, tu avais cet habit et ce chapeau.
Antoine [toujours riant.) Que voulez-vous, je ne savais pas qu'on était si cérémonieux à la campagne; d'ailleurs, ce chapeau et l'habit avaient alors six mois de moins, car je ne puis vous aller voir bien souvent. Soyez tranquilles , à ma première visite, je serai dans mes grands atours; j'étalerai toutes mes magnificences, je mettrai toutes les pierreries de la couronne, habit noir et bottes vernies. Si vous avez par là une héritière qui soit jeune, belle, vertueuse et douce, ce sera le vrai moment de me faire voir à elle.
Ah! celte pauvre mère, qui croyait que son fils se nidii- Irait par la ville en pareil costume ! non , chère mère , non;*j'ai l'air aussi petit-maître (pic votre chère vanité
~-Kcnt,„uf
niatcrnt'lle peut If desinT. .le ne \ou\ pas ipie le pèri' travaille.
Le pfeRE. — Mais...
Antoi:«e. — Ça me tourmenterait, ça me ferait mes préoccupations pénibles dans mes travaux. Je suis trèsheureux, ne me gâtez pas mon bonheur. Vous mériteriez, pour vos idées, que je vous forçasse de prendre ce mois-ci plus (pie de coutume.
Le père. — Stm , sérieusement , je ne le veux pas.
Antoine [se levant, va prendre dans le tiroir les vinijl pièces de cent sous qu'il a comptées et recomptées le matin, fl fait semblant de les compter, comme s'il puisait à même une somme plus forte. Il les donne à sa mère. ) Tenez, chère mère, car c'est vous qui êtes le ministre des linances. — Youlez-vous voir mon tableau?
Le père [lui tendant la main). — Bien! bien! trèsbien! un peu de lumière ici , et cette main....
Ajntoine. — Ah! mon bon père, tenez... vos deux observations , je venais de me les faire à moi-même quand vous êtes arrivés, précisément les mêmes , et j'allais corriger ces deux défauts.
Le père, — Mon lils, lu arriveras, tu seras un peintre.
Antoine. — Oh ! mon père, si vous saviez ce que celte
parole me donne de courage; votre goùl pour les arts est
connu , et j'ai vu votre suffrage apprécié par des hommes
d'un grand talent.
La mère. — Kl ce beau tableau sera au ^alon?
iO HISTOIRE D'UN PION.
Antoine. — Oui, ma mère , s'il plaît à Dieu et au jury.
Le père. — Il y sera ! Ma femme, laissons notre fils à ses travaux. Ailieu, mon cher fils, ta mère et moi, nous le bénissons et nous appelons sur toi la protection (le Dieu , (pii aime les fils pieux envers leurs parenls.
— Adieu, mon père; adieu, ma mère; soignez-vous bien, t'I si luii de vous deux était malade, (jue l'autre me récrive.
Ils s'embrassèrent tous trois, el les vieux parcnh partirent.
Antoine [seul]. — Pauvres chères gens! travailler à soixante-dix ans! oh! non, j'aimerais mieux mendier par les rues, .l'aurais été bien endjarrassé s'ils avaient demandé à voir les beaux babils dont je leur parlais. Oh! nnui \ieil habit bleu, mon vieux chapeau lauveel chauve, mes vieux, mes fidèles amis, ne vous fâchez pas si je vous ai niéeouini>, .^i je vous ai reniés; ce n'est pas par ingraliliule; ne vous avisez pas de nralianiionnei'. Il \ a lon^'tenips ipie je n'ai été aussi liemciix. i.e suffrage éclairé de ninii père, leur bonheur i\ \>*\i< deux... (// reprend son jxiin iju'il iivtiit cache (Unis le tiroir. ) oh! le bon diner que je fais! Antoine acheva son nioiceau de pain el se remit à son tableau.
Pour l'écolier, il ne songeait plus à laire passer des
brins de paille par le Irou qu'il avait pratiqué de son cacliot à latelierj il pleurait d'attendrissement et d'admiration. Oh! le bon lils, disait-il, l'execllent homme!
On ne vint h; chercher qu'à Iheure du souper. Après
le souper, il \ avait une courte récréation à Lujiielle
il put iireudro pari. Il lit le signe de ralliemcut; tous
les eitujurés se rassemblèrent autour de lui; il nous
racnnlu ce (in'il a\ait \ii et entendu. A ce i-('cil, (oiile
notre méchanceté faite d'ignorance se l'oudit connue la
glace sous les rayons du soleil; nous fûmes honteux d'avoir pris cet homme respectable pour but de nos persécutions. — 11 faut le laisser tranquille, dit un de nous, et rompre l'association. — Non, dit un autre, il faut la maintenir, mais en modilier le but. — Oue li; secrétaire écrive au\ conjurés de la pension Antoine. — Il faut nous réunir en assemblée générale.
— Mais où? (Juand?
— liiiiianelie [iroL-liain. — Chez mes parents , je dirai lout à mon j)ère.
— Il nous prendra pour des garnements.
— Hier oui, mais pas dimanche; il nous aidera au contraire. Je vais lui écrire, et il vous fera demander riiez vos parents i)our un goûter à la maison; jamais il n a refusé de m'aider dans le bien.
Un éi'ii\it au\ élèves afllliés de l'autn' pen-ion une lettre (|u"on Iciii- ivniil le lendemain ; flii' cl.ul ainsi roneue :
« onniiE DU rviiM'i.i ik panachk.
'(. Tous li's nr-mlires affdii's rec;'vronl diinanclic ma- M tin inie insilatiou p oir aller goûter rln-z le père de " l'élève I!...; (juc per-onne n'\ mainiiic, (juc personne
HISTOIRE D'UN PION. .i3
<( ne se fasse mettre en retenue ; il s'agit d'une grave « décision à prendre dans l'intérêt de l'ordre, r)
Tout se passa conformément au programme; le père de B... nous accueillit comme si nous avions été tous ses enfants j il nous félicita de notre résolution, qui fut adoptée à l'unanimité après qu'on eut, par un récit tout simple , fait partager aux conjurés de l'autre pension notre sentiment de respect pour Antoine.
Il fut décidé que l'ordre du Parapluie panaché subsisterait et ne changerait pas son nom ; que la conspiration contre la tyrannie des pions deviendrait une association pour la surveillance des pions, et que notre devise : Vengeance et Parapluie, serait ainsi modifiée : Justice et Parapluie. Toutes les forces de l'associatiou fuient employées à réparer le mal que nous regrettions. Le père de 15..., qui était fort riche, prit un rôle dans la réparation, et nous demanda, avec nue douce indulgence et une gaieté charmante, de l'affilier à l'ordre du Parapluie panaché.
En conséquence, voici ce qui eut lieu.
La conspiration resta permanente, et la correspondance entre les deux pensions continua d'avoir son cours. Seulement , des deux côtes, elle eut pour but de faire respecter le professeur de dessin. Jamais une classe ne fut aussi tranquille. Antoine n'y comprenait rien. 11 comprit encore
moins lorsque le portier lui remit un paquet et une leluc ([u'uM commissionnaire incininu avait apportas pour lui. Le paquet renfermait un inagnilique parapluie. La Icttic contenait ces mots :
« Mousieur, «Qnt-'lqu'un qui voii>^ ;i ju'i- \olre parapluie, vous le « rc-tilue tardivcuicul, «t \mu- prie de lui pardonnrr cet « cnqtrunl forcé. »
HISTOIRE D UN PION. io
Nous attendîmes la pluie avec impatience pour voir Antoine se servir de notre parapluie expiatoire, que nous avions acheté par une souscription entre tous les conjurés. Le premier jour de pluie nous le vîmes sortir et rentrer avec. Nous nous serrions les mains avec effusion. Nous échangeâmes des félicitations avec les conjurés de l'aulre pension.
Le beau-frère de M. B... fit prier, par une lellrc, Antoine de prendre la peine de passer chez lui, — Monsieur, lui dit-il, j'ai entendu parler de vous; aurez-vous la bonté et le loisir de me faire un portrait de ma femme?
Antoine enchanté y consentit, on lui demanda son prix ; il se montra plus (jue modeste. Le portrait fini, le frère de M. B... lui dit : Tu m'avais promis de me rendre l'argent que je donnerais à ce jeune homme. Mais il ne s'agit plus ici d'une complaisance. Le portrait de ta sœur est trèsbeau , je le garde et je le paie.
11 écrivit à Antoine.
« Monsieur, je vous remercie du beau portrait que vous « avez bien voulu faire pour moi. Je profite de ce que « vous n'avez encore que du talent. Quand ce talent vous « aura acijuis la juste réputation qui vous est due, je ne «serai peul-èlie pas assez riche pour payer un portrait « fait par vous. Je profite, mais je ne vou\ pas abuser :
M ce serait abuser que de prendre au sérieux le prix de « 10(1 fr., dont vous m'aviez parlé; je vous eu envoie 500 « et demeure votre obligé. »
Quel fut notre bonheur quand nous apprîmesqu'Aiilojne avait demandé un congé de deux jours pour aller voir ses parents et que nous le vîmes partir avec des paquets; puis quand nous vîmes enliu reuq)lacés l'habit bleu et le
ciiapcau rougi! Ir tableau d'Anloinc cnl un ^'laiid succiîs au salon , obtint une médaille et fut achète'' fort cIkt. De ce jour, les commandes arrivèrent.
Antoine est aujourd'hui un de nos peintres les plus célèbres. Il y a dix ans, je le rencontrai. Il n'est plus jeune, car mui qui étais un des plus jeunes de ses élèves, j'ai aujourd'hui quarante ans passés; il eu a cinquante-cinq, mais il est toujours si simple et si gai que j'osai lui raconter toute l'histoire de l'ordre du Parapluie panaché. Il en fut charmé et touché; il en rit et il en pleura. Puis, nous cherchâmes ce qu'étaient devenus les conjurés. Les uns étaient morts, les autres n'étaient plus en France. Nous en retrouvâmes
".BEL Anne.
quatre, j'étais le cinquième. Antoine nous réunit dans un somptueux festin. Nous avions tous à la bnutnnuière le
ruban bleu de l'ordre du Parapluie panaché. Pendant cinq heures nous eûmes tous quatorze ans. Il nous fit présent à chacun d'un petit tableau de lui ; tableaux qui, dans le commerce et dans l'opinion des connaisseurs , ont une grande valeur ; moi je donnai des livres à mes anciens associés. Nous convînmes d'une réunion annuelle à laquelle nous sommes très-exacts. 11 y a trois ans, on se réunit chez moi , au bord de la mer : j'avais envoyé les invitations ainsi formulées :