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SOUVENIRS D’UN SOUS-LIEUTENANT

Novembre 1808.

Mon départ de l'École militaire de Fontainebleau. — « Levez les tètes, levez les têtes, immobiles! l’immobilité, c’est le plus beau mouvement de l’exercice! » Brave Kuhman, le général Bellavenne ne devait pas être loin. Il arriva, passa la revue et fit former le carré. 11 tenait une liste à la main. Il en commença la lecture. Mon cœur battait à briser ma poitrine. Serais-je des heureux qui devaient partir demain pour l’Espagne? Quand j’entendis mon nom, je faillis crier : « Vive l’Empereur! « 11 paraît que j’avais bougé, car je rencontrai le regard foudroyant du brave Kuhman. (Cette épithète de brave lui fut donnée par un homme qui s’v connaissait, par Napoléon lui-même.) Excellent Kuhman, je ne verrai donc plus les larmes s’échapper de tes yeux et couvrir ta figure noircie par la poudre à canon, à la vue d’un mouvement bien exécuté ou d’une conversion précise? Je n’enverrai plus à tous les diables le tambour qui nous bat, chaque jour, la diane à cinq heures. Adieu, héros de la Grèce et de Rome, Vauban, Malte-Brun et Guibert; je vous dois de bons moments de sommeil. J’allais oublier de te donner une pensée, attachant règlement de 1791. Je ne mangerai plus de pâtés de giberne, délicieux mets de contrebande, qu’un garçon pâtissier bien dressé confectionne à la grandeur voulue, et glisse adroitement, en pleine forêt de Fontainebleau, dans cette boîte de cuir destinée

1. Maignal (Bernard-Hippolyte), né en 1789. — Sous-lieutenant 5 novembre 1808. — Lieutenant 1er septembre 1811. — Capitaine 7 mars 1814.

aux cartouches. Que voulez-vous, ma gamelle1, et rnes trois livres de pain tous les deux jours ne me suffisaient pas. Oh! mon fusil! le plus rouillé et le plus délabré de l’École! Il faut nous séparer. Je suis souslieulenanl! et je pense être quelque chose. Je n’ai rien fait, ni rien appris pendant mon séjour à l’École. Mais j’y ai pris tout à fait l’esprit du métier. Demain, les sentinelles me porteront les armes, et je saluerai gravement, avec indifférence. Puis, je rejoindrai mon régiment, le 52", en Espagne. Quel heureux début! J’y ferai tranquillement mon apprentissage de la guerre. Si les Espagnols sont taciturnes et peu causeurs, les femmes, dit-on, sont vives et pétillantes; elles possèdent à fond le vocabulaire galant, et ne vous font pas languir trop longtemps. Je passerai agréablement l’hiver dans le Midi, et, au printemps, après avoir vengé le guet-apens de Bavlen, Napoléon nous conduira dans quelque capitale de l’Europe. J’hésite entre Vienne ou Moscou.

Décembre 1808-janvier et février 1809.

Mon entrée en Espagne et mon arrivée à Madrid. — Un capitaine de l’Ecole était chargé de nous conduire au quartier général de l’Empereur. Nous allions en poste, à ce qu’on disait; le fait est qu’on nous entassait par douzaines dans des charrettes à échelles garnies de quelques bottes de paille, et qu’en marchant au pas, depuis le matin jusqu’au soir, nous faisions deux étapes par jour. Nous passâmes la Loire à Saumur; bon vin! et la Garonne à Bordeaux ; jolies filles ! Nous traversâmes ensuite les landes incultes qui sont entre Bordeaux et Bayonne. Nous voyions de loin en loin des bergers, vêtus de peaux de moutons noirs, montés sur des échasses de six ou sept pieds de haut, et appuyés sur une longue perche, immobiles à la même place, sans jamais perdre de vue leurs troupeaux, qui paissaient autour d’eux dans la bruyère.

A quelques lieues par delà Bayonne, nous atteignîmes la Bidassoa, ruisseau qui borde la France dans les Pyrénées. Dès que j’eus mis le pied sur le territoire espagnol, j’aperçus un changement sensible dans l’aspect du pays et dans les mœurs des hommes. Les rues étroites et tortueuses des villes, les fenêtres grillées, les portes des maisons toujours étroitement fermées, l’air sévère et réservé des habitants de toutes les classes, la défiance qu’ils nous montraient, tout cela faillit me rendre triste.

1. Panier d’osier dans lequel étaient : la soupe grasse, du bouilli et un plat de légumes. Cela ne changeait jamais. Le soir, c’était une soupe maigre et un haricot de mouton avec des pommes de terre ou des carottes.

A Yittoria, le commandant de place nous conseilla d’attendre, pour aller à Burgos, le départ d’un détachement. Le Directeur des postes du premier corps d’armée avait été massacré la veille, sur la route, pour avoir

Infanterie légère française.

(D’après une lithographie de Chariot.)

devancé de quelques minutes seulement son escorte. Massacré par qui? pensais-je à part moi. Je n’osai le demander, de peur de paraître ignorant. J’aurais été seul que je serais parti.

Nous quittâmes Yittoria le lendemain, avec un convoi de munitions,

sous l’escorte de 7 b hommes du IG" léger commandés par un capitaine. Nous formions un peloton d’officiers.

Le sous-lieutenant du détachement du 16e était un de mes amis, Cailliez, sorti de Fontainebleau en 1807, un échappé de Baylen. Il avait la croix et vingt et un ans! Mon enthousiasme et ma belle confiance le divertirent fort, et il me prédit que j’en rabattrais. N’eût été son ruban rouge, je l’aurais provoqué. Je lui parlais batailles, combats singuliers, rendez-vous galants, excursions dans un pays riche et pittoresque, visites aux églises ornées de magnifiques tableaux, de saints d’or et d’argent. 11 me répondait : « En Espagne, point de grands champs de bataille sur lesquels on succombe avec honneur. Mais, partout, le poignard d’un assassin ou la trahison de quelque ennemi caché qui, presque toujours, nous trouve trop confiants. D’un côté, l’amour ardent de l’indépendance, l’exaltation politique, le fanatisme religieux et l’orgueil naional blessé; nue nation levée en masse, animée et soutenue par l’argent et les meilleurs bataillons de l’Angleterre. De l’autre, les soldats vainqueurs de toutes les armées de l’Europe coalisée. Malgré des prodiges de valeur et de dévouement, constamment en proie à tous les besoins, harcelés, détruits en détail, nous avons contre nous dans ce pays damné : hommes, vieillards, femmes et enfants. Je te donnerai à lire leur catéchisme, et tu sauras ce qui t’attend1.

« En fuyant, chaque habitant doit détruire tous les moyens de subsistance qu’il ne peut emporter.

« Malheur aux soldats que la faim force à sortir des rangs! Malheur à tous ceux qu’une grave maladie ou des blessures empêchent de suivre leur régiment! Ils sont impitoyablement massacrés, et leur mort n’est le plus souvent qu’une horrible mutilation, qu’une longue et affreuse agonie. Les laboureurs tiennent d’une main la corne de la charrue, et de l’autre une arme toujours prête, qu’ils enterrent à l’approche des Français, s’ils ne se croient pas assez forts pour se réunir et les combattre. Quelquefois aussi, ils fêtent nos soldats et tâchent de les enivrer. Ils appellent alors les partisans, et ils leur indiquent, pendant la nuit, les ’ maisons où nos soldats se sont imprudemment dispersés. Si tu veux vivre vieux, ajouta-t-il, et sortir d’Espagne, ni vin ni femmes! »

Les moines avaient décidément déteint sur le pauvre garçon. 11 me prêchait là l’abstinence, à moi qui ne rêvais que coups à donner et femmes à recevoir. Quel esprit chagrin! pensais-je. Il a mal dormi sans

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doute, et il est furieux d’ètre détaché au service des escortes. Mais moi, c’est à la bataille que je marche, et sous Napoléon.

Nous trouvions sur la route de petites citadelles, vieux châteaux ruinés, placées sur des hauteurs. Dans les plaines, les postes de correspondance fortifiaient une ou deux maisons à l’entrée des villages, afin d’ètre tranquilles pendant les nuits, ou de s’enfermer lorsqu’ils étaient menacés. Une sentinelle était placée au sommet du clocher de chaque village, pour sonner les cloches dès qu’elle apercevait un parti de guérillas. Les factionnaires n’osaient pas toujours rester au dehors de l’enceinte fortifiée, dans la crainte d’être enlevés; ils se plaçaient sur des échafaudages en planches construits sur le toit, auprès de la cheminée, pour observer de là ce qui se passait au loin dans la campagne.

Quel luxe de précautions, et pour ne jamais rencontrer d’ennemis! Cependant, en sortant de Miranda, un paysan fut atteint par nos éclaireurs; il était armé d’un fusil seulement, et il chassait devant lui un âne qui portait des vivres pour plusieurs mois. Le chef du détachement en eut pitié et ordonna qu’on le mît en liberté. On lui fit signe de gagner la montagne pour s'échapper. Le paysan eut d’abord l’air de comprendre. Laissé à lui-même, il chargea son fusil, et revint bientôt après dans nos rangs mettre en joue son libérateur. Le coup fut heureusement détourné. Un geste que fit un de nos soldats lui ayant montré qu’on allait le fusiller, il se mit aussitôt fièrement à genoux, pria Dieu, la Vierge Marie, et attendit ainsi la mort. Si ces hommes se battent comme ils savent mourir!...

Mon entrée à Burgos ne fut pas brillante. Nous y arrivâmes à la nuit, après une pénible marche dans des défilés, à travers des chemins détestables et par un temps affreux. Je perdis mes chaussures dans la boue et fis une partie du chemin pieds nus. A la dernière halte, mon ami me trouva, dans le sac d’un soldat, une paire de guêtres qui me chaussèrent à peu près.

Burgos n’était plus qu’une vaste solitude. Dans le quartier où nous entrâmes, on entendait de toutes parts le bourdonnement et les voix confuses de soldats qui allaient et venaient dans tous les sens, cherchant des vivres et des ustensiles dans les maisons désertes. Ils portaient, pour s’éclairer, d’énormes cierges.

Nous repartîmes le lendemain, avec une nouvelle escorte. En approchant des villes et des bourgades désertes de la Castille, on ne voyait pas ces vapeurs de fumées qui s’élèvent au-dessus des cités habitées et

populeuses. On n’entendait, dans l’enceinte des murs, que les heures mortes dont notre arrivée n’avait pu suspendre le cours, ou bien les croassements des corneilles qui planaient autour des clochers élevés; de temps en temps, les sons éclatants des tambours et des trompettes.

A deux lieues au sud de Sepulveda, notre avant-garde fut très étonnée de rencontrer un village palissadé. Le drapeau tricolore flottait sur le clocher, les sentinelles portaient l’uniforme français. Le chef de l’avantgarde s’avança, fut reconnu, et apprit que le village était occupé par 150 soldats, traînards et blessés, coupés dans leur retraite depuis le 29 novembre, après le passage du défilé de Somo-Sierra. Us s’étaient établis dans ce poste et l’avaient fortifié. Souvent attaqués, toujours ils avaient repoussé l’ennemi. Leur général en chef était un caporal du 9e d’infanterie. Souverain de cette colonie, on obéissait à ses ordres comme à ceux de l’Empereur. Ce caporal , avec sa vieille expérience routinière avait fortifié ce village aussi bien qu’un officier du génie, et, chose remarquable, il avait su parfaitement se concilier l’amitié des habitants.

Nous arrivâmes à Madrid le 20 décembre. Les rues par où nous entrâmes étaient désertes. Je lisais au passage des inscriptions de ce genre : Quartier des dragons, Rue de telle compagnie, Maison du générai, place du rassemblement, etc...; et sur les murs d’un couventces mots écrits avec du charbon : Caserne de tel bataillon. Je vis sortir d’une des cellules d’un cloître une enseigne rédigée en français et portant le nom d’un des premiers restaurateurs de Paris. C’était un vivandier qui avait établi en ce saint lieu son auberge ambulante1.

Je dus me présenter au colonel Aymard. Son accueil me parut bienveillant, quoique brusque : « Vous êtes jeune, monsieur, me dit-il; il faudra vous faire pardonner à force de bonne volonté et de modestie. Vous aurez â commander de vieux sous-officiers auxquels leurs anciens et bons services donnent les plus grands droits. Forcez leur estime en leur montrant que vous êtes digne de les commander. Vous débutez par une rude campagne. En Allemagne, il suffisait de payer de sa personne. Dans les armées d’Espagne, presque toujours disséminées au milieu de corps nombreux de partisans, chaque officier, depuis le colonel jusqu’au plus

1. La peinture de cette entrée en Espagne donnera au lecteur l’impression de ce qu’ont enduré les nombreux détachements du 52e qui arrivaient, comme renforts, ou rentraient en France, malades, blessés, ou cadres destinés à fournir en Allemagne de nouveaux bataillons. Combien n’ont pas rejoint le Régiment; combien n’ont pas revu la France!

jeune sous-lieutenant, est un général en chef. Il en a tous les devoirs. Commandant un détachement souvent composé de soldats de différentes armes, il a à étudier le terrain qu’il va parcourir, il a à dresser son plan de campagne, et à prendre des informations cxacles sur les mouvements d’un ennemi toujours prêt à profiter de ses plus légères fautes. Obligé de pourvoir seul à la subsistance de sa petite troupe, il a à prévenir l’excès dans l’abondance et tout désordre dans les privations.

« 11 demeure chargé du transport de ses malades et de scs blessés. Il lui importe de savoir bien choisir ses guides et même ses espions. 11 doit éviter

L’inspection. — D’après une lithographie de Rafl’et.

soigneusement les pièges que ne cesse de tendre à son inexpérience ou à sa trop grande confiance une population ennemie. Souvent livré à vousmême, il vous faudra l’initiative, ajouter ou retrancher aux instructions reçues, vous battre tous les jours et garder votre sang-froid et votre présence d’esprit.

«Je vous affecte à la compagnie du capitaine Gémiré. C’est un excellent officier, qui vous apprendra votre métier. »

Dès le début, mon enthousiasme en avait dans l’aile. Je commençai à comprendre que la guerre pouvait bien ne pas être la plus belle chose du monde.... Bah! je m’étais promis de la faire en riant....

.!(“ rejoignis le Régiment. Il était tout entier entassé dans nue des 000 églises de Madrid. Les officiers s’étaient réservé le chœur et la sacristie; faute de paille, ils avaient étendu par ferre, en plusieurs doubles, une grande quantité d'ornements sacerdotaux, sur lesquels ils couchaient comme sur des matelas.

Je fus très bien reçu par mon capitaine: « Vous arrivez à point, jeune homme (il avait 20 ans, mais la croix et G campagnes). Le Régiment n’a encore rien fait ou à peu près; il a assisté, l’arme au pied, aux combats de Durango et de Guenès. Mais cela promet : l’Espagnol ne parle, ne mange, ni ne boit : avec ce que consomment à Paris cent bourgeois, on nourrirait mille Espagnols ; mais cent Espagnols tueraient très malproprement mille bourgeois. Quant à l’Anglais, il faut qu’il boive et qu’il mange pour se battre. Il paraît qu’ils sont bien nourris!

« Demain, nous passons la revue de l’Empereur qui repart pour la France.

« Tant pis pour nous. Quand il n’est pas là, on se bat bien, mais à l’œil... et sans récompenses. Napoléon est très avare pour ceux qui ne se font pas tuer sous ses yeux.

« Vous verrez qu’en partant il nous dira que la guerre d’Espagne n’est pas une guerre sérieuse. Observez encore ce point : la revue est à midi. Eli bien ! les généraux passeront l’inspection à 1 1 heures ; les colonels feront prendre les armes à leur régiment à 10 heures. Les chefs de bataillon voudront auparavant s’assurer si tout est bien, et commenceront à 9 heures; ainsi de suite, dans une proportion décroissante, jusqu’au caporal, qui mettra son escouade sur pied à 5 heures du matin. Toutes ces prises d’armes successives fatiguent plus le soldat français qu’un jour de combat. Il sait que la bataille est nécessaire, il y va de bon cœur; quant au reste, il voit bien qu’il serait possible de l’en dispenser. »

Le lendemain, toute la première division du 4e corps, la notre, était massée pour la revue. Que d’alignements pris et repris avant que l’Empereur arrive!

« Sa Majesté va venir, disait notre colonel aux capitaines; j’espère que vos soldats crieront : Vive l’Empereur! C’est à vous, messieurs, que je m’en prendrai si tout le monde ne crie pas franchement. » Les capitaines revinrent et paraphrasèrent la harangue du colonel. Aoici ce que j’entendis murmurer dans les rangs en attendant l’arrivée de Napoléon : « Qu’il me donne mon congé, je crierai tant qu’on voudra. — J’étais parti pour six mois, et voilà quinze ans que je suis à l’armée; je crierai quand on me renverra. — 11 nous est du six mois de solde; pourquoi ne nous paye-t-il

pas? — Tu ne le sais point? je vais te le dire : c’est qu’en attendant, tons ceux qui sont tués sont payés. »

J’ai remarqué, dans la suite, que ces conversations m’avaient bien montré les soldats français tels qu’ils sont : essentiellement frondeurs. Ce sont ces mêmes hommes qui donnaient la savate au camarade qui ne faisait pas franchement son devoir un jour de bataille, ou qui restait en arrière, sans (|ue sa maladie fut bien constatée. Ils ne croyaient pas à la maladie qui survenait la veille d’une bataille. Pour que chacun en fut bien persuadé, le meilleur moyen était de mourir à l’hôpital; alors, tous les camarades, qui depuis longtemps s’apprêtaient à donner la correction, s’écriaient : « Il était malade tout de même! »

Enfin, les tambours battent aux champs sur toute la ligne : le voilà! Son petit chapeau, son frac vert de chasseur à cheval le distinguent au milieu de son état-major brodé sur toutes les coutures. Il s’arrête à cent pas en avant du centre du Régiment, et le colonel Àymard reçoit de ses mains la croix de commandeur de la Légion d’Honneur. Deux capitaines, deux sergents et un voltigeur sont faits chevaliers.

Puis il passa devant le front des troupes et s’arrêta devant mon capitaine :

« Combien d’hommes présents sous les armes?

— Sire, cent quinze.

— Combien de conscrits de l’année?

— Soixante-dix.

— Combien de soldats de quatre ans?

— Dix-huit. »

Il parut fort satisfait de ces réponses faites sans hésitation.

PI us loin, un officier, jeune comme moi, répondit d’une manière diffuse. L’Empereur tourna bride sans attendre la fin du discours, et son départ fut aussi imprévu et aussi précipité que l’avait été son arrivée.

Après la revue, nous reprîmes nos cantonnements, et je pus étudier la physionomie du Régiment, ou du moins de mon bataillon et de ma compagnie. Mon capitaine m’avait dit : « Quand on va faire campagne, il est bon de connaître les hommes avec lesquels on part et de savoir ce qu’on peut attendre de chacun d’eux. » Sur un effectif de cent quarantecinq hommes, il existait encore vingt-cinq vieux soldats d’Italie, d’Égypte et d’Allemagne, ayant presque tous deux ou trois blessures, quelques-uns quatre ou cinq. Agés de trente-cinq à quarante-cinq ans, ils servaient depuis 1791. L’un deux, le caporal Augier, était engagé depuis 1770. Il avait cédé son congé au retour d’Égypte en 1801 ; il était décoré de 1805. C’était

le petit noyau des grognards, mes bavards de la revue et les distributeurs généreux de la savate. La compagnie avait reçu soixante-dix conscrits environ de toutes les classes, conscrits de 1806, 1807, 1809, de la réserve de ces différentes classes, et même des conscrits de 1810, appelés par anticipation. Ces tout jeunes gens encombraient les hôpitaux avant même de rejoindre. Le commandant Bcaussct nous a lu la situation d’effectif du Régiment à la date du 5 février; je l’ai copiée : elle est édifiante, si elle est juste; car oneques ne vis, en ma carrière bien remplie, situation d’effectif juste.

Présents sous les armes: 75 officiers; 1981 hommes de troupe. Hôpitaux : 2 officiers, 855 hommes de troupe. Détachement du 5r bataillon à Viltoria : 9 officiers; 428 hommes. Effectif : 80 officiers; 5 264 hommes.

Pour compléter ma compagnie qui fournissait 50 hommes aux hôpitaux, il me restait une vingtaine de soldats qui avaient fait les campagnes d’Allemagne depuis 1805, et comptaient au moins quatre années de service.

J’étais le plus jeune de la compagnie, et je cherchais à inspirer à mes hommes une confiance telle que, dans toutes les circonstances, même les plus critiques, je fusse certain d’être obéi aveuglément. Le colonel ne m’avait-il pas dit qu’il existe de nombreux devoirs, en dehors du champ de manœuvre et après la théorie? Je savais que l’influence morale est la base de tout commandement. Je la voulais acquérir. Je voyais quelques vieux officiers dont les bouches sérieuses ne laissaient jamais tomber qu’un commandement ou un juron. À chacun suivant son âge et son caractère; à chacun aussi, suivant ses mérites. J’avais vingt ans, pas un poil de barbe, de la gaieté. Ce serait ma manière de commander, à moi. Elle réussit toujours avec le Français, je l’ai souvent constaté par la suite.

OPÉRATIONS DU 4e CORPS EN CASTILLE (1809)

BATAILLES DE TALAVERA (28 JUILLET) ET d’aLMONACID (9 AOUT).

Le général Sébastiani a pris, le 20 février, le commandement en chef du 4° corps; il conserve le commandement de la Indivision. Le 52e fait partie de la brigade du général Roguet. Nous allons prendre nos cantonnements dans la Manche.

Nous traversâmes la patrie de don Quichotte pour arriver à la Solana, le 15 avril. Le Toboso ressemble parfaitement à la description qu’en a faite Michel Cervantès. Si son héros imaginaire ne fut pas, pendant sa vie, d’un

LA 52e DEMI-RHIGADE

grand secours aux veuves et aux orphelins, au moins son souvenir protégea-t-il contre les désastres de la guerre la patrie supposée de sa Dulcinée. Dès que nos soldats entrevoyaient une femme aux fenêtres, ils s’écriaient

« Nous avons la victoire! Fanfan. » — D’après une lithographie de Raffet. (Bibliothèque nationale.)

en riant : « Voilà Dulcinée! » Leur gaieté rassura les habitants; loin de s’enfuir à la première vue de nos avant-gardes, ils se rassemblèrent pour nous voir passer; les plaisanteries sur Dulcinée et don Quichotte furent un lien commun entre nos soldats et les habitants .du Toboso. Les Français, bien accueillis, traitèrent à leur tour leurs hôtes avec douceur.

Nous restâmes plus d’un mois cantonnés dans la Manche, tantôt dans des maisons, tantôt au bivouac dans les champs. On voyait autour de grands feux, allumés de distance en distance, tout l'appareil de la cuisine militaire. Ici, on construisait à la hâte des baraques en planches, recouvertes de feuillage à défaut de paille; ailleurs on faisait des tentes, eu étendant sur quatre pieux des pièces d’étoile qui avaient été prises dans les maisons abandonnées. Çà et là gisaient épars sur la terre, les peaux de moutons qu’on venait d’égorger, des guitares, des cruches, des outres de vin, des frocs de moines, des vêtements de toutes les formes et de toutes les couleurs; ici, des cavaliers dormaient tout armés à côté de leurs chevaux; plus loin, des soldats d’infanterie, déguisés en femmes, dansaient entre les faisceaux d’armes, au son d’une musique discordante. Là, nous passions les longues nuils à boire et à parler des événements présents de la guerre, ou bien à entendre le récit des campagnes passées. Pour moi, j’aimais mieux un bon bivouac que les maisons. Les trois quarts des habitants prenaient les poux à pincée et les jetaient par terre en disant : « Celui qui t’a créé, qu’il te nourrisse! » Voilà ce sale peuple.

La vie, (oui à la fois simple et agitée que nous menions, avait scs maux el ses charmes. On voyait, presque à toutes les heures du jour, des détachements partir, et d’autres rentrer, apportant des nouvelles, après de longues absences, de diverses parties de l’Espagne fort éloignées. 11 nous est arrivé ainsi un officier du Régiment que je n’avais pas encore vu, M. Riche, vieux sous-lieutenant de trente-sept ans qui, comme Rantzau, n’avait rien d’entier que le cœur. Cinq blessures, quinze campagnes, sabre d’honneur en Italie, la croix, chevalier de la Couronne-de-Fer. Il était allé chercher des conscrits au petit dépôt, à Rayonne. Au retour, son détachement de 70 recrues , fut attaqué à l’improviste, dans la ville de Ccrbera, par 500 Espagnols. Riche s’enferma avec sa troupe dans un couvent, et s’y défendit pendant vingt-quatre heures, dédaignant sommations et menaces. Une colonne française l’avait dégagé. Une autre aventure lui arriva à Baza en 1811 ; ce fut sa dernière : il y fut tué. L’habitude du danger m’a fait regarder, par la suite, la mort comme une des circonstances les plus ordinaires de la vie.

Nous étions souvent dans un dénûment absolu des choses les plus nécessaires. Nous vivions sur le pays, au moyen de réquisitions faites par les alcades, sous la surveillance du commissaire ordonnateur en chef. On donnait aux communes des bons de tout ce qu’elles nous fournissaient.

Quand je me retrouvais dans l’abondance, je me pressais d’en jouir,

LA 52u DEMI-BRIGADE.

je me hâtais de vivre, je faisais tout vile, parce qu’on m’avait dit que rien ne devait durer.

Le 52e rentra dans Madrid au commencement de juin. Seul, mon bataillon fut détaché pour protéger une réquisition d’orge et de bestiaux.

En juillet, l’armée anglo-espagnole de Wellesley tente de nous jeter à la porte de Madrid. 75 000 hommes contre nos 47 000. C’était ma première bataille. Je n’y ai rien compris, sinon que j’ai eu très peur au début, quand la canonnade commença. Mais, quand je vis l’ardeur de mes hommes qui attendaient avec impatience l’ordre de combattre, j’eus peur d’avoir peur. Le cantinier passait; je l’appelai. Les gens du monde qui n’ont jamais manqué de choses indispensables à la vie, ne peuvent pas se figurer de quelle importance est une bouteille de vin, un verre d’eau-devic, dans certains moments.

Après moi, ce fut le tour de mon philistin1. 11 n’en avait pas besoin, lui; c’était un vieux routier, au zèle et à la ruse duquel j’avais dû bien souvent mon dîner, et je lui rendais de temps à autre, en liquide, tout ce qu’il m’avait procuré de solide. Comme il allait boire, un boulet de canon coupa en deux le cantinier : « Oh! oh! s’écria-t-il, c’est l’ennemi qui paye la goutte! A sa santé! »

Quelques instants après, une balle brisait le bras d’un soldat : « Adieu la gloire, dit-il, je ne bats plus que d’une aile. »

Nous attendîmes jusqu’à 4 heures l’ordre de marcher en avant. Le roi Joseph était un timide qui, plusieurs fois dans la journée, laissa, paraît-il, échapper la victoire. Nous avançâmes dans un terrain coupé, raboteux, inégal, qui nous força souvent à rompre notre ligne. Nous marchions à l’assaut de positions fortifiées. Tout à coup, un temps d’arrêt se produisit et nous formâmes le carré. Je vis avec étonnement un régiment de dragons anglais en ligne passer devant nous à la charge, dans la direction de nos réserves. « Ils désertent », disait-on. Sur leur chemin se trouvait, le 27e léger, marchant en colonne tout près d’une maison isolée. N’ayant pas le temps de se former en carré, il se jeta autour de cette maison , s’appuyant le dos contre les murailles des quatre faces. Le carré se trouvait ainsi tout naturellement formé. La charge arriva; les ailes continuèrent leur course folle, mais une partie du front vint se heurter contre les baïonnettes des soldats et en écraser quelques-uns contre la muraille. La charge des dragons continuait; elle traversa une ligne de cavalerie française qu’elle culbuta, et ne s’arrêta que dans les eaux de l’Alberche.

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