COMMENT TRAVAILLAIENT LES DEUX COLLABORATEURS
C^est à dater des Trois Mousquetaires que la collaboration devint effective. De quelle façon s'opérait cette collaboration à distance?
Un travail à deux suppose des pertes de temps, des causeries ; d'autre part, une production aussi intensive en une dizaine d'années ne peut incomber à un seul écrivain, si fécond et actif qu'il soit. Il y avait donc une méthode à adopter. Je ne parle pas du choix du sujet. Sur ce chapitre, Maquct était abondamment pourvu. Mais l'exécution entraîne des heurts, des hésitations, des tâtonnements. Il fallait donc causer; pour ne
pas soustraire un temps précieux au labeur, on avait supprimé les rendez-vous, sauf pour une circonstance exceptionnelle; on avait pris le parti de déjeuner ou de dîner ensemble de temps en temps. Les grandes lignes étaient ainsi arrêtées ; l'action pouvait se dérouler sans effort et sans contrainte.
Si, en cours de route, il survenait une difficulté ou un oubli, ce qui était assez rare, Dumas envoyait un exprès, mais le plus souvent des billets. De cette façon, aucune interruption ; et si parfois il se produisait un accroc, on en était quitte, après avoir donné tout le jour au travail, pour lui consacrer encore la nuit.
Chacun travaillait dans sa cellule, ne voyant, ne recevant personne.
C'était, en général, Maquet qui prenait l'offensive; déjà entraîné par son premier roman. Le Chevalier cTHar mental, puis par Sylvandire^ et enfin par Les Trois Mousquetaires y il avait la science de construire les plans ; nous avons entre les mains les plans suivants, presque tous complets et conformes aux ouvrages publiés :
Joseph Balsamo y Le Bâtard de Mauléon, Le Chevalier de Maison-Rouge^ Le Vicomte de Bragelonne, Le Collier de la Reine ^ La Dame de Monsoreau j Les Quarante-Cinq, Ingénue, Ange Pitou, Catilina.
Nous avons aussi une grande partie du plan de Monte-Cristo, dont nous parlerons plus loin.
Maquet avait ainsi un solide canevas sur lequel il pouvait broder toutes les aventures." Il avait une grande facilité; il multipliait les feuillets qu'il transmettait à Dumas.
Ou Dumas envoyait des observations à Maquet ou il lui sug'gérait quelque idée ou quelque développement qui lui venait à Tesprit, ou bien encore il intercalait lui-même quelque épisode, en avertissant son collaborateur. Maquet semblait avoir pris sur lui une telle influence, à la suite du roman des 7'rois Mousquetaires, que Dumas se fiait à son jugement ; presque toujours Dumas le questionnait par lettre, lui demandait où il voulait le conduire, suivant avec docilité l'intrigue, sauf quand il trouvait une anecdote
qui faisait rebondir Paclion ; souvent alors il en demandait la rédaction à Maquet.
Nous avons un nombre considérable de billets de Dumas, car il n'avait pas le loisir d'écrire des lettres. Ces billets, annotés par Maquet, éclairent la physionomie de cette collaboration d'un jour complet. Nous en extrairons quelques lig'nes caractéristiques, sans nous attacher plus spécialement à telles ou telles œuvres, nous réservant de signaler plus tard certaines particularités pour chacune d'elles.
Bon et cher ami.
Si vous pouviez demain soir venir, afin que nous fassions une bonne boite de plan. Je pars probablement dimanche au soir. Si je pouvais vous laisser deux volumes et les trouver à mon retour.
Et Maquet inscrit cette note au crayon : Comment se faisait le plan à deux.
J'attends de la copie, donnez-en le plus que vous pourrez, je vais tâcher de rester trois jours à Saint- Germain et de travailler à mort. Travaillez aussi, ne perdez pas un instant. Nous pourrions faire trois volumes ce mois-ci.
HISTOIRE d'une COLLABORATION ÔQ
Nous n'allons plus ; un coup de collier, jo vous prie.
Voilà deux jours que vous me laissez sans copie, et voilà par conséquent deux jours que vous faites de moi l'homme le plus malheureux de la terre.
Pouvez-vous me remettre votre manuscrit, afin que je ne perde pas la nuit?
Quatre-vingts de vos pages donnent dix-sept des miennes. En un mois par conséquent, si vous voulez trois volumes.
Dites-moi à quelle heure je dois attendre tous les jours la copie, afin que je me règle là-de.ssus.
Maquet met cette note en lete : Éualnation de ma copie.
Je manque de copie. De une heure à deux heures aujourd'hui, j'attendrai un paquet. Vos 190 pages ne m'ont mené cette fois qu'à 70.
D'après ces deux derniers ijiilets et hi difFé rence d'évaluation du nombre de pages, on pourrait conclure que Maquet, écrivant le premier le
roman (ce qui est parfaitement exact), Dumas se bornait à condenser la copie de son collaborateur, ce qui serait contraire à ses habitudes; il l'aurait plutôt développée. La vérité, c'est qu'Alexandre Dumas avait une écriture très fine, serrait les mots ; Maquet, au contraire, avait une écriture assez large, ses mots étaient espacés : d'où la différence d'évaluation du nombre de pages.
Voici trois lettres que je vous écris; vous n'avez reçu que celle d'hier, à ce qu'il paraît.
Sur la première, il y avait Bon/ avec un point. Sur la seconde Excellent! avec deux.
Je pensais que vous en aviez fait l'application à vos premiers chapitres, qui sont excellents, en eiîet.
La poste ne devrait bien perdre que les lettres qui contiennent des réclamations d'argent.
Maquet note :
Dumas content de ma copie.
Avec ce que vous m'envoyez, j'ai tout ce qu'il me faut. Croyez-vous que nous soyons aux deux tiers? Je partirai le 1 4 ou le i5 pour Ham. Croyez-vous que d'ici là nous puissions avoir fini ?
HISTOIRE d'une COLLABORATION 6l
Cette simple question posée par Dumas caractérise bien le rôle de Maquet, rôle de guide et d'inspirateur.
Je pourrais multiplier les citations. Je m'en tiens à cette dernière :
Trouvez-moi un sujet en un volume.
Il faut rendre cette justice à Dumas, c'est qu'il avait une belle franchise. Toute sa correspondance — et nous aurons l'occasion de nous en convaincre plus loin — est un hommage vraiment fraternel rendu à son collaborateur. Il le dit nettement : il ne peut travailler que quand il a la copie de Maquet, sinon il est désorienté, désarçonné, incapable de poursuivre. Il le confesse de fort bonne grâce et avec une parfaite sifnplicité, car parfois il ne sait où Maquet veut le conduire; il lui demande même de l'éclairer sur les péripéties de l'aventure engagée, de lui dire comment elle devra se dénouer, de le renseigner sur l'intervention future de certains personnages, toutes questions d'ailleurs
fort légitimes et fort naturelles entre collaborateurs. Car si Maquet fournit le plus souvent le plan, s'il écrit le roman, s'il mène l'intrigue, s'il utilise tous les documents historiques qu'il a consultés, Dumas, qui veut accumuler volumes sur volumes, donne libre carrière à son imagination féconde, à sa verve g-alopante, pour broder des développements, pour introduire des aventures nouvelles, et il lui arrivera d'arrêter Maquet dans son travail, en lui sugg'érant l'idée de quelque scène qui fera rebondir le roman, et c'est ainsi qu'il mêlera à l'histoire vraie quelque fantaisie qui lui a valu la réputation d'avoir travesti l'Histoire.
Maquet était le piocheur, Dumas était le gamin qui fait volontiers l'école buissonnière, court les routes, cueille au hasard des fleurs dans le buisson pour orner la maison.
Si tous deux avaient de l'imagination, Dumas se laissait souvent emporter par la sienne et perdait de vue l'objet de l'intrigue, au grand désespoir de Maquet, oblig-é de faire tout un travail de broderie pour relier le hors-d'œuvre à l'action.
Dumas et Maquet ne se bornaient pas à écrire une œuvre et à la suivre, ils en menaient plusieurs de front, et on se demandait par quel prodigieux efFort ils parvenaient à ne pas emmêler les intrigues.
Cela rappelle une vieille histoire célèbre d'un écrivain populaire qui, au cours d'un roman interminable, faisait reparaître tout à coup un de ses héros qu'il avait tué auparavant. Il avait oublié cette scène mémorable. Et pour éviter pareille mésaventure à l'avenir, il dressait debout sur son bureau une collection de marionnettes qu'il couchait ensuite en tas auprès de son encrier au fur et à mesure qu'il leur assénait le dernier coup.
Dumas et Maquet ne couraient pas de pareils risques, car ils étaient doués d'une étonnante mémoire, et ils pouvaient s'engager dans des histoires différentes sans crainte de se tromper, se mouvant avec une aisance remarquable dans le lacis inextricable des intrigues. C'était merveille de voir avec quelle habileté consommée, avec quelle adroite souplesse, avec quelle ingé-
niosité surprenante ils débrouillaient tous les fils de l'aventure ou des aventures.
Le canevas était solide^ la broderie était charmante et la collaboration était amicale.
Quelle était au début la rémunération de Maquet? D'abord une simple indemnité de 200 francs, puis de 3 à 4oo francs par volume, et plus tard 5oo francs. Nous verrons ultérieurement comment se transformèrent les conditions matérielles de la collaboration.
Auguste Maquet avait des prétentions fort modestes; d'abord il était en admiration devant Dumas, puis il était jeune, et enfin il avait une de ces natures délicates qui s'inclinent devant un bienfait.
Dumas avait une célébrité qui lui ouvrait les portes des journaux et des éditeurs. Il faisait entrer par ces mêmes portes son collaborateur. Maquet n'avait pas les corvées de faire antichambre, précieux avantage dont il reconnaissait toute la valeur. Mais il était l'homme ignoré, l'homme masqué, l'homme au masque de fer.
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ALKXANDRE DUMAS
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Il dépensait beaucoup de talent : il en tirait un maigre profit au point de vue financier, il n'en tirait aucun au point de vue de la réputation, puisqu'il ne sig^nait pas les œuvres. Ce qui n'était pas le meilleur moyen de se faire connaître.
Les billets qu'on a lus jusqu'ici ne mentionnaient pas d'œuvres spéciales, mais ceux qui suivent nous montrent les deux écrivains entreprenant plusieurs romans et se jouant à l'aise au milieu des difrérentes intrig-ues plus compliquées les unes que les autres.
Je vous souhaite une année moins rude que celle qui vient de s'écouler.
Où en sommes-nous ? Nous n'avons pfus de plan de Balsamo, plus de copie des Mousquetaires; voulezvous de moi cette nuit, ou demain soir, ou la nuit prochaine?
Et pour Vingt ans après, les billets de Dumas se renouvellent sans cesse :
Oui, oui, oui, mon enfant, cent fois oui : il faut finir le volume au départ de d'Artagnan et de Porthos
qui rejoignent Mordaimt à Boulogne et s'embarquent avec lui.
Ne pourrait-on pas faire que lord de Winter et lord Montrose fut le même Montrose par la mère ? — Maison éteinte. — Autorisation de Charles P' de reprendre le nom. Alors il faut que ce soit de Winter qui vienne en France pour demander du secours.
L'absence de l'amour nous gênera ; je commence à m'en apercevoir.
L'affaire du Dauphin est admirable.
Piochez, piochez, piochez.
Maquet met celle noie au crayon :
Dumas in admire.
Admirable.
Pouvez-vous, ce soir, par le dernier courrier, m'en envoyer une certaine quantité?
Alexis passera chez vous. Préparez le rouleau et écrivez dessus : A M. Dumas, à Monte-Cristo.
Je Irouve dans un album de vers de Maquet
une noie de ses ouvrages avec ces indications :
Chevalier d'Harmental (Bonhomme Buvat), donné à
iiiSTOiiiE d'une collaboration C)7
Dumas, i84o, 4 vol; Syluandire d'Anguilhem, donné à Dumas, 3 vol., 1842 ; Les Trois Mousquetaires, faits en collaboration avec Dumas, i843-44; Une Fille du Régent, pièce de Dumas, mise par nous en 4 volumes,
La liste se poursuit ; je m'arrête à la Fille du Régent j car il y a une particularité curieuse. Dumas avait écrit la pièce, il aurait donc dû bien posséder le roman. Or c'est Maquet qui tient la plume. Dumas avait conçu l'idée, et cependant il ne peut se passer de la copie de son collaborateur, et il lui écrit :
Abandonnez, je vous prie, demain, La Bastille de Cliarlieu (i) pour la mienne. Passez la nuit, s'il le faut, mais envoyez-moi une manne de copie.
Depuis le commencement j'ai fait plus que page pour page et songez qu'une page de vous ne fait pas un quart des miennes, c'est donc énorme.
Avec ce que vous m'avez envoyé aujourd'hui, j'arriverai seulement à la trente-deuxième p^ge du troi-
(i) A. Maquet faisait un travail sur la Bastille avec d'Aïbûize.
sième volume. Vous voyez qu'il me reste encore, pour finir l'ouvrage, à faire un volume et les deux tiers d'un volume.
Étendez-vous donc sur la Bastille, la vie des prisonniers qui s'y trouvaient, toutes choses qui vous sont faciles, puisque vous nagez dans le sujet.
Auguste Maquet, qui travaillait avec une ardeur infatig-abie pour les romans en commun, voulait aussi travailler pour lui-même et il publiait, en 1844? deux volumes : Deux trahisons ; il avait déjà publié en 1842, avant les Mousquetaires^ Le beau d'Angennes en deux volumes.