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14 Histoire d'un Sous-'Mdttre.
et je la suivais en boitant, lorsque le père Guillaume, encore à table, me cria :
« Hé ! que je sache au moins le nom de mon sousrmaître... Comment vous appelez-vous ?
— Je m'appelle Jean-Baptiste Renaud.
— Eh bien, bonne nuit, Jean-Baptiste; demain à six heures il faudra commencer.
— Je vous éveillerai , me dit la femme, l'école commence à sept heures. »
Nous grimpions alors Féchelle de meunier et nous entrions dans ma petite mansarde. Elle avait deux lucarnes sur lé toit.
Tune du côté de la vallée, où brillaient quelques étoiles, l'autre du côté de la montagne sombre. A droite était le lit dans sa.
grande caisse de sapin, garni de gros draps propres et recouvert d'un large plumon à carreaux bleus, selon la mode des Vosges.
Un crucifix, un bénitier en bois et un petit miroir, large comme la main, pendaient aux murs.
« Voilà, me dit la mère Catherine, c'est la chambre du sous-maître : l'autre, Phi-
Histoire d'un Sous-Maître. ij
lippe, était un trop bon garçon, il s'est sauvé, il n'a pas voulu rester; mais vous aurez plus de courage et de bon sens. »
Elle posa sa lampe sur le plancher et me dit en descendant d'avoir soin d'éteindre la lumière. Alors je me déshabillai, je soufflai la lampe, et, m'étant couché, je tombai presque aussitôt dans le plus grand sommeil. Mon cœur était soulagé ; je n'étais plus à la charge de mes parents... J'avais une place... J'allais enfin gagner ma vie!
Le lendemain, avant le jour, des sabots montaient lentement l'escalier, et la mère Catherine, le nez à ras du plancher, ;m'appelait tout bas :
«Jean-Baptiste!... Jean-Baptiste!... »
Je m'éveillai.
« C'est f heure, dit-elle en posant la lampe et une grande écuelle d'eau fraîche sur la dernière marche, levez-vous. »
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Et je sautai de mon lit chaud , pendant qu'elle redescendait.
Le brouillard de la vallée, qui s'élève tous les matins, entrait jusque sous les bardeaux de la mansarde. Jamais je n'avais senti cette fraîcheur, et je me dépêchais en grelottant de passer mon pantalon, de mettre mes souliers , et puis de me laver les mains, la figure, le cou dans la grande écuelle. Les vitres de mes petites lucarnes étaient comme ouatées de brouillard; en bas, le feu pétillait dans la cuisine, et les gros souliers de M. Guillaume se traînaient déjà sur le plancher. Dans ces baraques^ presque entièrement construites en planches, en madriers de sapin, on entend les moindres mouvements à l'intérieur. Au bout de quelques instants, j'étais habillé, je n'avais plus qu'à descendre; mais alors le soleil commençait à percer les nuages, et de longues traînées d'or couraient sur la Sarre, éclairant les vieux sapins verdoyants et les hêtres roux sur la côte. J'ouvris la lucarne , et je regardai une minute
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ce spectacle grandiose : J'étais content de vivre là!
Ensuite je descendis, et je trouvai le père Guillaume qui se promenait dans la chambre, les épaules courbées, Tair rêveur.
Je lui souhaitai le bonjour, et tout de suite il me dit :
. « Aujourd'hui pour la dernière fois j'ai sonné matines et l'école, parce que vous
* étiez fatigué; mais ce n'est pas l'alFaire de l'instituteur de sonner les cloches, ça re-
. garde le sous-maître, il faudra vous lever une heure plus tôt.
— C'est bon, monsieur, je ne l'oublierai pas.
— Oui, fit-il. Et maintenant causons d'autre chose. »
Il s'était redressé et me regardait dans les yeux.
« Vous savez lire, écrire, c'est bien; mais connaissez-vous la cursive, la bâtarde, la gothique ? Ecrivez-vous en fin, en moyen, en gros > , .
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— Oui, monsieur.
— Oui,... chacun peut dire oui, c'est facile; mais il faut voir. Après ça, connaissez-vous vos quatre règles? »
Je n'osais plus répondre.
« Et les fractions, fît-il en élevant la voix, connaissez-vous les fractions? »
A la manière dont M. Guillaume me demandait cela, je voyais qu'il considérait les fractions comme une chose terriblement difficile et que peu d'instituteurs connais- • saient. Je les savais pourtant, ayant été parmi les bons élèves de M. Bastien de Saint-Nicolas; mais la timidité me gagnait, je baissais les yeux.
« C'est tout cela qu'il faut voir, dit-u en se remettant à marcher. Quant aux fractions, je ne demande pas absolument qu'un sous-maître les sache, plus d'un maître est embarrassé sur la multiplication des deux tiers par les quatre cinquièmes... Oui,...
c'est une chose grave,... il faut avoir fait de bonnes études ; mais pour la bâtarde et la cursive je veux un bon sous-maître.
Vous ferez deux exemples, un de chaque écriture, et je verrai. »
Il me posa d'autres questions encore, me demandant si je savais toiser, traîner la chaîne, planter les piquets et poser le niveau. Puis la mère Catherine, en jupon de laine et bras de chemise, ses grandes poches d'une aune pendues à droite et à gauche, apporta Técuelle de soupe aux pommes de terre et la posa sur la table : du lait, des pommes de terre écrasées, un peu de beurre, du sel, quelques tranches de pain coupées bien minces et des poireaux, voilà cette bonne soupe, dont Todeur seule en passant me fit tourner la tête.
On s'assit et Ton mangea de bon appétit. Les bancs de l'école au-dessous se remplissaient, on entendait rouler les sabots.
Tout en mangeant, M. Guillaume me dit qu'il voulait bien croire que j'écrivais la bâtarde, la cursive et la gothique, mais que cela ne suffisait même pas, et qu'un vrai sous-maître devait savoir aussi se faire
respecter, que depuis le printemps dernier deux sous-maîtres avaient été forcés de partir, faute d'avoir la poigne assez solide. «.Vous saurez, me dit-il, que dans ce pays les enfants ne valent pas deux liards, qu'ils sont tous coureurs, dénicheurs de nids, fainéants, joueurs, batailleurs, rapineurs, enfin qu'ils ont tous les défauts réunis ensemble, comme leurs parents, qui ne les enverraient- jamais à l'école s'il ne fallait pas avoir fait sa première communion pour apprendre un état. Sans la première communion , ils resteraient toute Tannée, comme des sauvages, dans les rochers, dans les bois, aux pâturages, à déterrer les carottes, les pommes de terre et les navets des autres. S'il ne fallait pas avoir une religion, tous ces. gens-la ne se moqueraient pas mal de nous, l'instituteur et son sous-maître mourraient de faim !
Heureusement il faut une religion, et c'est pour cela que pendant les deux ou trois ans qu'ils apprennent le catéchisme, et que nous les tenons sous notre coupe, nous
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avons juste le temps de les redresser. On les redresse à coups de baguette.- Voyez ce paquet de noisetiers que j'ai là derrière l'horloge, dit-il, j'en use tous les ans deux ou trois pareils sur leur dos. Il ne faut pas avoir peur de les casser, la côte en produit en abondance. Si quelqu'un de ces mauvais gueux vous manque de respect, s'il fait des signes, soit avec 11 main, en clignant de l'œil, ou bien en riant pour exciter le rire des autres, tombez dessus et tapez!... Tapez jusqu'à ce qu'il crie et que la salle, en entendant cela, pense : — Celi;î-là n'est pas un M. Jacques ou un M. Philippe; c'est un vrai sous-maître! — Alors ils vous respecteront, et vous n'aurez qu'à regarder à droite ou' à gauche du coin de l'œil , tous frémiront dans leur peau et se dépêcheront de mettre le nez dans la croisette. Vous m'entendez?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, maintenant descendons, la salle est pleine. Et prenez une baguette, il faut que chacun ait la sienne. »
Lui-même visita le paquet et m^en remit une des pltis solides, grosse comme le petit doigt, et nous descendîmes. Toute ma vie j'aurai devant les yeux cette grande salle d'école remplie d'enfants, avec ses trois lignes de bancs au milieu pour les petits, que le père Guillaume appelait a bancs des chats », et ses tables en carré autour des murs, où se trouvaient assis des deux côtés les grands, tout crasseux, déguenillés, les vestes et les pantalons percés aux coudes et aux genoux, quelques-uns en aabots, d^autres pieds nus comme de vrais sauvages. Pas un, j'en suis sûr, n'avait été lavé depuis des semaines et des mois.
Tout cela ne sentait pas bon.
Au moment où nous entrions dans l'allée, un bruit de disputes, d'éclats de rires et de batailles faisait trembler la vieille baraque; mais à peine M* Guillaume eutil touché le loquet que tout se tut; on aurait entendu voler une mouche. Il s'arrêta sur la porte deux secondes;, chacun était à sa place penché sur son livre*
Malgré cela les plus hardis me regardaient en tournant les yeux en dessous et se grattant. Toreille ou la hanche d'un air de réflexion , comme des singes qui rêvent à quelque chose ; ils pensaient sans doute :
— Voilà le nouveau sous-maître, celui qiii remplace l'autre, que iious avons fait partir. Est-ce qu'on pourra se moquer de lui?
Est-ce qu'il se fâchera?... Est-ce qu'il se laissera grimper sur les épaules?
Cela se voyait clairement à leur mine, et pourtant ils ne bougeaient pas et faisaient semblant d^étudier* .
M. Guillaume s'avança lentement jusqu'au milieu de la salle et me dit :
« Monsieur Jean-Baptiste, approchez !.•.
Et^ vous autfes, écoutez bien ce que je vais vous dire : — Voici le nouveau sous-maître !.. . Celui-là né ressemble pas aux autres ; c^est un bon sous-maître, que j'ai fait' venir exprès, comme il en faut Un pour des gueux de vofire espèce, qui n'entendent rien à la douceur et se plaisent . dans la fainéantise. Eh bien, vous allez être con-
tents... Gare!... gare à celui qui ne fera pas son devoir; je ne vous dis que ça! »
Alors il alla s'asseoir dans sa chaire pour tailler les plumes. Moi, je me promenais dans la salle, inspectant les ardoises.
On se mit ensuite à chanter le B Qâ, Bo/l^ pendant une demi-heure. M. Guillaume m'avait fait signe de m'asseoir dans sa chaire et d'écrire deux exemples. Il paraissait content et me dit:
(( Ça marchera !... »
Puis, ayant donné le signal aux petits de se taire, il m'ordonna d'aller faire réciter le catéchisme à ceux de la première classe, et comme je m'approchais, ne connaissant pas encore le nom des élèves, un de ces polissons, un brun crépu, les cheveux ébouriffés, le nez camard et la peau tannée par le grand air, se mit à se moucher lentement.
« Levez-vous, » lui dis-je.
Mais il avait la tête baissée et continuait de se moucher avec un bruit de clarinette, sans avoir l'air de m'entendre.
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<c Levez-vous, » lui dîs-je encore.
Et lui redoublait, de sorte que toute récolé partit d'un éclat de rire. Alors, me rappelant la recommandation du maître, je lui donnai deux coups de baguette pas trop fort, mais qui le firent crier comme si je l'avais écorché.
M. Guillaume avait vu ces choses. Tout à coup il arriva, la figure pâle et mauvaise, avec son noisetier ; il serrait les dents et lança d'abord un coup terrible au gueux, un coup qui fit une raie blanche sur sa veste, depuis Toreille jusqu'au bas des reins. Il bégayait : « Ah ! tu cries,... ah ! tu cries... Eh bien, je vais te donner des raisons de crier. »
Et il continuait tellement que le garçon n'avait plus la force de crier, et qu'il se penchait sur la table, comme en faiblesse..
Les autres entendant ces grands cqups se suivre, les cheveux leur en dressaient sur la tête. A la fin, le père Guillaume finît pourtant et me dit :
a Vous connaissez maintenant la ma-
nière de vous y prendre. Hardi! hardi! il n'y a que le premier pas qui coûte. »
Pour dire la vérité, ce moyen me- parut très-commode ; j'étais dans l'âge où le plus simple vous paraît toujours le meilleur, et, puisque les autres sous-maîtres avaient été forcés de partir à cause de leur douceur, je résolus de taper solidement, plutôt que de m'en aller. Si la race sauvage ne voulait pas obéir, tant pis pour elle, cela devait lui causer plus d'ennuis qu'à moi. — Voilà ce que je me dis, en voyant que l'ordre s'était rétabli tout de suite, et que chacuii se levait bien vite, lorsque je lui faisais signe, sans avoir envie de rire ni de se moucher.
Aussi le reste de la classe se passa trèsbien, et vers onze heures, après la prière, tous les élèves partirent tranquillement en criant :
(c Bonjour, monsieur Guillaume! bonjour, monsieur Jean-Baptiste! »
Une fois la salle vide, le vieux maître, riant tout bas, me dit :
((Vous les entendez,... ils savent déjà
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votre nom : « Bonjour monsieur Jean- « Baptiste! » C'est bon signe. Maintenant, à l'école du soir, si Ton vous manque, recommencez; tapez sec, et dans huit jours ils auront plus de considération pour vous qu'ils n'en av-aient pour les autres en six mois. ))
En montant l'escalier dehors et en voyant cette foule d'enfants s'en aller par trois, par quatre, causant entre eux du nouveau sous-maître, il me dit encore :
« Tenez, les autres jours ils courent, et remplissent lé village de leur vacarme ; aujourd'hui tous sont comme étonnés...
Et ce grand Arnette, cette espèce de nègre, comme il se frotte encore le dos... Ah!
gueux, tu veux faire rire les autres, eh bien, nous allons voir celui qui rira le dernier. »
Étant alors entrés dans la grande chambre en haut, nous trouvâmes la mère Catherine en ttain de lever la lessive qu'elle avait étendue sur des perches autour du poêle. La brave femme lavait aussi le linge de l'église et n'avait pas d'autre
.séchoir que cette chambre ; mais à notre arrivée les fenêtres furent bientôt ouvertes, le linge en tas et la table mise. Je jetais en attendant un coup d'oeil sur les livres de M. Guillaume, rangés entre deux planchettes, contre le mur. C'ét«aî^nt le Catéchisme historique, de M. Tabbé Fleury, la Doctrine chrétienne, de M. l'abbé Fleury, les Mœurs des Israélites et des Chrétiens, de M. Tabbé Fleury, V Histoire de France du vénérable pLTe Loriquet, le Traité des sons de la langue française, de , M. l'abbé Bouillotte, le Traité d'arithmétique, de M. l'abbé Borne, etc. Depuis j'ai revu ces livres cent fois, c'est pourquoi je m'en souviens.
Le père Guillaurtie, me voyant attentif devant sa bibliothèque, allait et venait là tête penchée.
« Si vous avez envie de lire, me disait-il, ne vous gênez pa$; moi, depuis longtemps je ne lis plus. De mon temps c'était Voârith-mé tique de Bezout, la Grammaire de Wailly, le Traité d'arpentage de M. Pais-
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sant. Toutes ces grammaires, ces rudiments et ces traités nouveaux sont faits avec les' anciens, excepté l'histoire du père Loriquet, tout à fait nouvelle et recommandée.
Il faut du nouveau, il faut que le commerce roule; les vénérables pères de la foi marchent avant tout le monde, ils ont de nouvelles lumières et donnent seuls- les approbations. »
M. Guillaume ne parlait pas sérieusement : il avait traversé le règne de Louis XVI, la république^ l'empire, et vu bien des choses ; mais il conservait sa manière de voir pour lui-même, car alors les vénérables pères de la foi , fondus depuis avec les jésuites,^ ne plaisantaient pas, et d'un souffle balayaient les instituteurs qui sç permettaient la moindre observation contre eux. Je n'en fus pas moins content d'obtenir la permission de prendre ces livres, et de pouvoir m'instruire à mes moments perdus. Ensuite on se mit à table devant une bonne soupe et uri grand plat de choux. J'allai sonner l'école vers
jo Histoire d*un Sous^Maître.
une heure, et la classe du soir commença.
Ce fut la même répétition que le matin, sauf les coups de baguette, que M. Guillaume n'eut pas l'occasion d'appliquer; le grand Arnette lui-même en avait assez; il ne bougea pas, et les autres se contentèrent aussi d'une seule représentation en ce jour.
Le lendemain et le surlendemain il fallut me montrer, et le vieux maître d'école s'étonna du nerf que j'avais; il me dit même en particulier de ménager le fils de notre maire, M. Bauquel, les deux garçons de Jean Placial, ceux des frères Hen- *. riot, les maîtres papetiers, et généralement de tous les notables bourgeois connaissant l'ordonnanoe qui défendait de battre les enfants, et pouvant se plaindre aux autorités supérieures. Ceux-là devaient être mis en pénitence, à genoux sur un rondin, ou bien à la retenue au pain sec pendant les heures de. repos. Mon ardeur bétonnait; il ne me permettait de taper que sur les autres.
Enfin ce jour-là tout s'accomplit dans le
plus grand ordre ; le soir, après souper, j'allai me coucher paisiblement, et je dormis comme un bienheureux.
A cinq heures du matin j'étais debout, à cinq heures et quart je sonnais matines, et puis pendant une heure je me promenais dans le*village, regardant se lever les gens Tun après Tautre, faisant mes réflexions sur la manière de vivre des laboureurs, des bûcherons, des hommes de métiers et des bourgeois, apprenant à connaître leurs habitudes par le lever, le travail de la journée, le coucher, toutes choses qui m'ont servi par la suite. A six heures et demie, je sonnais Técole, je rentrais déjeuner, et la classe commençait. Bientôt, ayant acheté pour quelques sous d'huile, je pus lire le soir et m'instruire.
Ainsi je prenais de bonnes et de mauvaises habitudes. Les bonnes étaient de me lever tôt, de respirer Tair du matin, d'observer la manière de vivre des gens, de remplir mes devoirs avec exactitude, et de travailler à ma propre instruction quand je
pouvais ; les mauvaises étaient de m' emporter sans raison, de frapper les élèves, de croire qu'on arrive à quelque chose dç bon par la force. Et puisque nous en sommes sur ce chapitre, je te dirai tout de suite que les trois quarts et demi des hommes ne vivent que par habitudes; selon qu'ils ont pris ou reçu des habitudes bonnes ou mauvaises dans leur enfance, — habitudes d'agir, habitudes de penser, habitudes de raisonner ou.de croire, — ils continuent de même sans interruption et sans pouvoir changer jusqu'à la fin de leurs jours. C'est rhabitude de l'enfance qui fait les hommes laborieux ou fainéants, sobres ou ivrognes, dépensiers, économes^ entreprenants, timides, honnêtes, gueux, francs, hypocrites, soumis, révoltés, etc. Oui, c'est de l'habitude que vient presque tout, car bien peu d'hommes ont le courage et la persévérance nécessaires pour changer leurs mauvaises habitudes, lorsqu'ils s'en aperçoivent. Quçlques-uns le peuvent, et ceux-là même, dans le cours d'une longue vie comme la
mienne, comptent les jours où, résistant à leur routine, ils ont pris une direction meilleure : dix, quinze ou vingt fois, leur volonté s'est montrée forte, et ces jours, ils s'en souviennent avec fierté, ce sont leurs véritables titres d'homme. La grande masse suit ses habitudes comme un troupeau, et c'est pour cela que l'éducation fait nonseulement les individus, mais les nations tout entières; c'est pour cela que le choix des instituteurs et des enseignements est si grave; c'est pour cela que ceux qui veulent dominer l'es peuples et vivre à leurs dépens cherchent d'abord à s'emparer de l'enfance, à lui donner des habitudes de penser qui durent toute la vie, et empêchent les malheureux de redevenir libres, de réclamer leurs droits et de secouer le joug qui les opprime. C'est comme s'ils leur fourraient dans la tète un ramas de vieilles guenilles, pour remplacer la raison, la justice, le bon sens naturel, qui leur permettent de s'affranchir par le .travail et de devenir heureux en ce monde. Une fois ces vieilleries
dans la tête, on peut les conduire comme on veut; et plus ils avancent en âge, étant accablés de famille, de soucis et de travail, moins ils ont les moyens, les occasions et même le désir de s'ôter ce ramas de mensonges et de bêtises qui leur bouche l'esprit et les rend soumis à ceux qui les grugent.
L'instruction du peuple est donc de la plus grande importance, surtout dans un pays de suffrage universel, où la voix du dernier savetier vaut jutant que celle d'un membre de rinstitut. C'est à cela qu'il faut penser d'abord, si Ton veut fonder solidement la république. Toutes les mauvaises élections, tous les mauvais plébiscites dont nous supportons les conséquences terribles, viennent de l'ignorance dés paysans ; il faut être de mauvaise foi pour soutenir le contraire; et cette ignorance abominable, je le dis franchement, est le plus grand crime de tous les rois qui nous ont gouvernés depuis la évolution.
Les choses continuèrent ainsi cinq semaines. Je sonnais les cloches, je balayais l'église, j'assistais M. Guillaume comme chantre aux offices du dimanche, j'aidais M. le curé Bernard, à s'habiller et à se ' déshabiller dans la sacristie, j'étais aussi chargé d'éteindre et d'allumer les cierges, enfin je faisais tout le travail d'un sousmaître. M. Guillaume avait les bénéfices de chantre aux enterrements; il recevait dix sous par mois de chaque élève, excepté des plus pauvres, que le conseil municipal exemptait de la rétribution.
Dafts ces cinq semaines, M. le curé Bernard et M. l'adjoint Faltô vinrent inspecter une fois l'école, selon l'ordonnance. Ils trouvèrent tout en ordre, et M. Faltô, un ancien hussard, marchand de bois et maître d'auberge au Pied-de-Bœuf^ m'interrogea pour voir ma force, disait-il. Il me demanda.
comment s'appelait le père des quatre fils Aymon, et me voyant embarrassé:
« Hél cria-t-il, vous ne savez pas ça!...
Vous ne connaissez donc pas votre histoire?... Cest le pèreAymon! »
Il riait comme un bienheureux, croyant avoir fait la plus belle découverte. M. Bernard riait aussi.
Voilà nos inspecteurs communaux en ce temps -là!
Mais une chose plus importante, c'est qu'on me demanda mon certificat de bonne conduite, que j 'avais heureusement apporté, signé de M. le révérend père de Briqueville et du maire de Saint-Nicolas. Alors je fus reconnu comme sous-maître, en attendant le certificat de capacité, qui ne pouvait m'être délivré que plus tard, lorsque j'aurais passé mon examen de second degré, ce qui devait m'exempter du service militaire.
On pense quelles inquiétudes j'avais au sujet de cet examen; M. Guillaume m'assurait qu'avec une belle écriture, le caté-
chisme et Thistoire sainte, TafTaire irait toute seule; mais je ne m'y fiais pas, et je passais mes soirées à lire et à relire le traité d'arithmétique de M. l'abbé Borne et l'histoire du père Loriquet.
Sur ces entrefaites arriva Thiver, ce grand hiver de la montagne, qui commence à la fin d'octobre et finit à peine en mars.
Un matin, en me levant, je vis mes petites vitres presque bouchées par la neige; elle était tombée pendant la nuit et continua sans interruption durant trois jours. La gelée passa dessus, et da semaine en semaine de nouvelles couches s'élevaient; les vieux toits de bardeaux en ployaient; les branches des hêtres, sur la côte en face, cassaient comme du verre. De tous les côtés où se portaient les yeux , on ne voyait que de la neige, toujours de la neige; et-dçs corbeaux, leurs grandes ailes déployées, s'abattant derrière lés chevaux sur la route, pour dévorer leur fumier; les pauvres verdiers ébouriffés en pelote dans les broussailles, criant misère: les enfants arrivant
à la file, tout emmaillottés de guenilles et les jambes enfoncées dans de gros sabots.
— Ah ! les pays de plaine ne ressemblent pas à la montagne, mais il faut s'accommoder avec le temps et les lieux; le principal pour moi, c'était toujours d'avoir des pommes de terre et du lait caillé, que la mère Catherine achetait à deux sous le pot chez les voisins. Pour dire la vérité, je ne m'inquiétais pas du reste, et je m'estimais heureux de vivre à l'abri du besoin.;
Alors aussi le père Guillaume eut son rhumatisme, — - un rhumatisme qui se promenait tantôt sur la jambe droite, tantôt sur la jambe gauche, puis le long des côtes, en lui faisant pousser de sourds gémissements. Il ne pouvait plus bouger de son lit, au fond de l'alcôve, et maigrissait à vue d'oeil, malgré la graisse d'oie dont on îe frottait régulièrement. Cest en ce temps qu il fut heureux de m'avoir! Je tenais seul récole et je faisais tout, même à féglise. Il est vrai que pour le chant je ne possédais pas la voix forte et bien timbrée
de M. Guillaume, et que je ne connaissais pas aussi bien que lui le rituel; mais je m'en tirais tout de même, et M. le curé, me sachant recommandé par le révérend père de Briqueville, ne se plaignait pas trop, comme il Taurait fait sans doute pour tout autre. ,
Vers la fin de novembre, un soir que je tenais la classe, quelques instants avant la prière, un traîneau passa devant les fenêtres de Fécole et s'arrêta près de Tescalier. Je regardais , me demandant qui cela pouvait être; un homme grand, sec, de trente-cinq à quarante ans, la barbe et les moustaches en pointe, un de ces manteaux de dragon, à triple collet, qu'on appelait karric, sur les épaules , et la tête couverte d^un bonnet en peau de renard , attacha le cheval à la rampe et monta. Quelques minutes après il redescendit, et je l'entendis crier :
« Allons, tout ira bien, madame Catherine, tout ira bien. Envoyez seulement un exprès le plus tôt possible ; je vais prévenir
Régoine de préparer l'ordonnance. Hue, Grisette, hue! ..
Il repartit, et je compris que c'était le docteur Deleuze, deLorquin, dont le père Guillaume parlait, sans cesse depuis le premier jour de sa maladie. Je rie me trompais pas. Il avait trouvé M. Guillaume trèssouffrant; le rhumatisme du genou s'était porté sur les rems , ce qui Tempêchait absolument de dormir. La mère Catherine gémissait, parce qu'il était difficile de trouver quelqu'un pour aller à Lorquin par ce temps de grandes neiges. On ne pouvait pas espérer une occasion , et le moindre exprès allait coûter au moins dix sous. Je lui offris aussitôt de partir le lendemain jeudi, jour de congé, ne voulant pas laisser cette brave femme et mon maître dans l'embarras. Ils acceptèrent, et je me mis en route après déjeuner.
Aucun chemin n'était battu ni même frayé, et la neige était si haute qu'il me fallut trois heures pour faire deux lieues.
Quelques instants avant midi, j'entrais chez
l'apothicaire Régoine, sur la place du Marché, juste en face de la vieille halle. La petite boutique était remplie de paysans et de paysannes attendant leur tour d'être servis , et je fus bien étonné de reconnaître derrière le comptoir le brave homme qui m'avait indiqué le chemin du Chêne-Fendu, le jour de mon arrivée dans le pays. Il me remit aussi tout de suite, et s'écria de bonne humeur, en collant une étiquette sur une bouteille : .
<( Hé! c'est vous, jeune homme... Vous venez chercher la potion du père Guillaume... Elle est prête!... Eh bien, comment va-t-il , ce pauvre vieux ?
— Toujours la même chose, monsieur.
Il souffre toujours beaucoup.
— Oui,... oui,... c'est un vieux rhumatisme;... c'est très-douloureux, mais on.
n'en meurt pas. Entrez,... entrez vous réchauffer... Vous devez être gelé. Nous eau-, serons tout à l'heure. »
En même temps il ouvrait une porte a gauche du comptoir et me poussait dans
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Tarrière-bourique, où plusieurs personues, ayant Tair de riches paysans venus à Lorquin pour le marché, causaient, assis autour d'un bon poêle. Une vieille servante, toute rechignée, et que j'ai connue depuis comme la meilleure femme du monde, mettait justement la table. Je pris une chaise, et je me chauffai avec un véritable plaisir, car j'avais très-froid.
Environ un quart d'heure après, le père Régoine entrait en boitant, sa petite calotte sur le derrière de sa grosse tête chauve. Il était tout joyeux.
« Eh bien , s'écria-t-il en se frottant les mains , c'est fini , nous pouvons dîner. L'hiver nous donne des malades en masse; depuis ce matin, je n'ai pas quitté la boutique une minute. — Marie, apportez la soupe. Ce froid vous ouvre joliment l'appétit. » '
Puis se tournant vers moi et me tendant une fiole :
« Voici la potion du père Guillaume^ dit-il, vous lui recommanderez d'en prendre
trois cuillerées par jour, et d'avoir soin chaque fois d'agiter la bouteille. »
Et comme je me levais et que je prenais ma casquette pour sortir : .
« Eh bien, qu'est-ce que vous faites donc > me dit-il d'un air étonné. Vous allez dîner avec nous. »
Je voulus le remercier,' disant que j'étais pressé de rentrer,... que M. Guillaume m'attendait.
« Allons,... allons, reprit-il, ne faites pas de cérémonies; vous n'avez rien pris depuis le Chêne-Fendu, vous devez avoir faim. Vous seriez forcé de dîner quelque part avant de vous en retourner : le vieux Guillaume attendra ! Et puis je suis content de faire votre connaissance ; votre figure m'a plu le premier jour que je vous ai vu traverser Lorqu^'n, avec votre petit paquet au bout du bâton. On m'a dit du bien de vous. Je sais tout ce qui se passe dans le canton, moi; les bonnes femmes qui viennent à la pharmacie, des quatre • coins du pays, me racontent les nouvelles !.
On m'a dit que vous étiez un bon sousmaître, remplissant bien ses devoirs; ça m'a fait plaisir. J'aime les jeunes gens laborieux. — D'ailleurs votre couvert est mis. ))
C'était vrai, la vieille servante avait déjà mis Tassiette et la serviette sur la table.
Je m'assis donc tout gêné et pourtant bien heureux de ce que cet excellent homme venait de me dire. Les autres, amis ou .parents de M. Régoine, se passaient la serviette autour du cou, sans faire attention à mon embarras.
Le grand nombre d'années qui se sont écoulées depuis m'empêche d'entrer dans les détails, mais je me rappelle que tous ces braves gens criaient contre la barbarie des alliés : il avaitdéjà fallu nourrir en 1815 douze cent mille ennemis et leur payer une contribution de guerre de douze cents millions; depuis il fallait nourrir, payer, entretenir les cent cinquante mille hommes qui occupaient nos places fortes, et les rois de l'Europe n'étaient pas contents I Voilà-
qu'ils réclamaient maintenant treize cents millions pour indemniser les particuliers de tous les pays, et principalement les Allemands, des pertes que nos guerres leur avaient fait éprouver depuis le commencemerit de la révolution et même bien avant, sous Louis XIV. Comment payer une somme pareille, dans l'état de misère où se trouvait la France après deux invasions ?
Ces gens se désolaient' L'un d'eux, grand, roux, frisé, la figure osseuse et le menton carré, un vrai Lorrain, disait que tout cela venait des traîtres , que les traîtres étaient cause de tous nos malheurs, et qu'il fallait payer les dettes de la France à coups de canon.
Ce qui me revient encore de ce dîner, c'est qu'il y fut aussi question de l'instruction du peuple. M. Régoine, après m'avoir interrogé sur mes connaissances, m'ayant demandé ce que je gagnais, fut indigné d'apprendre que je ne recevais qye cinq francs par mois.
« C'est une honte pour un pays comme
le nôtre, s*écria-t-il , de voir un sous-maître capable, de bonne conduite, et remplissant bien ses devoirs, payé comme un hardier de village, à raison de cent sous par mois.
L'ignorance du peuple est pourtant ce qu'il y a de pire au monde, et Ton devrait au moins assurer le pain quotidien aux hommes qui la combattent. C'est l'ignorance du peuple qui a perdu notre révolution. Si le peuple avait su lire, écrire et raisonner un peu ses intérêts, jamais il n'aurait accepté la constitution de Tan viii , par laquelle Bonaparte confisquait à son profit tout ce que la nation avait gagné depuis 1789. Cette malheureuse constitution a permis à Bonaparte de tailler, de rogner, de tout faire à sa guise, sans aucun contrôle, et finalement de laisser la France vaincue, ruinée, humiliée, amoindrie de la frontière' du Rhin , et occupée par cent cinquante mille soldats étrangers, qu'il faut subir et nourrir, jusqu'au payement des indemnités de guerre.
Voilà les résultats de l'ignorance... Voilà ce que rapporte un plébiscite arraché par
deux ou trois filous à des millions d'imbéciles qui ne voient pas plus lofn que le bout de leur nez ! Cest sur l'ignorance des peuples qu'on bâtit les trônes et qu'on fonde le despotisme. Bonaparte le savait : il n'a jamais donné un centime pour l'instruction primaire ! De son temps les maîtres d'école vivaient comme ils pouvaient; cela ne le regardait pas , mais au moins c'était franc.
Les Bourbons, eux, s'y prennent d'une autre manière; ils rendent des arrêtés, ils écrivent des circulaires qu'on publie dans les gazettes, ils organisent des « comités « gratuits et de charité » pour surveiller et encourager l'instruction du peuple; enfin ils noircissent beaucoup de papier et font beaucoup de bruit. Tout cela ne signifie rien. Pour organiser l'instruction primaire, il faut de l'argent. Qu'on débarrasse les maîtres d'école de la surveillance des curés, qu'on les paye bien , qu'on mette les places d'instituteur au concours , et dans dix ans tous les Français sauront lire, écrire, calculer et raisonner. Malheureusement les rois,
les prêtres et les nobles ne veulent pas qu'on raisonna; ils savent qu'instruire le peuple, c'est préparer la république, et voilà justement pourquoi ces gens nous amusent avec leurs belles circulaires, — qui ne mettent pas un sou dans la poche des maîtres d'école, — et leurs fameux comités, remplis de jésuites : c'est de la pure comédie! »
Ainsi parla ce brave homme, et les autres l'approuvaient. Moi , j'ouvrais les oreilles, n'ayant jamais entendu parler de ces choses.
J'en étais étonné et réjoui.
Finalement, M. Régoine, voyant que j'avais le désir de m'instruire, voulut bien me prêter des livres, et vers deux heures je repris le chemin du Chêne-Fendu. Le père Guillaume m'attendait avec une grande impatience; il était comme tous les malades, qui se figurent qu'en avalant une drogue ils seront guéris ; toutes les expériences qu'ils ont faites, tous les remèdes qu'ils ont essayés sans aucun profit, ne les empêchent pas de croire que le dernier les
Histoire d^un Sous-Mat tre. 4p
remettra sur pied. Il prit donc sa potion.
Moi, j'étais déjà dans ma chambre, en train de lire les livres que j'avais apportés; mais à mon grand désespoir je n'y comprenais rien : c'était de Thébreu pour moi ! et pourtant ces livres, — V Emile et le Contrat social. — ont encore aujourd'hui la réputation d'être parmi les plus beaux et les meilleurs.
Mon Dieu! que de chagrin je me fis à propos de ces deux ouvrages, et que de fois, durant trois semaines, je m'écriai : — Tu ne comprends donc pas le français ? Ton esprit est donc bouché? Tu ne pourras donc jamais rien devenir }
L'inquiétude ne me quittait plus ; matin et soir après l'école, je montais voir si je comprendrais mieux, lisant, lisant toujours, retournant les mots et les phrases dans ma tête, sans pouvoir en tirer une idée claire.
A la fin , le père Guillaume s'aperçut de mon agitation ; il me demanda ce que j'avais, et je lui dis franchement ce qui m'arrivait.
« Hé! mon pauvre Jean -Baptiste, fit-il, ne vous désolez pas tant; j'en suis au même point que vous depuis trente ans. Sous la république, on ne parlait que du Contrat social et des autres livres de Jean-Jacques; c'était la Bible et FEvangile de ce tempslà!... Cent fois j'ai voulu les lire, mais c'est tellement beau , tellement savant et magnifique, que je n'y comprenais rien. Ces ouvrages, comme le Génie du christianisme.
que m'a prêté M. le curé, comme les chefsd'œuvre de la chaire de Bossuet, sont pour les rois , les princes , les grands seigneurs et les savants ; il faut des années et des années d'étude avant de comprendre au juste ce qu'ils signifient. Nous autres gens d'en bas : ouvriers, paysans, petits bourgeois, on ne s'inquiète pas de nous; les bœufs qui traînent la charrue n'ont pas besoin de comprendre; pourvu qu'ils aillent,... qu'ils aillent,... qu'ils remplissent teur métier, c'est assez, on ne leur en demande pas davantage.»
Ces paroles m'étonnèrent d'abord, maïs
Histoire â!un Sous-Mai tre. 51
j'ai reconnu depuis que le vieux maître d'école avait raison. — Il existe deux langues en France, la langue du grand monde, et celle du peuple. C'est pour le grand monde qu'on fait des chefs-d'œuvre, et pour le peuple on ne fait rien ; aussi nous n'avons pas de littérature populaire, nous n'avons pas même une bonne grammaire. Vois seulement la plus simple de toutes , celle de Lhomond, vois comme elle commence : « La grammaire française est l'art de parler et d'écrire correctement le français. » — Qu'estce que cela veut dire, l'art? Est-ce que les enfants du peuple comprennent cela : l'art de parler ? — Et « correctement ! . . . » Est-ce que le peuple se sert du « mot correctement? )) Est-ce que nos paysans, nos ouvriers, nous-mêmes nous disons : « travailler correctement, parler correctement? »
Sur dix mille enfants , pas un seul ne comprend cette explication ; il la répète comme un perroquet, rien de plus. Si Lhomond avait dit: — La grammaire française est un livre de règles pour apprendre à parler et à écrire
^2 Histoire (Tun Sous-Maître,
en français, sans fautes, — les plus bornés auraient compris. Malheureusement on ne veut pas cela; plus j'avance dans la vie, plus je vois qu'on veut tenir le peuple dans l'ignorance; devant Dieu qui m'entend, je suis sûr que c'est la pensée deceuxqui nous conduisent. Mais cela ne peut plus durer longtemps; tous les hommes de bon sens reconnaissent que dans une démocratie il faut des livres pour les paysans et les ouvriers. Dans cinquante ans d'ici, tous ces magnifiques chefs-d'œuvre, que les savants seuls peuvent admirer, seront dans les bî^ bliothèques des châteaux avec les armures des anciens chevaliers; les livres simples, clairs, utiles, écrits dans la langue quetout le monde comprend, seront seuls entre les mains du peuple. Ainsi se renouvellera et s'agrandira la littérature française : d'aristocratique, elle deviendra populaire. Il faut écrire pour le peuple, ou se résigner à périr 'sous les plébiscites de l'ignorance. — Voilà ce que je dis! Les jeunes gens sont bien heureux, ils assisteront à ces choses et
à bien d'autres pareillement agréables. Ils ne verront pas comme nous de grands génies, qui se croient démocrates, écrire, soidisant pour le peuple, des livres que les plus malins ne peuvent comprendre, comme le grec et l'hébreu , qu'à l'aide du dictionnaire.
Enfin les réflexions du père Guillaume me firent tout de même du bien, et depuis je ne m'obstinai plus à lire et relire des choses au-dessus de ma portée. Mais je n'étais pas au bout de mes peines avec ces malheureux ouvrages, car 'étant allé à confesse, à Noël, M. Bernard, avant de me donner l'absolution , me demanda si je ne m'accusais pas aussi d'avoir lu de mauvais livres; je lui répondis tranquillement que non , et son indignation fut terrible.
« Comment, vous mentez au tribunal de pénitence, s'écria-t-il, vous osez mq;itir devant Dieu!... Croyez- vous qu'il ne sache pas tout ? Croyez-vous que nous n'ayons pas appris le jour même que vous aviez
apporté de Lorquin des livres condamnés par rÉglise? »
Alors je devins tout pâle, et je répondis en bégayant que je n'y avais rien compris, que je ne savais pas ces livrés défendus; mais lui, sans m'écouter, continua, disant que si M. de Briqueville, qui daignait me protéger, apprenait cela, j'étais perdu, qu'il me retirerait sa main et que je tomberais dans Tabîme ; que bientôt Tinspecteur arriverait, et qu'alors on verrait si j'avais du temps de reste pour dîner «avec des jacobins et lire de mauvais livres; qu'on verrait si je savais mon histoire sainte, mon catéchisme, 3i j'étais un bon serviteur, sachant s^s devoirs envers Dieu et le roi.
« Quand on n'a pas plus de voix quevous, ajouta-t-il, le* premier devoir, c'est de s'exercer au plain-chant pour tâcher de s'en donner. Vous serez examiné sur tout, et vous n'obtiendrez votre certificat que si c'est mon avis. Ainsi, agissez en conséquence. »
Il me renvoya dans une désolation inexprimable. Depuis ce moment, je ne vivais plus; si je n'obtenais pas un certificat, qu'allais-je devenir? A cette pensée mon cœur se servait, et je travaillais, j'étudiais, je ne prenais plus une minute de repos. Le père Guillaume lui-même me disait :
« C'est trop, Jean-Baptiste, c'est trop ; vous finirez par tomber malade. »
Mais je ne Técoutais pas, et, à force de lire, d'étudier, ma tête, était tellement pleine de choses, que je ne voyais plus clair.
Le père Guillaume avait repris sa classe avec son rhumatisme, aussi les coups de baguette pleuvaient, une sorte de fureur nous possédait; nous n'avions pitié ni de nous-mêmes ni des élèves, et du matin au soir l'école était remplie de cris épouvantables. La dureté des uns engendre celle des autres. Combien de fois je me suis reproché cette barbarie envers les enfants ! — Enfin les pâques arrivèrent, et plusieurs de nos élèves firent leur première communion.
56 Histoire d'un Sous~Aîaftre,
Ceux-là durent être contents ; ils pouvaient dire : — Nous sommes sortis des griffes du père Guillaume et du sous-maître. Dieu soit loué, nous ne rentrerons plus chez nous , le dos pelé à coups de baguette !
Quelle instruction chrétienne on donnait en ce temps-là ! C'est à faire frémir.
Tout à coup la nouvelle se répandit que M. l'inspecteur était en route; qu'il avait commencé sa tournée en Lorraine, par Blamont; qu'il s'avançait en détruisant les sous-maîtres, en les épluchant, en les cassant, en les refusant à la douzaine, sans considérer leur triste position, ni le service militaire, qui les empoignait aussitôt qu^on les avait mis de côté.
Les sous -maîtres du pays, et même les instituteurs du troisième degré qui n'étaient reçus que provisoirement , tremblaient en apprenant les dégâts de M. Mougeot, principal de collège, désigné pour cette inspection, et qui montrait ainsi sa science. Je me souviens qu'un sous-maître de Saint- Georges passa chez nous en ce temps, ra-
contant qu'on l'avait refusé pour une faute de participes, ce qui me fit dresser les cheveux sur la tête.
Le père Guillaume me disait. :
« Surtout, Jean-Baptiste, n'ayez pas peur; tous ces sous-maîtres sont des ânes ; le plus malin de la bande ne serait pas capable de faire une addition de fractions. Vous en savez .dix fois plus qu'eux tous; mais il ne faut pas avoir peur quand on vous interrogera : si vous avez peur, vous êtes perdu I D'ailleurs, je vous Tai déjà dit cent fois, le pri^ncipal aujourd'hui, ce n'est pas Tarithméiique ni même la grammaire, c'est le catéchisme et l'histoire sainte; tenez, lisez la circulaire du 15 mars 18 16, et vous verrez que j'ai raison. »
Alors le brave homme me relisait cette fameuse circulaire, disant que « MM. les recteurs devaient se regarder comme les serviteurs de MM. les évêques, et que l'instruction primaire avait surtout pour objet de renforcer rinstruction religieuse et d'imprimer dans le cœur des jeunes gens, d'une
jS Histoire d'un Sous-Maître,
manière durable, le sentiment de leurs, devoirs envers Dieu et le roi, » ce qui ne m'empêchait pas de trembler comme un malheureux.
Finalement, à force d'approcher, l'inspecteur arriva du côté de Saint-Quirin, et l'on apprit que le lendemain il serait chez nous. Cette nuit-là je ne pus fermer l'œil.
C'était à la fin de juin; d'heure en heure,je me levais pour respirer, j'ouvrais ma petite fenêtre, et je regardais dehors au clair de lune, les champs, les prés, les bois, sans rien voir, me disant : a Ah! si j'étais seulement à demain soir!... Que le Seigneur m'assiste! » Et puis je. me recouchais; je me relevais, j'allumais ma lampe; j'aurais voulu lire, apprendre encore quelques lignes, malgré la recommandation du maître, qu'il faut se reposer les derniers jours, et que tout cç qu'on apprend alors ne fait que vous encombrer l'esprit.
Ainsi se passa cette dernière nuit, dans la fièvre. Le matin, je mis une chemise blanche et mes beaux habits. Je n'avais pas
faim au déjeuner. La mère Catherine s'écriait :
({ Ah ! si l'inspecteur avait encore attendu huit jours, notre pauvre Jean-Baptiste n'aurait plus eu la force de bouger!
— Tais-toi, lui répondait M. Guillaume, laisse-le tranquille. »
Ensuite nous descendîmes à l'école. Et comme nous arrivions au bas de Tescalier, voilà qu'une voiture passe au trot dans la rue, une voiture de paysan, deux bottes de paille entre les échelles, le conducteur devant, et derrière, assis tout raide, un prêtre avec son grand tricorne, les mains appuyées sur la pomme de son parapluie, la barbe noire, rasée, tirant sur le bleu, et regardant à droite et à gauche du coin de ses yeux blancs, sans bouger la tète : c'était M. l'inspecteur! Tu penses si je me dépêchai de le saluer jusqu'à terre. Il répondit par un petit signe de tête , et la voiture descendit la ruelle de la maison de cure.
Durant l'école, j'allais et venais, n'ayant
6o Histoire (Tun Sous~Maitre,
pas envie de reprendre et bien moins encore de frapper ceux qui riaient ou causaient. J'étais moi-même trop malheureux; cela m'abattait et me rendait indulgent.
Chaque fois qu'une. personne passait dehors, je me figurais qu'elle venait m'appe- 1er. J'avais écrit des exemples en belles lettres rondes, gothiques et bâtardes, que M.Guillaume trouvait admirables ; mais cela ne me rassurait pas beaucoup. Enfin récole du matin étant finie, nous montâmes dîner. Je mangeai peu. M*"^ Catherine levait la nappe, quand le père Guillaume, debout à la fenêtre, s'écria :
« Voilà M"^ Justine qui vient vous appeler, Jean-Baptiste; à cette heure, du courage ! »
Et les genoux tremblants, mon cahier sous le bras, je sortis sur la galerie.
M"* Justine, en bas, me criait déjà :
« Venez bien vite au presbytère, on vous attend ! »
Elle repartit, et je descendis plus mort que vif.
Histoire d'un Sous-Maitre. 6i
S'il me fallait te dire ce qui se passa le long de la ruelle, j'en serais bien embarrassé. Je ne voyais plus clair, et tout à coup je fus sur Tescalier de la maison de cure.
Alors, comme la première fois, je m'arrêtai pour reprendre haleine. On riait à l'intérieur. J'entrai dans l'allée, et je donnai deux petits coups à la porte trois fois de suite. Les minutes se passaient; je n'osais toquer plus fort.
A la fin, quelqu^un dit : « Entrez ! »
J'ouvris. M. l'inspecteur, le curé de Voyer, celui de Saint-Quirin et le nôtre, assis à table, prenaient le café. Notre curé, me voyant, s'écria :
({ C'est le sous- maître ! »
Je restais sur le seuil, mon chapeau entre les mains.
.<( Entrez donc, me dit l'inspecteur, entrez et refermez la porte. »
Alors j'entrai.
« Vous avez écrit des exemples? me
dit-il.
— Oui, monsieur l'inspecteur.
— Voyons un peu. »
Je lui remis mon cahier, il le feuilleta lentement. Je tremblais comme une feuille.
« C'est vous-même qui avez écrit cela?
— Oui, monsieur l'inspecteur. »
Il passa le cahier aux autres curés, qui ne dirent rien. Au bout d'un instant, Tinspecteur," ayant porté les lèvres à sa tasse, y remit du sucre et me dit :
« Asseyez-vous à ce bureau. »
Il montrait le bureau de M. Bernard à gauche, où se trouvaient du papier, des plumes et de l'encre.
*{( Écrivez ! » fit-il, en se mettant à me * dicter l'histoire de Joseph vendu par ses frères.
Il se leva et vint regarder par-dessus mon épaule. Mes yeux étaient troubles. Pourtant j'écrivais bien, me répétant à moimême les paroles du père Guillaume :
u Du calme, Jean -Baptiste, du calme! »
Au bout de quelques lignes, M. l'inspecteur prit ma dictée ; il alla se rasseoir et
compara mon cahier à ce que je venais d'écrire.
« C'est bien la même écriture, fit-il, — voyons Torthographe! »
Il lut, relut deux fois, et finit par me dire :
« Allons, allons, nous n'avons pas commis de grosses fautes. » Et, levant les yeux, il me demanda : ^
« Quel est le sujet de ma dictée?
— C'est l'histoire de Joseph vendu par ses frères.
— Bon... Eh bien, continiiez;.., racontez-nous cette histoire. »
Et, tout pâle de crainte, je racontai l'envie des frères de Joseph contre lui, la résolution qu'ils prirent de le vendre, le passage des marchands ismaélites , le rêve du grand panetier et de l'échanson, les sept vaches grasses et les sept vaches maigres, les greniers d'abondance, la famine qui força Jacob d'envoyer ses fils acheter des grains en Egypte, le second voyage, la découverte de la coupe dans le sac de Ben-
64 Histoire (Tun Sous^Maître,
jamin, etc. J'avais lu cent fois cette histoire, la plus belle et la plus touchante de la Bible, et chaque fois, en arrivant à Tendron où Joseph s'écrie : « Je suis Joseph, votre frère !... notre père Jacob vit-il encore?... » je n'avais pu m'empêcher de pleurer. Aussi , dans l'état de trouble et d'inquiétude où je me trouvais alors, en prononçant ces paroles, qui sont le cri de la nature même , je m'arrêtai comme suffoqué, et je ne pus retenir mes larmes.
MM. les curés se regardèrent tout surpris.
« C'est bien,... c'est bien, mon ami, me dit l'inspecteur au bout d'un instant; cela part d'un bon sentiment. Remettezvous. ))
Sa voix était douce , et je me remis ' lentement.
<{ Connaissez -vous le solfège? me dit-il ensuite. \
— Un peu, monsieur l'inspecteur.
. — Et l'arithmétique?
— Oui, monsieur l'inspecteur. "
— Eh bien, expliquez-nous le système décimal. »
J'expliquai comme je pus;. il paraissait content, et finalement , vidant sa tasse, il dit : « Cela suffit, c'est assez.
— Oui, s'écrièrent les autres, comme attendris, c'est très-bien. »
Je me croyais débarrassé, quand M. Bernard , élevant la voix, dit que tout était bien, sauf le plain-chant, que je négligeais un peu trop pour le reste, mais qu'il espérait qu'à l'avenir tout irait ensemble, et que je ferais mes efforts pour devenir un bon chantre.
Je promis tout ce qu'on voulut , avec la ferme résolution de tenir mes promesses , et M. l'inspecteur, regardant ses confrères, dit que j'avais satisfait à l'examen. Puis s'adressant à moi d'un air de bienveillance :
« Vous pouvez écrire à M. de Briqueville que vous êtes reçu, dit-il. D'ici à quelques jours, vous recevrez votre brevet de seconde classe, qui vous affranchira du
66 Histoire (Tun Som^Maître.
service militaire , d'après rordonnance du lo mars dernier.' C'est bien,... c'est trèsbien;... vous pouvez vous retirer. »
Alors, saluant profondément ces messieurs, je voulus sortir, mais je ne trouvais plus le loquet, tant ma joie et mon trouble étaient grands. MM. les curés riaient tout haut, et Tun deux s'écriait :
« Le pauvre garçon!... est -il heureux!... ))
C'était bien vrai, jamais je. n'ai ressenti de bonheur pareil. Et dehors, dans la rue, je me mis à sauter, à danser, les mains en Tair, de sorte que les paysans, en train de fendre leur bois» ou d'entasser leur fumier, me prenaient pour un fou.
Le père Guillaume, derrière ses vitres, me voyant arriver ainsi, sortit sur la porte, et je lui criai de loin :
« J'ai mon brevet,... j'ai mon brevet de seconde classe!
— C'est bien, c'est bien, Jean-Baptiste, fit-il en riant de bon cœur et me donnant l'accolade; calmez-vous,... on nous
Histoire d'un Sous-Maître. 6y
regarde... Reposez - vous;... Tinspection n'est que pour demain matin, c'est moi qui ferai seul la classe. »
D'un trait je fus dans la chambre en haut, embrassant la mère Catherine, et lui racontant mon examen ; elle paraissait toute réjouie, et me disait aussi d'être plus calme.
Il faut avoir passé des années slns un liard dans sa poche , avec la crainte de se trouver sans ouvrage du jour au lendemain, pour comprendre l'exaltation d'un pauvre diable qui trouve enfin le moyen assuré de gagner sa vie^ et même de venir en aide à ceux qui l'ont élevé.
J'écrivis aussitôt cette bonne nouvelle à mes parents ; et puis àM. de Briqueville une belle lettre deremercîments et de promesses d'être toujours, et de plus en plus, digne de sa bienveillance. J'allai j.eter ces deuxlettres à la boîte, et, continuant ma route dans la vallée jusqu'à la première scierie, il me serait difficile aujourd'hui de te raconter tous les compliments et toutes les félicita-
63 Histoire (Tun Sous-Mat ère.
tions que je m'adressai à moi-même; à chaque pas, je m'écriais :
(( Jean-Baptiste, tu es reçu!... ce n'est pas un rêve... Maintenant l'avenir est ouvert devant toi, marche, rien ne peut plus f arrêter! »
Cette joie dura plusieurs jours; mais il fautaussi que jeTavoue, après avoirreçu mon brevet; que M. Bernard me fit signer sous ses yeux à la maison de cure, avec l'engagement de servir dix ans dans Tinstru-ction publique, en me voyant gradé par autoriisation de M. le ministre, la vanité me tourna la tête, et je ne songeai plus qu'à devenir instituteur moi-même au lieu de servir en sous-ordre. Le logement, la nourriture et cinq francs par mois me paraissaient une bien faible récompense pour Jean-Baptiste Renaud, et dans toutes les excursions que je faisais pour aller voir mes collègues des environs, je m'informais sans cesse s'il n'existait pas d'autres places vacantes, rétribuées en proportion de mon savoir et du brevet de seconde classe.
Histoire d^un Sous^Maitre» 6p
A partir de la fête des Rameaux jusqu'à la tin de Tautomne, les enfants sont presque tous à garder les vaches, à récolter des myrtilles, des faînes et des feuilles mortes; un grand nombre aident leurs parents à rentrer le foin, le seigle, Torge, Tavoine; d'autres mènent les bêtes à la pâture et cherchent du bois mort dans la forêt. Quelques-uns seulement, ceux des riches, continuent leurs études, et durant Tété les écoles sont à peu près vides. J'avais donc du temps de reste, et j'en profitais pour chercher une place d'instituteur, croyant que rien n'était au-dessus de mon mérite.
M. Guillaume l'apprit sans doute. Ce qui me porte à le croire, c'est qu'à la fin d'octobre , au moment où l'école se remplissait de nouveaux élèves , comme un soit à souper je lui disais, après avoir longtemps réfléchi, que mes habits et mes chemises s'usaient, que je n'avais pas même de quoi m'acheter des souliers, et que j'étais forcé de lui demander une augmen-
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tation, il ne parut pas trop surpris et me répondit tranquillement :
«Je m'attendais à cela depuis longtemps, Jean-Baptiste. Vous êtes comme les jeunes gens ambitieux, qui veulent avancer vite et qui voient tout en beau. Depuis que vous avez obtenu votre brevet, rien ne vous paraît plus à la hauteur de vos talents. Ce n'est pas un reproche que je vous fais; chacun en ce monde cherche ses' intérêts. Seulement, lorsque vous êtes arrivé, vers la fin de l'automne dernier, pendant cette mauvaise année, vous étiez bien content d'avoir des pommes déterre et du lait caillé à votre appétit; maintenant vous avez des œufs, du fromage blanc, de temps en temps un plat de choucroute avec du lard , et le dimanche un pot-au-feu garni de légumes, qui vous réjouit et vous entretient en santé. Pendant Tété, je ne vous ai pas refusé de congés, soit pour vous instruire, soit pour aller vous promener dans la montagne, avec vos confrères des villages voisins. Je vous ai payé régulièrement vos
Histoire d'un Sous- Maître, yi
cinq livres par mois, et pourtant, vous le savez, l'école était vide aux trois quarts, je ne touchais presque rien. J'aurais pu vous renvoyer durant la belle saison, comme tous les autres sous-maîtres... Vous ne faites pas attention à cela.
— Ouï, cria la mère Catherine, ce sont des ingrats!... Ils arrivent tous minables; ils mangent, ils boivent sans demander ce que cela coûte, et, quand ils sont devenus gros et gras, ils veulent qu'on les augmente et menacent de partir'; c'est abominable!...
— Tais-toi, Catherine, lui dit M. Guillaume, laisse -moi parler. J'ai donc fait mon possible pour vous contenter, Jean- Baptiste, parce que vous êtes un bon sousmaître; et maintenant vous cherchez une place ailleurs; je le sais, on me Ta dit.
Dieu veuille que vous n'ayez pas à vous en repentir , car malgré vos connaissances , malgré vos fractions , vos règles de trois et de société, malgré votre belle écriture et votre orthographe ^ une chose vous man-
J2 Histoire d^un Sous-Maitre.
quera toujours, c'est la voix! Qu'est-ce que fait à MM. les curés rarithmétique, la grammaire et le reste? Croyez- vous qu'ils tiennent à Tinstruction du peuple? Au contraire ; plus le peuple est bête, plus ils sont contents. Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, c'est le catéchisme qui passe avant tout, le catéchisme et le chant. Dans tous les temps, il a fallu le catéchisme, rien que le catéchisme. Dans ma jeunesse, sous Louis XV et Louis XVI, c'était le catéchisme de Toul; plus tard, sous la République, le catéchisme des droits de l'homme, avec des chansons en l'honneur de la nation; mfaintenant, depuis l'usurpateur et le retour dé nos rois légitimes , c'est le catéchisme de Metz et le plain-chant. Quand un maître d'école sait son catéchisme et qu'il possède une belle voix, tout le reste est inutile, on le demande pour la forme.
Tenez, moi, Jean-Baptiste, sans brevet je trouverai^ une place mille fois plus tôt que vous, parce que je sais mon catéchisme par cœur et que j'ai de la voix. Sur mille eu-
rés, pas un seul ne voudra de vous, et tous seraient contents de m'avoir, parce que quand je chante un Gloria in excelsis^ ou bien un Te Deum et un Kyrie ^ ou n'importe quoi, ça s'entend, ça monte, ça remplit l'église comme un œuf, . ça fait plaisir aux<hommes et au bon Dieu. Vous au contraire,. c'est comme un pierrot qui piaille dans les orgues ; ça déchire les oreilles des fid^l,içs „ ça détourne l'esprit des choses saintes, enfin c'est contraire à la religion \ et tous les brevets du monde ne vous donneront pas dé voix!... Voyons, qu'est-ce qu'un maître d'école sans voix? Si vous étiez curé, est-ce que vous voudriez d'un maître d'école sans voix, quand il connaîtrait toutes les arithmétiques du monde et même les logarithmes, qui sont à la fin? Répondez^ la main sur le cœur, Jean-Baptiste. » J'étais tout étourdi, car M. Guillaume ne disait que la simple vérité; je le savais, et je lui répondis modestement :
« Croyez bien, monsieur Guillaume, que je vous quitterais avec le plus grand cha-
grin^ surtout à Feutrée de Thiver, où mes services vous aont le plus utiles; oui, cela me désolerait, et je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi. Seulement soyez juste; voyez vous-même mes habits, mes souliers... Est-ce que je peux me présenter en cet état ? Est-ce que ce n'est pas honteux pour l'école, lorsque MM. les inspecteurs communaux arrivent? Sans compter que je voudrais bien aussi .'pdu^ijjpavoyer de temps en temps une pièce de cent sous à mon pauvre père. »
Il réfléchit un instant et me dit :
« A la bonne heure, Jean-Baptiste, à la bonne heure, je comprends cela; vous n'avez pas tort, et j'y avais déjà pensé.
Quant à vous donner plus de cinq francs par mois, ça ne m'est pas possible; mais on peut trouver d'autres moyens de s'arranger : voici la proposition que je vous fais, nous y gagnerons tous les deux, si cela vous convient. »
Alors il me raconta que cinq ou six ans avant, sous l'usurpateur, après l'école des
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enfants, le soir, de huit à dix heures, il avait rhabitude de tenir une classe pour les grandes personnes, garçons et filles, employées aux fabriques de la vallée, qui désiraient encore s'instruire, n'ayant rien appris avant leur première communion et sentant le besoin de savoir écrire et chiffrer; que ces personnes payaient vingt sous par mois; qu'il en avait eu dix-huit, ce qui lui faisait un beau bénéfice ; mais que les malheurs des deux invasions l'avaient forcé de renoncer à cette classe, tous les hommes de dix-huit à quarante ans étant partis pour l'armée.
« Si vous voulez, me dit-il, nous la reprendrons. Comme vous êtes jeune, et que par votre âge vous n'inspireriez pas encore assez de respect et de considération à des gens plus âgés que vous , je serai là pour maintenir le bon ordre, et vous ferez la classe. La chose principale, c'est l'arithmétique et l'orthographe, car les chères sœurs ne savent rien de cela; toute leur science est d'apprendre le catéchisme aux
jeunes personnes, de sorte que les filles de bourgeoîs et de maîtres-ouvriers, lorsque le bon sens leur arrive, se désolent de ne pouvoir tenir un livre de ménage, ni faire une simple addition. Je suis sûr qu'il nous faudra peu de temps pour remonter notre école, et nous partagerons les bénéfices.
Vous gagnerez ainsi des huit et dix francs par mois, et vous pourrez aider vos parents, ce qui est le devoir d'un bon fils; mais au nom du ciel, Jean-Paptiste, tâchez de mettre votre ambition de côté ; vous n'êtes pas encore d'âge à remplir, une place d'instituteur, et l'ambition perd tout, n
M. Guillaume n'avait pas tort de m'appeler ambitieux, l'idée de rabâcher le catéchisme durant des années ne me convenait guère; je me sentais fait pour autre chose, et quand M. Bernard, à l'église, prêchait . la modestie et l'humilité chrétiennes, je me disais :
« C'est bon, monsieur le curé, c'est bon!... Pourquoi donc vous mettez-vous des chapes d'or sur le dos? Pourquoi
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M»' révêque vit-il dans un palais, et vous dans la plus belle maison du village ? Pourquoi tenez-vous tous aux faux biens de la terre? La modestie et Thumilité sontbonnes à prêcher aux autres; c'est la meilleure manière de conserver pour soi les bonnes pensions, les bénéfices de toute sorte, la bonne figure et la bonne santé. »
Ces idées me venaient naturellement, parce que le Seigneur Dieu ne m'avait pas ^ créé tout à fait bête; je me soumettais, ne pouvant faire autrement; mais j'avais résolu de n'être modeste que s'il m'était impossible de m'élever par le travail et la bonne conduite. Qu'on se figure après cela ma joie d'entendre les propositions du père Guillaume; elle éclatait sans doute dans mes yeux, car il me dit en riant :
« Cela vous convient, Jean-Baptiste?
— Oui, lui répondis-je, c'est tout ce que je souhaite. Il me faut des habits, des souliers, des livres; sans livres, on n'avance pas, et pour en avoir il faut de l'argent, car ils coûtent cher.
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— Eh bien, vous en gagnerez, dit-il, je vous réponds que nous aurons du monde.
Depuis deux années, une quantité déjeunes gens sont revenus de la guerre; les trois quarts n'ont jamais su grand'chose, et les autres ont tout oublié. C'est bien fâcheux quand il s'agit de prendre la suite des parents, d'entrer dans leur commerce ou de suivre leurs entreprises. Nous les aurons tous.
— Espérons -le, monsieur Guillaume; moi^ je ne demande que de Touvrage.
— C'est donc entendu, fit-il en se levant et me donnant la main. Lundi prochain, nous ouvrirons notre école du soir; en attendant, les enfants en répandront la nouvelle au village et dans la vallée ; nous aurons des garçons, de grandes filles et
• même des gens mariés; vous verrez cela.
Maintenant, bonne nuit... allons dormir.
— Bonsoir, monsieur Guillaume et madame Catherine. »
On se sépara content. Je me regardais comme sauvé; mais j'étais loin de mon
compte, et seulement alors allait venir un des plus grands chagrins de ma vie.
Quelques jours après, le 5 novembre 1 8 17, s'ouvrit récole des grands au Chêne- Fendu. Pour moi, c'est hier : je viens de descendre à sept heures et demie du soir, • après souper. J'ouvre les fenêtres de la salle pour renouveler Tair, et je mets deux grosses bûches dans le poêle ; le feu se rallume en jetant sur le plancher' de longs éclairs rouges. Dehors il fait un de ces froids secs de la montagne, où les étoiles brillent par milliers, où la neige durcie crie sous les pieds, comme de la soie qui se déchire. Ces choses, je les vois.
Dans le lointain, au bout du village, j'entends rire une troupe de jeunes filles et de garçons; ils arrivent ensemble. Alors je referme les fenêtres, et je vais sur le
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seuil de la porte. Au loin les voix se rapprochent; deux ou trois lanternes, malgré l'éclat de la neige et du ciel, brillent entre les fumiers, les hangars et les granges. En même temps le pas lourd du père Guillaume descend l'escalier; le brave homme paraît au coin de la maison, son bonnet de coton noir tiré sur la nuque et sa baguette sous le bras, par habitude.
« Hé! Jean-Baptiste, dit-il, on arrive, nous aurons du monde; je le savais bien. »
Il entre dans la salle, refermant la porte.
Moi, je regarde toujours. Et voilà que d'abord la troupe des grandes filles, chacune sa bûche sous le bras, s'approche en riant et criant :
« Nous allons nous asseoir sur les bancs des petits ! — Eh ! bonsoir, monsieur Jean- Baptiste ; c'est vous ?
— Oui, mesdemoiselles. !
— Au moins vous avez bon feu ?
— Oui, oui, entrez, il fait chaud. »
C'était M"^ Marguerite Abba, la fille
d' un maître de scieries, une grosse blonde ; —
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M"®* Jeanne et Louise Arnette, deuxgrandes noires, toutes pâles, le 'nez long et le menton pointu; — puis la fille de notre maire, M"® Rosalie Bauquel, qu'on appelait au village « la belle Zalie ! » Elle l'était, avec ses joues roses à petites fossettes, ses grands yeux bleus et ses magnifiques cheveu x bruns . « Vous n'avez donc pas froid, monsieur Jean-Baptiste ? me dit-elle en passant et soufflant sa lanterne dans rallée. ^- Non, mademoiselle Zalie.
— Ah ! vous êtes bien heureux ! »
Alors toute ^ bande entrait dans la salle et se pressait autour du fourneau. Les garçons , de grands gaillards à barbe, forgerons, papetiers, laboureurs, bûcherons , boulangers, aubergistes, défilaient, me disant :
« Bonsoir, monsieur Jean-Baptiste. »
Ils étaient comme honteux, ayant cinq ou six ans de plus que moi; mais à chacun son état. Et puis il faut avoir du bon sens pour reconnaître son ignorance et vouloir s'en corriger à cet âge; cela niontre un iufi^ement sain en même temps que du ca-
ractère. Combien d'imbéciles se croient des aigles, et vont jusqu'à faire la leçon à des gens mille fois plus instruits qu'eux ! Ceuxlà ne méritent que le mépris, les autres méritent notre respect. Enfin à huit heures la classe commença; nous avions déjà plus de dix élèves, les premiers bancs en face de la chaire étaient remplis, les garçons à droite, les filles à gauche. M. Guillaume, avant de commencer, leur adressa un petit discours qui montrait son expérience des choses nécessaires aux gens de la campagne, et dont la simplicité me fit plaisir. Voici ce qu'il dit :
« Plusieurs de mes anciens élèves viennent apprendre ce qu'ils devraient savoir depuis dix ans , mais ils n'ont pas voulu m'écouter alors. Aujourd'hui ils sont devenus raisonnables; j'espère donc que le temps perdu sera bientôt réparé. — Ce qu'il faut surtout pour s'instruire, c'est de la bonne volonté. Quand on veut, on réussit toujours; un peu plus vite, un peu plus lentement, cela n'y fait rien , pourvu qu'on ait de la
Histoire d'un Sous- Maîtres 83
persévérance.. — Maintenant nous allons vous enseigner deux choses : la première, c'est de lire et d'écrire sans fautes. — Chacun dans ce monde est forcé de savoir lire et écrire, à moins de vouloir laisser ses affaires entre les mains des autres. Et quand on laisse ses affaires aux autres, ils en profitent pour eux-mêmes; ils en tirent un bon bénéfice d'abord^ et s'ils sont malhonnêtes, ce qui n'arrive que trop souvent, ils vous ruinent de fond en comble.
Il faut donc savoir lire une lettre soi-même, surtout une lettre d'affaires, avant de mettre au bas sa signature. Ensuite il faut savoir dresser soi-même un acte simple, comme il s'en rencontre tous les jours dans la vie, rédiger un procès- verbal , une procuration en bonne forme, et mille autres actes sous seing privé. Les notaires en vivent grassement ; la loi nous permet de les faire nousmêmes et d'en garder le bénéfice. Voilà le premier point. — Le second, c'est de savoir calculer et vérifier ses propres affaires.
Ceux qui sont forcés de s'en rapporter aux
autres pour cela risquent aussi la ruine..
Non-seulement il tst nécessaire de tenir ses livres en ordre dans toute sorte de commerces, qu'il s'agisse de bois, de fer, de vin, d*eau-de-vie ou de toute espèce quelconque de denrées qui se vendent et s'achètent, mais il faut encore se rendre compte à soi-même et journellement de ce qu'on a fait, si l'on a de la perte ou du bénéfice, s'il est bon de continuer ou de s'arrêter. Nous allons vous enseigner cela :
règles de trois, règles de société, tout vous sera montré clairement, même les fractions; il ne vous faudra que de l'attention. Mais avant tout ayons de Tordre, voyons si tous les élèves peuvent entrer dans la même classe, ou s'il est nécessaire d'en former deux. Jean-Baptiste, faites une dictée ; nous verrons tout de suite ce que chacun a retenu de l'école. »
Aussitôt on commença. Je dictai quelques lignes, ce qui nous prit bien vingt minutes : de grosses mains habituées à manier Iç marteau, la charrue et la hache, ne tiennent
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pas facilement une plume. La dictée finie, le père Guillaume et moi nous regardâmes ' les cahiers. La plupart des anciens élèves, revenus de Tarmée au bout de sept ou huit ans, avaient la main lourde, mais ils formaient encore leurs lettres et ne péchaient que par l'orthographe; qUant aux filles, elles étaient toutes de la même force, c'està-dire qu'elles ne savaient rien : les chères sœurs ne leur avaient appris qu'à chanter des cantiques et à réciter le catéchisme.
Cette ignorance profonde m'étonna, je ne pouvais y croire, d'autant plus que ces personnes ne manquaient ni d'esprit ni de bon sens, et qu'à les entendre parler, vous les auriez crues plus instruites que les hommes. Hélas! hélas! depuis cinquante ans que )*ai le même spectacle sous les yeux, je suis bien revenu de ma bonne opinion; je sais maintenant à quoi m'en tenir sur l'instruction que donnent les chères sœurs, et d'autres le savent aussi.
Tout est arrêté par l'ignorance des femmes qui sortent de leurs écoles. Ah! malgré ce
qu'il m'en coûte de l'avouer, les luthériens et les j uifs élèvent bien mieux leurs enfants ; ils s'en occupent beaucoup plus, ils y consacrent une partie de leur fortune. Aussi passez par l'Alsace ou la Lorraine, si vous rencontrez un village riche, dont les terres sont bien cultivées:, les figures graves, en bonne santé, les enfants bien habillés été comme hiver, le premier venu vous dira :
« C'est un village luthérien ! » Si dans les rues, un samedi, les gens se promènent lentement en robe de soie, en redingote de bon drap noir, gilet de velours à chaîne d'or, on vous dira : « C'est un village juif! » Si les toits sont défoncés , les vitres cassées et bouchées avec du papier, les rues encombrées de fumiers , les gens minables ; si les enfants courent derrière vous, pieds nus, les cheveux • ébouriffés comme des espèces de sauvages , vous tendant leur petite main d'une voix plaintive : « C'est un village ignorant, fanatique et dévot!... » Et cela n'existe pas seulement de village à village, mais de pays à pays : voyez les cantons pro-
testants de la Suisse, riches, industrieux, et les petits cantons catholiques, arriérés et misérables; TEspagne à côté de TAn- ^ gleterre, le Mexique à côté des États- • Unis ; partout, partout c'est la même chose. Voilà l'éducation catholique, apostolique et romaine des femmes! — Celui qui trouve dans sa maison un être superstitieux, passant la moitié de son temps à réglise et ne pensant qu'à faire dire des messes, celui-là s'en va fumer sa pipe et se consoler avec les cartes et la bouteille au cabaret : A quoi bon travailler pour le cure? — Il se décourage, il se ruine! — Celui qui trouve des êtres intelligents, in-, struits, qui lui parlent de ses enfants, de ses affaires, et qui lui donnent de bons conseils, celui-là reste à la maison; son bonheur et sa confiance sont là; bientôt il deviendra bourgeois, membre du conseil municipal, et l'autre sera son domestique.
Nous avons en France un peuple d'Espa,gnols, avec une bourgeoisie d'Anglais; les chères sœurs sont pour les Espagnols,
les institutrices à brevets pour les Anglais, qui se disent aussi bons catholiques que les autres, mais qui tiennent à Tarithmétique d'abord, ensuite au catéchisme a pour donner l'exemple au peuple! » car ils trouvent le; catéchisme très-bon pour le peuple ; ça leur paraît commode d'abandonner les filles du peuple aux chères sœurs, en disant que c'est la liberté de l'instruction qui le veut, qu'il faut respecter la liberté ! Moi, je déclare cela tout bonnement honteux, et j'engage ces égoïstes, dans leur propre intérêt, à changer de conduite... Mais j'en dis trop, je me fâche, et c'est mauvais. J'aime mieux en revenir à mon histoire.
Ces belles filles ne savaient donc rien; seulement, comme leurs parents étaient les plus aisés du pays, de petits bourgeois qui se sentaient grandir, ils pensaient à leur faire apprendre, sans grosse dépense, autre chose que des cantiques avant de les marier. L'annonce ' d'une école du soir pour les grandes personnes les avait rem-
plis de satisfaction, et ces demoiselles ne manquaient pas non plus de bonne volonté. .
Voyant qu'elles ne connaissaient que leurs lettres et que les garçons n'en savaient guère plus, nous résolûmes, le père Guillaume et moi, de leur enseigner d'abord les premiers éléments de la grammaire, les dix parties du discours, les déclinaisons, les conjugaisons, comme cela se fait d'habitude. Les premières classes se passèrent à réciter et décliner, mais cela n'allait pas vite. Ces braves gens, occupés à leur travail toute la journée, n'avaient pas le temps d'étudier des leçons, et toutes ces explications sur le substantif, l'adjectif, le verbe, l'article, etc., n'aboutissaient à rien. L'attention et la bonne volonté des élèves ne suffisaient plus, et le découragement commençait à venir, lorsqu'un soir après souper, je dis au père Guillaume que notre méthode me semblait beaucoup trop lente, qu'on pouvait fort bien écrire le^ la^ les^ sans savoir que ce sont des articles, — faime^ f aimai, f aimerai, sans savoir que
po Histoire d'un Sous-Mat tre»
c'est rindicatif présent, le passé défini et le futur du verbe aimer, — que ces. mots, extraordinaires pour des gens de métiers, ne leur représentaient absolument rien, — qu'il me paraissait plus simple et plus naturel de faire de bonnes dictées, puis d'aller directement au but en disant : — Vous avez fait une faute ici pour telle raison. — Les élèves ayant ainsi les choses sous les yeux comprendraient tout de suite ce dont il s'agissait, et n'auraient pas besoin de dévider la grammaire, souvent obscure même pour ceux qui savent déjà l'orthographe par la pratique.
Le père Guillaume m'écoutait sans me répondre, et je lui dis encore :
« Supposons que je veuille faire connaître Nancy à quelqu'un; est-ce que je lui donnerai la liste des rues, des édifices, des maisons à étudier par cœur, avec un gros livre d'explications pour la situation de chaque place, de chaque fontaine, de chaque rue? Ne vaudrait-il pas mieux le mener dans cette ville? N'en apprendrait-
il pas plus en huit jours^ qu'en six rapis par l'autre moyen?
— Eh! sans doute, c'est clair, s'écria M. Guillaume; mais alors que deviendront les syllabaires, les rudiments, les grammaires, et tant d'autres livres utiles? Les études seraient trop simples. »
Il se fâchait presque de voir attaquer sa routine; mais, comme nos élèves perdaient courage, il me dit de faire ce que je voudrais pour les grands, en me déclarant qu'il se garderait bien d'introduire aucun changement semblable dans l'école des petits, parce que les enfants en sauraient bientôt autant que nous, qu'ils perdraient toute espèce de respect à notre égard, et que d'ailleurs c'était contraire au règlement de M. le recteur. Je n'en demandais pas plus, et tout de suite j'appliquai ma nouvelle méthode, sous la surveillance du brave homme.
Les dictées commencèrent. Toute la fatigue retombait sur moi; j'avais à parler tout le temps, à signaler les fautes, à don-
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ner les raisons de ces fautes, à montrer l'orthographe véritable. C'est moi qui récitais la grammaire, et les élèves, en m'écoutant, l'apprenaient sans peine; tout marchait, tout était en progrès.
Bientôt je pus charger les plus intelligents de se corriger entre eux,. et nous fûmes étonnés, le père Guillaume et moi, des progrès qu'ils avaient faits. Dans le nombre se trouvait surtout M"** Rosalie Bauquel, dont l'esprit, le bon sens et la mémoire m'émerveillaient; oui, j'en étais dans l'admiration. Ah! ne va pas croire autre chose ! Sans doute la vue d'une belle personne, d'une grande fille aux cheveux bruns, aux joues roses, au regard vif et doux, n'est pas désagréable à des yeux de dix-huit ans; dire le contraire, ce serait manquer de bon sens; et sans doute encore l'attention que vous prête cette belle personne, le sourire qu'elle vous adresse en écoutant vos moindres paroles, flattent l'amour-propre d'un jeune sousmaître. C'est vrai, c'est naturel ; mais que
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ma pensée était loin de Tamour ! Tout ce qui me plaisait, tout ce qui me charmait dans M"® Rosalie, je te le dis sincèrement, c'était Tesprit de ses réponses et sa bonne mémoire. — J'avais la fi'erté qu'un jeune instituteur éprouve toujours de voir les progrès de son élève et de se dire :
« Voilà mon ouvrage ! »
Aussi, malgré les propos qui coururent alors^ et malgré le blâme sévère qui me fut infligé dans ce temps lointain, malgré tout ce que j'eus à souffrir de l'injustice et de la persécution, mes sentiments étaient purs, et je puis te raconter la suite de cette histoire sans me faire te moindre reproche.
Tu sauras donc qu'au bout de deux mois, la réputation de notre école du soir s' étant répandue, une foule d'autres élèves arrivèrent; la salle était encombrée de grands garçons et de grandes filles. Je me rappelle même que plusieurs pères de famille venaient régulièrement s'asseoir au milieu de cette jeunesse. Alors vint aussi, soi-disant pour apprendre notre nouvelle
méthode, la chère sœur Adélaïde, une petite vieille de cinquante ans, mince, chétive, la figure blanche comme une hostie, les yeux bruns et vifs, le nez pointu, avec de petites toufFes de barbe au menton, et ne sachant du reste, comme toutes ses pareilles, ni A ni B. La jeune sœur Augustine ne vint jamais, étant presque toujours malade; mais sœur Adélaïde, tout en m'accablant d'éloges, en me souriant et s'écriant à chaque instant : « Ah! monsieur Jean-Baptiste, quelle bonne méthode!...
comme on apprend vite!... Ah! que vous dites de belles choses! » cette bonne sœur grise s'asseyait tous les soirs derrière le poêle et tricotait, tricotait, en regardant du fond de sa cornette, comme un rat du fond de son trou. Et moi, je prenais ses éloges pour argent comptant ; je me rengorgeais... Oh! Dieu, que la jeunesse est bête!... La vieille coquine est morte depuis des années, elle reçoit la récompense de sts bonnes actions; mais, chaque fois que j'y songe, je rougis encore de ma simplicité*
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Enfin au milieu de mon école j'allais, je venais, disant à Tun ou à Tauîre de se lever, d^expliquer, de corriger, et, chaque fois qu'on ne pouvait pas répondre d'une manière satisfaisante, m' écriant : « Mademoiselle Zalie, répondez; expliquez à Pierre, Paul ou Jacques sa faute ; » puis je la félicitais d'avoir bien répondu. M"® Rosalie, comme toutes les jeunes filles, ne manquait pas non plus d'un grain de vanité; mes éloges lui faisaient plaisir, ses grands yeUx bleus brillaient de satisfaction. Tout aussitôt sœur Adélaïde renforçait encore mes compliments.
« Oh! que c'est bien, s'écriait-elle, que c'est bien!... Que sommes-nous^ pauvressœurs grises, à côté d'un maître pareil? »
Et, l'école finie, cette vieille finaude se levait la dernière, en me faisant une petite révérence et me disant tout bas d'un air de brave femme :
« Bonne nuit, monsieur Jean-Baptiste^ bonne nuit. Ah! quel maître d'école vous êtes!... Votre place n'est pas au Chêne-
Fendu... Vous serez un jour instituteur dans une ville. »
Je m'excusais comme un benêt; ensuite elle s'en allait en trottinant et fourrant son tricot dans la poche de son tablier.
j'ai réfléchi souvent à ces choses lointaines, et chaque fois je me suis demandé :
Renaud, aimais-tu la belle Rosalie Bauquel? l'aimais-tu d'un amour véritable?' Si l'on appelle amour une grande affection, un désir de voir la personne heureuse, et l'admiration de ses belles qualités, de son esprit, alors je l'aimais, je l'aimais sans le savoir; mais comment, moi, pauvre sousmaître, gagnant à peine de quoi m'acheter des vêtements et des souliers, auraiis-je pu lever les yeux sur la plus riche fille du village, — la fille de M. Bauquel, propriétaire de plusieurs scieries, homme orgueillieux de son bien, comme tous les paysans, fier de ses entreprises, ayant cheval et char-à-bancs, couvrant la Sarre de ses longues flottes de bois, qu'il vendait jusqu'à^ Sarrebruck, en Prusse, ayant cette fille
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unique, avec un fils plus jeûne, — comment une pareille idée me serait-elle entrée dans la tête?
Il est vrai que M. Bauquel se montrait tout rond, de bonne humeur et familier avec ses inférieurs. Il m'avait même plus d'une fois salué, s'arrêtant à me serrer la main, me faisant compliment sur les progrès de sa fille, et me félicitant de la bonne idée que j'avais eue d'ouvrir une école du soir pour les grandes personnes. Cet homme de bon sens, arrivé à la fortune par son travail, son économie et son intelligence naturelle, comprenait le bienfait de l'instruction ; mais d'une poignée de main à vous donner sa fille il y a loin, et jamais une pareille préteiltion ne pouvait me venir.
Aussi, je te le dis en toute vérité, j'avais pour M"® Rosalie la plus grande affection, mais je n'étais pas assez fou pour oser prétendre l'obtenir en mariage. C'est pourtant de là que sont venus mes premiers grands chagrins et mes premières humiliations, puis bientôt après mon travail, mes études.
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enfin mon indignation contre Tin justice de ceux qui maintiennent le peuple dans rignorance, et ma ferme volonté d'aider toujours les hommes de cœur qui veulent rélever par Tinstruction et Téducation.
Pendant le carnaval, au cœur de l'hiver, on célèbre dans ces montagnes ce qu'on pourrait nommer la fête des mauvaises langues. C'est une bien vieille coutume, et qui se renouvelle tous les ans. Quelques jours après TÉpiphanie, un soir, les garçons du village se rendent sur la roche la plus élevée de la côte, au milieu des bois.
Cette roche s'appelle a la roche des CA/bés. » Ils y font un grand feu de ronces et de bruyères. Vers les neuf heures de la nuit, ce feu brille au-dessus des forêts ; les gens sortent de leurs baraques ^ ils regar-^ dent et disent en riant :
Histoire (Tun Sous-Mattre, pp
« Ce sont les Chibês!,,. Nous allons apprendre du nouveau! »
Les filles aussitôt, par bandes de trois,:
de six, de dix, se mettent en route; elles suivent le sentier des chènevières jusqu'au bord de la forêt et se cachent dans les broussailles. En ce moment, le plus grand braillard et le plus rusé compère du pays, celui dont la voix est la plus forte et l'esprit le plus aiguisé, s'avance à la pointe du rocher. C'est presque toujours le hardier, qui, n'ayant pas d'autre occupation que de conduire ses porcs à la glandée , de faire ses balais de brindilles de bouleau et d'ér coûter ceux qui viennent le consulter pour leurs foulures , leurs entorses , la gale de leurs bœufs ou la tristesse de leurs vaches, s'informe de tout et épie tout. Il connaît les moindres amourettes , les promesses échangées , les gages donnés, les signes pour se rencontrer à la fontaine, enfin tout ce que l'on cache avec soin; il en rêvasse en suivant son troupçau dans les bois, de- ,puis le premier jour de l'an jusqu'à la
loo Histoire d'un Sous^Maître,
Saint-Sylvestre, et rit d'avance de la surprise qu'il va faire.
Alors les garçons , le voyant levé , jettent dans le feu des rondelles de bois larges de six à huit pouces, percées d*un trou par le milieu ; quand ces rondelles flambent , le plus robuste passe dans le trou la pointe d'une perche; il enlève la rondelle, et, après l'avoir fait tourbillonner , il la lance de toutes ses forces dans les airs ; et pendant qu'elle file comme une étoile , traçant une grande courbe au-dessus des vieux chênes, le braillard crie d'une voix traînante :
« Chibé!... Chibé!... » en annonçant le prochain mariage ou dénonçant les amourettes de telle fille avec tel garçon; si bien que cette annonce, retentissant au loin, fait pousser de grandes exclamations de surprise à celles qui s'étonnent d'avoir été découvertes; elles crient :
« Non!... non!... ce n'est pas vrai!... »
Et sur la roche les coups de pistolet partent comme les pétarades d'un feu de sapin vert, la clarinette nasille d'un air ironi-
Histoire d'un Sous-Mattre loi
que, .les éclats de rire s'élèvent de tous les côtés dans les broussailles au bas de la colline, jusqu'à ce que la voix terrible recommence à répéter lentement : « Chibé!...
Chibé!... )) qu'une nouvelle rondelle passe dans la nuit, et que les rieuses frémissent à leur tour en entendant retentir leur nom et celui du jeune homme qu'elles aiment en secret. Voilà cette fête étrange^-qui remonte sans doute à bien des siècles.
J'en avais entendu parler par M. Guillaume, et, de ma petite fenêtre sur le toit je l'avais vue l'année d'avant, ainsi que la descente des garçons après la proclamation du mariage du « diable avec sa grand'mère, » leurs cris et leurs coups de pistolet, en courant éperdus, un tison à la main , sous les vieux chênes chargés de givre.
Cette année-là , je voulus la voir de plus près, et les élèves de la classe du soir étant partis, la lumière brillant au loin parmi les étoiles, sur la roche des Chibés^ après avoir fermé l'école , je suivis le sentier
battu par des pas nombreux, qui tous al-
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laîent vers la lisière du bois. Il faisait sombre. Comme je m'approchais à travers les broussailles, des bandes de jeunes filles se dispersaient derrière les arbres. J'arrivai enfin au bas de la côte , où je m'arrêtai , les yeux fixés en Tair. Le feu pétillait, le silence grandissait. Tout à coup lehardier, appelé « le grand Coliche , » avec sa tête de bouc , sa longue barbe en pointe et sa couverture de laine sur Tépaule, parut au bord dit rocher, les mains appuyées sur sa trompe d'écorce, et criant d'une voix de taureau qui mugit :
« Chibé!... Chibé!... »
Ce cri descendait jusqu'au fond des échos de la vallée ; j'en étais tout ému , me rappelant que cette vieille cérémonie datait
de centaines d'années; mais ensuite ayant
entendu dénoncer d'un air moqueur les amours de trois ou quatre de nos élèves du soir et les grands cris : « Non!... non!...
ce n'est pas vrai!...» avec les éclats de rire aux environs, j'en riais moi-même de bon cœur, et ;e me réjouissais d'être venu là^
Les rondçUes en flammes, filant à de grandes hauteurs et retombant en étincelles' sur les cimes des chênes, étaient aussi très-belles à contempler.
Depuis une bonne heure le grand Coliche criait ses dénonciations, toutes plus risibles les unes que les autres, et jusqu'au haut de la roche on entendait les garçons éclater de rire, lorsqu'il se fit un grand si:lence ; des ombres allaient et venaient en l'air, regardant au - dessous ; la flamme baissait ; quelques bandes de filles s^en allaient; je croyais tout fini, et je commençais à descendre aussi , quand le cri de Chibê! retentit encore , et ceux qui partaient de tous côtés s'arrêtèrent pour entendre. Chibê! mugissait le hardier, et d'une voix éclatante il lança de la roche les noms de la belle Zalie Bauquel et du sous-maître Jean-Baptiste Renaud ! Cela me produisit d'abord le même effet que si une grosse branche m'était tombée sur la tête :
je restai quelques instants étourdi; mais ensuite la peur m'empoigna , et , sans ré-
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fléchir à ce que je faisais, je me mis à descendre la côte en courant et me répétant tout haut les deux noms. Derrière moi, les coups de pistolet, le mugissement de la corne du hardier, le chant de la clarinette, les éclats de rire, tout liie suivait; c'était terrible! Lorsque j'arrivai sur Tescalier de la maison d'école, les garçons descendaient la côte en courant, agitant sous les chênes leurs tisons enflammés et poussant des cris sauvages. Je m'arrêtai une seconde à regarder; mon cœur sautait dans ma poitrine; et puis je montai dans ma chambre.
Ce qui venait de se passer m'épouvantait; je comprenais que j'avais des ennemis et qu'ils venaient de me porter un mauvais coup.
Je me couchai, mais je ne pus fermer l'œil. Le matin , étant descendu sonner matines, je balayai l'église, rêvant encore • à ces choses et redoutant un grand scandale; ensuite je rentrai. M. Guillaume se promenait dans la chambre; il ne me parla de rien ; M"™*' Catherine était allée cher-
Histoire d'un Sous-Aîattre, 105
cher du lait, elle rentra et ne me dit rien non plus. Nous déjeunâmes comme à lordinaire, et puis la classe commença. Je crus bien remarquer que de mauvais drôles riaient entre eux en me regardant , mais quelques coups de baguette les mirent à la raison, et je finis par me dire :
« Tout cela n'est rien, Jean-Baptiste,...
tu as tort d'avoir peur... C'est une grosse farce de paysans... On a- voulu se moquer de toi. Tu as tort de t'inquiéter de ce tas d'imbéciles, qui se figurent te faire de la peine, et pensent rire à tes dépens. »
Ainsi je me rassurais de plus en plus, et, l'école finie, pendant le dîner, voyant que M™* Catherine me faisait bonne mine, comme d'habitude, je croyais en être quitte pour la peur, lorsque M"* Justine, la servante de M. le curé Bernard, entra, disant que j'étais appelé au presbytère tout de suite.
a Qu'est-ce qui se passe? » me demanda M. Guillaume.
Je ne sus que lui répondre, et je partis
ic6 Histoire éPun Sous^Maître.
aussitôt. M"' Justine resta. Quelques instants après, j'étais à la maison de cure en présence de M. Bernard, qui se promenait de long en large dans sa chambre, l'air soucieux, et me disait que M. Bauquel, notre maire, venait de sortir; qu'il avait appris le grand scandale de la veille et demandait mon départ du village à Tinstant; que cet homme orgueilleux et fier de ses biens .était dans une fureur épouvantable, que rien ne pouvait l'apaiser; et que lui, M. Bernard, dans une circonstance aussi terrible, ne savait que faire, qu'il ne savait quel parti prendre, que sa tête s'y perdait.
Je récoutais tout saisi, mais sans comprendre encore la gravité de ma position.
Ce n'est qu'au moment où M. Bernard, gémissant sur l'imprudence de réunir de grands garçons et de grandes filles à l'école après huit heures du soir, s'écria que M. le maire, dans son indignation, voulait s'adresser au recteur et demander ma révocation, pour avoir essayé de séduire sa fille, une riche héritière que je convoitais à cause de
ses biens ; c'est seulement lorsqu'il me fit entendre qu'une accusation pareille suit partout son homme, qu'on ne pourrait me replacer nulle part, que M. le maire ne signerait jamais n^on certificat de bonnes vie et mœurs,... c'est seulement alors que, comprenant mon malheur, je me mis à crier que je n'étais coupable de rien, que jamais une pensée malhonnête n'était entrée dans mon esprit.
M. Bernard allait et venait, la tête penchée, en disant :
« Quelle imprudence!... quelle imprudence!... Ah! si M. Guillaume m'avait demandé conseil avant d'ouvrir cette malheureuse classe du soir, tout cela ne serait pas arrivé!... Mon Dieu, je^ veux bien croire tout ce que vous me dites...
Oui, je le crois, vous êtes un honnête garçon; mais vos préférences pour M"® Rosalie Bauquel n'en ont pas moins amené le scandale. Maintenant cette demoiselle
est compromise.*..» Que faire? que
faire? »
io8 Histoire (Tun Sous-Maître,
Et comme je le suppliais d'intercéder pour moi :
<( Eh ! dit-il en s'asseyant, il y aurait bien un moyen;... oui, plus j'y pense, plus cela me paraît jpossible. Cest d'ailleurs votre seule ressource... On ne peut vous envoyer ailleurs sans certificat!... Mais nous avons une annexe,... nous avons le hameau des Roches, à deux lieues d'ici, dans la haute montagne,... un repaire de sauvages, une population de braconniers, de contrebandiers, de voleurs de bois... Oui,... seulement il faudrait du courage...
— Ah! monsieur le curé, tout,... j'accepte tout, *lui dis-je; envoyez-moi aux Roches...
— Réfléchissez... *
— Pourvu qu'on ne m'accable pas de honte, j'accepte tout. »
M. le curé parut s'attendrir et dit que malheureusement cela ne dépendjait pas de lui seul, qu'il fallait encore le consentement du maire, qu'il allait tenter ifn dernier effort auprès de cet homme orgueil-
Histoire d'un Sous-Maîne, 109
leux; qu'il ne répondait de rien et n'espérait pas Tapaiser en lui promettant de me faire partir tout de suite, mais enfin qu'il essayerait, pour me rendre un dernier service et ne pas briser ma carrière, et que le soir même je saurais le résultat de ses démarches.
Alors je partis. J'allais comAie un fou.
M"® Justine me croisa sur Tescalier de la maison d'école, où je montai quatre à quatre. Dans la chambre en haut, au premier coup d'oeil, je reconnus que M. Guillaume et M"® Catherine savaient tout : ils me regardaient d'un air consterné. Je leur racontai ce qui venait de se passer et l'espoir que j'avais d'aller aux Roches.
« Aux Roches! s'écria M. Guillaume, vous allez au hameau des Roches?
— Oui, c'est ma seule ressource; il ne me reste que cette espérance. »
Le brave homme regardait sa femme d'un air étrange ; il ^paraissait vouloir me dire quelque chose et • finit par se taire.
C'était l'heure de l'école; nous descen-
no Histoire d'un Sous-Maître.
dîmes, et ron peut se figurer au milieu de quelles réflexions se passèrent les heures de la classe. A chaque bruit du dehors, je tressaillais,, croyant qu'on venait m'annoncer la décision de M. Bauquel. Enfin, sur les cinq heures, nous remontâmes dans la chambre du premier. M. Guillaume était grave; la tête et les épaules penchées, les* mains croisées sur le dos, il se promenait en me jetant de temps en temps un regard triste. M'"® Catherine ayant apporté la soupe vers sept heures, nous mangions sans dire unmot, quand la porte s'ouvrit; M. le curé Bernard entra, son tricorne' couvert de neige. Tout le monde s*était levé.
« Rester: assis », dit-il çn prenant une chaise. ^
Et puis ine regardatit :
(( Vous êtes sauvé, fit-il gravement. J'ai fini par obtenir le consentement de M. Bauquel; ça n'a pas été sans peine!...
Enfin il consent. Notre pauvre sœur Augustine, toujours malade depuis son arrivée àU Chêne-Fendu, retourne à . son couvent
Histoire d^ un Sous^Maître, m
pour se rétablir; sœur Éléonore, qui tient récole des Roches, vient prendre sa place, ^ et vous remplacez sœur Éléonore. Cest une affaire décidée. Voici deux lettres signées^ de M. le maire et de moi, Tune pour Nicolas Ferré, le conseiller municipal de l'annexe, et l'autre pour sœur Eléonore. La pauvre fille, au milieu de cette population barbare, malgré toutes ses vertus chrétiennes, ne pouvait rien obtenir'. Vous serez plus heureux; avec vos connaissances, votre bonne méthode, vous avez quelques chances... Et qui sait?... qui sait?... Les services que vous pourrez rendre là-haut feront peut-être un jour oublier le scandale que vous avez occasionné au Chêne- Fendu... Je Tespère et je le désire de tout mon cœur. Voilà ce que j^ai pu faire.
— Je vous en remercie, monsieur le curé, lui dis-je, la voix pleine de larmes; je n'oublierai jamais tout ce que je vous dois. ^
— Oui, dit-il en se levant, c'était difficile, mais avec Taide de Dieu nous avons
réussi. Maintenant ne perdez pas de temps, partez demain de bonne heure. Il ne faut pas que M. le maire puisse vous rencontrer ; sa résolution est encore chancelante, vous comprenez... »
Il nous salua et sortit. Je le reconduisis jusqu'au bas de Tescalier. En remontant, j'étais attendri.
« Ah ! monsieur Guillaume, m'ëcriai-je, quel homme que M. le curé Bernard! quel bon cœur! Comment jamais reconnaître tout ce qu^il fait pour moi ?
— Oui, dit-il comme se parlant à luimême, c'est un bien honnête homme !
Et au bout de quelques instants il reprit :
(( Puisque vous allez aux Roches, Jean- Baptiste, écoutez un bon conseil. Je vous dois seize livres dix sous du mois dernier.
Eh bien, emportez une couverture et une paire de draps, car vous n'en trouverez pas là-haut; vous auriez .froid, vous ne pourriez pas y tenir. J'ai la couverture, elle est vieille, mais encore très-ioniie, et les draps aussi ; nous mettrons le tout à
douze francs, si vous voulez, et je vous compterai les quatre francs dix sous. »
J'acceptai de bon cœur. M'"® Catherine alla chercher la couverture et les draps, et M. Guillaume, ouvrant sa vieille commode, me remit ce qu'il restait me devoir.
Il m'offrit ensuite de prendre parmi ses livres ceux qui me conviendraient; comme je devais amener tous les dimanches les élèves à la "messe, je pouvais rendre au brave homme les livres qu'il me prêtait.
Je choisis le Vocabulaire de Wailly, dont un maître d'école a toujours besoin. J'avais acheté quelque temps auparavant les Éléments d'algèbre de Lagrange et la Géométrie de Legendre — d'un ambulant qui passait au Chêne-Fendu — cela me suffisait. Toutes ces choses réglées et l'heure d'aller dormir étant venue, M.Guillaume, M"* Catherine et moi nous nous embrassâmes, et je montai faire mon paquet avant de me coucher, car je devais partir de grand matin pour éviter les moqueries el le scandale.
Le lendemain au petit jour, j'étais debout. Je m'habillai et je descendis sans faire de bruit, pour ne pas réveiller le vieux maître ; mais comme je passais dans le corridor, j'entendis le brave homme me crier de son lit :
« Courage, Jean-Baptiste, courage!..,
— Oui, et bonne santé, dit M"* Catherine.
Je les remerciai, puis, fermant la porte avec soin, je descendis dans la rue.
Tout dormait encore au village ; pas un chien n'aboyait, tout semblait mort; je partis, mon paquet au bout de mon bâton, au milieu de ce grand silence. En passant devant la maison de M. Bauquel, je détournai la tête, et plus loin, au coin de la rue à gauche, je pris le sentier des Roches, que M. Guillaume m'avait indiqué la veille.
La neige était profonde dans les bruyères,
j'en avais quelquefois jusqu'au ventre; mais une demi-lieué plus haut, sous bois, le sentier, préservé du vent, se voyait mieux.
J'allais devant moi le front penché, rêvant à ma vie depuis l'enfance, me rappelant nos deux petites chambres dans la ruelle des pêcheurs à Saint-Nicolas, la bonne mère toujours à blanchir, à raccommoder, à rapiécer les pauvres hardes de la famille, le père qui rentrait le soir de ses courses dans les villages, brisé de fatigue, cette existence pénible des pauvres gens, honnêtes et laborieux, où la conduite, le travail et l'économie n'assurent pas même le pain de chaque jour; et puis mon entrée à Fécale de M. Bastien, où j'avais toujours les premières places, ce qui faisait dire au maître : « Voilà mon meilleur élève... Ah si son père était riche. . . s'il pouvait le pousser !... » Ensuite la grande misère après les deux invasions, le départ en temps de disette, les inquiétudes de la route, l'arrivée au Chêne-Fendu, tout cela me revenait en marchant, et parfois je m'arrêtais, écoutant
II 6 Histoire d'un Sous-'Matrre,
et regardant ces arbres innombrables. Rien ne bougeait; ils étaient là; plongés dans le givre des broussailles, leurs larges branches courbées, les dernières ombres de la lune sur leurs troncs grisâtres ; ils étaient là depuis des centaines d'années, regardant passer le bonheur des uns, le chagrin des autres ; quelquefois une noce avec sa clarinette et ses cris joyeux descendant à l'église du village ; un baptême, l'enfant nouveauné sur son oreiller blanc : « Tu souffriras aussi, toi, tu porteras aussi des troncs pesants sur tes épaules, le manche de la cognée en dessous, pour alléger le fardeau qui t'écrase; tu partiras aussi pour aller défendre le bien des riches, abandonnant celle que tu aimes, ton vieux père, ta vieille mère, tes amis, ton village, tout..* Maintenant tu dors, tu rêves sur les bras de la sage-femme,, tes petits poings fermés!...
Ah!, si la mort te prenait tout de suite, quelle chance!... » Ces vieux chênes, ces vieux hêtres voyaient cela depuis des siècles; et puis aussi la fin des misères de ce monde:
Histoire d'un Sous-AIaître. 117
— le cercueil du bûcheron descendant au cimetière! Et maintenant ils me voyaient, moi pauvre diable , victime de la méchanceté des gens, monter la poitrine gonflée de tristesse; ils ne bougeaient pas; tout dormait dans la profondeur des bois, comme dans une chambre close. L'homme a beau s'en faire accroire : la nature est aussi indifférente à sa joie qu'à sa douleur.
Ainsi passe la vie! Et ce que nous rêvons, des milliards d'autres Font rêvé avant nous, des milliards d'autres le rêveront. La vraie chose, c'est de crier : « Courage!... courage!... Agissons, ne nous laissons pas abattre par l'injustice; soyons des homïnes! » Ayant donc fait ces réflexions et mille au très semblables, je me remettais à marcher.
Lorsque le jour parut, j'étais hors de la forêt, dans les sapinières qui couronnent la côte ; derrière moi, en me retournant, je voyais par-dessus les hautes collines l'immense plaine de la Lorraine avec ses routes, ses villages innombrables et ses étangs pris de. glace, reluisant au soleil comme des mi-
ii3 Histoire d'un. Sous^Maître.
roirs. Au loin, bien loin, une cloche bourdonnait; le père Guillaun^e avait repris sa tâche, il sonnait Técole. Je me le représentais tenant la corde que j'avais tirée tant de fois. Il était sept heures.
Uairvifde la montagne, Téciat du ciel ranimant alors mes forces, je grimpai plus vite. Bientôt, au détour du sentier, à deux ou trois portées de fusil sur la droite, m'apparurent les vieilles baraques du hameau des Roches, toutes blanches de neige, les toits, les hangars, les réduits à porcs comme embusqués au haut du défilé. Deux ou trois lucarnes à la pointe des petits pignons découvraient toujt le pays ; braconniers et contrebandiers voyaient venir de là les gendarmes, les gardes et les gabelous de plus d'une lieue. Le sentier, entre deux petits murs de pierres sèches, aboutissait à la première hutte. Au-dessus s'étendaient les champs de seigle, alors ensevelis sous la neige. La fumée de quelques cheminées 3e dévidait dans l'air, et déjà de tous les côtés, aux fenêtres, aux lucarnes, sur le penchant
Histoire d'u/i Sous-Maître. 119
de là colline, des figures attentives m'épiaient; hommes, femmes, enfants en guenilles, allaient, venaient, me regardaient grimper, comme ces lignes de chouettes posées sur les décombres d'une ruine et qui semblent se consulter à l'approche dû chasseur, avant de prendre leur vol.
Ce qui m'étonnait le plus après l'aridité du pays, c'était l'air minable des habitants : tous ces gens avaient des habits en loques, de vieux sarraux troués, sans bonnets ni casquettes ; j'en grelottais dans leur peau, et je me disais :
« Mon pauvre Jean-Baptiste, te voilà dans un pays de sauvages ! »
Plus j'approchais, plus la misère deve^ nait affreuse, plus les baraques de pierres rouges me paraissaient décrépites et lézardées. Enfin j'atteignis l'entrée, de la seule rue des Roches, une rue en fer à cheval, creuse, tortueuse, pleine de boue, de neige et de îumîer, la porte d'un hangar en travers à droite, le coin d'une écurie à gauche, ainsi de suite, sans alignement;
i^eo Histoire d'un Sous^Maître,
des bouts de champs, de jardinets, des lignes de palissades ou de haies d'épines allant de Tune à l'autre baraque. Auprès des Roches, le vilkge du Chêne-Fendu était une ville. Figure-toi ma tristesse en pensant qu'il faudrait vivre peut-être des années dans un endroit pareil; j'en étais accablé d'avance.
Comme j'arrivais à l'entrée de cette rue, voilà qu'un jeune garçon, les cheveux jaunes, ébouriffés, le pantalon de grosse toile tiré par une seule bretelle sur répaule, les pieds rouges sur la terre glacée, s'arrête et me regarde. Je lui demande la maison de M. Nicolas Ferré; mais au lieu de me répondre il se gratte la tignasse, et dans le même instant sort une femme de la baraque voisine, en jupe crasseuse, qui me crie :
« Qu'est-ce que vous voulez ? »
Je lui répète ma question, elle arrive.
Je n'avais jamais vu de créature semblable ;
par ce froid terrible, elle était en bras de
chemise, les pieds nus dans de gros sabotç,
la figure jaune comme du cuir, et ses cheveux roux, sans bonnet, tordus en queue de cheval su^ la nuque, A peine lui avais-je parlé que le garçon se sauvait, courant de toutes ses forces et sautant par-dessus les mares à purin; en une seconde il avait disparu, tandis qu'un homme court, trapu, à longue et large barbe noire, le pantalon et la veste couverts de pièces de toutes les couleurs, sortait à son tour et me criait :
« Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que vous voulez ?
— Où demeure M. Nicolas Ferré? »
Il ne me répondit pas plus que la femme et le garçon. De tous les côtés sortaient de pareilles figures, regardant de loin et puis s'approchant d'un air méfiant. Dans ce moment, je fus inquiet... Qu'allait-il arriver? C'est ce que je me demandais, lorsqu'un grand gaillard en blouse tourna le coin du hangar et me regarda quelques secondes. Il avait le nez droit, effilé, Téchine allongée et de petits favoris bruns.
« Vous demandez Nicolas Ferré? dit-il
122 Histoire d'un Sous-Mat tre,
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tout à coup. Eh bien, qu'est-ce que vous lui voulez?
— Où demeùre-t-il ?
— Arrivez, je vais vous montrer sa maison. »
Je suivis cet homme, et trente pas plus loin, se retournant, il me dit brusquement :
« Eh bien, Ferré, c'est moi;... après? »
Aussitôt je. lui dis que M. le curé Bernard, du Chêne-Fendu, m'avait chargé d'une lettre pour lui.
« Entrons! » fit-il.
Nous entrâmes dans une allée, ensuite ' dans une chambre basse, à poutres noires, chaufFée comme un four : les petites vitres en suaient. Dans le fond de ce réduit, une femme filait, assise près de la fenêtre; au-dessus du fourneau pendaient des guenilles fumantes à trois ou quatre perches. Je remis à M. Nicolas Ferré la lettre de M. Bernard.
«Une lettre! dit-il; qu'est-ce que je peux faire de votre -lettre, moi?,.. Est-ce que je sais lire? »
Cela ne l'empêcha pas de bien regarder 1q cachet, puis il s'assit sur un escabeau devant le poêle, prit une braise dans le creux de sa maîn et la posa sur sa pipe, dont il tirait de grosses bouffées en rêvant.
« Une lettre du curé, reprit-il ; qu'est-ce que c'est ? Voyons , lisez-la vous-même, si vous savez lire. »
Il l'avait ouverte, et moi, dans cette position étrange, je fus obligé de lire la lettre de M. Bernard, par laquelle il prévenait M. le conseiller municipal, que je remplaçais sœur Éléonore, au hameau des Roches, comme maître d'école, et lui recommandait de trouver un traîneau pour les effets de la sœur, qui se rendrait tout de suite au Chêne-Fendu. Je finissais à peine de lire, que M. Nicolas Ferré ouvrait une de ses fenêtres et lançait dans la rue un coup de sifflet perçant.
(( Eh ! Jeannette , cria-t-il , va chercher la chère sœur; qu'elle vienne tout de suite. »
Puis , refermant la fenêtre :
M Ah ! vous êtes maître d'école, fit-il en se rasseyant, les jambes écartées; c'est bien, nous allons voir ça. »
La femme ne cessait de m'observer d'un œil défiant. Deux autres individus de la même sorte venaient d'entrer; ils m'épiaient tous. Le long du mur au fond, sur une planche, se trouvaient des cruches et des gobelets. Les nouveaux venus demandèrent à boire; la femme les servit; M. le conseiller Nicolas était le cabaretier des Roches. Quelques instants après entrait sœur Éléonore, une belle femme de vingtcinq à trente ans, brune, le teint pâle avec de grands yeux noirs et la figure honnête.
(( Chère sœur, lui dit Nicolas Ferré le nez en l'air et son bout de pipe au coin des dents, voici quelqu'un du Chêne-Fendu qui m'apporte une lettre. Qu'est-ce que c'est? Lisez, que nous entendions nousmêmes. »
La sœur lut haut la lettre de M. Bernard. J'étais indigné de la méfiance que l'on me montrait; mais M. le conseiller ne
s'en doutait pas, et finit par dire en me regardant.
« Ah !... vous avez bien lu ;... c'est bon, c'est bon!... »
De son côté, sœur Éléonore semblait inquiète; elle ne comprenait rien à mon arrivée aux Roches et me regardait de sqs grands yeux. Je lui remis la lettre de M. Bernard à son adresse; elle s'assit près d'une fenêtre et la lut avec une sorte" de vénération. Les autres avaient demandé des cartes; M. Nicolas Ferré s'était attablé avec eux, ils jouaient ensemble.
La sœur, ayant fini, parut rassurée et me dit :
(( C'est très-bien, monsieur, je partirai aujourd'hui pour le Chêne-Fendu, selon la recommandation de M. le curé. Si vous voulez venir avec moi, je vais vous installer tout de suite. »
Et sur la porte, se retournant :
(( Vous n'oublierez pas, monsieur Nicolas, de me chercher un traîneau.
— Non, chère sœur, soyez tranquille...
De Tatout,... du trèfle!... j> cria le cabaretier, en tapant avec son gros poing sur la table, comme avec un marteau.
Nous sortîmes, marchant quelques minutes entre les flaques de neige, les fumiers et les tas de fagots qui se suivaient à la file. La sœur, au bout de ce défilé, s'arrêta devant une vieille baraque couverte de bardeaux et le pignon tapissé de lierre flétri.
« C'est ici, » dit-elle en entrant dans une petite cuisine basse et sombre.
Je la suivais, le dos courbé. La petite fenêtre à mailles de plomb éclairait vaguement révier, Tàtre, le pavé concassé, quelques assiettes, des pots de terre et deux ou trois marmites sur un dressoir, à côté de la cheminée. Sœur Eléonore ouvrit une seconde porte, et nous entrâmes dans une salle assez grande dont les fenêtres, au fond, donnaient sur un verger plein de neige. Un grand lit très-haut, à la mode du pays, avec son plumon pour couverture et ses vieux rideaux de serge verte , rem-
Histoire à! Un Sous^Maxtre, 127
plissait tout le coin à droite derrière la porte; des lignes de bancs et des exemples pendus à une ficelle annonçaient que c* était l'école. Un escalier en bois montait à gauche. Au pied du lit, une vieille femme tricotait, sa chaise appuyée contre la boîte d'une horloge vermoulue. Cette femme, petite mai^ forte, avec son nez camard, sa peau jaune et ses épais cheveux gris, crépus, ressemblait à une vieille bohémienne. Elle avait Tair triste.
« Madame Hulot, lui dit la sœur, voici M. Jean-Baptiste Renaud, l'ancien sousmaître du Chêne- Fendu, qui vient me remplacer. C'est lui qui tiendra l'école.
Rien ne sera changé; vous aurez toujours le bois que les enfants apportent, vous serez chauffée. M. le curé le veut ainsi. »
La vieille, continuant à tricoter, me lança deux regards vifs comme ceux des singes, sans rien dire.
« Cela vous est égal , madame Hulot , n'est-ce pas?
— Oui, fit-elle, puisque j'ai le bois, ça m'est égal.
— Eh bien \ montons », me dit la sœur, en me faisant signe' de passer devant elle.
La vieille alors nous suivit, soit par curiosité, soit pour toute autre raison. En haut, je vis ma chambre, celle de sœur Éléonore jusqu'à ce jour, assez grande, les riiurs blanchis à la chaux, un peu basse, la petite fenêtre carrée dans le pignon tapissé de lierre. De là vous découvriez le sentier par où j'étais venu, la sapinière au-dessous, plus loin la forêt de hêtres et de chênes, plus loin encore la vallée, d'un bleu sombre, et derrière les collines engrenées les unes dans les autres, la plaine sans bornes. Combien de fois j'ai contemplé ce spectacle grandiose! C'était ma seule consolation.
Sœur Eléonore allait et venait, se dépêchant de serrer tous ^ts effets dan^ une petite malle. En un quart d'heure, elle avait fait son paquet, et ne me laissa qu'une
branche de buis bénit, avec le bénitier de faïence au-dessous.
« Maintenant, me dit-elle en souriant, vous êtes chez vous. Voici la liste des élèves ; ils sont quarante-deux. C'est Tusage aux Roches que la sœur ou le maître d'école aille prendre ses repas chez les parents des enfants. Chacun à son tour les
reçoit. Voyez, monsieur, vous êtes au onzième, M. Jacques Laroche, chez lequel vous dînerez et souperez aujourd'hui. Demain ce sera le douzième, M. Claude Fix. »
Elle avait mis des croix le long de la liste. J'étais consterné. — Comment ! on traitait aux Roches le maître d'école, comme le hardier dans les " autres villages de la montagne : il était au croc des gens ! — Je commençais seulement à comprendre ma triste position, les joues m'en pendaient.
Une seconde l'idée me vint de jeter le manche après la cognée et de me faire soldat; û paraît que cela se vit sur ma figure, car la sœur, toute gaie et riante , .
resta comme interdite; mais aussitôt je pensai que, si îe m'en allais, l'accusation d'avoir voulu séduire une fille riche me suivrait partout, qu'il valait mieux attendre deux ou trois mois, qu'alors ma résolution serait naturelle, qu'on ne pourrait plus* rien me reprocher, et que le maire serait .bien forcé de me donner un certificat de bonne conduite. Cette réflexion me calma.
Sœur Éléonore s'était aussi remise.
« Vous avez tort de vous chagriner, monsieur Jean-Baptiste, me dit-elle avec douceur, les gens des Roches ne sont pas plus méchants que ceux du Chêne-Fendu ; au contraire, ils ont plus de religion. Et puis vous gagnerez davantage. Chaque élève rapporte huit sous par mois. Il y en a quarante -deux, cela vous fait près de dix-sept francs, sans compter la nourriture^ le logement^ le chauffage et les petits bénéfieesT sur la vente du papier, des croisettes^ des catéchismes et des plumes, que l'instituteur fournit lui-même. *Le blanchissage ne vous coûtera presque rien^
M'"® Hulot s'en charge. Vous serez aussi votre maître, ce qui a bien son prix. Quant aux enfants, ils sont, comme tous les enfants de la montagne, un peu sauvages, mais élevés dans le respect des saints mystères. Avec votre nouvelle méthode, dont m'a parlé sœur Adélaïde, je suis sûre que vous en ferez vite de bons élèves, et que M. le curé sera content. »
Ayant dit ces choses, sœur Éléonore me fit une révérence, en me souhaitajit la meilleure santé; elle prit ensuite un bout de sa petite malle, la vieille Hulot prit Tau tre, et toutes deux descendirent Tescalier.
Les bonnes paroles de la chère sœur ne nqf'avaient pas rassuré du tout; je comprenais très-bien qu'elle me disait cela pouf me rendre courage^ comme elle se Tétait dit sans doute plus d'une fois à elle-même, et puis sa joie de quitter les Roches éclatait sur sa figure, et cette joie m'inspirait de la défiance ! Mais , ayant résolu de ne pas renoncer tout de suite, j'arrangeai mes pauvres effets dans la chambre^ mes quel-
ques volumes sur une planchette au mur, quelques mains de papier, mes cahiers , mes plumes, ma petite boîte à compas et récritoire sur la table de sapin. Finalement, vers midi, étant descendu, je trouvai les deux portes ouvertes, celle de la salle et celle de la cuisine. La vieille Hulot sur le seuil regardait. Je sortis. D'autres gens au bord du chemin tournaient les yeux du même côté qu'elle ; sœur Éléonore, dans un traîneau, descendait lentement la côté; un vieux paysan conduisait la haridelle par la bride. La sœur, bien enveloppée dans. sa capuche, répondait aux cris que poussaient quelques enfants assis sur le mur de pierres sèches ; ils criaient dans le creux de leurs petites mains rouges :
« Adieu, sœur Éléonore, adieu ! »
Plusieurs fois elle tourna la tête en agitant son mouchoir; puis le traîneau disparut dans la sapinière.
Maintenant il s'agissait de mendier mon pain de porte en porte ; c'est comme cela que j'envisageais la chose.
Histoire d'un Sous-Mattre. 133
« Où demeure donc Jacques Laroche? »
demandai-je à la veuve.
Elle étendit la main en silence, me montrant la cinquième baraque plus ïqin.
L'horloge sonnait midi, je partis. Tout le hameau me connaissait déjà, les gens me regardaient de toutes les lucarnes. Comme j'approchais de la baraque, la grande Catherinette Laroche, une véritable louve, ramenait sonhomme du cabaret. C'était un bûcheron, les épaules rondes, les favoris noirs , la tête chauve , avec de grosses loupes. Ils se disputaient en marchant ; la femme l'appelait ivrogne, lui fumait son bout de pipe et disait en clignant d'un mauvais œil :
« Tais-toi, Catherinette, tais-toi! »
J'étais sur leur porte. Sans faire attention à moi , sans le moindre respect humain, sachant que j'allais dîner chez eux, ces êtres continuaient à se disputer ; et tout à coup l'homme, avant d'entrer, donna deux soufflets terribles à sa femme. On
pense quels cris elle se mit à pousser; on
devait Tentendre jusqu'au fond des Roches.
J'allais me sauver, lorsque rhoinme me dit en riant :
« Entrez, maître d'école, ne faites pas attention. »
11 me poussait par l'épaule dans la.
chambre du fond. Deux enfants étaient assis à table, il prit le plus grand par l'oreille, et le mit de côte pour me faire place. Le saladier de lait caillé et le plat de pommes de terre fumantes me rappelèrent mon arrivée au Chêne-Fendu.
La fenime, dehors , continuait à pousser des cris, au milieu des commères accourues du voisinage ; elle menaçait <Je prendre la hachette. Jacques Laroche avait déposé sa pipe et me disait tranquillement :
« Mangez donc !... Ça n'est rien... Il ne faut pas vous gêner... Faites comme chez Vous... »
Voilà le genre de vie qu'on menait aux Roches; c'est à cette existence que j'étais tenu de m'habituer.
Durant les six semaines où je passai
toutes les baraques en revue, je vis presque partout la même chose : on se chamaillait, on s'injuriait, on se faisait des menaces terribles; les enfants couraient pieds nus, riant, sans s'inquiéter de cela.
Contrebandiers, bûcherons, braconniers, sabotiers, cuveliers, tisserands, ne connaissaient pas d'autre manière d'être. Chaque dimanche^ on se grisait avec du vin blanc et de l*eau-de-vie de pommes déterre d'une façon honteuse; les femmes, sous prétexte d'aller chercher leurs hommes, entraient au cabaret et s'asseyaiqnt à côté d'eux, après s'être un peu fait prier ; elles restaient là des heures, à vider des gobelets de vin blanc, et, quand on jouait aux cartes, à faire des signes à leurs maris pour tromper les voisins, ce qui amenait presque toujours des batailles, où les coups de chaise et de bouteille, les coups de couteau, les morsures et les cravates tordues pour s'étrangler montraient la férocité de cette race sauvage. Tout cela n'empêchait pas ces gens d'être très-religieux , comme m'avait
ijô Histoire (Tun Sous^Maître.
dit sœur Éléonore, de croire aux démons, aux sorciers , aux follets , de réciter le chapelet et de s'agenouiller devant toutes les croix du chemin, en se frappant la poitrine; non, ils avaient tous la foi ! Le braconnage, la contrebande, Tivrognerie, la tromperie, les ex-voto^ les pèlerinages, les pénitences publiques, tout allait bien ensemble, l'un ne gênait pas l'autre. Sans la crainte des gendarmes-et l'idée d'aller faucher la mer à coups de ranie des quinze et vingt ans et quelquefois toute la vie, sans cette crainte salutaire,on aurait encore vu dans les Roches un bien autre mélange des choses saintes et des mondaines.
■ Quant aux enfants, ils n'étaient ni plus méchants ni plus bêtes que ceux du Chêne- Fendu, mais ils étaient plus durs et plus sauvages. Les Roches en fourmillaient comme de renards, il en venait tous les ans; il en mourait deux sur trois, on ne s'en inquiétait pas beaucoup : c'étaient des bouches de moins dans la maison! Quelquefois la femme pleurait en voyant la charrette
partir avec le petit cercueil , Thomme aussi se passait la main sur les yeux, et puis c'était fini; Tidée que leur enfant était au paradis les consolait tout de suite; quinze jours après, ils n'y pensaient plus. Ceux qui vivaient se portaient bien, et, les pieds à la gelée, la tête au soleil, devenaient durs comme des cailloux; ils avaient tout ce qu'il faut pour supporter la misère : de bons poumons, un bon estomac, de bonnet dents. Ils n'attrapaient ni rhumes ni fluxions au grand air, ni mal au ventre en mangeant des pommes vertes et des carottes crues. A la fameuse retraite de Russie, tous les garçons des Roches, sauf trois ou quatre enlevés par lès boulets, étaient revenus sans engelures; au milieu des neiges, ils croyaient encore être au pays. C'est ce que me raconta plus d'une fois le vieux garde forestier Jérôme. On envoyait toute cette race à récole, de sept à douze ans, pendant la saison d'hiver, non pour y apprendre quelque chose, mais pour en débarrasser la
baraque ; la chambre de la veuve Hulot en
fourmillait, cela formait sur les bancs, au petit jour, un tas de guenilles qui s'agitaient dans l'ombre. Sœur Éléonore ne leur avait appris que le notre père, qu'ils récitaient comme des perroquets, sans en comprendre un mot. Et moi, sachant que les plus grands d'entre eux devaient être admis à la sainte table cette année-là, le dimanche d'après Pâques, je fis d'abord mon possible pour leur enseigner le catéchisme par la méthode du père Guillaume; je tapais dessus à tour de bras, en leur criant :
« Qui t'a créé et mis au monde, mauvais gueux? Répondras-tu? »
Pan!... pan!... pan!... Ils recevaient cela sans sourciller et se contentaient ensuite, en clignant des yeux, de se frotter le dos ou le bas des reins. Le souvenir de tout ce que je devais à M. le curé Bernard, qui m'avait en quelque sorte sauvé la vie, redoublait mon ardeur, et je m'écriais en moi-même : Çieu du ciel, que va-t-il penser quand ces ânes seront interrogés devant
Histoire d'un Sous-Maître, ijp
l'assistance sans pouvoir répondre? J'aurai bieau dire que sœurÈléonore ne leur avait rien appris, la faute en retombera toujours sur moi !
Tous les soirs, dans ma chambre, je rêvais à ce malheur, me demandant pourquoi la méthode du père GuiHaurae ne produisait pas son effet ordinaire, et je finis par comprendre que les pauvres petits, à force detre battus à la maison, ne sentaient plus rien, que c'était en quelque sorte leur pitance de tous les jours, comme ces malheureux chevaux de charretier qui ne reçoivent jamais d'autre picotin, et dont la peau est dure comme des semelles de bottes; liiais comment remédier à cela? Le soir, en sortant de' souper, j'allais me promener aux environs des Roches malgré les neiges, rêvant toujours à ces choses. Il faut bien respirer un peu l'air, quand on est enfermé tout le jour. Puis le spectacle de la nuit qui vient, cette grande plaine bleue où s'allongent les ombres de seconde en seconde, et qui finit par disparaître au milieu
140 Histoire éCun SoUs^Maître,
4e la brume; le silence au loin et les mille bruits du hameau dans la solitude; les petites vitres qui s'éclairent une à une ; le braconnier qui part pour TafFût, son bonnet de peau tiré sur les oreilles, le vieux , fusil de munition à pierre sous le bras, allongeant le pas vers les sapins et regardant de tous côtés; les derniers bûcherons en retard, avec leurs grosses bûches sur Tépaule pour faire la cuisine; et, quand les ténèbres profondes sont là, un coin de hangar qui s'éclaire, la femme qui sort, abritant de la main sa lampe et deman* dant tout bas :
« Cest toi?
— Oui. .
— Tout a bien marché?
— Oui!»
Ensuite le contrebandier, avec son sac de tabac ou ses paquets de poudre dans la hotte, qui se glisse derrière , après avoir bien épié, bien écouté, et se rend à sa cachette,... toutes ces choses me plaisaient.
Il faisait un froid de loup ; mais je ne ren-
Histoire (Vun Sous-Aîaitre, 141
trais tout de même qu'à neuf heures, au moment où les femmes du village, réunies à la veillée, filaient en se racontant des histoires d'esprits j pendant que les hommes jouaient aux cartes ou fumaient leur pipe derrière le poêle. Alors je revenais et je trouvais la veuve Hulot à sa place, récitant son chapelet dans la nuit noire. La pauvre vieille priait pour son fils, Jean Hulot, condamné aux galères à perpétuité pour avoir tué un garde. Je soufflais une dernière braise à la cuisine , j'allumais ma lampe et je montais étudier le plain-chant dans le gros volume de M. Guillaume, ou Tarithmétique ou la géométrie. En haut, la veuve n'avait pas oublié de faire du^feu, car le bois ne coûtait rien ; elle avait aussi balayé, c'était une brave femme. Je m'asseyais, les deux coudes sur ma petite table, la tête entre les mains, jusque vers onze heures,- quelquefois jusqu'à minuit. Voilà mes journées, elles se ressemblaient toutes, sauf les dimanches, où nous descendions au Chêne-Fendu pour assister à la messe et
aux vêpres; qu'il fît du vent, de la pluîe, de la neige ou de la grêle, tout le monde partait, même les vieux et les vieilles ; il fallait être bien vieux ou bien malade pour rester. Naturellement j'étais à la tête avec mes élèves; cela faisait^ une procession d'un quart de lieue. Il tombait quelquefois des averses mêlées de neige; c'était égal :
mouillés, glacés jusqu'aux os, on allait tout de même, et les enfants, pour se réchauffer, descendaient la côte en courant et poussant de grands cris.
Dans ces occasions, j'avais remarqué que plusieurs de mes élèves avaient des voix claires, de belles voix, comme j'aurais souhaité d'en avoir une pour mon propre compte. D'autres fois aussi, dans mes petites promenades aux environs du hameau, je les avais entendus chanter à la pointe d'une roche, les jambes pendantes. Ils chantaient comme des merles, sans s'inquiéter des coups de trique qu'ils avaient reçus le matin, ni de ceux qu'ils recevraient le soir. En voyant ces choses, l'idée me vint un
jour de leur apprendre le plain -chant, convaincu d'avance que les parents en seraient très-flattés, et pensant en outre que par ce moyen il me serait possible d'exciter une sorte d'émulation entre mes élèves.
Ayant donc bien réfléchi sur cela, je leur dis un matin à l'école que ceux qui sauraient leurs leçons de catéchisme apprendraient le plaîn-chant, qu'on se réunirait le soir, et que je commencerais Id lendemain. Jamais peut-être ces enfants n'avaient eu plus de satisfaction que ce jour-là, leur ambition d'apprendre à chanter se montra tout de suite, caf tous voulaient être de l'école du soir ; mais je n'en choisis que trois, qui savaient à peu près leur catéchisme : Jacques et Philippe Hutin, les . fils du garde forestier^ Jean Ferré , le fils de notre conseiller municipal, et je dis aux autres de rester à la maison, qu'ils n'avaient rien à faire au solfège, que cela ne regardait que les sujets méritants.
La nouvelle de cet événement se répandit le jour mémo aux Roches^ et les trois
que j'avais désignés arrivèrent tout glorieux à sept heures. J'avais dressp mon tableau de notes; c'est^par là que nous commençâmes, et chose étonnante, tout de suite ils comprirent les deux clefs de sol et àtfa, tout de suite ils chantèrent juste, répétant après moi la gamme. Les autres, qui n'avaient pas été appelés, étant forcés de dire pourquoi, reçurent chez eux une bonne correction. Le lendemain, les père et mère arrivèrent à la file me prier de recevoir aussi leurs enfants , mais je répondis à tous la même chose :
« Quand il saura son catéchisme ; le lutrin n'arrive qu'après le catéchisme. »
La désolation était partout.
Depuis ce jour, 'au lieu d'être forcé de battre mes élèves, je n'avais qu'à leur dire : « Tu ne viendras pas chanter ce soir ! » Ils en pleuraient à chaudes larmes, ce qui n'était jamais arrivé par le moyen des coups.
Alors je renonçai pour toujours à la mé-
. thode de M. Guillaume. Ce n'est pas en
battant les enfants, en les humiliant, qu'on
Histoire (Tun Sous^Aîatire. 145
peut en faire quelque chose ; c'est en les relevant à leurs propres yeux, en leur donnant le moyen d€ se distinguer, en les traitant comme des homnfts et non comme des animaux. Le solfège et le plain-chant pouvaient seuls réussir aux Roches; à ces gens superstitieux il fallait les cérémonies de l'église; le chantre au lutrin était pour eux une sorte de personnage, qui venait après le bedeau et M. le curé ; qu'on se figure donc leur contentement.
Il ne me restait que six semaines pour enseigner le catéchisme aux grands, eh bien , cela- suffit. A chaque nouvel examen que nous allions passer tous les jeudis au Chêne-Fendu, M. le curé Bernard s'émerveillait de leuft progrès. Sœur Eléonore n'avait rien obtenu de pareil; il me disait en riant que c'était Dieu qui avait suscité les mauvaises langues contre moi pour m'envoyer aux Roches, afin de civiliser ce pays 1 Et le dernier dimanche avant Pâques il annonça que, ceux du hameau des Roches sachant le mieux leur catéchisme, ce se-
rait Jacques Hutin, le fils du garde, qui réciterait l'acte de foi publiquement à la première communion. Dire. la considération dont je fus entouré depuis ce motnent par les habitants du hameau serait chose impossible ; c'est à moi qu'ils attribuaient cet honneur unique, extraordinaire. Tout le monde me tirait le chapeau , et les femmes me recevaient toutes avec un sourire agréable, lorsque j'allais dans leur baraque prendre mes repas.. ""
Le jour de la communion venu, lorsqu'on vit les enfants des Roches en pre- "^ mière ligne, qu'on entendit Jacques Hutin élever la voix sous les voûtes de l'église pour réciter son acte de foi, et deux pu trois autres près de moi dans le chœur, à côté de M. Guillaume, la toque rouge en tête et le surplis blanc sur les épaules, nous aider gravement à chanter le Gloria in exceisiS) alors l'enthousiasme des jgens du hameau ne connut plus de bornes. Après la communion, hommes et femmes se répandirent dans les cabarets et se réjouirent
tellement qu'un grand nombre ne pouvaient plus bouger de leur place. Heureusement je n'étais pas avec eux, car il aurait fallu boire jusqu'à tomber sous la table.
J'étais invité par M. le curé Bernard, qui me présenta comme un modèle d'instituteur à ses confrères venus pour la cérémonie; il me fit tant d'éloges que j'en rougissais de modestie, et ces messieurs me firent aussi bon accueil ; ils étaient tous gais, riants et fleuris. On but de bon vin à dîner, et nous eûmes une truite de deux livres, parmi d'autres plats très-fins, comme des gelinottes et un cuissot de chevreuil, malgré la saison du printenips, où toutes les chasses et toutes les pêches sont fermées; mais dans de telles occasions on passe sur de semblables détails, les bons morceaux vous arrivent de toutes parts, pêcheurs et braconniers veulent vous témoigner leur reconnaissance, on ne peut pas refuser ce qu'ils vous apportent, et M. Bernard disait en souriant : « Ces gelinottes sont des poulets 5 ce cuissot de chevreuil
148 HiA^ôire d^un SouS'^Maître.
est un gigot de mouton ! » Ce qui faisait rire Thonorable compagnie jusqu'aux larmes.
C'est alors que je vis combien il est utile de fréquenter des gens plus instruits que soi, et vivant au milieu d'autres idées. Que pouvais-je apprendre, dans mon coin, des affaires du monde, des lois et des règlements nouveaux? Je vivais comme une mousse sur sa roche, et rien du dehors n'arrivait jusqu^à moi ; mais en ce jour je devais apprendre bien des choses, car, M"* Justine étant venue servir le café sur un large plateau peint de fleurs brillantes, MM. les curés se mirent à causer des nouvelles ordonnances touchant Tinstruction publique et la propagation des saines doctrines.
D'abord M. le curé de Voyer, la figure pleine, les oreilles rouges et le double menton tremblotant sur son rabat, glorifia les bonnes intentions de notre excellent roi Louis XVIII et de son vénéré frère, le comte d'Artois, disant qu'ils étaient établis par Dieu même pour ressusciter la foi dans
ce royaume; il en citait comme preuve l'ordonnance du 5 décembre, laquelle autorisait l'association dite a des frères de la doctrine chrétienne, » du diocèse de Strasbourg, à fournir des maîtres aux écolesprimaires du Haut et du Bas-Rhin. D'autres curés alors, s'enthousiasmant, lui répondirent que cette première ordonnance n'était en quelque sorte qu'un signe du temps; que déjà, les heureux effets de l'autorisation s'étant fait sentir, on l'avait étendue à tous les départements de l'ancienne province de Bretagne; que la société formée sous le nom de Congrégation de l'instruction chrétienne venait d'obtenir non -seulement le droit de recueillir les • legs et donations faits en faveur de ladite association, mais encore de délivrer le brevet de capacité à chaque frère, sur le vu de la lettre particulière d'obédience qui lui serait délivrée par le supérieur général de . la Société.
La satisfaction de ces messieurs, en parlant de ces choses, n'est pas à pcîindre. Du
IÇO Histoire d'un Sous^Maître.
reste tout cela leur paraissait naturel, et l'un d'eux me dit en riant :
(( Monsieur le maître d'école, vous entendez... Soyez bien sur vos gardes. On va vous faire une rude concurrence, la liberté de l'instruction s'étend de plus en plu$ ; soyez à la hauteur du progrès. »
Il appelait cela la liberté, quand les uns recevaient des legs, des donations, qu'ils étaient nourris par les collectes, qu'on leur élevait des écoles et qu'on les regardait comme des saints, tandis que les instituteurs laïques ne recevaient rien que la rétribution des élèves et vivaient de la misère même. Dieu du ciel, que j'aurais eu de • choses à répondre ! mais jem'en gardai bien, et M. le curé Bernard répondit pour moi :
« Mon cher confrère, ne vous inquiétez pas de M. Renaud ; il est dans Ja bonne voie, il connaît ses devoirs et place l'in- ' struction mondaine bien au-dessous des choses saintes. Les progrès qu'il a fait faire depuis deux mois au hameau des Roches, dans l'instruction du catéchisme et du plain-
Histoire d'un Sous-ATaitre, 15 1
chant, lui méritent toute mon estime. Ne vous inquiétez pas de mon ami Jean-Baptiste, je réponds de lui. »
Toute la table riait, et moi je riais aussi, comme on pense; j"'étais fier de ces compliments, et je me réjouissais d'être au monde, en face d'une bonne tasse de moka tout chaud et d'un plateau garni de liqueurs comme je n'en avais jamais vu ni senti depuis mon premier jour, (fela me ' rendait heureux. Il fallut pourtant à la fin réunir mes élèves pour assister aux vêpres.
Je partis après le café, remerciantM. Bernard de toutes ses bontés et lui promettant d'en rester digne.
« C'est bon, c'est bon, mon cher Renaud, disait-il ; vous n'avez qu'à continuer, et tout ira bien . »
Ayant donc salué profondément la société, je remontai le village à travers les cris de joie et les appels des cabarets ; de tous les côtés on toquait aux vitres, de toutes les portes on me criait :
(( Hé! monsieur Renaud!... monsieur
1^2 Histoire â^un Sous^Afaitre,
Jean -Baptiste!... entrez donc nder un verre; entrez une minute! »
Mais j'avais à* rassembler mes élèves , dont un grand nombre se jtrouvaient heureusement déjà réunis devant l'église ; toutes les invitations du monde ne m'auraient pas détourné de mon devoir. Vers deux heures, MM. les curés s'étant levés de table, les vêpres eurent lieu ; puis à quatre heures, après ^oir encore bu quelques bons coups, on remonta vers les Roches, se soutenant les uns les autres, se tirant par le bras à trois ou quatre, et s'appelant de station en station avec des cris et des signes qu'il faut avoir vus pour s'en faire une idée. Tout le long du sentier, dans les bois, dans les sapinières, se rencontraient des connais* sances qu'il fallait soutenir, aider à mar« cher, encourager, et qui voulaient vous embrasser sans savoir pourquoi. D'autres, ayant le vin mauvais, se fâchaient. Ceux-là, trébuchant, jurant, finissaient par s'étendre dans une broussaille. Quant à nous : mes élèves, la veuve Hulot, le vieux garde Je-
rôme et moi, nous rentrâmes au hameau sur les six heures, heureux d'être à la maison et surtout de nous mettre au lit après ce magnifique triomphe*
Nous étions alors au mois de mai. 181 8, une année très-chaude et très-précoce ; les neiges s'étaient mises à fondre en mars; il n'en restait plus depuis longtemps. De ma petite fenêtre, à travers les brindilles de lierre; je voyais tout reverdir sur la côte; les genêts à boutons d'or et les bruyères roses s'étendaient jusque sous les roches, où la myrtille, la ronce et le chèvrefeuille grimpaient à foison. Chaque matin je m'éveillais au chant du coq , avant le jour, et, poussant ma petite croisée, les coudes sur le toit, j'admirais les grands bois noyés dansl'àzur du vallon*; j'écoutais les merles, les grives, les chardonnerets, les fauvettes,
s'égosiller au lofn dans les cerisiers en
ij4 Histoire d*un Sous-Maître,
fleur, dans les grands pommiers blancs, sous la voûte des chênes et le branchage sombre des sapins. Ils bâtissaient leurs nids et se réjouissaient. Jamais je ne m'étais senti plus heureux. Cette bonne fraîcheur du matin, qui précède la journée, me donnait des frissons d'enthousiasme, et, sans la crainte de troubler la mère Hulot, qui récitait son chapelet, j'aurais entonné le Te Deum laudamus !
Malheureusement mon école se dépeuplait de jour 'en jour, mes élèves s'en allaient à la file ; Tun gardait les chèvres, l'autre aidait son père, à la coupe, Tàutre conduisait la bourrique de ses parents en Alsace pour vendre des sabots, étamerdes casseroles, réparer des chaudrons. Le hameau des Roches fournissait des chaudronniers et des sabotiers à toute la plaine et à toute la montagne. Moi, je restais là, devant mes bancs vides, avec cinq ou six élèves, les fils des notables , qui bâillaient et n'attendaient que le moment de courir aux champs. Sœur Éléofiore, en cette saî-
son, retournait à son couvent; je ne pouvais faire comme elle, et me voyais à la charge d^un petit nombre de ménages.
Parmi les derniers élèves qui me restaient, se trouvaient Jacques et Philippe Hutin, les fils du vieux garde Jérôme, représentant avec M. le conseiller municipal, Nicolas Ferré, l'autorité supérieure aux Roches. Ce vieux garde, homme sec, petit, trapu , 4e nez mince , recourbé, les moustaches grisonnantes, les yeux noirs et perçants, avait Tair tout à fait décidé. Il était natif de Remiremont, dans les Vosges, et chaque fois que j'allais dîner et souper chez lui, il se plaisait à me raconter sqs campagnes en Italie, en Suisse, en Hollande et le long du Rhin. Il parlait clairement et sans vanterie, comme il n'arrive pas toujours aux vieux soldats. Quant à l'intérieur de sa maison , la dernière du hameau des Roches , on ne pouvait en voir de plus propre et de mieux tenue dans sa pauvreté. Le linge était toujours blanc, le plancher bien lavé et balayé, la vaisselle
k6 Histoire d'un Sous»Ma\tre.
bien récurée, les meubles luisants, les petites fenêtres transparentes. La fille aînée du père Jérôme, M"* Toinette, veillait à tout, la mère étant morte depuis plusieurs années. Cette jeune iille, de seize à dixsept ans au plus, que les gens des Roches appelaient « la frisée, » conduisait le ménage de son père mieux qu'une femme de trente ans. Elle avait une jolie figure fraîche ef jfiante, de beaux cheveux blonds et de grands yeux gris clair. C'était un petit être plein de courage, d'intelligence et de vivacité, allant, venant, trottant comme une alouette, dressant la table, faisant la cuisine, veillant sur ses petits frères et sœurs, riant avec eux, les embrassant et les corrigeant au besoin. On reconnaissait en elle le vieux sang français de la montagne, vif et pur comme l'eau de source.
Faire beaucoup*avec peu de chose, se tirer d'affaire quand on n'a presque rien, apprêter un bon repas avec quelques œufs, quelques herbes, un peu de sel, trouver moyen d'être toujours aussi propre, aussi bien
Histoire d'un Sous-'Matfre, 157
mise avec une jupe de toile et une cornette d'indienne que d'autres avec des robes de soie ; et puis s'égayer , répondre à tout vivement, avec esprit et même un peu de malice, voilà ce qu'on ne rencontre pas souvent, et ce qu'un jeune homme remarque malgré lui. J'avais vu ces choses et j'y rêvais quelquefois, mais alors mes idées n'allaient pas plus loin que de me dire :
« Ce vieux garde a bien de la chance d'avoir une fille pareille ! »
Chaque fois que le tour de Jérôme Hutin arrivait de m'héberger, j'en étais content.
Le garde me recevait en .camisole de laine et gros sabots , ayant toujours soin d'ôter ses souliers et ses guêtres en rentrant de tournée. Le dîner était-il servi, on s'asseyait tout de suite; au cas contraire, on sortait faire un tourau jardin. Le père Jérôme greffait ses arbres, il ayait de meilleurs fruits que ses voisins et en plus grande abondance; il m'expliquait la manière de les obtenir et s'étendait avec complaisance
sur toutes les améliorations qu'il avait faites à la culture des Roches, sur les engrais, sur rirrigation , sur Téchenillage et le chaulage des arbres fruitiers, car dès ce temps il mettait de la chaux autour des vieux troncs, pour empêcher les infectes de s'y loger et d'y monter; il murait avec soin leurs plaies, pour les empêcher de s'étendre et de gagner le cœur de l'arbre. Toutes ces choses, il les avait vu pratiquer ailleurs durant ses campagnes, tandis que des miirliers d'autres n'y faisaient pas attention,.
Les progrès que j'avais fait faire à "ses deux garçons lui donnaient pour moi de la considération et même de l'amitié, de sorte que, voyant partir mes élèves, c'est à lui que je me plaignais. Il m'écoutait gravement et me répondit un jour :
« Vous avez raison , monsieur Renaud , la plus grande misère de ce pays, c'est de retirer les enfants de l'école pour les envoyer garder les chèvres , grimper au« arbres, dénicher les oiseaux et commettre toute sorte de délits qui les habituent à ne plus
respecter Tautorité. C'est comme cela qu'on devient mendiant, vagabond, braconnier et .„ prdpre à rien ; mais que voulez-vous ! cela dure depuis des années et des années. A moins de forcer les parents par des amendes de laisser leurs enfants à Técole, été comme hiver, jusqu'à douze ou treize ans, cela continuera toujours. C'est l'affaire des préfets, des supérieurs et du roi, qui ne s'en inquiètent guère. Moi,, je tiens à ce que mes garçons s'instruisent; ils iront chez vous le plus longtemps possible. J'ai trop vu combien l'ignorance est terrible, pour ne pas vouloir qu'ils sachent lire, écrire et calculer; si j'avais eu plus d'instruction, au lieu d'être simple garde, je serais commandant et pettt-être colonel, car le courage et le bon sens ne m'ont jamais manqué. Maintenant encore je suis embarrassé de bien écrire iin simple procès- verbal, et voilà pourquoi je resterai simple garde forestier toute ma vie, malgré mon expérience pour l'estimation des bois et ma connaissance des forêts... Quel malheur!... »
i6o Histoire d'un Sous-Maître.
Le brave homme comprenait fort bien que ses deux garçons, avec quatre ou cinq autres, ne suffisaient pas pour me fairef^vivre six mois de Tannée , et finit par me dire, en se promenant de long en large suivant son habitude, qu'à cinq quarts de lieue environ , au-dessus des Roches y en descendant vers la Sarre-Rouge, se trouvaient trois grosses fermes d'anabaptistes;^ que ces gens avaient beaucoup d'enfants, auxquels . le plus vieux d'entre eux , le grand-père, apprenait la Bible et les Evangiles, en les prêchant tous les dimanches ; qu'il avait vu cela plusieurs fois; que ces anabaptistes avaient une grande estime pour le savoir, et que le vieux, qui s'appelait Jacob, se désolait souvent de ne pou»voir enseigner à sqs enfants et petits-enfants le toisé, la rédaction des actes sous seing privé, la tenue des livres, le calcul ^et beaucoup d'autres choses dont il n'est pas dit un seul mot dans les livres saints, et qui sont pourtant très-nécessaires à connaître pour bien conduire une ferme. Il ajouta
Histoire d'un Sous^Maître, i6i
que ce vieux Jacob s'était même informé près de lui de ce qu'enseignait sœur Éléonore, pour envoyer ses petits-enfants à l'école des Roches, mais qu'en apprenant qu'il n'était question dans la classe de la chère sœur que de catéchisme et de cantiques, cela l'avait détourné de son dessein.
<( Si vous voulez, me dit-il, j'irai le voir ou même nous irons ensemble, et je suis sûr que cet homme de bon sens sera content de vous confier l'instruction de cette jeunesse, pour ce qui regarde les chiffres, récriture et Farpentage. Ce sont des gens à leur aise et qui vous payeront bien. Qu'en pensez-vous ? »•
J'étais très-heureux de savoir cela, trèsdésireux aussi d'en profiter, et tout de suite il fut convenu que nous irions voir lés anabaptistes le lendemain jeudi, pour nous entendre avec eux.
Le lendemain donc de grand matin, le vieux garde et moi nous étions en route à travers les sapinières, pour descendre à la ferme du père Jacob. Tout le pays était
couvert de vapeurs blanches , au milieu desquelles montaient en forme d'épis les cimes innombrables des sapins. On ne se voyait pas à quatre pas. Les chiens de Jérôme Hutin eux-mêmes suivaient derrière nous le sentier, à cause de la rosée qui remplissait les broussailles.
Quelques minutes avant cinq, heures, lorsque le soleil sortit de cette mer et que toutes les feuilles, toutes les herbes se mirent à briller, je ne pus retenir un cri de joie. Nous avions fait halte une seconde.
Le garde , en allumknt sa pipé, riait tout bas , à la manière des vieux chasseurs , et disait :
«Voilà, monsieur Jean-Baptiste, une promenade que les jeunes gens devraient faire tous les jours dans la belle saison; mais la paresse les retient au lit, ils se privent ainsi d'un grand plaisir. Regardez ce beau soleil, comme il écarte les brouillards: on dirait qu'il nage de notre côté; voyez comme il s'avance, comme il s'étend. Et là-bas, tout là-bas, du côté de la Sarre,
ces grandes raies blanches , c'est la rosée qui tombe. Dans une demi-heure le soleil aura tout essuyé, la plaine sera propre comme une* belle chambre où rien ne traîne ; on verra tout clairement , les villages , les bouquets d'arbres , les rivières , les routes., les sentiers, à quatre et .cinq lieues... Ah! oui, monsieur Jean-Baptiste, on a bien tort de se retourner dans les draps , au lieu de se secouer hardiment et de sortir. Si vous voulez, je viendrai vous éveiller les jeudis, nous irons à la pêche, à la pipée. »
J'acceptai de bon cœur, étant émerveillé de ce spectacle.
Alors nous reprîmes notre chemin, et bientôt après le chant du coq m^avertit que nous n'étions plus loin des trois fermes.
Une éclaircié se faisait dans le feuillage, la lisière approchait, et tout à coup au milieu d'une large prairie en pente, dans le coude d'unrufsseau qui descendait en bondissant vers la Sarre , nous vîmes la plus grande des fermes, celle du père Jacob,
avec son large hangar, où pendaient les bottes de paille entre les poutres ; au-dessous rétable, les écuries ; la g'rande porte de grange, à gauche, où se trouvait clouée une buse ; puis le corps du logement, trois fenêtres en bas,rescàlier et la porte, quatre fènêtres en haut; la fontaine et ses auges au milieu de la cour entourée d'un mur; les grands fumiers carrés, bien alignés; enfin une bonne vieille ferme d'anabaptistes," sans magnificences inutiles, mais où la simplicité, la propreté, le bon ordre, faisaient penser qu'on devait y bien vivre, et que les gens ne s'y trouvaient pas malheureux.
Comme nous sortions du bois, un grand chien de berger, à longs poils noirs, se mettait à pousser quelgues aboiements, et tout aussitôt la porte du logement s'ouvrait, et le vieux Jacob lui-même, en chapeau de paille, casaque de drap gris et pantalon de même étoffe, sa large barbe blanche étalée sur la poitrine, sortait, nous regardant approcher.
Le garde ouvrit ujie porte, en lattes et traversa la cour, levant sa casquette, pendant que le vieil anabaptiste lui criait bonjour d'un air de bonne humeur. Moi, j'étais sur les talons du père Jérôme, qui dit à ce vieillard de quatre-vingts ans :
(( Je vous amène un homme que vous connaissez déjà, père Jacob; c'est le maître d'école des Roches, qui remplace la sœur.
Je lui ai parlé de ce que vous m'avez dit autrefois : que vous ne seriez pas fâché de faire instruire vos petits-enfants dans l'arpentage et les autres calculs. »
Le vieux me regardait de ses yeux gris jusqu'au fond de l'âme, les lèvres fermées et ses vieilles joues plissées: et puis il dit en ouvrant la porte :
' « Entrez, messieurs, entrez ! C'est bien une chose qui m'intéresse... Je ne suis pas fâché de connaître ce jeune homme. »
Il ne promettait rien, ne répondait ni oui ni non; c'était un homm^ prudent.
Nous entrâmes donc, et je vis alors pour la première fois une grande salle de ferme
i66 Histoire d'un Sous-Maître.
anabaptiste, avec ses. deux lignes de bancs, sa longue table bien récurée, ses rangées de pots sur des rayons près du poêle pour faire cailler le lait, et sa vieille horloge dans un coin. Le chien était entré, le père Jacob lui rouvrit la porte et le fit sortir pendant que nous prenions place. En ce moment dehors, nous entendions s'ouvrir d'autres portes, celles des écuries; les troupeaux s'échappaient dans la cour, sautant, galopant, courant à l'auge, et les cris des garçons pour conduire ce bétail retentissaient. Le grand-père, se penchant à l'une des fenêtres, appela une femme, ensuite il vint s'asseoir en face de nous sur le banc et dit en souriant :
« Vous êtes partis de bon matin « Voici seulement que nos bêtes vont à la pâture. »
La femme était entrée, une petite mère toute ridée, en casaquin de laine, petite jupe et bonnet noir, la bouche ronde plissée et les joues rouillées comme des feuilles de vigne sur la fin de l'automne.
« Tiens, Saloméj lui dit le vieillard.
Histoire d'urifSous-Maître. 167
voici le maître d'école des Roches. Le père Jérôme nous Tamène, il parle de faire instruire les petits-enfants dans le calcul; qu'est-ce que tu en penses?
— 11 faut envoyer chercher Christel et David, dit cette vieille grand'mère; vous arrangerez tout ensemble. »
Et tout de suite étant sortie, elle envoya deux garçons chercher leurs oncles aux fermes voisines. Bientôt ceux-ci vinrent gravement, tous habillés de la même ma- ' nière, Tair calme et la barbe pleine jusque derrière les oreilles. Le grand-père leur dit en deux mots qui j'étais et ce que je -Venais leur proposer, et sur la figure de ces braves gens je reconnus aussitôt qu'ils consentaient avec plaisir.
« Voye25-vous, me dit le grand-père Jâ^ cob en riant, mes deux aînés, partis depuis dix-huit ans pour l'Amérique, ne finissent pas d'écrire à leurs frères et à leurs beauxfrères d'envoyer les petits là-bas; que les terres de première qualité se vendent pour • rien, qu'ils en ont des milliers d'arpents
i68 Histoire d'un Sous^Maître.
près de la rivière Wabach, dans TEtat de rillinois : — des bois, des prairies et des champs, où le froment, l'herbe et les pommes de terre viennent en abondance; mais que les bras leur manquent , et que • nous ne pouvons rien faire de mieux que d'envoyer tous nos enfants les rejoindre.
Seulement ils nous recommandent bien de leur donner de Tinstructioi», car en Amé- -rique l'homme ne vaut que parcequ'iVsait.
Nous ne demandons pas mieux, n'est-ce pas, Christel et David?
— Oui, dirent les deux fils; mais il faut s'entendre sur le prix. »
Alors le père Jérôme reprit la parole «t se mit à discuter cet article, disant que je ne pourrais pas venir dîner et souper aux trois fermes à cause de la distance, et que par suite la nourriture, restant à ma charge, devait m'ètre comptée en outre du prix de l'école. Ces anabaptistes écoutaient et discutaient tout d'un ait sérieux. Ils reconnaissaient les raisons justes, et secouaient la tête lentefnent lorsque le vieux
garde en donnait de moins bonnies. Finalement nous tombâmes d'accord que je recevrais quarante sous par mois pour chaque élève qu'ils m'enverraient, et que je leur enseignerais non-seulement l'arpentage et le calcul, mais encore la tenue des livres et le mesurage des bois. Le père Jacob avait fini par s'égayer en causant; il me posait sa vieille main ridée sur l'épaule et disait :
« Nous vous connaissons depuis longtemps, M. Renaud; nous savions déjà ce que vous valiez, du temps où vous teniez récole du soir au Chêne-Fendu, avec le père Guillaume. »
Je croyais qu'il allait me parler de mon malheur ayec M"® Zalie Bauquel; mais il ne m'en dit rien, et s'écria :
«' Vous êtes un bon maître d'école ! Celui de notre religion, qui vient passer ici tous ses hivers , ne comprend rien au delà de ses quatre règles; vous êtes un autre homme. Seulement, avant de finir le marché, promettez-nous encore quelque chose.
170 Histoire d'un Sous^Maîtra,
— Quoi donc, M. Jacob? lui dis-je.
— C'est de ne pas essayer de convertir nos enfants. »
Je devins tout rouge. <( A quoi pensez-vous donc? lui dis-je presque fâché, ce serait une abomination.
— Ah! fit-il, c'est que dans le temps, voilà bien dix ou douze ans, la chère sœur des Roches a essayé de gagner nos deux petites -filles aînées, Less.el et Christine, maintenant mariées en Amérique. Et plus tard, du côté de Hazlach, il nous est arrivé quelque chose de pareil, avec les filles de nos deux gendres; on leur donnait de petites images de la Vierge et des .médailles, on leur parlait de confession.
— Oui, c'est la vérité, firent ks deui fils. . ^ "
— Eh bien^ quant à moi, leur dis-je, je suis un honnête homme, vous pouvez êtfe tranquilles. »
Le vieux garde riait en criant :
i< Quelle drôle d'idée vous avez, grand-
Histoire d'un Sous~AIaître. iji
père Jacob! Vous ne connaissez pas M. Renaud; vous le prenez pour un autre.
— J'ai votre parole, me dît gravement le grand-père, cela suffit. »
Alors, tirant le cruchon de kirschenwasser de Tarmoire, il emplit les petits gobelets, et tout étant arrêté de la. sorte, après avoir trinqué et s'être serré la main, le père Jérôme et moi nous repartîmes ensemble pour les Roches. En chemin, il fut entendu que tous, les jours où je devrais dîner aux trois fermes, j'irais prendre mes repas chez le vieux garde, moyennant douze sous par jour. De cette manière je calculai tout de suite qu'il me resterait encore du bénéfice, ayant neuf élèves à quarante sous. Je n'avais jamais été dans une position meilleure, même dans le temps de ma grande prospérité au Chêne -Fendu.
Cette idée me réjouissait et m'attendrissait.
J'avaîs déjà parlé plusieurs fois à M. Guillaume de ma triste position aux Roches, si tous mes élèves continuaient de partir l'un après Fautre, et Ton se figure avec quelle satisfaction je lui racontai le dinaanche suivant la proposition que m'avait faite M. Jérôme et la réponse des anabaptistes. Tout se peignait en beau devant mes yeux ; je me voyais d'avance en train de me promener dans les champs, avec la toise et les piquets, tirant mes lignes, mesurant mes angles, expliquant avec soia tous mes calculs à mes nouveaux élèves, et puis rentrant le soir souper chez le vieux garde. Que veux-tu ! la jeunesse se fait de belles imaginations. — M. Guillaume, assis à table en face de moi, m'écoutait tout rêveur, sans me répondre. Tout à coup il me demanda si j'avais la permission de M. Bernard.
tt Quelle permission? lui dis-je. Est-ce
que j'ai* besoin d'une permission? M. le curé sait bien que je ne peux pas vivre de Tair du temps, et que, si tous mes élèves s'en vont sans qu'il m'en vienne d'autres, je serai forcé de partir aussi.
— Tout cela, dit M. Guillaume, est trèsbien ; mais ces anabaptistes sont des hérétiques, vous ne pourrez pas leur enseigner le catéchisme, et quant au reste, quant à Tarpentage, au calcul, aux actes sous seing privé, il faut voir ce que M. Bernard en dira.
— Mais au nom du ciel, M. Guillaume, m'écriai-je, quel mal voyez-vous à cela?
Et comment M. le curé, mon bienfaiteur, qui m'a tiré d'une si malheureuse position et qui me veut tant de bien, comment pourrait-il me refuser une chose si juste et si naturelle? »
Le pèreGuillaume, haussant les épaules, me répéta tranquillement :
« Jean -Baptiste, croyez-moi, consultez M. le curé. Maintenant recteurs, inspecteurs, professeurs, principaux, tout n'e$t *• • 10.
rien auprès de MM. les curés; eux seuls font tout et décident de tout.
— Oui, Jean -Baptiste, dit la mère Catherine, ne faites rien sans consulter M. Bernard. Si nous avions demandé la permission pour l'école, du soir, vous seriez encore au Chêne-Fendu,,,. l'affaire des Chibés ne serait pas* arrivée... »
Ces paroles m'étonnèrent. Je regardai le vieux maître; il était devenu tout pâle et jetait à sa femme des regards en dessous.
« Je t'avais pourtant à\{ de ne parler de cette affaire à personne, fit- il à voix basse au bout d'un instant; mais toutes les femmes sont les mêmes : on a beau leur recommander de se taire, c'est comme si on ne leur disait rien.
— Hé! mon Dieu, Guillaume, répondit la mère Catherine, tu n'as pas besoin de te fâcher. Il fallait pourtant prévenir Jean- Baptiste; sans cela, s'il lui arrivait de nouveaux malheurs, nous en serions cause!»
Cette réflexion parut frapper le brave^
Histoire d'un Sous~Aîaître, 175
homme. Il alla vers la porte, l'ouvrit et regarda si personne n'écoutait sur- l'escalier, puis il revint et me dit plus calme ::
<( Eh bien, oui, Catherine a raison. Je ne voulais pas vous le dire, Jean-Baptiste, pour ne pas vous faire dé peine, et puis aussi parce que vous êtes jeune et qu'à votre âge on s'emporte vite, on se laisse aller à des choses qu'on regrette plus tard; mais à présent il faut que vous sachiez tout, car si vous entrepreniez cette école malgré mes conseils, et s'il vous arrivait de nouveaux désagréments-, je me reprocherais toute ma vie de ne pas vous en avoir empêché. »
' Alors le vieux maître, baissant encore la voix, me raconta qu'il savait de source certaine , sans pouvoir pourtant me dire d'où lui venaient ces renseignements, que toute l'affaire des Chibés avait été arrangée par sœur Adélaïde ; que cette vieille femme, très-envieuse et très-mauvaise, mais aussi fort prudente , n'avait pu prendre cela sous son bonnet, et «que tout permet-
ij6 Histoire (Tun Sous~Aîaitre,
tait de supposer qu'elle avait agi d'après les ordres de M. Bernard.
Et comme je me récriais, disant que cela n'était pas possible, que M. le curé m'avait toujours fait du bien, que c'était un honnête homme, incapable d'une action pareille ; .que d'ailleurs je ne voyais pas l'intérêt qu'il pouvait avoir à supprimer l'école des grandes personnes; comme je finissais même par m'indigner contre une telle supposition, M. Guillaume me dit gravement :
« Écoutez, Jean-Baptiste, vous êtes un bon sous-maître , vous en savez plus sur l'orthographe et l'arithmétique que les trois quarts de vos collègues et même que beaucoup de maîtres d'école; mais vous ne connaissez pas encore les hommes. Parce que vous êtes naturellemen| juste, vous croyez que les autres vous ressemblent.
C'est une erreur! Les hommes ne connaissent que leur intérêt , et l'intérêt des curés de notre religion est de maintenir le peuple dans l'ignorance.. Plus le peuple
Histoire d'un Sous~Afaitre, vyj
est ignorant, plus il leur est facile de le conduire; ça tombe sous le bon sens.
Notre école du soir devait donc déplaire à M.. Bernard. Si nous avions enseigné le^ plain-chant et l'histoire sainte à nos élèves, tout lui aurait paru très-bien; mais comme nous montrions à ces personnes Torlhographe, la rédaction des actes, des lettres et des pétitions, et que cela pouvait leur donner l'idée de s'instruire encore davan-
tage par la lecture des livres et des gazettes, il s'est dit que c'était dangereux et qu'il fallait couper le mal dans sa racine.
Rien ne l'empêchait de fermer notre école, puisqu'il est le maître; mais en agissant de la sorte il aurait montré qu'il ne veut .pas que l'on s'instruise; ça lui aurait fait beaucoup d'ennemis dans le village, et voilà pourquoi l'affaire des Chibés est arrivée si à propos; voilà pourquoi vous êtes maître d'école aux Roches , à la place de sœur Éléonore, qui possède une belle voix pour toute instruction et qui chante bien les cantiques. Ces choses sont claires
178 Histoire d'an Sous^-Mattre.
comme le jour. Maintenant vous voulez recevoir des anabaptistes dans votre école et leur enseigner Tarpentage. Cela vous .paraît tout simple, tout naturel. Prenez garde, c'ç^t beaucoup plus grave que vous ne pense? : ces anabaptistes iont des hérétiques; il faut bien y réfléchir. Croyezmoi, Jean-Baptiste, ne faites rien sans consulter M. Bernard, et gardez-vous surtout de lui dire que .vous avez déjà donné votre parole! Dans un temps comme le nôtre, il faut consulter et se confesser, se confesser et consulter MM. les curés, représentants de Dieu et du roi. Si vous aviez le malheur de recevoir les enfants anabaptistes sans l'autorisation de M. Bernard, il l'apprendrait bien vite , car, si Ton ne se . confesse pas, d'autres se confessent pour nous; tout se sait, tout s'apprend, tout se paye, et il pourrait vous arriver encore quelque chose de pire qu'au carnaval. »
Les réflexions de M. Guillaume me remplirent de crainte. Sans croire positivement tout ce qu'il me disait sur le compte
Histoire d'un Sous^Aîaître, ij^
de M. le curé, je comprenais qu'il pouvait bien ne pas avoir tout à fait tort. Aussi je lui promis de suivre ses conseils, et durant toutes les vêpres je ne fis que rêver à cela, me demandant ce que j'allais devenir, si je n'obtenais pas l'autorisation de M. Bernard, et cherchant déjà quelles excuses je donnerais aux anabaptistes pour dégager ma parole. Toutes ces choses m'épouvantaient; et dans la sacristie, en a.idant M. le curé à se déshabiller, j'avais presque un tremblement de lui demander la permission qui m'avait paru d'abord si naturelle. Je ne savais par où commencer.
Lui-même s'en aperçut sans doute, car en sortant de l'église il me dit :
a Eh bien, voyons, qu'est-ce qui se passe) }}
Alors d'un coup je lui racontai ce qui m'arrivaît, n'osant pourtant pas lui dire que j'avais donné ma parole au grandpère Jacob. '
Il s'arrêta tout surpris et me demanda :
tt Comment, les anabaptistes veulent
i8o Histoire d'un Sous^Maître.
fréquenter votre école! En êtes -vous bien sûr?
— Je le crois, monsieur le curé. Le garde Jérôme m'a dit que cela ne pouvait pas manquer d'arriver, si je leur apprenais Tarpentage, la rédaction des actes sous seing privé et la tenue des livres.
— flél dit-il en riant, enseignez-leur tout ce qu'ils voudront, mon cher Renaud.
Mon Dieu, c'est tout simple, vous ne pouvez vivre de rien. Sœur Eléonore retournait au couvent pendant la saison d'été; vous n'avez pas cette ressource; vous ne pouvez pas non plus vous mettre à la charge de vos parents; c'est une situation forcée, commandée. Oui,... je vous autorise à cela. Vous avez bien fait de me prévenir pourtant; s'il s'élevait quelque difficulté je serais là... C'est bien,... c'est bien.., »
Non-seulement M. le curé m'accordait ma demande, mais encore il paraissait tout content, et sur la porte du presbytère il me donna même la main, ce qui ne lui était jamais arrivé. Aussi je partis de là plus
Histoire d'un Sous^Maître, i8*
heureux que je ne saurais te le dire.
M. Guillaume et M™* Catherine, revenant de vêpres, m'attendaient par curiosité devant l'école au bas de Tescalier.
« Eh bien? me demanda le vieux maître.
— Hé! m'écriai-je tout joyeux, en agitant ma casquette, j'ai la permission.
M. Bernard ne demande pas mieux, il m'a tout accordé sans peine ;i c'est le plus brave homme de la terre. Vous voyez bien qu'il ne faut pas croire ce que disent les mauvaises langues. »
Et je Jui racontai notre conversation en détail. M. Guillaume et sa femme restaient comme ébahis.
« C'est étonnant!... c'est étonnant!... »
disaient-ils en se regardant.
A la fin, le vieux maître s'écria :
« Eh bien, tant mieux, ça me fai; plaisir... Maintenant vous êtes en règle,...
on n'aura pas de reproches à vous faire; mais c'est égal, Jean-Baptiste, je ne l'aurais pas cru... Enfin,... enfin,... vous
avez la permission,... voilà le principal. »
i82 H is foire d'un Sous^Maitre,
Nous nous quittâmes en cet endroit, et je repartis pour les Roches, ne songeant plus qu'aux anabaptistes et à toutes les belles espérances que je fondais là-dessus.
Jamais le temps n'avait été si clair, el plus d'une fois, en montant la côte, je m'arrêtai dans \ts genêts pour regarder le pays. Tout bourdonnait au coucher du jour; sur la' droite, par-dessus les cimes des sapins, je découvrais la ferme du vieux Jacob comme une étincelle au fond des bois ; le soleil brillait sur ses petites vitres. La peur du père Guillaume ef tout ce qu'il m'avait raconté de M. le curé me faisait rire, et je me disais que le brave homme ressemblait à ces vieux lièvres, qui tous les ans deviennent plus craintifs, à force d'avoir entendu siffler le plomb autour de leurs longues oreilles*
Histoire d'un Sous~Mattre» 183
Dès le lendemain, les enfants des anabaptistes arrivèrent avec les provisions de la -journée dans leurs petits sacs de toile; ils suivaient ma classe du matin et puis dînaient tranquillement à la salle d'école.
Ils faisaient ensuite un tour aux environs et rentraient à une heure pour la classe du soir. J'avais conservé douze autres élèves du hameau : les fils des notables et ceux du père Jérôme ; en calculant tout, il devait me rester près de quinze francs à lU fin de chaque mois, de quoi m'acheter des livres, i^mplacer mes vieux habits et envoyer quelques sous à mon père. Que me fallait-il de plus? C'est le temps qui me revient toujours avec plaisir, le temps du travail, des promenades au bois, des longues causeries le soir avec le vieux garde et des beaux projets d'av^enir. Mon Dieu^ que cela passe vite !
Chaque matin, vers huit heures, mes
184 Histoire (Tun Sous-'Aîaître»
élèves étant réunis, on déposait les sacs, on prenait la chaîne en fil de fer que m'avait faite le père Jérôme, les piquets et le triangle, et puis en route au grand soleil :
on allait arpenter, mesurer le champ de Pierre, de Jacques ou de Christophe. Je vois encore au mois de juin cette longue côte raide couverte de seigle, entre les rochers à perte de vue; plus bas dans la gorge, les faucheurs, les reins serrés dans leur ceinture de cuir, la pierre dans sa cuvette de bois au bas du dos, les bras de chemise retroussés, les larges chapeaux de paille tombant sur les épaules, et déjà tout baignés de sueur avant la grande chaleur du jour; et plus haut, dans les rochers, les vieilles et quelques enfants avec leurs chèvres, qui grimpent jusque dans le ciel et se retournent en poussant des « hou!... .
hou!... » qui descendent d'échos en échos.
Oui, c'était un bon et joyeux spectacle.
On nous appelait les « savants!,., le cadastre!... » On nous tirait le chapeau de près, et l'on sifflait, on avait Tair de se
Histoire d'un Sous^ALiitre, 185
moquer des savants de loin; mais ces choses nous étaient bien égales. Mes petits anabaptistes et mes autres élèves ne tournaient pas seulement la tête; ils allaient gravement, tirant la chaîne, enfonçant les piquets de proche en prpclie, et puis à chaque angle s'arrêtant pour écouter mes explications. Quand la figure d'un champ, d'un pré, d'un bouquet d'arbres, devenait trop compliquée, nous la décomposions aussitôt; le fils du grand Christel marquait sur son cahier toutes les mesures en bon ordre, chacune à part, pour ne pas faire de confusion. Quelquefois, sur les dix heures, à force d'avoir traîné la chaîne, la sueur nous coulait le long des joues. On s'arrêtait alors au revers d'un sentier, dans l'ombre touffue de quelque gros buisson, ayant bien soin de ne pas s'asseoir sur une fourmilière, et là les calculs commençaient; chacun sur son cahier faisait ses multiplications, qu'on rapprochait pour en connaître la justesse.
Aussitôt des faucheurs et des faneuses arrivaient se pencher derrière nous, ils écou-
i86 Histoire <ïun Sous-AIaltre.
talent ce qui se disait, ouvrant de grands yeux, et finalement nous demandaient :
« Hé! monsieur Jean -Baptiste, est-ce que vous viendrez aussi bientôt mesurer notre champ ? »
Ou bien :
« Combien est-ce que notre pré tient
donc au juste?
— Taat d'ares, tant de centiares.
— Ah!... Ça fait combien de jours?
— Tant.
— Vous en êtes bien sûr?
— Mais oui, c'est tout à fait juste.
— Ah! bon, je suis content de le savoir. »
Quelquefois ces gens réclamaient, criant qu'on avait changé les bornes; et si par hasard le voisin se trouvait là, les disputes commençaient.
Ainsi je continuais l'application de ma méthode : la pratique, toujours la pratiqué! Il faut voir soi-même, observer son terrain, toucher, mesurer et puis calculer; alors seulement on peut dire : « Je
Histoire d'un Sous-Maîfre. 187
sais mon affaire! » Tout ce qu'on a vu dans les livres passe vite; ce qu'on a fait soimême par l'observation et le raisonnement ne s'oublie jamais..
Ces premières études nous prirent deux mois. Sur la fin de juillet, mes élèves, grâce aux explications du tableau que je leur donnais dans l'après-midi, connaissaient la manière exacte de mesurer et calculer toutes les surfaces planes; rien ne les embarrassait plus dans l'arpentage. Il s'agissait de passer au cubage des corps solides, et ceci fut plus difficile; les figures du tableau ne suffisaient plus ; les enfants ne se rendaient pas compte de toutes les formes que représentait un simple tracé.
L'idée me vint de parler au vieux cuvelier Sylvestre, qui tout de suite comprit ce que je lui demandais; il me fit des cubes, des prismes, des cônes en bois, capables de se monter et de se démonter comme on voulait : tout devint clair, sensible pour les élèves. Nous raisonnions des choses les pièces en main, et nous faisions ensuite nos
i88 Histoire d*un Sous-Mattre.
calculs. Ce système de fabriquer des figures géométriques -en bois s'est depuis répandu partout; dç,s centaines d'ouvriers de la Forêt-Noire ne font plus que cela. Quelquesuns ont poussé la chose jusqu'à fabriquer des figures en cristal, afin d'en voir du premier coup d'œil les arêtes et les angles opposés; ils sont devenus riches; mais en ce temps personne n'y pensait. Ainsi marchent les choses eh ce monde : les bonnes idées viennent aux uns, et l'argent entre dans la poche des autres.
Cela ne m'empêche pas de regarder ce temps comme le plus beau de mon existence. Sans parler de la confiance que mettait en moi le hameau des Roches, ni du bonheur d'être reçu chez le vieux garde Jérôme comme un enfant de la maison, de vivre en famille, aimé de tous, je dois te dire que le spectacle de la vie des champs meremplissai t d'attendrissement. Sansdoute ces grandes prairies au fond des vallées, où les faucheurs s'avançaient lentement, en balançant leurs faux luisantes en demi-cercle,
Histoire d'un Sous^Maitre, iSn
ces arbres innombrables de la côte, où les gens cueillaient leurs petites cerises noires pour faire du kirsch, ces chariots couverts de gerbes, leurs petits bœufs roux devant,.
la tête dans les épaules, et des cinq, six travailleurs poussant aux roues en criant :
« Courage... ça marche !... encore un coup d'épaule, et nous arriverons! » cette belle Sarrê que je découvrais avec ses longues flottes blanches et ses flotteurs devant, le grand croc à la main, hélant ceux de l'arrière au tournant. des gorges, sans doute tout cela n'était pas mon bien, mais j'avais pourtant du plaisir à le voir. Après cela, le tic-tac du battage en grange, le bruit de révent qui chasse la poussière des grains en nuages jusque sur les toits et qui semble dire aux pauvres : a L'hiver sera bon ! » tout cela faisait partie de ma vie; ce serait une ingratitude de ne pas le reconnaître. Puis j'avais mes jeudis pour aller courir les bois, et mon Dieu, pourquoi ne pas te l'avouer?
pour aller pêcher à la ligne dans la Sarre,
à l'ombre dbs grands sapins, au milieu des
i(;o Histoire d'un Sous^Ma.tre.
troncs d'arbres et des carrés de planches entassés autour des vieilles scieries, ou dans les petits courants forestiers tout blancs d'écume. — Ah! voilà mes plus beaux moments!... Ces jours -là, quand toute la forêt dort encore en répandant mille odeurs de mûres, de myrtilles, de lierre, de mousse, de résine ; lorsque Teau bourdonne tout doucement au milieu du grand silence, et qu'on entend distinctement une brindille tomber d'un arbre, entre deux et trois heures du matin, tu m'aurais déjà vu en petite blouse et chapeau de paille, debout sur une roche au bord de la rivière, laissant flotter ma ligne dans les tourbillons de ces belles eaux claires, où tremblotait la lune comme au fond d'un miroir. Tu m'aurais vu là, plus attentif qu'un martin-pêcheur, et tu n'aurais jamais pensé que c'était M. Renaud, le maître d'école des Roches, bien content d'avoir retiré ses manchettes, mis de côté son canif et serré ses plumes dans le pupitre ; tu aurais dit :
« C'est un montagnard, un pêcheur de
profession, » et tu n'aurais pas eu tout à fait tort, car je m'y connaissais; le père Jérôme m'avait montré les bons endroits, et j^avaisde la patience.
Ah! quel bonheur quand au bout de quinze ou vingt minutes, en allongeant et retirant lentement l'amorce sur Teau bouillonnante, tout à coup une secousse m'avertissait que le poisson avait mordu, et qu'ensuite le bouchon descendait comme une flèche !... C'était un gros! Je le laissais bien filer, et puis, relevant la gaule à la force du poignet, une truite filait dans les airs et se mettait à sauter au milieu des ronces et des herbes pleines de rosée. Oui, ces choses, il faut les compter aussi dans sa vie; on n'a pas toujours été paisible et les lunettes sur le nez au fond de sa boutique d'herboriste; on a senti son cœur sauter de joie; on a couru comme un fou décrocher le poisson, les mains tremblantes d'enthousiasme. Pour la pêche, la véritable pêche, il n'y a que la montagne ; c'est là qu'on est tranquille et vraiment heureux, au milieu' de la frai-
Ipa
cheur et du silence des bois ; c'est là que personne ne vient vous déranger ! Et quand on change de place, quand on remonte plus haut, son petit panier déjà garni, pensant que la journée sera bonne, en marchant dans ces grandes ombres et regardant les arbres innombrables échelonnés sur les pentes raides jusqu'à la cime des airs, les petits sentiers remplis de grosses racines, en écoutant le merle noir et la grive qui s'éveillent, et quelques instants après tous les oiseaux des bois qui chantent ensemble comme dans une immense volière, il faut reconnaître, pour être juste, qu'après le travail de la semaine on ne trouve nulle part au monde un repps plus agréable et dont on se souvienne plus longtemps.
J'étais donc tout à fait heureux, et je remerciais au fond du cœur les mauvaises langues qui m'avaient forcé de quitter le Chéne-Fendu. Il est vrai que ces gens avaient agi dans l'intention de me nuire, mais leur méchanceté avait tourné à leur propre confusion; j'ai vu cela plusieurs
Histoire d'un Sous-Maître. ipj
fois dans ma vie, que les méchants y réfléchissent. Malheureusement cette grande satisfaction ne devait pas durer longtemps ; je n'étais pas au bout de mes peines, et il devait m'arriver bientôt quelque chose de pire que TafFaire des Chibés^ une de ces choses qui vous indignent encore lorsqu'on y pense après cinquante ans.
Vers le milieu du mois de septembre, M. le curé vint inspecter mon école. 11 était seul, contrairement à son habitude, car dans ces circonstances il arrivait toujours avec deux ou trois conseillers municipaux. Il trouva tout en ordre et parut content des progrès de mes élèvei. Les petits anabaptistes surtout Tétonnèrent par leur bon sens naturel, leur sang-froid et la clarté de leurs réponses; moi-même j'en fus surpris. Ces enfants écoutaient gravement les questions que leur adressait M. le curé, ils y répondaient avec calme et pxicision, comme de petits hommes; on reconnaissait en eux l'esprit sérieux et positif des gens de leur religion, qui vont
ip4 Histoire d^un Sous-Maître*
toujours droit au fait, simplement et sans embarras. Mes autres élèves des Roches répondirent aussi convenablement, surtout les deux garçons de Jérôme Hutîn; mais la présence de M. Bernard les intimidait, il fallait les encourager par de bonnes paroles.
Tout se passa donc très-bien, et l'inspection finie, après avoir donné congé aux élèves pour leur marquer son contentement, M. le curé reprit le chemin du Chêne -Fendu. Je l'accompagnai jusque dans la vallée, à l'endroit où se réunissent les deux branches de la Sarre, et qu'on appelle pour cette raison « les Deux-Rivières. » En descendant la côte, M. Bernard me fit beaucoup de compliments sur ma méthode; il m'adressa aussi plusieurs questions touchant les anabaptistes, me demandant si j'avais revu le père Jacob, et ce qu'il pensait des progrès de ses petits-fils. Je lui répondis que le vieil anabaptiste était on ne peut plus content, qu'il m'avait invité plusieurs fois à dîner les jeudis»
et que d'autres fermiers de sa religion, plus éloignés du hameau des Roches, se proposaient de mettre leurs enfants en pension aux trois fermes, durant la saison d'hiver, pour fréquenter aussi mon école. C'était vrai ; le père Jacob avait vu ces gens sans m'en prévenir, et les avait à peu près décidés. M. le curé m'écoutait la tête penchée, son grand tricorne à la main; il paraissait heureux d'apprendre ces choses, et m'interrompait de temps en temps pour me dire :
« C'est bien, Renaud, c'est très-bien...
Continuez... Vous êtes dans la bonne voie.»
Enfin il me laissa, le cœur rempli de contentement et d'orgueil; oui, je l'avoue, ses éloges me touchaient, j'en étais fier, car c'était un homme capable, très-instruit et bien au-dessus de ses confrères de la montagne.
Mais l'instruction n'est pas tout en ce monde; on peut être très-instruit et trèsmalhonnête à la fois; et ce bon M. Bernard, que j'aimais et vénérais, que je re-
ipô Histoire d'un Sous-Afaître.
gardais comme mon bienfaiteur, malgré les avertissements du père Guillaume , devait se chaîner bientôt de m'apprendre luimême cette triste vérité.
Le dimanche suivant, je descendis au village avec mes élèves et les gens des Roches. J'assistai M. Guillaume aux offices comme d'habitude, et lus vêpres finies, après avoir tout remis en ordre dans la sacristie, j'allais me retirer avec le vieux maître d'école, lorsque M. Bernard, qui achevait de se déshabiller, me fit signe d'attendre. Le père Guillaume , comprenant que M. le curé voulait me parler en particulier, sortit aussitôt.
« Renaud, me dit M. Bernard lorsque nous fûmes seuls, je suis content de vous.
Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète :
c'est la Providence qui vous a conduit aux
Histoire d'un Sous-Aîaîfre. 197
Roches, pour civiliser ce pays de sauvages.
Plus j'y réfléchis, plus cela me semble évident. J'ai rendu compte à monseigneur de ce que vous faites là-haut. Sa bienveillance vous est acquise, la première bonne place d'instituteur vacante dans le diocèse sera pour vous; mais en attendant il faut compléter votre oeuvre, il faut profiter du séjour des petits anabaptistes dans votre école, pour déposer dans le cœur de ces enfants les germes de notre sainte religion. »
En entendant cela, je devins tout pâle, et je répondis :
« Mais, monsieur le curé, ce que vous me demandez est impossible.
— Impossible!,.. Et pourquoi? fit- il d'un ton riide.
— Parce que j'ai promis au père Jacob de ne pas essayer de convertir ses petitsfils, )) lui dis-je timidement.
Il s'était redressé et me regardait, la figure mauvaise.
« Je le sais, fit-il au bout d'un instant, quoique vous ayez négligé de me le dire. »
ip8 Histoire d'un Sous-^Maître,
Et comme je restais tout saisi :
« Ça vous étonne? reprit-il. Je sais tout!
Oui, ces anabaptistes trouvent commode d'envoyer leurs enfants dans nos écoles, de les faire instruire presque pour rien, et de persévérer ensuite dans leur détestable hérésie ; je sais cela... Les choses se passaient ainsi sous l'usurpateur; mais les temps sont changés, il faut que cela finisse ! Vous avez promis au père Jacob de ne pas essayer de convertir ses enfants, c'est bien; vous tiendrez votre parole, puisque vous avez eu la faiblesse de la donner; mais vous n'avez pas promis à ce vieil hérétique de négliger l'instruction religieuse des enfants des Roches, c'est le premier de vos devoirs ! Vous commencerez donc dès demain l'enseignement du catéchisme, une heure le matin et une heure le soir. Vous aurez soin d'insister sur la nécessité de la confession , de la communion et de tous les sacrements de TEglise. Vous vaus adresserez aux enfants des Roches, à eux seuls; mais les petits anabaptistes seront là, ils entendront vos
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explications comme les autres, et Dieu fera le reste. Vous comprenez?
— Oui, monsieur le curé, lui répondisje tout bas.
— C'est bien, fit-il; je compte sur vous.
Nous irons, MM. les conseillers municipaux et moi, visiter votre école dans le courant de la semaine prochaine ; que tout soit en ordre! »
Il prit son chapeau et sortit. J'étais consterné. La dénonciation du grand Coliche, tombant tout à coup de la roche des ChibéSj m'avait produit moins d'effet que les paroles de M. Bernard. Je restai quelques instants, étourdi , me demandant si j'avais bien entendu, et puis je m'en allai la tête comme perdue. Deux minutes après, j'entrais dans le petit jardin de la maison d'école, où je savais trouver M. Guillaume.
Durant la belle saison, le vieux maître avait l'habitude, après vêpres, d'aller s'asseoir dans sa gloriette, et là, tout en vidant un cruchon de bière , il lisait à sa femme le journal que lui passait M. Bauquel ,
s'arrêtant de temps en temps pour expliquer à M"® Catherine les choses qui lui paraissaient hors de sa portée. C'était la seule distraction du brave homme, après les ennuis et les fatigues de la semaine.
Je le trouvai en manches de chemise , ses grosses besicles sur le nez et lisant la gazette, mais seul; sa femme était allée faire une commission dans le village. Il vit tout de suite sur ma figure qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et me demanda :
«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean-Baptiste? m
Alors, plein d'indignation contre M. Bernard, je lui rapportai notre conversation, et l'ordre abominable qu'il m'avait donné d'abuser de la présence des enfants anabaptistes dans mon école, pour les détourner de leur religion. M. Guillaume m'écoutait gravement.
(( Je m'attendais à quelque chose de pareil, dit-il ensuite avec tristesse; il y a ongtemps que je connais M. Bernard; c'est
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un homme rusé cous son air bourru. L'autorisation qu'il vous a donnée si facilement de recevoir les anabaptistes dans votre école ne m'a jamais paru naturelle; je ne pouvais pas comprendre comment il vous permettait d'enseigner à des hérétiques, ce qu'il nous avait empêchés d'apprendre aux grandes personnes du Chêne-Fendu... Cela m'inspirait de la défiance, je me disais : — Il doit avoir une raison secrète ! — Et je réfléchissais, je me creusais la tête pour deviner;... mais à cette heure je comprends tout depuis le commencement... Oai, l'affaire des Chibés est maintenant très-claire : par ce moyen, M. Bernard supprimait notre classe du soir, qui lui déplaisait; et en vous envoyant aux Roches, il tendait un piège aux anabaptistes; c'est un coup de prêtre!»
Le vieux maître d'école serrait les lèvres et regardait à terre, tout pensif. Et comme je le priais de me venjr en aide , de me donner un bon conseil pour sortir de cette position difficile, il finit par me dire :
a Mon Dieu , Jean-Baptiste , quel con-
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seil voulez-vous que je vous donne? Du temps de l'usurpateur, vous auriez pu réclamer auprès du maire ou du sous-préfet, on vous aurait peut-être rendu justice; mais depuis le retour des Bourbons, les curés sont tout -puissants dans leurs paroisses : leur métier est de commander et le nôtre d'obéir! Si vous ne faites pas ce que veut M. Bernard, vous êtes perdu!
Non-seulement il trouvera moyen de vous chasser des Roches, mais il aura bien soin de mentionner l'affaire des Chibés dans votre certificat et de vous signaler à ses confrères comme un sujet dangereux. Vous ne pourrez rester nulle part, à supposer que vous trouviez une autre place, chose difficile avec un mauvais certificat; enfin sa haine vous suivra partout, et cette haine sera d'autant plus grande, que vous lui aurez fait manquer l'occasion de s'élever dans l*esprit de ses supérieurs. Rien ne fait plus d'honneur à un prêtre que la conversion d'un hérétique ; c'est leur ambition secrète à tous. M. Bernard est très-ambitieux; ça
Tennuie de végéter dans un petît village de la montagne, et quelque riche paroisse en Lorraine ne lui déplairait pas. Il a déjà essayé d'attirer les enfants des anabaptistes dans récole de sœur Eléonore, mais il n'a pu réussir, parce que cette femme ne sait rien, et qu'elle ne jpouvait rien enseigner à ces enfants que le catéchisme et les cantiques , choses contraires à leur religion.
Maintenant, grâce à vous, il compte arriver à son but et s'en réjouit probablement d'avance. Figurez -vous sa colère, si la chose venait à manquer par votre faute...
— Mais, M. Guillaume, m'écriai-je en l'interrompant, si je fais ce que veut M. le curé, le père Jacob l'apprendra bien vite, et il se dépêchera de retirer ses enfants ; sans compter qu'il aura le droit de me traiter de gueux, d'homme sans parole, et que je ne pourrai rien répondre.
— Hé! je le sais bien, fit-il d'un air désolé; mais, si vous désobéissez à M. Bernard, vous perdrez votre place et vous re-
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tomberez à la charge deVvos parents : c'est une chose terrible... Quand on est pauvre, Jean-Baptiste, quand on a besoin de sa place pour vivre, il faut supporter bien des'iniquités... Je peux vous en parler savamment... Ah! c'est facile de rester honnête quand on est riche, mais lorsqu'on est pauvre... Enfin,... enfin,... réfléchissez avant de prendre une résolution,... ne vous laissez pas emporter par la colère... Il s'agit de votre avenir ;... c'est grave,... c'est très-grave... »
Voilà tous les conseils que me donna le père Guillaume. Cela voulait dire : — Tu es le plus faible, courbe-toi, fais comme tant d'autres, comme j'ai fait moi-même en gémissant.
Je le remerciai, et je partis. Mon cœur saignait. Je ne te raconterai pas les pensées de colère et de venge;ance qui me traversèrent la tête en grimpant le chemin des Roches. A quoi bon? Ces choses sont passées, il vaut mieux les oublier. Ce que je dois te dire pourtant, c'est que l'idée de.
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trahir la confiance du père Jacob ne me I vint pas une seconde, non, cette idée malhonnête n'entra pas dans mon esprit, et j'en remercie Dieu. Je criais en moi-même contre Tin justice des hommes, je me ré- | voltais contre leur méchanceté, voilà tout.
Puis je voulais partir, quitter le pays; mais où aller?... Que faire?... Comment gagner ma vie?... Mon indignation contre M. Bernard était d'autant plus terrible, que je Tarais toujours regardé comme mon bienfaiteur.
Et tout à coup, en arrivant sur le plateau des Roches, d'où l'on découvre au loin la vallée de la Sarre et les terres blanches de la Lorraine, l'idée me vint de me faire soldat... Au moins j'aurais le pain de chaque jour; on ne me demanderait pas d'abuser de la confiance des gens pour convertir leurs enfants. Cette idée me parut la meilleure, je m'y attachai, elle me calma; mais, pensant ensuite que les gens des Roches et surtout le père Jérôme chercheraient à m'en détourner et à me retenir
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dans T-intérêt de leurs enfants, je résolus de n'en parler à personne.
Vers sept heures, j'allai souper chez le vieux garde. Je lui dis que j'avais reçu des nouvelles de ma famille, que j'étais forcé de partir, et que je serais absent cinq ou six jours. Il s'offrit de porter mon paquet jusqu'au Chêne-Fendu et même plus loin, si cela me faisait plaisir; mais je le remerciai, disant que je partirais de très-bonne heure, pour arriver à Saint-Nicolas avant la nuit, et lui demandant seulement de prévenir les anabaptistes et les parents de mes autres élèves. Il me le promit et me souhaita bon voyage sur sa porte, en me ^errant la main.
J'étais désolé de quitter ainsi ce brave homme, qui m'avait reçu dans sa famille comme un fils, et sa bonne petite Toinette, si gaie, si courageuse!./. Oui, j'aurais voulu les embrasser tous les deux... J'avais le cœur bien gros, et pourtant je restai ferme : ils ne virent rien sur ma figure*
Le lendemain au petit jour, je descendais le sentier des Roches, mon paquet au
bout du bâton. C'est un des plus terribles moments de ma vie. Tout me paraissait beau, tout m'attendrissait. Parfois je m'arrêtais, regardant ces vieilles montagnes couvertes de sapinières à perte de vue, ces gorges sombres où la Sarre traçait une ligne blanche, ces petits chemins roux serpentant au flanc des côtes. J'ouvrais les yeux tout grands pour emporter dans mon cœur l'image de ces choses et de mille autres que j'avais vues cent fois sans les remarquer. Ah! que je m'étais vite attaché à ce pays! Que je l'aimais!... Et comme je sentais grandir ma colère contre celui qui me forçait de le quitter!
Je ne passai pas au Chêne-Fendu; j'aurais pu rencontrer M. Bernard, et Vidée seule de revoir cet homme m'indignait; et puis il aurait fallu donner des explications à M. Guillaume, écouter ses conseils, peutêtre ses remontrances; et j'en avais assez.
Je pris par les hauteurs, et je marchai longtemps sous bois. Il faisait très-chaud.
Vers dix heures, j'arrivais à Lorquin. Je
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ne voulais, pas quitter le pays sans dire adieu à M. Régoine, qui m'avait toujours montré de l'amitié; j'entrai donc dans sa boutique, et je trouvai le vieil apothicaire assis devant un grand livre rempli de plantes desséchées, qu'il examinait avec une loupe.
« Hé! c'est M. Renaud, fit-il; puis remarquant mon paquet : — Où diable allezvous comme cela?
-^ Je m'en vais, luidis-je.
— Bah!
— Oui, et je n'ai pas voulu quitter le pays sans vous remercier de vos bontés, monsieur Régoine, sans vous dire adieu.
— Mais pourquoi partez-vous? »
Je lui racontai mon histoire : l'affaire de l'école du soir au Chêne-Fendu , celle des ChibéSy celle des anabaptistes, enfin tout depuis le commencement.
Il m'écoutait avec attention, mais sans paraître surpris le moins du monde.
« Et maintenant, me dit-il quand j'eus fini , qu'allez- vous faire? .
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— Je vais m'engager dans un régiment à Lunéville.
— Vous engager?
— Oui, c'est tout ce que je peux faire de mieux.
' — Mauvaise idée, fit-il en secouant la tête, mauvaise idée!... Du temps de Bonaparte, à la bonne heure! avec un peu d'instruction et beaucoup de chance, on devenait colonel et même général; mais aujourd'hui c'est bien différent.
— Eh! que voulez-vous, monsieur Régoine? lui répondis- je, c'est ma seule ressource. Après le malheur qui vient de m'arriver, je ne peux plus entrer nulle part comme sous-maître, et je n'ai pas le temps ni les moyens de chercher une autre place. »
Il me regardait fixement de ses gros yeux, et semblait réfléchir. Au bout d'une minute, il déposa sa loupe sur la table et me dit :
« Monsieur Renaud , ce que vous venez
de faire est bien, ça prouve q'ue vous avez
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du cœur et de l'honneur. Il faut toujours encourager ces choses-là, car elles sont rares, même chez les jeunes gens... Que diriez-vous si je vous procurais une place?
— Ah! monsieur Régoine, m'écriai-je tout saisi, vous me rendriez la vie.
— Eh bien, écoutez. J'ai besoin d'un garçon sachant bien lire et écrire, pour m'aider dans ma boutique. Celui que j'avais était un ivrogne; je l'ai renvoyé.
Voulez-vous prendre sa place? Vous serez nourri, logé, blanchi, et vous aurez vingt francs par mois, pour commencer, bien entendu ; mais il faudra vous mettre tout de suite à la botanique et à la chimie. J'ai de bons livres, je vous aiderai. Cela vous convient-il ? »
Ai-je besoin de te dire avec quel bonheur j'acceptai la proposition de cet excellent homme? Non-seulement je trouvais une place au moment où je m'y attendais le moins, mais encore je gagnerais plus qu'aux Roches; je pourrais donc continuer d'aider mon père; et puis j'allais avoir des
livres, étudier des choses nouvelles... Que pouvait-il m'arriver de plus heureux?
Je restai trois ans chez M. Régoine. Ces trois années sont les mieux remplies de mon existence; je n'ai jamais tant travaillé. M. Régoine m'aidait, il m'encourageait et poussait la bonté jusqu'à me donner le soir des leçons de chimie et de botanique. Ce vieil apothicaire, que M. le curé Bernard traitait de « jacobin, » était la bonté et Thonnêté mêmes. S'il avait vécu plus longtemps, je serais devenu pharmacien, et je lui aurais peut-être succédé.
Malheureusement il mourut dans l'hiver de 1821 d'une fluxion de poitrine, et ce fut pour moi un grand chagrin en même temps qu'une perte irréparable. Je n'avais pas d'argent pour aller à Strasbourg continuer mes études; il fallait vivre : je me fis herboriste. Deux ans plus tard, le i«' juillet 1823, j'épousai Toinette Hutin, dont le bon cœur et les excellentes qualités m'avaient frappé pendant mon séjour aux Roches, et voilà quarante-sept ans bientôt
que nous vivons ensemble dans cette petite boutique. Elle m'a donné cinq enfants ; tu les connais, ce sont de braves garçons. Je me suis imposé les plus grands sacrifices pour les feire instruire, car sans instruction on n'arrive à rien dans ce monde, comme disait souvent mon beau-père Jérôme. Le pauvre vieux garde avait raison, j'ai vu cela toute ma vie; c'est l'instruction seule qui fait les hommes, qui leur permet de s'élever et de prospérer : celui qui ne sait rien végète dans la servitude.
Et puisque me voilà revenu sur ce chapitre, je te dirai, pour finir mon histoire, que je me suis toujours occupé de la question de l'instruction. Que veux- tu? on n'a pas été maître d'école pour rien , et puis cette question est aussi la première de toutes; j'entends l'instruction du peuple, comprends-moi bien. Les riches n'ont pas besoin qu'on s'occupe d'eux. Les collèges, les lycées, les universités pour instruire leurs enfants n'ont jamais manqué dans, notre pays, et l'argent non plus pour payer les
professeurs, même lorsque les maîtres d'école étaient réduits à chercher leur nourriture de porte en porte, comme aux Roches.
Aussi notre bourgeoisie s*est élevée de plus en plu» depuis soixante-dix ans; mais, à mesure qu'elle montait, elle s'éloignait du peuple, qui restait en bas dans son ignorance. Le grand malheur de notre nation, ce que les gazettes appellent a l'antagonisme des classes, » vient de là. Il n'y aurait point « d'antagonisme » si on avait pris soin d'instruire le peuple , et les paysans, voteraient aujourd'hui comme les bourgeois. Malheureusement on a voulu dominer , former une espèce de noblesse de l'instruction et de l'argent, on. s'est conduit comme des égoïstes , et maintenant on récolte ce qu'on a semé :
la division de la nation en deux classes v celle des gens instruits qui volent pour la liberté, parce qu'ils comprennent que sans liberté on n'est sûr de rien, et celle des ignorants qui votent pour Pierre ou pour Jacques, suivant que Pierre ou
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Jacques sont les maîtres, qu'ils ont pour eux les curés, les gardes champêtres et les gendarmes. Aujourd'hui ces choses sont claires pour tous, les plébiscites de Bonaparte et de sa bande ont ouvert tous les yeux; on comprend enfin que l'ignorance du peuple est un danger terrible, et tout le monde réclame l'instruction primaire gratuite et obligatoire. Il est vrai que plusieurs ne la voudraient pas obligatoire; ils parlent de la liberté des père et mère, mais quand on prend nos enfants à vingt ans, pour les envoyer sur les champs de bataille, on ne parle pas de liberté!... Laissons cela, c'est la fin du vieil égoïsme; il n'en a plus pour longtemps, laissons- le mourir de sa belle mort.
• Nous aurons donc bientôt l'instruction primaire gratuite et obligatoire, et je m'en réjouis d'avance. Ne crois pas cependant que cela suflira pour nous remettre à la place que nous occupions depuis 178p.
Imposer à tous les Français l'obligation
d'apprendre à lire, écrire et calculer, ouvrir de nouvelles écoles, débarrasser les maîtres de la surveillance des curés, augmenter le nombre des instituteurs et leurs appointements, c'est bien, c'est même trèsbien, et pourtant ce n'est pas tout. Moi, ce qui m'intéresse le plus , c'est de savoii ce qu'enseigneront ces maîtres d'école nombreux et bien payés. Leur enseignement sera-t-il monarchique ou démocratique?
Voilà le fond de la question. S'ils doivent continuer d'apprendre à nos enfants ce qu'ils leur ont enseigné jusqu'à ce jour : le catéchisme et l'histoire des rots de France, j'aimerais presque autant en avoir moins, car, moins nombreux, ils feraient moins de mal. Il y a instruction et instruction.' On peut être très-instruit et très-bête, cela se voit tous les jours. Est-ce ^ue les Allemands, par exemple, qui savent tous lire et écrire , ne sont pas le peuple le plus sournois et le plus brutal de l'Europe?
Est-ce qu'ils n'ont pas rétabli le droit de eonliscation et de conquête^ pouf voler et
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dépouiller sans scrupules les vaincus? D'où ::ela vient-il? De la mauvaise instruction qu'on leur donne; au lieu de leur enseigner l'amour de Thumanité, de la liberté, de la justice , on leur fourre dans la tête des idées de vengeance, de rapine et de domination ! Le simple bon sens devrait pourtant dire à ces gens que leur manière 'de se faufiler chez les peuples voisins, comme amis, pour espionner et prendre l'empreinte, des serrures, est une chose honteuse et malhonnête; que Schinderhannes lui-même n'agissait pas autrement; et qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, l'Europe les traquera comme une bande de loups I Mais avec leur grande science, tous ces Allemands sont très-bornés ; le plaisir de happer le bien des autres leur trouble la cervelle, et cela prouve que la question de l'instruction est dans les choses qu'on enseigne bien plus que dans le reste. Tu aurais beau couvrir la France d'écoles, si les maîtres enseignaient aux enfants qu/.
deux et deux valent un, et que les peuples
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sont faits pour se combattre et se détruire comme des bêtes féroces , c'est la bêtise et la barbarie et non Tintelligence humaine que tu développerais.
Je dis donc qu'il faut mettre de côté les livres monarchiques et les remplacer par des livres démocratiques.
L'histoire sainte et le catéchisme ne regardent pas l'instituteur; que le curé les enseigne dans son église, et le pasteur dans son temple, rien de mieux; c'est leur droit et leur devoir. — Mais c'est aussi notre devoir d'exiger que l'instituteur apprenne à nos enfants l'histoire de la race française et le catéchisme des droits et des devoirs du citoyen français. — Je dis Thistoire de la race française et non l'histoire des rois de France, afin qu'on sache ce qu'était le peuple du temps des Gaulois, sous les Romains, les Mérovingiens, les Carlo vingiens, les Capétiens ; ce qu'il supportait^ ce qu'il souffrait, ce qu'il endurait, enfin ce qu'il était dans la nation. Qu'on raconte aux enfants les améliorations, les inventions,
2i8 Histoire £un Sous^Maître,
les progrès de rinstruction, de la liberté, de l'agriculture, du commerce, de l'industrie ; qu'on grave dans leur mémoire les noms des hommes qui ont fait ces découvertes, provoqué ou réalisé ces améliorations ; voilà les choses qu'il faut apprendre, et les hommes qu'il faut connaître, aimer et respecter dès l'enfance.
Et de même pour le catéchisme des droits et des devoirs du citoyen français.
Dans un pays de suffrage universel, il faut que le peuple agisse en connaissance de cause. Je voudrais qiie ce petit livre, par demandes et par réponses, apprît à nos enfants les droits et les devoirs qu'ils auront un jour. — Qu'est-ce que la démocratie?
qu'est-ce que la constitution? qu'est-ce que la commune, le canton, l'atrondissement, le département? Quels sont les droits du préfet, du conseil général, du conseil. mu-»
nicipal, du maire? Qu'est-ce que la loi électorale? quels sont les droits et les devoirs de rélecteur, etc., etc.? Tout cela, clair et simple, dans un langage à la portée
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de tout le monde, peut tenir en cent pages, l'histoire du peuple français en deux cents. Il faudrait mettre tout de suite ces petits livres au concours, et les enseigner dans les écoles primaires. Dans dix ans, quand tous ceux qui vont en classe aujourd'hui, et auxquels vous aurez appris ces choses, seront devenus électeurs, vous aurez un suffrage universel éclairé, capable de discuter, de choisir,, d'exercer réellement sa souveraineté. On ne lui escamotera plus de plébiscites ; la liberté sera fondée sur des bases solides, et notre pays reprendra peut-être pour des siècles la pre* mière place en Europe.
D'ailleurs, qui vous empêcherait de faire subir un examen aux jeunes gens, avant de les inscrire sur les tables électorales? On en passe bien un pour être admis à la première communion. Tu réclames ton droit, prouve que tu le connais, que tu es à même de Texercer; autrement tu ne seras pas inscrit. Ce serait juste, puisqu'on leur aurait enseigné leurs droits et leurs devoirs de
citoyen à l'école. Par ce moyen, vous purifieriez, vous relèveriez le suffrage universel.
Voilà ce que peut faire l'instruction primaire gratuite et obligatoire, organisée démocratiquement ; elle peut effacer « l'antagonisme des classes » et relever notre pays. J'avais donc raison de te dire que c'est la question principale, celle dont il faut s'occuper avant toutes les autres.
Ne pense pas néanmoins que ;e conrfdère l'instruction secondaire comme inutile au peuple, et bonne seulement pour les fils des gens de commerce et des bourgeois.
Rien n'est plus loin de mes idées. Je regarde au contraire cette instruction comme indispensable, et je voudrais voir établir beaucoup d'écoles supérieures; il n'y en aura jamais trop. Ces écoles existent déjà dans un certain nombre de bourgades , je le sais; mais on les a malheureusement négligées jusqu'à ce jour; elles ne produisent rien, ou presque rien.
Ce serait pourtant facile d'en faire quelque chose de très-bon, et cela sans grande dé-
pense. Voici comment : nous avons dans chaque chef-lieu de canton un juge de paix, un pharmacien, deux et même jusqu'à trois médecins. Pourquoi ne demanderait-on pas au juge de paix de faire un cours de droit pratique,, au pharmacien un cours de botanique et de chimie, au médecin un cours d'hygiène et de médecine élémentaire? Ils ne refuseraient pas, j'en suis sAr, et se contenteraient de peu de chose pour leur peine. Ces écoles deviendraient ainsi de petites facultés rurales, où les paysans riches enverraient leurs enfants, et les communes leurs meilleurs élèves, ceux qui se* seraient le plus distingués par leur application et leur intelligence. Elles produiraient le plus grand* bien; au bout de quelques années, nous aurions les paysans les plus instruits de l'Europe.
Et si avec celk on organisait dans chaque village des bibliothèques sérieuses, où les gens trouveraient de bons livres d'histoire, de morale, de droit, d'agriculture, de
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sciences, pour s'instruire et se perfectionner de plus en plus ; si nos écrivains, nos hommes de talent se mettaient à faire des ouvrages et des journaux à bon marché; s'ils comprenaient enfin qu'au lieu de vendre leurs livres à deux ou trois mille exemplaires, ils trouveraient, en écrivant pour le peuple, des centaines de mille et bientôt des millions d'acheteurs, sans parler du plaisir d'être utile à son pays, de faire des choses nouvelles, de travailler au développement de la civilisation, à quel degré de prospérité n'arriverait pas bientôt notre race !
Mais je m arrête... Je vais peut-être trop loin ; il ne faut pas décourager les hommes de bonne volonté, en leur demandant trop de choses à la fois. Dieu veuille pourtant que ces améliorations et ces progrès s'accomplissent le plus tôt possible ! C'est le vœu d'un ancien sous-maître qui a vu de près les misères àfi l'igno'rance, et d'un vieux Français qui aime son pays.