QUARANTE ET UNIÈME LETTRE
Mon Dieu ! c'est à peine si je puis lire ; heureusement je les sais par cœur ; si je les perdais, je pourrais les récrire de la première à la dernière ligne.
Je les ai tant lues !
« Ma fenêtre, toute garnie d'un immense jasmin dont les branches chargées de fleurs entrent dans ma chambre qu'elles parfument, s'ouvre au soleil levant. »
C'est cela, c'est cela !
Le soleil vient de se lever à ma gauche, toi tu es à ma droite.
« Le plateau que je domine est incliné du midi au nord, des montagnes à la plaine. »
C'est cela, toujours.
Oui, voici là-bas, là-bas à l'horizon. Merci, Seigneur, de ce que le jour que tu viens de faire est si pur, voici là-bas le plateau où est situé ton ermitage. Oh! pourquoi est-il si loin encore ou pourquoi le regard humain est-il si faible! Je vois des centaines de points blancs semés au milieu des arbres verts ; lequel de tous ces points blancs est ton ermitage? Oh! colombe chérie.
colombe bien-aimée, colombe fille du ciel, c'est à toi de me dire cela.
Je pars, mon bien-aimé, je pars ; chaque minute perdue est un vol fait à ton bonheur et au mien ; perdre une minute , ce serait tenter Dieu.
N'est-ce pas pour être arrivé trop tard d'une minute que tu m'as perdue, moi?
Viens, colombe. Oui, oui, n'est-ce pas? demain, ce soir peut-être nous allons le revoir !
51 juillet.
La nuit a interrompu notre recherche , mon bien aimé, mais j'espère, j'espère !
J'ai interrogé tout le monde , et de loin on m'a montré s'élevant sur la côte, un couvent de camaldules, et près de ce couvent une petite maison qui ressemble bien à celle que tu m'as décrite. Oh ! je la voyais blanchissante dans la vapeur azurée du soir; peut être était-ce la
tienne, peut-être de ton côté embrassais-tu des yeux ton horizon, sans savoir que dans cet horizon, invisible pour toi, s'agitait cette pauvre créature qui ne vit plus que par toi, qui va mourir sans toi.
Je me suis informée, t'ai-je dit, et l'on m'a répondu que cette maison était habitée par un solitaire, par un sage, par un homme de Dieu, jeune encore, beau toujours. Cet homme visite la maison du pauvre et le lit du mourant : il a des paroles consolantes pour la souffrance et même pour la mort. Cet homme, c'est toi, mon bien-aimé ; n'est-ce pas , n'est-ce pas que c'est toi?
Si c'est toi, tu as passé dans la journée au village de Camons, où je suis.
Tu as visité un pauvre ouvrier charpentier qui s'est cassé la cuisse en tombant d'un toit. Tu l'as pansé , tu l'as soigné. Puis à toute la famille, à genoux sur ton passage, tu as dit en sortant :
— Vous voilà consolés, priez pour le consolateur.
Oh! c'est bien toi, et je t'ai reconnu à cette parole douloureuse. Tu m'attends : tu ne sais pas ce que je suis devenue, et tu souffres.
Tu souffres, car tu doutes. Oh! l'homme doute toujours; moi je n'ai pas douté, je t'ai cru mort.
Quand je pense que si j'étais arrivée deux heures plus tôt, je te rencontrais peut-être !
Je dis peut-être, car si j'étais sûre que ce fût toi, toute brisée que je suis, je partirais à l'instant même ; je prendrais un guide ; je me ferais porter. Mais si je me trompais, si ce n'était pas toi? Oh! l'instinct de la colombe vaut mieux que tout; il n'a pas erré un instant. Ce sont les forces qui m'ont manqué et non pas elle qui a failli.
Que fais-tu en ce moment, quelque part que tu sois, mon bien-aimé ? A moins que tu ne penses à Dieu, tu penses à moi, je l'espère.
Il est onze heures du soir; a demain! bienaimé! Un immense espoir, qui est trop puissant pour ne pas venir du ciel, me dit que je te reverrai demain.
HIST. D'iJIE COLOMBE. l!J
51 juillet, onze heures du soir.
Je ne sais si je te reverrai jamais, bien-aimée de mon cœur, mais hâte-toi, hâte-toi, minuit sonne, et minuit en sonnant va finir le dernier jour de ma vie qui sonnera sur le monde.
C'est demain le jour indiqué pour mes vœux ; j'ai attendu religieusement l'accomplissement entier des trois mois, mais je ne puis manquer
ainsi éternellement de parole à Dieu. Dieu me parle, puisque tu te tais; Dieu me réclame, puisque tu m'abandonnes.
Oh! ce n'est pas sans une douleur profonde que je renonce à cet espoir que pendant un instant tu m'avais rendu.
J'étais rentré corps et âme dans le passé, c'est-à-dire dans le bonheur; il m'en coûtera plus pour sortir de ce bonheur qu'il ne m'en coûterait pour sortir de la vie.
C'est que la vie du cloître n'est, quoi qu'on dise, ni la mort du corps ni la mort de l'âme. J'ai souvent examiné des cadavres, j'ai abaissé mes yeux sur leurs fronts pâles et livides, c'était la matière qui se décomposait, voilà tout. Aucun rêve ne s'agitait dans ce cerveau endormi pour toujours, aucune douleur matérielle ni morale ne faisait tressaillir ces fibres détendues à jamais.
J'ai souvent examiné au contraire ces cadavres vivants qu'on appelle des moines ; pour être plus pâle et plus livide que le front d'un mort, leur front cependant n'était pas celui
d'un trépassé, les larmes qui coulaient incessamment de leur cœur comme d'une source profonde et intarissable avaient tiré leurs yeux au fond de leurs orbites et avaient creusé le long de leurs joues ce sillon d'amertume auquel Dieu reconnaîtra les élus de la souffrance, dont il fera , je l'espère du moins, les élus de son amour.
Ce frémissement nerveux qui atteste la vie et qui constate la douleur, agitait incessamment leurs membres crispés. Ce n'était ni la quiétude de la vie ni le calme du sépulcre. C'était l'agonie lente, fiévreuse, dévorante, qui mène de ce monde à l'autre, de la vie à la mort, du lit au tombeau.
Eh bien, Isabelle, je ne me le dissimule pas, et je descends dans l'abime après en avoir mesuré toute la profondeur; moi aussi, je vais entrer dans celte agonie; puisse-t-elle promptement me conduire à la mort !
Adieu, je vais passer la nuit en prière. Les cloches du couvent tinteront à partir de deux heures du matin pour annoncer qu'une âmei
sinon un corps, va quitter la terre pour le ciel.
C'est à neuf heures que ceux qui vont être mes frères en Dieu doivent venir me chercher.
l«r août, cinq heures du matin.
Je viens de voir se lever une dernière fois le soleil. Jamais il n'avait été plus brillant, plus magnifique, plus splendide. Que lui importent, à lui, les douleurs de ce pauvre petit monde qu'il éclaire ! que lui importent les larmes que je répands et qui trempent le papier ! Je n'ai qu'à les exposer dix minutes à ses rayons, et il les aura bues comme il boit la goutte de rosée
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qui tremble à l'extrémité du brin d'herbe ou qui roule comme un diamant au fond du calice d'une fleur.
Je ne le verrai plus. La cellule qui m'est destinée donne sur une cour fermée de hautes murailles ; par Féchancrure d'une arcade j'apercevrai seulement un coin du cimetière ; je tâcherai que ce coin me soit accordé pour ma tombe.
Il faut avoir le plus près possible de soi ce que l'on désire atteindre promptement.
Prions !
Neuf heures du matin.
Les chants s'approchent ; ils viennent me chercher. Je ne veux pas que ces hommes montent ici. Je ne veux pas qu'ils voient vus lettres, qu'ils voient ce papier. Je ne veux pas qu'ils voient mes larmes.
Je vais les attendre sur le seuil ; l'âme reste avec vous, ils n'emporteront que le cadavre.
Adieu.
Le cri qu'a poussé la création tout entière à la mort de son Dieu n'est pas plus profond, plus déchirant, plus lamentable, que celui que je jette sur la mort de notre amour.
Adieu! adieu ! adieu !
Dix heures.
Votre cellule vide! votre lettre toute trempée de larmes ! votre suprême adieu !
J'arrive une demi-heure trop tard.
Si cependant les vœux n'étaient pas encore prononcés !
Mon Dieu ! mon Dieu ! donnez-moi la force !
Oli ! colombe, colombe, si j'avais ton aile, toute brisée qu'elle est î
(Fragment d'une lettre retrouvée dans les archives du couvent des Ursulines de Montalieu, mais dont la première partie manque.)
Au point
du jour, je suis partie du village de Camons, où, comme je vous l'ai dit, très-chère mère en Dieu, tout me faisait croire qu'il était venu dans la journée.
J'avais interrogé toute la famille du pauvre charpentier blessé, et à son signalement je l'eusse reconnu si déjà mon cœur ne m'eût dit que c'était lui.
D'ailleurs, ces paroles qu'il avait prononcées en les quittant : « Vous voilà consolés, priez pour le consolateur ! » ne pouvaient venir que de cette âme souffrante et prête à se vouer à Dieu.
Je repris donc des forces dans l'espérance de le revoir ; il fallait , si je prenais un cheval ou une voiture, faire un immense détour pour atteindre cette petite maison qui mapparaissait comme un point blanc, près de ce sombre et massif couvent des Camaldules , qui , quoique distant de près de trois lieues à vol d'oiseau, m'envoyait le bruit de ses cloches sur l'aile du vent.
En sortant du village , je lâchai la colombe ; la pauvre petite fit un de ses plus longs vols, près de deux cents pas, dans la direction de la maison que mon regard dévorait. Je n'eus plus de doutes ; rapproche du but lui avait donné, comme à moi, des forces.
QUARANTR-SErTIF.ME LETTRE. 231
Par malheur, il n'y avait aucun chcniin tracé ; il me fallait suivre le penchant de la montagne, tantôt coupée par des ravins, tantôt sillonnée par des ruisseaux, tantôt chargée de petits bois dans lesquels je n'osais m'engager de peur de me perdre.
Je marchai trois heures sans m'arrêter ; mais à peine, à cause des détours, avais-je fait deux lieues.
Souvent la maison disparaissait , et, sans ma colombe chérie, je me serais égarée. Je la jetais en l'air et suivais la direction que son vol m'avait tracée.
Enfin, il me sembla qu'en m'approchant la routedevenait moins hérissée de difficultés. J'entendis sonner huit heures à un petit village ; je ne sais pourquoi il me sembla que le timbre de cette horloge avait quelque chose de triste qui me serra le cœur. On eût dit que chaque heure, en passant près de moi sur ses ailes de bronze, me disait :
— Hâte-toi ! hâte-toi !
Je me hâtai, et bientôt je commençai à distinguer la petite maison dans ses détails. A mesure
que j'en approchais, je reconnaissais la description qu'il m'en avait faite, la fenêtre par laquelle il regardait se lever le soleil, le jasmin qui ombrageait cette fenêtre et qui n'était de loin, pour moi, qu'une palissade verte.
Un instant je crus l'apercevoir à cette fenêtre, et, soit vision, soit réalité, j'étendis les bras, je poussai un cri.
Hélas ! j'étais à plus d'un quart de lieue encore ! il ne me vit ni ne m'entendit.
Les cloches du couvent tintaient toujours; je me rappelai malgré moi ce tintement nocturne et incessant qui avait précédé pour moi la prise de voile, et parfois, comme un terrible soupçon, il me passait par l'esprit et par le cœur que c'était pour lui que les cloches tintaient ainsi.
Mais je me disais à moi-même en secouant la tète : Non, non, non !
J'approchais toujours; alors je vis une longue procession composée de moines qui se rendaient à la petite maison blanche et qui, un instant après, reprirent le chemin du couvent.
Qu'allaient-ils chercher à cette maison ?
Était-ce un vivant ou un mort ?
QUABAHTE-SEPTIBME LETTRE. 281
J'allais le savoir, car je n'étais plus qu'à quelques centaines de pas de Ja maison, lorsqu'un torrent me barra le passage.
Ils descendait si rapide, si chargé de pierres, si fangeux; il paraissait si profond, que je ne tentai pas même de le traverser.
Je remontai vers sa source en courant, malgré ma fatigue ; mais je sentais que j'arriverais jusqu'à cette maison. Il est vrai que là, selon toute probabilité, toute cette force factice m'abandonnerait.
Au bout d'un quart d'heure de marche j'arrivai à un arbre jeté d'un bord à l'autre. Dans tout autre temps, je n'aurais jamais osé me hasarder sur ce pont mouvant, le paradis eût-il été de l'autre côté. Je m'v élançai et le traversai d'un pied sur comme je l'avais mesuré d'un œil ferme.
Arrivée là, plus d'obstacle, une espèce de chemin frayé ; je continuai ma course; seulement ma course devenait plus rapide au fur et à mesure que j'approchais.
Je l'atteignis, ce but si désiré ; la porte était ouverte : je franchis le seuil ; un escalier s'ul-
frait à ma droite, je m'y élançai, mais silencieuse, sans appeler personne : je n'osais pas ; depuis que j'avais touché la porte, j'avais la conviction que je trouverais la chambre vide.
La chambre était vide, la fenêtre ouverte, et sur une table une lettre toute trempée encore de larmes.
Cette lettre, ô manière ! cette lettre, dont les dernières lignes étaient tracées depuis une demiheure à peine, cette lettre, c'était son suprême adieu.
J'arrivais une demi-heure trop tard : il était à l'église, il prononçait ses vœux.
Je sentis la maison trembler sous mes pieds ; il me sembla que tout tournait autour de moi. Je commençai un cri qui devait se terminer par mon dernier soupir, quand tout à coup cette idéemevintquele sacrifice n'était peut-être point accompli, que les vœux n'étaient pas encore prononcés.
Je m'élançai hors de la maison, reprenant instinctivement ma colombe, qui s'était posée sur une branche de buis bénit.
Le couvent était à cent pas à peu près ; mais
cette fois je sentais bien qu'il ne me resterait pas assez de forces pour atteindre 1 église. Je n'avais plus qu'un reste de raison dans le cerveau, qu'un reste de souffle dans la poitrine.
J'entendais les prêtres qui chantaient le Magnificat :
J'entendais l'orgue qui jouait le Veni Creator.
Mon Dieu ! mon Dieu ! il me restait quelques secondes, et voilà tout.
Malheur! trois fois malheur ! l'église se présentait à moi du côté de l'abside ; il fallait en faire le tour pour trouver la porte.
La fenêtre du milieu était ouverte ; mais comment espérer que ma voix dominerait le bruit de l'orgue et le chant des prêtres ? J'essayai de crier cependant; un ràlement sourd sortit de ma poitrine, et voilà tout.
Il y a des instants où l'on comprend que tout nous abandonne et que tout est perdu.
Je sentis mes idées se confondre; tout se brisa en moi; puis au milieu de ce chaos, un éclair, une flamme, une lueur traversa mon cœur.
Je lançai la colombe vers la fenêtre ouverte, et je tombai évanouie.
Bonté du ciel! quand je revins à moi, j'étais dans ses bras.
Il avait déjà la robe du moine, il avait déjà la tonsure du prêtre, et cependant il était à moi, à moi, à moi !
A moi, pour toujours !
Le serment déjà commencé sur les lèvres, la colombe , descendant comme l'Esprit Saint sur un rayon de soleil, l'avait interrompu.
Colombe bien-aimée, tu seras sculptée sur notre tombeau , endormie dans nos mains entrelacées.
Je vous ai promis de vous écrire si je le retrouvais , sainte mère. Dieu . dans sa miséricorde infinie, a permis que je le retrouve, et je vous écris.
Votre fille bien respectueuse et bien reconnaissante.
Isabelle de Lautrec, comtesse de Moret.
Païenne l'heureuse, 10 septembre 1638.