‹ Histoire d'un regimentChapitre 34 sur 135 · Division Masséna · texte numérisé non relu

Division Masséna

Cependant notre première ligne est enlevée par les Autrichiens. Ils se croient vainqueurs et envoient la cavalerie pour poursuivre.

Mais l’heureuse disposition d’une réserve, que Masséna avait dissimulée derrière un pli de terrain, rétablit le combat. Cette deuxième

« Le moral est affecté chez l’Autrichien. » (D'après une lithographie de Ilaffet.)

ligne arrête la cavalerie par une brusque décharge, et la première ligne renforcée fait un retour offensif el reprend ses positions1.

Dans son rapport sur cette première affaire, Bonaparte écrivait au Directoire : « J’étais tranquille, la brave 52e était là. » Un tel éloge dans la bouche d’un pareil juge est la récompense la plus flatteuse de nos efforts, et l’aiguillon le plus puissant pour le mériter davantage.

1. Cet exemple est favorable aux partisans des avant-lignes dans la défensive.

Le lendemain, 1er août, nous marchons sur Brescia, que l’ennemi évacue en haie. Nous en parlons le 2, à neuf heures du soir, et arrivons à temps, le 3, pour reprendre Lonato aux Autrichiens qui s’en étaient emparés pendant notre absence.

Le premier choc n’avait pas élé favorable. On nous prit deux pièces de canon et le général Pigeon avec 300 ou 400 hommes. Ce fut alors qu’arriva la 32e demi-brigade. Elle défila devant Bonaparte, qui dit aux grenadiers en passant :« Grenadiers, soutenez voire gloire. » A quelques pas, on rencontre des canonniers qui revenaient tristement sans leurs pièces. Un de mes grenadiers s’écrie : « Ces bougres-là vous ont pris vos pièces! Eh bien ! nous vous les rendrons; elles n’iront pas loin. » Une pièce est braquée. Elle tire un coup. Musique en tète, au pas de charge, en masse par bataillons, nous courons dessus pour l’atteindre plus tôt, avant qu’elle en lire un second. En un quart d’heure nous étions maîtres de la hauteur et de nos canons. Mon brave Canv, qui était chef de bataillon de la veille, a été tué en se précipitant sur une pièce. Un autre chef de bataillon, Darmagnac, a été blessé.

A l’entrée de la nuit, la brigade Rampon, la nôtre, part pour Salo. Elle s’y bat toute la matinée du 4. A quatre heures de l’après-midi, elle reçoit l’ordre de revenir à Lonato. Cette nuit était la troisième que la 32e passait sans dormir : on ne lui en donnait pas le temps le jour, et elle ne recevait presque pas de subsistances.

Dans son rapport à Bonaparte, le général Rampon nous rendit ainsi justice : « Pour vous donner le nom des braves qui se sont distingués dans les combats depuis le 11 thermidor, j’aurais à vous envoyer le contrôle de la demi-brigade. Les officiers, sous-officiers et soldats se sont conduits avec un courage mâle. Heureux les généraux qui ont à les commander! Que la République s’honore de pareils soldats! »

Nouvelle bataille entre Castiglione et Borghetto le 5 août; nouvelle victoire. Le 6, notre division se porte sur Peschiera et débloque la place.

Huit jours de combat, huit jours de gloire. On assure que les Autrichiens ont perdu 20 000 hommes. Pour moi, j’ai vu passer sous mes yeux au moins 8 000 prisonniers.

Roverbella, près Mantoue, 21 septembre 1790. — (Lettre à son père.)

Vous ne me saurez pas mauvais gré de mon long silence quand vous saurez que, depuis un mois, nous sommes en marche presque sans nous arrêter, et que les pays que j’ai parcourus n’offraient aucune communication avec la France, tandis que la rapidité de nos courses ne permettait pas

d’établir des courriers. Après ce préambule, pour ma justification, je viens à notre brillante expédition. Nous avons pris Trente et Bassano, et gagné trois grandes batailles à Roveredo, Bassano et sous Mantoue. L’armée ennemie n’existe plus; ses débris, coupés et sans retraite, se sont réfugiés dans Mantoue avec Wurmser. A Roveredo, notre chirurgien-major Saint-Ours chargeait à cheval avec nos chasseurs. Dix hommes faisaient poser les armes à des bataillons. Ah! le moral est affecté chez l’Autrichien, comme dit un grenadier de ma compagnie.

Au premier combat de Saint-Georges, le 14 septembre, nos volontaires, retranchés derrière des fossés, ont attendu les uhlans et les ont foudroyés à quatre pas. La journée du lendemain nous a coûté cher. La 52e était eu réserve. Prise en flanc par une colonne de 6 000 Autrichiens, elle a lutté jusqu’à la nuit; on se battait corps à corps. Nous avons eu 4 officiers tués et 6 blessés; 61 morts et 248 blessés dans la troupe.

Vérone, 24 novembre 1 796.

Notre effectif est réduit à 1 820 hommes. Le 6 novembre, au combat sur la Brenta, le feld-maréchal Alvinzi a pénétré jusqu’aux réserves de Masséua. La cavalerie et l’artillerie qui encombrent la route vont être faites prisonnières.

Six compagnies de la 52e se trouvent en bataille dans un champ voisin de la route, sous les ordres du chef de bataillon Mas. Elles font une décharge, et, sans recharger, courent sur l’ennemi. Cet effort, combiné avec les autres, amène la retraite des Autrichiens. Le lieutenant Campoura a été tué. Cet officier était assez malade pour se dispenser de paraître sur le terrain.

Je n’ai pas le temps d’écrire longuement. Jamais peut-être on n’a fait une guerre si active et si meurtrière que celle que nous faisons actuellement. Nous avons livré à l’ennemi sept combats des plus sanglants en quinze jours. Le dernier a duré trois jours, les 15, 16 et 17 novembre, au pont d’Arcole et à Ronco. Le 16, le général Gardanne, voyant qu’on s’amuse trop à fusiller, met son chapeau au bout de sou épée et s’élance à notre tête. Un canon est à trente pas, la mèche est allumée. Nous mettons ventre à terre; le coup part, on saute sur la pièce et l’Autrichien fuit. Les hommes ne se servent que de la baïonnette.

Vérone, 14 décembre 1790.

Bonaparte est content de nous, et il nous récompense après Arcole.

Bien que notre cadre d’officiers supérieurs soit au complet, il nomme deux chefs de bataillon, dont votre Claude.

J’ai été reconnu ce matin, à dix heures, dans mon nouveau grade. Mon ancien sergent-major Petit a été élu sous-lieutenanl par ses camarades. Voici la composition de l'état-major de notre demi-brigade :

Chariot, chef de brigade commandant.

Mas, chef de brigade en 2e.

Vauquet, chef de bataillon commandant, 1er bataillon. Nugues, >’ en 2e id.

Darmagnac, » commandant, 2e bataillon.

Court, v » 3e bataillon.

Duranteau » chargé de l’administration.

Le brave Dupuy avait été nommé général de brigade. J1 refuse ce grade pour rester à notre tête. Bonaparte l’a maintenu à la tète de la 52e, et a placé Chariot dans un autre corps.

Vérone, 18 janvier 1797.

Encore une victoire plus grande que toutes les précédentes; et ce que j’y trouve de plus agréable, c’est de pouvoir la raconter.

Nous arrivâmes à Rivoli, près de la Corona, le 14 janvier au matin, à la suite d’une marche forcée très pénible. L’affaire s’engagea avant le jour, et l’issue en était encore douteuse à trois heures de l’après-midi. Nos soldats n’ont presque pas tiré; la baïonnette est toujours leur arme favorite.

Le 10 janvier, nous arrivons devant Mantoue. Nous détruisons complètement les débris de la colonne que nous avons entamée le 14. La division Masséna fit 7 000 prisonniers et repoussa dans Mantoue, au combat de la Favorite, la garnison qui avait fait une sortie. Nous prîmes toute la cavalerie. Les chevaux étaient à si bon compte que j’en eus un joli pour quatre louis et demi. Adieu. Je vais au conseil de guerre, dont je suis membre.

Bassano, 4 février 1797.

On nous a communiqué le rapport de Bonaparte au Directoire. Il nous juge ainsi : « La 52e demi-brigade s’est spécialement couverte de gloire. En trois jours, elle a battu l’ennemi à San Michèle, près Vérone, à Rivoli et sous Mantoue. Les légions romaines faisaient, dit-on, 24 milles par jour; les soldats français en font 50 et se battent dans l’intervalle. »

Et, plus loin, il ajoute : « A Rivoli, Masséna, enfant gâté de la victoire, s’élance à la tète des braves de la 52e.... »

LA 32e DEMI-BRIGADE.

Je vous envoie la copie de l’ordre du jour de Masséna, qu’on vient de nous lire :

Drapeau de 1796.

« Les troupes sont prévenues que l’orgueilleuse Mantoue, le dernier espoir de l’Empire dans ces contrées, ouvrit hier ses portes à l’année

il*

républicaine. Tonie la garnison reste prisonnière de guerre. Vive la République! »

llassiuio, 1”' mars I7‘J7. — (Lellreà son frire.)

J’ai passé à Venise les trois derniers jours du carnaval. L’aflluence y était si grande que scs rues et ses places publiques ressemblaient au Palais-Egalité* dans les soirées d’été. Le nombre des masques égale celui des habitants. Partout où nous passons, la foule accourt au-devant de nous et nous ferme presque le passage. Jamais les badauds de Paris n’ont fait voir une pareille curiosité pour les ambassadeurs de Tippo-Saïb. Les masques qui parlaient français s’approchaient volontiers pour lier conversation avec nous. Ainsi, nous avons causé avec beaucoup d’émigrés, et surtout d’émigrées. 11 était facile de les reconnaître à la pureté de l’accent. Quelques-uns nous témoignaient un vif désir de revoir la France; la plupart n’osaient s’avouer Français; quelques autres affectaient de la morgue. Mal leur en prit avec nos jeunes gens, qui les remirent vertement à leur place.

Venise est une ville moins belle que curieuse. On y trouve quelques palais épars, mais non des rues entières de palais comme à Gênes. Le grand canal qui la traverse en forme d’S est à peu près de la largeur de la Seine. Une multitude de petits canaux la coupent en différents sens. Les fiacres sont des gondoles toutes numérotées et parfaitement semblables, c’est-à-dire absolument noires; tel est l’ordre des magistrats. Elles sont longues et pointues, et les gondoliers les manœuvrent avec tant d’adresse que, malgré la multitude de celles qui se croisent dans leur route, elles ne se heurtent presque jamais. Venise a aussi quelques rues, mais elles sont si étroites qu’on peut à peine y passer trois ou quatre de front; elles sont pavées en pierres de taille, aussi n’y voit-on jamais ni chevaux ni voitures. La place Saint-Marc est une des plus belles que j’aie vues par sa grandeur et la beauté des édifices qui la décorent.

Nous visitâmes en entier le palais du doge. J’ai surtout admiré la grandeur et la magnificence des appartements. Les salles sont ornées de deux cents tableaux des plus grands maîtres; il faudrait plusieurs mois pour les examiner en détail. Il me reste à te dire deux mots des spectacles. 11 y en a sept ou huit, mais nous n’avons eu le temps d’en voir que trois: la Fenice, San Benedetto et San Moyse. Les deux premiers sont les principaux : on y joue le grand opéra. Les salles sont belles et la musique excellente,

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