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Histoire d'une ancienne famille de Provence

L'esprit de famille existait partout autrefois; mais il était porté en Provence à un suprême degré. Ce sentiment lionoraldi^ que la Kévolution a détruit en grande partie, n'avait rien d'étroit; il tendait, au contraire, à dévelo])per chez ceux qui en étaient pi'néirés, la libre généreuse du patriotisme. La l'amille, c'était la maison; en aimant, en dél'endanl la maison, on aimait, on (h'fendait le sol natal; de là le désir d'être pour (pielipu^ chose dans l'administration de la cité, de là ramoui du [)ays, le patriotisme en un mot.

La plupart des chefs de famille tenaient un registre, appelé Livre de raisons et instructions^ qui contribuait puissamment à entretenir ce sentiment, en initiant les enfants aux affaires de leur père, et en leur faisant connaître d'une manière assez complète, l'existence de leurs aïeux. On enregistrait dans les livres de raisons et instructions ^ à côté du doit et avoir, de l'inventaire des biens possédés , du précis des procès soutenus, les naissances, les mariages, les décès et tous les événements de la maison.

Un des traits distinctifs des mœurs de l'ancien régime, déjà connu, mais confirmé par ces documents, c'est l'esprit de famille, qui portait les enfants à embrasser la carrière parcourue par leurs parents. Ainsi, nous savions que les Maynier d'Oppède, les Coriolis, les Lebret, et les Gallois de Latour, avaient occupé presque sans interruption la première présidence du Parlement de Provence, depuis sa fondation jusqu'en 1789 ; nous savions aussi, que la famille de Rabasse de Vergons avait donné au même Parlement une succession de sept procureurs généraux; mais les livres de raisons ^ nous ont appris que cet

usage, très-répandu dans la maj^islralure, existait également, et d'une manière à peu près générale , dans toutes les autres elasses de la société. La généalogie de la famille de Beaussier, de Toulon, en offre un exemple bien remarquable. Les charges municipales et les emplois de la marine semblent héréditaires dans cette famille ; lorsqu'un de Beaussier n'est pas consul, il est officier de marine, et quand il n'est plus officier de marine , il revient prendre sa place dans les conseils de la ville (1). — Dans la famille Laugier, les médecins ont succédé aux médecins pendant deux cents ans, depuis Pierre Laugier, qui fut chirurgien de Charles IX , jusqu'à Jean- Baptiste Laugier qui exerçait la médecine à Toulon, en 1760.

Si nous descendons vers les derniers degrés de l'échelle sociale, nous remarquons le même fait. M. Uoiix-Alphéran cite, dans ses Rues d'Aix, une famille du nom de ValliiM", qui, de père en fils, n'a cessé depuis li'ois

(1) Le nom îles Beaussier figure 82 fois dans \o livre des élections munieipales de Toulon ; les archives de la marine signalent 4 amiraux, 32 capitaines, lieutenants ou enseignes de vaisseaux du nom de Beaussier.

siècles, de remplir les fonctions de trompette de ville (1).

Voilà assm^ément des familles, où la tradition avait un empire fort grand; mais j'ai trouvé quelque chose de mieux encore dans la généalogie de la famille Pellicot, de Seillans. Ces Pellicot, qui se propagèrent au nombre de 107 en moins de deux siècles , naissaient avocats ou prêtres. A peine si quelques mauvaises têtes prenaient le parti des armes. On en compte cinq. Tous les autres Pellicot , sans exception , furent docteurs en droit , chanoines , augustins déchaussés ou prêtres séculiers.

C'est l'histoire de ces avocats et de ces prêtres que je vais essayer de raconter. Elle n'offrira pas un intérêt bien vif au point de vue des événements; mais peut-êtrey trouvera-t-on quelques traits de mœurs dignes de fixer l'attention; peut-être le lecteur s'attachera- t-il, — comme je l'ai fait moi-même en prenant connaissance de leurs livres de raisons et

(1) « Les Vallier, dit-il, sont trompettes de père en fils, depuis Philibert Vallier, reçu en 1572. » Les Rues d*Aix , 1846 ~ t. ler, p. 105.

inslruciions — à ces Peilicot,qui élevèrent leurs enfants dans le respect des ancêtres et dans cet esprit de famille dont la société d'aujourd'hui semble avoir perdu le souvenir; sentiment honorable entre tous qui, s'il avait persisté , aurait sans doute i)réservé notre temps de la démoralisation profonde vers laquelle nous marchons si rapidement.

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