‹ Histoire d'un pionChapitre 4 sur 11 · LE COURAGE · texte numérisé non relu

LE COURAGE

Irène, crifuil. — Eusôbe, Eiisèbe, à iiKtn secours! Ei'sÈBF., — Me vuici , ([u'as-lu ?

Irène. — Vois cette horrible bote.

EusÈBE. — Quoi! (a? — C'est laid, mais ça n'est pas terrible. — Que veux-tu ([iie te fasse une araignée?

Irène. — C'est égal , — je t'en prie, — tue-la.

BusÈBE. — Non, je veux que tu t'aguerrisses, (// prend f araignée entre ses doigts et poursuit sa sœur, qui jette des cris épouvantables. M. liasiphe sort précipitamment de son cabinet et accourt aux cris de sa fdle. )

M. Uashmie. — Uu'y a-t-il?

Irène. — Ah ! mon papa !

M. Rasiphe. — Tu es toute pâle , tes yeux peignenl l'épouvante...

Irène. — Ah! papa, c'est Eusèbe.

Eusèbe. — Bon ! ne va-t-elle pas dire maintenant que c'est moi qui me suis déguisé en araignée pour lui l'aire peur! Sotlc fille, va!

Irène. — Papa, il a une araignée dans la main, et il veut me la mettre au visage.

M. Rasipue. — Eusèbe, jetez cette bêle et écrasez-la.

Eusèbe. — Tu as eu tort , Irène , de faire écraser l'araignée que tu avais vue; demande à Rosalie, la (iiisiniere, «'lie te dira : Araignée du matin, chagrin; araignée du soir, espoir. Elle lue celles qu'elle trouve le malin, mais si elle écrasait une araignée trouvée le soir, elle croirait écraser en même temps toutes ses espérances.

Irène. — Penses-tu que je croie à ces sollises-là?

Eusède. — Tu cioi^ bien (ju'une araignée va le manger.

M. Kasipiie. — Voyons, Eiisèbe , quel plaisir trouves-tu à effrayer ta sœur?

EusÈBE. — Papa , je ne veux pas l'effrayer ; je veux , au contraire , la guérir de sa poltronnerie.

M. Rasipiie. — Ce serait un excellent sentiment si vous vous y preniez autrement, si vous vous efforciez par le raisonnement de convaincre votre sœur que l'animal dont elle a peur ne peut lui faire aucun mal; mais, outre que personne n'aime à avoir une araignée sur le visage, la peur est une souffrance très-grande et peut causer des accidents. Loin d'aguerrir votre sœur, vous pourriez rendre ainsi ses répugnances invincibles. — Tiens, je n'ai pas mes lunettes, je les aurai oubliées dans le kiosque qui est au bout du petit bois: va me les chercber.

EusÈBE, troublé. — Dans le kiosque , papa?

M. Rasiphe. — Oui.

EusÈBE. — Ce soir, papa ?

M. Rasiphe. — Certainement.

EusÈBE. — Si c'est pour lire quelque cliose que vous avez besoin de vos lunettes, je peux bien vous le lire.

M. Rasiphe. Non, mes lunettes sont mes yeux , et j'aime à les avoir sous la main.

EusÈBE. — Ce n'est peut-être pas là que vous les avez

laissées ; si je cherchais dans votre cabinet et dans la salle

à manger?

M. Rasiphe. — Il est bien plus sensé de chercher d'abord où je crois qu'elles sont.

EusÈBE. — Oui, papa, certainement... Si j'envoyais Hosalie...

M. Rasiphe. — Non, va toi-même.

EusÈBE. — Papa , c'est que je ne sais pas ma leçon poiiidemain , et je voudrais l'apprendre.

M. llASiriiE. — Ah rà , est-ce que tu as peur?

EusÈBE. — Moi, papa, ah! par exemple...

Irène. — Je n'en jurerais pas. . .

EusÈBE. — Moi, peur! me prends-tu pour imo petite lille comme toi? (// sort, mais quelques instants ajirès il rentre pale, tremblant , balbutiant.)

EusÈBE. — l'jipa... vos lu... unoltes n'y y so... ont pa... as, je le sa... avais bien...

Irène. — Ah! mon Dieu, comme il ii.irlc!

M. Rasiphe. — Comment le sais-tu, puis(|U( lu inspas allé jusque-là?...

EusÈBE. — Papa , je vous assure...

M. Uasii'iik. — Ne contiiiiic jiiis celle phrase qui serait un mensonge , tu n\'s pas allé jus([u'au kiosque, parce que lu a«i peur.

EusÈBE. — Eh bien ! oui , là ; mais tout le monde aurail

eu peur à ma place; j'ai vu... un fantôme, une grande

figure blanche à moitié du petit bois , du côté où l'on voit

le cimetière.

M. Rasiphe. — L'as-tu vu de près, lui as-tu parlé, l'aslu touché?

EusÈBE. -^Certainement que non, papa. Irène. — Non, cet homme si valeureux a mieux aimé prendre ses jambes à son cou.

EusÈBE. — Je voudrais t'y voir, mademoiselle la mijaurée.

Irène. — Au moins , moi , si j'ai peur des araignées, je ne prends pas autre chose, une tache d'encre ou une mouche, pour une araignée.

M. Rasipue. — Vous n'avez rien à vous reprociier ni l'im ni l'autre; il faut vous guérir tous les deuv des idées fausses qui causent vos terreurs, \oyons , asseyez-vous là tous les deux , et causons. — Toi, Irène, que penses-tu que l'araignée te ferait? As-tu ouï dire; que les araignées aient l'habitude de manger les jeunes filles?

Irène. — Non , papa , mais c'est sale et venimeux.

M. RAsnniE. — Sale, oui; venimeux, non. — il n'y a

guère que l'araignée des champs, dont la morsure peut

causer une douleur passagère. — Et encore ton pinson a|tiirivoisé te fait bien plus de mal avec ses coups de bec ,

en juuanl avec toi, (luo {('[[o araignée ne l'fn iiciil laire; ji! le iM'iiiich une ii'|iugnance pour cet insecte, ni;ii> l:i peur «'st absurde. i}vn' penserais-tn df nioj , si je di-ai- (pic j'ai peur de ton frère Kusèbe?

InKNK. — Vous voulez rire , papa. — Kusèbe est un petit g;ur(ui et vous êtes un honmie; vitus le jetteriez par terre iTune clii([uenauile.

M. Uasipue. — H y a bien plus de difrôrciice de force entre toi et l'araignée, qu'entre moi et Rusèbe.

EisÈBE. — Moi, je touche et je prends tous les animaux.

M. Uashuie. — Tu as tort, il y en a de dangereux;

([uelqucs-uns même , comme la vipère , peuvent faire une

blessure mortelle. Le vrai courage consiste à savoir ce qui

est dangereux et ce qui ne l'est pas; à ne pas craindre ce (jui ne présente aucun péril , et à affronter avec les précautions de la prudence ce qui est réellement dangereux, quand un devoir l'ordonne. Ainsi, tu verrais ta sœur

attaquée par un animal réellement dangereux , tu devrais l'exposer toi-même au danger pour l'en préserver; — mais, tout en faisant ton devoir , il faudrait le faire avec prudence, prendre une arme au besoin.

EusÈBE. — Aussi, papa, quand elle a crié, je siiisaccoui ii bien vite.

Irène. — <Uii, pour me poursuivre avec l'araignée dont j'avais peur.

M. lUsiPiiK. — Irène triomphera de la peur de- araignéesj nous les étudierons ensend)le, lions les regarderons ourdir leur toile et jtrendre les mouches dans leurs lilets, nous examinerons au microscope leur bizarre structure, nous compterons leurs yeux, — les unes en ont six. le* autres huit.

Irène. — Huit yeux !

M. Uasiimie. — Les miiuclics ordiiiaires qui iiiaïc licul sur les xitrcs (mi (Hit bien seize mille; les deux \eii\ apparents de ces mouches sont à facettes, et cliaeiiiie de ces facettes est un (eil véritable. — Nous regarderniis demain des mouches et des araignées au microscitpe , et lu verras que les mouches ne sont pas plus jidies que les araignées ({iii t'effraient si foi t. — Mais il sera plus dillicilc de guérir Eusèbe dv la peur de> revenants. — Je ne peux pas lui en montrer et lui en faire voir de

près, comme je ferai à l'égard d'Irène pour les araignées.

EusÈBE. — Mais , papa , celte grande figure blanche du côté du cimetière...

M. Rasihie. — Enlin, ([ue penses-tu que ce puisse être ?

EusÈBE. — Mais, papa, on dit que dans les cimetières...

M. Rasiphe. — Tu penses que c'est un mort qui revient?

EusÈBE. — Mais... oui.

M. R^isiPHE. — Les morts ne reviennent pas; — l'âme va où Dieu l'appelle , et le corps se divise , se décompose et disparaît. Mais si Dieu permettait aux morts de revenir sur la terre , penses-tu que cette permission serait accordée aux méchants pour troubler l'ordre de la nature et faire du mal aux vivants? — cette pensée s'accorderait mal avec celle de la justice et de la bonté divines;

— si ce sont les âmes des bons ou de ceux qui nous ont aimés qui reviennent, ce serait pour veiller sur nous.

— Quand je serai mort, aurais-tu peur de revoir ma figure bienveillante? — Mais les morts ne reviennent pas.

EusÈBE. — Ça n'empêche pas, papa, que j'ai vu une grande figure blanche.

M. Uasiphe. — Allons voir si elle y est encore ; donnemoi ma canne.

EusÈBE. — ( >h ! non, elle ne doit plus y être ; — ra n'est pas la peine.

70 L'ARAIGNÉE ET LE FANToML.

M. RASiniE. — Allons Idiijoiirs voii'.

EisÈBE. — l*apa... j'aimerais mieux...

Irène. — Appreiitlro ta leroii, n'est-ce pas?

M. RAsn'HE. — Kl toi, Irène, veux-lii viMiir avec in(»i?

Irène. — Ah! mon papa , avec vous je n'ai pas peur, — je veux bien. — Eusèbe, si lu as peur tout seul , pendant que je vais aller au kiosque avec papa , lu m'appi'l- Icras, je viciidiai ir di'fenilre.

EusÈitE. — Kl qui t'a dit que je restais ici?

IiiKNF.. — Ml! javai> ciu.

[Alt jardin.)

JUKNK. — Mrl>-tni di'rricrc luni , Kusèbc. M. Rasumie. — Kli bien! lu ne mms plus rien?... ErsÈRE. — Ce n'est pas ici, papa, (pie j'ai mi le liiiitôiiit', c'e>l d.ui"' le petit hn\^.

M. iUsii'iiE. — Cnnliuunns.

Dmis le lii>is\

KrsKiiE. — Papa, i>apa , tenez... Noyez l;i-ba> , a dioile. frrnr ne dit rien . mais elle frissonne de la U'te aux pieds. ) M. Kasu'IIe. -- C'est singulier ! (presl-ce ipie ea peut èlie?

KisÈBE. — Mais c'est bien simple, — c'est le l;iiit('tnie. — Allons-nous-en.

Irène. — Oh! oui, papa, allons-nous-en.

M. Uasiphe. — Cela va finir par quelque chose de tout naturel , et peut-être de très-ridicule. — Je le saurai tout de suite, en allant toucher cet objet blanc qui offre aux yeux, en effet, la forme que les contes prêtent au lantôme couvert d'un linceul; — mais cherchons à deviner ce que c'est. — D'abord ce n'est pas un revenant, parce qu'il n'y a pas de revenants ; — ce n'est pas un malfaiteur, et c'est dans cette prévision que j'avais pris ma canne, parce que, loin de s'habiller d'une façon qui permette de le voir dans la nuit, il aui'ait tout intérêt à mettre des vêlements sombres. — Voyons celui de vous deux au([nel la peur laissera assez de jugement pour deviner cette espèce d'énigme.

Irène. — Allons-nous-en, papa.

EisÈBE. — Oui, papa, allons-nous-en, Irène a peur.

M. Rasiphe. — Tu pourrais lui ùler sa peur en allant voir de près ce que c'est que cette forme blanche, et en revenant nous le dire.

Irène. — Lui! j'irais plutôt, moi.

ErsÈBE. — Mil bien, vas-y?

M. lÎAsu'iiF.. — nue (lirais-tu, Rusèbe , si je t'obligeais dv aller, ou si yi l'y ti'ainais de force?

72 LARAIGNÉn ET LE FANTOME.

Fasèbe. — ' >li : papa, vous ne feriez pas cela ! Tenez, ca roniiie.

M.R.vsii'iiE. — C'est ce que tu faisais cependant à ta sd'ur. quand lu la poursuivais avec l'araigure qui leffrayaii.

KiSKiiE. — Oh ! papa, quelle différence !

M. liAsiPHE. — Il y (Ml a une grande , en effet; — c'élad niic vraie araignée , et ceci n'est pas un fanlninc. — Ce n'est pas une statue, il n'y en a pas pai- là. — Ma lui, je ne devine pas. — Allons voir ce que c'e>l.

Irène. — (>li ! papa.

KrsÈiiE. — All(»ns-n<>us-en , papa.

.M. U.vsii'iii:. — Kli bien, atlt'nd>-inni là.

IiiÈNE. — .l'aurai encore plus peur île rester seule avec »e jinllrun dl'jix'be.

M. livMi'iiK. — Tu n'as puurlanl ([uc deux parli> à prcnilrc, rt'>-lcr lii a\ec lui, nu Nciiir avec ni<>i.

liiKNK. — Mais si nmis renlrii>n>. j)ai»a: il fait fruid.

NI. lUsu'UE. — Il fait une snirée charmante, cnniMic il cnnNii'nl à la Un tl'aNril.

( .)/. Htisiphe se <liri(jr vers l'dhjcl mystérieux. )

JHÈNE. — Papa , jaiine mieux aller avec vous. KrsÈnE. — Kt moi aussi.

NI. l'iAsiiMU. , i) dix jHis (If l'iiltjet , s'drrrli' sidis jiniiroir encore discerner (jucHe est cette forme hhno/ie (jui remue

laraignf:e i t i.k fantôme. 73

cl s'iitcliiie par inoincitls. — Irùiie, lu vas rester là; et lui , tu vas demeurer auprès de ta sœur, tu ne la quitteras pas: ta frayeur de ce mimiout, qui n'a plus qu'uue miuute à durer, est la faiblesse de ton âge ; mais abandonner ta sœur devant ce que tu crois un danger, ce serait de la lâcheté. ; // fait quelques pas; — les deux enfants, dans les bras l'un de l'autre, sont tout tremblants .

M. Rasipiie, de loin. — Ma fui, je n'avais pas deviné.

KisÈUE. — Eh bien , papa .'

M. Rasu'he, riant. — C'est quelqu'un qui veut donner

ce soir même un bouquet à Irène, et qui donnera des fruits à Eusèbe cet été.

EusÊBE. — Mais pourquoi riez-vous, papa?

M. Rasiphe. — Venez tous les deux. (// va au-devunl d'eux, les prend par la main, et les ramène auprès d'un beau merisier tout couvert de /leurs blanches.)

Irène. — Ah! ce pauvre Eusèbe; j'aime mieux a\oir peur des araignées que des merisiers,

Eusèbe, cueillant une branche fleurie et la (lonnani à sa sœur. — Tiens, Irène, raccommodons-nous, et prions i)apa de nous apprendre à ne plus avoir peur.

M. UAsn-îir- . — Je ne vous apprendrai pas à ne i)as avoir peur; je vous apprendrai à distinguer les véritables dangers des dangers miaginaires; à éviter les [uemiers, ou à les affronter quand le devoir et riionurur l'exigent : ceci est pour toi suitout, Eusèbe; le courage, la force, l'adresse, diminuent tous les périls et e:i (oui évanouir un grand nondjre.

Irène. — Comme le ciel se couvre! — Ces gros nuages noirs semblent s'appuyer sur les arbres. — La chaleur est étouffante.

EusÈBE. — Il va y avoir un orage.

Irène. — Grand astrologue , tu aurais du le prt'dire ce matin, papa ne serait pas sorti, et il va être horrible-

78 LE TONNEHHE.

mciil mouillé. — Mais, quel bonheur'. JcNniij, (juj cnirt'

dans l;i cnur.

M. l\Asn>nE. — J'arrive à temps, pour vous et pour iimi. Pour moi , parce que j'évite une grosse averse; pour \ous, parce qu'il va se trouver une occasion de vous donner une des leçons de courage dont nous sommes convenus.

Irè.nk. — < ili 1 un éclair.

EiSKiiE. — Kt le tonnerre (jui roule. — (Mi dirait qu'il est sur noire tète.

Ihkne. — Ali ! mon I>icii ! encore un ('cliiir.

EisÈuE. — Tu sais bien que nou> ne (lt\ ons plusavoirpcur.

IiiÈ.NE. — Mais ce qui m'effraie en ce moment est un danger réel , il e^t iiossilile qu(^ le tonnerre londte sur nous et nous foudroie; — je ciois que j'ai itarfaitenieiit le droit d'avoir peur.

M. Uasu'iie. — (lerlainement, mais cependant il faut rcnrcrnicr celle penr diin^ >es linntes. La fondre ne lue pas six pei-onnes p.ir an diins lunle la l'ranee : la pln>> petite lièvre, le rlninie, Innl bien pln> di- \i(liiiies (|iie II' tonnerre, et unii». \ ^unîmes ^;tn> ces>e exposés ; cependant on se moi|iiei-ail de (pieli|iriin qui |iâliiail en s'i'-crianl : Mmii Dieii ! j'.ii peiii' d'a\oir l;i lie\i-e.

Il y il en I tance trenle->i\ nnllioiis dliabitant> ; sup- |HiM)iix i|iit> >i\ personnes doivent mourir par la foudre,

M- ToNM-Iini-. 79

<laiis uno amiée , c'est beaucoup. — Ce n'est pas Irnp de supposer vin;.4-qualre orages par an — il y aura une personne de tuée par quatre orages — ihnw, pendant l'orage qui se passe en ce moment, tu as nue chance dèlre Inée par le tonnerre, et cent quarante-quatre millions de chances de n'être pas tiK-e. — C.'esl donc un de- pin^ i:\\'i'- tiangers ([ne l'on puisse euuiir dans la vie.

Irène. — Mais papa, je ne puis me défendre d'un sentiment de terreur, en voyant les éclairs et en entendant rouler la foudre. — Limaginalion n'y est pour rien , c'est uni' inq)re^^ion physique.

M. Rasipiie. — Cela n'a rien d'étonnant, les animaux ressentent ce sentiment de terreur, certains végétaux euxmêmes replient leurs feuilles; l'éclair remplit l'atmosphère, impressionne la nature. Cette influence est très-propre à vous faiie peuser à la puissance de Dieu à la fragilité

de ce monde que nous habitons, lequel peut s'anéantir comme il a été créé par un acte de sa volonté, et à la fragilité bien plus grande de notre être. Mais il ne faut pas permettre à l'imagination et aux idées fausses de rien ajouter à cette terreur naturelle que l'orage inspire à tous les êtres. Il faut d'abord bien préciser les dangers que l'on court, et celui dont je viens de vous entretenir, mes enfants, est un des moins fréquents qui puissent nous menacer. — Ainsi, je vous ai fait le calcul que vous aviez pendant cet orage une chance d'être foudroyé contre cent

quarante-quatre millions de ne l'être pas ; vous aviez bien plus de chances d'être écrasé par une voiture en allant vous promener, que d'être frappé par le tonnerre. Maintenant, ajoutons que si vous avez peur ce n'est pas l'éclair ni le bruit qui doivent vous effrayer. Si un coup de tonnerre vous frappait , vous n'en verriez pas l'éclair, bien moins encore en entendriez-vous le bruit. — L'éclair ne parait à vos yeux qu'un peu après le choc électrique, mais le son met bien plus de temps à venir jusqu'à vous. A la distance où sont les nuages électrisés , c'est-à-dire entre 214 et 8,080 mètres, la lumière, quoique mettant un certain temps à venir jusqu'à nous, temps suffisant, comme je vous le disais, pour que la personne foudroyée ne l'ait pas vue, parcourt cependant ce petit espace avec une grande rapidité. — La vitesse de l'électricité estde 460,000 kilomètres par seconde, et celle de la lumière de 310,200 kilomètres par seconde, c'est-à-dire, de 97,550 lieues à peu près. La vitesse des sons, au contraire , n'est que de 340 mètres par seconde , c'est-à-dire , moins de la dixième partie dune lieue. — Vous avez vu dernièrement tirer les canons à l'Hôtel des Invalides, vous avez remarqué que vous n'entendiez le bruit qu'un certain temps après avoir aperçu la lueur. Cette observation vous permet de savoir, sinon avec une régularité astronomique , du moins assez

près de la vérité , à quelle distance de vous est le nuage chargé d'électricité, — car l'éclair est une étincelle électrique qui met en contact deux nuages ou un nuage et la terre. D'après la vitesse de la lumière et la distance comparativement petite où se trouvent les nuages orageux, vous pouvez supposer que vous voyez la lumière au moment de l'explosion ; ensuite, vous comptez en combien de temps le son est arrivé jusqu'à vous depuis le moment où il s'est mis en route. — Ainsi , vous savez que je fais ordinairement une lieue par heure en marchant ; vous me demandez, à mon arrivée, combien j'ai mis de temps à venir jusqu'ici; je vous réponds trois heures. — Combien ai-je fait de chemin?

EusÈBE. — Belle question! trois lieues.

Irène. — Amoinsquevous ne vous soyez arrêté en route.

M. Ràsipiie. — Comme je vous l'ai dit, il ne s'agit pas d'une vérité tout à ùit mathématique, mais d'une grande approximation de la vérité ; de même que je puis m'être arrêté en route , le son peut aussi être influencé dans sa marche par la direction du vent.

Eh bien ! guettez le premier éclair, et prenez ma montre qui marque les secondes, ou plutôt comptez les battements de votre pouls, qui, en bonne santé, se répètent à peu près toutes les secondes.

Voici un éclair! — comptez... — Ah ! voici maintenant le son. — Combien de battements avez-vous comptés entre l'éclair et le bruit?

Irène. — Treize.

EusÈBE. — Et moi quinze.

M. Rasiphe. — Prenons la moyenne, c'est-à-dire, quatorze. — Eh bien! le nuage électrique est à plus d'une lieue de nous — en comptant la lieue pour quatre kilo-

mètres (4,000 mètres ou 2,000 toises) et la marche du son

pour 340 mètres par seconde.

Irène. — Encore un éclair !

EusÈBE, — Neuf.

Irène. — Huit.

M. Rasiphe. — Eh bien?

EusÈBE. — La nuée est à peu près à trois quarts de lieue (3,000 mètres).

Irène. — L'orage se rapproche.

EusÈBE. — Un éclair I

Irène. — Vingt-deux! Cette fois la nuée est loin.

EusÈBE, — Tiens , c'est amusant.

M. Rasumie. — Outre que cette expérience vous empêche de vous exagérer le danger, elle a l'avantage d'occuper et de distraire l'esprit. — Pendant ces trois derniers coups de tonnerre, Eusèbe n'a pas pensé seulement à se contenir pour ne pas manifester de craintes, et Irène n'a môme pas songé à se cacher la tète dans les mains. On raconte que le peintre Joseph Yernet, se trouvant sur mer pendant une tempête, se fit attacher au pied du grand mât du navire pour ne pas être emporté par les lames , et oubliant le danger qu'il courait, ne pensait qu'à la magnificence du spectacle , et criait : « Ah ! la belle tempête ! c'est un enfer d'eau ! » — Parlons donc de la foudre. La

foudre suit en général les corps conducteurs de l'électricité.

EusÈBE. — Alors , papa , il ne faut avoir aucune peur du tonnerre, et je ferai, désormais, comme mon cousin Achille, qui chante des chansons à boire pendant 1 orage, et va se promener.

M. Rasiphe. — 11 n'y a aucune raison de se dérober à l'influence sérieuse et méditative qu'exerce l'orage sur l'esprit. — Il serait bien difficile de prouver que le tonnerre n'est pas la voix de Dieu , comme le soleil est son regard. —

C'est au moins un grand et imposant spectacle, et ce n'est que par fanfaronnade que l'on affecte des pensées joviales pendant que la foudre gronde. Je veux que tu sois brave , mais je ne veux pas que tu sois fanfaron. L'homme brave connaît le danger parce qu'il ose le considérer en face ; il n'est pas insensible , il subit la loi nalurelle de l'appréhension, de la douleur et de la destruction,

mais il surmonte cette influence lorsque son honneur ou son devoir l'ordonne. — Le fanfaron , c'est la parodie du brave; il ne croit pas au danger, parce qu'il n'ose le considérer, et le brave parce qu'il le croit éloigné; — comme si, parce que le fort Samson avait une longue chevelure, quelqu'un espérait répandre l'épouvante au moyen de faux cheveux, ce serait Samson en perruque.

EusÈBE. — Cependant, papa, Achille est brave. — L'autre soir, quand ce capitaine et lui sont partis ensemble de la campagne par ce chemin qu'on dit dangereux , le capitaine a demandé un bâton , et Achille l'a beaucoup plaisanté et n'en a pas voulu prendre.

M. Rasipiie. — C'est, au contraire, une preuve de ce que je te disais. — L'homme brave est celui qui se dit à lui-même : — ou dit la route dangereuse, il est possible que je sois attaqué; si je suis attaqué, je me battrai. Le fanfaron, au contraire, aime à penser qu'il n'y a pas de danger , qu'on ne l'attaquera pas. — Prendre une arme lui ferait peur, ce serait donner de la réalité à ses appréhensions; mais s'il est attaqué en réalité , que fera-t-il? II criera à la garde, au milieu de la campagne , où il se laissera dévaliser. — N'as-tu pas entendu ce que le capitaine a répondu à Achille , qui lui disait : « Vous avez donc peur? — Oui , dit-il , j'ai peur qu'on ne me fasse du mal,

j'ai peur qu'on ne me tue, j'ai peur qu'on ne me dévalise, et je veux donner à ceux qui le tenteraient la peur d'avoir les os rompus. — J'ai vu la guerre, mon jeune ami, ajouta-t-il, et cette grande assurance que vous affichez , ne prouve qu'une chose, c'est que si on nous attaque, il faut que ce bâton nous défende tous les deux. » — En effet, à voir Achille et le capitaine se mettre en route, on pour-

rait penser que l'un d'eux seulement était prêt à se battre. Que penserait-on d'un capitaine de vaisseau qui ne voudrait pas de canon à son bord;, sous prétexte qu'il n'a pas

peur, en traversant l'Océan en temps de gnerre? — Il faut voir le danger du tonnerre de façon à ne pas se l'exagérer, mais il ne faut pas augmenter ses chances funestes. Yous avez, vous disais-je, une chance d'être tué par la foudre contre cent quarante-quatre millions de chances de ne l'être pas ; mais si à cette loterie vous trichez pour prendre un mauvais billet , les chances changent naturellement. — Pendant un orage il faut éviter de courir, et de se réfugier sous un arbre. — C'est une pratique mauvaise que celle qui est encore usitée dans quelques campagnes de sonner les cloches pendant l'orage, soit à cause du mouvement imprimé à l'air, soit parce que les cloches s'électrisent et se chargent des courants électriques ; il est constaté que cet usage a souvent fait tomber le tonnerre sur les clochers , et causé la mort des sonneurs. En 1718, dans la Basse-Bretagne entre Landerneau et Saint-Paul-de-Léon, le tonnerre tomba sur vingt-quatre églises oii l'on sonnait les cloches.

Irène. — Yoici l'orage passé, un vent frais sépare et chasse les nuages, le soleil reparaît, les gouttes d'eau brillent sur les feuilles comme des pierreries. — Tout semble rafraîchi et ranimé dans la nature, les oiseaux chantent sur les arbres leurs chansons les pins gaies.

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