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LE RECRUTEMENT

En 1777, le régiment, commandé par le comte de la Chapelle, tient garnison à Metz. Malgré Saint-Germain, qui aurait voulu faire disparaître l’armée mercenaire, créer une armée nationale par voie d’engagement volontaire, et faire du soldat l’homme du Roi et non celui du capitaine, on ne put sortir de l’ornière du racolage'. Le recrutement était affermé comme la perception des impôts. Aujourd’hui c’est l'État qui lève ses soldats, les équipe et les entretient ; sous l’ancien régime, on avait recours à plusieurs procédés. Chaque régiment établissait dans une

\. Encore aujourd’hui le mode de recrutement de l’armée anglaise.

HISTOIRE D'UN ItEGIMENT.

des villes du royaume le dépôt de ses recrues. Pour éviter, du fait des mêmes choix, nue surcharge de logement, les conseils d’administration s’adressaient au Secrétaire d’Ktat ayant le département de la guerre, en lui indiquant les villes dans lesquelles ils désireraient tir préférence former le dépôt des recrues : le Secrétaire d’État de la guerre prenait alors les ordres de Sa Majesté, qui déterminait le choix de celles de ces villes qui pourraient être accordées. C’est que l’esprit militaire n’était pas le même dans toutes les parties de la France; il était plus vivace au nord et à l’est que dans le centre et le midi. Ainsi, on remarquait que l’Alsace, sur une population de 650 000 habitants, fournissait 10 000 soldats au recrutement volontaire, tandis que la généralité d’Auch n’en donnait que 1415 sur 887 000 habitants. On comptait dans les 15 généralités du Nord 1 soldat sur 149 habitants, et 1 seulement sur 279 dans les 16 généralités du Midi. On savait aussi que les campagnes fournissaient moins de recrues que les villes, et que les recrues y étaient meilleures. Malgré tout, les trois quarts des soldats d’infanterie étaient levés dans les grandes villes.

Bassigny avait établi son dépôt de recrues à Metz même. Vimeux (Louis-Antoine1), né à Amiens le 15 août 1757, soldat dans Aunis le 14 mars 1755, nous semble avoir été l 'officier recruteur du régiment, nommé par Sa Majesté Louis XYI. Le comte d'Haussonville, inspecteur général, l’a ainsi noté à plusieurs reprises : « excellent officier, très bon recruteur ». Voici en quoi consistaient ces fonctions très importantes :

L’officier faisait battre la caisse, par l’ordre du gouverneur et avec l’autorisation du maire. Si un maire voulait refuser l’entrée d’une promenade, le colonel réclamait : « Dans tous les temps et dans tous les lieux, disait-il, les recruteurs ont l’entrée de tous les lieux publics. Ce n’est que dans ces endroits-là où ils font le plus de recrues. » Après un roulement de tambour, il portait la main au chapeau, promettait « de par le Roi » une somme d’argent à qui voulait s’enrôler : « Argent comptant sur la caisse », ajoutait-il, et il faisait sonner des sacs d’écus aux oreilles, en disant : « Qui en veut? » Le prix des engagements était ainsi fixé : engagement pour 8 ans, 50 livres; pour boire, 50 livres; frais et gratification au recruteur, 12 livres. Total : 92 livres. Les 50 livres étaient payées moitié au dépôt, et moitié après que l’homme avait été enregistré au régiment. Les 50 livres étaient payées de suite après la signature. 11 était payé en outre 2 sous par lieue de l’endroit où la recrue avait été engagée jusqu’au dépôt.

1. Futur colonel du 52e à Mayence; nous aurons souvent occasion de parler de lui.

L'officier recruteur répandait aussi dans les cabarets de petits avis imprimés, afin d’inviter les jeunes gens à s’engager. Une carte à jouer suffisait quelquefois et portait une invitation de ce genre : « Brillante jeunesse, qui brûlez du désir de servir votre Roi, venez satisfaire vos louables inclinations et adressez-vous à cet effet au sieur X..., officier recruteur audit régiment.... Il les prend de la taille de 5 pieds 2 pouces1. Ceux qui lui procureront de beaux hommes seront bien récompensés.... » Suivait l’adresse du recruteur. Les conditions physiques passaient, pour les engagements, avant les conditions morales. Les limites d’âge ne furent jamais strictement observées. L’ordonnance de 1776 la fixait de seize ans accomplis jusqu’à quarante, et, pendant la guerre, de dix-huit à quarante-cinq ans. La plupart des recrues avaient en moyenne de vingt à trente ans. Si le jeune écolier qui s’engageait à quinze ans et trois mois n’avait que 4 pieds 6 pouces2, dans ce cas on escomptait « l’espérance » ou les probabilités de la croissance. La moyenne des tailles dans Bassigny était 5 pieds 5 pouces3. Ce que l’on recherchait le plus dans les recrues, c’étaient les qualités extérieures. On réformait des garçons pour cause de vilaine figure, de laide figure, de petite figure. Ce qu’on loue le plus dans les hommes, c’est d’être jolis et beaux; la hauteur ne suffit pas. « Quoiqu’ils aient la taille, écrit un colonel en parlant des hommes enrôlés par un officier, ce sont des figures et des tournures qui choquent. Je luy en ai mandé mon sentiment vivement. »

Les gens suspects, flétris par la justice ou soupçonnés de crimes, ne devaient point être admis.

L’engagement était rédigé dans la forme suivante : « Je soussigné, François Gray, natif de la Côte Saint-André, province de Dauphiné, juridiction idem, âgé de vingt-deux ans, certifie m’être engagé volontairement et librement, sans aucune supercherie ni contrainte, pour servir en qualité de soldat dans le régiment de Bassigny, pendant l’espace de huit années, à condition de recevoir pour prix du présent engagement, conformément à l’ordonnance du Roi, la somme de cinquante livres, ainsi que celle de trente livres pour hoire.

Fait à Metz, le

Signature de l’enrôlé.

Visa, en sa présence, du Commissaire des guerres.

1. A peu près 1 m. 68. Le minimum était 5 pieds 1 pouce (1 m. 6o).

IIISÏOIHK D’UN IthXIMKNT.

ha masse générale du corps allouait comme appointements à l'officier recruteur : 1 00 livres, I”» sous, 4 deniers par mais; ai, par an, 400 livres pour ses ports de lettres et Irais de Imreau; les sergents qui lui étaient adjoints louchaient 45 livres par mois, et les caporaux livres 10 sous, indépendamment des gratifications attachées au succès de leur travail.

Si le chef de corps jugeait les hommes de recrue recevables, ils étaient répartis dans les compagnies; puis, un officier les conduisait au Commissaire des guerres, ayant la police du régiment, pour être inscrits sur son registre.

Les frais que coûtaient les hommes défectueux et reconnus non recevables par le colonel, étaient retenus sur les appointements de l’officier chargé du travail des recrues.

Mais ce système ne suffisait pas pour atteindre le nombre d’hommes nécessaire au complet du régiment.

D’après la délibération du Conseil, quelques bas officiers et soldats intelligents étaient détachés en mission pour faire des recrues. Ils couraient de village en village, de ville en ville, fréquentant les marchés, les foires, les promenades publiques, les uns avec des violons, « payant des extras et faisant des faux frais dans les cabarets », les autres, plus nombreux, battant la caisse aux carrefours; quelques-uns avaient recours aux affiches. L’un de ces placards fait savoir à la « belle jeunesse » que le régiment où elle s’engagerait « est dans un pays où le sexe est très beau ».

A peu près jusqu’aux derniers temps de la Monarchie, les capitaines, propriétaires de leurs compagnies, étaient tenus de les entretenir au complet. Pour y parvenir, tout officier devait faire deux hommes de recrue lorsqu’il obtenait un congé de semestre. Dans leur pays, les capitaines ou les officiers subalternes étaient aidés par toutes les influences locales dont ils pouvaient disposer : « Leurs pères, leurs femmes, leurs frères, les curés, les amis, tout était en mouvement pour leur procurer des hommes. On donnait de gros engagements, et les paysans, les fils de fermiers s’engageaient bien plus facilement dans la compagnie du seigneur de leur village ou de son fils, parce qu’ils étaient sûrs d’être soignés s’ils étaient malades, et de pouvoir être renvoyés lorsqu’ils étaient nécessaires à leur famille, en se remplaçant par un autre homme. Mais la tâche des officiers n’était pas toujours facile; elle était parfois onéreuse; il leur était nécessaire de recourir souvenl, non seulement à une publicité coûteuse, mais cà la violence ou à des moyens de séduction qui n’étaient pas toujours conformes à la stricte morale. »

À défaut des officiers en semestre, les capitaines s’adressaient encore

à des fournisseurs spéciaux, sorte d’entremetteurs adroits et peu scrupuleux qui faisaient métier de procurer des hommes aux capitaines leurs clients; leur profit était proportionné à la taille, à la force et à la beauté de la recrue. C’était à Paris, sur le quai de la Ferraille1, voisin du Pont-Neuf, dans des cabarets borgnes, vulgairement appelés « fours », que les recruteurs de profession avaient établi le siège de leur industrie. On les qualifiait de « vendeurs et filous de chair humaine ». Les plus

Maniement des armes en 1791. (Collection Germain Bapst.)

huppés y avaient leurs boutiques, au-dessus desquelles flottait un drapeau armorié qui leur servait d’enseigne. L’un d’eux même avait fait écrire sur sa porte : « Le premier qui fut roi fut un soldat heureux ».

Grâce à Saint-Germain, les plus grandes précautions furent prises pour assurer la liberté des contrats. L’engagement n’était définitif que lorsque la nouvelle recrue avait déclaré, devant le subdélégué de l’intendant, qu’elle l’avait signé sans contrainte. Il n’en est pas moins certain que les répressions et surtout les annulations d’engagements frauduleux furent presque

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