COMMENT LE PREMIER ROMAN DE MAOUET DEVINT LE SEPTIÈME ROMAN DE DUMAS
Après avoir ressenti cette première g-riserie du jeune iiomme qui a une pièce représentée, qui a recueilli les applaudissements du jjublic, les éloges et ni^-me les critiques de la presse, Maquet, encouragé par un lieureux essai, ne perd pas son temps et, rempli d'une belle vaillance, il entreprend un roman historique qui eut deux titres : Le Bonhomme Bnvat et La Conspiration de Cellamare.
Cellamare, ambassadeur d'Espag-nc en France en 1715, rêvant de faire donner la réiîence à Philippe V, avait confié la Iraduction de ses
documents à un employé de la bibliothèque, nommé Buvat, qui dénonça le complot.
Si je donne ce détail, c'est pour montrer qu'Auguste Maquet était attiré, dès sa jeunessse, par le roman historique, qui devait être la source des grands succès futurs.
Maquet était un chercheur passionné de documents historiques, il sentait tout le parti qu'on pouvait en tirer pour le roman comme pour le théâtre ; et le premier roman explique quelle fut l'orientation de sa carrière littéraire et quelles larges perspectives s'ouvraient devant lui. Il avait donc fait un volume et l'avait montré à quelques amis, qui ne lui ménagèrent pas les compliments ; fort de cette approbation, il pouvait le soumettre à un juge expérimenté, à Alexandre Dumas, qui fut enthousiasmé.
Alexandre Dumas avait, en i84o, publié six romans : Le Capitaine Paul (i838), Acte (iSSg), Aventures de John Davij (i84o). Le Capitaine Pamphile (i84o). Maître Adam le Calabrais (i84o), Othon l'Archer (i84o). C'était surtout l'auteur dramatique qui avait conquis la célébrité
avec Henri III et sa cour et Antomj. Le romancier n'acquit la popularité, et une popularité universelle, que lors de la publication des Trois Mousquetaires.
Le Bonhomme Buvat ou La Conspiration de Cellamare devint Le Chevalier d'IIarmental.
Maquet reçut de Dumas 1200 francs pour ridée, et le roman parut dans le Siècle, sous la sig-nature de Dumas.
Je trouve cette note dans les papiers de Maquet :
Le Chevalier d'Har mental, que j'ai seul conçu et écrit en un fort volume et qui s'appelait Le Bonhomme Buvat. Dumas me supplia de le lui ccderpour en faire un rôle pour Bouffé, alors au Gymnase ; puis il l'emporta à Florence, où il en fit quatre volumes, deux de trop. MM. Thomas et La Tour-Sain t-Ybars le savent bien, ayant connu et loué mon Bonhomme Bavât.
Ceci se passait en 18/io.
Aug-usle Maquet, qui aurait pu se signaler à l'attention publique par ce volume, débutait par l'anonymat.
Le Bonhomme Buvat^ sous le titre du Chevalier d'Harmentaly remportait un grand succès,
dont Maquet pouvait être justement fier, quoiqu'il n'en eût pas le profit.
Mais quoi ! Dumas l'avait disting^ué, deviné ; il lui avait fait l'honneur de s'approprier une de ses idées. N'était-ce pas là un liommag-e rendu, une consécration? n'étaient-ce pas là de vastes espoirs ouverts sur de plus larg-es horizons? n'était-ce pas un titre enviable de se dire et d'être le collaborateur du plus grand romancier du siècle? Quelle belle carrière et quelles brillantes échappées sur l'avenir! Il ne pouvait douter du sort que la destinée lui réservait. Mais devait-il tenter l'épreuve désormais avec ses propres forces? Ses amis, qui avaient confiance dans son talent et son avenir, l'y auraient volontiers exhorté; lui, toujours timide, hésitait; Dumas, toujours décidé, connaissant le parti qu'on pouvait tirer de bons collaborateurs, ne devait pas perdre l'occasion de s'associer un écrivain dont il venait d'apprécier la valeur. Et avec son flair si souvent avisé, sa charmante bonhomie, sa cordialité expansive, son éloquence d'une rondeur exubérante, il appelait
et enchaînait tout naturellement les concours. Et avec quel art, quel généreux abandon, quelle joyeuse camaraderie il savait les utiliser, je ne veux pas dire un autre mot qui dépasserait ma pensée. Si, dans le cours de ce récit, on rencontre des défaillances, des petitesses, des injustices, le lecteur s'apercevra à quels mobiles il devra lés attribuer. Il se gardera de se montrer trop sévère, car Dumas était essentiellement bon. Il aurait même volontiers donné ce qu'il n'avait pas, quitte à s'endetter, confiant dans son labeur qui était considérable et disposant d'un capital qu'il détenait dans son cerveau, et dont il mangeait à l'avance les revenus. Car il a toujours été prodigue, le père prodigue ; harcelé par ses créanciers, la question d'argent, qui le torturait à tous lesinstants, l'a poussé jusqu'à méconnaître le sentiment de la justice et à vouloir s'approprier, non dans un but de gloire, mais par nécessité, un bien qui n'appartenait pas à lui seul.
Le premier ouvrage de Maquet, Le Bonhomme Biivat, avait été pour Dumas un trait de lumière.
Le roman historique était une véritable mine
d'or; il fallait rexploiter avec le collaborateur, l'ami qui avait l'art de dénicher les vieux documents. Car il ne s'était pas écoulé quelques semaines sans que Dumas, avec sa familiarité habituelle, ne traitât Maquet comme une vieille connaissance.
Je lis, en effet, dans une lettre adressée à son cher Maquet^ le i3 août i84o, une invitation à venir le retrouver à Florence :
Je voudrais fort que vous eussiez un millier de francs à dépenser à Florence. Vous pourriez, moyennant cette bagatelle, faire le voyage et y rester cinq mois. Vous vous y rattraperiez bien, car nous ferions notre pièce du Gymnase (i).
Cette bagatelle! mille francs ! Dumas en parlait à son aise. Pour le pauvre Maquet, dont nous avons vu les comptes, c'était alors une fortune.
Dans ces petits comptes au jour le jour, la chandelle tenait plus de place que la nourriture.
C'est le calvaire des débutants.
(i) Le Chevalier d'Harmentah