‹ Histoire d'un regimentChapitre 31 sur 135 · Environ 1 m · texte numérisé non relu

Environ 1 m

2. Du modèle 1777. Poids inojen, 5 kilogrammes environ. Portée, 500 mètres. C’est avec cette arme que nos soldais ont fait toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire. C'est seulement le 15 octobre 1850 que le 52e échange ses fusils modèle 1777 contre des armes du modèle 1822.

LA r.2" DEMI-BRIGADE.

légende ces mots :« République française»; au milieu est un faisceau surmonté du bonnet de la Liberté), de bas blancs et de souliers, et d’un chapeau avec pompon. Les ofliciers portent des épaulettes et le sabre; les grenades des officiers de la compagnie sont, comme celles de la troupe, en drap rouge.

21 décembre 1791, Cavaillon. — (Lellre à son père.)

Notre arrivée dans le Comtat n’est guère brillante. Nous sommes envoyés pour rétablir l’ordre. Les habitants nous regardent avec mépris et nous appellent les « héros en guenilles ». C’est cela sans doute qui aigrit le caractère, un peu raide déjà, de notre commandant. La pension devient impossible : 70 livres par mois, et des discussions perpétuelles; notre cuisinier nous vole; et Cany de Sain t-Yallier vit. à côté, pour 56 livres par mois.

Envoyez-moi : un ceinturon, une paire de gants de daim, un couvert d’argent, du drap pour une paire de culottes, la Nouvelle Héloïse, Emile et le Contrat Social, la valeur d’un assignat de 50 livres en argent.

La cherté des vivres augmente chaque jour; le pain blanc vaut trois sous et demi la livre du Comtat, dont le poids est inférieur à celui de la livre française. Les assignats, même ceux de 5 livres, ne passent qu’avec la plus grande difficulté. J’ai dû payer, en papier, avec une perte de 52 pour 100, quelques emplettes d’effets d’habillement.

Avignon, 28 mai 1792.

Les conséquences de la déclaration de guerre à l’Autriche se font déjà sentir. L’attitude du roi Victor-Amédée devient menaçante. Nous avons fait aujourd’hui l'exercice à feu pour la troisième fois. L’effectif de ma compagnie va être porté à 89; nos volontaires brûlent du désir d’entrer en campagne. Notre organisation et notre instruction sont assez avancées pour nous permettre de recevoir nos recrues de complément. J’ai reçu 450 livres de gratification pour entrer en campagne. Et il me faut acheter : un cheval, un mulet, une tente. Il me faudrait en outre un domestique. Tout cela est bien lourd pour ma bourse.

Camp de Barraux, 27 septembre 1792.

Nous sommes campés à un quart de lieue de Fort-Barraux. La neige

couvre les montagnes voisines, la pluie a détrempé le sol; nous couchons dans la boue. Chacun est impatient de rejoindre le corps principal de l’armée du général Montesquiou-Fczensac, qui vient d’occuper Chambéry sans coup férir.

Mon père m’a envoyé une bonne grosse jument, qu’on appelait la Catau, et qui lui servait pour ses voyages de commerce.

Anot, 20 mars 1 793.

Je ne trouve autour de moi que des objets aussi monotones que déplaisants, une ville ou plutôt un amas gothique de bicoques noires et enfumées, des rues sales et jonchées de fumier, des habitants peu nombreux, sauvages et insociables, des montagnes blanches de tous côtés.

On ne trouve à Anot ni billard, ni café, ni auberge. Les officiers font eux-mêmes leur ordinaire.

Pour occuper utilement les volontaires, on les fait tirer à la cible. Le meilleur tireur a reçu en prix une paire de souliers. Je charme mon ennui en apprenant au chef de musique des romances, que celui-ci arrange pour les faire jouer par la musique du bataillon.

Colmars, 5 juin 1793. — (Leltre à son père.)

Un de mes grenadiers, Serve, a reçu, il y a deux mois environ, par l’imprudence d’un de ses camarades, un coup de fusil au bras gauche, qui lui a brisé l’os. Je l’aime beaucoup, et comme l’hôpital d’Entrevaux est envahi par la fiàvre, je vous l’envoie à Romans avec un billet d’hôpital. Il vous remettra mes lettres et 400 livres en assignats que je destine à mes sœurs, comme à-compte sur le prix d’un piano. Je suis riche; ma solde vient d’être portée à 2 200 livres, sans compter le traitement de campagne et quelques autres menus frais.

Dites aux Petit que je viens de nommer leur fils caporal-fourrier. On a créé cet emploi dans chaque compagnie, et c’est le capitaine qui nomme.

Clignon, près Colmars, 5 octobre 1793.

Le bataillon est disséminé sur toute la frontière. Notre service dans la montagne est très pénible. J’ai la fièvre et la dysenterie; mais ma place est à la tête de mes grenadiers. On vient de nous donner le casque en remplacement du chapeau.

LA 32e DEMI-BRIGADE.

Entrevaux, 12 décembre 1793. — (Lettre à son père.)

Je viens de faire l’étape à pied, sous l’escorte de la garde de police. On me garde à vue, par ordre du général et sur la plainte de Boreton. Voici l’affaire :

Le 9 décembre, nous avons reçu l’ordre de nous rendre sous les murs de Toulon. Notre colonel, d’après les instructions du général de division,

« L’ennemi ne" se doute pas que nous sommes là; il est sept heures, nous le surprendrons demain à quatre heures du malin. »

(D'après une lithographie de Raffet.)

devait laisser à Colmars un capitaine de son bataillon pour commander la place, instruire un bataillon de nouvelle formation et former la garnison. Il eut l’idée singulière de me désigner, bien que le règlement interdit d’enlever leurs officiers aux compagnies d’élite, et que la mienne fût en ce moment privée de son lieutenant Bâtisse et de son sergent-major Jullien.

Je refusai net, et donnai ma démission, qui ne fut pas acceptée.

Le lendemain, à la revue de départ passée par le Commissaire des guerres, j’étais dans le rang avec le fusil, le sabre et la giberne. Boreton

inc donna l’ordre de me rendre chez moi. Là, de concert avec le Commissaire des guerres, il voulut me persuader de reprendre ma démission et. d’accepter le commandement de Colmars; je répondis :

« Ma nomination est illégale, 1° parce que les officiers de grenadiers, d’après les règlements, marchent toujours avec leurs compagnies; 2“ parce qu’il n’y a que les généraux en chef qui aient le droit de nommer à des commandements temporaires. — Mais, dit le Commissaire, pour l’exemple et la discipline, il faut obéir provisoirement, et nous vous promettons de vous faire remplacer dans peu de jours. — D’abord, je ne viole pas la discipline. J’ai cru ne pouvoir me dispenser d’obéir comme officier; aussi, ai-je donné ma démission, parce que je sais qu’on ne peut confier ce commandement à un simple grenadier. — Mais il existe une loi qui défend de donner et de recevoir des démissions en temps de guerre. — La loi défend les démissions, c’est-à-dire qu’elle ne permet à personne de quitter le service et d’abandonner la patrie en danger; mais, moi, je ne veux pas me retirer dans mes foyers. Je reste au bataillon, peu importe dans quel grade. Ainsi, la loi dont vous parlez n’est pas applicable ici. Vous dites que je serai relevé dans huit jours; mais, dans huit jours, mes camarades seront sous les murs de Toulon. Peut-être trouveront-ils bientôt l’occasion de se battre et de se signaler; et moi, j’arriverai le lendemain... pour les féliciter, apparemment! Non, j’aime mieux partir avec eux, simple grenadier. Je me dois à mon pays, et je ne refuserai jamais de payer cette dette; mais la patrie n’a pas besoin que je me fasse un grand nom, et les vertus d’un soldat la servent aussi bien que la renommée des grands hommes. »

Quand ils virent que j’avais pris mon parti, ils me quittèrent assez peu satisfaits.

Il est probable que j’avais raison, car on vient de me remettre en liberté. Boreton a retiré sa plainte et jugé à propos de quitter le commandement du bataillon. 11 retourne comme commandant de place à Colmars et je rejoins mes grenadiers.

Lorgues, près Draguignan, 25 décembre 1795.

Il me faut me séparer de la Catau. Un décret récent interdit aux capitaines d’être montés. J’y étais préparé, ayant l’habitude de faire à pied une partie des étapes. Je vais cheminer philosophiquement, sac au dos, en tête de ma compagnie.

LA 32" UEMI-BHIGADL.

Scarenna, près Nice, février 1794.

Le décret de novembre 1795 vient de recevoir sou exécution. Les blancs et les bleus sont confondus et mélangés de manière à effacer toute distinction entre eux. Notre bataillon est amalgamé avec le 5e bataillon de volontaires de l’Isère et le T bataillon du 59e régiment, ci-devant Bourgogne. La demi-brigade, ainsi constituée à 3 bataillons, prend le numéro 118. Chaque bataillon a un drapeau porté par le plus ancien sergent-major. Les drapeaux portent au centre le chiffre H. F. entouré de deux branches de laurier en or, avec le numéro de la demi-brigade placé en diagonale aux quatre coins.

On attache à notre demi-brigade six pièces de canon du calibre de quatre avec tous les attirails nécessaires, et pour le service de ces pièces il est créé une compagnie de canonniers volontaires, composée comme celle des grenadiers, mais à l’effectif de 64 hommes, non compris les officiers et les sous-ofliciers.

Au moment où il cessait d’exister, le 2° bataillon de la Drôme était un bataillon modèle par son instruction, sa tenue, sa discipline et la bonne composition de ses cadres.

Il nous arrive de la ligne un certain nombre de vieilles mâchoires qui, grâce à l’ancienneté1, arrivent à des grades au-dessus de leurs forces et de leur capacité. C’est sacrifier l’intérêt général à des intérêts particuliers. Les soldats de ligne ont de trente-deux à trente-sept ans, tandis que nos volontaires ont en moyenne vingt-cinq ans; la taille moyenne est de 1 m. 65.

Les troupes qui occupent Nice sont fort mal installées. Malgré la réunion de cette ville à la France, la municipalité est restée piémontaise de tendances et de sympathies, et se montre fort peu disposée à faire des sacrifices pour le bien-être de nos soldats. La gale infecte des bataillons entiers. Les vivres et les logements sont hors de prix. Je paye, de moitié avec Cany, un petit logement 80 livres par mois, ou un louis en numéraire.

Belvéder, 11 juillet 1794.

Ma compagnie n'a pas encore subi l’amalgame.

Elle fait partie d’un bataillon de grenadiers de la division Garnier, et

1. La loi accordait l’avancement dans la proportion *. un tiers à l’ancienneté, deux tiers au choix.

HISTOI II h! D’UN RÉUIMKNT.

clic concourt à l’attaque des redoutes de Belvéder et de Roccabiglierc. Nous avons eu cinq tués et plusieurs blessés. La campagne a été extrêmement pénible; je ne me soutiens qu’avec un peu d’eau-de-vie.

Le général Masséna est venu prendre le commandement de la division dans laquelle compte la 118“. Tous les officiers supérieurs lui ont offert un dîner avec le prix de la vente des boucles d’argent de leurs souliers.

Je ne m’explique pas l’inaction qui succède à la réussite de notre campagne. Bientôt les neiges nous obligeront à évacuer le terrain conquis. Ce sera une besogne à recommencer l’année suivante.

Feligno, près Finale, 4 novembre 1 794. — (Lettre à son père.)

Je commande, par ancienneté, cinq compagnies du bataillon de grenadiers, établies dans les vieux retranchements de Feligno. Nous couchons sur la paille et nous avons des poux. Je m’en console, pourvu que je ne prenne pas la gale dont la moitié de l’armée est infectée, sans excepter les officiers.

Les magasins sont vides, les soldats à peine vêtus et nu-pieds. Mes chemises et mes habits sont en lambeaux, et mes souliers percés. Je suis affublé d’une grosse roupe, espèce de capote ou de pardessus, mais je ne trouve à acheter ni linge, ni bas. Les hôpitaux sont encombrés; les maladies épidémiques y font grand ravage. Je me porte à merveille et le moral est bon. Je déchiffre de la musique et j’apprends des airs patriotiques.

Besse (au nord de Toulon), 24 décembre 1794.

Accablé de fatigues et d’infirmités, le vieux Dumerbion quitte le commandement de l’armée d’Italie et le remet à Schérer. Le bataillon de grenadiers est dissous, et je rejoins la 1 1 8e demi-brigade. Tous les vieux Romanais s’en vont blessés ou infirmes. Yinay, mon sergent-major, se retire à Romans, avec une pension de trois décimes par jour. Chevillon est plus heureux; sa retraite est de six décimes.

Les jeunes seuls restent.

Je jouis avec bonheur d’une installation paisible? j’ai retrouvé une chambre, un lit, des cheminées, des chaises, une bonne table, toutes choses dont j’avais perdu l’habitude depuis longtemps. Les habitants sont hospitaliers, quoique entachés d’un peu d'aristocratie; ils se disent mon-

LA 32e DEMI-BRIGADE.

sieur et madame , et ils n’ont pas tort, car il se trouve fort peu de vrais citoyens parmi eux.

Besso, 6 février 1795.

Un prépare une expédition maritime sur les côtes de la Corse; la demi-brigade en fera partie. En attendant, chaque jour la vie devient plus chère. Si cela dure, mes appointements d’un mois ne me suffiront pas pour acheter un chapeau et une paire de souliers. Et, cependant, la

« De quoi vous plaignez-vous? Le drapeau tricolore couvre de ses plis généreux les capitales conquises par vous! Et vous vous plaignez, quand il n’est pas un mortel qui ne vous porle envie. »

(D’après une lithographie de Raffet.)

Convention vient de doubler modestement ses honoraires et ceux des fonctionnaires civils!

A bord du Guerrier, 18 mars 1795.

L’embarquement des troupes a eu lieu le 21 février. Notre escadre comprend quinze vaisseaux de ligne, six frégates et trois corvettes. L’amiral Martin, assisté du représentant Letourneur, commande l’expé-

Gfi

IIISTOIRK D'L'N II KOI M K NT.

dition . Le 10 mars au matin, )’escadre anglaise nous apparut à la hauteur et près du cap Corse; elle comptait vingt-quatre voiles, dont quinze vaisseaux de ligne et sept frégates, tant anglais que napolitains. Elle naviguait péniblement par une grosse mer.

Dans la nuit du 1 1 au 12, le Mercure de 74 et le Ça-Ira de 80 s’abordèrent et sc firent réciproquement de graves avaries. Le second, qui avait été démâté, tomba à la queue de la ligne. Le Censeur se porta à son secours.

Le lendemain 15, à la pointe du jour, le Censeur et le Ça-Ira se trouvaient fort en arrière. Ils furent bientôt entourés par toute l’avantgarde anglaise, forte de six vaisseaux, dont trois à trois ponts. L’amiral Martin manœuvra pour se porter à leur secours, mais il fut surpris par un calme plat. Le Censeur, qui portait quatre compagnies du 2e bataillon de la 118% et le Ça-Ira firent une résistance désespérée; ils parvinrent à démâter les deux vaisseaux anglais qui les serraient de plus près.

À bord du Guerrier, spectateurs impuissants de cette courageuse défense, nous criions : « Vive la République! » en voyant les mâts des anglais tomber avec fracas sur le pont, et nous frémissions de rage de ne pouvoir porter secours à nos frères. Nous eûmes la douleur "de voir nos deux vaisseaux, démâtés et écrasés l’un après l’autre, devenir la proie des Anglais.

J’ai jugé, dans ce combat naval, que nous nous battions aussi bien et peut-être mieux que les Anglais, mais il s’en faut de beaucoup que nous manœuvrions aussi bien qu’eux; et, sur mer, la promptitude et la précision des mouvements font encore plus que le courage.

Loano, 9 avril 1795.

Nous voici débarqués et la demi-brigade est réduite à 1 200 hommes. Par nos fatigues, nos pertes et notre délabrement nous méritions un peu de repos et la garnison de Nice. C’est la 117e qui a été désignée : l’esprit politique de cette demi-brigade est plus en rapport avec les idées du jour.

Et la 118e est dispersée dans la rivière de Gênes. Notre misère est à son comble. Les Génois refusent absolument les assignats. Une bouteille de vin coûte 4 livres; une feuille de papier, 4 sous; le blanchissage d’une chemise, 20 sous, et le soldat n’en a que 11 de solde journalière!

Ce que nous savons des séances de la Convention ne nous satisfait guère. 11 est bien dur pour nous, qui exposons notre vie et sacrifions nos plus belles années pour défendre et affermir la constitution de notre patrie, de la voir sans cesse ébranlée par les secousses de ceux qui devaient en

LA 32e DEMI-BRIGADE.

être les fondateurs et les pères. Je le dis sans vanité : de tous les Français qui ont concouru au succès de la République, ce sont les armées qui ont le mieux rempli leur tâche.

Camp de Carline, 11 juillet 1795.

L’affaire de Melogne (25 et 26 juin) est la plus chaude de celles auxquelles j’aie jusque-là assisté. En tués, blessés ou disparus, ma compagnie a perdu 25 hommes. C’est miracle que je n’aie pas été atteint. Masséna, avec son ardeur habituelle qui ne connaît pas d’obstacles, nous ordonna d’attaquer l’ennemi, sans voir la montagne de Melogne, sans connaître la force des Autrichiens, ni les préparatifs qu’ils avaient faits pour s’y défendre. Trois attaques infructueuses en deux jours, et la retraite comme résultat.

Cany m’a conté un épisode qui prouve l’antipathie de nos soldats pour les Représentants : dans l’une des attaques, un grenadier fumait sa pipe, assis sur un escarpement de la montagne. Un Représentant du peuple sans uniforme vint à passer : « Que fais-tu là? dit-il au soldat. — Qu’est-cc que cela te fait? — Lcve-toi et rejoins ton bataillon, ou je te fais fusiller. — Je ne reçois d’ordre que de mes chefs. — Je suis ton chef; tu ne peux pas ne pas me reconnaître. Je suis le Représentant du peuple attaché à ton armée. — Toi! Eh bien, si tu es mon chef, va mettre ta pelure. Autrement je ne te connais pas. » Le Représentant, furieux, va chercher un officier qui demande au grenadier pourquoi il n’est pas au feu.

Le soldat se lève alors en saluant avec respect : « Parce que j’en viens », et, ouvrant son habit, il montre sa poitrine trouée par une balle. « J’attends le chirurgien, et je me suis placé ici pour voir si les camarades travaillent bien. »

J’ai perdu mon sac dans la marche, et il me faut emprunter à l’ami Alizon les effets les plus indispensables.

L’évacuation précipitée qu’il a fallu faire des magasins avait jeté de la perturbation et des retards dans le service des distributions. Les corps recevaient leurs rations moitié en pain, moitié en biscuit, et encore d’une manière si irrégulière, que l’on jeûnait quelquefois pendant plus d’un jour.

Savone, 15 décembre 1795. — (Lettre à son père.)

La victoire de Loano a nettoyé la rivière de Gènes. Nous goûtons un peu de repos dans Savone. J’avais espéré que notre brillant succès me

permettrait, enfin, d’obtenir le congé que je sollicite depuis si longtemps, .l’allai trouver le Représentant du peuple. Il me reçut la pipe à la bouche, et, après m’avoir entendu, m'assura qu’il était impossible de donner aucun congé ni permission. Comme je lui faisais observer que la suspension n’en avait été annoncée que jusqu’après l’expédition, il me demanda si le général en chef m’avait instruit que l’expédition fut terminée, et si je pouvais lui garantir que nous ne serions pas attaqués demain.

Décidément, la bravoure n’est pas une qualité militaire suffisante; plusieurs sortes de courage sont nécessaires au soldat : la patience et la résignation pour supporter les fatigues et les privations. La maladie et la faim n’ont pas peur de nos fusils.

Notre dénuement est tel, qu’il est impossible d’obtenir même la paire de bottes ou de souliers accordée, après la victoire de Loano, à chaque officier, par la Patrie reconnaissante1 .

Nous n’avons pas encore louché un sou des 8 livres en espèces que nous assurait la Convention, en octobre. Il paraît qu’un député a fait à l’armée la mauvaise plaisanterie de dire à l’Assemblée que les soldats faisaient don d’un mois de solde à la République : on ne nous a jamais consultés!

Et j’ai pour 1 500 livres d’assignats, avec lesquels je ne trouverais pas à acheter une paire de bottes. Je n’ai plus ni chemises, ni mouchoirs, ni bas. Je suis obligé d’emprunter des épaulettes pour faire mon service. Tristes conséquences de la perte de mon sac dans la retraite de Melogne. J’ai pris à Loano, à un bel officier autrichien tué par un boulet, un magnifique pantalon de nankin tout neuf. Le drap de mon habit est cousu à la doublure des manches, pour que les morceaux tiennent ensemble. Les semelles de mes souliers sont en morceaux de chapeau pris également sur le champ de bataille. Ces semelles improvisées tiennent au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles; et j’ai pourtant tâché de teindre en noir, avec de l’encre, ces malheureuses ficelles. On peut penser combien les habitants se montrent pleins de dédain pour nous, dont la misère contraste avec le luxe et les dépenses des officiers autrichiens qui nous ont précédés.

Jugez de ma honte, hier, quand le majordome de la belle marquise dans le palais de laquelle je suis logé, s’est présenté dans ma chambre pour m’inviter à dîner. J’entre dans une salle à manger toute de marbre. La marquise et sa sœur étaient seules. Elles pensaient peut-être que j’allais

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