‹ Histoire d'une collaborationChapitre 33 sur 34 · LE DERNIER PROCES. - MORT D'ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

LE DERNIER PROCES. - MORT D'ALEXANDRE DUMAS

Dumas, toujours contraint à prendre des arrangements avec ses créanciers, avait essayé, sans bourse délier, de s'acquitter de l'arriéré envers Maquet par une combinaison avec la Société des auteurs dramatiques. Nous avons les documents entre les mains.

Maquet devait toucher deux tiers des droits d'auteur et Dumas un tiers.

Est-ce oubli des conventions? Dumas prétend qu'elles sont de pure complaisance. Et voilà que, sans doute par un excès de zèle des hommes d'affaires, Maquet reçoit du papier timbré le

HISTOIRE D^UNE COLLABORATION l85

25 mars 1868; stupéfaction de Dumas qui, par la lettre suivante, dit ne rien comprendre à cet envoi :

Mon cher Maquet,

J'ignore complètement le papier timbre qui vous a été envoyé ce matin. Ce n'était point ainsi que l'affaire devait se conduire entre nous.

Il s'agissait tout simplement de nous entendre sur ce point que les deux tiers que vous touchez sur certaines pièces étaient de notre part des choses de complaisance qui devaient cesser quand M. François aurait réglé nos comptes. Nos comptes sont réglés. J'ai eu le tort de ne pas vous écrire, comme je l'avais promis ; mais voilà mon seul tort.

Mettez la main sur votre conscience et écrivez-moi un petit mot ainsi conçu : « A partir du i" janvier 1868, tous les droits d'auteur de théâtre doivent, dans les pièces auxquelles M. Maquet a pris part, être partagés entre lui et M. Dumas. »

Mille amitiés, quoi que vous en disiez ou même quoi que vous en croyiez.

25 mars 1S6S.

Au reçu de celte lettre, Maquet répond aussitôt :

i80 HisroiUE d'une collaboration

26 mars 1868.

Mon cher Dumas,

J'apprends avec le plus grand plaisir, par votre déclaration, que vous êtes étranger à l'envoi de cette assignation, impossible à comprendre, et que vous seriez disposé à la retirer. Tant mieux, car en ce cas je peux librement répondre à vos paroles de paix par des sentiments pareils et, dans cette voie d'une entente et de procédés dignes de nous, vous ne me trouverez jamais en arrière- Mais vous êtes mal renseigné quand vous dites que M. Lefrançois a réglé nos comptes ; cela devrait être fait depuis longtemps et ne l'est pas. J'attends.

Vous m'envoyez mille amitiés. Je vous en envoie autant, croyez-le bien, et de tout mon cœur.

MAQUET

Les querelles semblaient s'apaiser. Maquel attendait patiemment le règlement des comptes, mais les gens d'affaires restent sur le qui-vive ; enfin toutes les négociations engagées à la Société des auteurs avaient abouti et avaient été acceptées par les deux intéressés, mais tout à coup elles avaient été remises en question, et Dumas, dans l'impossibilité de s'acquitter, ne

trouva d'autre expédient que d'intenter à Maquet un procès en règlement de comptes le 7 mai 1869. La tentative était un peu trop hardie. Dumas perdit son procès. Mais Maquet ne toucha pas davantage.

A la fin de 1870, Dumas mourait à Paris, chez son fils. Ce fut un coup cruel pour Auguste Maquet. Car en dépit des procès, en dépit des querelles d'intérêt, en dépit de paroles plus ou moins amères qui avaient été échangées, en dépit surtout des déceptions qu'avait pu éprouver Maquet, les deux hommes s'aimaient. Une longue collaboration avait scellé cette amitié, qui survivait à la rupture. Maquet n'était pas un ingrat ; il avait toujours été reconnaissant à Dumas de l'avoir admis à partager son travail, alors que les portes de la renommée kii avaient été seulement entrebâillées. S'il avait éprouvé bien des fois des révoltes intérieures, il subissait quand même la séduction de cet homme charmant, et son admiration et son respect lui faisaient négliger le souci de sa propre réputation et engourdissait des espérances dont il ne

l88 HISTOIRE d'une COLLABORATION

voulait j)as entrevoir la faillite définitive. Il n'avait jamais voulu croire que tant de talent aurait été dépensé dans Fombre, et si pénible qu'eût été sa déception, la mort de Dumas réveillait en lui les souvenirs d'autrefois, mais seulement les souvenirs radieux, et il ressentait un très vif chag'rin.

Il fallait liquider la succession de Dumas, qui dut être assurément laborieuse. Alexandre Dumas fils s'adressa aux amis qui avaient connu le plus intimement son père. Ceux qui, comme moi, ont approché de près Alexandre Dumas fils savent (|uelle admiration il avait pour son père; mais ils savent aussi que, rangé, méthodique, ordonné comme il l'était, il laissait percer quelque sévérité pour ce grand enfant qui avait compliqué sa vie par des prodigalités dont le plus clair résultat était de l'avoir entraîné dans toutes sortes de combinaisons fâcheuses avec des hommes d'affaires. Dumas fils n'ignorait pas que Maquet avait fait des prêts d'argent à son père dans des circonstances particulièrement douloureuses, sur lesquelles il nous paraît

HISTOIRE d'une COLLABORATION l89

inutile d'insister. Aussi avait-il dû être surpris lorsqu'il apprit de la bouche de son père qu'il y avait entre les deux collaborateurs des comptes secrets. Ces prétendus comptes secrets, nous les connaissons. Le tribunal en avait fait justice en 1869. Néanmoins Dumas fils avait écrit à Maquet pour lui annoncer la mort de son père et l'entretenir de ces fameux comptes. Maquet répondit par la lettre suivante :

26 décembre i8jo.

Mon cher Alexandre,

La triste nouAcUe que vous m'envoyez m'a profondément affligé.

Quant à ces prétendus comptes secrets, imagination pure. Jamais votre père ne se fût hasardé à m'en parler, et le jour où cette prétention a voulu se produire, cinq minutes de lumière ont suffi pour en faire irrévocablement justice.

En effet, mon cher Alexandre, comme vous savez mieux que personne la part de travail, de talent et de dévouement que j'ai fournie à votre père dans notre collaboration immédiate où s'engloutirent pour moi fortune et renommée, sachez aussi que ma part de

délicatesse et de générosité fut plus considérable encore : sachez bien qu'entre votre père et moi, il n'y a jamais eu malentendu de comptes, que ces compteslà ne sauraient jamais se régler, et qu'il s'en faut d'un demi-million que je sois le débiteur.

Vous m'avez délicatement demandé la vérité : la voilà sortie de mon cœur pour aller au vôtre.

Croyez à ma vieille et sincère affection.

MAQUET

Quant à ces comptes mystérieux dont vous a parlé votre père, n'y croyez pas, lui-même n'a jamais pu y croire.

Page 1