MONTE-CRISTO
Dumas avait entrepris son roman Monte- Cristo. L'idée lui appartenait. Mais il avait une telle confiance dans la clairvoyance de Maquet qu'il ne voulut pas poursuivre l'œuvre sans le consulter. C'est lui-même qui rapporte dans ses « Causeries » sa conversation avec son collaborateur :
J'en étais là de mon travail, lorsque j'en parlai à Maquet, avec leqnel j'avais déjà travaillé en collaboration. Je lui racontai ce qu'il y avait déjà de fait et ce qui restait à faire.
— Je crois, nie dit-il, que vous passez par-dessus la période la plus intéressante de la vie de votre héros.
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c'est-à-diro par-dessus ses amours avec la Catalane, par-dessus la trahison de Danglars et de Fernand et par-dessus les dix années de prison avec l'abbé Faria.
— Je raconterai tout cela, lui dis-je.
— Vous ne pourrez pas raconter quatre ou cinq volumes, et il y a quatre ou cinq volumes là-dedans.
— Vous avez peut-être raison ; revenez donc dîner avec iiioi : demain, nous causerons de cela.
Pendant la soirée, la nuit et la matinée, j'avais pensé à son observation et elle m'avait paru tellement juste qu'elle avait prévalu sur mon idée première. Aussi, lorsque Maquet vint le lendemain, trouva-t-il l'ouvrage coupé en trois parties bien distinctes : Marseille, Rome, Paris.
Le même soir nous fîmes ensemble le plan des cinq premiers volumes ; de ces cinq volumes, un devait être consacré à l'exposition, deux à la captivité, et les deux derniers à l'évasion et à la récompense de la famille Morel.
Le reste, sans être fixé complètement, était à peu près débrouillé. Maquet croyait m'avoir rendu simplement un service d'ami, je tins à ce qu'il eût fait œuvre de collaborateur. Voilà comment Le Comte de Monte-Cristo, commencé par moi en impressions de voyage, tourna peu à peu au roman et se trouva fini en collaboration par Maquet et moi.
HISTOIRE d'une COLLABORATION 7I
Ce plan, dont parle Dumas, est, à partir du quatrième volume, de la main de Maquet. Sans doute ils en parlèrent ensemble. Mais Maquet l'écrivit, comme le constate Dumas lui-même par ce billet :
C'est parfait, je ne ferai qu'un petit changement au plan. La maison Villefort touchera à la maison voisine pour qu'on puisse percer un trou.
Et Dumas donna un schéma de la maison.
D'après ce plan bien établi, conforme au roman publié et que Dumas trouve parfait, Maquet accumule feuillets sur feuillets, et les billets de Dumas se succèdent :
Pour n'avoir pas trente-six récits, je mets dans la bouche de Bertuccio le récit de Caderousse. Je crois que nous n'avons pas besoin de presser les événements. Remettons à plus tard l'arrivée du major et celle du jeune homme. Je crois qu'il y a uno belle chose à faire le jour du dîner si Benedette est là, car Benedette reconnaîtra Villefort qu'il croit morl, et M"*" Danglars.
Bref, je crois qu'une causerie, à l'heure du dîner, ne ferait pas de mal.
Youlez-vous venir dîner avec moi, nous arrêterons le second. Nous avons l'intérieur de Morel à faire, l'incident qui met Villefort en contact avec Monte- Cristo. Tout cela nous conduira avec la scène du major et de Bencdetle à la fin du deuxième volume.
Dumas n'avait pas attendu que le second volume fût terminé pour traiter avec le Journal des Débais ; et la copie était envoyée au journal au fur et à mesure pour chaque feuilleton, ce qui donna lieu, comme l'indique au crayon Maquet, au coin d'une lettre de Dumas, à un incident curieux.
On a perdu votre rouleau, c'est infâme, ma parole d'honneur.
Impossible, vous le comprenez, que j'aille demain à Paris.
Refaites, cher ami ; mon domestique couchera à Paris, s'il le faut, pour m'apportcr les deux paquets ensemble.
Passez la nuit, cher ami, et faites prévenir les Dêhafs par un commissionnaire que le feuilleton est perdu et qu'il faut que je le refasse. Et puis donnez ou faites donner un galop solide aux gens du chemin de fer.
HISTOIRE l/UNE COLLABORATION 78
Maquel devait donc refaire le feuilleton perdu et prévenir les Débats que Dumas était oblig-é de le refaire. Sage précaution évidemment, puisque Dumas était le seul signataire.
Maquet note, dans sa liste d'ouvrages :
Monte-Crislo avec Dumas, les quatre premiers volumes à Marseille, le reste à Paris.
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