‹ Histoire d'un pionChapitre 3 sur 11 · ORDRE DU PARAPLUIE PANACHÉ · texte numérisé non relu

ORDRE DU PARAPLUIE PANACHÉ

« Tous les conjurés sont invités, etc. »

Mais nous n'étions plus que cinq, en comptant Antoine. L'un des alliliés, capitaine de cavalerie, avait été tué en Afrique. Celte année, nous devons nous rassembler chez |{..., d(int le père s'était affilié à la société et nous avait si puissamment aidés à réparer nos manchancelés. Nous ne serons plus que quatre : la mort a encore cnlevi' un des conjurés.

Je ne finirai pas ce récit par une morale. Ceux des lecteurs qui ne se la feront pas à eux-mêmes, ne profiteraient pas de celle que je leur proposerais.

M. Rasiphe. — Ouerais-lu là, KiiS('l)0?

EusÈBE. — Moi, |>a|)ii? — J"a(len(ls (lu'il soil (roi> heures.

M. U.vsiPiiE. — Sans impatience, à ce ((u'il paraîl : — et, pourquoi attends-tu qu'il soit trois heures?

EusÈBE. — Parce que mon maître de danse vient à trois heures un quart.

•M. Rasu'Iie. — Très-bien ! je comprends maintenant : — lu attends présentement qu'il soit (rois heures, — el . «[uand il sera trois heures, tu attendras qu'il soit trois heures un quart.

EusÈHE. — (le n'est pas tout à fait cela: c'est qu'à trois

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heures j'aurai le temps on un quart d'heure de nieltrc mes l'haussons de danse et de me préparer pour la leron.

M. Rasiphe. — Et d'ici à trois heures, tu n'as pas imaginé d'autre occupation que de regarder passer le temps, comme d'autres moins badauds regardent couler la rivière?

EusÈBE. — Je vcu\ bien , mon cher papa , que vous m'appeliez badaud , mais je ne compr/înds pas bien comment je puis l'être plus que ceux qui i-egardcnl cduler l'eau.

M. Rasiphe. — C'est que ceux-là regardent au moins (|uelque chdse de visible, quelque chose qui anuisc les regards et berce l'imagination , — l'eau qui marche est un spectacle intéressant, d'où il peut sortir toutes sortes de réflexions ou au moins de rêveries: mais attendre (|ue le temps passe n'appartient i|iraii loji', (jui allciid le prinlenq)s en doriiianl.

EusÈHK. — Mais, papa, (|uo \oiili7-vous (pie je l'aise d'un quart d'heuie?

M. Rasiphe. — lii quart d'heure! mais c'est parfois une éternité. — niiaiid la femme de la Rarbe-Rleue obtient im petit fjuart d'heure pour faire sa prière, cela domie à ses frères le temps d'arriver, de la delivnT de son tyran et de lui sauver Ki \ w. In qu.irt d'iieni f ! — mais la vie n'est faite que d'un certain nombre de seecondes. — Si un

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homme riche me disait , que voulez-vous que je fasse d'un scheiling, je prophétiserais sa ruiue. Un sage dirait : Ayez soin des sous , car les louis prendront soin d'eux-mêmes. — De même , je te dirai : Aie soin des quarts d'heure, car il y a toujours de l'occupation pour les journées.

EusÈBE. — Mais, papa, on ne pont pas toujours travailler.

M. Rasipiie. — Uni te parle de travailler? Pour suivre ma comparaison de tout à l'heure , il vaut mieux jouer au bouchon ou au palet avec les sous, il vaut mieux, à la

rigueur, en faire des ricochets sur la rivière que de les

laisser tomber niaisement de sa poche percée; — et encore , l'argent que tu perds ainsi est trouvé par quelqu'un qui en profite ; — il n'en est pas de même du temps. Joue , si tu veux, promène-toi, mais n'attends pas que le temps passe. — Il y a des gens qui , non-seulement par fractions d'un quart d'heure, mais par fractions plus petites, perdent ainsi deux ou trois heures chaque jour. — Si l'on venait te dire , — la nature vous avait destiné cinquante années d'existence , ce qui dépasse de beaucoup la proportion moyenne de la vie humaine, — vous me feriez bien plaisir si vous consentiez à mourir à quarante ans , — tu trouverais la proposition indiscrète et ridicule. — Eh bien, en défalquant les heures du sommeil, trois heures par jour perdues à... attendre qu'il soit trois heures, c'est précisément le cinquième de ta vie que tu perds. Je te répète que je n'exige pas que tu travailles sans cesse, — j'aimerais beaucoup mieux te voir sauter à la corde qu'attendre qu'il soit trois heures; — mais si tu veux employer utilement ces quarts d'heure , ces minutes mènie, que presque tout le monde perd, je te donnerai l'exemple d'un homme extrêmement savant, que j'ai beaucoup connu ; — il avait chez lui , sur un pupitre, toujours un dictionnaire ouvert, — dictionnaire de chronologie ou de géographie, ou de toute autre science , dont les matières sont divisées en cha-

L'EMPLOi DU TEÎMPS. Ko

pitres courts et indépendants les uns des autres. Il avait également les mêmes ouvrages en éditions très-petites , appelées éditions-diamants , dont il avait toujours un volume dans sa poche lorsqu'il sortait, de sorte que lorsqu'il avait à passer un temps trop court pour commencer une lecture longue, il avait recours à ses dictionnaires; — n'eût-il que deux minutes, c'était assez pour lire un article, et il faisait une corne à la page.

Aussi , je lui ai entendu dire : J'ai appris entièrement la géographie dans le temps qui s'est passé de cette façon ; mon domestique venait m'annoncer une visite , il retournait dire que j'étais visible . et amenait le visiteur jusqu'à mon cabinet ; c'est pendant ces minutes-là seulement que j'ai appris la géographie.

J'ai lu le Dictionnaire de Trévoux, sept volumes grand in-folio, et le Dictionnaire d'Histoire naturelle de Yalmont de Bomare, cinq volumes grand in-4% pendant que ce même domestique cherchait ma canne et mon chapeau, et me donnait un coup de brosse , au moment où j'allais sortir. — J'ai lu tous les lyriques latins au bain, et les lyriques grecs pendant mes courses en voiture. — J'ai appris l'espagnol pendant que je faisais queue au théâtre, pour lequel je suis passionné , et pendant les entr'actcs , et tout cela en employant mes quarts d'heure et mes cinq

minutes, ce billon du temps et de l;i vie (jui est perdu pour presque tout le monde, et ddiit j'iii lail mie lurliine, comme celles que les journaux racontent quelquefois (luon trouve dans la paillasse diiii axeugle mendiant : fortune de liards et de centimes.

/ •— jfc

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