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I. Chronique de ta campagne de 1870, par un artilleur

LA 32e DEMI-BRIGADE.

sans nouvelles, sans assistanee aucune, sans communication possible avec le dehors, parqués comme un troupeau de bœufs, privés de tout, secours intellectuel, vivant de la vie animale, mourant d’inanition et. de nostalgie! Au commencement, les officiers qui se trouvaient en résidence dans les villes auprès desquelles on avait établi des baraquements, avaient obtenu l’autorisation d’aller visiter les troupes. Nous leur portions quelques secours en argent, surtout en effets; beaucoup n’avaient plus ni sacs, ni couvertures. Nous leur donnions des nouvelles de France, le peu que nous savions par les journaux allemands et par /’ Indépendance behje ; nous nous chargions de faire passer leurs lettres à leurs familles; surtout nous les exhortions à la patience, à la résignation....

« On nous accusa de les pousser à la révolte, et l’autorisation qu’on nous avait accordée nous fut brusquement retirée. A partir de ce moment, aucun officier ne put pénétrer dans les cantonnements.

« Une des choses qui humiliaient le plus nos soldats, c’était d’être assujettis à l’obéissance envers les soldats allemands. Un article du règlement « pour l’ordre et la discipline dans les camps » portait en toutes lettres : « Tout soldat allemand est le supérieur naturel des soldats français ». On devine à quels abus, et souvent à quelles extrémités, ces hommes, investis subitement d’une autorité sans contrôle, purent se livrer. Il n’était pas rare qu’ils se portassent à des voies de fait sur les prisonniers confiés à leur garde ; pour les moindres fautes, quelquefois pour un ordre mal compris, on fustigeait ces malheureux, ou bien on les liait avec des cordes, et on les laissait ainsi, couchés par terre, dans l’impossibilité de remuer, pendant des heures entières.

« Le régime auquel étaient soumis les officiers, doux en apparence, devenait le plus souvent, dans l’application, insupportable. Libres sur parole d’aller et venir dans l’intérieur des villes qui leur étaient assignées comme résidence, ils n’étaient astreints qu’à se rendre deux ou trois fois par semaine chez le commandant de place. A Bonn, l’appel nominal était fait par un lieutenant qu’on attendait souvent une heure, les pieds dans la boue, et qui ne manquait jamais, dans la petite allocution qu’il croyait devoir nous adresser, à la fin de chaque séance, de nous rappeler à la réalité de notre situation. Un jour, c’était une leçon de manières qu’il nous donnait avec un sans-gêne admirable : « Les messieurs (sic) avaient omis, sans doute par inadvertance, car il ne pouvait supposer que ce fût à dessein, de saluer un de ses camarades. Il nous priait de ne pas oublier à l’avenir que nous étions prisonniers, et que, par conséquent, nous devions le salut, quel que fût notre grade, à tous les officiers prussiens sans exception. » Et, s’il

HISTOIRE Ii’IjN REGIMENT.

s’élevait des réclamations, il y répondait insolemment par ces paroles: « Vous êtes prisonniers, vous m’obéirez! »

« Nous portions tous les jours nos lettres à la Cnmmandalure , où l’on nous remettait, après les avoir lues, celles qui nous étaient adressées. Au début, ce service d’investigation était confié à un officier qu’on allait trouver cl auquel on disait : « Monsieur, voici une lettre que j’écris à ma famille, elle ne contient rien que de personnel; vous pouvez vous eu assurer ». Et cet officier, qui était un peu honteux de sa besogne, vous rendait le plus souvent votre lettre sans l’avoir lue. Plus tard, ce furent de simples soldats qu’on chargea, sous la direction d’un sous-officier, de ce contrôle. J’ai vu des colonels obligés d’attendre, debout dans le bureau de ces hommes, qu’ils eussent fini de déchiffrer leurs lettres....

« La population ne nous était guère moins hostile : le soir, au sortir de l’école, les enfants venaient souvent, encouragés par les parents, chanter sous nos fenêtres l’hymne patriotique, et, dans les rues, il n’était pas rare qu’ils nous poursuivissent de leurs clameurs. Dans nos hôtels, les hommes prenaient vis-à-vis de nous des airs provocants, et affectaient de traverser les salles où nous nous réunissions, sans se découvrir; rien de plus comique que ces airs de capitans sur ces faces patibulaires'.... »

Cette peinture doit nous inspirer le mépris, la pitié et l’admiration. Puissent ces quelques pages, écrites à la mémoire de nos camarades du 52e, à Metz, les venger des calomnies dont l’opinion publique les a abreuvés, et les consoler du long martyre qu’ils ont souffert dans les prisons de la Prusse !

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