Duc d'Orléans
Ce serait sortir de notre cadre restreint, que de faire la peinture du caractère arabe et du fanatisme religieux des différentes tribus. Nous nous bornerons à esquisser la nature des rapports qui existaient entre les belligérants.
Au début de la conquête, les Arabes tuaient, de sang-froid, tous les Français qu’ils pouvaient atteindre. L’Emir entreprit de mettre fin à cette boucherie. Il songea à la possibilité des échanges, et, après avoir imposé
Le bataillon Bouillon dégage les chasseurs d’Afrique. — Mai 1845.
sa volonté à ses réguliers, il l’imposa à une grande majorité des tribus qui combattaient pour lui. Celles-ci, peu à peu, se mirent à faire des prisonniers. Mais il faut diviser les prisonniers en deux catégories : ceux qui consentaient à abjurer, et ceux qui refusaient de commettre cet acte de suprême hypocrisie et de lâcheté. Ces derniers étaient fort maltraités, et leur captivité chez les Arabes forme un ensemble d’épisodes les plus sombres de l’histoire de la conquête.
Un jeune soldat du 52e, qui avait réussi à s’évader d’un convoi de prisonniers avec un ouvrier français du nom de Beauprêtre, avait été
contraint par la faim, ainsi que son compagnon, de se livrer aux Arabes d’un douar. Un marabout voulut leur faire prononcer le symbole de la foi musulmane1 2 : « Coupez-moi la tète si vous voulez, s’écria notre brave camarade; je suis né chrétien et les soldats français ne sont pas des hypocrites. » Il fut immédiatement décapité. Beauprêtre tendait déjà le cou, quand les Arabes se mirent à se chamailler, avec ces hurlements et ces vociférations aiguës dont ils sont coutumiers. Des injures ils en vinrent aux coups, et Beauprêtre s’évada pendant la bagarre.
L’Emir avait défendu qu’on exigeât l’apostasie des prisonniers; il l’obtenait à grand’peine.
Sans vouloir détruire absolument la légende qui s’est formée autour du nom d’Abd-el-Kader, et qui le représente chevaleresque, généreux, véritable héros, à l’esprit vaste et au cœur grand, il convient de ramener l’imagination française à l’exacte appréciation de l’homme : elle en a besoin; son propre est d’admirer ses ennemis avec exagération.
On peut dire qu’il fut brave, audacieux, tenace et digne dans l’adversité : il a combattu pour deux choses sacrées : la Foi et la Patrie, mais il a combattu en vrai barbare, et ce n’est pas lui qui fit, mentir cet axiome toujours vrai : « Dans tout chef arabe, il y a l’étoffe d’un traître. »
Que de lâches assassinats et de trahisons à lui reprocher. Nos officiers ne pouvaient oublier le massacre des prisonniers de Sidi-Brahim, et ils savaient bien que pour l’Arabe qui ne connaît que la force, le mot clémence était synonyme de faiblesse. Aussi traitaient-ils ce peuple selon ses mérites. Ecoutons l’un d’eux parler*.
« Je pioche, dit-il, je me remue, je bisque, je jure, je tempête, je ris — pas souvent par exemple, — je mange — pas trop, — je bois très peu, je dors mal; je fais trimer les uns, je rosse les autres; j’ai fait appliquer, ces jours-ci, cent coups de bâton à quatre Arabes, en plein marché, moyen infaillible pour réduire son monde à l’obéissance. Pour dominer ce peuple, il faut rétribuer les hommes selon leurs œuvres, avec la justice la plus indépendante et la plus impartiale, et briser leurs chefs sous une verge de fer, lorsqu’ils s’écartent de la ligne de leurs devoirs.
« Ces actes d’autorité vous paraissent abjects, à vous, braves gens qui vivez en paix dans votre cité industrielle; mais, dans ce pays-ci, où les serpents rampent sous l’herbe, où les loups-cerviers sont partout sur
1. « Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. »
2. Le brave lieutenant-colonel de Montagnac, qui souhaitait ainsi mourir : « Se faire casser la tête sur un champ de bataille est, à mon avis, pour un soldat, la façon la plus propre de quitter ce bas- monde. » Il fut exaucé.
les sentiers, la mort doit faucher sans relâche. Voilà, pourtant, comme le cœur le plus sensible peut devenir implacable, lorsqu’il est obligé d’endosser celte immense responsabilité de la tranquillité d’un pays. »
Ainsi pensaient, ainsi firent ceux à l’énergie et au dévouement desquels nous devons la plus belle de nos colonies; ils s’appelaient au Régiment : Le Flo, Mellinet, Félix Douai, Vinoy, Wolff et Loge-rot.
Il est temps de relater les actes de nos soldats, sous de pareils chefs.
OPÉRATIONS jusqu’à LA BATAILLE DE L’iSLY (.MARS 1845. — 14 AOUT 1844).
Le 52e était à Mostaganem depuis le 15 novembre 1812. Au mois de mars 1845, Bugeaud avait été fait Maréchal et conservait le gouvernement général de l’Algérie. Lamoricière commandait la division d’Oran comme maréchal de camp.
La division mobile de Mostaganem, pour la campagne du printemps, était aux ordres du maréchal de camp Genty. Le Régiment fit partie de ces opérations dirigées contre les Béni-Zéroual, Oulad Krelouf et autres fractions limitrophes des tribus insoumises du Sahara. Le 15 mars, la division opérait dans la vallée du Chcliff, lorsque le général Genty apprit qu’une partie des réfugiés du Khrames étaient revenus dans l’est du pays, et qu’une razzia était possible. Il rendit compte de son expédition au général Lamoricière, en ces termes :
« Je partis le 20, à minuit, de mon bivouac d’el-Sebt1, avec l’infanterie sans sac. Nous marchâmes toute la nuit.
« Au point du jour, le goum atteignit le marabout de Sidi-Lackal, espèce de fort en forme de caravansérail, bien fermé et en partie crénelé, et qui pouvait contenir plus de 500 personnes.
« Quelques maisons, couvertes de terrasses très solides, l’entourent. Autour du marabout, des troupeaux gardés par une cinquantaine d’hommes armés. Le goum s’en empare. Il somme la petite garnison d’ouvrir ses portes. On leur répond par des injures en les appelant : baptisés. La discussion se termina par des coups de fusil.
« L’infanterie arrive, et je fais donner l’assaut par deux compagnies d’élite du 52e qui formait l’avant-garde. Le colonel Cavaignac se mit à leur tète. Il a fallu monter sur les terrasses du caravansérail et descendre ensuite dans la cour.
\. A environ une lieue du Chelilf.
» Le capitaine Hardouin’, commandant la première compagnie de grenadiers, et le sergent Davin sautent les premiers dans l’intérieur. Le sergent fut grièvement blessé. Il a fallu combattre plus d’une heure pour venir à bout de ces gens qui ont fait une défense désespérée.
« Nous avons fait 080 prisonniers qui, ajoutés à ceux du gouin, font 712. Les Arabes ont eu 300 tués et 35 blessés; le 32“ a eu 5 morts et G blessés. Nous avons trouvé beaucoup de chevaux et de juments, 500 bœufs, et 3 500 moutons et chèvres.
c' L’infanterie n’est rentrée au camp qu’après une marche de 18 heures presque sans repos.
« Tout le monde a fait son devoir. Cet empressement et ce dévouement sont bien dignes d’éloges après une campagne d’hiver qui dure depuis 74 jours. »
En mai, dans une expédition dirigée contre les Flittas, 50 chasseurs d’Afrique, commandés par le capitaine Damnas, furent subitement assaillis par 1500 ennemis. Le capitaine Damnas se hâta de gagner le marabout de Sidi-Rached, situé sur un petit mamelon, et là il prescrivit de mettre pied à terre et de combattre en fantassins. Les braves chasseurs résolurent de vendre chèrement leur vie. Le capitaine Fa vas, du même régiment, entendit le bruit de la fusillade ; au lieu de se retirer sur la colonne française, comme il le pouvait, il accourut se mettre sous les ordres du capitaine Damnas, voulant partager le sort de l’escadron compromis. Il ne parvint au marabout de Sidi-Rached qu’après avoir exécuté une charge furieuse. Les deux intrépides capitaines furent blessés, ainsi que quatre des officiers sur les sept qu’ils avaient sous leurs ordres. 22 hommes furent tués et 31 mis Dors de combat.
Le bataillon du commandant Bouillon entend la fusillade, il hâte sa marche, et, à la suite d’une lutte opiniâtre de sept heures, il dégage l’héroïque poignée de cavaliers. Les blessés au centre, la petite colonne se met en route dans le plus grand ordre, et rejoint le camp du général Genty harcelée sur les derrières et sur les flancs par une nuée de cavaliers. Le commandant Bouillon, le capitaine Dumontez et le sous-lieutenant Olleris furent cités à l’ordre général de l’armée d’Afrique.
En juin et juillet, le 52“ fait partie des colonnes Lamoricière et Bourjolly
1. Le capitaine Hardouin avait quarante-huit ans; engagé en 1815, il élait caporal le 1er octobre 1816, sergent le 16 février 1819, sergent-major le 21 mai 1819, sergent-major de voltigeurs le 7 septembre 1825. — Sous-lieutenant Le 19 avril 1826. J1 était capitaine depuis le 26 mars 1858. 11 était réputé le plus brave- officier du Régiment. Les anciens le montraient aux jeunes avec respect. Il mourut à Moslaganem le 24 mars 1848.
LA 52e DEMI-BRIGADE.
dirigées contre les Flittas. Le colonel Cavaignac a les honneurs de la journée • au passage de Zamorah (4 juillet). Le commandant Bouillon, le capitaine adjudant-major Ilerrewyn et le sons-lieutenant Olleris sont cités à l’ordre de l’armée. Le premier est fait officier de la Légion d’IIonneur, ctM. Olleris, promu lieutenant, reçoit la croix de chevalier.
Le 24 juillet, le 52e rentre à Mostaganem après 110 jours d’expédition.
Colonne d’attaque. Algérie. — D’après une lithographie de Raffet. (Collection Auguste Cain.)
La fin de l’année, et le commencement de 1844 se passent pour le Régiment en travaux d’irrigation et de routes.
Le 3e bataillon va tenir garnison à Oran, le 4 août 1843.
Opérations du corps expéditionnaire de l’Ouest, sous les ordres de M. le Maréchal Gouverneur-Général (7 juin. — 29 août 1844). — Au début de 1844, les forces régulières d’Abd-el-Kader étaient détruites, la Smala, sa capitale nomade, était dispersée, et lui-même, errant et fugitif, cherchait un refuge au Maroc. Il y jouissait d’un énorme prestige; on voyait en lui le défenseur infatigable de l’Islam.
I.c m;i réclia] Bugcaud1 comprend toute l’importance de la campagne <j ii i va s’ouvrir. Il veut éviter les secours occultes donnés à Abd-el-Kader* pour raviver la guerre en détail, ne pas dégarnir l’Algérie pour ne pas soulever d’insurrections, et frapper un grand coup. Il écrit au maréchal Soult, le 9 janvier 1844 : « L’armée marocaine défaite, la dernière espérance des Arabes s’évanouirait, cl ils se résigneraient. »
Pour laisser à ses ennemis l’entière responsabilité des événements, il lit proposer à Abd-el-Kader de renoncer à la lutte et de se retirer à la Mecque où le gouvernement français lui assurerait une grande et large existence. L’Emir répondit : « Que les Français ne méprisent pas ma faiblesse. Le sage a dit : Le moucheron remplit de sang et prive de la clarté l’œil du lion superbe.... » Avec un si fier ennemi, la négociation était humiliante. 11 n’y avait plus qu’à combattre.
Le Maréchal envoya à Lamoricière l’ordre de s’établir, vers le milieu d’avril, sur la rive gauche de la Tafna, et de hâter la construction du poste de Lalla Marghnia. Un bataillon du 52e faisait partie de la colonne Lamoricière. Ce dernier obéit aux instructions du Gouverneur, mais il lui écrit le 2 juin : « Ce que je crois du plus grand intérêt pour nous, c’est de vous voir arriver de votre personne, le plus tôt possible. »
Bugcaud part d’Oran le 7, avec quatre bataillons, deux pièces de campagne, 500 chevaux des Douairs et des Smélas. Le 5e bataillon qui tient garnison à Oran, depuis août 1845, fait partie de la colonne de marche commandée par le colonel Pélissier, commandant la réserve de la division d’Oran et sous-chef d’état-major de M. le Gouverneur-Général. Les hommes emportent soixante cartouches, cinq jours de biscuit, trois jours de pain, huit jours de sel, sucre, café, riz et légumes. Pendant la durée de cette expédition, la température moyenne fut, au mois de juin : 20 degrés à la diane, 59 degrés vers midi, 24 degrés à la retraite (7 heures du soir). Le 18 juin, il y eut un orage sans pluie, et le thermomètre marqua 50 degrés à la diane, 45 degrés vers midi et 28 degrés à la retraite. Telles étaient les conditions dans lesquelles il fallait marcher.
La diane était généralement battue à trois heures du matin ; le bouteselle l’était à trois heures un quart, le boute-charge à trois heures et demie, l’assemblée pour le départ à quatre heures. La grand’halte avait lieu vers sept heures et demie, et le départ vers huit heures. Avant l’arrivée au camp, on faisait une halte, destinée à la provision de bois. Les étapes étaient en moyenne de 50 kilomètres.
1. Conquête de l’Algérie (Camille Rousset). Documents du Dépôt de la guerre.
Le 12, la jonction était faite avec Lamoricière.
Bugeand disait alors : « Si je reste dans une défensive timide, je m’expose à perdre l’Algérie. Quelques actes de vigueur sur les Marocains peuvent seuls, dans la situation où nous sommes, maintenir l’autorité morale que nous avons acquise par nos succès. Je me crois assuré de battre plusieurs fois l’ennemi avec mes 7000 hommes. » Et il le battit.
Le 15 juin, le général Bedeau est attiré sur la Mouila dans un guetapens, sous prétexte de conférence. Bugeaud, averti à temps, accourt avec quatre bataillons, dont notre 5% et change la retraite en une offensive résolue. Il forme ses huit bataillons en échelons sur le centre, place la cavalerie dans l’angle, prête à déboucher, et poursuit les Marocains qui laissent 500 morts sur la place. Les spahis de Yusuf élevèrent une pyramide de 150 tètes.
En juillet, le petit corps expéditionnaire donne la chasse à l’armée marocaine, sur les frontières du Maroc, mais elle se dérobe. La cavalerie seule suit et harcèle nos colonnes.
La situation numérique du 7 juillet attribue au 52e : 25 officiers, 774 hommes de troupe, 15 chevaux d’officiers, 26 mulets. Trois colonnes de marche comptent 664 mulets. Nous donnons un aperçu des multiples et remarquables dispositions prises par le Maréchal pendant toute cette période.
« Chaque jour, la cavalerie est sellée à dix heures du soir et prête à monter à cheval, les mulets du train sont débâtés, car, en cas d’attaque, ils ne doivent pas changer de place. Les mulets d’équipages des corps sont hâtés à dix heures également, et les cantines faites, prêtes à être chargées en cas d’attaque à la ligne. L’infanterie prendra vivement les armes, et attendra des ordres.
« Si, cependant, l’ennemi s’avançait pour pénétrer dans le camp, les chefs de corps ou de bataillons, sur le point attaqué, prendraient immédiatement l’offensive, et seraient soutenus par les bataillons voisins, sans attendre des ordres; ils s’échelonneraient selon le cas.
« Les grand’gardes et les postes changeront de place à la nuit.
« Les chemins et les sentiers seront gardés, très au loin, par de petits postes cachés derrière les broussailles. Ne pas faire feu sur un homme isolé; ne tirer que sur une réunion de plusieurs hommes, et répéter le feu, si l’ennemi continue à s’avancer. »
Le 5 juillet, les deux bataillons du 52e, le 10e bataillon de chasseurs et le 1er bataillon du 48e, aux ordres du général Bedeau, partent sans sacs, pour soutenir la poursuite de notre cavalerie. Les hommes ont mis toutes
Il IS TOI MK D'UN RÉGIMENT.
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leurs cartouches et une forte ration de biscuit dans le sac de campement qu’ils portent en sautoir. Il est défendu de fumer, et le plus grand silence est recommandé.
Le 22 juillet, le Maréchal constitue le corps d’opérations de l’Ouest : Commandant en chef : Lieutenant-général de Lamoricièrc;
Plan de la bataille d’Isly.
lre brigade ou colonne de droite (Général Bedeau);
2e brigade ou colonne de gauche (Colonel Pélissier).
Le 52e fait partie des corps non embrigadés. 11 forme la tète de la colonne du centre1 2, dans les marches en avant, et l’arrière-garde dans les marches en arrière.
Le 19, le thermomètre a marqué : à la diane, 24 degrés; à midi, 48 degrés; à la retraite, 25 degrés.