‹ Histoire d'un sous-maîtreChapitre 1 sur 8 · D UN · texte numérisé non relu

D UN

En 1816, me dît le vieil herboriste Renaud, je travaillais comme surnuméraire chez M. Benoît, huissier à Saint-Nicolasdu-Port, en Lorraine. Mon père était piéton de la poste aux leftres ; il avait cinq enfants, — deux garçons et trois filles, — et gagnait 400 francs par an. Tu peux penser si nous mangions tous les jours à notre appétit.

Je venais d'entrer dans ma dix-septième année, et je me désolais de vivre encore

à la charge de mes parents , lorsque fut publiée Ja fameuse ordonnance du roi Louis XVIII , portant qu'il serait formé dans chaque canton un comité ffratuit et de charité^ afin de surveiller et d'encourager l'instruction primaire.

Les ordonnances, les arrêtés, les circulaires sur l'instruction du peuple n'ont ja- . mais manqué depuis cinquante ans, niais .

l'argent. On a toujours trouvé de l'argent pour les rois, pour les empereurs, les princes, les évêques, les ministres , les généraux et les soldats; mais, pour éclairer le peuple et récompenser les instituteurs, les caisses ont toujours été vides.

Enfin , comme en ce temps de grande disette la petite miche de trois livres coûtait 4 francs, comme M. Benoît ne voulait pas me donner un centime, et que ceux qui entraient dans l'instruction publique devaient être exempts du service militaire, je résolus de me faire maître d'école.

C'était la plus mauvaise idée qui pouvait me venir; j'aurais mieux fait de m'en-

Histoire d'un Sous-Maîere,

gager tout de suite, ou d'entrer chez un épicier pour casser du sucre et servir la pratique ; mais à dix-sept ans on voit les choses en beau, et la profession d'instituteur me paraissait alors la meilleure et la plus honorable de toutes.

Bref, le 13 octobre i8i6, je partis de Saint-Nicolas avec une .lettre de M. le chanoine-promoteur de Briqueville pour M. le curé Bernard, d*u Chêne -Fendu, trente sous dans ma poche, deux chemises, une paire, de souliers et quelques effets d'habillement dans un petit paquet au bout de mon bâton. Ma seule crainte était de ne pas être reçu comme sous-maître.

Je passai par Lunéville, Blamont et Hé^ ming. A Lorquin , je demandai le chemin du Chêne-Feridu, car la route s'arrêtait au bout de ce village, et je craignais de me perdre.

« Prenez à droite,» me dit un gros homme qui fumait sa pipe sur le devant de sa porte.

Puis, comme je m'éloignais :

Histoire (Tun Sous^Maltre.

« Attendez, cria-t-il, vous pourriez vous tromper, je vais vous mettre sur le chemin. »

Et ce brave homme vint avec moi jusqu'au bout du village. Il était boiteux, et tellement grêlé que je n'avais jamais rien vu de pareil. Tout en marchant, il me demanda ce que j'acUais faire au Chêne- Fendu. Je lui répondis que j'espérais m'y placer comme sous-maître.

« Mauvais état, fit-il en secouant la tête, mauvais état! Enfin il faut vivre.

Tenez, voici votre chemin; il remonte la Sarre. Toujours Jroit devant vous. Dans deux heures, vous serez au Chène-Fendu. »

• Je le remerciai de sa complaisance et je repartis avec une nouvelle ardeur.

Il faisait déjà froid. Les grands coups de vent d'automne balayaient les feuilles mortes ; de loin en loin, une troupe d'enfants, dans le tournant des vallées, gardaient les vaches, accroupis autour de leurs petits feux. C'est tout ce qui me revient. Quand on cherche sa vie, le plus

Histoire £un Sous^Mattre, 5

beau pays du monde ne vous dit rien; on pense toujours à sa triste position; on tourne et Ton retourne la même idée dans sa tête.

J'arrivai tard au Chêne-Fendu; la nuit commençait , quelques petites lumières tremblotaient dans le brouillard d'une, rivière : c'était le village, qui suit la Sarre- Rouge. Plus près, entre les fumiers des premières baraques, rencontrant une vieille femme, pieds nus, qui chassait devant elle deux chèvres, je lui demandai la maison de cure.

« C'est là, » me dit-elle en me montrant à droite, au fond d'une ruelle^ une bâtisse plus grande, entourée d'un jardin et d'un petit mur blanc, avec un escalier sur la " façade.

Alors mes inquiétudes me revinrent. Je descendis lentement la ruelle , et je m'arrêtai deux secondes au bas de l'escalier, à respirer et à réfléchir. Les volets de la maison étaient fermés, rien ne bougeait; plus loin, à gauche, dans le brouillard,

du côté de la rivière, s'entendait le tic-tac d'un moulin. Enfin je grimpai les marches et j'ouvris la porte, ce q^i fit carillonner une sonnette. Une servante parut au bout du vestibule avec une lampe, et, me voyant là tout craintif, avec mon paquet sous le bras, elle me demanda :

« Que voulez-vous?

— J'ai une lettre pour M. le curé Bernard. »

En même temps quelqu'un cria de la chambre voisine :

« Eh bien , entrez. »

Et j'entrai dans la chambre. M. le curé finissait de 'souper. C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, grand, brun, la figure osseuse et l'air brusque.

Il pelait encore une poire , son verre de vin rouge sur la table, près de l'assiette.

« Vous avez une lettre pour moi, dit-il après m'avoir regardé, de qui?

— De M. le chanoine de Briqueville. »

Sa figure changea. Je lui donnai ma

lettre, qu'il se mit à lire attentivement.

Histoire (Tun Sous^Mattre* •

« Asseyez -VOUS, mon ami, disait-il en la lisant, asseyez-vous. M. de Briqueville va bien ?

— Très -bien, monsieur le curé, Dieu merci !

— Oui, je vois cela. — Et vous désirez entrer comme sous-maitre chez M. Guillaume?

— Oui, monsieur le curé. «

— Ça suffit ; du mQment que M. de Briqiieville vous recommande, ça suffit! »

Et d'une voix forte il appela la servante : ; « Justine !

— Monsieur?

— Vous allez tenir mon café chaud. Je conduis ce jeune homme au père Guillaume, et je reviens tout de suite. Vous m'entendez ?

— Oui, monsieur. »

Il prit son tricorne, releva son échappe, et me dit brusquement :

« Arrivez ! »

Jl sortit. Je le suivais. En montant la

8 Histoire Sun Sous-Maître.

rue noire, entre les fumiers, les charrettes, les tas de bois et les fenêtres à ras de terre, il me demanda :

« Vous savez lire, écrire, chifFrèr?

— Oui, monsieur le curé, lui dis- je timidement.

— Est-ce que vous connaissez le service de Féglise?

— Pas tout à fait bien, monsieur le curé, mais je rapprendrai.

— Oui, c'est le principal. Il faudra vous y mettre tout de suite. »

Nous arrivions alors à la maison d'école, une ancienne bâtisse décrépite , la grande salle 'en bas, cinq fenêtres sur la rue, avec la porte d'entrée, quatre de côté, sur un petit carré de légumes, pois, haricots, fèves, dont les perches étaient en faisceaux. Au-dessus était le logement de M. Guillaume et de M™® Catherine, sa femme , et plus haut une sorte de mansarde recouverte de bardeaux et les fenêtres en tabatière.

L'escalier, en dehors , avec sa rampe de

bois, montait sur l'autre façade, du côté de réglise. M. le curé grimpa Tescalier quatre à quatre, devant moi, jusqu'à la petite galerie. 11 ouvrit une porte et dit en entrant :

« Monsieur Guillaume, voici votre sousmaître; c'est M. de Briqueviile qui vous l'envoie; il vous convient sous tous les rapports. »

Le vieux maître d'école et sa femme, en train de peler des pommes de terre et de manger ensemble du lait caillé dans un grand saladier, s'étaient levés. Moi, derrière M. le curé, près de la.porte, j'attendais encore avec inquiétude ce qu'ils allaient répondre; mais il était clair que la recommandation du vénérable père feisait tout, car M. Guillaume, un homme de cinq pieds huit pouces, en camisole de tricot gris, culotte de molleton et bas de laine, avait tiré son bonnet et répondait humblement, sans même me regarder :

« Monsieur le curé, puisqu'il vous convient...

lO Histoire â^un Sous" Maître,

— Oui , il fera votre affaire ; il sait lire et écrire, ça suffit ! Comme chantre, il n'a pas encore de voix, il est trop jeune; mais vous en avez, ainsi tout s'arrange.

— Catherine , donne donc le fauteuil à monsieur le curé , dit le vieux maître d'école.

— Non, c'est inutile, je pars à l'instant.

Je suis venu vous dire cela; voilà tout.

Allons, au revoir. »

M. Guillaume, son bonnet de coton à la main, reconduisit M. le curé jusqu'au bas de l'escalier, puis il revint. Sa femme, Çrande, sèche, la peau jaune et les joues creuses, me regardait d'un air curieux, sans rien dire.

« Vous arrivez de loin? me demanda le maître d'école en rentrant.

— De Saint-Nicolas, monsieur.

— Vous avez été sous-maîtfe?

— Non, j'ai travaillé comme surnumé raire chez un huissier.

— Ah ! Et vous connaissez M. le chanoine-promoteur de Briqueville?

Histoire d'un Sous-Maître. n

— Mon père le connaît; ils sont du même village.

— Je comprends,... je comprends,...

fit- il en lançant un coup d'œil à sa femme.

Est-ce que M. le curé vous a dit nos conditions ?

— Il ne m'a rien dit.

— Eh bien , vous serez blanchi, nourri, logé, et vous aurez cent sous par mois.

Quant au service, vous sonnerez les offices, vous balayerez Téglise et 1^ sacristie tous les lundis , et l'école tous les jours; vous m'aiderez à faire la classe; vous tiendrez tout propre ; vous ferez tout ce que je vous dirai. ..

— Eh! mon Dieu, Guillaume, s'écria • la feipme, tu vois bien que le pauvre garçon tombe ensemble.

-T- C'est bon , c'est bon , fit-il ; d'abord il faut s'entendre. Est-ce que cela vous convient? »

Je regardais les belles pommes de terre fumantes et le' bon lait caillé, sentant mon estomac se réveiller, comme pour aller audevant.

12 Histoire à? un Sous^-Maîtrei

« Je ferai ce que vous m'ordonnerez , répondis-je. Je ne demande qu'^à gagner ma vie, à m'instruire, à vous corttenter. »

Mon âge, mon air de soumission rassurèrent ces gens ; ils n'avaient pas à craindre de me voir prendre leur place -de sitôt, et, m'entendant tout accepter sans observation, ils furent dé bonne humeur.

(( Voyons, donnez-moi cela, dit la femme en prenant mon bâton et mon paquet, asseyez-vous et mangez.

— Oui, puisque nous sommes d'accord, asseyons-nous, » dit le père Guillaume.

Je m'assis. M™® Catherine me remit une cuiller d'étain, et le maître d'école, allongeant ses grandes jambes sous la table avec satisfaction, s'écria :

« Voici le tas, vous n'avez qu'à vous régaler! »

Il avait raison, jamais je ne me suis mieux régalé ; ces grosses pommes de terre roses et farineuses de la montagne et ce bon lait caillé bien frais sont encore l'un de mes meilleurs souvenirs. Et pourtant

je ne m'en donnai pas autant que j'aurais voulu ; no.us mangions à la même écuelle, et je n'osais avancer la cuiller qu'à mon tour,, ni prendre plus de pommes de terre que mes hôtes. L'idée me venait que tout était cher, et que, si ces gens se doutaient de mon terrible appétit, ils me regarderaient comme une véritable peste et me renverraient bien vite. Aussi je me retenais.

« Allons, courage, » me disait le maître d'école.

Et sa femme lui répondait :

« S'il n'a plus faim, ce garçon, il ne faut pas le forcer. Vous êtes fatigué, n'est-ce pas ?

— Oui, bien fatigué, madame. Je suis parti de grand matin; j'ai fait plus de quinze lieues.

— Voilà, disait-elle, quand on est trop las, la faim passe.

— Eh bien , dit M. Guillaume en voyant le fond de l'écuelle , dans ce cas , il faut se coucher et dormir. Catherine, conduis le sous -maître à la chambre en haut. »

La femme prit mon paquet et mon bâton,

et je la suivais en boitant, lorsque le père Guillaume, encore à table, me cria ; " « Hé ! que je sache au moins le nom de mon sous-maître... Comment vous appelez-vous ?

— Je m'appelle Jean-Baptiste Renaud.

— Eh bien, bonne nuit, Jean-Baptiste; demain à six heures il faudra commencer.

— Je vous éveillerai, me dit la femme, récole commence à sept heures. »

Nous grimpions alors l'échelle de meunier et nous entrions dans ma petite mansarde. Elle avait deux lucarnes sur le toit, Tune du côté de la vallée, où brillaient quelques étoiles, l'autre du côté de la montagne sombre. A droite était le lit dans sa grande caisse de sapin, garni de gros draps propres et recouvert d'un large plumon à carreaux bleus, selon la mode des Vosges. , Un crucifix, un bénitier en bois et un petit miroir, large comme la main^ - pendaient aux murs.

« Voilà, me dit la mère Catherine, c'est la chambre du sous-maître : l'autre, Phi-

lippe, était un trop bon garçon, il s'est sauvé, il n'a pas voulu rester; mais vous aurez plus de courage et de bon sens. »

Elle posa sa lampe sur le plancher et me dit en descendant d'avoir soin d'éteindre la lumière. Alors je me déshabillai, je soufflai la lampe, et, m'étant couché, je tombai presque aussitôt dans le plus grand sommeil. Mon cœur était soulagé : je n'étais plus à la charge de mes parents... J'avais une place... J'allais eiifin gagner ma vie!

Le lendemain, avant le jour, des sabots montaient lentement l'escalier, et la mère Catherine, le nez à ras du plancher, m'appelait tout bas :

a'ïean-Baptistel... Jean-Baptiste 1... »

Je m'éveillai.

(( C'est* l'heure, dit -elle en posant la lampe et une grande écuelle d'eau fraîche sur la dernière marche, levez-vous. »

l6 . Histoire d!un Sous-Maître.

Et je sautai de mon Ht chaud , pendant qu'elle redescendait.

Le brouillard de la vallée, qui «'élève tous les matins, entrait . jusque sous les bardeaux de la mansarde. Jamais je n'avais senti cette fraîcheur, et je me dépêchais en grelottant de passer mon pantalon, de mettre mes souliers , et puis de me laver les mains, la figure, le cou dans la grande écuelle. Les vitres de mes petites lucarnes étaient comme ouatées de brouillard ;en bas, le feu pétillait dans la cuisine, et les gros souliers de M. Guillaume se traînaient déjà sur le plancher. Dans ces baraques, presque entièrement construites en planches, en madriers de sapin, on entend les moindres mouvements à l'intérieur. Au bout de quelques instants, j'étais habillé, je n'avais plus qu'à descendre; mais alors le soleil commençait à percer les nuages, et de longues traînées d'or couraient sur la Sarre, éclairant les vieux sapins verdoyants et les hêtres roux sur la côte.- J'ouvris la lucarne, et je regardai une minute

Histoire â^un Sous^Maitre. 17

ce Spectacle grandiose : J'étais content de vivre là!

Ensuite je descendis-, et je trouvai le père Guillaume qui se promenait dans la chambre, les épaules courbées, Tair rêveur.

Je lui souhaitai le bonjour, et tout de suite il me dit :

« Aujourd'hui pour la dernière fois j'ai sonné matines et l'école, parce que vous étiez fatigué ; mais ce n'est pas l'affaire de l'instituteur de sonner les cloches, ça regarde le sous-maître, il faudra vous lever une heure plus tôt.

— ^ C'est bon, monsieur, je ne l'oublierai pas»

— Oui, fit-il*. Et maintenant causons d'autre chose. »

Il s'était redressé et me regardait dans les yeux.

« Vous savez lire, écrire, c'est bien; mais connaissez-vous la cursive, la bâtarde, la gothique ? Écrivez-vous en fin, en nioyen, en gros ? .

i8 Histoire d'un Sous^Maître.-

— Oui, monsieur.

— Oui,... chacun peut dire oui, c'est facile; mais il faut voir. Après ça, connaissez-vous vos quatre règles? »

Je n'osais plus répondre. ,

« Et .les fractions, fit-il en élevant la.

voix, connaissez-vous les fractions? »

A la manière dont M. Guillaiime me demandait cela,, je voyais qu'il considérait les fractions comme une chose terriblement difficile et que peu d'instituteurs connaissaient. Je les savais pourtant, ayant été parmi les bons élèves de M. Bastien de Saint-Nicolas ; mais la timidité me gagnait, je baissais les yeux.

« C'est tout cela qu'il faut voir, dit-u en se remettant à marcher. Quant aux fractions, je ne demanda pas absolument qu'un sous-maître les sache, plus d'un maître est embarrassé sur la multiplication des deux tiers par les quatre cinquièmes... Oui,...

c'est une chose grave,... il faut avoir fait de bonnes études ; mais pour la bâtarde et la cursive je veux un bon scrus-maître.

Vous ferez deux exemples, xin de chaque écriture, et je verrai. »

Il me posa d'autres questions encore, me demandant si je savais toiser, traîner la chaîne, planter les piquets et poser le niveau. Puis la mèi-e Catherine, en jupon de laine et bras de chemise, ses grandes poches d'une aujie pendues à droite et à gauche, apporta Técuelle de soupe aux pommes de terre et la posa sur la table : du lait, des pommes de terre écrasées, un peu de beurre, du sel, quelques tranches de pain coupées bien minces et des poireaux, voilà cette bonne soupe, dont Todeur seule en passant me fit tourner la tête.

On s'assit et Ton mangea de bon appétit. Les bancs de Técole au-dessous se remplissaient, on entendait rouler les sabots.

Tout en mangeant, M. Guillaume me dit qu'il voulait bien croire que j'écrivais la bâtarde, la cursive et la gothique, mais que cela ne suffisait même pas, et qu'un vrai sous-maître devait savoir aussi se faire

respecter^ que depuis le printemps dernier deux sous-maîtres avaient été forcés de partir, faute d'avoir la poigne assez solide. « Vous saurez, me dit-il, que dans ce pays les-enfants ne valent pas deux liards, qu'ils sont tous coureurs, dénicheurs de nids, fainéants, joueurs, batailleurs, rapineurs, enfin qu'ils ont tous les défauts réunis ensemble, comme leurs p^ft-ents, qui ne les enverraient jamais à l'école s'il né fallait pas avoir fait sa première communion pour apprendre un état. Sans la première communion , ils resteraient to«te l'année, comme des sauvages, dans les rochers, dans les bois, aux pâturages, à déterrer les carottes, les pommes de terre et les navets des autres. S'il ne fallait pas avoir une religion, tous ces gens-là ne se moqueraient pas mal de nous, l'instituteur et son sous-maitre mourraient de faim !

Heureusement il faut une religion, et c'est pour cela que pendant les deux ou trois ans qu'ils apprennent le catéchisme, et que nous les tenons sous notre coupe, nous

avons juste le temps de les redresser. On les redresse à coups de baguette. Voyez ce paquet de noisetiers que j'ai là derrière l'horloge, dit-il, j'en use tous tes ans deux ou trois pareils sur leur dos. Il ne faut pas avoir peur de les casser, la côte en produit en abondance. Si quelqu'un de ces mauvais gueux vous manque de respect, s'il fait des signes, soit avec la main, en clignant de l'œil, ou bien en riant pour exciter le rire des autres, tombez dessus et tapez!... Tapez jusqu'à ce qu'il crie et que la salle, en entendant cela, pense : — Celi î-là n'est pas un M. Jacques ou un M. Philippe; c'est un vrai sous-maître! — Alors ils vous respecteront, et vous n'aurez qu'à regarder à droite ou à gauche du coin de l'œil , tous frémiront dans leur peau et se dépêcheront de mettre le nez dans la croisette. Vous m'entendez?

— *Oui, monsieur.

— Eh bien , maintenant descendons, la salle est pleine. Et prenez une baguette, il faut que chacun ait la sienne. »

'22 Histoire d'un Sous^Maître. f

Lui-même visita le paquet et m^en remit une des plus solides, grosse comme le petit doigt, et nous descendîmes. Toute ma vie j'aurai .devant les yeux cette grande salle d'école remplie d'enfants, avec ses trois lignes de bancs au milieu pour les petits, que le père Guillaume appelait « bancs des chats », et ses tables en carré autour des murs, où se trouvaient assis des deux côtés les grands, tout crasseux, déguenillés, les vestes et les pantalons percés aux coudes et aux genoux, quelques-uns en sabots, d'autres pieds nus comme de vrais sauvages. Pas ain, j'en suis sûr, n'avait été lavé depuis des semaines et des mois.

Tout cela ne sentait pas bon.

Au moment où nous entrions dans l'allée, un bruit de disputes, d'éclats de rires et de batailles faisait trembler la vieille baraque; mais à peine M. Guillaume eutil touché le loquet que tout se tut; .on aurait entendu voler une mouche. Il s'arrêta sur la porte deux secondes ; chacun était à sa place penché sur son livre.

Malgré cela les plus hardis me regardaient en tournant les yeux en dessous et se grattant Toreille ou la hanche d'un air de réflexion, comme des singes qui rêvent à quelque chose ; ils pensaient sans doute :

— Voilà le nouveau ^ous-maître, celui qui remplace l'autre, que nous avons fait partir. Est-ce qu'on pourra se moquer de lui? Est-ce qu'il se fâchera?... Est-ce qu'il se laissera grimper sur les épaules ?

Cela se voyait clairement à leur mine, et pourtant ils ne bougeaient pas et faisaient semblant d'étudier.

M. Guillaume s'avança lentement jusqu'au milieu de la salle et me dit :

« Monsieur Jean-Baptiste, approchez ! ...

Et, vous autres, écoutez bien ce que je vais vous dire : — Voici le nouveau sous-tnaître ! . . . Celui-là ne ressemble pas aux autres ; c'est un bon sous-maître, que j'ai fait venir exprès, comme il en faut un pour des gueux de votre espèce, qui n'entendent rien à la douceur et se plaisent dans la fainéantise. Eh bien, vous allez être con-

lents... Gare!... gare à celui qui ne fera pas son devoir; je ne vous dis que ça! »

- Alors il alla s'asseoir dans sa chaire pour tailler les plumes. Moi, je me promenais dans la salle, inspectant les ardoises.

On se mit ensuite à chanter le B q4, Bq4.

pendant une demi-heure. M. Guillaume m'avait fait signe de m'asseoir dans sa chaire et d'écrire deux exemples. Il paraissait content et me dit:

(( Ça marchera ! ... »

Puis, ayant donné lé signal aux petits de se taire, il m'ordonna d'aller faire réciter le catéchisme à ceux de la première classe, et comme je m'approchais, ne connaissant pas encore ïe nom des élèves, un de ces polissons, un brun crépu, les cheveux ébouriffés, le nez camard et la peau tannée par le grand air, se mit à se moucher lentement.

« Levez-vous, » lui dis-je.

Mais il avait la tête baissée et continuait de se moucher avec un bruit de clarinette, sans avoir Tair de m'entendxe.

^ « Levez-vous, » lui dis-je encore.

Et lui redoublait, de sorte que toute récole partit d*un éclat de rire. Alors, me rappelant la recommandation du maître, je lui donnai deux coups de baguette pas trop fort, mais qui le firent crier comme si je lavais écorché.

M. Guillaume avait vu ces choses» Tout à coup il arriva, la figure pâle et mauvaise, avec son noisetier ; il serrait les dents et lança d'abord un coup terrible au gueux, un coup qui fit une raie blanche sur. sa veste, depuis Toreille jusqu'au bas des reins. Il bégayait : « Ah ! tu cries,... ah! tu cries... Eh bien, je vais te donner des raisons de crier. »

Et il continuait tellement (Jue le garçon n'avait plus la force de crier, et qu'il se penchait sur la table, comme en faiblesse.

Les autres entendant ces grands coups se suivre, les cheveux leur en dressaient sur la tête. A la fin, le père Guillaume finit pourtant et me dit : .

« Vous connaissez maintenant la ma-

nière de vous y prendre. Hardi 1 hardi! il n'y a que le premier pas qui coûte. »

Pour dire la vérité, ce moyen me parut très-commode ; j'étais dans l'âgé où le plus simple vous paraît toujours le meilleur, et, puisque les autres sous-maîtres avaient été forcés de partir à cause de leur doitceur, je résolus de taper solidement, plutôt que de m'en aller. Si la race sauvage ne voulait pas obéir, tant pis pour elle, cela devait lui causer plus d'ennuis qu'à moi. — Voilà ce que je me dis, en voyant que l'ordre s'était rétabli tout de suite, et que chacun se levait bien vite, lorsque je lui faisais signe, sans avoir envie de rire ni de se moucher.

Aussi le reste de la classe se passa trèsbien, et vers onze heures, après la prière, tous les élèves partiront tranquillement en criant :

(( Bonjour, monsieur Guillaume ! bonjour, monsieur Jean-Baptiste! »

Une fois la salle vide, le vieux maître, riant tout bas, me dit :

« Vous les entendez,. •• ils savent déjà

Histoire âun Sous-Maître*

votre nom : « Bonjour monsieur Jean- « Baptiste! » C'est bon signe. Maintenant, à récole du soir, si Ton vous manque, recommencez; tapez sec, et dans huit jours ils auront plus de considération pour vous qu'ils n'en avaient pour les autres en six mois. »

En montant Tescalier dehors et en voyant cette foule d*enfants s'en aller par trois, par quatre, causant entre eux du nouveau sous-maître, il me dit encore :

« Tenez, les autres jours ils courent, et remplissent le village de leur vacarme; aujourd'hui' tous sont comme étonnés... Et ce grand Arnette, cette espèce de nègre, comme il se frotte encore le dos... Ah!

^ueux, tu veux faire rire les autres, eh bien, nous allons voir celui qui rira le dernier. »

Étant^alors entrés dans la grande chambre en haut, nous trouvâmes la mère Catherine en train de lever la lessive qu'elle avait étendue sur des perches autour du poêle. La brave femme lavait aussi le linge de l'église et n'avait pas d'autre

séchoir que cette chambre ; mais à notre arrivée les fenêtres furent bientôt ouvertes, le linge en tas et la table, mise. Je jetais en attendant un coup d'oeil sur les livres de M. Guillaume, rangés entre deux planchettes, contre le mur. C'étaient' le Catéchisme historique, de M. l'abbé Fleury, la Doctrine chrétienne, de M. Tabbé Fleury, les Mœurs des Israélites et des Chrétiens, de M. Tabbé Fleury, V Histoire de France du vénérable père Loriquet, le Traité des sons de la langue française, de M. l'abbé Bouillotte, le Traité d'arith-métique, de M. Tabbé Bornej etc. Depuis j'ai revu ces livres cent fois, c'est pourquoi je m'en souviens.

Le père Guillaume, me voyant attentif devant sa bibliothèque, allait et venait la tête penchée.

« Si vous avez envie de lire, me disait-il, ne vous gênez pas; moi, depuis longtemps je ne lis plus* De mon temps c'était Vo^rithmétique de 'Bezout, la Grammaire de Wailly, le Traité d'arpentage de M. Pais-

sant. Toutes ces grammaires, ces rudiments et ces traités nouveaux sont faits avec les anciens, excepté l'histoire du père Loriquet, tout à fait nouvelle et recommandée.

Il faut du nouveau, il faut que le commerce roule; les yénérables pères de la foi marchent avant tout le monde, ils ont de nouvelles lumières et donnent seuls les approbations. »

M. Guillaume ne parlait pas sérieusement : il avait traversé le règne de Louis XVI, la république^ Tempire, et vu bien des choses ; mais il conservait sa manière de voir pour lui-même, car alors les vénérables pères de la foi , fondus depuis avec les jésuites, ne plaisantaient pas, et d'un souffle balayaient les instituteurs qui se permettaient la moindre observation contre eux. Je n'en fus pas moins content d'obtenir la permission de prendre ces livres, et de pouvoir m'instruire à mes moments perdus. Ensuite on se mit à table devant une bonne soupe et un grand plat de choux. J'allai sonner l'école vers

jo Histoire d'un Sous-^Maître.

une heure, et la classe du soir commença.

Ce fut la même répétition que le matin, sauf les coups de baguette, que M. Guillaume n'eut pas l'occasion d'açpliquer; le grand Arnette lui-même en avait assez; il ne bougea pas, et les autres se contentèrent aussi d'une seule représentation en ce jour.

Le lendemain et le surlendemain il fallut me montrer, et le vieux maître d'école s'étonna du nerf que j'avais; il me dit même en particulier de ménager le fils de notre maire, M. Bauquel, les deux garçons de Jean Placial, ceux des frères Henriot, les maîtres papetiers, et généralement de tous les notables bourgeois connaissant l'ordonnance qui défendait de battre les enfants, et pouvant se plaindre aux autorités supérieures. Ceux-là devaient être mis en pénitence, à genoux. sur un rondin, ou bien à la retenue au pain sec pendant les heures de repos. Mon ardeur Tétonnait; il ne me permettait de taper que sur les autres.

Enfin ce jour-là tout s'accomplit dans le

Histoire d^un Sous^ Maître» ji

plus grand ordre ; le soir, après souper, j'allai me^ coucher paisiblement, et je dormis comme un bienheureux.

A cinq heures du matin j'étais debout, à cinq heures et quart je sonnais matines, et puis pendant une heure je me promenais dans le village, regardant se lever les gens Tun après Tautre, faisant mes réflexions sur la manière de vivre des laboureurs, des bûcherons, des hommes de métiers et des bourgeois, apprenant à connaître leurs habitudes par le lever, le travail de la journée, le coucher, toutes choses qui m'ont servi par la suite. A six heures et demie, je sonnais Técole, je rentrais déjeuner, et la classe commençait. Bientôt, ayant acheté pour quelques sous d'huile, je pus lire le soir et m'instruire.

Ainsi je prenais de bonnes et de mauvaises habitudes. Les bonnes étaient de me lever tôt, de respirer l'air du matin, d'observer la manière de vivre des gens, de remplir mes devoirs avec exactitude, et de travailler à ma propre instruction quand je

Histoire d'un Sous-Mat tre.

pouvais ; les mauvaises étaient de m'emporter sans raison, de frapper les élèves, de croire qu'on arrive à quelque chose de bon par la force. Et puisque nous en sommes sur ce chapitre, je te dirai tout de suite que -les trois quarts et demi des hommes ne vivent que par habitudes; selon qu'ils ont pris ou reçu des habitudes bonnes ou mauvaises dans leur enfance, — habitudes d'agir, habitudes de penser, habitudes de raisonner ou de croire, — ils continuent de même sans interruption et sans pouvoir changer jusqu'à la lin de leurs jours. C'est rhabitude de l'enfance qui fait les hommes laborieux ou fainéants, sobres ou ivrognes, dépensiers, économes^ entreprenants, timides, honnêtes, gueux, francs, hypocrites, soumis, révoltés, etc. Oui, c'est de l'habitude que vient presque tout, car bien peu d'hommes ont le courage et la persévérance nécessaires "pour changer leurs mauvaises habitudes, lorsqu'ils s'en aperçoivent. Quelques-uns le peuvent, et ceux-là même, dans le cours d'une longue vie comme la

mienne, comptent les jours où, résistant à leur routine, ils ont pris une direction meilleure : dix, quinze ou vingt fois, leur volonté s'est montrée forte, et ces jours, ils s'en souviennent avec fierté, ce sont leurs véritables titres d'homme. La grande masse suit ses habitudes comme un troupeau, et c'est pour cela que l'éducation fait nonseulement les individus, mais les nations tout entières ; c'est pour cela que le choix des instituteurs et des enseignements est si grave; c'est pour cela que ceux qui veulent dominer les peuples et vivre à leurs dépens cherchent, d'abord à s'emparer de l'enfance, à lui donner des habitudes de penser qui durent toute la vie, et empêchent les malheureux de redevenir libres, de réclamer leurs droits et de secouer le joug qui ï^s opprime. C'est comme s'ils leur fourraient dans la tête un ramas de vieilles guenilles, pour remplacer la raison, la justice, le bon sens naturel, qui leur permettent de s'affranchir par le travail et de devenir heureux en ce monde. Une fois ces vieilleries

34 Histoire à! un Sous-Maître,

dans la tête, on peut les conduire comme on veut; et plus ils avancent eh âge, étant accablés de famille, de soucis et de travail, moins ils ont les moyens, Jes occasions et même le désir de s'ôter ce ramas de mensonges et de bêtises qui leur bouche l'esprit et les rend soumis à ceux qui les grugent.

Uinstruction du peuple est donc de là plus grande importance, surtout dans un pays de suffrage universel, où la voix du dernier savetier vaut autant que celle d'un membre de rinstitut. C'est à cela qu'il faut penser d'abord, si Ton veut fonder solidement la république. Toutes les mauvaises élections, tous les mauvais plébiscites dont nous supportons les conséquences terribles, viennent de l'ignorance des paysans ; il faut être de mauvaise foi pour soutenir le contraire ; et cette ignorance abominable, je le dis franchement, est le plus grand crime de tous les rois qui nous ont gouvernés depuis la révolution.

Les choses continuèrent ainsi cinq semaines. Je sonnais les cloches, je balayais réglise, j'assistais M. Guillaume comme chantre aux offices du dimanche, j'aidais M. le curé Bernard à s'habiller et à se déshabiller dans la sacristie, j'étais aussi chargé d'éteindre et d'allumer les cierges, enfin je faisais tout le travail d'un sousmaître. M. Guillaume avait les bénéfices de chantre aux enterrements ; il recevait dix sous par mois de chaque élève, excepté des plus pauvres, que le conseil municipal exemptait de la rétribution.

Dans ces cinq semaines, M* le curé Bernard et M. l'adjoint Faltô vinrent inspecter une fois l'école, selon l'ordonnance. Ils trouvèrent tout en ordre, et M. Faltô, un ancien hussard, marchand de bois et maître d'auberge au Pied-de-Bœuf, m'interrogea pour voir ma force, disait-il. Il me demanda

36 Histoire d'un Sous-Mattre.

commeat s'appelait le père des quatre fils Aymon, et me voyant embarrassé:

« Hé! cria-t-il, vous ne savez pas ça!...

Vous ne connaissez donc pas votre histoire?... C'est le père Aymon! »

Il riait comme un bienheureux, -croyant avoir fait la plus belle découverte. M. Bernard riait aussi.

Voilà nos inspecteurs communaux en et temps -là!

Mais une chose plus importante, c'est qu'on me demanda mon certificat de bonne conduite, que j'avais heureusement apporté, signé de M. le révérend père de Briqueville et du maire de Saint-Nicolas. Alors je fus reconnu comme sous-maître, en attendant le certificat de capacité, qui ne pouvait m'ètre délivré que plus tard, lorsque j'aurais passé mon examen de second degré, ce qui devait m'exempter du service militaire.

On pense quelles inquiétudes j'avais au sujet de cet examen ; M. Guillaume m'assurait qu'avec une belle écriture, le caté-

Histoire d'un Sous^Mattrê. 37

chisme et l'histoire saiate, TafTaire irait toute seule; mais je ne m'y fiais pas, et je passais mes soirées à lire et à relire le traité d'arithmétique de M. l'abbé Borne ei l'histoire du père Loriquet.

Sur ces. entrefaites arriva Thiver, ce grand hiver de la montagne, qui commence à la fin d'octobre et finit à peine en mars.

Un matin^ en me levant, je vis mes petites vitres presque bouchées par la neige ; elle était tombée pendant la nuit et continua sans interruption durant trois jours. La gelée passa dessus, et de semaine en semaine de nouvelles couches s'élevaient; les vieux toits de bardeaux en ployaient; les branches des hêtres, sur 'la côte en face, cassaient comme du verre. De tous les côtés où se portaient les yeux , on ne voyait que de la neige, toujours de la neige; et des corbeaux, leurs grandes ailes déployées, s'abattant derrière les chevaux sur la route, pour dévorer leur fumiez ; les pauvres verdiers ébouriffés en pelote dans les broussailles, criant misère: les enfants arrivant

j8 histoire d'un SousrM^tfr^»

à la file, tout emmaillpttés de guenilles et les ^ambef enfoncées dans de gros sabots.

— Ahl les pay^s de plaine- ne ressemblent pas à la montagne, mais il faut s'accommoder avec le temps et les lieux; le principal pour moi, c'était toujours d'avoir des pommes de terre et du lait caillé, que la mère Catherine achetait à deux sous k pot chez les voisins. Pour dire la vérité, je ne m'inquiétais pas du reste, et je m'estimais heureux de vivre à l'abri du besoin.

Alors aussi le père Guillaume eut son rhumatisme, — un rhumatisme qui se promenait tantôt sur la jambe droite, tantôt sur la jambe gauche, puis le long des côtes, en lui faisant pousser de sourds gémissements. Il ne pouvait plus bouger de son lûf au fond de l'alcôve, et maigrissait à vue d'œil, lylgré la graisse d'oie dont on le frottait régulièrement. C'est en ce temps quil fut heureux de m'avoir! Je tenais seul l'é^le et je faisais tout, même à réglise. Il est vrai que pour le chant je ne possédais pas la voix forte et bien timbrée

df M. GiiiHaiime, et que je ne connaissais pas aussi bien que lui le rituel; mais ie m'en tirais tout de même, et M. le curé, me sachant recommandé par le révérend père de Briqueville, ne se plaignait pa5 trop, comme il Taurait fait sans doute pour tout autre.

Vers la.tin de novembre, un soir que je ^ tenais la classe, quelques instants avant la prière, un traîneau passa devant les fenêtres de récole et s'arrêta près de Tescalier. Je regardais, me demandant qui cela pouvait être; un homme grand, soc^ de trente-cinq à quarante ans, la barbe et les moustaches en pointe, un de ces manteaux de dragon, à triple collet, qu'on appelait karric, sur les épaules, et la tête couverte d'un honnit çn peau de renard , attacha le cheval à la rampe et monta. Quelques minutes après il redescendit, et je V^nitH" àis crier :

u Allons, tout ira bien, madame Cather^, tout ira bien. Envoyez seulement un ejcprès k plus tôt possible ; je vais prévenir

40 Histoire d^un Sous-Aîaitre.

Régoine de préparer Tordonnance. Hue, Grisette, hué! .". ^

Il repartit, et je compris que c'était le docteur Deleuze, deLorquin, dont le père Guillaume parlait sans cesse depuis le premier jour de sa maladie. Je ne me trompais pas. Il avait trouvé M. Guillaume très- ' souffrant; le rhumatisme du genou s'était porté sur les rems, ce qui Tempêchait absolument de dormir. Lu mère Catherine gémissait, parce ^u'il était difficile de trouver quelqu'un pour aller a Lorquin par ce temps de grandes neiges. On ne pouvait pas espérer une occasion , et le moindre exprès allait coûter au moins dix sous. Je lui offris aussitôt de partir le lendemain jeudi , jour de congé, ne voulant pas laisser cette brave femme et mon maître dans l'embarras. Ils acceptèrent, et je me mis en route après déjeuner.

Aucun chemin n'était battu ni même sfrayé, et la neige était si haute qu'il me fallut trois heures pour faire deux lieues.

Quelques instants avant midi, j'entrais chez

l'apothicaire Régoine, sur la place du Mar-^ ché, juste en face de la vieille halle. La petite boutique était remplie de paysans et de paysannes attendant leur tour d'être servis, et je fus bien étonné de reconnaître derrière le comptoir le brave homme qui "m'avait indiqué le chemin du Chêne-Fendu, le jour de mon arrivée dans le pays. Il me remit aussi tout de suite, et s'écria de bonnç humeur, en collant une étiquette sur une bouteille :

« Hé! c'est vous, jeune homme... Vous venez chercher la potion du père Guillaume... Elle est prête!... Eh bien, comment va-t-il, ce pauvre vieux?

— Toujours la même chose, monsieur.

Il souffre toujours beaucoup.

— Oui,... oui,... c'est un vieux rhumatisme;... c'est très-douloureux, mais on n'en meurt pas. Entrez,... entrez vous réchauffer... Vous devez être gelé. Nous causerons tout à l'heure. »

En même temps il ouvrait une porte a gauche du comptoir et me poussait dans

Histoire d'un Sous^Mahre,

rarrière-boutique, où plusieurs personnes, ay?.nt î'air de riches paysans venus à Lorquinpour le marché, causaient, assis autour d'un bon poêle. Une vieille servante, toute rechignée, et que j'ai connue depuis comme la meilleure femme du monde, mettait justement la table. Je pris une chaise; et je* me chauffai avec un véritable plaisir, car f avais très-froid.

Environ un quart d'heure après, le père Régoîne entrait en boitant, sa petite calotte sur le derrière de sa grosse tête chauve. Il était tout joyeux.

« Eh bien , s'écria-t-il en se frottant les mains , c'est fini , nous pouvons dîner. L'hi- .ver nous donne des malades en masse; depuis ce matin , je n'ai pas quitté la boutique une minute. — Marie, apportez la soupe. Ce froid vous ouvre joliment Tap:pétit, »

Puis se tournant vers moi et me tendant une fiole :

« Voici la potion du père Guillaume, dit-il, votis lui recommanderez d'en prendre

Histoire ^àn Sous-Maître. 43

ttcAi cnillefées par ;otff, et d'avoir soin chaque fois d'agiter la bonteille, »

Et èoithiie |e me levais etqjne je prenais ma casquette pour sortir :

« Eh bien, qu'est-ce que vous faites donc > me dit-il d'un ilr étonné. Vous allez dîner avec nous. »

Je vdiilas le remercier, disant que j'étais pressé de rentrer,... que M, Guillaume m'attendait.

« Allons,... allons, reprit-il, ne faîtes pas de cérémonies; vous n'avez rien pris depuis le Chêne-Fondu, vous devez avoir fâiffl. Vous seriez forcé de dîner quelque paft avant de vous eh retourner : le vieux Guillaume attendra? Et puis je suis content de faire votre connaissance; votre figtife in'à plu le premier jour que je vous ai vu ttaverser Ldrqu^n, avec votre petit paquet au bout du bâton. On ^'a dit dii bien de» vous. Je sdis tout ce qui se passe dans le càntoii, rtioi; lès* bonnes femmes epii viennent à la phatrfiacie, des quatre ôoinàdu pajrs, ttie racontetit tes hôuvelks!

Uk Histoire d'un Sous-^Maître.

On m'a dit que vous étiez un bon sousmaître, remplissant bien ses devoirs; ça m'a fait plaisir. J'aime l^s jeunes gens laborieux. ■ — D'ailleurs votre couvert est mis. »

C'était vrai, la vieille servante avait déjà mis Tassiette et la serviette sur la table.

Je m'assis donc tout gêné et pourtant bien heureux de ce que cet excellent homme venait de me dire. Les autres, amis ou «parents de M. Régoine, se passaient la serviette autour du cou, sans faire attention à mon embarras.

Le grand nombre d'années qui se sont écoulées depuis m'empêche d'entrer dans les détails, mais je me rappelle que tous ces braves gens criaient contre la barbarie * des alliés : il avaitdéjà fallu nourrir en i8ry douze cent mille ennemis et leur payer une contribution de guerre de douze cents millions; depuis il fallait nourrir, payer, entretenir les cent' cinquante mille hommes qui occupaient nos places fortes, et les rois de l'Europe n'étaient pas contents I Voilà

Digitizeij by

Histoire (Tun Sous~ Maître, 4 y

qu'ils réclamaient maintenant treize cents millions pour indemniser les particuliers detous les pays, et principalement les Allemands, des pertes que nos guerres leur avaient fait éprouver depuis le commence^ ment de la révolution et même bien avant, sous Louis XIV. Comment payer une somme pareille, dans l'état de misère où se trouvait la France après deux invasions ?

Ces gens se désolaient. L'un d'eux, grand, roux, frisé, la figure osseuse et le menton carré, un vrai Lorrain, disait que tout cela venait des traîtres , que les traîtres étaient cause de tous nos malheurs, et qu'il fallait payer les dettes de la France à coups de canon.

Ce qui me revient encore de ce dîner, c'est qu'il y fut aussi question de l'instruction du peuple. M. Régoine, après m'avoir interrogé sur mes connaissances, m'ayant demandé ce- que je gagnais, fut indigné d'appreîîdre que je ne recevais que cinq francs par mois.

a C'est une honte pour un pays comme

4^ Histoire d*un Sous-Mai tret

le nôtre, s ecriart-il , de voir un sous-maître capable, de bonne conduite, et remplissant bien ses devoirs , payé comme un hardier de village, à raison de cent sous par mois.

L'ignorance du peuple est pourtant ce qu'il y a de pire au monde, et Ton devrait au moins assurer le pain quotidien aux hommes qui la combattent.. C'est Tignorancedu peuple qui a perdu notre révolution. Si le' peuple avait su lire, écrire et raisonner un peu ses intérêts, jamais il n'aurait accepté la constitution de Tan viii, par laquelle Bonaparte confisquait à son profit tout ce que la nation avait gagné depuis 178p. Cette malheureuse constitution a permis à Bonaparte de tailler, de rogner, de tout faire à sa guise, sans aucun contrôle, et finalement de laisser la France vaincue, ruinée, humiliée, amoindrie de la frontière du Rhin , et occupée par cent cinquante mille soldats étrangers, qu'il faut subir et nourrir, jusqu'au payement des indemnités de guerre.

Voilà les résultats de l'ignorance... Voilà ce que rapporte un plébiscite arraché par

Histoire d'un Sous^Maître^ 4fJ

deux ou trois filous à des millions d'imbéciles qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez! C'est sur Tignorance des peuples qu'on bâtit les trônes et qu'on fonde le despotisme. Bonaparte le savait : il n'a jamais donné un centime pour Tinstruction* primaire I De son temps les maîtres d'école vivaient comme ils pouvaient; cela ne le regardait pas , mais au moins c'était franc.

Les Bourbons, eux, s'y prennent d'une autre manière; ils rendent des arrêtés, ils . écrivent des circulaires qu'on publie dans les gazettes, ils organisent des « comités « gratuits et de charité » pour surveiller et encourager l'instruction du peuple; enfin ils noircissent beaucoup de papier et font beaucoup de bruit. Tout cela ne signifie rien. Pour organiser l'instruction primaire, il faut de l'argent. Qu'on débarrasse les maîtres d'école de la surveillance des curés, qu'on les paye bien ^ qu'on mette les places d'instituteur au concours, et dans dix ans tous les Frangais sauront lire, écrire, calculer et raisonner. Malheureusement les rois.

les prêtres et les nobles ne veulent pas qu'on raisonne; ils savent qu'instruire le peuple, c'est préparer la république, et voilà justement pourquoi ces gens nous amusent avec leurs belles circulaires, — qui ne mettent pas un sou dans la poche des maîtres d'école, — et leurs fameux comités, remplis de jésuites : c'est de la pure comédie! »

Ainsi parla ce brave homme, et les autres ^rapprouvaient. Moi , j'ouvrais les oreilles, n'ayant jamais entendu parler de ces choses.

J'en étais étonné et réjoui.

Finalement, M. Régoine, voyant que j'avais le désir de m'instruire, voulut bien me prêter des livres, et vers deux heures je repris le chemin du Chêne-Fendu. Le père Guillaume m'attendait avec une grande impatience; il était comme tous les malades, qui se figurent qu'en avalant une drogué ils seront guéris ; toutes les expériences qu'ils ont faites, tous les remèdes qu'ils ont essayés sans aucun profit, ne les empêchent pas de croire que le dernier les

remettra sur pied. Il prit donc sa potion.

Moi, j'étais déjà dans ma chambre, en train de lire les livres que j'avais apportés ; mais à mon grand désespoir je n'y comprenais rieii : c'était de l'hébreu pour moi f et pourtant ces livres , — l' Emile et le Contrat social. — ont encore aujourd'hui la réputation d'être parmi les plus beaux et les meilleurs.

Mon Dieu! que de chagrin je me fis à propo§ de ces deux ouvrages, et que de fois, durant trois semaines, je m'écriai : — Tu ne comprends donc pas le français ? Ton esprit est donc bouché? Tu ne pourras donc jamais rien devenir?

L'inquiétude ne me quittait plus ; matin et soir après l'école, je montais voir si je comprendrais mieux, lisant, lisant toujours, retournant les mots et les phrases dans ma tête, sans pouvoir en tirer une idée claire.

A la fin , le père Guillaume s'afferçut de mon agitation ; il me demanda ce que j'avais, et je lui dis franchement ce qui m'arrivait.

50 Histoire d'un Soùs-Mahrê*

n Hé! mon pauvre Jèan*Baptist€y fit-il^ ne vous désolez pas tant; ;'en suis au mêni^ point que vous depuis treiite ans. Sous la république^ où ne parlait que du Contrat social et des autres livres de Jeatn*Jacques; c'était la Bible et TÉvangile de ce temp^ là!*.* Cent fois f ai voulu leslire^ maié ife^i tellement beau ^ tellement savant ef magnifique, que je n'y comprenais rien. Ces ou- Vrage», comme le Génie du chriâtianiÉme.

qtie m'a prêté M. le curé, comme les chefsd'œuvre de la chaire de Bossuet, sont poîîtle» roÏ9j les princes ^ les grands seigneurs et les savants ; il faut des années et des années d'étude avant de comprendre au jiusie ce qu'ils signifient. Nous autres gens d'en bas : ouvriers , paysans , petits bourgeois ^ on ne é'inquîète pas de nous; les bœufs qui traînent la charrue n'ont pas besoin de comprendre; pourvu qu'ils aillerfty.^. qu'ils aillent,... qu'ils tem plissent leur métiet^ c'est assez^ on ne hfur eft demande pas davantage. »

Ces paroles m'étonnèrent d'abôrrd^ taà^

Histoire âun S&us^Mattrè, 51

l'ai reconnu depuis que le vieux maître d'école avait raison. — Il existe deux langues efn France, la langue du grand monde, et Celle du peuple. C'est pour le p%tkû monde qu'on feit des chefs-d'œuvre, et pour le peuplé on ne fait rien ; aussi nous n'avons pas de littérature populaire, nout n'avons pas même une bonne gramiftaire. Vois seulement la plus simple de toutes, celle de Lhomond, vois comme elle commence : « La grammaire française est Fart de parler et d'écrire correctement le français.» — Qu'estce que cela veut dire, l'art? Est-ce que les enfants du peuple comprennent cela : Tart de parler > — Et « correctement t. . . » Est-ce que le peuple se sert du « mot correctement) » Est-ce que nos paysans ^ nos ouvriers, nous-mêmes nous disons : « travailler correctement, parler correctement?»

Sur dix mille enfants , pas uâ^seul ne comprend cette explication ; il la répète comme un perroquet, rien de pi us . Si Lhomond avait dit: — La grammaire française est un livre de f ^les pour apprendre à parler el à écrire

^2 ' Histoire d'un SouS'-MaUre»

en français, sans fautes, —-les plus bornés auraient compris. Malheureusement on ne veut pas cela; plus j'avance dans la vie, plus je vois qu'on veut tenir le peuple dans rignorance; devant Dieu qui m'entend, je suis sûr que c'est la pensée de ceux qui nous conduisent. Mais cela ne peut plus ,durer longtemps; toiis les hommes de bon sens reconnaissent que dans une démocratie il faut des livres pour les paysa'ns et les ouvriers. Dans cmquante ans d'ici, tous ces magnifiques chefs-d'œuvre, que les savants seuls peuvent admirer, seront dans les bibliothèques des châteaux avec les armures des anciens chevaliers; les livres simples, clairs, utiles, écrits dans la langue que tout le monde comprend, seront seuls entre les mains du peuple.. Ainsi se renouvellera et s'agrandira la littérature française : d'aristocratique, elle deviendra populaire. Il faut écrire pour le peuple, ou se résigner à périr sous les plébiscites de l'ignorance. — Voilà ce que je dis ! Les jeunes gens sont bien heureux, ils assisteront à ces choses et

Histoire d'un Sous^Maîtrt. 53

à bîen d'autres pareillement agréablesl Ils ne verront pas comme nous de grands génies, qui se croient démocrates, écrire, soidisant pour le peuple, des livres que les plus ' malins ne peuvent comprendre, comme le grec et l'hébreu, qu'à l'aide' du dictionnaire.

Enfin les réflexions du père Guillaume , me firent tout de même du bien, et depuis je ne m'obstinai plus à lire et relire des choses au-dessus de ma portée. Mais je n'étais pas au bout de mes peines avec ces malheureux ouvrages, car étant allé à confesse, à Noël, M. Bernard, avant de me donner Tabsolution, me demanda si je ne m'accusais pas aussi d'avoir lu de mauvais livres; je lui répondis tranquillement que non, et son indignation fut terrible.

« Comment^ vous mentez au tribunal de pénitence, s'écria-t-il,,vous osez mentir devant Dieu!... Croyez-vous qu'il ne sache pas tout > Croyez-vous que nous n'ayons pas appris le jour même que vous aviez

}4 Histoire â^un Scus-'Aiattre*

apporté de Lorquin des livres condamnés par rÉglise? »

Alors ;e devins font pâle, et je répondis en bégajrant que je n'y avais rien compris, qne je ne savais pas ces livres défendus; mais lui, safts m'écouter, continua, disant que si M. de Briqueville, qui daignait me protéger, apprenait cela, fêtais perdu, qu'il me retirerait sa main et que )e tomberais dans Tablme; que bientôt l'inspecteur arriveraif, et qu'alors on verrait si f avais du teinps de teste pour diner avec des jacobins et lire dematfvais livres; qu'on verrait si je savais mon histoite sainte ^ mon catécitisme, si j'étais tin bdn serviteur, sachant ses devoirs envers Dieu et le roi.

« Qttand un n'a pas pltrs de^ voi:r que vous, ajouta-t-il, le premier devoir, c'est de s'exetcef an plain-chant pMt tâcher de s'en donner. Vous serez examiné sur tout, et vous n'obtiendrez votre certificat que si c'est mon avis. Ainsi, s^issez en cdnséqûeace^n

Histoire éPun Sous^Maître, 55

Il me renvoya dans une désolation inexprimable. Depuis ce moment, je ne vivais plus; si je n'obtenais pas un certificat, qu'allais- je. devenir?. A cette pensée mon cœur se serrait, et je travaillais, j'étudiais, je ne prenais plus une minute de repos. Le père Guillaume lui-même me disait 1

« C'est trop, Jean-Baptiste, c'est trop; vous finirez par tomber malade. »

Mais je ne Téccfutais pas, et, à force de lire, d'étudier, ma tête était tellement pleine de choses, que je ne voyais plus clair.

Le père Guillaume avait repris sa classe avec son rhumatisme, aussi les coups de baguette pleuvaient, une çorte de fureur nous possédait; nous n'avions pitié ni de nous-mêmes ni dés élèves, et du matin au soir l'école était remplie de cris épouvantables. La dureté des uns engendre celle des autres. Combien de fois je me suis reproché cette barbarie envers les enfants f — Enfin les pâques arrivèrent, et plusieurs de nos élèves firent leur première communion.

e6 Histoire d'un Sous^Maître,

Ceux-là durent être contents ; ils pouvaient dire : — Nous sommes sortis des griffes du père Guillaume et du sous-maître. Dieu soit loué, nous ne rentrerons plus chez nous , le dos pelé à coups de baguette !

^ Quelle instruction chrétienne on donnait en ce temps-là ! C'est à faire frémir.

Tout à coup la nouvelle se répandit que M. l'inspecteur était en route; qu'il avait commencé sa tournée^ en Lorraine, par Blamont; qu'il s'avançait en détruisant les s6us-maîtres, en les épluchant, en les cassant, en les refusant à la douzaine, sans considérer leur triste position, ni le service militaire, qui les empoignait aussitôt qu'on les avait mis de côté.

Les sous -maîtres du pays, et même les instituteurs du troisième degré qui n'étaient reçus que provisoirement , tremblaient en apprenant les dégâts de M. Mougeot, principal de collège, désigné .pour cette inspection, et qui montrait ainsi sa science. Je me souviens qu'un sous-maître de Saint- Georges passa chez nous en ce temps, ra-

Histoire £un Sous-Maitre, 57

contant qu'on l'avait refusé pour une faute de participes, ce qui me fit dresser les cheveux sur la tête.

Le père Guillaume me disait :

« Surtout, Jean-Baptiste, n'ayez pas peur; tous ces sous-maîtres sont des ânes ; le plus malin de la bande ne serait pas capable de faire une addition de fractions. Vous en savez dix fois plus qu'eux tous; mais il ne faut pas avoir peur quand on vous interrogera : si vous avez peur, vous êtes perdu ! D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit cent fois, le principal aujourd'hui,* ce n'est pas l'arîthmélique ni même la grammaire, c'est le catéchisme et l'histoire sainte; tenez, lisez la circulaire du 15 mars 18 16, et vous verrez que j'ai raison. »

Alors le brave homme me relisait cette fameuse circulaire, disant que « MM. les recteurs devaient se regarder comme les serviteurs de MM. les évêques, et que l'instruction primaire avait surtout pour objet de renforcer l'instruction rçligieuse et d'imprimer dans le cœur des jeunes gens, d'une

0iaiiière durable, le senrimeat de leurs de-* voirs enver$ Dieu jet le roi, » ce qui ne, m'empêchait pas de trembler comme un malheureux.

Finalement, à force d'approcher, Tin- $pecteur arriva du cbté de Saint-Quirin, et l'on apprit que le lendemain il serait chez nous. Cette nuit-là je ne pus fermer Toeil.

C'était à la fin de juin; d'heure en heure, je me levais pour respirer, j'ouvrais ma petite fenêtre, et je regardais dehors au clair de lune, les champs, les prés, les bois, sans rien voir, me disant : « Ah ! si j'étais seulement à demain soir!... Que le Seigneur m'assiste! » Et puis je me recouchais; je me relevais, j'allumais ma lampe; j'aurais voulu lire, apprendre encore quelques lignes, malgré la recommandation du maître, qu'il faut se reposer les derniers jours, et que tout ce qu'on apprend alors ne fait que vous encombrer Tesprit.

Ainsi se passa cette dernière nuit, dans la fièvre. Le osatiii, je mis une chemise bUnche et me^ beaux habits. Je n^avais pas

Uimife ^m Sùus-Mattn. §ç

fkim 4|i fiéjçimer- la mère Catherine s'écriait :

uAhl $i riaspecteur avait encore attenilu huit jours, notre pauvre Jean-Baptiste n'aurait plus eu la force de bouger !

— Tais-toi, lui répoodait M. Guillaume, laisse-le tranquille. »

Ensuite nous descçndunes à l'école. Et comme nous arrivions au bas de l'escalier, voilà qu'une voiture ^sse au trot dans la rue; une voiture de paysan, deux bottes de paille entre les échelles, le conducteur devant, et derrière, assis tout raide, un prêtre avec son grand tricorne, les mains appuyées sur la pomme de son parapluie, la barbe m^m^ rasée^ tiraot sur le bleu, et regardant à droite et à gauche du coin de #e$ Y§nx blancs, sans bouger la tête : c était M. Tinspecteur! Tu penses ù je me dépêchai de le saluer jusqu'à terre. Il répondit par un petit signe de tète , et la voiture descendit la ruelle de la maison de cure.

Durant l'école, j'allais et venais, n^ayant

pas envie de reprendre et bien moins encore de frapper ceux qui riaient ou causaient. J'étais moi-même trop malheureux; cela m'abattait et me rendait indulgent.

Chaque fois qu'une personne passait dehors, je me figurais qu'elle venait m appeler. J'avais écrit des exemples en belle»

let-tres rondes, gothiques et bâtardes, que M. Guillaume trouvait admirables ; mais cela ne me rassurait pas beaucoup. Enfin récole du matin étant finie, nous montâmes, dîner. Je mangeai peu. M™® Catherine levait la nappe , quand le père Guillaume, debout à la fenêtre, s'écria : >

« Voilà M"*" Justine qui vient vous appeler, Jean-Baptiste; à cette heure, du courage ! ))

Et les genoux tremblants, mon cahier sous le bras, je sortis sur la galerie.

M''* Justine, en bas, me criait déjà :

a Venez bien vite au presbytère, on vous attend ! »

Elle repartit, et je descendis plus mort que vif.

S'il me fallait te dire ce qui se passa le long de la ruelle, j*en serais bien embarrassé. Je ne voyais plus clair, et tout à coup je fus sur l'escalier de la maison de cure^ Alors, comme la première fois, je m'arrê»

tai pour reprendre haleine. On riait à Tintérieur. J'entrai dans l'allée, et je donnai deux petits coups à la porte trois fois de suite. Les minutes se passaient; je n'osais toquer plus fort.

A la fin, quelqu'un dit : a Entrez ! »

J'ouvris. M.* rinspecteur, le curé de Voyer, celui de Saint-Quirin et le nôtre, assis à table, prenaient le café. Notre curé, me voyant, s'écria :

« C'est le sous- maître ! »

Je restais sur le seuil, mon chapeau entre les mains.

« Entrez donc, me dit^ l'inspecteur, entrez et refermez la porte. »

. Alors j'entrai.

« Vous avez écrit des exemples? me dit-il.

— Oui, monsieur l'inspecteur.

6a Histoire d'un Sous^Maitre*

— Voyons un peu. »

Je lui remis mon cahier, il le feuilleta lentement. Je tremblais comme une feuille.

• « C'est vous-même qui avez écrit cela?

• — Oui, monsieur l'inspecteur. »

H passa le cahier aux autres curés, qui ne dirent rien. Au bout d'un instant, Tinspeçteur^ ayant porté les lèvres à sa tasse, y remit du sucre et me dit :

« Asseyez^vous à ce bureau. »

Il montrait le bureau de M. Bernard à gauche, oà se trouvaient du papier, des plumes et de l'encre.

« Écrivez ! » fit-il , en se mettant à me dicter l'histoire de Joseph vendu par ses frères.

Il se leva et vint regarder par-dessus mon épaule. Mes yeux étaient troubles. Pourtant j'écrivais bien, me répétant à moî-^ même les paroles du père Guillaume :• <i Du calme, Jean- Baptiste, du calme! »

Au bout de quelques lignes, M. l'inspecteur prit ma dictée ; il alla se rasseoir et

Histoire Sun Seus-M&itr: 63

compara mon cahier à œ que /e Tenadis

î'écrire.

fli C'est bien la même écriture, fit-iï, — voyons Torthographe! »

Il lut, relut deux fois, et finit par me dire :

«- Allons, allons, nous n'avons pas commis de grosses fautes, » Et, levant les yeux, il me demanda :

« Quel est le sujet de ma dictée?

— C'est l'histoire de Joseph ven<iu p^r ye% frères.

— Bon... Eh bien , continuez;... facontez-flous cette histoire. »

Et, tout pâle de crainte, je racontai Ténvie des frères de Joseph contre lui, ta résolution qu'ils prirent de le vendre,- le passage des marchands ismaélites, le rêve du grand panetier et de Téchanson, les sept vaches grasses et les sept vaches maigres, les greniers d'abondance, la famine qui força Jacob .d'envoyer ses fils acheter des grains en Egypte, le second voyage, la découverte de la coupe dans le sac de Ben-

jamin, etc. J'avais lu cent fois cette histoire, la plus belle et la plus touchante de la Bible, et chaque fois, en arrivant à l'endroit où Joseph s'écrie : « Je suis Joseph^ votre frère !... notre père Jacob vit-il encore?... )) je n'avais pu m'empêcher de pleurer. Aussi , dans Tétat de trouble et d'inquiétude où je me trouvais alors, en prononçant ces paroles, qui sont le cri de la nature même , je m'arrêtai comme suffoqué, et je ne pus retenir mes larmes.

MM. les curés se .regardèrent tout surpris.

(( C'est bien,;., c'est bien, mon ami, me dit l'inspecteur au bout d'un instant; cela part d'un bon sentiment. Remettezvous; »

Sa voix était douce, et je me remis lentement.

« Connaissez -vous le solfège? me dit-il ensuite.

— Un peu, monsieur l'inspecteur.

— Et l'arithmétique?

— Oui, monsieur l'inspecteur.

— Eh bien, expliquez-nous le système décimal. »

J'expliquai comme je pus; il paraissait content, et finalement , vidant sa tasse, il dit : « Cela suffit, c'est assez.

— Oui, s'écrièrent les autres, comme attendris, c'est très-bien. »

Je me croyais débarrassé, quand M. Bernard , élevant la voix, dit que tout était bien, sauf le plain-chant, que je négligeais un peu trop pour le reste, mais qu'il espérait qu'à l'avenir tout irait ensemble, et que je ferais mes efforts pour devenir un bon chantr^.

Je promis tout ce qu'on voulut , avec la ferme résolution de tenir mes promesses , et M. l'inspecteur, regardant ses confrères, dit que j'avais satisfait à l'examen. Puis s' adressant à moi d'un air de bienveillance :

« Vous pouvez écrire à M. de Briqueville que vous êtes reçu, dit-il. D'ici à quelques jours, vous recevrez votre brevet dç secpîide classe, qui .vous affranchira du

S6 Hismre d'un Soiu^-MaUre.

service inililâiîe , d'après rordonnance du lo mars dernier. C'est bien,... c'est trèsbien;... voiis pouvez voustetiifer. »

Alors, saluant profondément ces messieurs, je voulus sortir, mais je ne trouvais plus le loquet, tant ma joie et mon trouble étaient grands. MM. les curés riaient tout haut, et l'un deux s^écriait :

« Le pauvre garçon!... est -il heureux!... »

C'était bien vrai, jamais ;e n'ai ressenti de bonheur pareil. Et dehors, dans là rue, je me mis à sauter, à danser, les mains en l'air, de sorte que les paysans, :en train de fendre leur bois ou d'entasser leur fumie^, me .prenaient pour un fou.

Le père Guillaume , derrière ses vitres, me voyant arriver ainsi, sortit sur la porte, et )e lui criai de loin :

« J'ai mon brevet,... j'ai mon brevet dô seconde classe!

— C'est bien, c'est bien, Jeân-Bapfîste, fit-il en riant de bon cœur et nie donnant l'accolade; calmez-vous,... on nous

Histoire d'im Smis^AîûUrè.

regarde.*. Reposez- vous f... rînspectioâ n'est que pour demain matin, c'est moi qui ferai seul la classe. »

D'un trait je fus dans la chambre en bautf embrassant la mère Catherine, et lui racontant mon examen ; elle paraissait toute ré;outey et me disait aussi d'être plus calme.

Il faut ayodr passé des années sans nû liard dans sa poche , avec la crainte de se trouver sans ouvrage du ;oùr au lendemain, pour comprendre l'exaltation d'un pauvre diable qui trouve enfin le moyen assuré de gagner sa vie;, et même de venir en aide à ceux qui l'ont élevé.

J'écrivis aussitôt cette bonne nouvelle à mes parents ; et puis à M, de Briqueville une belle lettre deremercîments et de promesses d'être toujours, et de plus en plus, digne de sa bienveillance. J'allai jeter ces deuxlettres à la bœte, et, continuant ma route dans la vallée jusqu'à la première scierie , il me serait difficile aujourd'hui de te racoftler tous les compliments et toutes les felkil»-

tions que je m'adressai à moi-même; à chaque pas, je m'écriais :

« Jean-Baptiste, tu es reçu!... ce n'est pas un rêve... Maintenant l'avenir est ouvert devant toi, marche, rien ne peut plus f arrêter! »

Cette joie dura plusieurs jours; mais il fautaussique jel'avoue, après avoir reçumon brevet, que M. Bernard me fit signer sous ses yeux à la maison de cure, avec l'engagement de servir dix ans dans l'instruction publique, en me voyant grade par autorisation de M. le ministre, la vanité me tourna la tête, et je ne songeai plus qu'à devenir instituteur moi-même au lieu de servir en sous-ordre. Le logement, la nourriture et cinq francs par mois me paraissaient une bien faible récompense pour Jean-Baptiste Renaud, et dans toutes les excursions que je faisais pour aller voir mes collègues des environs, je m'informais sans cesse s'il n'existait pas d'autres places vacantes, rétribuées en proportion de mon savoir et du brevet de seconde classe. .

A partir de ïa fète des Rameaux jusqu'à la fin de Tautomne, les enfants sont presque ton* à garder les vaches, à récolter des myrtilles, des faînes et des feuilles mortes; un grand nombre aident leurs parents à rentrer le^ foin, le seigle, Torge, l'avoine; d'autres mènent les bêtes à la pâture et cherchent du bois mort dans la forêt. Quelques-uns seulement, ceux des riches, continuent leurs études, et durant Tété les écoles sont à peu près vides. J'avais donc du temps de reste, et j'en profitais pour chercher une place d'instituteur, croyant que rien n'était au-dessus de mon mérite.

M? Guillaume l'apprit sans doute. Ce qui me porte à, le croire , c'est qu'à la fin d'octobre, au moment où l'école se remplissait de nouveaux élèves, comme un soit à souper je lui disais, après avoir longtemps réfléchi, que mes habits et mes chemises s'usaient, que je n'avais pas même de quoi m'acheter des souliers, et que j'étais forcé de lui demander une augmen-

Ggogle

fation, il ne parut pas trop surpris et me répondit tranquillement :

« Je m'attendais à cela depuis longtemps, Jean-Baptiste. Vous êtes comme les ;eunes gens ambitieux, qui veulent avancer vite et qui voient tout en beau. Depuis que vous avez obtenu votre brevet, rien ne vous paraît plus à la hauteur de vos talents. Ce n'est pas un reproche que ;e vous fais; chacun en ce monde cherche ses intérêts.

Seulement, lorsque vous êtes arrivé, vers la fin de l'automne dernier,, pendant cette mauvaise année, vous étiez bien content d'avoir des pommes de terre et du lait caillé à votre appétit ; maintenant vous avez des œufs, du fromage blanc , de temj» en temps un plat de choucroute avec du lard , et le dimanche un pot-au-feu garni de légumes, qui vous réjouit et vous entretient en santé. Pendant Tété, je ne vous ai pas refusé de congés, soit pour vous instruire, .soit pour aller vous promener dans la montagne, avec vos confrères des villages voisins. Je vous ai payé régulièrement vos

Histoire d'un Soics^Maître. 71

cinq livres par mois, et pourtant, vous le savtv2, réîole était vide aux trois quarts, je ne touchais presque rien. J'aurais pu vous r^voyer durant la belle saison, comme tous les autres sous-maîtres... Vous ne &ites pas attention à cela.

— Oui, cria la mère Catherine, ce sont des ingrats!... Ils arrivent tous minables; ils mangent, ils boivent sans demander ce que cela coûte, et, quand ils sont devenus gros et 'gras, ils veulent qu'on les augmente et menacent de partir; c'est abominable!...

— Tais-toi, Catherine, lui dit M. Guillaume, laisse -moi parler. J'ai donc fait mon possible pour vous contenter, Jean- Bapftfite, parce tjue vous êtes un bon sousmaitre; et maintenant vous cherchez une place ailleurs; je le sais, on me Ta dit.

Dieu veuille que vous n'ayez pas à vous en repentir , car malgré vos connaissances , malgré vos fractions, vos règles de trois et de société , malgré votre belle écriture et votre orthographe , une chose vous man^

7* Histoire xi'un Soiu^Maître.

quera toujours, c'est la voix! Qu'est-ce que fait à MM. les curés Tarithmétique, la .

grammaire et le reste? Croyez-vous qu'ils tiennent à l'instruction du peuple > Au contraire ; plus le peuple est bête, plus ils sont contents. Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, c'est le catéchisme qui passp avant tout, le catéchisme et le chant. Dans tous les temps, il a fallu le catéchisme, rien que le catéchisme. Dans ma jeunesse, sous Louis XV et Louis XVI, c'était le catéchisme de Toul; plus tard, sous la République, le catéchisme des droits de l'homme, avec des chansons en l'honneur de la nation ; maintenant, depuis l'usurpateur et le retour de nos rois légitimes , c'est le catéchisme de Metz et fe plain-chant. Quand un maître d'école sait son catéchisme et qu'il possède une belle voix, tout le reste est inutile, on le demande pour la forme.

Tenez, moi, Jean-Baptiste, sans brevet je trouverais une place mille fois plus tôt que vous, parce que je sais mon catéchisme par pœur et que j'ai de là voix. Sur mille eu-

rés, pas un seul ne voudra de vous, et tous seraient contents de m'avoir, parce que quand je chante un Gloria in excelsiSy ou bien un Te Deum et un Kyrie, ou n'importe quoi, ça s'entend, ça monte, ça remplit réglise comme un œuf, ça fait plaisir aux hommes et- au bon Dieu. Vous au con- .

traire, c'est comme un pierrot qui piaille dans les orgues ; ça déchire les oreilles des fidèles, ça détourne l'esprit des choses saintes, enfin c'est contraire à la religion ; et tous les brevets du monde ne vous donneront pas de voix!... Voyons, qu'est-ce qu'un maître d'école sans voix? Si vous étiez curé, est-ce que vous voudriez d'un maître d'école sans voix, quand il connaîtrait toutes les arithmétiques du monde et même les logarithmes, qui sont à la fin? Répondez, la main sur le cœur, Jean-Baptiste. »

J'étais tout étourdi, xar M. Guillaume ne disait que la simple vérité; je le savais, et je lui répondis modestement : '

« Croyez bien, monsieur Guillaume, que je vous quitterais avec le plus grand cha-

grin, surtout à Tentrée de Thiver, oii mes services vous sont le plus utiles; oui, cela me désolerait, et je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi. Seulement soyez juste; voyez vous-même mes habits, mes souliers... Est-ce que je.peux me présenter en cet état? Est-ce que ce n'est pas honteux pour Técole, lorsque MM. les inspecteurs communaux arrivent? Sans compter que je voudrais bien aussi pouvoir envoyer de temps en temps une pièce de cent sous à mon pauvre père. »

Il réfléchit un instant et me dit :' « A la bonne heure, Jean-Baptiste, à la bonne heure, je comprends cela; vous' n'avez pas tort, et j'y avais déjà pensé.

Quant à vous donner plus de cinq francs par mois, ça ne m'est pas possible; mais on peut trouver d'autres moyens de s'arranger :

voici la proposition que je vous fais, nous y gagnerons tous les deux, si cela vous convient. »

Alors il me raconta que cinq ou six ans avant, sous l'usurpateur, après Técole des

Histoire d'un Sous-AIattre. 75

enfants, le soir, de huit à dix heures, il avait rhabitude de tenir une classe pour les grandes personnes, garçons et filles, employées aux fabriques de la vallée, qui désiraient encore s'instruire, n'ayant rien appris avant leur première communion et sentant le besoin de savoir écrire et chiffrer; que ces personnes payaient vingt sous par mois; qu'il en avait eu dix-huit, ce qui , lui faisait un beau bénéfice ; mais que les malheurs des deux invasions l'avaient forcé de renoncer à cette classe, tous les hommes

■ de dix-huit à quarante ans étant partis pour l'armée.

« Si vous voulez, me dit-il, nous la repren- -drons. Comme vous êtes jeune, et que par votre âge vous n'inspireriez pas encore assez de resp^ect et de considération à des

, gens plus âgés que vous , je serai là pour maintenir le bon ordre, et vous ferez la classe. La chose principale, c'est l'arithmétique et l'orthographe,, car les chères sœurs ne savent rien de cela; toute leur science est d'apprendre le catéchisme aux

^d Histoire d*un Sous~Maître,

jeunes personnes, de sorte que les filles de bourgeois et de maîtres-ouvriers, lorsque le bon sens leur arrive, se désolent de ne pouvoir tenir un livre de ménage, ni faire une simple addition. Je suis sûr -quMl nous faudra peu de temps pouç remonter notre école, et nous partagerons les bénéfices.

Vous gagnerez ainsi des huit et dix francs ^par mois, et vous pourrez aider vos parents, ce qui est le devoir d'un bon fils; mais au nom du ciel, Jean-Baptiste,, tâchez de mettre votre ambition de côté ; vous n'êtes pas encore d'âge à remplir une place d'instituteur, et l'ambition perd tout. » •

M. Guillaume n'avait pas tort de m'appeler ambitieux, l'idée de rabâcher le catéchisme durant des années ne me convenait guère; je me sentais fait pour autre chose, et quand M. Bernard, à l'église, prêchait la modestie et l'humilité chrétiennes, je me disais :

« Cest bon, monsieur le curé, c'est bon!... Pourquoi donc vous mettez- vous des chapes d'or sur le dos? Pourquoi

M^' révêque vit-îl dans un palais, et votis dans la plus belle maison du village ? Pourquoi tenez-vous tous aux faux biens de la terre'? La modestie et l'humilité sont bonnes à prêcher aux autres; c'est la meilleure manière de conserver pour soi les bonnçs pensions, les bénéfices de toute sorte, la bonne figure et la bonne santé. »

Ces idées me venaient naturellement, parce que le Seigneur Dieu né m'avait pas créé tout à fait bête; je me soumettais, ne pouvant faire, autrement; mais j avais résolu de n'être modeste que s'il m'était impossible de m'élever par le travail et la bonne conduite. Qu'on se figure après cela ma joie d'entendre les propositions du père Guillaume; elle éclatait sans -doute dans mes yeux, car il me dit en riant :

« Cela vous convient, Jean-Baptiste?

— Oui, lui répondis-je, c'est tout ce que je souhaite. Il me faut des habits, des souliers, de6 livres; sans livre*, on n'avance pas, et pour en avoir il faut de l'argent, car ils coûtent cher.

ji Histoire d'un Sous-Mat tre.

— Eh bien, vous en gagnerez, dit-il, )e vous réponds que nous aurons du monde.

Depuis deux années, une quantité déjeunes gens sont revenus de la guerre; les trois quarts n'ont jamais su grand'chose, et les autres ont tout oublié. C'est bien fâcheux quand il s'agit de prendre la suite des parents, d'entrer dans leur commerce ou de suivre leurs entreprises. Nous les aurons tous.

— Espérons-le, monsieur Guillaume; moi, je ne demande que de l'ouvrage.

— C'est donc entendu, fit-il en se levant et me donnant la main. Lundi prochain, nous ouvrirons notre école du soir; en attendant, les enfants en répandront la nouvelle au village et dans la vallée; nous aurons des garçons, de grandes filles et même des gens mariés; vous verrez cela.

Maintenant, bonne nuit... allons dormir.

— Bonsoir, monsieur Guillaume et madame Catherine. »

On «e sépara content. Je me regardais comme sauvé; mais j'étais loin* de mon

Histoire d'un Sous-Aîaître. 7p

compté, et seulement alors allait venir un des plus grands chagrins de ma vie.

Quelques jours après, le 5 novembre 18 17, s'ouvrit l'école (Jes grands auChêne- Fendu. Pour moi, c'est hier: je viens de descendre à sept heures et demie du soir, après souper. J'ouvre les fenêtres de la salle, pour renouveler Tair, et je mets deux grosses bûches dans le poêle ; le feu se rallume en jetant sur le plancher de longs éclairs rouges. Dehors il fait un de ces froids secs de la montagne, où les étoiles brillent par milliers, où la neige durcie crie sous les pieds, comme de la soie qui se déchire. Ces choses, je les vois.

Dans le lointain, au bout du village, j'entends rire une troupe de jeunes filles et de garçons; ils arrivent ensemble. Alors je referme les fenêtres, et je vais sur le

8o Histoire d'un Sous- Maître.

seuil de la porte. Au loin les voix se rapprochent; deux ou trois lanternes, malgré l'éclat de la neige et du ciel , brillent entre les fumiers, les hangars et les granges. En même temps le pas lourd du père Guillaume descend Tescalier; le brave- homme paraît au coin de la maison, son bonnet de coton noir tiré sur la nuque et sa baguette sous le bras, par habitude.

« Hé! Jean-Baptiste, dit-il, on arrive, nous aurons du monde; je le savais bien. »-

Il entre dans la salle, refermant la porte.

Moi, je regarde toujours. Et voilà que d'abord la troupe des grandes filles, chacune sa bûche sous le bras, s'approche en riant et criant :

(( Nous allons nous asseoir sur les bancs des petits ! — Eh ! bonsoir, monsieur Jean- Baptiste ; c'est vous ?

— Oui, mesdemoiselles.

— Au moins vous avez bon feu?

— Oui, oui, entrez, il fait chaud. »

• C'était M"* Marguerite Abba, la fille d' un maître de scieries, une grosse blonde ; —

Histoire d'un Sous-Maître, 8i

M"" Jeanne et Louise Arnette, deuxgrandes noires, toutes pâles , le nez long et le menton pointu; — puis la fille de notre maire, M"® Rosalie Bauquel, qu'on appelait au village « la belle Zalie I » Elle l'était, avec ses joues roses à petites fossettes, ses grands yeuxbleus et ses magnifiques cheveuxbruns.

« Vous n'avez donc pas froid , monsieur Jean-Baptiste? me dit-elle en, passant et soufflant sa lanterne dans Tallée.

— Non, mademoiselle Zalie.

— Ah ! vous êtes bien heureux ! »

Alors toute la bande entrait dans la salle

et se pressait autour du fourneau. Les garçons, de grands gaillards à barbe, forgerons, papetiers, laboureurs, bûcherons, boulangers, aubergistes, défilaient, me disant :

« Bonsoir, monsieur Jean-Baptiste. »

Ils étaient comme honteux, ayant cinq ou six ans de plus que moi; mais à chacun son état. Et puis il faut avoir du bon sens pour reconnaître son ignorance et vouloir s'en corriger à cet âge; cela montre un jugehaent sain en même temps que du ca-

Sa Histoire d^un Sous-Maître.

ractère. Combien d'imbéciles se croient des aigles, et vont jusqu'à faire la leçon à des gens mille fois plus instruits qu'eux ! Ceuxlà ne méritent que le mépris, les autres méritent notre respect. Enfin à huit heures la classe commença; nous avions déjà plus de dix élèves, les premiers bancs en face de la chaire étaient remplis, les garçons à droite, les filles à gauche. M. Guillaume, avant de commencer, leur adressa un petit discours qui montrait son expérience des choses nécessaires aux gens de la campagne, et dont la simplicité me fij: plaisir. Voici ce qu'il dit :

« Plusieurs de mes anciens élèves viennent apprendre ce qu'ils devraient savoir depuis " dix ans , mais ils n'ont pa? voulu m'écouter alors. Aujourd'hui ils sont devenus raisonnables; j'espère donc que le temps perdu sera bientôt réparé. — Ce qu'il faut surtout pour s'instruire, c'est de la bonne volonté. Quand on veut, on réussit toujours; un peu plus vite, un peu plus lentement, cela n'y fait rien, pourvu qu'on ait de la

Histoire d^un Sous-Maftte,

persévérance. — Maintenant nous allons vous enseigner deux choses : la première, c'est de lire et d'écrire sans fautes. — Chacun dans ce monde est forcé de savoir lire et écrire, à moins de vouloir laisser ses affaires entre les mains des autres. Et quand on laisse ses affaires aux autres, ils en profitent pour eux-mêmes; ils en tirent un bon bénéfice d'abord, et s'ils sont malhonnêtes, ce qui n'arrive que trop souvent, ils vous ruinent de fond en comble.

Il faut donc savoir lire une lettre soi-même, surtout une lettre d'affaires, avant de mettre au bas sa signature. Ensuite il faut savoir dresser soi-même un acte simple, comme il s'en rencontre tous les jours dans la vie, rédiger un procès- verbal , une procuration en boitne forme, et mille autres actes sous seing privé. Les notaires en vivent grassement; la loi nous permet de les faire nousmêmes et d'en garder le bénéfice. Voilà le premier point. — Le second, c'est de savoir calculer et vérifier ses propres affaires.

Ceux qui soat forcés de s'en rapporter aux

84 Histoire d'un Sous-AIaître,

autres pour cela risquent aussi la ruiné.

Non-seulement il est nécessaire de tenir ses livres en ordre dans toute sorte de commerces, qu'il s'agisse de bois, de fer, de vin, d'eau-de-vie ou de toute espèce quelconque de denrées qui se vendent et s'achètent, mais il faut encore se rendre compte à soi-même et journellement de ce qu'on a fait, si Ton a de la perte ou du Dénéfice, s'il est bon de continuer ou de s'arrêter. Nous allons vous enseigner cela :

règles de trois, règles de société, tout vous sera montré clairement, même les fractions ; il ne vous faudra que de l'attention. Mais avant tout ayons de Tordre, voyons si tous les élèves peuvent entrer dans la même classe, ou s'il est nécessaire d'en former deux. Jean-Baptiste, faites une dictée ; nous verrons- tout de suite ce que chacun a retenu de l'école. »

Aussitôt on commença. Je dictai quelques lignes, ce qui nous prit bien vingt minutes : de grosses mains habituées à manier le marteau , la charrue et la hache, ne tiennent

Histoire d'un Sous-Aïaitre, 85

pas facilement une plume. La dictée finie, le père Guillaume et moi nous regardâmes les cahiers. La plupart des anciens élèves, revenus de l'armée au bout de sept ou Huit ans, avaient la main lourde, mais ils formaient encore leurs lettres et ne péchaient que par lorthographe; quant aux filles, elles étaient toutes de la même force, c'està-dire qu'elles ne savaient rien : les chères sœurs ne leur avaient appris qu'à chanter des cantiques et à réciter le catéchisme.

• Cette Ignorance profonde m'étonna, je ne pouvais y croire, d'autant plus que ces personnes ne manquaient ni d'esprit ni de bon sens, et qu'à les entendre parler, vous lès auriez crues plus instruites que les hommes. Hélas! hélas! depuis cinquante ans que j'ai le même spectacle sous. les yeux, je suis bien revenu de ma bonne opinion; je sais maintenant à quoi m'en tenir sur l'instruction que donnent les chères sœurs, et d'autres le savent aussi.

Tout est arrêté par l'ignorance des femmes qui sortent de leurs écoles. Ah! malgré ce

qu^il m'en coûte de l'avouer, les luthériens et les juifs élèvent bien mieux leurs enfants ; ils s'en occupent beaucoup plus, ils y consacrent une partie de leur fortune. Aussi passez par l'Alsace ou la Lorraine, si vous rencontrez un village riche, dont les terres sont bien cultivées, les figures graves, en bonne santé, les enfants bien habillés été comme hiver, le premier venu vous dira :

« C'est un village luthérien ! » Si dans les rues, un samedi, les gens se promènent lentement en robe de soie , en redingote de bon drap noir, gilet de velours à chaîne, d'or, on vous dira : « C'est un village juif! » Si les toits sont défoncés , les vitres cassées et bouchées avec du papier, les rues encombrées de fumiers, les gens minables; si les enfants * courent derrière vous, pieds nus, les cheveux ébouriffés comme des espèces de sauvages, vous tendant leur petite main d'une voix plaintive : a C'est un village ignorant, fanatique et dévot!... » Et cela n'existe pas seulement de village à village, mais de pays à pays : voyez les cantons prp-

Histoire d'un Sous^Mattre. 87

testants de la Suisse, riches, industrieux, et les petits cantons catholiques, arriérés et miséraibles ; FEspagne à côté de TAngleterre, le Mexique à côté des États- Unis ; partout, partout c'est la même chose.

Voilà l'éducation catholique, apostolique et romaine des femmes! ' — Celui qui trouve dans sa maison un être superstitieux, passant la moitié de son temps à réglise et ne pensant qu'à faire dire des messes, celui-là s'en va fiimer sa pipe et se consoler avec les cartes et la bouteille au cabaret: A quoi bon travailler pour le curé? — Il se décourage, il se ruine! — Celui qui trouve des êtres intelligents, instruits, qui lui parlent de ses enfants, de ses affaires, et qui lui donnent de bons conseils, celui-là reste à la maison; son bonheur et sa confiance sont là; bientôt il deviendra bourgeois, membre du conseil ' municipal, et l'autre sera son domestique.

Nous avons en France un peuple d'Espagnols, avec Une bourgeoisie d'Anglais; les chères sœurs sont pour les Espagnols,

les institutrices à brevets pour les Anglais, qui se disent aussi bons catholiques que les autres, mais qui tiennent à rarithmétique d'abord, ensuite au catéchisme a pour donner l'exemple au peuple! » car ils trouvent le catéchisme très-bon pour le peuple; ça leur paraît commode d'abandonner les filles du peuple aux chères sœurs, en disant que c'est la liberté de l'instruction qui le veut, qu'il faut respecter la liberté ! Moi, je déclare cela tout bonnement honteux, et j'engage ces égoïstes, dans leur propre intérêt, à changer de conduite... Mais j'en dis trop, je me fâche, et c'est mauvais. J'aime mieux en revenir à mon histoire.

Ces belles filles ne savaient donc rien; seulement, comme leurs parents étaient les plus aisés du pays, de petits bourgeois qui se sentaient grandir, ils pensaient à leur faire apprendre, sans grosse dépense, autre chose que des cantiques avant de les marier. L'annonce d'une école du soir pour les grandes personnes les avait rem-

plis de satisfaction, et ces demoiselles ne manquaient pas non plus de bonne volonté.

Voyant qu'elles ne connaissaient que leurs lettres et que les garçons n'en savaient guère plus, nous résolûmes, le père Guillaume et moi, de leur enseigner d'abord les premiers éléments de la grammaire, les dix parties du discours, les déclinaisons, les conjugaisons, comme cela se fait d'habitude. Les premières classes se passèrent à réciter et décliner, mais cela n'allait pas vite. Ces braves gens, occupés à leur travail toute la journée, n'avaient pas le temps d'étudier des leçons, et toutes ces explications sur le substantif, l'adjectif, le verbe, l'article, etc., n'aboutissaient à rien. L'attention et la bonne volonté des élèves ne suffisaient plus, et le découragement commençait à venir, lorsqu'un soir après souper, je dis au père Guillaume que notre méthode me semblait beaucoup trop lente, qu'on pouvait fort bien écrire îe^ la^ les, sans savoir que ce sont des articles, — j'aime^ j'aimai, f aimerai, sans savoir que

po Histoire d'un Sous^Maître.

c'est rindicatif présent, le passé défini et le futur du verbe aimer, — que ces mots, extraordinaires pour des gens de métiers, ne leur représentaient absolument rien, — qu'il me paraissait plus simple et plus naturel de faire de bonnes dictées, puis d'aller directement au but en disant : — Vous avez fait une faute ici pour telle raison. — Les élèves ayant ainsi les choses sous les yeux comprendraient tout de suite ce dont il s'agissait, et n'auraient pas besoin de dévider la grammaire, souvent obscure même pour ceux qui savent déjà l'orthographe par la pratique.

Le père Guillaume m'écoutaît sans me répondre, et je lui dis encore :

<( Supposons que je veuille faire connaître Nancy à quelqu'un; est-ce que je lui donnerai la liste des rues, des édifices, des maisons à étudier par cœur, avec un gros livre d'explications pour la situation de chaque place, de chaque fontaine, de chaque rue? Ne vaudrait-il pas mieux le mener dans cette ville? N'en apprendrait-

Histoire (Tun Sous-Maître, ji

il pas plus en huit jours, qu'en six raois par Tautre moyen?

— Eh! sans doute, c'est clair, s'écria M. Guillaume; mais alors que deviendront les syllabaires, les rudiments, les grammaires, et tant d'autres livres utiles? Les études seraient trop simples. »

Il se fâchait presque de voir attaquer. sa routine; mais, comme nos élèves perdaient courage, il me dit de faire ce que je voudrais pour les grands, en me déclarant qu'il se garderait bien d'introduire aucun changement semblable dans l'école des petits, parce que les enfants en sauraient bientôt autant que nous, qu'ils perdraient toute espèce de respect à notre égard, et que d'ailleurs c'était contraire au règlement de M. le recteur. Je n'en demandais pas plus, et tout de suite j'appliquai ma nouvelle méthode, sous la surveillance du brave homme.

Les dictées commencèrent. Toute la fatigue retombait sur moi; j'avais à parler tout le temps, à signaler les fautes, à don-

p2 Histoire d'un Sotis^Maitre,

ner les raisons de 'ces fautes, à montrer l'orthographe véritable. C'est moi qui récitais la grammaire, et les élèves, en m'écoutant, l'apprenaient sans peine; tout marchait, tout était en progrès.

Bientôt je pus charger les plus intelligents de se corriger entre eux, et nous fûmes étonnés; le père Guillaume et moi , des progrès qu'ils avaient faits. Dans le nombre se trouvait surtout M"*^ Rosalie Bauquel, dont l'esprit, le bon sens et la mémoire m'émerveillaient; oui, j'en étais dans l'admiration. Ah! ne va pas croire autre chose ! Sans doute la vue d'une belle personne, d'une grande fille aux cheveux bruns, aux joues roses, au regard vif et doux, n'est pas désagréable à des yeux de dix-huit ans; dire le contraire, ce serait manquer de bon sens; et sans doute encore l'attention que vous prête cette belle personne, le sourire qu'elle vous adresse en écoutant vos moindres paroles, flattent l'amour-propre d'un ^eune sousmaître. C'est vrai, c'est naturel ; mais que

Histoire d'un Sous-Mai tr^* 93

ma pensée était loin de Tamour ! Tout ce qui me plaisait, tout ce qui me cliarmait dans M"® Rosalie, je te le dis sincèrement, c'était Tesprit de ses réponses et sa bonne mémoire. — J'avais la fierté qu'un jeune instituteur éprouve toujours de voir les progrès de son élève et de se dire :

« Voilà mon ouvrage ! »

Aussi, malgré les propos qui coururent alors, et malgré le blâme sévère qui me fut infligé diins ce temps lointain, malgré tout ce que j'eus à souffrir de l'injustice et de la persécution, mes sentiments étaient purs, et je puis te raconter la suite de cette histoire sans me faire le moindre reproche.

Tu sauras donc qu'au bout de deux mois, la réputation de notre école du soir s'étant répandue, une foule d'autres élèves arrivèrent; la salle était encombrée de grands garçons et de grandes filles. Je me rappelle même que plusieurs pères de famille venaient régulièrement s'asseoir au milieu de cette jeunesse. Alors vint aussi, soi-disant pour apprendre notre nouvelle

94 Histoire (F un Sous-Maître.

méthode, la chère sœur Adélaïde, une petite vieille dé cinquante ans, mince, chétive, la figure blanche comme une hostie, les yeux bruns et vifs, le nez pointu, avec de petites touffes de barbe au menton, et ne sachant du reste, comme toutç^s ses pareilles, ni A ni B. La jeune sœur Augustine ne vint jamais, étant presque toujours malade; mais sœur Adélaïde, tout en m'accablant d'éloges, en me souriant et s'écriant à chaque instant : « Ah! monsieur Jean-Baptiste, quelle bonne méthôdp !...

comme on apprend vite!... Ah! que vous dites de belles choses! » cette bonne sœur grise s'asseyait tous les soirs derrière le poêle et tricotait, tricotait, en regardant du fond de sa cornette, comme un rat du fond de son trou. Et moi, je prenais ses éloges pour argent comptant ; je me rengorgeais... Oh! Dieu, que la jeunesse est bête!... La vieille coquine est morte depuis des années, elle reçoit la récompense de ses bonnes actions; mais, chaque fois que j'y songe, je rougis encore de ma siniplici té.

Histoire (Tun Sous-Maître. 95

Enfin au milieu de mon école j'allais, je venais,^ disant à Tun ou à l'autre de se lever, d'expliquer, de corriger, et, chaque fois qu'on ne pouvait pas répondre d'une manière satisfaisante, m' écriant : « Mademoiselle Zalie, répondez; expliquez à Pierre, Paul ou Jacques sa faute ; » puis je la félicitais d'avoir bien répondu. M"* Rosalie, comme toutes les jeunes filles, ne manquait pas non plus d'un grain de vanité; mes éloges lui faisaient plaisir, ses grands yeux bleus brillaient de satisfaction. Tout aussitôt sœur Adélaïde renforçait encore mes compliments.

« Oh! que c'est bien, s*écriait-elle, que c'est bien!... Que sommes-nous, pauvres sœurs grises, à côté d'un maître pareil? »

Et, l'école finie, cette vieille finaude se levait la dernière, en me faisant une petite révérence et me disant tout bas d'un air de brave femme :

« Bonne nuit, monsieur Jean- Baptiste, bonne nuit. Ah! quel maître d'école vous êtes!... Votre place n'est pas au Chêne-

p6 Histoire d'un Sous-Maître,

Fendu... Vous serez un jour instituteur dans une ville. »

Je m'excusais comme un benêt ; ensuite elle s'en allait en trottinant et fourrant son tricot dans la poche de son tablier.

J'ai réfléchi souvent à ces choses lointaines/et chaque fois je me suis demandé :

Renaud, aimais-tu la belle Rosalie Bauquel? Taimais-tu d'un amour véritable? Si , l'on appelle amour une grande affection, un désir de voir la personne heureuse, et l'admiration de ses belles qualités, de son esprit, alors, je l'aimais, je l'aimais sans le savoir; mais comment, moi, pauvre sousmaître, gagnant à peine de quoi m'acheter des vêtements et des souliers, aurais-je pu lever les yeux sur la plus riche fille du village, — la fille de M. Bauquel, propriétaire de plusieurs scieries, homme orgueilleux de son bien, comme tous les paysans, fier de ses entreprises, ayant cheval et char-à-bancs, couvrant la Sarre de ses longues flottes de bois, qu'il vendait jusqu'à Sarrebruck, en Prusse, ayant cette fille

unique, avec un fils plus jeune, — comment une pareille idée me serait-elle entrée dans la tête?

Il est vrai que M. Bauquel se montrait tout rond, de bonne humeur et familier avec ses inférieurs. Il m^avait même plus d'une fois salué, s'arrêtant à me serrer la main, me faisant compliment sur les progrès de sa fille, et me félicitant de la bonne idée que j'avais eue d'ouvrir une école du soir pour les grandes personnes. Cet homme de bon sens, arrivé à la fortune par son travail, son. économie et son intelligence naturelle, comprenait le bienfait de l'instruction; mais d'une poignée de main à vous donner sa fille il y a loin, et jamais une pareille prétention ne pouvait me venir.

Aussi, je te le dis en toute vérité, j'avais pour M"* Rosalie la plus grande affection, mais je n'étais pas assez fou pour oser prétendre l'obtenir en mariage. C'est pourtant de là que sont venus mes premiers grands chagrins et mes premières, humiliations, puis bientôt après mon travail, mes études.

ç8 Histoire d'un Sous-Maître,

enfin mon indignation contre Tinjustice de ceux qui maintiennent le peuple dans l'ignorance, et ma ferme volonté d'aider toujours les hommes de cœur qui veulent rélever par Tinstruction et Téducation,

Pendant le carnaval, au cœur de Thiver, on célèbre dans ces montagnes ce qu'on pourrait nommer la fête des mauvaises langues. C'est une bien vieille coutume , et qui se renouvelle tous les ans. Quelques jours après l'Epiphanie, un soir, les garçons du village se rendent sur la roche la plus élevée de la côte, au milieu des bois.

Cette roche s'appelle « la roche des Chibés, )x Ils y font un grand feu de ronces et de bruyères. Vers les neuf heures de la nuit, ce feu brille au-dessus des forêts; les gens sortent de leurs baraques, ils regardent et disent en riant :

Histoire d'un Sous-Maître, pp

« Ce sont les Chibês!... Nous allons apprendre du nouveau ! »

Les filles aussitôt, par bandes de trois, de six, de dix, se mettent en route; elles suivent le sentier des chènevières jusqu'au bord de la forêt et se cachent dans les broussailles. En ce moment, le plus grand braillard et le plus rusé compère du pays, celui dont la voix est la plus forte et l'esprit le plus aiguisé, s'avance à la pointe du rocher. C'est presque toujours le hardier, qui, n'ayant pas d'autre occupation que de conduire ses porcs à la glandée , de faire ses balais de brindilles de bouleau et d'écouter ceux qui viennent le consulter pour leurs foulures , leurs entorses , la gale de leurs bœufs ou la tristesse de leurs vaches, s'informe de tout et épie tout. Il connaît les moindres amourettes , les promesses échangées , les gages donnés, les signes pour se rencontrer à la fontaine, enfin tout ce que l'on cache avec soin; il en rêvasse en suivant son troupeau dans les bois, depuis le premier jour de l'an jusqu'à la

loo Histoire d*un Sous^Maître.

Saint-Sylvestre, et rit d'avance de la surprise qu'il va faire.

Alors les garçons, le voyant levé, jettent dans le feu des rondelles de bois larges de six à huit pouces, percées d'un trou par le milieu ; quand ces rondelles flambent , le plus robuste passe dans le trou la pointe d'une perche ; il enlève la rondelle, et, après l'avoir fait tourbillonner , il la lance de toutes ses forces dans les airs ; et pendant qu'elle file comme une étoile , traçant une grande courbe au-dessus des vieux chênes, le braillard crie d'une voix traînante :

« Chibé!... Chibé!..'. .)) en annonçant le prochain mariage ou dénonçant les amourettes de telle fille avec tel garçon; si bien que cette annonce, retentissant au loin, fait pousser de grandes exclamations de surprise à celles qui s'étonnent d'avoir été découvertes; elles crient :

« Non!..? non!... ce n'est pas vrai!... »

Et sur la roche les coups de pistolet partent comme les pétarades d'un feu de sapin vert, la clarinette nasille d'un air ironi-

Histoire d'un SoUs-Maitre iot

que^ les éclats de rire s'élèvent de tous les côtés dans les broussailles au ba^ de la colline, jusqu'à ce que la voix terrible recommence à répéter lentement : « Chibé!...

Chibé!... » qu'une nouvelle rondelle passe dans la nuit, et que les rieuses frémissent à leur tour en entendant retentir leur nom et celui du jeune homme qu'elles aiment en secret. Voilà cette fête étrange, qui remonte sans doute à bien des siècles.

J'en avais entendu parler par M. Guillaume, et, de ma petite fenêtre sur le toit je l'avais vue l'année d'avant, ainsi que la descente des garçons après la proclamation du mariage du « diable avec sa grand'mère, » leurs cris et leurs coups de pistolet, en courant éperdus, un tison à la main, sous les vieux chênes chargés de givre.

Cette année-là, je voulus la voir de plus près, et les élèves de la classe du soir étant partis, la lumière brillant au loin parmi \ts étoiles, sur la roche des C ht tés, après avoir fermé l'école, je suivis le sentier battu par des pas nombreux, qui tous al-

I02 Histoire d'un Sous^Maître,

laient vers la lisière du bois. Il faisait sombre. Comme je m'approchais à travers les broussailles, des bandes de jeunes filles se dispersaient derrière les arbres. J'arrivai enfin au bas de la côte, où je m'arrêtai, les yeux fixés en Tair. Le feu pétillait, le silence grandissait. Tout à coup le hardier, appelé « le grand Coliche , » avec sa tête de bouc , sa longue barbe en pointe et sa couverture de laine sur l'épaule, parut au bord du rocher, les mains appuyées sur sa trompe d'écorce, et criant d'une voix de taureau qui mugit :

« Chibé!... Chibé!... »

Ce cri descendait jusqu'au fond des échos de la vallée ; j'en étais tout ému , me rappelant que cette vieille cérémonie datait de centaines d'années; mais ensuite ayant entendu dénoncer d'un air moqueur les amours de trois ou quatre de nos élèves du soir et les grands cris : « Non!... non!...

ce n'est pas vrai!...» avec les éclats de rire aux environs, j'en riais moi-même de bon cœur, et je me réjouissais d'être venu là.

io'3

Les rondelles en flammes, filant à de grandes hauteurs et retombant en étincelles sur les cimes des chênes, étaient aussi très-belles à contempler.

Depuis une bonne heure le grand Coliche criait ses dénonciations , toutes plus risibles les unes que les autres, et jusqu'au haut de la roche on entendait les garçons éclater de rire, lorsqu'il se fit un grand silence ; des ombres allaient et venaient en Tair, regardant au-dessous; la flamme baissait ; quelques ba^ndes de filles s'en allaient; je croyais tout fini, et je commençais à descendre aussi , quand le cri de Chibé! retentit encore , et ceux qui partaient de tous côtés s'arrêtèrent pour entendre. Chibé! mugissait le hardier, et d'une voix éclatante il lança de la roche les noms de la belle Zalie Bauqueï et du sous-maître Jean-Baptiste Renaud ! Cela me produisit d'abord le même effet que si une grosse branche m'était tombée sur la tête :

je restai quelques instants étourdi; mais ensuite la peur m'empoigna, et, sans ré-

ï04 Histoire d'un Sous-Mai tre.

fléchir à ce que je faisais, je m« mis à descendre la côte en courant et me répétant tout haut les deux noms. Derrière moi, les coups de pistolet, le mugissement de la corne du hardier, le chant de la clarinette, les éclats de rire, tout me suivait; c'était terrible! Lorsque j'arrivai sur Tescalier de la maison d'école, les garçons descendaient la côte en courant, agitant sous les chênes leurs tisons enflammés et poussant des cris sauvages. Je m'arrêtai une seconde à regarder; mon cœur sautait dans ma poitrine; et puis je montai dans ma chambre.

Ce qui venait de se passer m'épouvantait; je comprenais que j'avais des ennemis et qu'ils venaient de me porter un mauvais coup.

Je me couchai, mais je ne pus fermer l'œil. Le matin , étant descendu sonner matines, je balayai l'église, rêvant encore à ces choses et redoutant un grand scandale; ensuite je rentrai. M. Guillaume se promenait dans la ch-ambre; il ne me parla de rien; M™* Catherine était allée cher-

Histoire é^un Sous^Mattre, 105

cher du lait, elle rentra et n« me dit rien non plus. Nous déjeunâmes comme à l'ordinaire, 'et puis la classe commença.* Je crus bien remarquer que de mauvais drôles riaient entre eux en me regardant , mais quelques coups de baguette les mirent à la raison, et je finis par me dire :

« Tout cela n'est rien, JeauTBaptiste,...

tu as tort d'avoir peur... C'est une grosse farce de paysans... On a voulu se moquer de toi. Tu as tort de t'inquiéter de ce tas d'imbéciles, qui se figurent te faire de la peine, et pensent rire à tes dépens. »

Ainsi je me rassurais de plus en plus, et, l'école finie, pendant le dîner, voyant que M™* Catherine me faisatt bonne mine, comme d'habitude, je croyais en être quitte pour la peur, lorsque M"*' Justine, la servante de M. le curé Bernard, entra, disant que j'étais 'appelé au presbytère tout de suite.

a Qu'est-ce qui se passe? » me demanda 'M. Guillaume.

Je ne sus que lui répondre, et je partis

rS:!m^'Jlm.rji. '

io6 Histoire â^un Sous^Mattre,

aussitôt. M"* Justine resta. Quelques instants après-, j'étais à la maison de cure en présence de M. Bernard, qui se promenait de long en large dans sa chambre, Tair soucieux, et me disait que M. Bauquel, notre maire, venait de sortir; qu'il avait appris le grand scandale de la veille et demandait mon départ du village à Tinstant; que cet homme orgueilleux et fier de ses biens était dans une fureur épouvantable, que rien ne pouvait Tapaiser; et que lui, M. Bernard, dans une circonstance aussi terrible, ne savait que faire, qu'il ne savait quel parti prendre^ que sa tête s'y perdait.

Je l'écoutais tout saUi, mais sans comprendre encore la gravité de ma position.

Ce n'est qu'au moment où M. Berhard, gémissant sur l'imprudence de réunir de grands garçons et de grandes filles à l'école après huit heures du soir, s'écria que. M. le maire, dans son indignation, voulait s'adresser au recteur et demander ma révocation, pour avoir essayé de séduire sa fille, une riche héritière que je convoitais à cause de

Histoire d*un Sous-Mattre, 107

ses biens ; c'est seulement lorsqu'il mC fit entendre qu'une accusation pareille suit partout son homme, qu'on ne pourrait me replacer nulle part, que M. le maire ne signerait jamais mon certificat de bonnes vie et mœurs,... c'est seulement alors que, comprenant mon malheur, je me mis à crier que je n'étais coupable de rien, que jamais une pensée malhonnête n'était entrée dans mon esprit.

M. Bernard allait et venait, la tête penchée, en disant :

« Quelle imprudence!... quelle imprudence!... Ah! si M. Guillaume m'avait demandé conseil avant d'ouvrir cette malheureuse classe du soir, tout cela ne serait pas arrivé!... Mon Dieu, je veux bien croire tout ce que vous me dites...

Oui, je le crois, vous êtes un honnête garçon ; ;nais vos préférences pour M"® Rosalie Bauquel n'en "ont pas moins amené le scandale. Maintenant cette demoiselle

est compromise Que faire? que

faire? »

io8 Histoire d'un Sous^Maitre,

Et comme je le suppliais d'intercéder pour moi :

a Eh 1 dit-il en s'asseyant, il y aurait bien un moyen;... oui, plus j'y pense, plus cela me paraît possible. C'est d'ailleurs votre seule ressource... On ne peut vous envoyer ailleurs sans certificat!... Mais nous avons une annexe,... nous avons le hameau des Roches, à deux lieues d'ici, dans la haiite montagne,... un repaire de sauvages, une population de braconniers, de contrebandiers, de voleurs de bois... Oui,... seulement il faudrait du courage...

— Ah! monsieur le curé, tout,... j'accepte tout, lui dis-je; envoyez-moi aux Roches... ■

— Réfléchissez...'

— Pourvu qu'on ne m'accable pas de honte, j'accepte tout. » -, ^.

M. le curé parut s'attendrir et dit qj^^^^L malheureusement cela ne dépendait cas â^'îf lui seul, qu'il fallait encore le conseil ter inent du maire, qu'il allait tenter un dér^nier effort auprès de cet homme orgueil-

Histoire d'un Sous^Aîaitre, iQp

leux; qu'il ne répondait de rien et n'espérait pas Tapaiser en lui promettant de me faire partir tout de suite, mais enfin qu'il essayerait, pour me rendre un dernier service et ne pas briser ma carrière, et que le soir même je saurais le résultat de ses démarches.

Alors je partis. J'allais comme un fou.

M"" Justine me croisa sur Tescalier de la maison d'école, où je montai quatre à quatre. Dans la chambre en haut, au premier coup d'œil, je reconnus que M. Guillaume et M"'® Catherine savaient tout: ils me regardaient d'un air consterné. Je leur racontai ce qui venait de se passer et l'espoir que j'avais d'aller aux Roches.

(( Aux Roches! s'écria M. Guillaume, vous allez au hameau des Roches?

— Oui, c'est ma seule ressource; il ne me reste que cette espérance. »

Le brave homme regardait sa femme d'un air étrange ; il paraissait vouloir me dire quelque chose et finit par se taire. ' C'était l'heure de Tëçole; nous descen-

lio Hispoire à^un Sous^Mûîtfti,

dîmes, et Ton peut se figurer au milieu de quelles réflexions se passèrent les heures de la classe. A chaque bruit. du dehors, je tressaillais, croyant qu'on venait m'aîittoncer la décision de M. BauqueL Enfin^ sur les cinq heures, nous remontâmes dans la chambre du premier. M. Guillaume était grave; la tête et les épaules penchées,» les mains croisées sur le dos, il se promenait en me jetant de temps en temps un regard triste. M"® Catherine ayant apporté la Soupe Vers sept heures, nous mangions sans dire un mot, quand la porte s'ouvrit; M. le cufé Bernard entra, son tricorne couvert de neige. Tout le monde s'était levé.

<( Restez assis >>, dit-il en prenant ufie chaise.

Et puis me regardant :

<( Vous êtes sauvé, fit-il gravement. J'ai fini par obtenir le consentement de M* Bauquel; ça n'a pas été sa.ns peiné!...

Enfin il consent. Notre pauvre sdêUr Augustine, toujours malade depuis son arrivée an Chêne-Fendu, retourne à son couvent

Hiïtoïtfi iSl^un Sous'Maîtn, m

pouf Se i-établif; sôèuf Ëléônôré, quittent récok des Roches, vient prendi-e sa pUôô, et VOUS remplacez sœur Éléonore. C^est Uôe affkife décidée. Voici deux lettrés signées

•de M. le maire et de moi, Tune poUf Nicolas Ferré, le conseiller municipal de l'annexe, et Tautre pour sœur Éléonorê-, Lia pauvre fille, au milieu de cette pôpuktioh barbare, malgré toutes seà vertus chré-, tiennes, he pouvait rien obtenir. Vous ser^^z plus heureux; avec vos connaissances, votre bonne méthode, vouS avez quelques chances... Et qui salt>... qui sait)... Les services que vous pourrez rendre là-hàut feroat peut-être un jour oublier le scandale que vous avez occasionné au Chène- Fendu... Je Tespère et Je le désire de tout mon eœur. Voilà ce que )'aî pu faire.

.* jê vous en remerôie, monsieur le curé, lui dis-je, la voîîc pleine de larmes; je n'oublierai jamais tout Ce c^ue je vous dois.

' — Oui, dit-il en se levant, t'était dîMcife,, mais âvèc l'aide de DiéU nôUS avons

réussi. Maintenant ne perdez pas de temps, partez demain de bonne heure. Il ne faut pas que M. le maire puisse vous rencontrer ; sa résolution est encore chancelante^ vous comprenez... » .

Il nous salua et sortit. Je le reconduisis jusqu'au bas de l'escalier. En remontant, j'étais attendri.

(( Ah ! monsieur Guillaume, m'écriai-je, quel homme que M. le curé Bernard! quel bon cœur! Comment jamais reconnaître tout ce qu'il fait pour moi ?

— Oui, dit-il comme se parlant à luimême, c'est un bien honnête homme !

Et au bout de quelques instants il reprit :

« Puisque vous allez aux Roches, Jean- Baptiste, écoutez un bon conseil. Je vous dois seize livres dix sou s. du mois dernier. Eh bien , emportez une couverture et une paire de draps, car vous n'en trouverez pas là-haut; vous auriez froid, vous ne pourriez pas y tenir. J'ai la couverture, elle est vieille, mais encore très-bonne, et les draps aussi; nous mettrons le tout à

douze francs, si vous voulez, et je vous compterai les quatre francs dix sous. »

J'acceptai de bon cœur. M*"* Catherine alla chercher la couverture et les draps, et M. Guillaume, ouvrant sa vieille commode, me remit ce qu'il restait me devoir. Il m'offrit ensuite de prendre parmi ses livres ceux qui me conviendraient; comme je devais amener tous les dimanches les élèves à la messe, je pouvais rendre au brave homme les livres qu'il me prêtait.

Je choisis le Vocabulaire de Wailly, dont un maître d'école a toujours besoin. J'avais acheté quelque temps auparavant les Éléments d'algèbre de Lagrange et la Géométrie de Legendre — d'un ambulant qui passait au Chêne-Fendu — cela me suffisait. Toutes ces choses réglées et l'heure d'aller dormir étant venue, M. Guillaume, M™* Catherine et moi nous nous embrassâmes, et je montai faire mon paquet avant de me coucher, car je devais partir de grand matin pour éviter les moqueries el le scandale.

114 Histoire à^un Seus^MaUre.

Page 1