‹ Histoire d'une collaboration: Alexandre Dumas et Auguste Maquet; documents inéditsChapitre 6 sur 30 · COMMENT AUGUSTE MAQUET ENTRE EN RELATIONS AVEC ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

COMMENT AUGUSTE MAQUET ENTRE EN RELATIONS AVEC ALEXANDRE DUMAS

En i838, Auguste Maquet remet à son ami Gérard de Nerval un drame en trois actes et en prose qu'il vient de terminer : Un Soir de carnaval.

Gérard lit la pièce, la trouve intéressante, mais susceptible de retouches. C'est un travail. Qui pourrait s'en acquitter? Gérard pense aussitôt à Dumas qui remaniait en ce moment même une pièce de Gérard de Nerval : L'Alchimiste. Ah! si Dumas voulait! Ce serait une bonne fortune pour Maquet qui aurait la facilité d'être joué. Ce serait un heureux début, le pré-

sage de plusieurs succès, la voie du théâtre ouverte; Gérard se met aussitôt eu campagne et rend compte de ses démarches à Maquet :

Mon cher ami,

Voici. Il y a un acte et demi de très bon. <.[ un acte et demi à refaire. Dumas*n'en a pas le temps, à cause de U [Ichimiste qu'il lui faut finir d'ici à quinze jours. Quant à moi, j'ai trouvé un moyen de faire le dénouement sans aucune espèce de mort, car là était la pierre d'achoppement, ton dénouement était trop noir et trop lourd pour une action de trois actes, pins spirituellement que fortement conduite. D'un autre côté, refaisant la chose moi-même, je n'étais pas assez solidement posé vis-à- vis du théâtre pour la faire | sans encombre. Alors nous avons pensé à te mettre en collaboration avec Lockroy, qui a une promesse pour trois actes ci qui, étant malade, aimera autant ne pas les faire seul. Nous sommes allés voir ledit Lockro) hier au soir. Il est encoreau lit, mais il croit pouvoir travailler dans deux jours. Il paraît fort bien disposé, mais qous n'avons pas voulu lui lire ou lui laisser le manuscrit dans l'état où il est. Il faudrait donc le ou le faire copier d'ici à deux jouis, et, de façon, lu peux être sûrd'arriver enfin au théâtre, i l'on refusait la pièce à la Renaissance, Lockroy

la ferait jouer au Vaudeville ou au Gymnase. Je te conseille d'accepter cet arrangement. Nécessairement Lockroy se nommera avec toi ou avec le pseudonyme que tu chosiras, si, comme tu me le disais, tu ne veux pas donner ton nom. Mais tu sais ce que c'est qu'un début, j'ai été forcé d'accepter bien pis encore, puisque je n'ai été nommé d'aucune façon. Tu auras moitié de la recette et tu seras fort bien placé pour l'avenir visà-vis des directeurs.

A présent, je voudrais que lu reprisses le manuscrit, pour faire cette copie, demain à L'Entracte, où je le laisserais le matin de bonne heure. Donne, si tu veux, une partie à copier pour aller plus vite. Mais ne to donne pas la peine de changer, car je pense que tu n'auras rien à faire après cela; ton collaborateur devra se charger de tout. Remets le manuscrit terminé chez Dumas, rue de Rivoli, n" 23, qui ira tout de suite le porter à Lockroy, et écris-moi, si tu veux, rue Caumartin, hôtel Caumartin. La chose faite ainsi, je crois que tout ira très bien.

Ton ami dévoué,

GÉRARD

Ce a3 novembre [i838].

Maquet n'eut qu'une demi-satisfaction. Quoi! il ne lignerait pas seul sa première pièce ! Gérard comprit le désappointement de son ami. Il n'é-

tait pas homme à se décourager ni à ménager ses relations dans un but personnel. Il s'agit- d'un camarade, d'un ami; emporté par son affection, cultivant l'oubli de soi-même, il n'a qu'une pensée, aussi noble que désintéressée, c'est que son ami puisse avant tout faire représenter sa pièce; et c'est Dumas qui redevient son objectif. Mais, cruel embarras ! n'a-t-il pas dû subir la condition de ne pas signer pour se faire jouer? n'a-til pas imposé à Dumas un travail dont il va le détourner momentanément pour servir les intérêts de Maquet? Qu'importe ! Il est résolu à tout entreprendre, à tout sacrifier pour servir son ami. Beau dévouement ! Bel élan qui le conduit chez Dumas. Il raconte à Maquet le résultat de son ambassade:

Ce jeudi, novembre i838.

Mon cher ami,

Bonne nouvelle. J'ai vu que la collaboration fie Lockroy et h- partage du nom te contrariaient un peu. J'ai tourmenté Dumas pour qu'il lit la chose lu! même. Dp sorte (pie tu seras nommé seul. 11 va s'y mettre entre deux actes de L'Alchimiste.

Il faudrait que tu pusses apporter tout ce qu'il y a déjà de copié demain vendredi, avant deux heures, au bureau du Messager, rue Coq-Héron, 8. Si je n'y suis pas, tu le laisseras sous mon nom aux garçons et au caissier. Ne néglige rien, c'est très important.

Tout à toi.

GÉRARD

Ce 7 décembre i838.

Mon cher ami,

Je n'ai pas voulu t'écrire sans être sûr de tout. Dumas a récrit la pièce entièrement ; sur tes idées toutefois ; tu seras nommé. La pièce est reçue et plaît à tout le monde et va être jouée. Voilà.

Adieu.

GÉRARD

Je te donnerai rendez-vous demain pour te présenter à Dumas.

Sa pièce reçue ! être présenté à Dumas ! Quelle joie ! Qui de nous n'a ressenti une émotion violente lorsqu'à l'âge de vingt-cinq ans (c'était l'âge de Maquet) nous étions reçus par quelque personnage célèbre. Ici, c'était plus qu'une présentation, c'était une collaboration ;

peut-être d'un jour, peut-être d'une pièce seule, qui sait ? C'était une entrée en relations qui. pouvait être précieuse, c'était l'accès au théâtre, c'était le pied à l'étrier, c'était la confiance dans l'avenir, c'était peut-élre plus tard la célébrité!

i rérard de Nerval venait de rendre à Maquel le plus signalé des services.

Un Soir de carnaval fut joué en effel au théâtrc de la Renaissance, sous le titre de Bathilde, pour les débuts d'une jeune actrice, MllB Ida Ferrier, plus tard Mme Alexandre Dumas.

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