‹ Histoire d'une collaboration: Alexandre Dumas et Auguste Maquet; documents inéditsChapitre 11 sur 30 · MONTE-CRISTO · texte numérisé non relu

MONTE-CRISTO

Dumas avait entrepris son roman Monte- Cristo. L'idée lui appartenait. Mais il avait une telle confiance dans la clairvoyance de Maquet qu'il ne voulut pas poursuivre l'œuvre sans le consulter. C'est lui-même qui rapporte dans ses « Causeries » sa conversation avec son collaborateur :

J'en étais là de mon travail, lorsque j'en parlai à Maquet, avec lequel j'avais déjà travaillé en collaboration. Je lui racontai ce qu'il y avait déjà de fait et ce qui restait à faire.

— Je crois, me dit-il, que vous passez par-dessus la période la plus intéressante de la vie de votre héros.

c'est-à-dire par-dessus ses amours avec la Catalane, par-dessus la trahison de Danglars et de Feraand et par-dessus les dix années de prison avec l'abbé Faria.

— Je raconterai tout cela, lui dis-je.

— Vous ne pourrez pas raconter quatre ou cinq volumes, et il y a quatre ou cinq volumes là-dedans..

— Vous avez peut-être raison ; revenez donc dîner avec moi : demain, nous causerons de cela.

Pendanl la M>u-ée, la nuit cl la matinée, j'avais pensé à son observation et elle m'avait paru tellement juste qu'elle avait prévalu sur mon idée première. Aussi, lorsque Maquet vint le lendemain, trouva-t-il l'oucoupé cii trois parties bien distinctes : Marseille, Rome, Paris.

Le même soir nous fîmes ensemble le plan des cinq

premiers volumes ; de ces cinq volumes, un devait

être consacré à l'exposition, deux; à la captivité, cl les

deux derniers à l'évasion et à la récompense de la

famille Morel.

Le reste, sans être fixé complètement, était à peu

débrouillé. Maquet croyail m'avoir rendu simple-

i un service d'ami, je lins à ce qu'il eut fait

œuvre de collaborateur. Voilà comment Le Comte de

Monte-Cristo, commencé par moi en Impressions de

tourna peu à peu au roman <•! se trouya Uni

bo ration par Maquet et moi.

Ce plan, dont parle Dumas, est, à partir du quatrième volume, de la main de Maquet. Sans doute ils en parlèrent ensemble. Mais Maquet l'écrivit, comme le constate Dumas lui-même par ce billet :

C'est parfait, je ne ferai qu'un petit changement au plan. La maison Villefort touchera à la maison voisine pour qu'on puisse percer un trou.

Et Dumas donna un schéma de la maison.

D'après ce plan bien établi, conforme au roman publié et que Dumas trouve parfait, Maquet accumule feuillets sur feuillets, et les billets de Dumas se succèdent :

Pour n'avoir pas trente-six récits, je mets daus la bouche de Bertuccio le récit de Caderousse. Je crois que nous n'avons pas besoin de presser les événements. Remettons à plus tard l'arrivée du major et celle du jeune homme. Je crois qu'il y a une belle chose à faire le jour du dîner si Benedette est là, car Benedette reconnaîtra Villefort qu'il croit mort, et Mmfl Danglars.

Bref, je crois qu'une causerie, à l'heure du dîner, ne ferait pas de mal.

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Voulez-vous venir dîner avec moi, nous arrêterons le second. Nous avons l'intérieur de Morel à. faire, l'incident qui met Villefort en contact avec Monte- Cristo. Tout cela nous conduira avec la scène du major et de Benedetle à la fin du deuxième volume.

Dumas n'avait pas attendu que le second volume lut terminé pour traiter avec le .1 ournul des Débats ; et la copie était envoyée au journal au fur et à mesure pour chaque feuilleton, ce qui donna lieu, comme l'indique au crayon Maquet, au coin d'une lettre de Dumas, à //// incident curieux.

On a perdu voire rouleau, c'est infâme, ma parole d'honneur.

Impossible, vous le comprenez, que j'aille demain h Paris.

Refaites, cher ami ; mou domestique couchera à Paris, s'il le faut, pour m'apporter les deux [taquets ensemble.

Passez la nuit, cber ami, et faites prévenir les Débats par un commissionnaire que le feuilleton rst perdu et qu'il faut que je le refasse. Et puis donnez on fuites donner un galop solide au \ gens du chemin de fer.

Maquet devait donc refaire le feuilleton perdu et prévenir les Débats que Dumas était obligé de le refaire. Sage précaution évidemment, puisque Dumas était le seul signataire.

Maquet note, dans sa liste d'ouvrages :

Monte-Cristo avec Dumas, les quatre premiers volumes à Marseille, le reste à Paris.

aEDori!Li:.Mi;.\T D'activité

Tout en poursuivant La publication des romans dont nous ayons déjà parlé, les deux collaborateurs mènent avec acharnement leur lâche pendant les années i844 et i845. C'est une prodigieuse floraison de volumes avec La Guerre des Femmes, La Reine Margot, Le Chevalier de Maison-Rouge, La Dame de Monsoreau, Les Quarante-Cinq.

Ou travaille jour et nuit. Pour La Guerre des

l'i lûmes, Dumas écril : « D'abord, très bien. »

Puis il donne une indication. Je la reproduis

■<• qu'on verra sur quelles notes rudimen-

taires Maquet (levai! travailler, Dumas se fiant

le plus souvent à l'intelligence de son collaborateur pour mener l'mlrigue, qu'il allongeait ensuite à son gré.

D'abord, très bien.

Ensuite voici.

Cauvignac réclame près de Lenet et de Larochefoucauld les 3o,ooo livres qui lui restent dues.

Larochefoucauld répond qu'il faut d'abord payer les mécontents, etc.

Cauvignac lui donne huit jours. Le huitième jour on renvoie Cauvignac aux calendes grecques.

Le neuvième, Cauvignac se présente à la reine.

Voilà ce qu'il faudrait, je crois : que Cauvignac fût renvoyé par la reine comme insolent.

Cauvignac assiste en amateur à l'assaut.

Les troupes royales sont repoussées, on revient alors à Cauvignac.

Puis c'est La Reine Margot.

Cela va bien jusqu'ici, malgré G ou 8 pages de politique. Mais nous reprenons l'intérêt et l'on avalera les susdites pages.

Charmant.

Maintenant, Catherine — Mwe de Sauves — les pré-

paratifs de l'assassinat de Henry par Maurevel — la chasse — Les envoyés polonais — tout ce que vous trouverez à côté de cela.

La chasse est venue admirable.

C'est votre faute, cher ami, si nous n'allons pas plus vite : depuis hier 9 heures, je me croise les bras.

\e serait-il pas urgent que nous nous entendissions sur les détails de la nuit : où les tenez-vous?

Le mot n'est-il pas charmant? Dumas se plaint de se croiser les bras on rejetant la faute sur Maquetqui travaillait avec acharnement et qui écrit des pages admirables. Et Dumas vient à la rescousse :

Je suis complètement à sec, un coup de collier et notre volume sera fini le G.

A propos écoulez ceci :

Charles n cmise rvé le li\ re.

Au retour de la chasse, il a interrogé Henri qui lui a dit qu'il avait voulu quitter la cour, parce qu'il avail peur, ayant échappé à deux tentatives d'assassinat, de succomber à La troisième.

Enfin, il a fait tout avouer à Unir, que le livre lui

apparti oail el que la reine mère l'a j<ii chez lui. Par

ce livre, qui fait preuve, nous aurons plus tard une belle scène.

J'attends ! j'attends ! j'attends !

Bravo, piochez. Où trouverai-je quelques vers de Charles IX ? J'en savais de charmants. Je les ai oubliés.

Si vous en avez, envoyez-les-moi.

Cela va très bien : mais je ne vois pas l'affaire de la clef, du billet que Marguerite envoyait à Mmï de Sauves. Je n'ose marcher.

L'avez-vous oubliée ou la gardez-vous pour un autre endroit ?

Que va-t-il arriver de Maurevel et de de Mouy ? J'ai besoin de le savoir pour ne pas marcher tout à fait en aveugle.

Quel parti tirez-vous du créancier de Coconas ? Faisons-le féroce : ne le faisons pas vil.

Ecrivez-moi un mot ce soir.

Je suis aux Anglais, n'ayant rien à faire.

La scène du Louvre est bien venue.

Je ferai la scène ainsi que vous la décrivez. Le récit

dans la bouche de Henri est donc innlile. Envoyezmoi le plus vite possible la suite.

11 v aurait peut-être quelque chose de charmant à faire d'une nuit chez Marie Touchet.

Cette figure charmante, qui console le roi de la puissance, qui est la seule qui l'aime dans son royaume — le petit duc d'Angoulême dans son berceau — Le roi qui oublie. — Songez, rêvez, voyez.

Il faut, vous connaissez ces deux mots charmants,

n'est-ce pas ?

11 faut que j'aie fini la Reine Margot le i"r du n prochain. Remettons-nous donc à la besc

Je vous envoie vos dernières pages afin que vous preniez à la suite.

Demain, mon ami. demain de la besogne et un vigoureux coup de collier.

Puis c'est Le Chevalier de Maison-Rouge qui s'appelait tout d'abord Bouge-Ville, et. c'est en racine temps La Dame de Monsoreau, pui rante-Cinq.

Je i «mmencer que ce matin, écril Dumas, je

>tnmande la Reine. Jevoisque voua la

au Temple. Ne faudrait-il pas nous servir du plau d'évasion ? Ce serait quand il serait échoué qu'on la conduirait à la Conciergerie.

Il y a quelque chose de beau à faire du jeune conspirateur amoureux, comme Mortimer de Marie Stuart, presque et même sans avoir vu la Reine.

Vous verrez comment il peut s'introduire près d'elle et nous-mêmes comment nous y introduirons le lecteur.

N'y-a-t-il pas sur le Temple des mémoires d'un valet de chambre du roi ? Quelque chose d'intime, enfin ?

Comment le billet pouvait-il se trouver dans la bouche du poêle ? Est-ce expliqué plus tard ? Et comment la Reine ne l'a-t-elle pas lu ? Est-ce un des municipaux qui l'avait mis ?

Comment relions-nous le voyage de Madeleine au faubourg du Roule avec le reste ?

Cela va à merveille jusqu'à présent.

Vous m'avez envoyé du Maison-Rouge à merveille, d'autant plus que la scène est superbe. Dites-moi en deux mots où elle nous mènera.

Mais le Chicot, mon ami, le Chicot de ce soir? cet important Chicot, la scène principale, comment vaisje l'avoir? Je vous envoie un exprès à cheval.

8o histoire d'une collaboration

Du Chicot, 3o ou t\o pages encore. Puis si vous pouviez demain faire un chapitre de Maison-Rouge, puis si vous pouviez après-demain venir déjeuner avec moi et prendre 5oo francs, nous ferions du. Monte-Cristo.

Votre chanson était adorable. Failes-en seulement deux ou trois pareilles et Béranger sera bien peu de chose.

Cher ami,

Je ne crois pas que notre Gorenflot ait mie importance suffisante. Il faut, puisque nous le tirons du couvent, le tirer pour une chose plus grave.

11 serait bien important que nous nous \i<si<ms demain.

Si nous ne tirons pas une grande chose de l'isolement et de l'ignorance où sont Dixmer et Maison- Rouge, réunissons-les. Il sera bien difficile de les mettre agissant dans la même prison sans qu'ils se reconnaissent.

Je vous embrasse.

DUMAS

Mais La Dame de Monsoreau parait dans le stitationnelf il faul se consacrer à ce feuilleton el en même temps on ébauche la suite, Les Quarante-Cinq.

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