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« Quoi! monsieur le capitaine, me disait celle-ci, trois onces de pain?
— Oui, mademoiselle; et la distribution manquait trois fois la semaine. Comme les paysans chez lesquels nous logions étaient encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain. » En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu'à la porte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique qui m’avait servi à table l’unique écu de six livres que je possédais, et sur l’emploi duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.
De l;i Madone de S avoue, 26 mars 1796. — (Lellre à son père.)
Un décret vient de supprimer beaucoup de demi-brigades. Cette réorganisation était nécessaire, par suite de l’amoindrissement d’un grand nombre de corps, dont l'effectif ne comprenait presque plus que les cadres. Notre demi-brigade compte 3 000 hommes environ. Les officiers et les sousoffîciers sont l’objet d’une épuration ou d’une élimination. On donne des retraites, on reçoit des démissions, et on renvoie dans leurs foyers tous ceux que leur santé, leurs blessures ou leur insuffisance rendent incapables d’un bon service. Ce me semble l’indice d’une prochaine entrée en campagne. On dit que notre nouveau général en chef, le citoyen Bonaparte, est arrivé au quartier général de Nice. 11 sera mal reçu par Masséna et Augereau, qui ne dissimulent pas leur mécontentement d’être placés sous les ordres de ce jeune homme.
Chanaud, de Moras, a été tué hier par un factionnaire dont il essayait de forcer la consigne.
Savone, 27 mars 1796.
Je suis tout triste. Le nouvel embrigadement me sépare de la plupart des anciens camarades du 2e bataillon de la Drôme. Antoine Roux passe au 5e bataillon, Jullien au 1er; je reste dans le 2e ainsi que Pouchelon, qui est quartier-maître-trésorier. Ferlin est mis à la suite.
Notre chef de demi-brigade s’appelle Rampon. Il a trente-sept ans. Il commandait la 21e depuis 1795.
Nous avons reçu notre nouveau drapeau. Il est à fond blanc avec angles bleus et rouges.
D’un côté, au centre, deux branches de laurier vertes encadrent le numéro de la demi-brigade; au revers, deux mêmes branches entourent un faisceau de licteur surmonté d’un bonnet phrygien.
LA 32e DEMI-BRIGADE.
Bivouac de Dégo, 25 avril 1790.
La campagne commence bien; j’en avais mal auguré et blâmais fort notre extension du côté de Gènes. Ce n’était, parait-il, qu’une démonstration destinée à inquiéter Beaulieu, et à lui faire dégarnir son centre que notre général en chef voulait percer. Une colonne autrichienne de 12 000 hommes a bien tenté de nous couper en deux et d’enlever Savone; mais Rampon a sauvé l’armée et l’exécution des plans du général Bonaparte. Il avait sous ses ordres notre 2e bataillon et la lre demi-brigade d’infanterie légère : « C’est ici, mes camarades, nous a dit Rampon, qu’il faut vaincre ou mourir. » Enfermés dans la redoute de Montelegino, nous avons combattu tout le jour, un contre dix. Un caporal, enflammé par la mâle contenance de notre chef, monte sur le parapet, tire à découvert et s’écrie : « Je vais vous montrer comment meurt un brave soldat. « J’ai reçu une balle qui a traversé mon habit et mon gilet et m’a fait une forte contusion. La nuit seule mit fin au combat. Les Autrichiens se retirèrent en emportant de nombreux blessés et laissant les abords de la redoute jonchés de leurs morts.
Le lendemain, 12 avril, à la bataille de Montenotte, le chef de demibrigade* Rondeau, dit le Brave, s’est particulièrement distingué à la tète des 1er et 5e bataillons qui faisaient partie de la colonne Masséna.
Le 14, Laharpe et Masséna ont enlevé Dégo et pris 4 000 hommes, tant Autrichiens que Piémontais, avec 18 pièces de canon.
Nos généraux commirent une imprudence qui faillit nous faire perdre tout le fruit de la victoire. Enivrés d’un succès aussi complet, ils s’en furent à Cairo se reposer et se féliciter les uns les autres, pendant toute la nuit. Cependant Beaulieu faisait marcher de nombreux renforts pour soutenir ou reprendre Dégo, dont il sentait l’importance.
Le 15, au point du jour, par un brouillard épais mêlé de pluie, nous sommes attaqués, tout à coup, par des troupes fraîches. Nos bataillons n’étaient pas même ralliés depuis la veille; aucun général n’était au camp, et nous étions diminués de deux demi-brigades reportées en arrière à Cairo. Nous résistâmes quelque temps, mais nous finîmes par évacuer le poste en désordre. L’ennemi, qui s’en empara, nous fit environ 500 ou 400 prisonniers. De ce nombre se trouvent Antoine Roux, adjudant-major,
1. Chef de demi-brigade à la suite. A cause des suppressions de demi-brigades, beaucoup d’officiers étaient à la suite des corps.
IIIST01HE K’IIN l< KG IM K N T.
(; L le chef de noire 5e bataillon, Vauquet, avec 2b2 hommes et 17 officiers. Noire chef de demi-brigade, Dupuy, le successeur de Kampon, fait général de brigade, fut blessé. Il s’est battu comme un grenadier. Il est chef de demi-brigade depuis le mois de mars 1704 et comptait à la 21*.
Il a vingt-neuf ans.
Les grenadiers agissaient séparément, sous les ordres du chef de demibrigade Rondeau. Masséna et les renforts n’arrivèrent que pour nous rallier. Il était au désespoir. Cependant il fallait prendre un parti. Il se décida à remonter à Dégo avant que l’ennemi y fût bien établi. Les Autrichiens avaient là leurs meilleures troupes, 6 000 grenadiers commandés par Wu- Kassovich. Elles résistèrent avec opiniâtreté. Enfin l’ardeur française l’emporta; nous reprîmes le poste à la baïonnette. La cavalerie acheva leur déroute. Cette seconde défaite a fait passer aux Autrichiens l’envie de nous attaquer davantage. Nous leur avons pris dans ces différentes affaires onze drapeaux. Trois grenadiers de ma compagnie en ont enlevé chacun un. Le général en chef leur a accordé une gratification sur les quelques centaines de louis qu’il avait emportées de Paris, pour la caisse complètement vide de l’armée. Je leur ai fait fournir le certificat suivant : « Nous, soussignés, sergent et volontaires aux grenadiers du 2e bataillon de la 21e demi-brigade1, certifions avoir reçu du chef d’état-major de l’armée la somme de 144 livres, en récompense de trois drapeaux que nous avons apportés, pris sur l’ennemi à la journée d’hier. »
Nous avons enfin vu Bonaparte. 11 est venu au bivouac. L’impression première des soldats a été mauvaise. 11 nous est apparu chétif, pâle, peu soigné dans sa tenue; de longs cheveux plats retombent en tire-bouchons de chaque côté des oreilles : « C’est Masséna qui a gagné la bataille, disent les soldats; ce n’est pas cet avorton. « On avait l’habitude de voir aux armées de beaux hommes. Dans le choix de ses généraux, la Convention tenait grand compte de leurs qualités physiques.
Cependant Bonaparte, qui nous commande depuis près d’un mois, a apporté un plan et une méthode nouvelle de faire la guerre. Il marche en conquérant, avance toujours en pays ennemi, sans s’inquiéter du transport des subsistances, qui seul avait toujours retardé nos progrès dans cette armée. Il est vrai que les habitants souffrent sur notre passage : bœufs, vaches, moutons, rien n’est épargné. Outre cela, le général exige des contributions proportionnelles à la richesse de l’endroit. On croit que cette manière d’agir décidera plus vite l’ennemi à faire la paix.
1. Les Pièces justificatives prouvent que c’est la 32' qu'il faut lire
LA 52e DEMI-BRIGADE.
Malgré ce système, nous n’avons pas perdu l’habitude de jeûner quelquefois. Tous les matins, on bat la breloque pour le pain et la viande. Même si la distribution doit se réduire à rien, le tambour bat à l’heure dite. C’est la distribution... cà blanc. Le général Flavigny s’en est plaint dernièrement
Le général Bonaparte. — D’après un dessin de J. Guérin, gravé par G. Fiesinger. (Extrait de Napoléon I". Firmin Didot et Cic éditeurs.)
à notre général en chef, dans une lettre écrite à l’ancienne mode républicaine, toujours en faveur à l’armée d’Italie.
Citoyen général,
Tes lapins manquent de pain ;
Pas de pain, pas de lapins,
Pas de lapins, pas de victoires.
Ainsi donc veille au grain.
Et nini,
C’est fini !
Trou du c.. Flavigny
Qu’en penseraient les muscadins de Paris?
Le Directoire fait des prodigalités. Dans un arrêté, il fixe ainsi notre solde en numéraire. Par mois :
Général en chef, 50 livres; généraux de division, 45 livres; généraux de brigade et ordonnateur en chef, 40 livres; chefs de brigades et commissaires ordonnateurs, 55 livres; chefs de bataillon, 30 livres; capitaines, ■25 livres; lieutenants, 20 livres; sous-lieutenants, 15 livres; sergentsmajors, 7 livres; sergents, 6 livres; caporaux, 5 livres; soldats, 4 livres.
Pizzigheltone, 18 mai 1790.
Les grenadiers quittent la demi-brigade à Salo, après le passage de la Bormida, et forment l’avant-garde pour marcher sur Plaisance, jolie ville située sur le bord du Pô. Ce fut là que le passage s’effectua avec une admirable célérité. L’ennemi n’avait encore sur l’autre rive qu’un piquet de cavalerie qui s’enfuit aussitôt que la première barque eut abordé. J’étais dans la seconde. Aussitôt que nous eûmes pris possession du rivage, on se hâta d’y transporter de la cavalerie et de l’artillerie. Alors arriva l’ennemi, mais il était trop tard. La journée se termina par une canonnade et quelques charges de cavalerie.
Le lendemain, 7 mai, nous avions déjà 20 000 hommes au delà du Pô. L’ennemi se rallia dans un village à une lieue du fleuve. Nous fûmes l’attaquer de suite. Il fut mis en déroute. Cette journée aurait été des plus heureuses sans le malheur qui nous arriva le soir, la mort funeste du général Laharpe. Il était à Codogno, à une lieue de notre avant-garde. L’obscurité et le délire de la victoire avaient empêché de veiller assez exactement sur les prisonniers faits dans la journée. Tout à coup, à la faveur de la nuit, ils se réunissent en assez grand nombre, enlèvent une ou deux pièces de canon et se font jour sur la route de Milan. Aussitôt Laharpe monte à cheval et court assembler la 99e demi-brigade, pour les arrêter et les poursuivre. Malheureusement l’alarme avait déjà pénétré dans le camp. Le général, avec son escorte, fut pris pour la cavalerie ennemie, et reçut une décharge de mousqueterie qui le coucha mort sur la place. Ainsi cet homme chéri de toute l’armée, dont chaque soldat aurait défendu la vie au péril de la sienne, périt sous les coups de ses amis et de ses frères.
Cependant Bonaparte, dont l’activité est au-dessus de tous les éloges, sentant la difficulté de passer l’Adda devant Pizzighettone, partit avec l’avantgarde et quelques demi-brigades pour Lodi, place fortifiée oû l’ennemi s’était retiré. Là se passa une des affaires les plus chaudes et les plus bril-
Jantes qui aient illustré l’armée d’Italie. La ville fut emportée en une heure. Cinq grenadiers, dont trois de ma compagnie, Sulpice, Cabrol, Léon, Galthier et Brachenet, grimpèrent les premiers sur le rempart, quoique l’ennemi fût encore dans la ville. Ils enfoncèrent la porte et ouvrirent le passage à leurs camarades. La ville était à nous; ce n’était encore rien. Nous la traversâmes rapidement ; mais, à l’autre porte, nous trouvâmes l’Adda et 16 000 hommes retranchés sur la rive opposée, avec 20 pièces de canon, dont deux enfilaient un pont long et étroit, seul passage pour arriver jusqu’à l’ennemi. On se canonna deux heures assez vivement, sans rien avancer. Enfin, le général en chef, perdant patience, vint aux grenadiers en disant : « Voilà les canonniers qu’il me faut pour forcer le passage! » Aussitôt, notre colonne s’assemble, sort de la ville et se précipite sur le pont. Les deux pièces ennemies n’eurent que le temps de tirer chacune un coup; encore ne tuèrent-elles que trois hommes et n’en blessèrent-elles qu’une douzaine. Bonaparte, témoin de l’intrépidité des grenadiers, cria : « Vive la Bépublique ! » et passa lui-même le pont. L’ennemi résista encore quelque temps, mais le passage du pont l’avait intimidé ; il ne tarda pas à tourner le dos. Notre artillerie légère se mit à ses trousses et changea sa retraite en déroute.
Le lieutenant de grenadiers Thoiré a combattu seul à seul, pendant cinq minutes, un ulilan, et l’a tué d’un coup de sabre. Il fut fait capitaine sur le champ de bataille. Notre demi-brigade n’a pas tiré un coup de fusil : ce sont les grenadiers qui ont tout fait.
Nous avons tiré de grands avantages de notre formation en colonne :
1° La tête seule de l’attaque est offensée.
2° Les premières divisions forment un parapet mobile, qui permet aux divisions subséquentes d’arriver fraîches au point et au moment du choc.
5° On établit une succession d’efforts sur un même but avec des troupes qui n’ont pu juger ni l’obstacle ni la perte.
4° Enfin on a la possibilité, sur une épaisseur médiocre, de se déployer sans tumulte après la charge. Ce qui est impossible lorsque le soldat, en trop grande masse, est dans un état de compression, de serrement, qui lui ôte toute action de feu et de choc.
Nous goûtons quelque repos. Combien cela durera-t-il? Nous ignorons quelles sont les vues du général en chef, car une de ses plus grandes qualités est de ne se laisser pénétrer par personne. Son courage et sa capacité lui ont mérité la confiance de toute l’armée. Il se trouve ordinairement à l’avant-garde et quelquefois avec les tirailleurs. Le jour où nous passâmes le pont sur l’Adda, il resta deux heures avec nous au milieu des
boulets et dos obus qui tuaient du monde à sos côtés, et les grenadiers iiuirent presque par lui ordonner de se retirer pour se mettre en sûreté.
Les habitants ne se moquent plus de notre misère, ils en ont pitié; comment ne pas aimer ces soldats qui rient et chantent toute la journée? Leurs moines leur avaient dit que chaque régiment marchait avec la guillotine en tète, cl ils voyaient sur la porte des maisons le grenadier occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis. Presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les femmes montraient à nos soldats la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.
Vérone, 10 juillet 1790.
Nous sommes campés aux portes de Vérone, de l’autre côté de l’Adige. Hier, Bonaparte est venu nous passer en revue.
Après la visite des camps, il partit du nôtre pour faire une reconnaissance, et me prit pour guide, parce que les découvertes fréquentes que j’avais faites m’avaient familiarisé avec les routes voisines. Je ne m’attendais nullement à cette course, et je venais justement de mettre, pour la première fois, une culotte neuve et des bas blancs. 11 n’en fallut pas moins monter à cheval, salir mes bas, gâter ma culotte, et, après une promenade de quatre heures, venir souper en grande cérémonie chez M. le gouverneur. Bonaparte est tellement économe de son temps, qu’il n’en accorde que très peu à ses repas. Il resta environ un quart d’heure à table, et fit un signe à son chef d’état-major, Alexandre Bertliier. Ils se levèrent ensemble et disparurent. Aujourd’hui, il est en marche pour visiter quelque autre point.
Vérone, 12 août 1796.
Wurmser et Bonaparte ont entamé une partie de piquet dans laquelle ce dernier a fait son adversaire capot.
Au début pourtant, Sérurier dut abandonner le siège de Mantoue, brûler ses affûts, enclouer ses canons et noyer ses poudres. Nous évacuons Vérone et toute la ligne de l’Adige.
Notre division1 attendait à Lonato la colonne de Quasdanovitch. 11 fallait qu’elle nous passât sur le corps pour s’en retourner, comme, elle aussi, nous fermait la retraite. Nous fûmes attaqués le 31 juillet; nous nous y attendions.