Artillerie (10 pièces), ambulances, équipages
Cependant, le Maréchal Bugeaud était bouillant d’impatience. Le 11 août, il apprend le bombardement de Tanger. Ce fut un cri de joie qui sortit de sa poitrine : « Le 14 au plus tard, écrivait-il au prince de
Isly. — 14 août 1844.
Joinville, j’ai la confiance que nous aurons acquitté la lettre de change que la flotte vient de tirer sur nous. »
La petite armée comprenait alors 8 500 baïonnettes, 400 chevaux réguliers, 400 irréguliers et 16 bouches à feu dont 4 de campagne.
D’après les espions, l’armée marocaine comprenait 50 000 cavaliers et 10000 fantassins, avec 11 bouches à feu. Voici, d’après les Mémoires
du Général de Marlimprcy, une esquisse do cette troupe qui passait pour redoutable : « lue large culotte ou zéroual, un burnous «le drap bleu, un grand bonnet rouge pointu, un sabre et un long fusil armé d’une baïonnette. Dans le combat, chacun, muni de balles à sa convenance et d’une poire à poudre, chargeait son arme comme on le fait à la chasse, méthode délicate et lente dans la chaleur de l’action. »
Damasse énorme et plus redoutable de la 'cavalerie marocaine n’en imposait pas au Maréchal qui écrivait : « Mon armée compte sur la victoire tout comme son Général; si nous l’obtenons, ce sera un nouvel exemple que le succès n’est pas toujours du côté des gros bataillons, et l'on ne sera plus autorisé à dire que la guerre n’est qu’un jeu du hasard....
« Passé un certain chiffre, comme quatre ou cinq mille, le nombre des cavaliers ne fait rien à l’affaire. Il suffit de marcher à eux en bon ordre et résolument, puis, de les accueillir, s’ils viennent à vous, par un feu de deux rangs bien dirigé; mais il faut préalablement avoir bien convaincu les soldats que le nombre ne fait rien. Vous y parviendrez facilement, en leur représentant que, même en Europe, la cavalerie régulière est impuissante contre la bonne infanterie, que la cavalerie arabe, n’ayant ni organisation, ni discipline, ni tactique, ne peut pas faire des charges successives, qu’elle n’a aucune force d’ensemble. C’est une cavalerie absolument sans consistance pour attaquer les carrés d’infanterie. »
Le i2 août, dans la soirée, les officiers du 2e chasseurs d’Afrique et du 2e spahis, régiments des Colonels Morris et Yusuf, avaient invité tous leurs camarades du camp, non retenus par le service, à un punch donné en l’honneur des camarades, nouveaux venus de France. La salle de réception était une enceinte de verdure, au bord de l’Oued-Isly; des lanternes en papier de couleur se balançaient aux branches des lentisques et des lauriers-roses; le punch flambait dans les gamelles; on buvait à la gloire et à la Patrie, à l’Algérie et à la France. Cependant, il manquait à la fête quelque chose ou plutôt quelqu’un, le grand chef. L’interprète principal de l’armée, M. Léon Roches, qui vivait dans sa familiarité, fut dépêché vers lui en ambassade. Le Maréchal, accablé de fatigue, raconte M. Roches, dormait tout habillé dans sa tente. Au premier abord, le réveil fut terrible, et l’ambassadeur envoyé au diable; puis, grommelant, le grand chef se mit en route avec son guide ; tous deux allaient, trébuchant dans l’obscurité contre les piquets des tentes, l’un grondant de plus en plus, l’autre de plus en plus bourré; mais quand, à la lueur des illuminations, un hurrah accueillit le Maréchal, sa mauvaise humeur tomba soudain, sa figure s’éclaira d’un joyeux sourire, et, d’une voix forte, il fit,
LA 32e DEMI-BRIGADE.
devant, cette foule d’auditeurs qui buvaient ses paroles, la prophétie de la bataille : « Après-demain, mes amis, sera une grande journée, je vous en donne ma parole. Avec notre petite armée, je vais attaquer les innombrables cavaliers du prince marocain. Je voudrais que leur nombre fût double, triple, car, plus il y en aura, plus leur désordre et leur désastre seront grands. Moi, j’ai une armée, lui, n’a qu’une cohue. Je vais vous expliquer mon ordre d’attaque. Je donne à ma petite armée la forme d’une hure de sanglier. Entendez-vous bien! La défense de droite, c’est Bedeau ; la défense de gauche, c’est Pélissier; le museau, c’est Lamoricière, et moi, je suis entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l’armée marocaine comme un couteau dans du beurre. Je n’ai qu’une crainte ; c’est que, prévoyant une défaite, elle ne se dérobe à nos coups. »
La hure de sanglier fut, en réalité, un grand losange, dont les quatre faces étaient composées de petits carrés. Pour passer de l’ordre de marche1 à l’ordre de combat, l’avant-garde conservait sa formation. Le premier bataillon de chaque colonne restait également à sa place; les autres s’échelonnaient successivement en dehors et à soixante pas chacun du précédent, sauf le dernier qui s’échelonnait en dedans, de manière à se relier avec les bataillons d’arrière-garde.
Le 52e était réduit à 1 bataillon avec l’état-major. Le 12, dans la journée, on avait évacué sur Tlemcen 189 malades : le convoi était escorté par le 2e bataillon du 52p, le 2e bataillon du 41e et une pièce de montagne. L’effectif des présents au 14 août était de : 18 officiers, 445 hommes, 8 chevaux, 15 mulets.
Depuis quelques jours, le Maréchal envoyait régulièrement ses fourrageurs de plus en plus près de la frontière. Le 15, à 5 heures de l’aprèsmidi, toute l’armée se mit en mouvement, comme pour soutenir un plus grand fourrage; mais, le soir venu, au lieu de rentrer au bivouac, elle s’arrêta sur place, et passa la nuit, sans feux allumés, dans le plus grand silence.
Le 14, à deux heures du matin, elle se remit en marche, passa l’Isly à gué, et remonta la rive gauche, n’ayant devant elle que cinq ou six cavaliers marocains, qui se retiraient lentement, en tiraillant sur les guides.
Le commandant de Martimprey marchait tout à fait en tête, ayant derrière lui le fanion connu du troupier sous le nom d’ Etoile polaire .
1. L’ordre de marche est indiqué en pointillé dans notre croquis.
Tout à cou J», il aperçut sur sa gauche le Maréchal qui lui cria: « hlcsvoiis sûr de la direction, Martimprey? — Oui, monsieur le Maréchal. — Bono!... » Faite d’une voix de stentor, en prolongeant la dernière syllabe, à travers l’air sonore et calme du matin, cette réplique excita dans les premiers pelotons une bruyante hilarité, qui, de proche en proche, gagna jusqu’à l’arrière-garde. Ce fut dans cette heureuse disposition, qu’après avoir gravi allègrement une dernière hauteur, l’armée aperçut tout à coup, resplendissantes au soleil, les innombrables tentes des camps marocains.
Tous les mamelons en étaient couverts, depuis l’Oudjda jusqu’à l’Isly. Au milieu de la foule qui s’agitait en prenant les armes, on distinguait parfaitement le groupe du fils de l’Empereur, ses drapeaux, son parasol de commandement. Ce fut le point de direction donné à l’avant-garde. Tous les chefs des principales fractions de l’armée, appelés par le Maréchal, reçurent ses dernières instructions; chacun retourna diligemment à son poste, la formation de combat fut prise, et le losange, déployant ses ailes, descendit, au son des musiques de régiment, vers la rivière qu’il fallait passer encore1 2.
Les gués ne furent que faiblement disputés; mais, par delà, le Maréchal et ses troupes se trouvèrent entourés de toutes parts, et disparurent dans les flots de poussière soulevés par le tumulte de la cavalerie marocaine, « comme un navire battu par les vagues dans les embruns d'une mer démontée ».
Chacun de nos bataillons est chargé avec furie par des groupes’ de 2000 ou 5000 cavaliers; des vociférations étourdissantes remplissent l’air. Nos braves fantassins les laissent approcher à demi-portée de fusil, et ouvrent un feu tellement intense que les morts eurent bientôt formé devant eux un rempart d’hommes et de chevaux.
Pendant près de deux heures, les charges furieuses se renouvelèrent. A chaque moment de répit, le redoutable losange s’avançait; son lent et irrésistible mouvement avait brisé la masse compacte des assaillants et l’avait reportée vers les premières tentes.
Nos 19 escadrons de cavalerie, conduits par les Colonels Yusuf et Morris, chargent droit sur la tente du fils de l’Empereur.
L’artillerie acheva de disperser ce qui essayait de résister encore.
1. L'Isly, à cel endroit, était formé de plusieurs bras parallèles.
2. Conquête de V Algérie (Camille Rousset). L’armée française, dit plus lard à M. Léon Roches un cavalier arabe auxiliaire, ressemblait à un lion entouré par cent mille chacals.
LA 52e DEMI-BRIGADE.
« Allons, mes enfants, dit alors, avec bonne humeur, le maréchal Bugeaud aux clairons de l’infanterie, sonnez la casquette du père Bugeaud. »
A l’arrière-garde.
A midi, la bataille était gagnée. Les troupes avaient exécuté résolument ce que le maréchal avait supérieurement conçu. Toutes ses prévisions s’étaient réalisées; grand triomphe pour un homme de guerre, et
sa us avoir été payées par de trop douloureux sacrifiées1 2. Tout le matériel de l’armée marocaine tomba entre nos mains : ses munitions de guerre, ses bagages, la tente complète du (ils de l’Empereur, encore garnie de lous les objets à son usage, toute sa correspondance. Bataille glorieuse, mais mille comme résultats. Le colonel Cavaignac, le capitaine Chardon de Chaumont et le sergent Binker furent cités à l’ordre de l’armée. Ces deux derniers furent décorés. Le commandant Dupuis* fut fait officier de la Légion d’IIonneur.
Le traité de Tanger, conclu le 10 septembre 1844, mit lin à la guerre avec le Maroc. C’était une simple déclaration faite par l’Empereur du désir qu’il éprouvait de ne plus être battu. On put alors prononcer cette phrase qui dépeint tout le Français : « La France n’a pas besoin qu’on lui paye scs victoires ». On dut bien rire en Angleterre!
OPÉRATIONS APRÈS ISLY (ilARS 1845. JUIN 1848).
Les espérances qu’Abd-el-Kader avait fondées sur la guerre du Maroc s’étaient évanouies. Il attendait patiemment l’occasion de paraître en scène. L’occasion désirée ne se fit pas attendre longtemps. Déjà les esprits se ranimaient au souflle des prédications fanatiques d’affiliés aux congrégations musulmanes.
Une insurrection formidable éclata dans le Dahra et la vallée du Chéliff. Un Mouley-el-Sâa (maître de l’heure), né dans le Maroc, se leva, et se proclama le véritable sauveur des croyants. Ses extases, sa manière de vivre, ses prières continuelles, la malpropreté de ses vêtements, ne tardèrent pas à lui procurer une réputation de sainteté. Une chèvre qui ne le quittait jamais, et qui savait exécuter quelques tours de jonglerie et d’adresse, lui avait valu le nom de Bou-Maza (le père de la chèvre). Ce nom fut bientôt populaire, et Bou-Maza fut un dangereux ennemi, doué d’un prestige extraordinaire, car il avait pour lui l’admiration respectueuse des Arabes. Voici par quels moyens3 * 5 il l’acquit :
1. Pertes : Tués : 4 officiers, 25 hommes; blessés : 7 officiers, 92 hommes.
2. Ce brave officier, enfant de troupe au Régiment, lui portait une vénération touchante. Chaque fois qu’il prononçait le mot : « 52e », il se découvrait.
Colonel du 57' en Crimée, il ne peut ramener au feu son régiment repoussé à l’assaut de MalakolT.
fout seul, alors, il repart et se fait tuer.
5. A méditer par les philanthropes en chambre qui ont tant décrié les procédés de nos chefs de bureaux arabes.
LA 32e DEMI-BKIGADE.
C’était un comédien et un metteur en scène de premier ordre.
Un jour se présente devant lui un Kabyle : « Je veux savoir la vérité, dit-il; si tu viens d’en haut, ce pistolet sera sans effet sur toi; si tu as menti, la balle qu’il renferme dévoilera ton imposture. » Le Mouley-el-Saa se leva avec calme et répondit : « Que la preuve de la vérité soit donnée ». Le Kabyle arma son pistolet, visa Bou-Maza à la poitrine, et lâcha la détente. Bien entendu, le coup ne partit point. Trois fois il renouvela sa tentative; trois fois encore le coup rata. Tous ces tours d’escamotage n’étaient même pas discutés par les Arabes, peuple crédule à l’excès.
Aussi, son pouvoir était immense. Il l’accrut encore par plusieurs exécutions du genre de celle que nous allons raconter.
Il avait surpris dans sa tente, au milieu de la nuit, un caïd, chef d’une tribu qui s’était rangée sous notre domination. 11 le lit attacher et conduire devant lui :
« C’est toi, Bel-Kassem, qui as semé le mal et servile chrétien? L’heure de ton châtiment a sonné.... Vous autres, écoutez; que mou commandement s’accomplisse. Je viens d’en haut, et je porte la volonté du Tout-Puissant. Prenez cet homme : que le fer rougi au feu entre dans sa chair, que ses yeux cessent de voir, et restent suspendus à sa joue par un lien de chair; que chacun de ses membres soit brisé un à un, et que de chacun d’eux sorte une douleur nouvelle. » Et l’épouvantable supplice commença. Bel-Kassem vivait encore, quand Bou-Maza s’approcha de lui eu criant : « Vous autres, qui avez été témoins de la justice, allez. Que tous le sachent, ainsi seront punis les serviteurs des chrétiens. La douleur en ce monde, la mort pour aller souffrir dans l’autre, voilà qui les attend. » Et, armant son pistolet, il cassa la tète à Bel-Kassem.
Et, malgré cela, lorsque Bou-Maza, après s’être rendu, fut dirigé sur la France, les populations indigènes traversaient son escorte, se prosternaient à ses genoux, baisant ses pieds, ses étriers, ses vêtements, même son cheval, chacun sollici tant un mot ou un regard.
Nous ne raconterons pas en détail les nombreuses opérations militaires que nécessita l’insurrection fomentée par cet agitateur. Elle dura pendant les années 1845 et 1846. Le 52e et ses chefs y acquirent de nouveaux titres de gloire.
Le colonel Leroy de Saint-Arnaud1 avait . succédé, le 28 septembre 1844, au colonel Cavaignac nommé maréchal de camp.
11 fut presque aussitôt remplacé par le colonel Le Flô, nommé le