LE ROMAN LE PLUS CÉLÈBRE DE L'ÉPOQUE
En 1844? il se produisit un grand événement. On en parlait partout et dans tous les mondes. Des annonces s'étalaient dans toutes les librairies. C'était l'apparition des Trois Mousquetaires ; un roman ! Mais quel roman ! Il passionnait la foule. Les années n'avaient pas affaibli sa vog^ue et on lui prédisait une lon§»*évité qui dure toujours.
Les Trois Mousquetaires ornaient toutes les bibliothèques. Ils étaienttoujoursdétVaichis parce qu'ils étaient trop feuilletés. Je me rappelle à ce propos une visite que je fis à Meilhac qui souffrait atrocement de rhnmalismes : ((Ali ! mon ami, me
dit-il, j'ai un médecin ([ui vient tous les jours, qui me donne consciencieusement des drogues dont il n'épuise pas les variétés. Je les prends. Résultat nul. Un beau jour, je me levai, j'allai à ma bibliothèque. Je saisis un volume, je le lui présentai et je lui dis : « Tenez, voilà le seul remède qui me soulag-e mieux que tous vos médicaments. Je lis cinquante pages, cent pages... j'oublie mon mal. — C'étaient Les Trois Mousquetaires. Avouez que c'est une consultation moins coûteuse... et plus efficace. »
Je l'ai lu ce roman, dans ma jeunesse, je l'ai relu quarante ans après, quoi qu'il me fut resté gravé dans l'esprit ; mais j'étais guidé par un sentiment de curiosité ; je voulais savoir si mes impressions, si vives autrefois, n'auraient pas été altérées par le temps, si elles ne s'étaient pas affaiblies avec la réflexion et avec Tâge. J'avais emporté mes yl/o«5(///e/a/r^5 pendant des vacances au bord du lac de Genève, et je passai deux ou trois journées à les relire avec la même intensité d'intérêt, avec le même agrément, la même allégresse, sinon avec la même ingénuité,
HISTOIRE d'une COLLABORATION 3l
sans pouvoir me détacher des aventures de ces héros; et j'admirais celte verve, cette fertilité d'invention, cette variété d'intrigues. Je ne connaissais pas alors la genèse de ce roman, car ce roman a une histoire que je veux conter aux lecteurs à l'aide de documents irréfutables.
Après avoir eu la bonne fortune que son Bonhomme Biwat fût adopté par Dumas, Maquet, tout fier de cette première victoire, avait voulu poursuivre ses avantages ; il écrivit, en i84i, Sylvandire, Il était tout naturel qu'il s'adressât à Dumas, qui lui avait fait un si bon accueil ; il lui remit son nouvel ouvrage, et Dumas, toujours généreux, accepta cette paternité nouvelle et inscrivit son nom seul sur la couverture. Maquet n'en prit pas ombrage. C'était pour lui une sorte d'entraînement, une occasion favorable de poursuivre ses relations avec Dumas et de les rendre ainsi plus étroites.
Après tout, il avait jusqu'alors travaillé seul, il n'y avait donc pas, à proprement parler, de collaboration; il se bornait à apporter sa copie à Dumas, qui la manipulait à sou gré, sans
entente, sans échange d'idées; Maquet se serait bien gardé d'intervenir, tant il avait de respect et d'admiration pour le maître, tant il était heureux de voir que chacune de ses œuvres était favorablement accueillie. N'était-ce pas pour lui une sorte de brevet de capacité qui pouvait lui créer des droits pour l'avenir? Aussi quel stimulant pour lui, quelle exhortation à la persévérance! Quel âpre désir de découvrir quelque sujet nouveau! Quelle jouissance d'exercer son industrie de chercheur I et surtout quelle heureuse bonne fortune s'il pouvait, toujours sans consulter Dumas, apporter quelque œuvre nouvelle ! Mais une œuvre plus considérable, plus retentissante. Il avait déniché les Mémoires de M. d'Artagnariy à peu près inconnus à cette époque.
La bonne aubaine ! Il se passionne aussitôt pour le sujet, pour son héros, pour ses héros. Notons incidemment que l'un d'eux, Porthos, est campé d'après le portrait de l'aïeul de Maquet. On a dit souvent que Porthos c'était Alexandre Dumas; non, c'était l'aïeul de Maquet; la force
herculéenne, la carrure, la bonhomie sont peintes d'après les récits que Maquet, tout jeune, a recueillis de ses parents.
Maquet, plein d'ardeur, écrit sans répit ; les feuillets s'accumulent, il est déjà en possession de plusieurs volumes, et il va porter son trophée à Dumas.
Dans une lettre qu'il adresse à Paul Lacroix, je lis ce passage qui précise la date de la collaboration véritable avec Dumas : « Nous avons fait ensemble Les Trois Mousquetaires^ dont les premiers volumes furent écrits par moi, sans plan arrêté entre nous, d'après le premier volume des Mémoires de d'Artagnan, »
Dumas est en possession d'un grand roman de cape et d'épée; il l'adopte d'enthousiasme, comme il a adopté Le Bonhomme Dnval et Syluandire.
Maquet possède admirablement son sujet. Il déclare expressément, dans ses notes, avoir fait les premiers vohimes. Dans une liste de ses manuscrits, on lit ces lignes :
Manuscrit do la fin des Mousquetaires, mon premier travail — à moi seul.
Or nous avons fait la comparaison de ce premier travail avec le texte imprimé; il en résulte qu'à part quelques phrases modifiées ou interverties et quelques courts développements, le texte imprimé est conforme au manuscrit de Maquet.
Nous donnons un des plus curieux chapitres des Mousquetaires, Le lecteur pourra lui-même faire la comparaison entre le texte imprimé et le texte de Maquet, que nous mettons en italiques :