VI
I^§ lendemain au petit jour, j'étais debout. Je m'habillai . et je descendis sans faire de bruit, pour ne pas'réveiller le vieux ipaître; mai? comme je passais dans le corridor, j 'entendis le brave homme mç crier de son lit :
a Couragfî, Je^n-Baptiste, courage!...
— Oui, çt bonne santé, dit M'"® Cathe-» rine.
Je les remerciai, puis, fermant la porte avec spin^ je descendis dans la rue.
Tout dPTmpt encore au village ; pas un chien, n'fiboyait, tout semblait mort; je partif , mon paquet au bout de mon bâton, g.u milieu de ce grand silence. En passant devant k maiçpn d^ M. Bauquel, je détournai la tête, et plus loin, au coin de la rue à gauche, je pris le sentier des Roches, que M. GuilUum§ m'avait indiqué la veille, La neige était profonde dans les bruyères^
Digiti
Histoire d'un SQtifJUatti^. I15
j'en avais qvjçlquçfois jusqu'au ventre; mais une demi-lieue plus haut, sous bois, le sentier, préservé du vent, se voyait mieu^i.
J'allais devant moi le frpnt penché, rê*vant à ma vie depuis renf^.nce, me rappe^ lant nos deux petites chambres dans la ruelle des pêcheurs à Saint-Nicolas, la bonne nière toujours à blanchir, à raccommoder, à rapiécer les pauvres hardes de la famille, le père qui rentrait le soir de sea courses dans les villages, brisé de fatigue, cette existence pénible des pauvres gens honnêtes et laborieux, mù la conduite, le travail et l'économie n'assurent pas même , le pain de'chaque jour; et puis mon entrée à l'école de M. Bas tien, où j'avais toujours les premières places, ce qui faisait dire au maître : « Voilà mofi meilleur élève.., Ah si son père était riche, . . s'il pouvait le pou$-» ser I... a Ensuite la gr^^nde misère après les deux invasions, le départ en^emps de disette, les inquiétudes de la route, l'arrivée au Chênç-Fendu, tout cela me revenait en ms^rphai^t, et parfois je m'arrêtai», écoutant
Histvire d'un Sous^Maître,
et regardant ces arbres innombrables. Rien ne bougeait; ils étaient là. plongés dans le givre des broussailles, leurs larges branches courbées, les dernières ombres de la lune sur leurs troncs grisâtres ; ils étaient là depuis des centaines d'années, regardant passer le bonheur des uns, le chagrin des autres; quelquefois une noce avec sa clarinette et ses cris joyeux descendant à l'église du village ; un baptême, Tenfant nouveauné sur son oreiller blanc : « Tu souffriras aussi, toi, tu porteras aussi des troncs pesants sur tes épaults, le manche de la cognée en dessous, pour alléger le fardeau qui t'écrase; tu partiras aussi pour aller défendre le bien des riches, abandonnant celle que tu aimes, ton vieux père, ta vieille mère, tes amis, ton village, tout... Maintenant tu dors, tu rêves sur les bras de la sage-femme, tes petits poings fermés!...
Ah! si la mort te prenait tout de suite, quelle chance!... » Ces vieux chênes, ces vieux hêtres voyaient cela depuis des siècles; et puis aussi la fin des misères de ce monde :
Histoire £un Sous^Maître, 117
— le cercueil du bûcheron descendant au cimetière! Et maintenant ils me voyaient, moi pauvre diable , victime de la méchanceté des gens, monter la poitrine gonflée de tristesse; ils ne bougeaient pas: tout dormait dans la profondeur des bois, comme dans une chambre close. L'homme a beau s'en faire accroire : la nature est aussi indifférente à sa joie qu'à sa douleur.
Ainsi passe la vie! Et ce que nous rêvons, des milliards d'autres l'ont rêvé avant nous, des milliards d'autres le rêveront. La vraie chose, c'est de crier : « Courage!...
courage!... Agissons, ne nous laissops pas abattre par l'injustice; soyons des hommes! » Ayant donc fait ces réflexions et mille au très semblables, je me remettais à marcher.
Lorsque le jour parut, ^'étais hors de la forêt, dans les sapinières qui couronnent la côte ; derrière moi, en me retournant, je voyais par-dessus les hautes collines l'immense plaine de la Lorraine avec ses routes, ses villages innombrables et ses étangs pris de glace, rçluîsant au soleil comme dej mi-
II j Hùmr0 d'un S^ns-Mahra.
rein. Au loin, bien loin, une cloche bour»
donnait ; le père Guillaume avait repris 3a tâche, il sonnait Técole. Je me le représentais tenant la corde que j'avais tirée tant de fois. ï\ était sept heures.
L'air vif de la montagne, Téclat du piel ranimant alors mes forces, je grimpai plm vite. Bientôt, au détour du sentier, à d^^^ ou trois portées de fusil sur la droite, m'ap-r parurent les vieilles baraques du hameau des Roches, toutes blanphes de neige, îe§ toits, les hangars, les réduits à porcs çoipme embusqués au haut du défilé. Deusf: pu trojs lucarnes à la pointe des petits pignons déeau vraienttQUt le pays ; braconniers et contrebandiers vqyaient venir de là les gendarmes, les gardes et les gabelous de plus d'une lieuQ, Le» sentier, entre deux petits murs de pierres pèches, aboutissait à la pre,- «|ièr« hutte. Au-dessus s'étendaient les champs de seigle, alors ensevelis sous la neige. La fiimée de quelques cheminées se dévidait dans l'air, et déjà de tous les côtés, aux fenêtres, aux lucarnes, sur le penchant
Histoire 4'i4ff Sousr-MaUf^^ ii^
de la colUnç, des figurçii attçnriveç îp'é-r ploient; hommes, femines, enfîLn|s eft gUpT nilles, allaient, venaient, jne regardaient grimper, comme ces lignes de choijettei posées sur les dçcombre? d'une ri^inç qt q^^ semblant se consulter à l'approche du ph^Sr sç.ur, ayant d^ prendra Ipur vpl.
Ce qui m'étonnait le plus ^près raridit§ du pays, c'était Tair min?.ble def h.îihit^nts : tous ces gens avaient des hahits p|^ loques, dp viçvix sarraux troués, ^ans hQ»-?
n^ts ni cî^squpttes; j'en grelottais d?iH.6 l^ur pe^u, et je me disais :
(( Mon pauvre Jean-P^ptiste, tç yoilà dan? un pays de sauvages I >}
plus j'approchais, plus la misère devenait affreuse, plus les baraques de pierres rqugçs me paraissaient décrépites et lé?:ar^ dées. Enfin j'atteignis l'entrée de la seule rue des Roches , une rue en fer à cheval, crçuse^ tprtueuse, pleine de boue, de neige et de lumiçr, la porte d'un hangar en travers ^ droite, le coin d'une pcurie à gauche, ^ip$i de suite, sans alignenjent;
I20 Histoire d^un Sous-Maître.
^ des bouts de champs, de jardinets, des ; lignes de palissades ou de haies d'épines allant de Tune à l'autre baraque. Auprès des Roches, le village du Chêne-Fendu était une ville. Fi'gure-toi ma tristesse en • pensant qu'il faudrait vivre peut-être des années dans un endroit pareil; j'en étais accablé d'avance.
Comme j'arrivais à l'entrée de cette rue, voilà qu'un jeune garçon, les cheveux jaunes, ébouriffés, le pantalon de grosse toile tiré par une seule bretelle sur répaule, les pieds rouges sur la terre glacée, s'arrête et me regarde. Je lui demande la maison de M. Nicolas Ferré; mais au lieu de me répondre il se gratte la tignasse, et dans le même instant sort une femme de la baraque voisiné, en jupe crasseuse, qui me crie :
« Qu'est-ce que vous voulez? »
Je lui répète ma question, elle arrive.
je n'avais jamais vu de créature semblable ;
par ce froid terrible, elle était en bras de
chemise, les pieds nus dans de gros sabots,
la iîgure jaune comme du cuir, et ses cheveux, roux, sans bonnet, tordus en queue de cheval sur la nuque. A peine lui avais-^je parlé que le garçon se sauvait, courant de toutes ses forces et sautant par-dessus, les mares à purin; en une Seconde il avait disparu, tandis qu'^^n homme court, trapu, à longue et large harLe ^oire, le pantalon et la veste couverts de pit-cs de toutes les couleurs, soi ta' t à son tour et me criait :
« Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que vous voulez }
— Ou demeure M. Nicolas Ferré? »
Il ne me répondit pas plus quç la femme et le garçon. De tous les côtés sortaient de pareilles figures, regardant de loin et puis s'approchant d'un air méfiant. Dans ce moment, je fus inquiet... Qu'allait-il arriver? C'est ce que je me demandais, lorsqu'un grand gaillard en blouse tourna le coin in hangar et me regarda quelques secondes. Il avait le nez droit, effilé, l'échine allongée et de petits favoris bruns.
« Vous demandez Nicolas Ferré? dit-il
1^9 Himii^ d'un Sçu^^Mmtre^
tout Jiçoup. Eh bien, qu'est-nce quç vou| Iqi youlpz?
rrs Où demeurM-il ?
— Arrivez, jç vais yQ^^ inontrer s^ mfii^ son. «
Jç f^iyis pet hommç, ^t trente pa$ pl^j laiiî, S6 retQurpant, il mç ^jt brusquement ;
(( Eh hi^n, Ferré, c'est moi;,., après H
Aussitôt j^ lui dis que M. U çure Bçr-r nar4, du Çhênç-rFeuçlu , mVvait çh^rg4 d'un^ Içjttr^ pour lui.
« Entrons! » fit-il.
Nous eutrâmes 4*ns une ^Ilçe, ensuite dansi un^ c^anibre baî;s^, ^ poutres noires, c^aufée conime un fpur ; les petites yi-?
ttes ^p suaient. Pans le fond de ce rér-.
d^it, une f<?mme filait, ^ssi$p près de 1^^ fçîiètre; î^^dessus du fourneau pendaient de§ guenilles fumantes à trofg ou quatre perches. Je remis à Mi Nicpjas fçrxé l^ lettre d<? M? Bernard.
d Vue lettre! dit-il; qu'est-ee que je peuïf^ire d^ yotr§ lettre, moi?.., Est-ce que je ^s life? r^
IÎUtQir$ 4' un Sous-Mat (r0t i?|
Cela ne Tempêch?. pas 4ç bi^fj regj|r4er le cachet, puis il s'assit sur un escabe^-u devant le poêle, prit une bws^ dans le crçuï de s.^ m^jn et la pps^ syr ^a pipe, dont il tirptit de grqs^çs bouffies §n arêvant.
« Unç lettre du curé, reprif-il ; qu'esf^ç^ que c'est? Voyons, lisez-la Ypuj-mêr»§, fî VQus §aYP3 lire. )>
Il l'avait QU verte, et moi, dan« cette pe^^ sitioji étrange, je fus pbligé d§ lire U \^t\f^ dp M. Bernard, par laquielle il prévenait M* le conseiller mumcipal, que je r^mplg-r çais soeur Éléonore, au hftm^au des Rocher, comme maître d^école, et lui repommaQdait de trouver un traîneau pour les effets de la sœur, qui se rendrait tout de suite au Chêne-Fendu. Je finissais^ peine d^ lire, que M. Nicolas Ferré ouvrait une de ses fenêtres et lançait daoslajrueua poup d§ sifHet perçant.
(c Eh ! Jeannette , criâ-t-il , va chercher la chère sœur; qu'elle vienne tout de suite. i>
Puis, refermant la fen^tr^ :
a Ah ! VOUS êtes maître d'école, fit-il en se rasseyant, les jambes écartées ; c'est bien, nous allons voir ça. »
La femme ne cessait de m'observer d'un rpil défiant. Deux autres individus de la même sorte venaient d'entrer; ils m'épiaient tous. Le long du mur au fond, sur une planche, se trouvaient des cruches et des gobelets. Les nouveaux venus demandèrent à boire; la femme les servit; M. le conseiller Nicolas était le cabaretier des Roches. Quelques instants après entrait sœur Éléonore, une belle femme de vingtcinq à trente ans, brune, le teint pâle avec de grands yeux noirs et la figure honnête.
« Chère sœur, lui dit Nicolas Ferré le nez en l'air et son bout de pipe au coin des dents, voici quelqu^un du Chêne-Fendu qui m'apporte une lettre. Qu'est-ce que c'est? Lisez, que nous entendions nousmêmes; »
La sœur lut haut la lettre de M. Ber-^ nard. J'étais indigné de la méfiance que l'on me montrait; mais M. le conseiller ne
Histoire d'un Sous-Mat tre, 125
s'en^doutait pas, et finit par dire en me regardant.
« Ah!... vous avez bien lu;... c'est bon, c'est bon!... »
De son côté, sœur Éléonore semblait inquiète; elle ne comprenait rien à mon arrivée aux Roches et me regardait de ses grands yeux. Je lui remis la lettre de M. Bernard à son adresse ; elle s'assit près d'une fenêtre et la lut avec une sorte de vénération. Les autres avaient demandé des carte^; M. Nicolas Ferré s'était attablé avec eux, ils jouaient-ensemble.
La sœur, ajrant fini, parut rassurée et me dit :
« C'est très-bien , monsieur, je partirai aujourd'hui pour le Chêne-Fendu, selon la recommandation de M. le curé. Si vous voulez venir avec moi, je vais vous installer tout de suite. »
Et sur la porte, se retournant :
« Vous n'oublierez pas, monsieur Nicolas, de me chercher un traîneau.
— Non, chère sœur, soyez tranquille...
ia$ HMtm^ d'îf» Sous-Maître.
De .ratQUt,.,, du trèflç!-. » pfi?, 1^ çabarretier, en tapant avec son gros poing mr la tal»l§ , oçiprne ?,Yeç Vin maifteau.
Nous sortîmes, marchant quelques pi-' nuteç entre le? flaqueç de neig^, les fun^jers et les tas de fagots qui se suivaient à Ja file. La sœuF, au bout d^ ce défilé, ^'arr^tîi devant upe vieille baraque couverte de bardeayx pt 1§ pignon t^pis§é 4^ liçrra flétri,
ts C'ert ici, » dit-elle en entrant dans une pqtite cuisine basse et sombre.
Je la su,ivai^, le dqs courbé. L?. petite fenêtre à ipaille^ de plomb éclairait vaguement révier, Tâtre, le pavé concassé, qqel« que-^ assiettes, de§ pots de terre ^t d^nx pu trois marmites sur un dresspir, à côté de 1^ çheminéPi Sc^ur Éléonore ouvrit une seppnde ppi^te, et nous entrâmes dï^np une salle assez grande dont les fenêtre^, aU fond , donnaient sur un verger plein de neige. Un grand lit très-haut, à la mode du pays, avec çon jplumon ppur couverture et ses vieu¥ rideauy de serge verte, rem-
Histoire d^iu^ Sous'-Matne, tty
plissait tout le coin à droite derrière la porte; des lignes de bancs et des exemples pendus à une ficelle annonçaient que c'était l'école. Un escalier en bpi» montait à gauche. Au pied du lit, une vieille femme tricotait, sa chaise appuyée contré la boîte d'une horloge vermoulue. Cette femme, petite mais forte, avec son nez camard, sa peau jaune et ses épais cheveux gris, crépus, ressemblait à une vieille bohémienne. Elle avait Tair triste,
u Madame Hulot, lui dit la sœur, voici M. Jean-Baptiste Renaud, Tancien sousmaître du Chêne -Fendu, qui vient me remplacer. C'est lui qui tiendra Véçole. Rien «ne sera changé; vous aurez tou" jpurs le bois que le§ enfanta apportant,vous serez chauffée.* M. le curé le veut ajnsi, »
La vieille, continuant à tricoter, me lança deux regards vifs «comme ceujf des siuges, sans rien dire.
, « Cela vous est égal, madame Huipt, n'egt-rçe pas)
128 Histoire (Tun $ous'Maître*
— Oui, fit-elle, puisque j'ai le bois, ça m'est égal.
— Eh bien , montons », me dit la sœur, en me faisant signe de passer devant elle.
La vieille alors nous suivit, soit par curiosité, soit pour toute autre raison. En haut, je vis ma chambre, celle de sœur Éléonore jusqu'à ce jour, assez grande, les murs blanchis à la chaux, un peu basse, la petite fenêtre carrée dans le pignon* tapissé de lierre. De là vous découvriez le sentier par où j'étais venu, la sapinière au-dessous , plus loin la forêt de hêtres et de chênes, plus loin encore la vallée, d'un bleu sombre, et derrière les collines engrenées les unes dans les autres, la plaine sans bornes. Combien' de fois j'ai contemplé ce spectacle grandiose! C'était ma seule coi^solation.
Sœur Éléonore allait et venait, se dépêchant de serrer tous ses effets dans une petite malle. En un quart d'heure, elle avait fait son paquet, et ne me laissa qu'une
Histoire iTun Sous^Maître, 129
branche de buis bénit, avec le bénitier de faïence au-dessous.
« Maintenant, me dit-elle en souriant, vous êtes chez vous. Voici la liste des élèves ; ils sont quarante-deux. Cest Tusage aux Roches que la sœur ou le n^aître d'école aille prendre ses Vepas chez les parents des enfants. Chacun à son tour les reçoit. Voyez, monsieur, vous êtes au onzième, M. Jacques Laroche^ chez lequel vous dînerez et souperez aujourd'hui. Demain ce sera le douzième, M. Claude Fix. »
Elle avait mis des croix le long de la liste. J'étais consterné. — Comment ! on traitait aux Roches le mutre d'école, comme le hardier dans les autres villages de la montagne : il était au croc des gens ! — r Je commençais seulement à comprendre ma triste position, les joues m'en pendaient.
Une seconde l'idée me vint de jeter le manche après la cognée et de me faire soldat; il paraît que cela se vit sur ma figure, car la sœur, toute gaie et riante,
îjo Histoire d'un Sous^Mattre.
i'esta côiliffle interdite; mais aussîtàt je pensai que, si le m'en allais, raccusatîôn d'àVoit VôUlu séduire Une fille riche me suivrait partout, qu'il valait mieux attendre deux ou trois mois, qu'alors ma résolution serait naturelle , qu'on ne pourrait plus rîén mé iHîprocher, et que le niaire serait bien forcé de me donner un certificat dé bonne conduite. Cette réflexion me calma.
Sœur Éléoïiorè s'était aussi remise.
« Vous avez tort de vous chagrine^, monsieur Jean-Baptiste, me dit-elle avec douceur, les gens 'des Roches ne sont pâà plus méchants que ceux du. Chêne-Fendu ; au contraire^ ils ont j)lUs de religion. Et puis votti gag;nefez davantage. Chaque élève rapporte huit sous par tuois. Il y en a quarante»* deux, cela vous fait près dé dix-sept francs, sans compter k nourriture, le logement^ le chauffage et lei petits bé-^ néfices sur là vente du papier, des cfoi*settès, des catéchismes et des plumes, que rinstituteUt foutnit lui-même. Le blanchissage ne VOUS côûtèfa presque rien,
Histoire d'un Sous^Maître, IJi
M"* Hulot s'eti charge. VoUi setéZxâtilii votre maître, ce qui a bien ion prix, (^uâttt aux enfants, iU sont, Comme tous les enfants de la montagne, tin peu sauvages, mais élevés dans le respect des saints mystères. Avec votre nouvelle méthode, dont m'a parlé sœur Adélaïde, je suis sûre que vous ed ferez vite dé bons élèves, et que M. le curé sera content. »
Ayant dit ces choses, sœur Éléôtioré me fit une révérence, en me souhaitant la meilleure santé; elle prit ensuite uil bout de sa petite malle, la vieille Hulôt prit Tau tfé, et toutes deux descendirent l*èscaHer.
Les bonnes paroles de la chère ^Xit tte m'àvaleiitpas rassuré du tout; je cdmpi^enais très-bien qu'elle mé dliàit cela pbur me rendre courage , comme elfe se Tétait dit sans doute plus d'une fois à elle-même, et puis sa joie dfe quitter les Roches éclatait sur sa figUfô, et cette jQÎe m'itispifait de la défiaftœ ! Maïs , ayant i^ésdlu àe ne pas renoneer tout de suite, j'af rangeai tôes pauvres effets daâê la êhambl^, mes qUel--
ques volumes sur une planchette au mur, quelques' mains de papier, mes cahiers , mes plumes, ma petite boîte à compas et récritoire sur la table de sapin. Finalement, vers midi, étant descendu, je trouvai les deux portes ouvertes, celle de la salle et celle de la cuisine. La vieille Hulot sur le seuil regardait. Je sortis. D'autres gens au bord du chemin tournaient les yeux du même côté qu'elle ; sœur Éléonore, dans un traîneau, descendait lentement la côte; un vieux paysan conduisait la haridelle par la bride. La sœur, bien enveloppée dans sa capuche, répondait aux cris que poussaient quelques enfants assis sur le mur de pierres sèches ; ils criaient dans le creux de leurs petites mains rouges :
« Adieu, sœur Éléonore, adieu ! »
Plusieurs fois elle tourna la xètQ en agitant son mouchoir; puis le traîneau disparut dans la sapinière.
Maintenant il s'agissait de mendier mon pain de porte en porte ; c'est comme cela que j'envisageais la chose.
« Où demeure donc Jacques Laroche? »
demandai-je à la veuve.
Elle étendit la main en silence, me montrant la cinquième baraque plus loin.
L'horloge sonnait midi, je partis. Tout le hameau me connaissait déjà, les gens me regardaient de toutes les lucarnes. Comme j'approchais de la baraque, la grande Catherinette Laroche, une véritable louve, ramenait sonhomme du cabaret. C'était un bûcheron, les épaules rondes, les favoris noirs, la tête chauve, avec de grosses loupes. Ils se disputaient en marchant; la femme l'appelait ivrogne, lui fumait son bout de pipe et disait en clignant d'un mauvais oeil :
a Tais-toi, Catherinette, tais-toi ! »
J'étais sur leur porte. Sans faire attention à moi, sans le moindre respect humain, sachant que j'allais dîner chez eux, ces êtres continuaient à se disputer ; et tout à coup l'homme, avant d'entrer, donna deux soufflets terribles à sa femme. On pense quels cris elle se mit à pousser; on
Ij4 HiMifB d!un ^ous-MàUre.
devait reiitértdrê jusqu'au fbttd des Roches. J'allais me sauver, lorsque rhoinmô nie dit eii Hant :
m Entrer, ^maître d'école, ûe faites pas attention, a
Il me poussait par l'épaule dans lu chambre du fond. Deut enfants étaient assis à lâbk, il prit le plus gi-ând par l'oreille, et le mit de cote pour me faire placé. Le saladier de lait caillé et le pkt de pommes de terre fumantes me rappe^ lèrênt mon arrivée au Chêne-Fendu.
La femme, dehorà , continuait à pousser des cHi, au milieu dès commerça accourues du votàina^; elle menaçait de prendre là hachette. Jacques Laroche avait déposé SA pipe t\ mé disait tranquillement :
tt Mangez donc !... Ça n'est rien... Il ne faut pas vous gêner... Faites comme ch&t vous... »
Voilà le genre de vie x^xCûti menait aux Roches; c'est à cette existence que j'étais tenu de m'habituer.
Durant les six semaines oii je passai
towtei Us Jj^r^quei çn V^Ym^ ii vii pr«|« q^e p^rtQ^it la mêipe çhppe : Qfi sq cha^ ip^ilUit» on s'injuriait, pn ^e fîii^^it â«| menaoea terribles; les enfant? €QUr%itQfc pieds nu§, riant, sans s'inquiçt^r- de çeU, Çontr^b^Adiçrs, bûcherons/ braconniers, sabptiçrs, cuvçliers, tisserands, ne çonnais« soient paa d'awtre manière d'être, Chaquq dinaanqhe, on se grisait avec du vin bjfine et de Teaur-de-vie de pommes de tef rc d'une façon honteuse; le^ femmes, sous prétexte daller chercher leurs hommes, entraient au cabaret et s'asseyaient à côté d'eux, après s'être un peu fait prier ; elles res-»
taient là des heures, à vider des gobelets de • vin blanc, et, quand on jouait aux cartes, à f^irp de? signes à leurs maris pour trom-s per les voisins, ce qui amenait presque toujpurs des batailles, où les caups de ahaise et de bouteille, les coups de couteau, les morsures et les cravates tordues pour s'étran» gler montraient k férocité de cette race sauvage. Tqvlî eeU n'empêchait p^s ees gens d'être très-religieux, çpinnie m'avait
dit sœur Éléonore, de croire aux démons, aux sorciers, aux follets, de réciter le chapelet et de s'agenouiller devant toutes les croix du chemin, en se frappant lajoitrine ; non , ils avaient tous la foi ! Le braconnage, la contrebande, Tivrognerie, la tromperie, les ex-voto, les pèlerinages, les pénitences publiques, tout allait bien ensemble, l'un ne gênait pas l'autre. Sans la crainte des gendarmes et l'idée d'aller faucher la mer à coups de rame des quinze et vingt ans et quelquefois toute la vie, sans cette crainte salutaire,on aurait encore vu dans les Roches un bien autre mélange des choses saintes ^et des mondaines.
Quant aux enfants, ils n'étaient ni plus méchants ni plus bêtes que ceux du Chêne- Fendu, mais ils étaient plus durs et plus sauvages. Les Roches en fourmillaient comme de renards, il en venait tous les ans; il en mourait deux sur trois, on ne s'en inquiétait pas beaucoup : c'étaient des bouches de moins dans la maison! Quelquefois la femme pleurait en voyant la charrette
partir avec le petit cercueil, rkomme aussi se passait la main sur les yeux, et puis c'était fini; Tidée que leur' enfant était au paradis les consolait tout de suite; quinze jours après, ils n'y pensaient plus. Ceux qui vivaient se portaient bien„ et, les pieds à la gelée, la tête au soleil , devenaient durs comme des cailloux; ils avaient tout ce qu'il faut pour supporter la misère : de bons poumons, un bon estomac, de bonnes dents. Ils n'attrapaient ni rhumes ni fluxions au grand air, ni mal au ventre en mangeant des pommes vertes et des carottes crues. A la fameuse retraite de Russie, tous les garçons des Roches, sauf trois ou quatre enlevés par les boulets, étaient revenps sans engelures; au milieu des neiges, ils croyaient encore être au pays. C'est ce que me raconta plus d'une fois le vieux garde forestier Jérôme. On envoyait toute cette race à l'école, de sept à douze ans, pendant la saison d'hiver, non pour y apprendre quelque chose, mais pour en débarrasser la baraque ; la chambre de la veuve Hulot en
138 Histaw i'un Soi{s-JU(kUrê<^
fourmillait, cela formait sur le$ }>4t)cs, au petit jour, un fas de guenillçs qui ^*^gin talent dans lombre. Sœur Éléonorfi n^ |fur avait ?ippris que le netre père, qu41f^ x^V^ taient comme des perroquets, sp.ns §n ço|îî-r prendre un ^lot. Et mpi, sachpipt qu^ \^% plus grands d entre eu^ç devaient êfre ad-=mis à la sainte tftble cett^ annéeJà, 1^ dimanche d'aprçs Pâques, je fip d'a^piord mon possible pour leur enseigner k c^t4'ehisme par Uîpéthode du pèr§ Guillaume; je tapais dessus à tour dfî bras, en \^WX eriant :
« Qui t',a créé et mi^ au îqonde, pj^uvais gueux > Réppndras^tu y »
PanL.. p^n!,,. pauI... Ils rçPfV^iear cela sans sourpiller et se contentaient en-r suite, en clignant des yeux, de se frofter |ç dos ou le bas des rein?. Le souvenir de tout ce que je dqvais à M. le curé Çern^rd, qui m'avait en quelque sorte sauvé \^ vie, redoublait mon ardeur, et je m'écrivis eij moi-rmême : Dieu du ciel, que va-t-il penser quand ces ânes serqnt interrogés îieyftf^f
fiU foire d'itn Soi^s-Maî^re. ^jj
Vp.ssi6t^n^e ^an§ pouygir répondre? J'aiirj^i hçau dire que sœur Èléonor^ pe Unr ^v^\i rien appris, U faute en rçtqnibprA to«jqi|fjî sur moi ! -
Tous les soîfs, dans ma chambra, j§ *è*r vais à ça malheur, me deinaH4ftnt pourquoi k méthQ4e du pprç Guillaui^e ue prpduii-rs sait pas son effet ordinaire, çt j§ fim§ patf Gompuendre que les pauvr-^p petit?, à fpfi}^ d'être battus à la maison, nQ sentaient pjyf rien, que c'était en quelque fpr{e l§yf pi^î, tance dp tous les joyri, çqmme ue^ .iir^It heureux chevaux de charretier qui ^e j^n çoivent jamais d'autre picotin, pt dçmt U peau est dure comme des semelles d§ bpttes; mais comment remédier à cela^Ltç'ppir, en sortant de souper, j'allais me prpmener aux environs des Roches malgré les neiges, rêvant toujours à ces choses. Il faut bien respirer un peu l'aif , quand on est mfefmé tout le jour. Puis le spectacle de la nuit qui vient, cette grande plaine ble\^e &k s'allongen]t les ombres de seconde en sec eonde,et qui finit par disparaitreau milira
140 Histoire éCun Sous^AIaitre,
de la brume; le silence au loin etjes mille bruits du hameau dans la solitude; les petites vitres qui s'éclairent une à une; le braconnier qui part pour TafFût, son bonnet de peau tiré sur les oreilles, le vieux fusil de munition à pierre sous le bras, allongeant lepa^ vers les sapins et regardant de tpus côtés; les derniers bûcherons en retard, avec leurs grosses bûches sur Tépaule pour faire la cuisine ; et, quand les ténèbres profondes sont là, un coin de hangar qui s'éclaire, la femme qui sort, abritant de la main sa lampe et demandant tout bas :
« C'est toi?
— Oui.
— Tout a bien marché?
— Oui ! »
Ensuite le contrebandier, avec son sac de tabac ou ses paquets de poudre dans la hotte, qui se glisse derrière, après avoir bien épié, bien écouté, et se rend à sa cachette,... toutes ces choses me plaisaient.
Il faisait un froid de loup ; mais je ne ren-
Histoire d'un Sous^Aîàître. 141
trais tout de même qu'à neuf heures, au moment où les femmes du village, réunies à la veillée, filaient en se racontant des histoires d'esprits, pendant que les hommes jouaient aux cartes ou fumaient leur pipe derrière le poêle. Alors je revenais et je trouvais la veuve Hulot à sa place, récitant son chapelet dans la nuit noire. La pauvre vieille priait pour son fils, Jean Hulot, condamné aux galères à perpétuité pour avoir tué un garde. Je soufllais une dernière braise à la cuisine , j'allumais ma lampe et je montais étudier le plain-chant dans le gros volume de M. Guillaume, ou Tarithmétique ou la géométrie. En haut, la veuve n'avait pas oublié de faire du feu, car le bois ne coûtait rien ; elle avait aussi balayé, c'était une brave femme. Je m'asseyais, les deux coudes sur ma petite table, la tête entre les mains, jusque vers onze heures, quelquefois jusqu'à minuit. Voilà mes journées, elles se ressemblaient toutes, sauf les dimanches, où nous descendions au Chêpe-Fendu pour assister à la messe et
142 Histoire d'wi Saus-Marfr^
mx vêpreç; qu'il fît du vent, de U pluie, de k neige ou de la grêle, tput le mondç piirtait, inême les viewx et U^ vietUes ; il fallait être bien yie^3g qu bien jnakde pour rester. Naturellement j'étais i la tête avec mes élèves; cela faisait une procession d'un quart de lieue. Il tombait quelquefois des averses mêlées, de neige; c'était égal ; mouillés, glacés jusqu'aux os, on alUif tout de niêrpe, et les enfants, pour ^e ré« chitvffer, descendaient la côte en courant et poussant de grands oris.
Dans ces occasions, j'avais remarqué que plusieurs de mes élèves avaient des voiiE claires, de belles voix, comme j'aurai§ sou-^ haité d'en ^tvoir une pour mon propre compte. D'autres fois ausgi, dans mçs pe^^ tites promenades ^ux environs du ha^pieau, je les avMs entendus chanter ^ la pçipt§ d'une roche, les jambes pendantes, Ils chantaient cqnime des mçrles, ^ans s'inquiétiP.
des cQup§ de triquô qu'ils avaient reçus 1§ lU^tjn, ni de ceu^ç qu'ils recevraient If SQÎr. Çn vqy^^nt pes choses, l'idée me vint lift
HmûirTè û^un Sàui^Màttfè. 143
jour de léur a|)pïtndre le plalïi*ehâttt, convaincu d'àvânce qiiê les patents eA Jetaient très^flâttés, et penâaht en outre que ^af ce mdyen il me serait possible d exciter une sorte d'émulation entre mes élèves.
Ayant donc bien réfléchi sur cela, je leur dis un matin à Técôle que ct^xx qui sauraient leurs leçons de catéchisme apprendraient le plain-chanf , qu'on se réunirait le soir, et que Je commencerais le lènde*maifli Jamais peut-être ees enfants n'a*vaient eu plus de satisfaction que ce jour-là, leur ambition d'apprendre à chanter Sfe montra tout de «uite, ttt tous Voulaient être de l'école dtt soîr ; mais je n'en choisis que trois, qui savaient à peu près leur catéchisme : Jacques et Philippe Hutin, les fils du garde forestier, Jean t'erré , le fils dé notre Conseiller municipal, et je dis âuis:: autres de rester à la maison , qu'ils n'fc* vaient rien à faire au solfège, que cela nfe regardait que les sujets méritants*
La nouvêlte de cet événement se répandait le jôttt même auj£ Roches, et les trois
que j'avais désignés arrivèrent tout glorieux à sept heures. J'avais dressé mon tableau de notes ; c'est par là que nous commençâmes, et chose étonnante, tout de suite ils comprirent les deux clefs de sol et à^fa^ tout de suite ils chantèrent juste, répétant après moi la gamme. Les autres, qui n'avaient pas été appelés, étant forcés de dire pourquoi, reçurent chez eux une bonne correction. Le lendemain, les père et mère arrivèrent à la file me prier de recevoir aussi leurs enfants , mais je répondis à tous la même chose :
a Quand il saura son catéchisme ; le lutrin n'arrive qu'après le catéchisme. »
La désolation était partout.
Depuis ce jour, au lieu d'être forcé de battre mes élèves, je n'avais qu'à leur dire: « Tu ne viendras pas chanter ce soir ! » Ils en pleuraient à chaudes larmes, ce qui n'était jamais arrivé par le moyen des coups.
Alors je renonçai pour toujours à la méthode de M. Guillaume^. Ce n'est pas en battant les enfants, en les humiliant, qu'on
Histoire d*un Sous^Mattre, 145
peut en faire quelque chose ; c'est en les relevant à leurs propres yeux, en leur donnant le moyen de se distinguer, en les traitant comme des hommes et non comme des animaux. Le solfège et le plain-chant pouvaient seuls réussir aux Roches ; à ces gens superstitieux il fallait les cérémonies de réglise; le chantre au lutrin était pour eux une sorte de personnage, qui venait après le bedeau et M. le curé; qu'on se figure donc leur contentement.
Il ne me restait que six semaines pour enseigner le catéchisme aux grands, eh bien , cela suffit. A chaque nouvel examen que nous allions passer tous les jeudis au Chêne-Fendu, M. le curé Bernard s'émerveillait de leurs progrès. Sœur Eléonore n'avait rien obtenu de pareil; il mè disait ^n riant que c'était Dieu qui avait suscité ies mauvaises langues contre moi pour m'envoyer aux Roches, afin de civiliser ce pays! Et le dernier dimanche avant Pâques il annonça que, ceux du hameau des Roches sachant le mieux leur catéchisme, ce se-
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mit Jacques Hutin, le fils du garde, qui réciterait l'acte de foi publiquement' à la premier© communion. Dire la considération dont je fus entouré depuis ce moment par les habitants du hameau serait chose impossible ; c^est à moi qu'ils attribuaient cet honneur unique, extraordinaire. Tout le monde me tirait le chapeau , et les femmes me recevaient toutes avec un sourire agréable, lorsque j'allais dans leur baraque prendre mes repas.
Le jour de la communion venu, lorsqu'on vit les enfants des Roches en première ligne, qu'on entendit Jacques Hutin élever la voix sous les voûtes de l'église pour réciter son acte de foi, et deujç ou trois autres près de moi dans le chœur, à côté de M. Guillaume, la toque rouge en tête et le surplis blanc sur les épaules, nous aider gravement à chanter le Gloria in excelsisy alors l'enthousiasme des gens du hameau ne connut plus de bornes. Après la comjnunion, hommes et femmes se répandirent dans les cabarets et se réjouirent
Histoire (fun Sous-Maîtrem 147
tellement qu'un grand nombre ne pouvaient plus bouger de leur place, Heureusement je n'étais pas avec eux, car il aurait fallu boire jusqu'à tomber sous la table.
J'étais invité par M. le curé Bernard, qui me présenta comme un nopdèle d'instituteur à ses confrères venus pour la cérémonie; il me fit tant d'éloges que j'en rougissais de modestie, et ces messieurs me firent aussi bon accueil ; ils étaient tous gais, riants et fleuris. On but de bon vin à dîner, et nom eûmes une truite de deux livres, parmi d'autres plats très-fins, comme des gelinottes et un cuissot de chevreuil, malgré la saison du printemps, où toutes les chasses çt toutes les pèches sont fermées; mais dans de telles occasions on passe sur de semblables détails , les bons morceaux vous arrivent de toutes parts, pêcheurs et braconniers veulent vous témoigner leur reconnaissance, on ne peut pas refiiser ce qu'ils vous apportent, et M. Ber* nard disait en souriant : « Ces gelinottes sont des poulets ; ce cuissot de cbisyreuil
148 Histoire ê^un Sous^Maître.
est un gigot de mouton! » Ce qui faisait rire Thonorable compagnie jusqu'aux larmes.
C'est alors que je vis combien il est utile de fréquenter des gens plus instruits que soi, et vivant au milieu d'autres idées. Que pouvais-je apprendre, dans mon coin, des affaires du monde, des lois et des règlements nouveaux > Je vivais comme une mousse sur sa roche, et rien du dehors n'arrivait jusqu'à moi ; mais en ce jour je devais apprendre bien des choses, car, M"' Justine étant venue servir le café sur un large plateau peint de fleurs brillantes, MM. les curés se mirent à causer des nouvelles ordonnances touchant l'instruction publique et la propagation des saines doctrines.
D'abord M. le curé de Voyer, la figure pleine, les oreilles rouges et le double menton tremblotant sur son rabat, glorifia les bonnes intentions- de notre excellent roi Louis XVIII et de son vénéré frère, le comte d'Artois, disant qu'ils étaient établis , par Dieu même pour ressusciter la foi dans
Histoire d*im Sous^Afaître, 14^
ce royaume; il en citait comme preuve l'ordonnance du 5 décembre, laquelle autorisait l'association dite a des frères de la doctrine chrétienne, » du diocèse de Strasbourg, à fournir des maîtres aux écoles primaires du Haut et du Bas-Rhin. D'autres curés alors, s'enthousiasmant, lui répondirent que cette première ordonnance n'était en quelque sorte qu'un signe du temps; que déjà, les heureux effets de l'autorisation s'étant fait sentir, on l'avait étendue à tous les départements de l'ancienne province de Bretagne; que la société formée sous le nom de Congrégation de V instruction chrétienne venait d'obtenir non-seulement le droit de recueillir les legs et donations faits en faveur de ladite association, mais encore de délivrer le brevet de capacité à chaque frère, sur le vu de la* lettre particulière d'obédience qui lui serait délivrée par le supérieur général de la Société.
La satisfaction de ces messieurs, en parlant de ces choses, n'est pas à peindre. Du
iço Histoire (Tun Sous^Maître,
reste tout cela leur paraissait naturel, et Tun d'eux me dit en riant :
« Monsieur le maître d'école, vous entendez... Soyez bien sur vos gardes. On va vous faire une rude concurrence, la liberté de l'instruction s'étend de plus en plus; soyez à la hauteur du progrès. »
Il appelait cela la liberté, quand les uns recevaient des legs, des donations, qu'ils étaient nourris par les collectes, qu'on leur élevait des écoles et qu'on les regardait comme des saints, tandis que les instituteurs laïques ne recevaient rien que la rétribution des élèves et vivaient de la misère même. Dieu du ciel, que j'aurais eu de choses à répondre ! mais jem'en gardai bien, et M. le curé Bernard répondit pour moi :
« Mon cher confrère, ne vous inquiétez pas de M. Renaud ; il est dans la bonne voie, il connaît ses devoirs et place l'instruction mondaine bien au-dessous des choses saintes. Les progrès qu'il a fait faire depuis deux mois au hameau des Roches, dans l'instruction du catéchisme et du plaîn-
Histoire d*un Sous~AIaître. 151
chant, lui méritent toute mon estime. Ne vous inquiétez pas de mon ami Jean-Baptiste, je réponds de lui. »
Toute la table riait, et moi je riais aussi, comme on pense; j'étais fier de ces compliments, et je me réjouissais d'être au monde, en face d'une bonne tasse de moka tout chaud et d'un plateau garni de liqueurs comme je^n'en avais jamais vu ni senti depuis mon premier jour. Cela me rendait heureux. Il fallut pourtant à la fin réunir mes élèves pour assister aux vêpres.
Je partis après le café, remerciant M. Bernard de toutes ses bontés et lui promettant d'en rester digne.
« Cest bon, c'est bon, mon cher Renaud, disait-il ; vous n'avez qu'à continuer, et tput ira bien. »
Ayant donc salué profondément la société, je remontai le village à travers les cris de joie et les appels des cabarets; de tous les côtés on toquait aux vitres, de toutes les portes on me criait :
« Hé! monsieur Renaud!... monsieur
Jean -Baptiste!... entrez donc vider un
verre ; entrez une minute ! »
Mais j'avais à rassembler mes élèves ,
dont un grand nombre se trouvaient heu- ^ reu^ment déjà réunis devant l'église ; toutes les invitations du monde ne m'auraient pas détourné de mon devoir. Vers deux heures, MM. les curés s'étant levés de table, les vêpres eurent lieu ; puis à quatre heures, après avoir encore bu quelques bons coups; on remonta vers les Roches, se soutenant les uns les autres, se tirant par le bras à trois ou quatre, et s'appelant de station en station avec des cris et des signes qu'il faut avoir vus pour s'en faire une idée. Tout le long du sentier, dans les bois, dans les sapinières, se rencontraient des connaissances qu'il fallait soutenir, aider à marcher, encourager, et qui voulaient vous embrasser sans savoir pourquoi. D'autres, ayant le vin mauvais, se fâchaient. Ceux-là, trébuchant, jurant, finissaient par s'étendre dans une broussaille. Quant à nous : mes élèves, la veuve Hulot, le vieux garde Je-
Histoire d'un Sous^Aîaître, 153
rôme et moî, nous rentrâmes au hameau sur lés six heures, heureux d'être à la maison et surtout de nous mettre au lit ^ après ce magnifique triomphe;
Nous étions alors au mois de mai i8i8, une année très-chaude et très-précoce ; les neiges s'étaient mises à fondre en mars ; il n'en restait plus depuis longtemps. De ma petite fenêtre, à travers ^les brindilles de lierre, je voyais tout reverdir sur la côte;. les genêts à boutons d'or et les bruyères roses s'étendaient jusque sous les roches, où la myrtille, la ronce et le chèvrefeuille grimpaient à'foison. Chaque matin je m'éveillais au chant du coq , avant le jour, et, poussant ma petite croisée, les coudes sur le toit, j'admirais les grands bois noyés dans l'azur du vallon ; j'écoutais les merles, les grives, les chardonnerets, les fauvettes, s'égosiller au loin dans les cerisiers en
154 Histoire ^un Sous-Maître.
fleuf, dans les grands pommiers blancs, sous la voûte des cîiênes et le branchage sombre des sapins. Ils bâtissaient leurs nids et se réjouissaient* Jamais je ne m'é- « tais senti plus heureux. Cette bonne fraîcheur du matin, qui précède la journée, me donnait des frissons d'enthousiasme, et, sans la crainte de troubler la mère Hulot^ qui récitait son chapelet, j'aurais entonné le Te Deum laudamus !
Malheureusement mon école se dépeuplait de jour en jour, mes élèves s'en allaient à la file ; Tun gardait les chèvres, l'autre aidait son père à la coupe, l'autre conduisait la bourrique de ses parents en Alsace pour vendre des sabots, étamer des casseroles, réparer des chaudrons. Le hameau des Roches fournissait des chaudronniers et des sabotiers à toute la plaine et à toute la montagne. Moi, je restais là, devant mes bancs vides , avec cinq ou six élèves, les fils des notables , qui bâillaient et n'attendaient que le moment de courir aux champs. Sœur Éléonore, en cette sai*
Histoire d'un Sous^Maître* ijj
son, retournait à son couvent; je ne pouvais faire comme elle, et me voyais à la charge d'un petit nombre de ménages.
Parmi les derniers élèves qui me restaient, se trouvaient Jacques et Philippe Hutin, les fils du vieux garde Jérôme, représentant avec M. le conseiller municipal, Nicolas Ferré, l'autorité supérieure aux RocJhes.'Ce vieux garde, homme sec, petit, trapu , le nez mince , recourbé , les moustaches grisonnantes, les yeux noirs et perçants, avait Tair tout à fait décidé. Il était natif de Remiremont, dans les Vosges, et chaque fois que j'allais dîner et souper chez lui, il se plaisait à me raconter ses campagnes en Italie, en Suisse, en Hollande et le long du Rhin. Il parlait clairement et sans vanterie, comme il n'arrive pas toujours aux vieux soldats. Quant à Tintérieur de sa maison, la dernière du hameau des Roches , on ne pouvait en voir de plus propre et de mieux tenue dans sa pauvreté. Le linge était toujours blanc, le plancher bien lavé et balayé, la vaisselle
bien récurée, les meubles luisants, les pe^ tites fenêtres transparentes. La fille aînée du père Jérôme, M"' Toinette, veillait à tout, la mère étant morte depuis plusieurs années. Cette jeune fille, de seize à dixsept ans au plus, que les gens des Roches appelaient « la frisée, » conduisait le ménage de son jière mieux qu'une femme de trente ans. Elle avait une jolie figure fraîche et riante, de beaux cheveux blonds et d.e grands yeux gris clair. C'était un petit être plein de courage, d'intelligence et de vivacité, allant, venant, trottant - comme une alouette, dressant la table, faisant la cuisine, veillant sur ses petits frères et sœurs, riant avec eux, les embrassant et les corrigeant au besoin. On reconnaissait en elle le vieux sang français de la montagne, vif et pur comme Teau de source.
Faire beaucoup avec peu de chose, se tirer d'affaire quand on n'a presque rien, apprêter un bon repas avec quelques œufs, quelques herbes, un peu de sel, trouver moyen d'être toujours aussi propre, aussi bien
mise avec une jupe de toile et une cornette d'indienne que d'autres avec des robes de soie ; et puis s'égayer , répondre à tout vivement, avec esprit et même un peu de malice , voilà ce qu'on ne rencontre pas souvent, et ce qu'un jeune homme remarque malgré lui. J'avais vu ces choses et j'y rêvais quelquefois,' mais alors mes idées n'allaient pas plus loin que de me dire :
« Ce vieux garde a bien de la chance d'avoir une fille pareille ! »
Chaque fois que le tour de Jérôme Hutin arrivait de m'héberger, j'en étais content.
Le garde me recevait en camisole de laine et gros sabots , ayant toujours soin d'ôter ses souliers et ses guêtres en rentrant de tournée. Le dîner était- il servi , on s'asseyait tout de suite; au cas contraire, on sortait faire un tour au jardin. Le père Jérôme greffait ses arbres, il avait de meilleurs fruits que ses voisins et en plus grande abondance; il m'expliquait la manière de les obtenir et s'étendait avec complaisance
158 Histoire éPun Sotu^Maître.
sur toutes les améliorarions qu'il ayait faîtes à la culture des Roches, sur les engrais, sur rirrigation, sur réchenillage et le chaulage des arbres fruitiers, car dès ce temps il mettait de la chaux autour de« vieux troncs, pour empêcher les insectes de s'y loger et d'y monter; il murait avec soin leurs plaies, pour les empêcher de s'étendre et de gagner le cœur de l'arbre. Toutes ces choses, il les avait vu pratiquer ailleurs durant ses campagnes, tandis que des milliers d'autres n'y faisaient pas attention.
Les progrès que j'avais fait faire à ses deux garçons lui donnaient pour moi de la considération et même de l'amitié, de sorte que, voyant partir mes élèves, c'est à lui que je me plaignais. Il m'écoutait gravement et me répondit Un jour :
« Vous avez raison , monsieur Renaud , la plus grande misère de ce pays, c'est de retirer les enfants de técole pour les envoyer garder les chèvres , grimper aux arbres, dénicher les oiseaux et commettre toute sorte de délits qui les habituent à ne plus
respecter Tautorité. C'est comme cela qu'on devient niendiant, vagabond, braconnier et propre à rien ; mais que voulez-vous ! cela dure depuis des années et des années. A moins de forcer les parents par des amendes de laisser leurs enfants à l'école, été comme hiver, jusqu'à douze ou treize ans, cela continuera toujours. C'est l'affaire des préfets, des supérieurs et du roi, qui ne s^en inquiètent guère. Moi, je tiens à ce qUe mes garçons s'instruisent; ils iront che« vous 1^ plus longtemps possible. J'ai trop vu combien l'ignorance est terrible, pour ne pas vouloir qu'ils sachent lire, écrire et calculer; si j'avais eu plus d'instruction, au lieu d'être simple garde, je serais commandant et peut-être colonel, car le courage et le bon sens ne m'ont jamais manqué. Maintenant encore je suis embarrassé de bien écrire un simple procès- verbal, et Voilà pourquoi je resterai simple garde forestier toute ma vie, malgré mon expérience pour l'estimation des bois et ma connaissance d^s forêts.,. Quel malheur!... »
i6o Histoire d'un Sous^Maître,
Le brave homme comprenait fort bien que ses deux garçons, avec quatre ou cinq autres, ne suffisaient pas pour me faire vivre six mois de Tannée , et finit par me d^re, en se promenant de long en large suivant son habitude, qu'à cinq quarts de lieue environ, au-dessus des Roches, en descendant vers la Sarre-Rouge, se trouvaient trois grosses fermes d'anabaptistes; que ces gens avaient beaucoup d'enfants, auxquels le plus vieux d'entre eux, le grand-père, apprenait la Bible et les Évangiles, en les prêchant tous les dimanches ^ qu'il avait vu cela plusieurs fois; que ces anabaptistes avaient une grande estime pour le savoir, et que le vieux, qui s'appe- * lait Jacob, se désolait souvent de ne pouvoir enseigner à ses enfants et petits-enfants le toisé, la rédaction des actes sous seing privé, la tenue des livres, le calcul et beaucoup d'autres choses #ont il n'est pas dit un seul mot dans les livres saints , et qui sont pourtant très-nécessaires à connaître pour bien conduire une ferme. Il ajouta
Histoire i^un Sous^Maîire, i6i
que ce vieux Jacob s'était même informé près de lui de ce qu'enseignait sœur Éléonore, pour envoyer ses petits-enfants à Técole des Roches, mais qu'en apprenant qu'il n'était question dans la classe de la chère sœur que de catéchisme et de cantiques, cela l'avait détourné de son dessein.
/ a Si vous voulez, me dit-il, j'irai le voir ou même nous irons ensemble, et je suis sûr que cet homme de bon sens sera content de vous confier l'instruction de cette jeunesse, pour ce qui regarde les chiffres, récriture et l'arpentage. Ce sont des gens à leur aise et qui vous payeront bien. Qu'en pensez-vous ? »
J'étais très-heureux de savoir cela, trèsdésireux aussi d'en profiter, et tout de .suite il fut convenu que nous irions voir les anabaptistes le lendemain jeudi, pour nous entendre avec.^ix.
Le lendemain doflc de grand matin, le vieux garde et moi nous étions en route à travers les sapinières, pour descendre à la ferme du père Jacob. Tout le pays était
i6i Histoire â^un Sous-Maître.
couvert de vapeurs blanches, au milieu desquelles montaient en forme d'épis les cimes innombrables des sapins. On ne se voyait pas à quatre pas. Les chiens de Jérôme Hutin eux-mêmes suivaient derrière nous le sentier, à cause de la rosée qui remplissait les broussailles.
Quelques minutes avant cinq heures, lorsque le soleil sortit de cette mer et que toutes les feuilles, toutes les herbes se mirent à briller, je ne pus retenir un cri de joie. Nous avions fait halte une seconde.
Le garde , en allumant sa pipe, riait tout bas , à la manière des vieux chasseurs , et disait :
«Voilà, monsieur Jean-Baptiste, une promenade que les jeunes gens devraient faire tous les jours dans la belle saison; , mais la paresse les retient au lit, ils ée privent ainsi d'un grand g^aisir. Regarde:^ ce beau soleil, comme il écarte lés brouillards; on dirait qu'il nage de notre côté; ,\oyèt comme il s'avance, comme il s'étend. Et là-bas, tout là-bas, du côté de la Sarre,
ces grandes raies blanches , c'est la rosée qui tombe. Dans une demi-heure le soleil aura tout essuyé, la plaine sera propre comme une belle chambre où rien ne traîne; on verra tout ':;lairement, les villages, les bouquets d* arbres, les rivières, les routes, les sentiers, à quatre et cinq lieues... Ah! oui, monsieur Jean-Baptiste, on a bien tort de se retourner dans les draps , au lieu de se secouer hardiment et de sortir. Si vous voulez, je viendrai vous éveiller les jeudis, nous irons à la pêche, à la pipée. »
J'acceptai de bon cœur, étant émerveillé de ce spectacle.
Alors nous reprîmes notre chemin, et bientôt après le chant du coq m'avertit que nous n'étions plus loin de* trois fermes.
Une éclaircie se faisait dans le feuillage, la lisière approchait^et tout à coup au milieu d'une large prairie en pente, dans le coude d*un ruisseau qui descendait en bondissant vers la Sarre , nous vîmes la plus grande des fermes, celle du père Jacob,
164 Histoire d^un Sous^Maltre^
avec son large hangar, où pendaient les bottes de paille entre ks poutres ; au-dessous rétable, les écuries ; la grande porte de grange, à gauche, où se trouvait clouée une buse ; puis le corps du logement, trois fenêtres en bas, l'escalier et la porte, quatre fenêtres en haut; la fontaine et ses auges au milieu de la cour entourée d'un mur; les grands fumiers carrés, bien alignés; enfin une bonne vieille ferme d'anabaptistes, sans magnificences inutiles, mais où la simplicité, la propreté, le boq ordre, faisaient penser qu'on devait y bien vivre, et que les gens ne s'y trouvaient pas malheureux.
Comme nous sortions du bois, un grand chien de berger, à longs poils noirs, se mettait à pousser quelques aboiements, et tout aussitôt la porte du logement s'ouvrait, et le vieux Jacob lui-même, en chapeau de paille, .casaque de drap gris et pantalon de même étoffe, sa large barbe blanche étalée sur la poitrine, sortait, nous regardant approcher.
Histoire d'un Sous-Mat tre, 165
Le garde ouvrit une porte en lattes et traversa la cour, levant sa casquette, pendant que le vieil anabaptiste lui criait bonjour d'un air de bonne humeur. Moi, fêtais sur les talons du père Jérôme, qui dit à ce vieillard de quatre-vingts ans :
« Je vous amène un homme que vous connaissez déjà, père Jacob; c'est le maître d'école des RochÔs, qui remplace la sœur.
Je lui ai parlé de ce que vous m'avez dit autrefois : que vous ne seriez pas fâché de faire instruire vos petits-enfants dans l'arpentage et les autres calculs. »
Le vieux me regardait de ses yeux gris jusqu'au fond de l'âme, les lèvres fermées et ses vieilles joues plissées: et puis il dit en ouvrant la porte :
« Entrez, messieurs, entrez ! C'est bien une chose qui «'intéresse... Je ne suis pas fâché de connaître ce jeune homme. » -
Il ne promettait rien, ne répondait ni oui ni non; c'était un homme prudent.
Nous entrâmes donc, et je vis alors pour la première fois une grande salle de ferme
i66 Histoire d'un Sous-'Maître.
anabaptiste, avec ses deux lignes de bancs, sa longue table bien récurée, ses rangées de pots sur des rayons près du poêle poui:
faire cailler le lait, et sa vieille horloge dans un coin. Le chien, était entré, le père Jacob lui rouvrit la porte et le fit sortir pendant que nous prenions place. En ce moment dehors, nous entendions s'ouvrir d'autres portes, celles des écuries; les troa«peaux s'échappaient dans la cour, sautant, galopant, courant à l'auge, et les cris des garçons pour conduire ce bétail retentis-" saient. Le grand-père, se penchant à Tune des fenêtres, appela une femme, ensuite il vint s'asseoir en face de nous sur le banc et dit en souriant :
« Vous êtes partis de bon matin. Voici seulement que nos bêtes vont à la pâture. »
La femme était entrée, une petite mère toute ridée, en casaquin de laine, petite jupe et bonnet noir, la bouche ronde plissée et les joues rouillées comme des feuilles de vigne sur la fin de l'automne,
a Tiens, Salomé, lui dit le vieillard,
voici le ipaître d'école des Roches. Le père Jérôme nous Tamène, il parle de faire instruire les petits-enfants dans le calcul; qu'est-ce que tu en penses?
— 11 faut envoyer chercher Christel et David, dit cette vieille grand'mère; vous arrangerez tout ensemble. »
Et tout de suite étarit sortie, elle envoya deux garçons chercher leurs oncles aux fermes voisines. Bientôt ceux-ci "vinrent gravement» tous habillés de la même m^.nière, Tair calme et la barbe pleine jusque derrière les oreilles. Le grand-père leur .dit en deux mots qui j'étais et ce que je venais leur proposer, et sur la figure de ces braves gens je reconnus aussitôt qu'ils consentaient avec plaisir.
« Voyez- vous, me dit le grand-père Jacob en riant, mes deux aines, partis depuis dix-huit ans pour l'Amérique, xie finissent pas d'écrire à leurs frères et à leurs beauxfrères d'envoyer les petits là-bas; que les terres de première qualité se vendent pour rien, qu'ils en ont des milliers d'arpent»
i68 Histoire d'un Sous-Maître.
près de la rivière Wabach, dans TÉtat de riilinois : — des bois, des prairies et des champs, où le froment, Therbe et les pommes de terre viennent en abondance; mais que les bras leur manquent, et que nous ne pouvons rien faire de mieux que d'envoyer tous nos enfants les rejoindre.
Seulement ils nous recommandent bien de leur donner de l'instruction, car en Amérique Thomme ne vaut que par ce qu'il sait.
Nous ne demandons pas mieux, n'est-ce pas, Christel et David ?
— Oui , di^-ent les deux fils ; mais il faut s'entendre sur le prix. ». . •
Alors le pène Jérôme reprit la parole et se mit à discuter cet article, disant que je ne pourrais pas venir dîner et souper aux trois fermes à cause de la distance, et que par suite la nourriture, restant à ma charge, devait m'être comptée en outre du prix de Fécole. Ces anabaptistes écoutaient et discutaient tout d'un air sérieux. Ils reconnaissaient les raisons justes, et secouaient la tête lentement lorsque le vieux
Histoire 8^ un Sous-'Maître» 169
garde en donnait de moins bonnes. Finalement nous tombâmes d'accord que je recevrais quarante sous par mois pour chaque élève qu'ils m'enverraient, et que je leur enseignerais non-seulement Tarpentage et le calcul, mais encore la tenue des livres et le mesurage des bois. Le pète Jacob avait fini par- s'égayer en causant; il me posait sa vieille main ridée sur l'épaule et dirait :
« Nous vous connaissons depuis longtemps, M. Renaud; nous savions déjà ce que vous valiez, du temps où vous teniez récole du soir au Chêne-Fendu, avec le père Guillaume. »
Je croyais qu'il allait me parler de mon malheur avec M"* ^alie Bauquel; mais il ne m'en dit rien, et s'écria :
« Vous êtes un bon maître d'école ! Celui de notre religion, qui vient passer ici tous ses hivers , ne comprend rien au delà de ses quatre règles ; vous êtes un autre homme. Seulement, avant de finir le marché, promettez-nous encore quelque chose.
io
Ijo ■ Histoire d'un Sous^Maîtra,
~ Q^oi donc, M. Jacob? lui dis-je.
— C'est de ne pas essayer de conyefXÏt nos enfants. »
Je deyiiis tout rouge,
« A quoi pensez-vous donc? lui dis-je presque fâché, ce serait une abomination.
' — Ah ! fit-il, c'est que dans le temps, yoilà bien dix ou douze ans, la chère sœur de^ Roches a essayé de gagner nos deux petites -filles aînées, Lessel et Christine, naaintenant mariées en Amérique. Et plus tard, du cbxé de Hazlach, il nous ^^t ^rï\é quelque chose de pareil, avec le^ filles de nos deux gendres; o;i leur donnait de petites images de la Vierge et des médailles, on leur parlait de confession, ^
— Oui, c'est la vérité, firent les deux fils.
— Eh bien, quant à moi, leur dis-je, je suis un honnête homme, vous pouvez kttt tranquilles. »
Le vieux garde riait en criant :
« Quelle drôle d'idée vous avez, gr^nd^^
Histoire d'un Sous-Maître, vfi
père Jacob ! Vous ne connaissez pas M. Renaud; vous le prenez pour un autre."
— J'ai votre parole, me dit gravement le grand-père, cela suffit. »
Alors, tirant le cruchon de kirscheilwasser de Tarmoire, il emplit les petits gobelets, et tout étant arrêté de la sorte, après avoir trinqué et s'être serré la maid^ le père Jérôme et moi nous repartîmes ett* semble pour les Roches. En chemin, il fut entendu que tous, les jours où je devrais dîner aux trois fermes, j'irais prendre mes repas chez, le vieux garde, moyennant douze sous par jour. De cette manière je calculai tout de suite qu'il me resterait encore du bénéfice, ayant neuf élèves à quarante sous. Je n'avais jamais été dans une position meilleure, même dans le temps de ma grande prospérité au Chêne-Fendu.
Cette idée me réjouissait et m'attendri<îsait.
172 ^Histoire d'un Sous^Maifre,
J'avais déjà parlé plusieurs fois à M. Guillaume de ma triste position aux Roches, si tous mes élèves continuaient de partir Tun après Tautre, et l'on se figure avec quelle satisfaction je lui racontai le dimanche suivant la proposition que m'avait faite M. Jérôme et la réponse des anabaptistes. Tout se peignait en beau devant mes yeux; je me voyais d'avance en train de me promener dans les champs, avec la toise et les piquets, tirant mes lignes, mesurant mes angles, expliquant avec soia tous mes calculs à mes nouveaux élèves, et puis rentrant le soir souper chez le vieux garde. Que veux-tu ! la jeunesse se fait de belles imaginations. — M. Guillaume, assis à table en face de moi, m'écoutait tout rêveur, sans me répondre. Tout à coup, il me demanda si j'avais la permission de M. Bernard.
« Quelle permission? lui dis-je. Est-ce
Histoire d'un Sous^AIattre. 173
que j'ai besoin d'une permission? M. le curé sait bien que je ne peux pas vivre de Tair du temps, et que, si tous mes élèves s'en vont sans qu'il m'en vienne d'autrfîs, je serai forcé de partir aussi.
— Tout cela, dit M. Guillaume, est trèsbien ; mais ces anabaptistésr sont des hérétiques, vous ne pourrez pas leur enseigner le catéchisme, et quant au reste, quant à Tarpentage, au calcul, aux actes sous seing privé, il faut voir ce que M. Bernard en dira. •
— Mais au nom du ciel, M. Guillaume, m'écriai -je, quel mal voyez-vous à cela?
Et comment M. le curé, mon bienfaiteur, qui m'a tiré d'une si malheureuse position et qui me veut tant de bien, comment pourrait-il me refuser une chose si juste et sinatui:elle? » -
LepèreGuillaume, haussant les épaules, me répéta tranquillement :
« Jean -Baptiste, croyez-moi, consultez M. le curé. Maintenant recteurs, inspecteurs, professeurs, principaux, tout n'est
174 Histoire d^un Sous-^Maitm
rien auprès de MM. les curés; eux seuls font tout et décident de tout.
— Oui, Jean -Baptiste, dit la mère Catherine, ne faites rien sans consultef M. Bernard. Si nous avions demandé la permission pour l'école du soir, vous seriez encore aii Chêne-Fendu,... l'affaire des Chibés ne serait pas arrivée... »
Ces paroles m'étonnèrent. Je regardai le vieux maître; il était devenu tout pâle et jetait à sa femme des regards en dessous.
« Je t'avais pourtant dit de ne parler de cette affaire à personne, fit- il à voix basse au bout d'un instant; mais toutes les femmes sont les mêmes : on a beau leur recommander de se taire, c'est comme si on ne leur disait rien.
— Hé! mon Dieu, Guillaume, répondit la mère Catherine, tu n'as pas besoin de te fâcher. Il fallait pourtant prévenir Jean- Baptiste ; sans cela, s'il lui arrivait de nouveaux malheurs, nous en Serions cause! »
Cette réflexion parut frapper le brave
Histoire d'un Sous-Mattrê. 175
homme. Il alla vers la porte, l'ouvrit et regarda si personne n'écoutait sur Tescalier, puis il revint et me dit pîus calme :
a Eh bien , oui , Catherine a raison. Je ne voulais pas vous le dire, Jean-Baptiste, pour ne pas vous faire de peine, et puis aussi parce que vous ét^s jeune et qu'à votre âge on s'emporte vite, on se laisse aller à des choses qu'on regrette plus tard; mais à présent il faut que vous sachiez tout, car si vous entrepreniez cette école malgré mes conseils, et s'il vous arrivait de nouveaux désagréments, je me reprocherais toute ma vie de ne pas vous en avoir empêché. »
Alors le vieux maître, baissant encore la voix, me raconta qu'il savait de source certaine, sans pouvoir pourtant me dire d'où lui venaient ces renseignements, que toute l'affaire des Chibés avait été arrangée par sœur Adélaïde ; que cette vieille femme, très-envieuse et très-mauvaise, mais aussi fort prudente, n'avait pu prendre cela sous son bonnet, et que tout permet-/
176 Histoire d'un SôUs^Mattre,
tait de supposer qu'elle avait agi d'après les ordres .de M. Bernard.
Et comme je me récriais, disant que cela n'était pas possible, que M. le curé m'avait toujours fait du bien, que c'était un honnête homme, incapable d'une action pareille; que d'ailleurs je ne voyais pas l'intérêt qu'il pouvait avoir à supprimer l'école des grandes personnes; comme je finissais même par m'indigner contre une telle supposition, M. Guillaume me dit gravement :
« Écoutez, Jean-Baptiste, vous êtes un bon sous-maître , vous en savez plus sur .
l'orthographe et l'arithmétique que les trois quarts de vos collègues et même que beaucoup de maîtres d'école; mais vous ne connaissez pas encore les hommes. Parce que vous êtes naturellement juste, vous croyez que les autres vous ressemblent.
C'est une erreur! Les hommes ne connaissent que leur intérêt , et l'intérêt des curés de notre religion est de maintenir le peuple dans l'ignorance. Plus le peuple
Histoire d^un Soiu^Mattre. 177
est ignorant, plus il leur est facile de le conduire; ça tombe sous le bon sens.
Notre école du soir devait donc déplaire à M. Bernard. Si nous avions enseigné le plain-chant et l'histoire sainte à nos élèves, tout lui aurait paru très-bien; mais comme nous montrions à cesL personnes l'orthographe, la rédaction des actes, des lettres et des pétitions, et que cela pouvait leur donner Tidée de s'instruire encore davantage par la lecture des livres et des gazettes, il s'est dit que c'était dangereux et qu'il fallait couper le mal dans sa racine.
Rien ne l'empêchait de fermer notre école, puisqu'il est le maître; mais en agissant de la sorte il aurait montré qu'il ne veut pas que Ton s'instruise; ça lui aurait fait beaucoup d'ennemis dans le village, et voilà pourquoi l'affaire des Chibés Qst arrivée si à propos; voilà pourquoi vous êtes maître d'école aux Roches , à la place de sœur Éléonore, qui possède une belle voix pour toute instruction et qui chante bien les cantiques. Ces choses sont claii'es
xj9 Histoire d'an Sous-Maître,
comme îe jour. Maintenant vous voulez recevoir des anabaptistes dans votre école et leur enseigner Tarpentage. Cela votis paraît tout simple, tout naturel. Prenez garde, c'est beaucoup plus grave que vous ne pensez : ces anabaptistes sont des hérétiques; il faut bien y réfléchir. Croyezmoi, Jean -Baptiste, ne faites rieft sans consulter M. Bernard, et gardez-vous surtout de lui dire que vous avez déjà donné votre parole! Dans un temps comme le nôtre, il faut consulter et se confesser, se confesser et consulter MM. les curés, représentants de Dieu et du roi. Si vous aviez le malheur de recevoir les enfants anabaptistes sans l'autorisation de M. Bernard, il l'apprendrait bien vite , car, si Ton ne se confesse pas, d'autres se confessent pour nous; tout se sait, tout s'apprend, tout se paye, et il pourrait vous arriver encore quelque chose de pire qu'au carnaval. »
Les réflexions de M. Guillaume me remplirent de crainte. Sans croire positivement .tout ce qu'il me disait sur le compte
Histoire d'un Sous^Maître, jy^
de jyj. h curé, je comprenais qu'il pouvait bien ne pas avoir tout à fait tort. Aufji je lui pronjis de suivre ses conseils, et durant toutes les vêpres je ne fis que rêver à ^la, me demandant ce que j'allais deve- - nir^ si je n'obtenais pas TautorisatioR de M. Bernard, et cherchant déjà quelles exç\i^$ je donnerais aux anabaptistes pour dégager ma parole. Toutes ces choses m'épouvantaient; et dans la sacristie, en aidant M. le curé à se déshabiller, j'avais presque un tremblement de lui demandei la permission qui m'avait paru d'abord si aaturelle. Je ne savais par où commencer»
Lui-même s'en aperçut sans doute, eau* en «priant ^^ T église il me dit :
(K Eh W^n, voyons, qu'est-ce qui se pas»e> »
Alors d'un coup je lui racontai ce qui m'arrivait, n'osant pourtant pas lui dire que j'avais donné ma parole au grandpère Jacob.
Il s'arrêta tout surpris et me demanda :
u Comment, les anabaptistes veulent
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i8o Histoire d'un Sous-Maître,
rréquenter votre école! En êtes - vous J>ien HÙr?
— Je le croîs, monsieur le curé. Le garde Jérôme m'a dit que cela ne pouvait pas manquer d'arriver, si je leur apprenais l'arpentage^ la rédaction des actes sous îjeing privé et la tenue des livres.
— Hé! dit-il en riant, enseignez-leur tout ce qu'ils voudront, mon cher Renaud.
Mon Dieu, c'est tout simple, vous ne pouvez vivre de rien. Sœur Éléonore retournait au couvent pendant la saison d'été; vous n'avez pas cette ressource; vous ne pouvez pas non plus vous mettre à la charge de vos parents; c'est une situation forcée, commandée. Oui,... je vous autorise à cela. Vous avez bien fait de me prévenir pourtant; s'il s'élevait quelque difficulté, )e serais là... C'est bien,... c'est bien... »
Non-seulement M. le curé m'accordait ma demande, mais encore il paraissait tout content, et sur la porte du presbytère il me donna même la main, ce qui ne lui était jamais arrivé. Aussi je partis de là plus
Histoire d^un Sous-Maître. i8i
hçureux que je ne saurais te le dire.
M. Guillaume et M™« Catherine, revenant de vêpres, m'attendaient par curiosité devant récole au bas de l'escalier.
« Eh tien? me demanda le vieux maître.
— Hé! m'écriai-je tout joyeux, en agitant ma casquette, j'ai la permission.
M. Bernard ne demande pas mieux, il m'a tout accordé sans peine; c'est le plus brave homme de la terre. Vous voyez bien qu'il ne faut pas croire ce que disent les mauvaises langues, »
Et je lui racontai notre conversation en détail. M. Guillaume et sa femme restaient comme ébahis.
« C'est étonnant!..; c'est étonnant!... »
disaient-ils en se regardant.
A la fin, le vieux maître s'écria :
« Eh bien, tant mieux, ça me fait plaisir... Maintenant vous êtes en règle,...
on n'aura pas de reproches à vous faire; mais c'est égal, Jean-Baptiste, je ne l'aurais pas cru... Enfin,... enfin,... vous avez la permission,... voilà le principal. »
i82 Histoire d'un SouS'-Maître.
Nous nous quittâmes en cet endroit, et )e repartis pour les Roches, ne songeant plus qu'aux anabaptistes et à toutes ks belles espérances que je fondais là-dessus.
Jamais le temps n'avait été si clair, et plus d'une fois, en montant la côte, je m'arrêtai dans les genêts pour regarder le pays. Tout bourdonnait au coucher du jour; sur la droite, par-dessus les cimes des sapins, je découvrais la ferme du vieux Jacob comme une étincelle au fond des bois : le soleil brillait sur ses petites vitres. La peur du père Guillaume et tout ce qu'il m'avait raconté de M. le curé me faisait rire, et je me disais que le brave homme ressemblait à ces vieux lièvres, qui tous les ans deviennent plus craintifs, à force d'avoir entendu siffler le plomb autour de leurs longues oreilles.
Histoire d'un Soits^Mattre. 183
Dès Je lendemain, les enfants des anabaptistes arrivèrent avec les provisions de la journée dans leurs petite sacs de tdile; ils suivaient ma classe du matin et puis dînaient tranquillement à la salle d'école.
Ils faisaient ensuite un tour aux environs et rentraient à une heure pour la classe du 6oir. J'avais conservé douze autres élèves du hameau : les fils des notables et ceux du père Jérôme ; en calculant tout, il devait me rester près de quinze francs à là fin de chaque mois, de quoi m'acheter des livres, remplacer mes vieux habits et envoyer quelques sous à mon père. Que me iallait-il de plus? C'est le temps qui me revient toujours avec plaisir, le tertips du travail, des promenades au bois^ des longues causeries le soir avec le vieux garde et des beaux projets d'avenir. Mon Dieu, que cela passe vite f
Chaque math», vers huit heures, mes
élèves étant réunis, on déposait les sacs, on prenait la chaîne en fil de fer que m'avait faite le père Jérôme, les piquets et le triangle, et puis en route au grand ^soleil : on allait arpenter, mesurer le champ de Pierre, de Jacques ou de Christophe. Je vois encore au mois de juin cette longue côte raide couverte de seigle, entre les rochers à perte de vue; plus bas dans la gorge, les faucheurs, les reins serrés dans leur ceinture de cuir, la pierre dans sa cuvette de bois au bas du dos, les bras de chemise retroussés, les larges chapeaux de paille tombant sur les épaules, et déjà tout baignés de sueur avant la grande chaleur du jour; et plus haut, dans les rochers, les vieilles et quelques enfants avec" leurs chèvres, qui grimpent jusque dans le ciel et se retournent en poussant des « hou!,., hou!... » qui descendent d'échos en échos.
Oui, c'était un bon et joyeux spectacle.
On nous appelait les « savants!... le cadastre!... » On nous tirait le ch'apeau de près, et Ton sifflait, on avait Tair de se
Histoire d'un Sous-^Maltre. 185
moquer des savants de loin • mais ces choses nous étaient Èieii égales. Mes petits anabaptistes et mes autres élèves ne tournaient pas seulement la tête; ils allaient gravement, tirant la chaîne, enfonçant les piquets de proche en proche, et puis à chaque angle s'arrêtant pour écouter mes explications. Quand la figure d'un champ, d'un pré, d'un bouquet d'arbres, devenait trop compliquée, nous la décomposions aussitôt; le fils du grand Christel marquait sur son cahier toutes les mesures en bon ordre, chacune à part, pour ne pas faire de confusioxj. Quelquefois, sur les dix heures, à force d'avoir traîné la chaîne, la sueur nous coulait le long des joues. On s'arrêtait alors au revers d'un sentier, dans l'ombre touffue de quelque gros buisson, ayant bien soin de ne pas s'asseoir sur une fourmilière, et là les calculs commençaient; chacun sur son cahier faisait ses multiplications, qu'on rapprochait pour en connaître la justesse.
Aussitôt des faucheurs et des faneuses arrivaient se pencher derrière nous, ils écou-
i86 Histoire d'un Sous-Maître.
talent ce qui se disait, oiivrant de grands yeux, et finalement nous demandaient :
« Hé! monsieur Jean -Baptiste, est-ce çue vous viendrez aussi bientôt mesurer notre champ? »
Ou bien :
« Combien est-ce que notre pré tient donc au juste?
— Tant d'ares, tant de centiares.
— Ah!... Ça fait combien de jours?
— Tant*. •
— Vous en êtes bien sûr?
— Mais oui , c'est tout à fait juste.
— Ah! bon, je suis content de le savoir. »
Quelquefois ces gens réclaniaient, criant qu'on avait changé les bornes; et si par hasard le voisin se trouvait là, les disputes commençaient.
Ainsi je continuais l'application de ma méthode : la pratique, toujours la pratique! Il faut voir soi-même, observer son terrain, toucher, mesurer et puis calculer; alors seulement on peut dire : « Je
sais mon affaire! » Tout ce qu'on a vu dans les livres passe vite; ce qu'on a fait soimême par l'observation et le raisonnement ne* s'oublie jamais.
Ces premières études nous prirent deux mois. Sur la fin de juillet, mes élèves, grâce aux explications du tableau que je leur donnais dans l'après-midi, connaissaient la manière exacte de mesurer et calculer toutes les surfaces planes; rien ne les embarrassait plus dans l'arpentage. Il s'agissait de passer au cubage des corps solides, et ceci fut plus difficile; les figures du tableau ne suffisaient plus; les enfants ne se rendaient pas compte de toutes les formes que représentait un simple tracé.
L'idée me vint de parler au vieux cuvelier Sylvestre, qui tout de suite comprit ce que je lui -demandais; il me fit des cubes-, des prismes, des cônes en bois, capables de se monter et de se démonter comme on voulait : tout devint clair, .sensible pour les élèves. Nous raisonnions des choses les pièces en main, et nous faisions ensuite nos
calculs. Ce système de fabriquer des figures géométriques en bois s'est depuis répandu partout; des centaines d'ouvriers de la Forêt-Noire ne font plus que cela. Quelques-, uns ont poussé la chose jusqu'à fabriquer des figures en cristal, afin d'en voir du premier coup d'oeil les arêtes et les angles opposés; ils sont devenus riches ; mais en ce temps personne n'y pensait. Ainsi marchent les choses en ce monde : les bonnes idées viennent aux uns, et l'argent entre dans la poche des autres.
Cela ne m'empêche pas de regarder ce temps comme le plus beau de mon existence. Sans parler de la confiance que mettait en moi le hameau des Roches, ni du bonheur d'être reçu chez le vieux garde Jérôme comme un enfant de la maison, de vivre en famille, aimé de tous, je dois te dire que le spectacle de la vie des. champs me remplissait d'attendrissement. Sansdoute ces grandes prairies au 'fond des vallées, où les faucheurs s'avançaient lentement, en balançant leurs faux luisantes en demi-cercle,
Histoire d'un Sàus^Maître. 189
ces arbres innombrables de la côte, où les gens cueillaient leurs petites cerises noires pour faire du kirsch, ces chariots couverts de gerbes, leurs petits bœufs roux devant, la tête dans les épaules, et des cinq, six travailleurs poussant aux roues en criant :
u Courage... ça marche !-.: encore un coup d'épaule, et nous arrivero;is ! » cette belle Sarre que je découvrais avec ses longues flottes' blanches et ses flotteurs devant, le grand croc à la main, hélant ceux de l'arrière au tournant des gorges, sans doute tout cela n'était pas mon bien, mais j'avais pourtant du plaisir à le voir. Après cela, le tic-tac du battage en grange, le bruit de révent qui chasse la poussière des grains ^ en nuages jusque sur les toits et qui semble dire aux pauvres : « L'hiver sera bon ! » tout cela faisait partie de ma vie; ce serait une ingratitude de ne pas le reconnaître. Puis j'avais mes jeudis pour aller courir les bois, •et mon Dieu, pourquoi ne pas te Tavouei-?
pour aller pêcher à la ligne dans la Sarre,
à l'ombre des grands sapins, au milieu des
ipo Histoire d'ùu Sous^Mahrê^
troncs d'arbres et des carrés de planches entassés autour des vieilles scieries, ou dans les petits courants forestiers tout blancs d'écume. — Ah! voilà mes plus beaux naomentsl... Ces jours* là, quand toute la forêt dort encore en répandant mille pdeurs de mûres, de myrtilles, de lierre, de mousse, ~ de résine; lorsque l^au bourdonne tout doucement au milieu du grand silence, et qu'on entend distinctement une brindille tomber d'un arbre, entre deux et trois heures du matin, tu m'aurais déjà vu en petite blouse et chapeau de paille, debout •sur une roche au bord de la rivière, laissant flotter ma ligne dans les tourbillons de ces belles eaux claires, où tremblotait la lune comme au fond d'un miroir. Tu m'aurais vu là, plus attentif qu'un martin-pêcheur, et tu n'aurais jamais pensé que c'était M. Renaud, le maître d'école des Roches, bien content d'avoir retiré ses manchettes, mis de côté son canif et serré ses plumes dans le pupitre; tu aurais dit :
« C'est un montagnard, un pêcheur de
Histoire d'un Sous-Mattre. 191
profession, » et tu n'autais pas eu tout à fait tort, car je m'y connaissais; le père Jérôme m'avait montré les bons endroits, et j'avais de la patience.
Ahf quel bonheur quand au bout de quinze ou vingt minutes, en allongeant et retirant lentement l'amorce sur l'eau bouillonnante, tout à coup une secousse m'avertissait que le poisson avait mordu, etqu'ensuite le bouchon descendait comme une flèche !... C'était un gros ! Je le laissais bien filer, et puis, relevant la gaule à la force du poignet, une truite filait dans les airs et se mettait à sauter au milieu des ronces et des herbes pleines de rosée. Oui, ces choses, il faut les compter aussi dans sa vie; on n'a pas toujours été paisible et les lunettes sur le nez au fond de sa boutique d'herboriste; on a senti son cœur sauter de joie; on a couru conxme un fou décrocher le poisson, les mains tremblantes d'enthousiasme. Pour la pêche, la véritable pêche, il n^y a que la montagne; c'est là qu'on est tranquille et vraiment heureux, au milieu de la fraî-
Ipa'
cheur et du silence des bois ; c'est là que personne ne vient vous déranger! Et quand on change de place, quand on remonte plus haut, son petit panier déjà garni, pensant que la journée sera bonne, en marchant dans ces grandes ombres et regardant les arbres innombrables échelonnés sur les pentes raides jusqu'à la cime des airs, les petits sentiers remplis de grosses racines, en écoutant le merle noir et la grive qui s'éveillent, et quelques instants après tous les oiseaux des bois qui chantent ensemble comme dans une immense volière, il faut reconnaître, pour être juste, qu'après le travail de la semaine on ne trouve nulle part au monde un repos plus 'agréable et dont on se souvienne plus longtemps.
.J'étais donc tout à fait heureux, et je remerciais au fond du cœur les mauvaises langues qui m'avaient forcé 4e quitter le Chêne-Fendu. Il est vrai que ces gens avaient agi dans l'intention de me nuire, mais leur méchanceté avait tourné à leur propre confusion; j'ai vu cela plusieurs
fois dans ma vie, que les méchants y réfléchissent. Malheureusement cette grande satisfaction ne devait pas durer longtemps ; je n'étais pas au bout de mes peines, et il devait m'arriver bientôt quelque chose de ^ire que VaSkire-des Chibés^ une de ces choses qui vous indignent encore lorsqu'on y pense après cinquante ans.
Vers le milieu du mois de septembre, M. le curé vint inspecter mon école. Il était seul, contrairement à son habitude, car dans ces circonstances il arrivait toujours avec deux ou trois conseillers municipaux. Il trouva tout en ordre et parut content des progrès de mes élèves. Les petits anabaptistes surtout Tétonnèrent par leur bon sens naturel , leur sang-froid et la clarté de leurs réponses; moi-même j'en fus surpris. Ces enfants écoutaient gravement les questions que leur adressait M. le curé , ils y répondaient avec calme et piécision, comme de petits hommes; on reconnaissait en eux l'esprit sérieux et positif des gens de leur religion, qui vont
I5^. Histoire éPua Sous'^Mattre*
toujours droit au fait, simplement et sans embarras. Mes autres élèves des Roches répohdirent aussi convenablement, sur* tout les deux garçons de Jérôme Hutin; mais la présence de M. Bernard les intimidait, il fallait les encourager par de bonnes paroles. .
Tout se passa donc très-bien, et l'inspection finie, après avoir donné congé aux élèves pour leur marquer son contentement, M. le curé reprit le chemin du Chêne -Fendu. Je raccompagnai jusque dans la vallée, à l'endroit où se réunissent les deux brafiches de la Sarre, et qu'on appelle pour cette raison a les Deux-Rivières. » En descendant la côte, M. Bernard me fit beaucoup de compliments sur ma méthode ; il m'adressa aussi plusieurs questions touchant les anabaptistes, me demandant si j'avais revu le père Jacob, et ce qu'il pensait des progrès de ses petits-fils. Je lui répondis que le vieil anabaptiste était on ne peut plus content, qu'il m'avait invité plusieurs fois à dîner les jeudis,
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Histoire d^ua SouS'Mattrê» 19;
et que d'autres fermiers d^ sa religion, plu$ éloignés du hameau des Roches, se propo* saient de mettre leurs enfants en pension aux trois fermes, durant la saison d'hiver, pour fréquenter aussi mon école. C'était vrai; le père Jacob avait vu ces gens sans m'en prévenir, et les ^vait à peu près décidés. M. le duré m' écoutait la tête penchée, son grand tricorne à la main; il paraissait heureux d'apprendre cç$ choses, et m'interrompait de temps en temps pour me dire :
a C'est bien, Renaud, c'est très-bien...
Continuez. . . Vous êtes dans la bonne voie. »
Enfin il me laissa , le cœur rempli de contentement et d'prgueil; oui, je lavoue, ses éloges me touchaient, j en étais fier, car c'était un homme capable, très-instruit efbien au-dessus de ses confrères de la montagne.
Mais l'instruction n'est pas tout en ce monde; on peut être très-instruit et trèsmalhonnête à la fois; et ce bon M. Bernard, que j'aimais et vénérais, que je re-
ipô Histoire d^un Sous-Maître,
gardais comme mon bienfaiteur, malgré les avertissements du père Guillaume , devait se charger bientôt de m'apprendre luimême cette triste vérité.
Le dimanche suivant, je descendis au village avec mes élèves et les gens des Roches. J'assistai M. Guillaume aux offices comme d'habitude, et les vêpres finies, après avoir tout remis en ordre dans la sacriistie, j'allais me retirer avec le vieux maître d^école, lorsque M.. Bernard, qui achevait de se déshabiller, me fit signe d'attendre. Le père Guillaume , comprenant que M. le curé voulait me parler fen particulier, sortit aussitôt.
« Renaud,, me dit M. Bernard lorsque nous fûmes seuls, je suis content de vous.
Je vous l'ai déjà dit et je volis le répète : c'est la Providence qui vous a conduit aux
Roches, pour civiliser ce pays de sauvages.
Plus y Y réfléchis, plus cela me semble évident. J'ai rendu compte à monseigneur de ce que vous faites là-haut. Sa bienveillance vous est acquise , la première bonne place d'instituteur vacante dans le diocèse sera pour vous; mais en attendant il faut compléter votre œuvre, il faut profiter du séjour des petits anabaptistes dans votre école, pour déposer dans le cœur de ces enfants les germes de notre sainte religion. »
En entendant cela, je devins tout pâle, et je répondis :
« Mais, monsieur le curé, ce que a^ous me demandez est impossible.
— Impossible ! . . . Et pourquoi > fit - il d'un ton rude.
— Parce que j'ai promis au père Jacob de ne pas essayer de -convertir ses petitsfils, )) lui dis-je timidement.
Il s'était redressé et me regardait, la figure mauvaise.
« Je le sais, fit-il au bout d'un instant, qifoique vous- ayez négligé de me le dire. »
ip8 HUtoire $un Sous-'Mahr^»
Et comme je restais tout saisi :
« Ça vous étonne? reprit-il. Je sais tout!
Oui, ces anabaptistes trouvent commode d'envoyer leurs enfants dans nos écoles, de les faire instruire presque pour rien, et de persévérer ensuite d^ns leur détestable hérésie; je sais cela... Les choses se passaient ainsi sous l'usurpateur; mais les temps sont changés, il faut que cela finisse ! Vous avez promis au père Jacob de ne pas essayer de convertir ses enfants, c'est bien; vous tiendrez votre parole, puisque vous avez eu la faiblesse de la donner; mais vous n'avez pas promis à ce vieil hérétique de négliger l'instructionreligieuse des enfants des Roches, c'est le premier de vos devoirs f Vous commencerez donc dès demain l'enseignement du catéchisme, une heure le matin et une heure le soir. Vous aurez soin d'insister sur la nécessité de la confession , de la communion et de tous les sacrements de l'Église. Vous vous adresserez aux enfants des Roches, à eux seuls; mais les petits anabp.ptistes seront là, ils entendront ?os
Histotre éCun Sous^Maître. ipp
explications comme les autres, et Dieu fera le YtstQ. Vous comprenez?
— Oui, monsieur le curé, lui répondisje tout bas.
— C'est bien, fit-il; je compte sur vous.
Nous^rons, MM. les conseillers municipaux et moi, visiter votre école dans le courant de la semaine prochaine ; que tout soit en ordre! »
Il prit son chapeau et sortit. J'étais consterné. La dénonciation du grand Coliche, tombant tout à coup de la roche des Chibésy m'avait produit riioins d effet que les paroles de M. Bernard. Je restai quelques instants étourdi, me demandant si j'avais bien entendu, et puis je m'en allai la tête comme perdue. Deux minutes après, j'entrais dans le petit jardin de la maison d'école, où je savais trouver M. Guillaume.
Durant la belle saison, le vieux maître avait l'habitude, après vêpres, d'aller s'asseoir dans sa gloriette, et là, tout en vidant un cruchon de bière , il lisait à sa femme le journal que lui passait M. Bauquel ,
s'arrêtant de temps en temps pour expliquer à M"* Catherine les choses qui lui paraissaient hors de sa' portée. C'était la seule distraction du brave homme, après les ennuis et les fatigues de la semaine.
Je le trouvai en manches de chAiise , ses grosses besicles sur le nez et lisant la gazette, mais seul; sa femme était allée faire une commission dans le village. Il vit tout*de suite sur ma figure qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et me demanda :
«Eh bien, qu'esf-ce qu'il y a donc, Jean-Baptiste? »
Alors, plein d'indignation contre M. Bernard , je lui rapportai notre conversation, et Tordre abominable qu'il m'avait donné d'abuser de la présence des enfants anabaptistes dans mon éôole, pour les détourner de leur religion. M. Guillaume m'écoutait gravement.
« Je m'attendais à quelque chose de pareil, dit-il ensuite avec tristesse; il y a ongtemps que je connais M. Bernard; c'est
Histoire d^un Sous^Mattre. 201
un homme rusé sous son air bourru. L'autorisation qu'il vous a donnée si facilement de recevoir les anabaptistes dans votre école ne m'a jamais paru naturelle; je ne pouvais pas comprendre comment il vous permettait d'enseigner à des hérétiques, ce qu'il nous avait empêches d'apprendre aux grandes personnes du Chêne-Fendu... Cela m'inspirait de la défiance, je me disais : — Il doit avoir une raison secrète ! — Et je réfléchissais, je me creusais la tête pour deviner;.,, mais à cette heure je comprends tout depuis le commencement... Oui, l'affaire des Chibés est maintenant très-claire : par ce moyen, M. Bernard supprimait notre classe du soir, qui lui déplaisait; et en vous envoyant aux Roches , il tendait un piège aux anabaptistes; c'est un coup de prêtre!»
Le vieux maître d'école serrait les lèvres et regardait à» tgrre, tout pensif. Et comme je le priais de ^e venir en aide , de me donner un bon conseîïpour sortir de cette position difficile, il' finit par me dire :
« Mon Dieu , Jean-Baptiste , quel con-
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seil voulez-vous que ;e vous donnée Du temps de l'usurpateur, vous auriez pu réclamer auprès du maire ovl du sous-pré=»
fet, on vous aurait peut-être rendu justice; mais depuis le retour des Bourbons, les curés sont tout -puissants dans letf rs pa^ roisses : leur métier est de commander et le nôtre d'obéir! Si vous ne faites pas ce que veut M. Bernard, vous êtes perdu!
Non-seulement il trouvera moyen de vous chasser des Roches, mais il aura bien soin de mentionner TafFaire des Chibés dans votre certificat et de vous signaler à ses confrères comme un sujet dangereux. Vous ne pourrez rester nulle part , à supposer que vous trouviez une autre place , chose difficile avec un mauvais certificat; enfin sa haine vous suivra partout, et cette haine sera d'autant plus grande, que vous lui aurez fait manquer l'occasion de s'élever dans l'esprit de ses supérieurs. Rien ne fait plus d'honneur à un prêtre que la conversion d un hérétique ; c'est leur ambition secrète à tous. M. Bernard est très-ambitielUy ça
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rennûie de végéter dans un petit village de la montagne, et quelque riche patoisse en Lorraine ne lui déplairait pas. Il a dé)à essayé d'attirer les enfants des anabaptistes dans récole de sœur Éléonore, mais il n'a pu réussir, parce que cette femme ne sait rien, et qu'elle ne pouvait rien enseigner à ces enfants que le catéchisme et les cantiques , choses contraires à leur religion.
Maintenant, grâce à vous, il compte arriver à son but et s'en réjouit probablement d'avance. Figurez -vous sa colère, si la chose venait à manquer par votre faute...
— Mais, M. Guillaume, m'écriai-je en l'interrompant, si )e fais ce que veut M. le curé, le père Jacob l'apprendra bien vite, et il se dépêchera de retirer ses enfants ; sans compter qu'il aura le droit de me traiter de gueux^ d'homme sans pétrole, et que je ne pourrai rien répondre.
— Hél je le sais bien, fit-il d'un air désolé; mais, si vous désobéissez à M. Bernard, vous perdrez votre place et vous re^
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tomberez à la charge de vos parents : c'est une chose terrible... Quand on est pauvre, Jean-Baptiste, quand on a besoin de sa place pour vivre, il faut supporter bien jdes iniquités... Je peux vous en parler savamment... Ah! c'est facile de rester honnête quand on est riche, mais lorsqu'on est pauvre... Enfin,.. ^ enfin,... réfléchissez avant de prendre une résolution,... ne vous laissez pas emporter par la colère... Il s'agit de votre avenir;... c'est grave,... c'est très-grave... »
Voilà tous les conseils que me donna le père Guillaume. Cela voulait dire : — Tu es- le plus faible, courbe-toi, fais comme tant d'autres, comme j'ai fait moi-même en gémissant.
Je le remerciai, et je partis. Mon cœur saignait. Je ne te raconterai pas les pensées de colère et de vengeance qui me traversèrent la tête en grimpant le chemin des' Roches. A quoi bon? Ces choses sont passées, il vaut mieux les oublier. Ce que je dois te .dire pourtant, c'est que l'idée de
trahir la confiance du père Jacob ne me vint pas une seconde, non, cette idée malhonnête n'entra pas dans mon esprit, •et j'en remercie Dieu. Je criais en moi-même contre Tinjustice des hommes, je me révoltais contre leur méchanceté, voilà tout.
Puis je voulais partir, quitter le pays; mais où aller?... Que faire?... Comment gagner ma vie?... Mon indignation contre M. Bernard était d'autant plus terrible, que je Tavais toujours regardé comme mon bienfaiteur.
Et tout à coup, en arrivant sur le plateau des Roches, d'où l'on découvre au loin la vallée de la Sarre et les terres blanches de la Lorraine, l'idée me vint de me faire soldat... Au moins j'aurais le pain de chaque jour; on ne me demanderait pas d'abuser de la confiance des gens pour convertir leurs enfants. Cette idée me parut la meilleure, je m'y attachai, elle me calma; mais, pensant ensuite que les gens des Roches et surtout le père Jérôme chercheraient à m'en détourner et à me retenir
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dans rintérêt de leurs enfants, )e résolus de n'en parler à personne.
•Vers sept heures, j'allai souper chez le vieux garde. Je lui dis que j'avais reçu des nouvelles de ma famille, que j'étais forcé de partir, et que je serais absent cinq ou six jours. Il s'offrit de porter mon paquet jusqu'au Chêne-Fendu et même plus loin, si cela me faisait plaisir; mais je le remerciai, disant que je partirais de très-bonne heure, pour arriver à Saint-Nicolas avant la nuit, et lui demandant seulement de prévenir les anabaptistes et les parents de mes autres élèves. Il me le promit et me souhaita bon voyage sur sa porte, en me serrant la main.
J'étais désolé de quitter ainsi ce brave homme, qui m'avait reçu dans sa famille comme un fils, et sa bonne petite Joinette, si gaie, si courageuse!... Oui, j'aurais voulu les embrasser tous les deux... J'avais le cœur bien gros, et pourtant je restai ferme : ils ne virent rien sur ma figure.
Le lendemain au petit jour, je descendais le sentier des R^oches, mon paquet au
bout du bâton. C'est un des plus terribles moments de ma vie. Tout me paraissait beau, tout m'attendrissait. Parfois je m'arrêtais, regardant ces vieilles montagnes couvertes de sapinières à perte de vue, ces j gorges sombres où la Sarre traçait une ligne blanche, ces petits chemins roux serpentant au flanc des côtes. J'ouvrais les yeux tout grands pour emporter dans mon cœur rimage de ces choses et de mille autres que j'avais vues cent fois sans les remarquer. Ah! que je m'étais vite attaché à ce pays! Que je l'aimaisl... Et comme je sentais grandir ma colère contre celui qui me forçait de le quitter!
Je ne passai pas au Chêne-Fendu ; j'aurais pu rencontrer M. Bernard, et l'idée seule de revoir cet homme m'indignait; et puis il aurait fallu donner des explications à M. Guillaume, écouter ses conseils, peutêtre ses remontrances; et j'en avais assez.
. Je pris par les hauteurs, et je marchai longtemps sous bois. Il faisait très-chaud.
Vers dix heures, j'arrivais à Lprquin. Je
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ne voulais pas quitter le pays sans dire adieu à M. Régoine, qui m'avait toujours montré de l'amitié; j'entrai donc dans sa boutique, et je trouvai le vieil apothicaire assis devant un grand livre rempli de plantes desséchées, qu'il examinait avec une loupe.
« Hé! c'est M. Renaud, fitTil; puis remarquant mon paquet : — Où diable allezvous comme cela?
— Je m'en vais, lui dis-^je.
— Bah!
— Oui, et je n'ai pas voulu quitter le pays sans vous remercier de vos bontés, monsieur Régoine, sans vous dire adieu.
— Mais pourquoi partez7Vous? »
Je lui racontai mon histoire : l'affaire de l'école du soir au Chêne-Fendu , celle des ChibéSj celle 'des anabaptistes, enfin tout depuis le commencement.
Il m'écoutait avec attention, mais sans paraître surpris le moins du monde.
« Et maintenant, me dit-il quand j'eus fini , qu'allez- vous faire?
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— Je vais m'engager dans un régiment à Lunéville.
— Vous engager?
— Oui, c'est tout ce que je peux faire de mieux.
— Mauvaise idée, dt-il en secouant la tête, mauvaise idée!... Du temps de Bonaparte, à la bonne heure! avec un peu d'instruction et beaucoup de chance, on devenait colonel et même général ; mais aujourd'hui c'est bien différent.
— Eh ! que voulez-vous , monsieur Régoine? lui répondis -je, c'est ma seule ressource. Après le malheur qui vient de m'arriver, je ne peux plus entrer nulle part comme sous-maître, et je n'ai pas le temps ni les moyens de chercher une autre place. »
Il me regardait fixement de ses gros yeux, et semblait réfléchir. Au bout d'une minute, il déposa sa loupe sur la table et me dit : '
« Monsieur Renaud , ce que vous venez de faire est bien, ça prouve que vous avez
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du cœur et de l'honneiir. Il faut toujours encourager ces choses-là, car elles sont rares, même chez les jeunes gens... Que diriez-vous si je vous procurais une place?'.
— Ah! monsieur Régoine, m'écriai-je tout saisi, vous me rendriez la vie,
— Eh bien, écoutez. J'ai besoin d'un garçon sachant bien lire et écrire, pour m'aider dans ma boutique. Celui que j'avais était un ivrogne; je l'ai renvoyé.
Voulez-vous prendre sa place? Vous serez nourri, logé, blanchi, et vous aurez vingt francs par mois, pour commencer, bien entendu ; mais il faudra vous mettre tout de suite à la botanique et à la chimie. J'ai de bons livres, je vous aiderai. Cela vous convîent-il?»
Ai-je besoin de te dire avec quel bonheur j'acceptai la proposition de cet excellent homme? Non-seulement je trouvais une place au moment où je m'y attendais le nioins, maïs encore je gagnerais plus qu'aux Roches; je pourrais donc continuer' d'aider mon père; et puis j'allais avoir des
Goog-[e
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livres, étudier des choses nouvelles... Que pouvait-il m'arriver de plus heureux?
Je restai trois ans chez M. Régoine, Ces trois années sont les mieux remplies de mon existence; je n'ai jamais tant travaillé. M. Régoine m'aidait, il m'encourageait et poussait la bonté jusqu'à me donner le soir des leçons de chimie et de botanique. Ce vieil apothicaire, que M. le^ curé Bernard traitait de « jacobin, » était la bonté et Thonnêté mêmes. S'il avait vécu plus longtemps, je serais devenu pharmacien, et je lui aurais peut-être succédé.
Malheureusement il mourut dans l'hiver de- 1 821 d'une fluxion de poitrine, et ce fut pour moi un grand chagrin en même temps qu'une perte irréparable. Je n'avais pas d'argent pour aller à Strasbourg continuer mes études; il fallait vivre : je me fis herboriste. Deux ans plus tard, le i" juillet 1833, j'épousai Toinette Hutin, dont le bon cœur et les excellentes qualités m'avaient frappé pendant mon séjour aux Roches, et voilà quarante-sept ans bientôt
que nous vivons ensemble dans cette petite boutique. Elle m'a donné cinq enfants ; tu les connais, ce sont de braves garçons. Je me suis imposé les^'plus grands sacrifices pour les faire instruire, car sans instruction on n'arrive à rien dans ce monde, comme disait souvent mon beau- père Jérôme. Le pauvre vieux garde avait raison, j'ai vu cela toute ma vie; c'est l'instruction seule qui fait les hommes, qui leur permet de s'élever et de prospérer : celui qui ne sait rien végète dans la servitude.
Et puisque me voilà revenu sur ce chapitre, je te dirai, pour finir mon histoire, que je me suis toujours occupé de la question de l'instruction. Que veux-tu? on n'a pas été maître d'école pour rien , et puis cette question Qst aussi la première de toutes; j'entends l'instruction du peuple, coniprends-moi bien. Les riches n'ont pas besoin qu'on s'occupe d'eux. Les collèges, les lycées, les université» pour instruire leurs enfants n'ont jamais manqué dans notre pays, et l'argent non plus pour payer les
professeurs, même lorsque les maîtres d'école étaient réduits à chercher leur nourriture de porte en porte, comme aux Roches.
Aussi notre bourgeoisie s'est élevée de plus en plus depuis soixante-dix ans; mais, à mesure qu'elle montait, elle s'éloignait du peuple, qui restait en bas dans son ignorance. Le grand malheur de notre nation, ce que les gazettes appellent « l'antagonisme des classes, » vient de là. Il' n'y aurait point « d'antagonisme » si on avait pris soin d'instruire le peuple , et les paysans voteraient aujourd'hui comme les bourgeois. Malheureusement on a voulu dominer , former une espèce de noblesse de l'instruction et de l'argent, Con s'est conduit comme des égoïstes, et maintenant on récolte ce qu'on a semé :
la division de la nation en deux classes, celle des gens instruits qui votent pour la liberté, parce qu'ils comprennent que sans liberté on n'est sûr de rien, et celle des ignorants qui votent pour Pierre ou pour Jacques, suivant que Pierre ou
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Jacques sont les maîtres, qu'ils ont pour eux les curés, les gardes champêtres et les gendarmes. Aujourd'hui ces choses sont claires pour tous, les plébiscites de Bonaparte et de sa bande ont ouvert tous les yeux; on comprend enfin que l'ignorance du peuple est un danger terrible, et tout le monde réclame l'instruction primaire gratuite et obligatoire. Il est vrai que plusieurs ne la voudraient pas obligatoire; ils parlent de la liberté- des père et mère, mais quand on prend nos enfants à vingt ans, pour les envoyer sur les champs de bataille, on ne parle pas de liberté!... Laissons cela, c'est la fin du vieil égoïsme; il n'en a plus pour longtemps, laissons- le mourir de sa belle mort.
Nous aurons donc bientôt l'instruction primaire gratuite et obligatoire, et je m'en réjouis d'avance. Ne crois pas cependant que cela suffira pour nous remettre à la place que nous occupions depuis ^j^^.
Imposer à tous les Français l'obligation
d'apprendre à Rre, écrire et calculer, ouvrir de nouvelles écoles, débarrasser les maîtres de la surveillance des curés, augmenter le nombre des instituteurs et leurs appointements, c'est bien, c'est même trèsbien, et pourtant ce n'est pas tout. Moi, ce qui m'intéresse le plus , c'est de savoii ce qu'enseigneront ces maîtres d'école nombreux et bien payés. Leur enseignement sera-t-il monarchique ou démocratique?
Voilà le fond de la question. S'ils doivent continuer d'apprendre à nos enfants ce qu'ils leur ont enseigné jusqu'à ce jour : le catéchisme et l'histoire des rois de France, j'aimerais presque autant en avoir moins, car, moins nombreux, ils feraient moins de mal. Il y a instruction et instruction. On peut être très-instruit et très-bête, cela, se voit tous les jours. Est-ce que les Allemands, par exemple, qui savent tous lire et écrire, ne sont pas le peuple le plus sournois et le plus brutal de l'Europe?
Est-ce qu'ils n'ont pas rétabli le droit de confiscation et de conquête^ pour voler et
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dépouiller sans scrupules les vaincus? D'où cela yient-il? De la mauvaise instructiqn qu'on leur donne; au lieu de leur enseî- - gner Tamour de Thumanité, de la liberté, de la justice, on leur fourre dans la tête des idées de vengeance, de rapine et de domination ! Le simple bon sens devrait pourtant dire à ces gens que leur manière de se faufiler chez les peuples voisins, comme amîs^ pour espionner et prendre rempreii^te des serrures, est une chose honteuse et malhonnête; que Schinderhannes lui-même n'agissait pas autrement; et qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, l'Europe les traquera comme une bande de loups ! Mais avec leur grande science, tous ces Allemands sont très-bornés ; le plaisir de happer le bien des autres leur trouble la cervelle, et cela prouve que la question de l'instruction est dans les choses qu'on enseigne bien plus que dans le reste. Tu aurais beau couvrir la France d'écoles, si les maîtres enseignaient aux enfants que deux et deux valent un, et que les peuples
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sont faits pour se combattre et se détruite comme des bêtes féroces , c'est la bêtise et la barbarie et non Tintelligence humaine que tu développerais.
Je dis donc qu'il faut mettre de côté les livres monarchiques et les remplacer par des livres démocratiques.
L'histoire sainte et le catéchisme ne regardent pas l'instituteur ; que le curé les enseigne dans son église, et le pasteur dans son temple, rien de mieux; c'est leur droit et leur devoir. — Mais c'est aussi nôtre devoir d'exiger que l'instituteur apprenne à nos enfants l'histoire de la race française et le catéchisme des droits et des devoirs du citoyen français. — Je dis l'histoire de la race française et non l'histoire des rois de France, afin qu'on sache ce qu'était le peuple du temps des Gaulois, sous les Romains, les Mérovingiens, les Carlovingiens, les Capétiens ; ce qu'il supportait, ce qu'il souffrait, ce qu'il endurait, enfin ce qu'il était dans la nation. Qu'on raconte auJt enfants les améliorations, les inventions,
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les progrès de Tinstructiôn, de la liberté, de Vagriculture, du commerce, de l'industrie : qu'on grave dans leur mémoire les noms des hommes qui ont fait ces découvertes, provoqué ou réalisé ces améliorations ; voilà les choses qu'il faut apprendre, et les hommes qu'il faut connaître, aimer et respecter dès l'enfance.
Et de même pour le catéchisme «des droits et des devoirs du citoyen français. Dans un pays de suffrage universel, il faut que le peuple agisse en connaissance de cause. Je voudrais que ce petit livre, par demandes et par réponses, apprît à nos envfantsles droits et les devoirs qu'ils auront un jour. — Qu'est-ce que la démocratie?
qu'est-ce que la constitution? qu'est-ce que la commune, le canton, l'arrondissement, le département? Quels sont les droits du préfet, du conseil général, du conseil mu-w nicipal, du maire? Qu'est-ce que la loi électorale? quels sont les droits et les devoirs de rélecteur, etc.,. etc.? Tout cela, clair et simple, dans un langage à la portée
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de tout le inonde, peut tenir en cent pages, rhistoire du peuple français en deux cents. Il faudrait mettre tout de suite ces petits livres au concours, et les enseigner dans les écoles primaires. Dans dix ans, quand tous ceux qui vont en classe aujourd'hui, et auxquels vous aurez appris ces choses, seront devenus électeuçs, vous aurez un suffrage universel éclairé, capable de discuter, de choisir, d'exercer réellement sa souveraineté. On ne lui escamotera plus de plébiscites ; la liberté sera fondée sur des bases solides, et notre pays reprendra peut-être pour des siècles la première place en Europe.
D'ailleurs, qui vous empêcherait de faire subir un examen aux jeunes gens, avant de les inscrire s\ir les tables électorales? On en passe bien iin pour être admis à la première communion. Tu réclames ton droit, prouve que tu le connais, que tu es à même de Fexercer; autrement tu ne seras pas inscrit. Ce serait juste, puisqu'on leur aurait enseigné leurs droits et leurs devoirs de
citoyen à Técole. Par ce moyen, vous purifieriez, vous relèveriez le suffrage universel.
Voilà ce que peut faire Tinstruction primaire gratuite et obligatoire, organisée démocratiquement ; elle peut effacer « l'antagonisme des classes » et relever notre pays. J'avais donc raison de te dire que c'est la. question principale, celle dont il faut s'occuper avant toutes les autres.
Ne pense pas néanmoins que^e considère rinstruction secondaire comme inutile au peuple, et bonne seulement pour les fils des gens de commerce et des bourgeois.
Rien n'est plus loin de mes idées. Je regarde au contraire cette instruction comme indispensable, et je voudrais voir établir beaucoup d'écoles supérieures; il n'y en aura jamais trop. Ces écoles existent déjà dans un certain nombre de bourgades , je le sais ; mais on les a malheureusement négligées jusqu'à ce jour; elles ne produisent rien, ou presque rien.
Ce serait pourtant facile d'en faire quelque chose de très-bon, et cela sans grande dé-
pense. Voici comment : nous avons dans chaque chef-lieu de canton un juge de paix, un pharmacien, deux et même jusqu'à trois médecins. Pourquoi ne demanderait-on pas au juge de paix de faire un cours de droit pratique, au pharmacien un cours de botanique et de chimie, au médecin un cours d'hygiène et de médecine élémentaire? Ils ne refuseraient pas, j'en suis 54r, et se contenteraient de peu de chose pour leur peine. Ces écoles deviendraient ainsi de petites facultés rurales, où les paysans riches enverraient leurs enfants, et les communes leurs meilleurs élèves, ceux qui se seraient le plus distingués par leur application et leur intelligence. Elles produiraient le plus grand bien; au bout de quelques années, nous aurions les paysans les plus instruits de l'Europe.
Et si avec cela on organisait dans chaque village des bibliothèques sérieuses, où les gens trouveraient de bons livres d'histoire, de morale, de droit, d'agriculture, de
sciences, pour s'instruire et se perfectionner de plus en plus; si nos écrivains, nos hommes de talent se mettaient à faire des ouvrages et des journaux à bon marché; s'ils comprenaient enfin qu'au lieu de vendre leurs livres à deux ou trois mille exemplaires, ils trouveraient, en écrivant pour le peuple, des centaines de mille et bientôt des millions d'acheteurs, sans parler du plaisir d'être utile à son pays, de faire des choses nouvelles , de travailler au développement de la civilisation, à quel degré de prospérité n'arriverait pas bientôt notre race !
Mais je m'arrête... Je vais peut-être trop loin ; il ne faut pas décourager les hommes de bonne volonté, en leur demandant trop de choses à la fois. Dieu veuille pourtant que ces améliorations et ces progrès s'accomplissent le plus tôt possible! C'est le vœu d'un ancien sous-maître qui a vu de près les misères de l'ignorance, et d'un vieux Français qui aime son pays.