I1IST0IHE D'UN II KG I MENT
leurs régiments. Combien différent de 1815 et 1814 était l’as|)eet de notre 32" réduit à deux bataillons, comptant à peine 000 ou 700 hommes pour entrer en campagne! Au lieu de conscrits, les glorieux restes des grandes guerres, ceux d’Ulm, de Friedland et d’Espagne. Les cadres des 3°, 4° et 5° bataillons sont créés pour donner des emplois à tous les officiers en demi-solde. Le colonel Branger commande toujours b* Régimcnl, qui fait partie de la division Albert du 3e corps de la Grande Armée, aux ordres du général Itapp.
Dès le mois de juin, Itapp occupe les lignes de la Lauter, défendues vingt-trois ans auparavant par l’armée républicaine. Nulle part la résolution de défendre l’indépendance nationale ne s’était manifestée avec plus d’énergie que dans ces départements de la frontière de l’est de la France. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se présentèrent pour prendre les armes ou saisir le hoyau. Les uns travaillaient aux redoutes, aux retranchements, les autres coulaient des balles, confectionnaient des cartouches, remontaient de vieux fusils.
Le comte Rapp allait prendre l'offensive le 21 juin, lorsqu’il apprit, par dépêche, le désastre de Waterloo. Pied à pied, il se défend, et, dans un ordre parfait, il rétrograde sur Strasbourg qu’une armée alliée menace. Ce fut pendant cette retraite que les soldats apprirent la défaite de l’armée du Nord et l’abdication de Napoléon, que, jusqu’à ce moment, on leur avait soigneusement cachées.
Pour comprendre et excuser les événements ultérieurs, il faut réfléchir à ce qu’était la composition de chaque régiment : de vieux officiers et de vieux soldats qui avaient voué leur vie à un homme, et ne voulaient pas croire à sa chute, eux qui, longtemps, ne crurent pas à sa mort. Trop souvent il les avait conduits à la victoire, groupés autour de ce drapeau tricolore qui avait fait le tour de l’Europe, pour qu’ils pussent, sans révolte, arborer une cocarde qui ne leur avait déjà valu qu’humiliations et mépris. Ils se souvenaient qu’au début de cette même année 1815, on avait insulté à leur gloire, représenté leurs vingt ans d’exploits comme une longue révolte, et déclaré honteuses les cicatrices des plus nobles blessures. Aussi, les uns veulent se rendre dans leurs foyers, les autres proposent de se jeter en partisans dans les Vosges.
Le général Rapp, à cette nouvelle, prend une aigle et, se plaçant au milieu des insurgés, il s’écrie : « Soldats! j’apprends que votre intention est d’abandonner l’armée. Dans une heure nous allons nous battre; voulezvous que les Autrichiens pensent que vous avez fui devant eux? Que les braves jurent de ne quitter ni leurs aigles, ni leur général en chef!
LA 52e DEMI-BRIGADE.
Je permets aux lâches de s’en aller. » Il n’y a qu’un cri : « Vive Rapp! Vive notre digne général! » Et, les 28 juin et 9 juillet, le petit corps d’armée du Rhin et du Jura se donne de l’air sous les murs de Strasbourg; deux brillantes reconnaissances offensives donnent la certitude que la ville va être investie par plus de 70 000 hommes. Mais l’attitude de l’armée de Rapp avait été telle, et les pertes subies par les Autrichiens si grandes, que le prince de Wurtemberg songeait à traiter au lieu de combattre.
Il fit venir devant lui le pasteur de Wendenheim, vieillard respectable et surtout excellent Français : « Connaissez-vous, lui dit-il, le général Rapp? — Oui, Monseigneur. — Vous chargeriez-vous d’une mission auprès de lui? — Assurément, si elle n’avait rien de contraire à l’intérêt de mon pays. — Eh bien, allez lui dire que, s’il veut m’ouvrir les portes de Strasbourg pour le roi de France, il verra pleuvoir sur lui les biens et les honneurs. — Monseigneur, le général Rapp est Alsacien, et par conséquent bon Français; jamais il ne consentira à déshonorer sa carrière militaire. Je prie Votre Altesse de charger un autre que moi de ce message*. »
Quelques jours après, une convention militaire fut conclue et les hostilités cessèrent. Les Bourbons étaient rentrés dans Paris, et une dépêche parvint à Rapp, lui enjoignant de licencier tous les soldats de sou armée isolément, sans armes et sans solde. Au reçu de cet ordre ministériel, le chef d’escadron Marnier, l’un des aides de camp de Rapp, est expédié en toute hâte à Paris. Il voit plusieurs fois les ministres, mais ne peut obtenir l’argent nécessaire au payement de l’arriéré. Son retour et la réponse qu’il apporte font éclater l’orage8 le 2 septembre.
Strasbourg offrit alors, du 2 au 6 septembre, le spectacle unique d’une insurrection militaire accomplie militairement, dans l’ordre le plus parfait, en vue de l’ennemi. Une fois le but atteint, son chef se dépouille de sa toute-puissance, et revient avec calme se soumettre aux lois de la subordination.
Si nous avons fidèlement rapporté cet épisode troublé de notre
1. Le général Rapp était près de Louis XVIII lorsqu’il apprit la mort du captif de Sainte-Hélène; il se prit à pleurer : « Vous me pardonnerez, Sire. C’est à lui que je dois l’honneur de servir Votre Majesté. »
2. Ces documents ont été puisés dans un ouvrage intitulé : Précis des opérations de l'armée du Rhin et du Jura en 1815 et édité à Paris en 1819. Le général Rapp existait encore, et il ne protesta pas. M. le colonel Arvers, dans l’historique du 82e de ligne et du 7e léger, mentionne l’insurrection de Strasbourg et la conduite de lialouzi.
HISTOIRE D’IJN RÉGIMENT.
histoire, c’est qu’il marque l’esprit des hommes de ce temps : il est peu connu et très caractéristique. On ne verra pas, sans une sorte de surprise admirative, des sous-officiers, naguère soldats, investis tout à coup d’une autorité supérieure, faire régner, au milieu d’une armée en émeute, la discipline la plus parfaite, prendre sans hésitation les mesures administratives les plus sages et les plus convenables à leur but, s’abstenir des
Départ du Roi, le 19 mars 1815.
(Dessiné par Heim, gravé par Couché fils.)
(Extrait de Napoléon Ier, Firmin Didot et Cie, éditeurs.)
excès, se garantir des pièges tendus à leur ambition et à leur inexpérience des hommes et des choses, et déposer enfin le pouvoir, sans qu’aucun cri, aucune insulte à leurs officiers en eût signalé la durée.
Le 2 septembre, à huit heures du matin, 500 sous-officiers, environ, sont en bataille dans la cour du palais du général en chef.
Une députation d’officiers est introduite chez Rapp et lui dit respectueusement : « Les soldats de l’armée du Rhin veulent être soldés de tout ce qui leur est dû. Ils veulent partir tous le même jour, avec armes,
bagages et cinquante cartouches chacun. Sinon, ils refusent de subir le licenciement. »
Le général Rapp, furieux, se plante devant l’orateur : « Quoi! messieurs, vous voulez m’imposer des conditions, vous refusez d’obéir? des conditions à moi!.... » Le ton de voix, le regard du général, imposent à la députation qui se retire confuse. Chacun va rendre compte à son régiment de l’accueil fait à la démarche commune.
Le Réveil. — D’après une lithographie de Raffet.
L’effervescence est extrême. C’est alors qu’un sergent du 7e léger, nommé Dalouzi, connu par sa capacité, son audace et son babil soldatesque, harangue en ces termes ses camarades : « L’armée impériale va se déshonorer, et en présence de l’ennemi. Il sera impossible de faire entendre raison à nos hommes qui veulent être payés. Eh bien! si vous promettez de m’obéir, de vous abstenir de tout désordre, de faire respecter les propriétés, de protéger les personnes, je jure, sur ma tête, que vous serez payés avant vingt-quatre heures. »
(Il ST 01 R K D’UN II KG IM EN T.
Son discours csl bien accueilli, et le voilà général. Il choisit pour son chef d'état-major le tambour-major du 58e. Il nomme un gouverneur de la place, des commandants de division, de brigade, de régiment, de bataillon, d’escadrons et de compagnie.
Un certain nombre de sous-officiers étaient retournés aux casernes, où les soldats attendaient, avec impatience, le résultat des démarches qui venaient d’être faites, ha générale fut aussitôt battue, et tous les corps, infanterie, cavalerie, artillerie, se dirigèrent en ordre et au pas de course sur la place d’armes. A mesure qu'ils arrivaient, les nouveaux chefs en prenaient le commandement, et les conduisaient sur les points qu’ils avaient ordre d’occuper. Huit pièces de canon arrivent au galop et sont chargées à mitraille pour la garde de la place.
Rapp était sorti dans l’espoir de calmer les mutins. Il court au canonnier d’un obusier qui tenait une mèche : « Eh bien! que prétends-tu faire, misérable? Yeux-tu nie tuer? Mets le feu; me voici à l’embouchure. — Ah! mon général, s’écrie le soldat, en laissant échapper son boute-feu, j’ai été au siège de Dantzick avec vous, je vous donnerais ma vie.... Mais les camarades veulent être payés; je suis obligé de faire comme eux. »
Le général, impuissant à les détourner de leur résolution, rentre au palais. Dalouzi prend alors toutes les mesures d’ordre.
Une garde extérieure occupe les différentes avenues qui conduisent au palais. Un bataillon de grenadiers vient s’établir dans la cour, et prend la dénomination de garde intérieure. Près de soixante factionnaires sont placés, deux à deux, à toutes les portes et sur l’escalier qui conduit à l’appartement du comte Rapp, le gardant ainsi et le protégeant.
Une députation de cinq sous-officiers se présente chez le général : « Eh bien! que me voulez-vous encore, dit-il, avec l’accent de l’indignation et du mépris; vous êtes indignes de porter l’uniforme français— Je ne crains rien, je ne vous crains pas Mais, au fait... que
me voulez-vous? encore une fois, que me voulez-vous? » L’agitation du comte Rapp contrastait vivement avec l’air sombre de la députation. Ces sous-officiers étaient confus de tenir captif un chef qu’ils aimaient, et dont la valeur, la loyauté leur étaient si connues. L’un d’eux, prenant la parole : « Mon général, dit-il, nous avons appris que les autres corps d’armée ont été payés; nos soldats veulent également l’être. Nous ne demandons que ce qui nous est dû, le faible dédommagement de tant de sang et de blessures; nous ne demandons que ce qui nous est indispensable pour
LA 32e DEMI-BRIGADE.
faire notre route et rentrer dans nos foyers. » Puis, ils se retirèrent.
Pendant ce temps, Dalouzi avait établi son quartier général sur la place d’armes et créé deux commissions, l’une des vivres, composée de fourriers, l’autre des finances, formée de sergents-majors.
Le tambour-major du 58e se rendit, avec un trompette, au quartier général des alliés, et leur signifia que s’ils respectaient la trêve, la garnison ne se porterait à aucun acte d’hostilité; mais que s’ils essayaient de profiter de la situation troublée de la ville, elle saurait opposer une noble résistance.
Les postes de la citadelle et ceux de l’intérieur furent doublés; on plaça même des gardes à quelques vieilles poternes qui, jusque-là, avaient été négligées; on renforça la ligne extérieure. Les troupes bivouaquèrent sur les places et dans les rues.
Il fut défendu, sous peine de mort, d’entrer dans aucun des lieux où l’on vendait de l’eau-de-vie, du vin et de la bière.
La même peine fut portée contre tous ceux qui se rendraient coupables de pillage, de désordre ou d’insubordination.
Dalouzi convoqua le Conseil municipal, et pria le Maire d’aviser aux moyens de faire des fonds pour acquitter l’arriéré.
Au cours de ces démarches, tous les mouvements nécessaires à la sûreté intérieure et extérieure se faisaient toujours au pas de course, sans proférer un mot, san£ se permettre une menace contre les officiers. Ce silence, peu ordinaire aux militaires français, avait quelque chose de sinistre, dont les habitants étaient épouvantés.
Cependant les alarmes des bourgeois ne tardèrent pas à se calmer. La retraite fut battue longtemps avant la nuit; et, dès cet instant, les patrouilles se succédèrent sans interruption. Plusieurs ordres du jour furent lus à chaque poste. L’une de ces pièces était ainsi conçue :
« Tout va bien; les habitants financent, et les payements sont commencés. Signé : Garnison. »
De là, le sobriquet de Général Garnison donné à Dalouzi.
La ville eut l’ordre d’illuminer, afin qu’il fût plus facile d’exercer une surveillance sévère. Toutes les machinations tentées par les Autrichiens pour jeter les troupes dans les excès furent vaines.
Enfin, la répartition des fonds fut achevée vers les neuf heures du matin du second jour. Aussitôt, la générale se fit entendre. L’armée se rassembla, retira ses postes, et se rendit sur la place d’armes. Le général Garnison, accompagné de tout son état-major, fit mettre les troupes en bataille, et leur adressa la proclamation suivante :
« Soldats de l’armée du Rhin,
« La démarche hardie qui vient d’être faite par vos sous-officiers, pour vous faire rendre justice, et le parfait payement de votre solde, les ont compromis envers les autorités civiles et militaires. C’est dans votre bonne conduite, votre résignation et votre excellente discipline qu’ils espèrent trouver leur salut, et celle que vous avez gardée jusqu’à ce jour en est le sûr garant : ils en espèrent la continuation.
« Soldats, les officiers-payeurs ont entre leurs mains tout ce qui vous est dû. La garnison rentrera à sa première place; les postes resteront jusqu’à ce que le général en chef ail donné des ordres en conséquence. Sitôt la rentrée, les sergents-majors et maréchaux des logis se rendront chez leurs officiers-payeurs, et prendront note, avant de solder la troupe, de MM. les colonels, afin d’exercer la retenue de qui de droit. L’infanterie doit être licenciée; elle prendra des ordres supérieurs. La cavalerie, n’ayant encore aucun ordre, attendra son sort, afin de rendre au moins, avant de partir, chevaux, armes et tout ce qui appartient au gouvernement; afin que l’on puisse dire : Ils sont Français, ils ont servi avec honneur, ils se sont fait payer de ce qui leur était dû, et se sont soumis aux ordres du Roi, avec ce beau titre de l’armée du Rhin.
« Par ordre de l’armée du Rhin. »
Le sergent Dalouzi, après avoir prononcé ce discours que l’armée écouta en silence, fit défiler devant lui deux divisions d’infanterie, la cavalerie et l’artillerie. Les troupes se rendirent ensuite aux casernes et rentrèrent sous l’autorité de leurs officiers respectifs.
Puis, Dalouzi se constitua prisonnier. Un conseil de guerre fut réuni, et le condamna à mort. Mais, sur l’instigation du général Rapp qui avait pardonné, comprenant quels grands malheurs et quelle honte avaient été évités, Louis XVIII fit grâce.
En 1816, Dalouzi est sergent à la légion du Cher, qui devint le 9e de ligne en 1820.
Le procès-verbal de licenciement du 52e par ordonnance royale du 5 août, porte la date du 6 septembre 1815. L’opération eut lieu sur la place, devant le quartier Diane.
La revue d’effectif a constaté : 45 officiers, 5 adjudants sous-officiers, 1 vaguemestre, 2e et 5e porte-drapeaux, 1 tambour-major, 11 sergents-
majors, 45 sergents, 12 fourriers, 60 caporaux, 14 tambours, 65 grenadiers, 45 voltigeurs, 557 fusiliers1.
D’où un ensemble de 659 hommes.
Il a été emporté : 596 habits, vestes, caleçons, capotes, shakos, bonnets de police, petits bidons et porte-bidons; 151 sabres.
Les détachements ont été mis en marche le 8 septembre, à 7 heures du matin.
Retour de Bonaparte, le 20 mars 1815.
(D’après un dessin de Heim, gravé par Couché fds.)
(Extrait de Napoléon Ier, Firmin Didot et Cie éditeurs.)
Il restait au Régiment : 490 gibernes et porte-gibernes, 250 baudriers 14 colliers de caisse, 490 fusils, 250 sabres.
La masse d’habillement était en débet de 5 852 fr. 02. Le Régiment avait été mis en campagne habillé, équipé et armé à neuf.
La masse de linge et chaussure comptait : 10 285 fr. 97.
La masse de harnachement et ferrage : 129 fr. 50.
Il restait en caisse : 7 654 fr. 14.