‹ Histoire d'un sous-maîtreChapitre 3 sur 10 · D UN · texte numérisé non relu

D UN

En 1816, me dit le vieil herboriste Renaud, je travaillais comme surnuméraire cheis M. Benoît, huissier à Saint-Nicolasdu-Port, en Lorraine. Mon père était piéton de la poste aux lettres ; il avait cinq enfants, — deux garçons et trois filles, — et gagnait 400 francs par an. Tu peux penser si nous mangions tous les jours à notre appétit.

Je venais d'entrer dans ma dix-septième année, et je me désolais de vivre encore

à la charge de mes parents , lorsque fut publiée la fameuse ordonnance du roi Louis XVIII , portant qu'il sei;ait formé dans chaque canton un comité gratuit et de charité^ afin de surveiller et d'encourager l'instruction primaire.

Les ordonnances, les arrêtés, les circulaires sur l'instruction du peuple n'ont jamais manqué depuis cinquante ans, mais l'argent. On a toujours trouvé de l'argent pour les rois, pour les empereurs, les princes, les évêques, les ministres , les généraux et les soldats; mais, pour éclairer le peuple et récompenser les instituteurs, les caisses ont toujours été vides.

Enfin, comme en ce temps de grande disette la petite miche de trois livres coûtait 4 francs, comme M. Benoît ne voulait pas me donner un centime, et que ceux qui entraient dans l'instruction publique devaient être exempts du service militaire, je résolus de me faire maître d'école.

C'était la plus mauvaise idée qui pouvait me venir; j'aurais mieux fait de qi'en-*

Histoire d'un Sbus^Mattre,

gager tout de suite, ou d'entrer chez un épicier pour casser du sucre et servir la pratique; mais à dix-sept ans on voit les choses en beau, et la profession d'instituteur me paraissait alors la meilleure et la plus honorable de toutes.

•Bref, le 13 octobre 18 16, je partis de Saint-Nicolas avec une lettre de M. le chanoine-promoteur de Briqueville pour M. le curé Bernard, du Chêne -Fendu, trente sous dans ma poche , deux chemises , une paire de souliers et quelques effets d'habillement dans un petit paquet au bout de mon bâton* Ma seule crainte était de ne pas être reçu comme sous-maître.

Je passai par Lunéville, Blamont et Héming. A Lorquin , je demandai le chemin du Ghêne-Fendu, car la route s'arrêtait au bout de ce village, et je craignais de me perdre i

« Prenez à droite, » me dit un gros homme qui fumait sa pipe sur le devant de sa porte.

Puis, comme je m'éloignais :

Histoire (Tun Sous-Maître,

« Attendez, cria-t-il, vous pourriez vous tromper, je vais vous mettre sur le chemin. »

Et ce brave homme vint avec moi jusqu'au bout du village. Il était boiteux, et tellement grêlé que je n'avais jamais rien vu de pareil. Tout en marchant, il me demanda ce que j.'allais faire au Chêne- Fendu. Je lui répondis que j'espérais m'y placer comme sous-maître.

« Mauvais état, fit -il en secouant la tête, mauvais état! Enfin il faut vivre.

Tenez, voici votre chemin; il remonte la Sarre. Toujours droit devant vous. Dans deux heures, vous serez au Chêne-Fendu. »

Je le remerciai de sa complaisance tt)Q repartis avec une nouvelle ardeur.

Il faisait déjà froid. Les grands coups de vent d'automne balayaient les feuilles mortes ; de loin en loin, une troupe d'enfants, dans le tournant des vallées, gardaient les vaches, accroupis autour de leurs petits feux. C'est tout ce qui me revient. Quand on cherche sa vie, le plus

beau pays du monde ne vous dit rien ; on pense toujours à sa triste position; on tourne et Ton retourne la même idée dans sa tête.

J'arrivai tard au Chêne-Fendu ; la nuit commençait, quelques petites lumières tremblotaient dans le brouillard d'une rivière : c'était le village, qui suit la Sarre- Rouge. Plus près, entre les fumiers des premières baraques, rencontrant une vieille femme, pieds nus, qui chassait devant elle deux chèvres, je lui demandai la maison de cure.

« C'est là, )) me dit-elle en me montrant à droite, au fond d'une ruelle, une bâtisse plus grande, entourée d'un jardin et d'un petit mur blanc, ayec un escalier sur la façade.

Alors mes inquiétudes me revinrent. Je descendis lentement la ruelle, et je m'arrêtai deux secondes au bas de Tescai^-^r, à respirer et à réfléchir.' Les volets d: la maison étaient fermés, rien ne bougeât; plus loin, à gauche, dans le brouillai d,

du côté de la rivière, s'entendait le tic-tac d'un moulin. Enfin je grimpai les marches et j'ouvris la porte , ce qui fit carillonner une sonnette. Une servante parut au bout du vestibule avec une lampe, et, me voyant là tout craintif, avec mon paquet sous le bras, elle me demanda :

« Que voulez-vous ?

— J'ai une lettre pour M. le curé Bernard. »

En même temps quelqu'un cria de la chambre voisine :

« Eh bien , entrez. »

Et j'entrai dans la chambre. M. le curé finissait de souper. C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, grand, brun, la figure osseuse et Tajr brusque.

Il pelait encore une poii-e, son verre de vin rouge sur la table, près de l'assiette.

(( Vous avez une lettre pour moi, dit-il après m'avoir regardé, de qui?

— De M. le chanoine de Briqueville. »

Sa figure changea. Je lui doanai ma

lettre, qu'il se mit à lire attentivement.

« Asseyez -VOUS, mon ami, disait-il en la lisant, asseyez-vous. M. de Briqueville va bien ?

— Très -bien, monsieur le curé. Dieu merci !

— Oui , je vois cela. — Et vous désirez entrer comme sous-maître chez M. Guillaume >

— Oui, monsieur le curé.

— Ça suffit ; du moment que M. de Briqueville vous recommande, ça suffit ! »

Et d'une voix forte il appela la servante :

« Justine !

— Monsieur >

— Vous allez tenir mon café chaud. Je conduis ce jeune homme au père Guillaume, et je reviens tout de suite. Vous m'entendez ?

— Oui, monsieur. »

Il prit son tricorne, releva son écharpe, et me dit brusquement :

« Arrivez! »

Il sortit. Je le suivais. En montant la

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