PRÉFACE
Suvsuni corda....
Haut les cœurs! C’est assez courber la tête. Ou a reproché à nos pères d’avoir eu trop de confiance; mais n’ont-ils pas expié? Et pourquoi les fils nerveux de ces vaincus pèchent-ils par excès contraire? Pourquoi cette méfiance réciproque, cet impérieux besoin de se diminuer après s’être tant loué? Nous devrions rougir, tressaillir de colère et protester, chaque fois que nous entendons une jeunesse indifférente formuler ainsi un honteux découragement : « Nous ne vaudrons jamais ce qu’ont valu nos pères : l’esprit militaire se meurt; il est mort. »
Ee propos n’est pas neuf! Une génération anémiée et sans croyances l’a déjà tenu dans la première moitié de ce siècle.
Malgré elle, malgré ses injures et son mépris, l’esprit militaire, qui sommeillait, s’est réveillé. C’est que le Français est esclave des qualités et des défauts de sa race; il n’a pas le droit de se mépriser : l’étude du passé le lui défend.
« lié! Messieurs, disait le maréchal de Saxe à ceux qui le complimentaient sur ses exploits, quel général n’en eût pas fait autant que moi, suivi par des Français? »
En effet, les caractères distinctifs de notre nation sont : l’enthousiasme, le génie offensif et l’impulsion d’un grand courage.
Les institutions changent, les conditions de la guerre se modifient, mais les hommes restent les mêmes : légers, indisciplinés, sup-
l' IJ K F ACE.
portant avec peine les efforts qu’on leur demande, s'ils les jugent inutiles; toujours enclins à la critique, ne prenant au sérieux ni les autres, ni eux-mêmes, passant brusquement et sans raison de l'espérance la plus folle au désespoir et à l’abandon de soi. Mais combien faciles à mener, si leurs chefs savent leur inspirer confiance et se montrent dignes <lc commander à de tels soldats; alors, ils se donnent complètement. Au premier coup de canon, ils comprennent qu’il y va de l’honneur, et ils sont tout élan. Grâce à un fonds inépuisable de gaieté et d’héroïsme, ils ont toujours su se ressaisir au milieu des plus grandes défaillances et dans les calamités qui semblaient le plus irréparables.
Il nous a paru intéressant d’écrire l’histoire de ce soldat français dans le cadre particulier de notre Régiment, depuis sa création jusqu’à nos jours.
Dans le Rêve consolant et superbe de notre grand peintre Détaillé, poète et soldat, nous avons vu défiler les fiers bataillons du passé, et nous avons résolu de rendre à la vie ces glorieux fantômes.
Nous présentons notre livre à nos chefs et à nos camarades, non comme un auteur de profession, mais comme un annotateur qui laisse à la vérité, guide sûr et fidèle, le soin de le diriger. Cette vérité, nous l’avons cherchée passionnément.
Nous avons entrepris de vous conduire où le Régiment a été; de vous montrer la physionomie des guerres auxquelles il a pris part, comment il a vécu en garnison, au camp, au bivouac, en marche, au combat, suivant les temps, les mœurs et les caractères divers des guerres soutenues.
N’espérez pas que nos grenadiers et nos fusiliers, 110s voltigeurs et nos fantassins vous apprennent l’histoire de la grande guerre. Le soldat qui marche, se repose ou combat, ne voit que ce qui se passe près de lui; les conceptions lactiques et stratégiques de la campagne lui importent peu; il concentre sa vie dans celle du régiment, dans le rayon d’action qui lui est assigné; il fixe les yeux sur ses chefs, les juge et les suit.
Nous avons entendu faire une œuvre instructive et morale, sans
prétentions, estimant que l’éducation militaire du soldat, plus encore que l’instruction, joue, à la guerre, un rôle capital. Les chemins de fer, les fusils, les canons, la poudre sans fumée, c’est bien : des caractères et des hommes, c’est mieux! « Le cœur humain, disait encore le maréchal de Saxe, est le point de départ de toutes choses devant l’ennemi. »
Transcrire sincèrement les faits, sans les apprécier, peindie fidèlement les hommes, sans les juger, telle est la double obligation que nous imposaient notre âge et notre caractère.
Dans une suite de tableaux, nous avons soigneusement recueilli les épisodes qui marquent l’esprit du temps. Qu’on nous permette la justification de notre choix, et qu’on veuille bien tenir compte de l’influence de la profession, des mœurs et des institutions. « Dans tous les temps, le soldat a eu ses qualités et ses vices propres, qualités et vices inhérents au genre de vie qu’il mène, aux périls qu’il affronte,
aux fatigues qu’il endure La guerre a toujours ses excès et ses
misères1 » Pourquoi les cacher? Nous dirons : « Imitez cet exemple,
fuyez celui-là. En telle circonstance, faites ceci et ne faites pas cela. »
Nous avons voulu que tout instructeur du régiment trouve dans notre livre les éléments de l’éducation morale que nos règlements et notre intérêt nous font un devoir de donner. En effet , nos bataillons nombreux ne sont pas seulement « des épées nues qui tiennent celles des autres dans le fourreau2. » Le régiment est aussi une école de devoir, d’honneur et de discipline sociale pour toute la nation.
Nous avons encore, dans l’armée, un peu de cette naïveté qui fait l’héroïsme; nous avons gardé l’illusion qui rend le dévouement plus doux et le sacrifice de la vie plus léger.
La jeune armée a toujours son d/apeau qui flotte sur les ruines de nos croyances. Dans ses plis s’enveloppe une mère chérie mieux connue et plus aimée qu’à aucune autre époque : la Patrie.
G. P. Janvier 1890.
1. Vie militaire sous l'ancien régime (Babeau), Firmin-Didot, 1889.