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LES DERNIÈRES ANNÉES DE MAQUET

Maquet vivait très retiré dans la superbe propriété de Saiiite-Mesme qu^ii avait achetée, et qu'il devait, comme il le disait à ses amis, à Targ-ent acquis par son œuvre seule. Ce château historique, moitié Louis XI, moitié Louis XÏV, était entouré d'eaux vives et des bois de la forêt de Dourdan : il avait appartenu à Lebrun, troisième consul, qui y avait fait aménager une chambre pour y recevoir Napoléon. Maquet avait dans sa chambre une pendule Boule, bronze et écaille, qui lui avait été donnée par la famille La Vallière, en reconnaissance du charmant

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portrait qu'il avait fait de La Vallière dans Le Vicomte de Bragelonne.

Auguste Maquet avait toujours songé à raconter sa vie et sa collaboration avec Dumas. C'eût été un chapitre passionnant de notre histoire littéraire. Lui qui avait le travail facile, qui avait tant écrit, il avait des loisirs, dans sa retraite de Sainte-Mesme, pour accomplir son projet. 11 manifeste du moins son intention dans la note suivante :

Ma grande préoccupation, celle de toute ma vie, n'a pas été d'acquérir, ni même de me conserver une fortune bien acquise — ce qu'on appelle une fortune — j'ai voulu du moins me rendre compte d'un capital bien autrement intéressant, ma vie, et je ne quitterai pas ce monde sans rendre mes comptes à la génération qui me suit. C'est mon devoir, au regard des amis, de la famille que je laisse, mon devoir plus étroit encore vis-à-vis de moi-même, et je ne faillirai pas à dire toute la vérité, qu'une sorte de pudeur estimable, mais sotte, a retenue sur mes lèvres pendant plus de vingt ans.

J'ai toujours dédaigné, trop peut-être, ces indiscrétions que nous commettons, que nous sollicitons

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parfois de nos amis de la presse, et qui rétablissent souvent dans le public des caractères et des actes mal interprétés.

Il s'agit de ma longue intimité avec Dumas père et de l'immense travail qui résulte de notre collaboration. Je ne chercherai jamais à diminuer ce grand écrivain, mon maître et longtemps mon ami. Je le proclame un des plus brillants esprits parmi les illustres et le meilleur peut-être parmi les hommes de bonne volonté — bonœ volantatis — j'ai dit parmi les hommes.

Mais, outre qu'une pareille figure veut être peinte ressemblante et que seul je puis aujourd'hui réussir cette ressemblance, il y aura pour le monde un vaste sujet d'études, de méditation et un profit considérable dans cette histoire vraie, vécue , comme on dit aujourd'hui, d'une époque splendide, d'une sève inouïe, dont j'espère analyser les résultats, synthétiser l'idée et reproduire les types, hommes et œuvres, di\ec passion et vérité.

Auguste Maquet le dit formellement : c'est sa grande préoccupation, celle qui l'a absorbé pendant bien des années.

Pourquoi n'a-t-il pas réalisé son désir? sans doute parce qu'il était embarrassé de a dire toute

la vérité )> sans « diminuer ce grand homme y>» 11 sentait qu'il lui était difficile de se mettre en scène, et que, tout en voulant peindre Dumas, il devrait aussi se peindre lui-même ; qu'il serait amené, en disant la vérité, à faire exactement la part qui lui revenait et à révéler ce que le public ig-norait. Si maître qu'il fût de lui, il ne pouvait cacher ou amoindrir son labeur. La tâche était épineuse.

Peut-être pensait-il qu'elle serait plus facilement réalisée par quelque personne désintéressée qui n'eût pas été mêlée à ces luttes. C'eût été pour lui une g-rande consolation s'il avait pu emporter l'espoir que justice lui serait rendue après sa mort.

Vous en étiez bien convaincu, mon cher Roiffé, vous qui avez été si profondément attaché à ce grand et chevaleresque écrivain. Quand donc j'ai écrit ces pag-es, je ne me suis pas dissimulé que je donnerais une ébauche bien insuffisante et bien imparfaite.

Maquet voulait peindre Dumas, faire revivre une époque, hommes et œuvres. J'ai tenté si m-

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plement de restituer à Maquet la place qui lui est due.

Si j'ai entrepris ce récit, c'est que je suis un de ceux qui ont connu Auguste Maquet, qui savaient le rôle immense qu'il avait joué, qui ont parfois été surpris, attristés, qu'on n'eût pas rendu à ce g^rand homme de lettres la justice qui lui était due. Et si j'ai voulu exaucer votre vœu, mon cher Roifïé, croyez bien aussi que j'ai obéi à un devoir de conscience et à un sentiment d'équité.

Je n'ai pas eu une minute la pensée d'amoindrir Alexandre Dumas, conservant envers lui un culte pour les enchantements qu'il m'a donnés dans ma jeunesse et qu'il me donne encore dans mon âge mûr; mais je n'ai jamais pu, à aucune époque, séparer ces deux noms : Dumas et Maquet, qui m'ont toujours apparu comme des frères jumeaux littéraires.

Les documents inédits que j'ai produits ont permis de pénétrer plus avant dans l'intimité de cette collaboration, d'en fixer plus nettement et plus exactement les traits, d'unir

dans une même communion d'idées et de travail deux hommes qui s'étaient compris, qui s'étaient aimés, qui se sont éloignés l'un de l'autre sous la pression de circonstances dont ils ont eu à souffrir tous les deux, mais qui doivent rester inséparables dans notre histoire littéraire.

Les deux noms, que nous voyons unis sur les affiches de théâtre, devraient être inscrits sur les couvertures des romans nés de leur collaboration. Ce serait une survie de ving^t-cinq ans, puisque l'œuvre de Maquet n'entrera dans le domaine public qu'en 1943, par suite de la loi prorogeant la propriété littéraire; et il y a de grandes chances pour qu'une loi sur le domaine public payant protège pour toujours notre patrimoine littéraire. Les plus belles œuvres de Dumas^ écrites en collaboration avec Maquet, menacées d'entrer dans le domaine public au bout de quelques années, échapperaient définitivement aux mutilations, aux profanations. Nul doute, si l'on pouvait interroger le bon Dumas et lui montrer l'efficacité de pareilles mesures préservatrices, qu'il ne répondît : « Y

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pensez- VOUS? loucher à mon œuvre, la couper en morceaux, la rétrécir? Mais elle existe par les trésors d'imagination que j'y ai répandus ; dépecée, abîmée, émondée, on l'affaiblit, si on ne la tue pas ! Quoi ! il suffirait de mettre le nom de Maquet à côté du mien? Et pourquoi pas? Ne l'ai-je pas avoué comme mon seul collaborateur? La raison pour laquelle j'ai refusé de signer autrefois avec lui n'existe plus. Ce qui reste, c'est notre travail commun qu'il faut sauvegarder, c'est notre vieille amitié qui serait affirmée et immortalisée par l'union fraternelle de nos deux noms » : et aioutons : en scellant une amitié d'outre-tombe, ce serait exaucer le vœu de ceux qui ont lutté et triomphé ensemble; ce serait aussi, vis-à-vis de Maquet, un acte de réparation digne de ceux qui l'accompliraient, qui répondraient assurément à la pensée de leur ancêtre peu accessible aux étroitesses d'esprit et aux petitesses, assez loyal pour ne pas s'attribuer la paternité exclusive d'une œuvre, puisqu'il aurait dépendu de lui de ne jamais en avouer le partage.

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Il y a là à la fois un intérêt de défense de notre patrimoine littéraire sous la protection des lois futures, et un acte de justice que Dumas aurait accompli de son vivant, s'il n'avait été le prisonnier de cette bastille financière à laquelle il devait sacrifier un ami qui n'a pas cessé de lui être cher.

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