‹ Histoire d'un sous-maîtreChapitre 3 sur 8 · MADAME JEANNETTE · texte numérisé non relu

MADAME JEANNETTE

Pendant mon enfance, tous les jours après l'école, j'allais voir travailler Jean-Pierre Coustel, le tourneur, au bout du village.

C'était un vieil homme à moitié chauve, les pieds dans de grandes savates déchirées et la perruque en queue de rat frétillant sur lé dos. Il aimait à raconter ses campagnes le long du Rhin et de la Loire, en Vendée. Alors il vous regardait et riait tout bas. — Sa petite femme , M"*' Jeannette, filait derrière lui dans Tombre ; elle avait de grands yeux noirs et les cheveux

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si blancs, qu'on aurait dit du lin. Je la vois : elle^ écoutait, en s'interrompant de filer, chaque lois que Jean-Pierre parlait de Nantes; ils s'étaient mariés là -bas en p3.

Ces choses, je les ai sous les yeux comme si c" était hier : les deux petites fenêtres entourées de lierre, les trois ruches sur une planchette au-desKis de la vieille porte vermoulue, les abeilles qui voltigent dans un rayon de soleil, sur le toit de chaume; Jean - Pierre Coustel, le dos courbé, qui ' tourne des bâtons de chaise ou des bobines; les copeaux qui se dévident en tire-bouchons,... tout est là! '

Et je vois aussi venir, le soir, Jacques Chatillon , le marchand de bois , avec ses gros favoris roux, sa toise sous le bras ; le garde forestier Benassis, sa carnassière sur la hanche et la petite casquette à cor de chasse sur Toreille ; M. Nadasi, l'huissier, qui fait le joli cœur en se promenant le nez en l'air, avec des lunettes, les poings dans ses 'poches de derrière, comme pour

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dire : « Je suis Nadasi, celui qui porte les citations aux insolvables ! » Et puis mon oncle Eustache, qu'où appelait « brigadier »

parce qu'il avait servi dans les Chamboran , et puis bien d'autres, sans parler de la femme du petit tailleur Rigodin, qui venait chercher son homme, après neuf heures, pour se faire inviter à boire une chope, car, outre son métier de tourneur, Jean-Pierre Coustel tenait un bouchon sur la route, la branche de sapin pendait à sa petite façade , et Thiver, quand il pleuvait ou que la neige montait aux vitres, on aimait à s'asseoir dans la vieille baraque, en écoutant le feu bourdonner avec le rouet de Jeannette, et les grands coups de vent se j)romener dehors à travers le village.

Moi, tout petit, je ne bougeais pas de mon coin, jusqu'à ce que l'oncle Eustache vidant les cendres de sa pipe, .me dît :

u Allons, François, en route !...* Bonne nuit, vous autres!... »

Il se levait, et nous sortions ensemble , tantôt dans la boue, tantôt dans la neige.

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Nous allions dormir à la maison du grandpère, qui veillait pour nous attendre.

Que ces choses lointaines me paraissent vivantes quand j'y pense!

Mais ce qui me revient surtout, .c'est l'histoire des marais de la vieille Jeannette, des marais qu'elle avait en Vendée, du côté de la mer, et qui devaient faire la fortune des Coustel, s'ils avaient réclamé leurs biens plus tôt.

Il paraît qu'en 93 on noyait beaucoup de monde du côté de Nantes, et principalement des anciens nobles. On les mettait sur des bateaux, liés ensemble, et puis on les menait dans la Loire, et l'on enfonçait les bateaux. C'était au temps de la terreur, et les paysans de la Vendée fusillaient aussi tous les soldats républicains qu'ils pouvaient prendre; l'extermination marchait des deux côtés, on n'avait plus pitié die rien. Seulement, chaque fois qu'un soldat républicain demandait en mariage une de ces filles nobles qu'on allait noyer, et que la malheureuse consentait à le suivre,

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on la relâchait tout de suite. Et voilà comment M™® Jeannette était devenue la femme de Coustel. Elle était sur un de ces bateaux à rage de seize ans, un âge où Ton a terriblement peur de mourir!... Elle regaridait toute pâle si personne n'aurait pitié d'elle ; alors Jean-Pierre Coustel, qui passait là son fusil sur Tépaule, au moment où le bateau partait, vit cette jeune fille et cria :

« Halte 1... un instant I... Citoyenne, veux-tu de moi? Je te sauve la vie ! »

Et Jeannette était tombée dans ses bras, comme morte ; il Tavait emportée , ils étaient allés à la mairie.

La vieille Jeannette ne parlait jamais de ces anciennes histoires. Elle avait été bien heureuse dans son jeune temps; elle avait eu des domestiques, des servantes, des chevaux, dQ3 voitures, et puis elle était devenue la femme d'un soldat, d'un pauvre diable de républicain; elle avait fait sa cuisine et raccommodé ses guenilles; les anciennes idées de châteaux, de prome-

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nades, de respect des paysans de la Vendée étaient passées... Ainsi vont les choses en ce monde! Et même quelquefois Thuissier Nadasi, avec son effronterie, se moquait de la pauvre vieille en lui criant :

« Noble dame, une chope!... un petit verre!... »

Il lui demandait aussi des nouvelles de son domaine; elle alors le regaidait en serrant les lèvres; ses joues pâles devenaient un peu rouges, on aurait cru qu'elle allait lui répondre, mais ensuite elle baissait la tête et continuait à filer en silence.

-Si Nadasi n'avait pas fait des dépenses au bouchon, Coustel Taurait bien sûr mis à la porte ; mais, quand on est pauvre, il faut passer sur bien des misères, et les gueux le savent!... Ils ne se moquent jamais de ceux qui pourraient leur allonger les oreilles, comme mon oncle Eustache n'aurait pas manqué de le faire ; Hs sont trop prudents pour cela. Quel malheur qu'il faille supporter des êtres pareils!... Enfin

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chacun en connaît de cette espèce; je continue mon histoire.

Un soir que nous étions au bouchon, vers la fin de Tautomne de 1830, et qu'il pleuvait à verse, sur les huit heures, le garde Benassis entra, criant :

« Quel temps!... Si cela continue, les trois étangs vont déborder. »

Il secouait sa casquette, et tira sa petite blouse par-dessus ses épaules, pour la faire ^ sécher derrière le poêle. Ensuite il vint s'asseoir au bout du banc, en disant à Nadasi :

u Allons, recule-toi , fainéant, que je m'assoie vis-à-vis du brigadier. »

Nadasi se recula.

Benassis, malgré la pluie, paraissait content ; il dit que ce même jour une grande troupe d'oies sauvages étaient arrivées du nord, que leurs cris remplissaient le ciel, et qu'elles s'étaient abattues sur les étangs des Trois - Scieries, qu'illes avait vues de loin, et que la chasse au marais allait commencer.

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Benassis, en vidant son verre d'eau-de- . vie, riait et se frottait les mains. Tout le monde Técoutait. L'oncle Eustache dit qu'il irait aussi volontiers à cette chasse sur une nacelle, mais que d'entrer dans la vase avec de grandes bottes et de risquer d'enfoncer jusque par-dessus les oreilles, cela ne l'amuserait pas beaucoup. Alors chacun disait son mot, et la vieille Jeannette, toute pensive, se mit à murmurer :

« J'avais aussi des marais,... des étangs!

— Hé! cria Nadasi d'un air moqueur, écoutez donc : dame Jeannette avait des marais!...

— Sans doute, fit-elle, j'en avais!...

' — Où Ç2t, noble dame?

— En Vendée, sur le bord de la mer.

Et comme Nadasi levait les épaules d'un

air de dire : « La vieille est folle! »

M™* Jeannette monta le petit escalier de bois au fond de la baraque, et puis en redescendit avec un corbillon plein de vieilleries, de fil, d'aiguilles, de bobines, de parchemins jaunes, qu'elle posa sur la table.

Gcn3gle

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« Voici nos papiers, dit-elle, les étangs, les marais et le château sont là dedans avec le reste!... Nous les avons réclamés sous Louis XVIII; mais les parents n'ont pas voulu nous les rendre, parce que j'avais déshonoré la famille en épousant un sans -culotte. Il aurait fallu plaider, et nous n'avions pas d'argent pour payer les .avocats. N'est-ce pas, Coustel, que c'est vrai?

— Oui , » fit le tourneur sans se déranger.

Parmi tous^ ceux qui se trouvaient là, personne ne s'inquiétait de ces choses, pas plus que des paquets d'assignats du temps de la première république, qui traînent encore au fond des vieilles armoires.

Nadasi, tout moqueur, ouvrit un des parchemins, et, levant le nez, il allait le lire pour se faire du bon sang aux dépens de Jeannette, quand tout à coup sa figure devint grave; il essuya ses lunettes, et se tournant vers la pauvre vieille, qui s'était remise à filer :

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a Ce sont vos papiers, à vous, madame Jeannette? dit-il.

— Oui, monsieur.

— Est-ce que vous Voulez que je les regarde un peu ?

— Mon Dieu, faites-en ce que vous voudrez, dit-elle, nous n'en avons plus besoin ; et puis Coustel, et moi, nous ne savons pas lire. »

Alors Nadasi, devenu tout pâle, replia le parchemin et le mit dans la poche de sa redingote avec plusieurs autres, en disant :

(( Je verrai ça... Voici neuf heures qui sonnent, bonsoir. »

Il sortit, et les autres ne tardèrent pas à le suivre.

Or, huit jours après, Nadasi était en route pour la Vendée ; il avait fait signer à Coustel et à dame Jeannette, son épouse, pleins pouvoirs pour recouvrer, aliéner, vendre tous leurs biens, se chargeant des frais, quitte à se rembourser des avances sur l'héritage.

Depuis ce moment, le bruit se répandit

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au village que M"® Jeannette était noble, qu'elle avait un château en Vendé.e,et qu'il allait falloir payer de grosses rentes aux Coustel ; mais ensuite Nadasi écrivit qu'il était arrivé six semaines trop tard, que le propre frère de M"® Jeannette lui avait montré des papiers établissant clair comme le jour qu'il jouissait dès marais depuis plus de trente ans, et que toutes et quantes fois on jouissait du bien des autres depuis plus de trente ans, c'était comme si on l'avait toujours eu, de sorte que Jean- Pierre Coustel et son épouse, parce que leurs parents avaient joui de leurs biens, n'avaient plus rien à prétendre.

Ces pauvres gens, qui s'étaient crus riches et que tout le village était allé complimenter et flagorner selon l'usage, en voyant qu'ils n'auraient rien, sentirent encore bien plus leur misère, et peu de temps après ils mourureiît l'un après l'autre dans des sentiments * chrétiens, demandant au Seigneur pardon de leurs fautes et confiants dans la vie éternelle.

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Nadasi,*lui, fit vendre sa charge d'huissier et ne revint plus au pays ; il avait sans doute trouvé quelque chose qui lui convenait mieux que de porter des citations.

Bien des années se passèrent; Louis- Philippe s'en était allé, et puis la république ; les époux Coustel reposaient sur la colline, et leurs os même, je pense, n'étaient plus que poussière dans la fosse. • Moi, j'avais remplacé le grand-père à la maison de poste, et Toncle Eustache, comme il disait lui-même, avait aussi pris son passe-port, quand un matin, pendant la saison des eaux de Baden et de Hombourg, il m'arriva quelque chose d'étonnant et qui me donne encore à réfléchir. Plusieurs chaises de poste étaient passées dans la matinée, quand vers onze heures un courrier de famille vint me prévenir que M. le baron de Roselière, son maître, s'approchait.

J'étais à table, je me lève aussitôt pour surveiller le relais. Au moment de l'attelage, une tQte sort de la berline, une vieille figure sèche avec de grandes rides, le

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joues cfeuses, des lunettes d'or sur le nez : c'était la figure de Nadasi, mais vieille, usée, fatiguée; derrière se ^penchait une tête de jeune fille, j'en étais tout sîirpris.

« Comment s'appelle ce village? me demanda le vieux, en bâillant dans sa main.

— Laneu ville, monsieur. »

Il ne me reco^inaissait pas et se rassit.

Alors je vis une vieille dame au fond de la berline. Les chevaux étaient attelés, ils partirent.

Quelle surprise et combien d'idées me passèrent pas la tête! Nadasi, c'était M. le baron de R.oselière ! . . . Que Dieu me le pardonne si je me trompe, mais encore maintenant je pense qu'il a vendu les papiers de la pauvre Jeannette, et qu'il a fait ensuite peau neuve, comme tant d'autres filous, en prenant un nom de noble pour dépister les curieux. Qui pouvait l'en empêcher? Est-ce qu'il n'avait pas tous les titres', tous les parchenîins, toutes les procurations? Et maintenant est-ce qu'il n'a

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pas les trente ans de jouissance? Pauvre vieille Jeannette!... Que de misères on rencontre pourtant dans la vie 1... Et penser que Dieu laisse tout faire !••• .

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