BON VIEUX TEMPS
A Dosenheim, dans lès Vosges, au bout du vallon où la Zinzel entre en Alsace, existait, en Tan 'de grâce Ï750, une population nombreuse de jO ficherons, de charbonniers et de flotteurs. — Ces gens, presque tous attachés à la glèbe, travaillaient pour les princes de Deux-Ponts ; ils abattaient les arbres, ils les débitaient et les lançaient à la rivière.
Arrivés au Rhin, tous ces bois, réunis en flottes par des liens d'osier et des charpentes^ descendaient le fleuve 5 ils se ven-
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daient en Hollande, et les seigneurs qu'on appelait « les Allemands du roi de France »
pouvaient vivre noblement à Versailles; l'argent ne leur manquait pas, et, quand l'argent venait à leur manquer, ils vendaient aussi des hommes pour les colonies.
Dans ce même temps prospéraient les couvents de Neuwiller, du Graufthal et de Phalsbourg; les capucins, les cordeliers et les frères prêcheurs se répandaient dans tous les sentiers de la montagne; partout on rencontrait leurs longues barbes jaunes, leurs robes de bure crasseuses et leurs savates. — Ils allaient ainsi de village en village et de porte en porte, récitant le rosaire, visitant les armoires, dénichant les œufs, le beurre et le pain, bénissant les femmes et les enfants, et chargeant tellement leurs ânes, qu'à l'heure ou Vàn- •relus sonnait la -retraite, ces religieux • ivaient de la peine à traîner leur bète par 2 licou.
Les bûcherons de Dosenheim, accablés
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par cette grande misère; dans Teau, dans la boue, dans la neige les trois quarts de Tannée, hâves, déchirés, minables, ne se faisaient pas même Tidée d'une autre existence. Ils avaient leur grosse casaque de toile grise et leur feutre pour travailler au bois; ils mettaient des souliers le dimanche, pour aller entendre la messe à Neuwiller.
M. le curé Barthold leur prêchait la soumission et la simplicité des moeurs; il leur défendait l'ambition , la cupidité, Tenvie, la gourmandise et la paresse; et quand par hasard une de leurs femmes avait des habits un peu voyants : un ruban rouge, un bonnet blanc, il tonnait contre le luxe du siècle.
Ces sermons les édifiaient; ils faisaient leur acte de contrition et s'en retournaient à Dosenhçim , pleins d'une ferme repentance.
Leurs baraques, construites en grosses solives, ressemblaient à des guérites. A l'intérieur, d'un- côté s'entassaient les gens, de l'autre le bétail; les poules se per-
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chaient au-dessus, dans les poutres; mais le luxe augmentait de jour en jour, et c'est même en ce temps que plusieurs, au lieu d'aller pieds nus , inventèrent les sabots.
Or, au nombre de ces malheureux, se trouvait le bûcheron Simon Bruat; sa maison, l'une des plus grandes du village, existe encore, on peut la voir à l'entrée du vallon, c'est la première de celles qui suivent la rivière, elle est à un étage et couverte de vieux bardeaux tout gris ; son pignon donne sur la place de la fontaine; au-dessus de la porte s'avance une planche chargée de ruches, et sur la façade s'étend un gros sarment de vigne, qui grimpe jusqu'au toit.
Simon vivait avec son père et sa mère, deux vieillards qui ne travaillaient plus depuis quelques années, en outre sa femme, ses trois garçons et ses deux filles. Tout ce monde subsistait de son travail, mais la force ni le courage ne lui manquaient.
C^était alors un homme de quarante anS|
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large et trapu, le front osseux, le nez recourbé, les yeux vifs et petits, le menton carré, la barbe rousse. Rien qu'à le voir fumer son bout de pipe, après le travail, appuyé contre la porte , avec son sarrau de grosse toile écrue, son large feutre noir aplati sur les épaules , ses mains calleuses et ses jambes massives, on pensait : Voilà le vrai bûcheron, Thomme qui fait tomber les chênes, qui les lance à la rivière et les pousse d'un coup de perche au milieu du courant.
On ne se trompait pas; tout le pays connaissait Simon Bruat pour son calme, sa force et sa résolution ; au travail, il n'écou*t^t personne, il faisait toujours plus d'ou- Vrage que les autres. A la maison, le père Jean et la mère Anne commandaient; tout le monde devait leur obéir*
Ces deux vieux avaient beaucoup travaillé dans leur vie; ils avaient fait de grands sacrifices pour se racheter de la glèbe, eux et leurs enfants. Dans un temps où le jeune seigneur dépensait beaucoup à