‹ Histoire d'une collaboration: Alexandre Dumas et Auguste Maquet; documents inéditsChapitre 13 sur 30 · OU DUMAS PROCLAME OFFICIELLEMENT MAQUET SON COLLABORATEUR · texte numérisé non relu

OU DUMAS PROCLAME OFFICIELLEMENT MAQUET SON COLLABORATEUR

Cette production inouïe, le nom d'Alexandre Dumas dans tous les journaux et dans toutes les vitrines des librairies à la fois, ces succès constants troublaient et irritaient les envieux, éveillaient les jalousies. C'est le privilège des hommes célèbres.

Au début de i845 parut une sorte de pamphlet intitulé Fabrique de romans, maison Alexandre Dumas et Compagnie, et signé Eugène de Mi recourt.

Toute cette vilaine histoire est connue. Mirecourt ne se bornait pas à des attaques contre

Dumas — en tant qu'homme de lettres signant de son nom les œuvres de ses collaborateurs — mais il le diffamait dans sa vie privée.

La protestation de Dumas ne se fit pas attendre. Il adressa au Comité de la Société des gens de lettres la lettre suivante :

Lettre de M. A. Dumas an Comité des yens de lettres.

Messieurs,

Comme le hasard m'avait une première fois mis en relations avec vous à propos d'une brochure que votre président m'a présentée comme dirigée contre moi quoique mon nom ne s'y trouvât point.

Comme dans cette circonstance j'avais cru reconnaître en vous des sentiments je ne dirai pas bienveillants, mais justes, à mon égard, je viens soumettre au Comité les questions suivantes :

Y a-t-il abus dans la réunion de deux personnes s'associant pour produire, réunion établie en vertu de conventions particulières et qui ont constamment agréé et agréent encore aux deux associés?

Maintenant, cette question posée, l'association a-telle qui <i quelqu'un ou à quelque chose? Entendonsnous sur les personnes et sur les choses.

Nous avons fait en deux ans, Maquet et moi :

Les Mousquetaires 8 volumes.

La suite des Mousquetaires .10 —

La Fille du Régent f\ —

La Reine Margot 6 —

Le Chevalier de Rougeville (1).

Je ne parle pas de Sylvandire et de d'Harmental, en tout 42 volumes.

Les Mousquetaires ont-ils fait du tort au Siècle, qui les a publiés, à M. Baudry, qui les a édités?

La Fille du Régent a-t-elle fait du tort au Commerce, qui l'a publiée, à M. Cadot, qui l'a éditée?

Les autres ouvrages, enfin, ont-ils nui aux journaux et aux éditeurs qui les avaient acquis sur leurs simples titres ?

Non, car le public a jugé en leur faveur cet étrange procès dans lequel il y a eu jugement rendu sans qu'il y eût eu contestation.

Maintenant, cette association a-t-elle nui à mes confrères? Non, car ils étaient dans la même position et pouvaient, soit isolément, soit en s'associant, opposer leur production à la mienne, ce qu'aucun d'eux n'a négligé de faire.

Maintenant, cela nuisit-il à mes confrères, dois-je m'en préoccuper autrement que ne s'en préoccupent,

(1) Le Chevalier de Maison-Rouge.

.|M BISTOiRE !) UNE COLLA K0RA.TI0N

dans une autre branche de la littérature, mes confrères les auteurs dramatiques, auxquels on n'a jamais contesté le droit d'association avouée ou occulte?

Passons à mon collaborateur, qui s'étonne de la commisération qu'il inspire et du soin que l'on prend de défendre ses intérêts en attaquant les miens, qui sont les nôtres.

Calculons d'abord ce qu'isolément nous avons fait seuls. Ce calcul prouvera que, si copieux que soit le produit de notre collaboration, chacun de nous a eu encore du temps de reste.

M. Maquet a produit à soi seul :

Le beau ctAngennes .... j volumes.

Deux trahisons i —

Cinq mois sur un mur.

Balhilde.

Vi / tiennes.

Bicétre.

Six mois de feuilleton à la Revue de Paris, en tout i.") volumes.

J'ai produit :

Georges 3 volumes.

Fernande 3

Gabriel Lambert 7

Les frères corses

Cécile u —

Amaury 4 volumes.

Le siècle de Louis XIV . . . 10 —

Albine 3 —

La galerie de Florence ... 4 — 33 volumes sans compter le théâtre et le couraut du travail.

Ceci est un exemple de ce que peuvent produire deux hommes qui, soit isolément, soit en collaboration, ont pris l'habitude de travailler douze à quatorze heures par jour.

Maintenant, le collaborateur est-il lésé, c'est à lui de répondre.

Donc si j'ai satisfait à mes engagements envers les libraires et les journaux en ne leur promettant jamais que des livres et en leur donnant souvent des succès,

Si j'ai satisfait mon collaborateur en tenant loyalement les conditions consenties ensemble et en me faisant, après deux ans de relations assidues, d'une simple connaissance un ami intime.

Si enfin j'ai agi dans la limite du droit que tout écrivain possède de produire, soit isolément, soit en association, n'ai-je pas le droit d'en appeler à ceux qui ont mandat de garder mes intérêts et de défendre mon honneur lorsque mon honneur et mes intérêts sont attaqués ?

Voici, messieurs, les questions que Vous avez à

résoudre. J'attends votre décision pour savoir si je dois chercher autre part que chez vous la reconnaissance de mon droit et la réparation de mon offense. Veuillez agréer, etc.

A. DUMAS

ij février i845.

Auguste Maquet, indigné des procédés de Mi recourt et connaissant la plainte de Dumas, s'empressa d'envoyer à son ami sa véhémente protestation :

A Dumas après la lecture de la brochure Mirecourt(i).

Mon bon ami,

M. de Mirecourt voulant prouver sans doute qu'il est naturel à l'homme de tendre des pièges à son semblable, raconte dans sa brochure que je vous en ai tendu un. Mais comme selon moi il n'est pas naturel à tous les hommes de commettre des infamies, je proteste contre celle qu'il m'impute et je proteste non pour ma justification, puisque vous me connaissez, mais pour l'honneur de l'humanité.

Au reste, vous apprendrez bientôt, j'espère, par les

Note d'Auguste Maquet.

registres des délibérations du Comité de notre Société, comment s'est exprimée mon indignation au sujet des seize que de M. de Mirecourt.

A vous,

MAQUET

iq février 1840.

Maquet s'indigna et adressa une plainte aussitôt. Eugène de Mirecourt s'excusa de l'avoir mis en cause et déclara que l'anecdote colportée par lui n'était peut-être pas exacte. Cette anecdote curieuse, la voici : d'après de Mirecourt, Auguste Maquet aurait dit dans un cercle d'amis que Dumas ne lisait jamais les feuilletons qu'il signait et, comme preuve, il offrait d'écrire une phrase où se trouverait seize fois le mot que. — Dumas en coupera bien sept ou huit, dit un des assistants — au moins trois ou quatre, dit un autre. « Le lendemain, conclut de Mirecourt, le feuilleton parut dans le Siècle avec les seize que. La preuve était faite. »

Pour qui connaît la loyauté du caractère de Maquet, une pareille assertion était injurieuse; et Eugène de Mirecourt montra sa prudence en

se rétractant. Il avait également pris à partie Auguste Maquet et plus particulièrement encore que les autres collaborateurs de Dumas.

Ulons, M. Maquet, vous, le plus fécond, le plus habile, dites donc que Le Chevalier d Harmenlal est sorti de votre plume, que Sylvandlrc vous appartient et que Les Trois Mousquetaires sont à vous.

Xon seulement Maquet ne répondit pas à celte sorte de mise en demeure, mais, à la Société des gens de lettres, quand la question fut soulevée devant le Comité dont il faisait partie, il se relira. Étant personnellement mis en cause, il ne pouvait, disait-il, prendre part au débat.

Soit qu'il fût fatigué, soit qu'il fût troublé par cette sortie de Mirecourt, Maquel s'était ralenti dans son travail. Dumas ne l'entend pas i et il relance Maquet :

Cher ami, Je n'ai point de vos nouvelles, qu'y n-t-il donc? — La plainte est déposée, la brochure sera soir.

— Soyez tranquille, doua aurons belle et bonne

e — et si un an <!<• prison et 3,ooo francs

d'amende ne sont pas assez, eh bien, nous lui donnerons encore un coup d'épée.

Allons, allons, — seigneur Jules Romain, un peu de courage. — Quand on a fait avec Raphaël la transfiguration et tout seul les batailles de Constantin, on se moque de ce que dit un misérable comme M. Jacquot.

Eugène Jacquol, dit de Mirecourt, fut condamné le 16 avril i845, non à un an de prison, mais à quinze jours et à l'insertion de la condamnation dans plusieurs journaux.

Maquet était heureux que le calomniateur fût puni, il était fier que sa collaboration eût été affirmée par Dumas lui-même devant le Comité de la Société des gens de lettres, mais il subsistait dans son esprit un nuage. Si Dumas lui avait rendu l'hommage qu'il souhaitait, il y manquait néanmoins une consécration. II se disait, non sans raison : Puisque Dumas a fait ce joli geste, qu'attend-il pour donner la véritable sanction à cette collaboration en déclarant que nos noms seraient désormais unis sur les couvertures des œuvres futures? Pourquoi

g6 histoire d'une collaboration

n'a-t-il pas laissé entrevoir eette conclusion qui découlait à la lois de cette aventure et de son généreux aveu? Pourquoi ne l'a-t-il pas provoquée lui-même? Autant Maquel aurait été hardi pour rendre service à un ami, autant il était paralysé par sa timidité pour risquer une pareille démarche pour lui-même ; et il délégua auprès de Dumas un ami commun, Jules Lacroix.

Comment l'ambassadeur fut-il reçu? Nous le savons par une lettre de 1857, écrite douze ans plus tard après cette entrevue et invoquée par Maquet dans son procès, lorsqu'il demanda alors le témoignage de Jules Lacroix.

Cher ami.

Voua invoquez mes souvenirs au sujet d'une démarche que \ons me priâtes de faire auprès de notre ami Alexandre Dumas, en mars is'i 5, peu de temps après la publication de la brochure Mirecourt, Je me rappelle, en effet, tn-s nettement que. fatigué d'une collaboration à huis-clos qui laissait votre nom obscur, vous demandiez à Dumas de signer désormais avec lui tous les ouvrages que vous feriez l'n^nnble :

AUG1 il WAQUE1 (J847)

Dumas me répondit que c'était chose impossible, vu ses traités avec les journaux, et que, dans votre intérêt pécuniaire à tous deux, il devait continuer de signer seul. Mais, en même temps, pour faire droit à vos justes susceptibilités, il offrit de lui-même, et le plus gracieusement du monde, de vous reconnaître, par écrit, en face du Comité des gens de lettres, pour son seul et unique collaborateur.

Cette déclaration, qui vous honorait tous les deux, Alexandre Dumas s'empressa de la faire ; mais, quelques jours après, il me dit, non sans un peu d'humeur : « Eh bien ! notre ami Maquet a fait ses affaires. Le voilà reconnu mon collaborateur. J'ai signé cette déclaration, Qu'arriverait-il pourtant si, Maquet venant à mourir, ses héritiers, en vertu de cette collaboration bien et dûment reconnue, voulaient partager avec moi la propriété de nos ouvrages ? »

J'avoue que cette objection me parut sérieuse. Le nom de Dumas était radieux, magique ; et, dans mon opinion, il valait commercialement beaucoup plus que le vôtre alors.

Je demandai donc à notre ami ce qu'il y avait à faire.

« Eh bien ! me dit-il, celte part de propriété, je !a rachète à Maquet moyennant 200 francs par volume que je lui promets sur chaque édition de nos œuvres. »

o8 HISTOIRE D'UNE COLLABORATION

C'est alors, mon cher ami, que vous écrivîtes & Dumas une lettre par laquelle vous renonciez à la propriété des ouvrages déjà faits, vous déclarant indemnisé par ces conventions verbales.

Voilà tout ce que je me rappelle de cette atïaire. Depuis douze ans, j'ai pu oublier quelques détails, mais quant au fond et à l'ensemble des cboses.je suis sûr que ma mémoire est fidèle.

A vous de cœur.

JLLES LACROIX.

Ce f) novembre i85j.

Dumas avait été loyal en reconnaissant que Maquet avait écrit avec lui tous les romans célèbres ; il était franc en avouant que l'intérêt pécuniaire seul le forçait à ne pas faire droit à la demande légitimeet justifiée de Maquet de signer les œuvres qui leur appartenaient à tous deux. 11 était obligé de garder des gages vis-à-vis de ses créanciers, et il désirait une lettre de Maquet qui le protégerait contre les réclamations des héritiers.

Maquet, qui attachait plus de prix à la gloire d'avoir été proclamé collaborateur qu'à la (juestion d'argent, n'hésita pas à déférer au de Dumas.

4 mars 18 45.

Cher ami,

Notre collaboration s'est toujours passée de chiffres et de contrats. Une bonne amitié, une parole loyale nous suffisaient si bien que nous avons écrit un demimillion de lignes sur les affaires d'autrui sans penser jamais à écrire un mot des nôtres.

Mais un jour vous avez rompu ce silence; c'était pour nous laver des calomnies basses et ineptes, c'était pour me faire le plus grand honneur que je puisse espérer ; c'était pour déclarer que j'avais écrit avec vous plusieurs ouvrages ; votre plume, cher ami, en a trop dit ; libre à vous de me faire illustre, non pas de me renier deux fois. Ne m'avez-vous pas déjà désintéressé quant aux livres que nous avons faits ensemble ?

Si je n'ai pas de contrat de vous, nous n'avez pas de reçus de moi ; or, supposez que je meure, cher ami, un farouche héritier ne peut-il venir, votre déclaration à la main, réclamer de vous ce que vous m'avez déjà donné ?

L'encre, voyez-vous, veut de l'encre, vous me forcez à norcir du papier.

Je déclare renoncer, à partir de ce jour, à tous droits de propriété et de réimpression sur les ouvrages suivants que nous avons écrits ensemble, savoir :

Le Chevalier d'IIarmental,

Sylvandire,

Les Trois Mousquetaires,

Vingt ans après, suite des Mousquetaires,

Le Comte de Monte-Cristo,

La Guerre des femmes,

La Reine Margot,

Le Chevalier de Maison-Rouge,

me tenant une fois pour toutes bien et dûment indemnisé par vous d'après nos conventions verbales.

Gardez cette lettre si vous pouvez, cher ami, pour la montrer à l'héritier farouche, et dites-lui bien que, de mon vivant, je me tenais fort heureux et fort honoré d'être le collaborateur et l'ami du plus brillant des romanciers français.

Qu'il fasse comme moi.

\l \<H ET.

Page 1