LETTRE D ALEXANDRE DUMAS
Au contraire, mon ami, Ernauton va tout seul.
Ernauton a été envoyé pour espionner Mayenne. Mayenne est parti à la suite de Chicot. Comme il y a deux routes pour aller à Orléans, Mayenne, avec six hommes, a pris une route. Son officier, avec cinq hommes, a pris l'autre. Mayenne a rejoint Chicot. Ernautin a rejoint Mayenne.
Il faudrait qu'Ernauton, en courant après Chicot, vît et reconnût Mm9 de Montpensier.
Il faudrait que le petit Jacques la revît aussi.
Jetons le plus vite possible les germes de ce double amour.
Plus de Chicot! Je n'ai plus une ligne. Montjoie et Saint-Denis à la rescousse!
Véron est au courant et n'a rien pour demain. Lâchons le Monte-Cristo, qui allait bien cependant.
Vous n'auriez pas le temps de m'envoyer le Chicot et moi de le faire. Envoyez directement au Constitutionnel. Écrivez sur mon grand papier, si vous en avez, six pages au moins.
Et Maquet note au crayon :
Ou Maquet faisait souvent tout à lui seul, donnant directement aux journaux.
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Dumas insistait pour que Maquet se servît de son grand papier à son chiffre et à ses armoiries. C'est ce qui permit à l'avocat de Dumas d'affirmer, à l'époque des procès, que les manuscrits étaient tous de Dumas ; quand par hasard ils étaient de Maquet c'est qu'ils lui étaient dictés par le maître, puisque le papier était au chiffre et aux armoiries de Dumas ; de là à déclarer que Maquet n'était qu'un simple secrétaire il n'y avait qu'un pas.
Cette assertion un peu audacieuse ne trompa personne. Dumas par ses lettres en fait justice : nous avons vu comment il remaniait et développait le texte envoyé par Maquet.
M. Hippohte Parigot aborde aussi cette question des manuscrits tout entiers de la main de Dumas :
« J'ai toujours entendu dire et par A. Maquet et par d'autres que Dumas recevait la copie de ses collaborateurs et la remettait au net de sa propre écriture, profitant de cela, bien entendu, pour y faire des arrangements, des modifications, selon ce que son talent, vraiment considé-
rable, lui suggérait : il n'est donc pas étonnant que les romans pour lesquels il a eu des collaborateurs soient écrits de sa main, sans que pour cela on puisse en conclure qu'il les a faits seuls ( i ). *
Mais les légendes sont vivaces, elles se transmettent de génération en générât ion.
N'avons-nous pas lu tout récemment un panégyrique des plus belles œuvres de Dumas (précisément toutes celles écrites en collaboration avec Ma quel |?
Après avoir représenté Dumas comme le plus prodigieux créateur d'aventures, le plus étourdissant conteur, M. G. Lenôtre, fort bien documenté sur les aventures amusantes du grand romancier, l'ail une allusion fort discrète aux collaborateurs. Il les énumère — et encore pas tous — et les présente comme de simples « préparateurs » exploitant le nom et la popularité de Dumas. — Non, Paul Meurice, en écrivant
(i) Alexandre Dumas et l'histoire, Revue di Pari . i5 juillet i
Hamlety Amaury, Ascanio, Les Deux Diane, n'a pas été un simple préparateur; non, Maquet travaillant sur les indications rudimentaires que nous avons mises sous les yeux des lecteurs, bâtissant le plan, conduisant l'intrigue, écrivant des chapitres entiers qu'il envoyait aux journaux directement, non, Maquet n'était pas un simple préparateur. La vérité — elle éclate dans la correspondance — c'est que les deux hommes s'identifiaient si complètement qu'ils pouvaient se remplacer, tant la manière et le style se confondaient.
Un des fervents admirateurs de Dumas, à qui dernièrement je parlais de ce livre, me disait qu'il ne s'y tromperait pas, lui, et que la fin du Vicomte de Bragelonne notamment, pour lui bien supérieure au début du roman, était certainement de Dumas seul. Le lecteur en jugera tout à l'heure.
Le très fin lettré qui émettait cette opinion sera sans doute bien étonné ; mais il est excusable : Dumas peut écrire un feuilleton la veille, Maquet peut écrire le feuilleton du lendemain, on sera incapable de dire le nom de l'auteur.
86 niSTOIRE d'uni COLLABORATFON
C'est ce qui justifie ia confiance que Dumas avait en son collaborateur lorsqu'il le priait de remettre directement la copie aux journaux sans passer sous son contrôle.
Comme l'a écrit Maquet dans une note sur la comparaison du manuscrit Maquet arec le manuscrit Dumas et qui a été publiée dans //Audience, « il résulte de la comparaison que le plan est donné par Maquet, que Dumas fait une amplification; elle est bonne ou non, ceci est une affaire de goût, mais lorsque le plan est donné, l'idée conçue, le développement est chose facile ».