‹ Histoire d'un regimentChapitre 42 sur 135 · III STOMIE DT N II KG I MENT · texte numérisé non relu

III STOMIE DT N II KG I MENT

Le choix de mon régiment fut l’objet d’un conciliabule de famille. « Entrerais-je dans la terrible 57e ou l’invincible 106e? »> L’arrivée de la brave 52" à Saint-Denis décida mon père. Il connaissait le chef de brigade Darricau et me conduisit à lui : « Voici un gamin de dixhuit ans auquel les bulletins d’Égypte et d’Italie ont tourné la tête; il veut s’engager. — J’ai fait comme lui, répondit M. Darricau que je dévorais des yeux; mais, pins heureux, j’étais capitaine à dix-huit ans'. Il le deviendra à son tour, et je l’y aiderai. « Par altachement pour ma famille, ajouta- t-il, il pourrait m’éviter tous les ennuis du métier, et. me prendre comme secrétaire; ce serait mal comprendre mon intérêt. Il fallait apprendre à connaître ceux qu’on était destiné à commander un jour, et le plus sûr moyen d’y parvenir était de vivre avec eux. En vivant avec les soldats, on apprend à connaître leurs vertus; ailleurs, on ne cannait que leurs vices.

Je l’assurai de ma soumission et je partis m’engager. Une fois toisé et numéroté, je fus me présenter à mon capitaine. Il s’appelle Fournier. Le sergent-major me dit que c’est, après M. Barrit îu cl le chef de bataillon Sudrié, le plus brave officier de la demi-brigade. 11 a obtenu un sabre d’honneur pour sa conduite au siège d’Acre. Une longue balafre lui coupe le visage en travers; c’est le certificat de son action d’éclal. 11 se montra très bienveillant, et eut la complaisance de me conduire au magasin pour me faire habiller. Je recommandai au maître tailleur de m’envoyer mes effets le plus tôt possible. Il ne me répondit que par un sourire : « Vous ignorez que nous avons ici une habitude, me dit le capitaine; on ne porte point les habits aux soldats, ce sont eux qui vont les chercher. »

11 me laissa assez penaud aux mains du sergent-major, beau et grand garçon, nommé Étienne Béguin. Enrôlé en l’an VIII, à vingt ans, au bataillon complémentaire de la 52e, il avait fait les campagnes des Grisons avec Masséna et la campagne d’Italie de l’an IX. Il avait été nommé sergent-major à vingt-trois ans, à la 4e du 2, ma compagnie. 11 m’expliqua qu’il avait eu beaucoup de chance d’arriver si jeune, mais qu’il avait fallu boucher les trous fort nombreux à la rentrée de la demi-brigade en France. « Je vous mettrai dans le peloton de Besson, me dit-il. C’est un vieux dur-à-cuire qui a dix campagnes; il vous contera tous les hauts faits qui ont illustré son nom; écoutez bouche béante, et témoignez de l’étonnement qu’il ne soit pas encore devenu

1. Au l*r bataillon des Landes. Il fut nommé à l’élection le 17 octobre ÎT'.U.

LA 52e DEMI-BRIGAD E.

général. Vous trouverez aussi dans votre chambrée un ancien qui a tout vu et qui ne perd jamais l’occasion de raconter ses prouesses. »

Je le remerciai beaucoup, et j’arrivai dans la chambre pour me coucher, un peu fatigué de toutes mes allées et venues. Elle était presque déserte. Tout dépaysé, je me couchai et m’endormis profondément

Je fus désagréablement réveillé par une douche d’eau fraîche. Un voisin de lit m’expliqua que Pradier, le tambour, et le conteur de la chambrée, qui se sacrifiait au plaisir de tous, voulait être écouté. Pour s’en assurer, dans le cours de sa narration, il glissait de temps en temps le mot « Sabot; » il fallait que les auditeurs répondissent, en criant de toute la force de leurs poumons : « Cuiller à pot! » Je n’avais pas crié, et mon voisin m’avait baptisé.

À neuf heures, un roulement de tambour vint imposer silence à tout le monde.

Le lendemain matin, je fus bientôt entouré de mes nouveaux camarades : Pradier, petit homme noiraud de 1 m. 45, me demanda en riant si j’avais bien dormi : ce Tu t’es mouillé l’extérieur hier soir; m’est avis qu’il serait convenable de nous humecter l’intérieur ce matin. J’ai le gosier sec d’avoir parlé. »

Le colonel m’avait dit qu’il serait de bonne grâce de payer ma bienvenue, mais il avait ajouté qu’il ne fallait pas me le laisser imposer. Je répondis, assez fermement, que nous verrions cela plus tard, et le lendemain, au moment où l’on y pensait le moins, je donnai un grand repas. Il se composait de quelques plats de grosse viande, d’une salade, d’un plat de pommes de terre, de la bière à discrétion et de mauvais vin d’ordinaire. Un verre d’eau-de-vie termina le repas. Nous étions quatorze, et j’en fus quitte pour 21 francs.

Le quatrième jour après mon arrivée, j’essayai mon uniforme. Combien j’étais joyeux, mais aussi guindé; et comme mes bras et mes jambes m’embarrassaient !

D’abord, la grande tenue : un habit bleu à revers blancs et passepoils rouges, coupé à la française : longue veste blanche à basques, culotte blanche à long pont, sans bretelles, serrant le jarret et empêchant de marcher librement. Le genou, recouvert par une grande guêtre noire1, était encore serré par une nouvelle jarretière serrant la jarretière de la culotte. Au-dessous, un caleçon, lié par un cordon, venait encore embarrasser les jarrets. Tout compte fait, trois épaisseurs d’étoffe, deux rangées

I. Les officiers remplaçaient les grandes guêtres par des bottes à revers.

d(‘ boutons superposées, et trois jarretières, destinées à paralyser les efforts des plus intrépides marcheurs1 2. Sur la tète, un chapeau à trois cornes coi Ile droit : les cheveux coupés en brosse, avec une queue sans poudre.

J’avais l’air tout à fait godiche; mes guêtres, qui n’étaient point retenues par des mollets, tombaient sur mes talons.

Je mis ensuite la petite tenue : une mauvaise capote de drap, un bonnet de police, un pantalon de gros drap attaché par des bretelles, des guêtres de toile grise. On me donna pour l’été : un sarrau de toile, un pantalon de toile et des guêtres blanches. Le sergent-major me dit qu’on tolérait hors du service quelques effets de fantaisie, et même des bottes à ceux qui pouvaient s’en procurer.

J’eus par la suite occasion de juger que la tenue était assez irrégulière; on était à une époque de transition. La tenue du plus élégant sergent-major d’alors ferait honte au dernier soldat d’aujourd’hui*.

Une fois habillé, je commençai à apprendre l’exercice, pour lequel j’éprouvai quelques difficultés, le fusil me semblant lourd par manque d’habitude. Je fus employé à balayer la cour de la caserne, à nettoyer les chambres et à faire la cuisine, et quelle cuisine! Je prenais plus de plaisir à faire l’exercice, démonter et remonter mon fusil, en connaître toutes les pièces, apprendre la théorie.

Un jour, il fallut transporter des pierres et s’atteler aux petites charrettes préparées pour ce transport. J’étais dispensé de cette corvée; je la fis de bonne grâce. Lorsqu’on est condamné par sa position à mener une vie dure, ce qu’il y a de mieux à faire est de s’imposer volontairement quelque chose de plus dur encore; alors, ce qui devrait fatiguer repose; et ce que l’on appelait un sacrifice devient un dédommagement. En cette occasion, j’ai recueilli l’avantage de prouver à mes camarades mon courage et mon zèle, de trouver la nuit ma paillasse excellente, et le lendemain mon sac très léger.

Cet exemple était nécessaire, car il y a peu d’engagés volontaires comme moi. Depuis la loi sur la conscription3, chaque Français est déclaré soldat de droit de vingt à vingt-cinq ans. Les hommes sont partagés en cinq classes que le gouvernement peut appeler successivement. En temps de guerre, la durée du service est illimitée. Mais ceux qui ont de

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