‹ Histoire d'une demoiselle de modesChapitre 1 sur 5 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Un vent frais soufflait. Le ciel était triste et de lourds nuages pesaient sur la rivière. A l'ouest, une bande orange gardait encore l'éclat du soleil disparu, le grand poudroiement d'or qu'il avait soulevé.

La rivière passait lente et grise. Elle glissait entre les roseaux qui semblaient s'accrocher à elle par la pointe fine de leurs lames vertes, pour retenir au passage le bord de sa robe moirée.

Et venue de loin, elle paraissait comme appesantie par la longueur de la route et par tout ce qu'elle avait reflété de rives et de villes, de villages, de clochers, de chaumières et de châteaux, de joies et de deuils, depuis que jour et nuit elle voyageait.

Traversant ce pays de Gascogne, elle se déroulait maintenant parmi des prés, coupés de plantations

d'osiers. A perte de vue et de tous côtés, la vigne envahissante couvrait la plaine et les coteaux de ses rangs serrés.

Avant d'arriver à Port-Saint-Pierre, la rivière formait un coude, s'en venait d'une grande courbe parmi les hautes herbes et les saules qu'elle baignait. — Et, continuant sa route vers le nord-ouest, elle s'attardait, se jouait en méandres par les campagnes, longeait de riches bourgades, arrosait Bordeaux aux quais magnifiques, puis, suivant les rives basses du Médoc, traînait dans les vases jusqu'au bec d' Ambez où, lourde, immense, accrue de la Dordogne, elle allait devenir la Gironde.

A Port-Saint-Pierre, tout près de l'eau, une petite fille était arrêtée, coi fiée d'un béret blanc d'où coulait une longue natte blondi, son petit cabas au bras, toute claire dans le grand paysage sombre. Et le regard au loin vers les lueurs du soleil couché, immobile et perdue dans son rêve, elle semblait chercher où pouvait bien mener ce chemin, ce beau chemin d'or entr'ouvert parmi les nuages. Le jour mourait, quelques feux, comme des lumières tombées d'en haut, erraient maintenant à la surface des flots. Un homme de haute taille vint à passer. Il dit :

— C'est toi, Louison? Il faut rentrer.

L'enfant suivit. Quelques pas, et ils s'arrêtèrent devant une maisonnette. Posée au bord du chemin de halage, toute petite, elle ressemblait à un jouet fané. Elle était rose clair avec des volets gris et un balcon qui n'avait plus de couleur d'aucune sorte. Trois marches usées, posées de côté, donnaient accès à la porte

d'entrée ; sur le rebord de pierre qui courait le long de l'étroite terrasse étaient rangés des pots de terre. Flétrie et pauvrette, la demeure modeste se parait de l'éclat riant fleurs. Des géraniums flamboyaient, des citronniers nains portaient leurs fruits lourds, des œillets à la chair précieuse, aux nuances rares, se dressaient sur leurs hautes tiges. Et, le soir, la brise jetait aux passants de la route des parfums de vanille et d'orange que coupait l'odeur fine et aiguë de la feuille de verveine. L'homme et l'enfant entrèrent dans la maison fleurie. Et ce fut dans l'escalier un bruit de petits pas et de petites voix. Sur la table rustique était préparé le repas du soir, et sous la lampe allumée, près du feu de cuisine qui brillait, entre sa femme et ses trois filles, Louise, Élise et Marie, Jean Kérouall, charpentier, mangea la soupe en famille.

Jean Kérouall avait débarqué un jour sur le quai de Bordeaux, venant d'Audierne à bord du caboteur Sainte-Anne-d'Auray , qui transportait de Bretagne en Gironde des sardines dans leurs petites boîtes de fer-blanc. Libéré du service maritime, il s'était engagé chez le patron Lerouzic à raison de soixantedix francs par mois, plus une part sur ^marchandise.

Après une rude traversée, il gardait en marchant le balancement de la mer et la griserie du vent et de l'eau salée. Grand et beau, il avait un air de force et d'innocence, des cheveux pâles et des yeux clairs, yeux de marin, lointains, perdus, qui semblaient guetter dans les brumes de l'horizon les formes naissantes et mystérieuses de pays inconnus.

Dans ce temps-là, vers 1866, Bordeaux était encore une ville quasiment maritime; son port, aujourd'hui morne, abandonné et comme enlizé, s'emplissait de navires venus de toutes parts.

La Norvège envoyait, pour en faire des mâts, les troncs de ses sapins géants ; les carreaux d'indigo du Bengale apportaient ce bleu vif que l'on ne savait pas encore fabriquer au moyen de l'aniline, et les épices du Sénégal mêlaient leurs senteurs acres à l'odeur du goudron. Le quai était comme toujours plein de monde et de bruit. A partir du cours Napoléon et de la grande porte des Salinières, les maisons s'ennoblissaient, s'alignaient dans ce bel ordre qui fait de l'ancienne capitale de la Guyenne la plus distinguée des villes de France. Sous les balcons en fer forgé, les clefs de voûte, mascarons grimaçants, têtes de dieux et de nymphes, gardaient la symétrie dans leur fantaisie et leur variété. Puis le quai passait devant cette place de la Bourse chef-d'œuvre de Gabriel formé par les deux hôtels en pendant de la Bourse et la Douane, opposant leurs frontons décorés des attributs du commerce et de la navigation : oeuvre dernière de l'ancien régime, Bordeaux en conserve la belle tenue et l'élégance hautaine.

Jean Kérouall, venu des bords saumâtres de l'Océan, aux villes grises et sans joie, s'égayait de ce tumulte, de ces figures riantes, de ces cris qui remplissaient l'air de leurs appels bruyants, comme ceux qui sortiraient d'un immense bosquet au printemps. Il s'amusait de cette vie largement répandue, mouvante, accueillante, et de l'air de fête de cette cité, vraie porte du Midi, offrant au long de ses étalages les fruits abondants de ses riches campagnes.

En flânant par les rues, Jean rencontra son camarade Pierre Leghoët, de Quimper. Pierre connaissait Bordeaux : il en voulut faire les honneurs.

On fréquenta quelques cabarets, on acheta du tabac et on alla fumer « sur Tourny», parmi les beaux cafés, où le haut commerce tient ses assises. Dans le jardin public, on s'étonna de la grandeur des magnolias, aux feuilles vernissées, aux fleurs de porcelaine. Enfin, l'on parcourut, effaré et silencieux, les salles du musée sonores et vides.

A la tombée du jour, Jean, resté seul, passa devant une église au porche richement sculpté. Il y entra. L'ombre emplissait déjà la nef, où flottaient l'odeur de l'encens et le murmure des prières.

A l'entrée, une vieille vendait des cierges qu'elle allumait ensuite et posait sur un candélabre de fer armé de pointes. Et ces petites flammes vacillantes et brûlant l'une contre l'autre étaient, dans l'obscur vaisseau, le foyer lumineux et ardent d'où montaient les vœux et les vains désirs des hommes.

Comme il allait traverser l'église, brusquement, contre

un pilier, il heurta une femme qui venait en sens opposé. Il entendit un léger cri, hâta le pas et, ayant franchi le porche, sous le demi-jour encore épars et à la lueur des premiers quinquets, elle lui apparut petite, toute jeune et charmante. Son trouble s'en accrut. Il était avec les femmes, dont il n'avait jamais fréquenté que les plus infi nés, d'une timidité extrême. Il marcha d'abord un peu en arrière d'elle, puis, forçant son courage, il s'excusa très humblement.

La jeune fille était de bonne tenue, et savait qu'il ne convient pas de se laisser aborder par des hommes dans la rue. Mais celui-ci était si poli! Et puis il portait un jersey et un béret de marin, et elle connaissait bien les marins, qui souvent venaient voir les constructions au chantier où était employé son père. Elle répondit :

— Ce n'est rien, monsieur, ne vous mettez pas en peine.

Elle avait ce parler de Gascogne, qui sembla à Jean musical et délicieux.

Tous deux, maintenant, suivaient le quai Sainte- Croix.

A l'angle d'une ruelle obscure, une enfant présenta des fleurs dans un panier. Le marin choisit deux roses qu'il offrit. Elle les accepta, disant :

— Je vous remercie, monsieur, vous êtes bien honnête.

L'audace de Jean s'arrêta là. Il crut devoir disparaître; mais, de loin, et sans qu'on le pût voir, il continua à suivre. La jeune fille fit quelques pas encore,

puis, traversant, s'arrêta devant un chantier fermé de planches. A la vitre d'une maisonnette engagée dans la clôture, elle donna deux coups légers. Un vieil homme se montra, et ensemble ils s'éloignèrent en longeant le quai.

Le lendemain matin, Jean alla rôder autour du chantier. Il apprit que c'était là un des ateliers des «Chantiers de l'Océan », qu'on y construisait des navires de guerre et aussi des bâtiments de commerce. Sur un écriteau apposé à la porte il lut : « On demande des ouvriers charpentiers. » Soudain il se mit à réfléchir. D'ordinaire, il ne réfléchissait guère, il rêvait, et ses rêves avaient les formes indécises des nuages qu'emporte le vent.

Cette fois, une idée précise, dominante, lui venait. On cherchait des ouvriers charpentiers ; mais lui, Jean Kérouall, il était charpentier ! Tout jeune, il avait manié la scie et la varlope chez le père Guilleric, près de Quimper. Alors !...

A voyager toujours sur ce caboteur, quel sort l'attendait ? Un maigre salaire, et sa pauvre part toujours contestée par un capitaine avide, brutal et sournois. De famille, de foyer, il ne lui en restait quasi plus. Son père, ses deux frères, péris dans la pêche d'Islande; la cabane vendue, la mère fuyant cet océan dévoreur qui lui avait pris tous ses hommes, réfugiée dans les terres, auprès de sa fille, mariée à un cultivateur. Rien là-bas ne l'attachait plus. Jean, le cœur battant, frappa à la porte du chantier. Qu'une petite fille invisible et toutepuissante eût mené jusque-là le rude Breton, il n'en

savait rien, et n'y pensait pas. Certes il revoyait sans cesse une forme légère et rapide glissant dans l'ombre devant lui. Mais quant à rapprocher les deux choses, à les déduire l'une de l'autre, l'idée ne lui en était même pas venue.

Un enfant ouvrit. Son béret à la main, très poli, Jean demanda le contremaître.

— Monsieur Coste, dit l'enfant.

Et il montra sous le hangar un gros homme qui donnait des ordres.

Jean le reconnut et perdit contenance. Mais le père Coste comme on l'appelait familièrement, affectueusement aussi, était bon enfant. On s'expliqua : on pourrait s'entendre; seulement il fallait se mettre d'accord avec le patron, ne pas se faire des ennuis avec la marine.

Deux jours après, Jean entrait au chantier.

Quand il revit Marie Coste, elle lui parut tout autre et il s'en troubla. Pourtant sa beauté se précisait mieux encore au grand jour, gagnait en éclat ce qu'elle perdait en mystère. Elle semblait, vraie fleur de son pays, fine, au profil net, brune et dorée comme ces Maures qui passèrent là jadis en conquérants ravisseurs. Et le mouchoir à la bordelaise, ce turban accommodé spirituellement et qu'importa peut-être jadis quelque voyageuse revenue d'Orient, la coiffait le mieux du monde.

Jean fut reçu chez les Coste. C'étaient de bonnes gens, simples et aisés. La maman Coste posait sur la table la soupière toute fumante et accueillait d'un sourire.

La fille ainée, Félicité, ambitieuse, très adroite, hantée de rêves de fortune, était depuis deux ans à Paris, dans le commerce.

Six mois après son entrée au chantier, Jean Kérouall épousait Marie Coste. Au bout d'un an de mariage, une fille, une petite Louise, naquit. Le jeune ménage était heureux, lorsque la guerre éclata.

Vers la fin de 1870, Jean fut incorporé dans la 4me division du 21e corps d'armée, sous les ordres du capitaine de frégate Gougeard. Il prit part, dans l'armée de Chanzy, à la bataille du Mans. A son retour à Bordeaux, une seconde petite fille, Élise, était survenue. Mais la guerre avait porté un coup terrible à la construction maritime. Dans les ateliers, les travaux languissaient, diminuaient de jour en jour. Le père Coste pensait à se retirer, à vivre de son mince avoir dans quelque coin suburbain.

Ce fut vers ce temps que, sa marraine étant morte, Marie Kérouall hérita d'une maisonnette située à Port-Saint-Pierre, sur la rivière. Le ménrge résolut aussitôt de s'y installer. Jean trouverait à exercer dans le pays son métier de charpentier, et la dépense serait bien moindre que dans une grande ville. On partit. Et bientôt vint au monde la troisième et dernière petite fille, Marie.

La vie parut d'abord étroite et monotone, mais on s'y fit peu à peu. Quoique la cage ne fût pas grande pour tant d'oiselets, l'ordre et la propreté la rendaient tout de même plaisante. Jean Kérouall avait gardé son âme rêveuse de Breton, et parfois, la nuit, quand

le vent courait sur la berge et agitait en passant les toiles qui séchaient le long du balcon, il croyait naviguer encore et entendre les grandes voiles secouées par la tempête.

Port-Saint-Pierre, qui n'était qu'un petit chef-lieu de canton, devait à sa situation riveraine une vie et une animation renouvelées sans cesse. Quatre fois par jour, les bateaux montant et descendant la Garonne déposaient sur la berge allants et venants. Les vins blancs renommés des coteaux du Haut-Saint-Pierre attiraient aussi beaucoup de négociants et de courtiers.

Vue de la rivière, la petite bourgade se posait assez gracieusement à mi -colline. Quelques maisons et castels s'étageaient au-dessus des carrières blanches, parmi des bouquets d'arbres. Tout en haut du coteau, Château-Gorsac s'élevait, imposant et dominateur.

Mais, pour qui traversait son unique rue coupée de quelques ruelles, Port-Saint-Pierre ne faisait pas très brillante figure. Ses habitations pauvres, usées, jamais repeintes, qui d'ailleurs ne furent guère belles en leur primeur, semblaient avoir pris, en vieillissant, l'insouciance et même le cynisme de leur laideur.

Et sur les petits trottoirs encombrés d'objets de ménage, de chaises d'enfants, de sacs, à fourrage, de caisses éventrées, il ne restait de place qu'à peine pour les chats et pour les poulets.

Le soir, l'aspect s'améliorait un peu. Sur la grande place, le cercle et l'Hôtel du Commerce prenaient sous l'éclairage, derrière les stores baissés, quelque chose de discret, d'intime, d'attirant. Dans la rue, les boutiques, si ternes le jour, avec leurs vitres salies de poussière et de mouches, livraient sous la lumière du gaz tout leur mystère et ressemblaient à de petites chapelles d'Orient pleines de lueurs et d'icônes et d'objets singuliers. Chez le liquoriste, les flacons remplis d'or et de pierreries en fusion jetaient mille feux, et les bocaux du pharmacien, rouges ou violets, avaient un air de dignité superbe et quasiment épiscopale. Tout au bout de la rue, la forge apparaissait fantastique, prenait dans l'ombre les proportions immenses de quelque gouffre d'enfer.

Sur la maisonnette, au bord de l'eau, les années avaient passé. Jean Kérouall, qui ne s'était jamais fait aux habitudes locales, et ne fréquentait ni le café ni le cercle, où l'on jouait au billard en se contant les nouvelles, avait acheté un petit bateau de pêche. Ce lui fut une grande joie. Il n'aimait que le ciel et l'eau, et, ses filets tendus, il se couchait au fond de sa barque et regardait courir les nuages.

Les trois fillettes avaient grandi. Louise, l'ainée, marchait sur ses dix-neuf ans. C'était une singulière petite fille. Douce et souriante, elle parlait si peu que l'on

doutait parfois qu'elle fût du pays et en comprît la langue. Lorsque, devant les portes ou aux sorties d'églises, les babillages commençaient, que tous les petits gosiers lançaient à la fois leurs notes aiguës, concert strident où toutes les voix étaient fraîches, si l'on disait : « Et toi, Louise? » elle répondait : « Moi, j'écoute... ».

Mais sa figure surprenait encore bien plus que ses façons. Quand, fine, svelte et lumineuse, Louise Kérouall traversait Port-Saint-Pierre, le cadre n'était pas en harmonie avec elle, il lui aurait fallu se mouvoir parmi des choses nobles, sur des fonds d'élégance et de beauté. Et, bien à son insu, elle humiliait en passant la pauvre rue de village malpropre et mal bâtie.

La bonne madame Kérouall s'étonnait elle-même de cette fille qui lui était venue, de cette reine de l'Armorique, nimbée d'or et qui lui ressemblait si peu. Et les garçons s'effarouchaient d'elle, la trouvaient étrange, trop différente des autres, et ne lui disaient rien.

Ce fut à l'automne de 1886 que l'on se prépara chez les Kérouall à recevoir la tante Félicité. On ne s'était pas vu depuis longtemps, depuis la mort des parents Coste, mais on avait gardé des rapports affectueux, et l'on s'écrivait deux fois par an.

Félicité avait prospéré. Dans la grande maison de modes où elle était entrée elle s'était fait une place prépondérante. Et l'humble maisonnée attendait avec quelque émoi l'arrivée de la belle dame de Paris.

On renonçait à la prendre à demeure, n'ayant pas

pour elle de chambre convenable, mais, à deux pas, chez l'épicier, se trouvait une pièce meublée si richement, avec bandes de tapisserie brodées à la main, glaces aux cadres superbes, vases dorés, que messieurs les conseillers généraux et députés en tournée la préféraient à l'Hôtel du Commerce. Il avait même été question d'y faire coucher Monseigneur quand il était venu pour la confirmation, mais le presbytère déclara qu'il s'en trouverait mortellement offensé.

Félicité occuperait donc cette belle chambre ; quant aux repas, elle les prendrait chez les Kérouall.

Elle arriva un soir de septembre. Toute la famille attendait, pour l'accueillir, au ponton du bateau à vapeur. Lorsqu'elle apparut, souriante, jeune, très élégante dans sa robe bien faite, c'est à peine si sa soeur l'osa reconnaître. Elle se montrait toute chargée de sacs et de petits paniers, — des friandises sans doute, — et deux hommes de peine la suivaient, portant ses « chapelières », comme on dit là-bas. Le luxe de ce bagage causa quelque surprise. On s'embrassa : Marie, Jean, et puis les petites, en commençant par la dernière... Mais quand elle en vint à Louise, elle la regarda, et, de surprise, lui prit le visage entre ses deux mains pour la mieux voir.

— Et cependant, dit-elle, comme se parlant à ellemême, je ne m'étonne pas facilement !

Ce fut une immense allégresse, après la distribution des bonbons fins et autres sucreries, de voir déballer les chapelières de tante Félicité. Que de

cadeaux, que d'émerveillements ! D'abord les jolis vêtements, robes, chapeaux, et une toque pour Louise. Une toque de Paris ! Jamais on n'en avait vu, même aux dames des châteaux. Et puis les colifichets, bagues, colliers, boîtes à broder, boîtes de perles, boîtes pour fabriquer des fleurs artificielles. Il y avait de quoi se parer et s'amuser toute la vie. Enfin, un beau service à thé en doublé pour Mario et une pipe en écume, une pipe invraisemblable, une pipe d'amiral, pour Jean. Aucune des petites Kérouall ne dormit de toute la nuit.

Les vendanges se faisaient de bonne heure, cette année-là. Sur les routes passaient de lourdes charrettes attelées de chevaux et de bœufs, et chargées de comportes où le raisin s'empilait, se pressait, coulait en gouttes épaisses. La nature entière s'attendrissait et l'odeur de vin fermenté, répandue partout, grisait le pays.

Cette année aussi, le comice agricole se devait réunir à Port-Saint-Pierre. Depuis plusieurs jours l'activité était grande sur la place. On y élevait un hangar où auraient lieu l'exposition et le banquet. Jean Kérouall dirigeait les travaux. Tout autour régnaient des gradins où se placeraient les produits viticoles et agricoles envoyés au concours. On y verrait des pieds de vigne entiers et l'on pourrait apprécier l'heureux résultat de la greffe française sur racine américaine. Et les cultures diverses, les fruits, les céréales, auraient leur part d'attention, d'honneurs et de récompenses.

Festin, discours, fanfares, orphéons, de l'héroïsme, du civisme, du patriotisme, sur fond d'Andrinople et de velours de coton, — le tout pour trois francs cinquante.

Mais l'attrait « distingué », et qui intéressait la jeunesse, c'était le bal, qui aurait lieu le même soir, à Château-Gorsac : M. le comte de Leuze invitait le pays à venir danser chez lui.

Député de la sixième circonscription de la Gironde, âgé pour lors d'environ trente-six ans, le comte de Leuze était un joli garçon, qui avait surtout le goût des femmes. Député, il l'était, comme il était propriétaire de Château-Gorsac, par héritage et par la grâce de Dieu. C'est une grâce inexplicable, et par cela même auguste.

Le feu comte, père du comte actuel, avait été un politique par inclination, par besoin d'agitation, et aussi par le sentiment grave, ingénu et profond, qu'il devait ses talents à son pays. D'ailleurs il avait plus de zèle que de lucidité, plus de lucidité que de finesse, plus de finesse que de sagesse, mais il réussit tout de même, du moins auprès du plus grand nombre, puisqu'il garda son siège jusqu'à sa mort.

En ne faisant rien, son fils réussit mieux encore. Il avait le don de plaire avec facilité. Son indolence, qui semblait conquise sur ses plaisirs, pouvait passer pour de la méditation, et quant à ses plaisirs, ils étaient une forme de son activité et permettaient d'espérer qu'elle en saurait prendre d'autres.

D'ailleurs son élégance laissait à ses opinions quelque

chose d'imprécis, de flottant et de gracieux, et, comme dans ce temps-là on n'était pas divisé par les haines violentes qui ont éclaté depuis, ce rallié paraissait n'avoir fait qu'une avance polie, qui ne le séparait de personne et n'était que le comble des bonnes façons.

Lorsque vint le soir du bal, succédant à la journée du comice, un air de fièvre courait dans Port-Saint- Pierre. Par petits paquets, on se groupait, on prenait en si grand nombre, la route qui montait vers le Haut- Saint-Pierre, que cela ressemblait à quelque migration , au déplacement de toute une fourmilière humaine.

Chez les Kérouall, on avait beaucoup hésité sur ce qu'on ferait. Jeanne se souciait guère d'aller à la fête, Marie ne donnait pas d'avis, Louise était de celui de son père; mais ce fut Félicité qui l'emporta et entraîna tout le monde.

Au moment où l'on partait, Louise parut, tenant à la main un chapeau de paille, œuvre innocente de quelque ouvrière locale.

— Qu'est-ce que c'est? dit Félicité. Veux -tu vite cacher cela?...

Et, saisissant un bout de mousseline, elle le noua légèrement avec une adresse de fée, autour des cheveux blonds.

— Comme ceci, tu peux aller.

Depuis longtemps elle blâmait ces modes « à l'instar » de Paris et regrettait le coquet mouchoir.

Troublant la paix du soir, des rafales de musique volèrent au-devant d'eux dès le tournant de la route

Parmi toute cette joie, seuls restaient graves, étrangers, dédaigneux, les grands arbres sombres rangés en bordure. Mais, la grille franchie, ils étaient, eux aussi, de la fête, reliés par des guirlandes de lumière, ornés de lanternes vénitiennes. Un nuage de poussière soulevé par les danseurs flottait sur le sable et sur les gazons, et, dans les allées, des couples se promenaient, respirant un instant, avant de reprendre leurs ébats. Ils s'y livraient de tout cœur, mais leurs danses semblaient des sauts et des bonds et le rythme et la grâce en étaient absents.

Les Kérouall s'étaient placés modestement au dernier rang des curieux. Soudain, et sans l'avoir vu venir, Louise aperçut le comte de Leuze, debout à son côté, vêtu de clair, souriant, charmant.

— Mademoiselle, dit-il, voulez-vous m'accorder la prochaine danse ?

Le comte ouvrait d'habitude le bal avec la femme de son régisseur et s'en tenait là. Interdite, elle n'osait répondre ; Félicité, la poussant, lui dit :

— Allons, va, petite.

Comment danserait-elle? Légère et adroite, elle s'abandonna au bras de son cavalier, qui l'enlevait, l'emportait au-dessus du sol. Tout à coup, un peu à l'écart, dans un bosquet, ils s'arrêtèrent. Louise restait éblouie au milieu d'une immense lueur qui tournait, tandis que la terre se dérobait sous elle. Le comte de Leuze la gardait dans ses bras.

— Mademoiselle, fit-il, parlant bas et très vite, ceci est une occasion que je guettais depuis long-

temps. Je m'intéresse beaucoup à vous. J'ai des choses à vous dire. Venez me voir demain, vers le soir. Vous trouverez en tr' ouverte la petite porte qui est au bas du mur de clôture et je vous attendrai dans le pavillon, à gauche de l'allée.

M. le comte de Leuze avait la grande habitude des femmes, mais il ne s'était guère adonné aux fillettes. S'adressant d'ordinaire à des personnes averties, il ne comprit pas que son langage mesuré et volontairement froid pouvait déconcerter une ingénue. Louise était romanesque; la grossièreté de la jeunesse du pays la froissait, mais les paroles irréprochablement correctes du gentilhomme la laissèrent troublée et incertaine. Elle se dit qu'elle en causerait avec tante Félicité, à qui elle trouvait beaucoup d'esprit.

Le lendemain matin, la tante et la nièce allèrent porter des lettres à la poste. La saison s'avançait, les clientes rentraient, Félicité était rappelée par les affaires.

— Petite, dit-elle tout à coup, parle moi franchement, te plais-tu ici ?

Elle l'observait depuis son arrivée. Elle la voyait toujours douce et d'humeur égale, elle ne la croyait pas heureuse.

Occupée à son métier de couturière, Louise tout le jour cousait, assise sur le balcon. Puis, vers le soir, elle s'accoudait, et, comme du temps où elle était encore petite fille, son regard errait au loin, parmi les lueurs du soleil couchant. Et il lui semblait que dans les nuages apparaissaient des pays merveilleux, des Labradors,

des Florides, des Antilles, dont les marins qui furent ses ancêtres avaient mis en elle les brillantes images.

Puis le soleil s'éteignait, l'horizon devenait sombre, Port-Saint-Pierre se refermait sur elle comme une prison.

Avant de répondre à sa tante, Louise réfléchit. Elle se disait qu'en avouant son ennui elle trahirait l'affection qui l'unissait à ses parents, à ses petites sœurs, mais sa sincérité l'emporta :

— Non, ma tante, dit-elle, je ne m'y plais pas, mais je sais que j'ai tort et que c'est mal.

Félicité la rassura. Sa résolution, toutefois, fut prise : elle emmènerait Louise à Paris.

Comme elles s'en retournaient, la nièce conta à sa tante l'incident de la veille, et les propos du comte de Leuze. Alors Félicité aperçut comme en une vision la pauvre innocente livrée aux aventures rurales, et M. le comte de Leuze, qui passait pour généreux, entr'ouvrant son portefeuille armorié pour en tirer un billet de mille francs.

— « Il se faisait grand temps que j'arrive! » se ditelle avec émoi.

Ce ne fut pas sans peine que Félicité décida les Kérouall à lui confier Louise. Jean surtout tenait à sa petite Bretonne.. la mêlait à ses rêves, formait le projet

de la mener en mer vers les côtes de son pays pour lui montrer les belles grèves et ces pointes et ces rochers contre lesquels, d'une colère inlassable, les lames viennent se briser.

Mais Marie, plusjpratique, représenta à Jean qu'il ne fallait pas mécontenter Félicité, si bonne pour eux et dont l'amitié pouvaitjêtre si utile à leur fille.

Ils consentirent. Louise reverrait ses parents aux vacances. Et d'ici là, si elle s'ennuyait, si l'air de la ville ne lui valait'rien, il serait facile de s'en revenir.

L'heure du départ arriva. On était réuni sur la berge pour les adieux. Les petites s'attachaient à la robe de leur grande sœur, Jean restait silencieux et morne, et Marie, tout agitée, recommandait surtout à sa fille de bien faire attention à ces voitures qui écrasent tant de monde à Paris !

— Sois sans crainte, ma bonne Marie, dit Félicité, je te promets que cette enfant ne sortira pas seule de longtemps : les fillettes, là-bas, courent bien d'autres dangers que celui d'être écrasées.

On s'embarqua, et l'on resta se guettant, se faisant des signes de la main, disputant à la distance qui toujours croissait des formes de plus en plus petites et imprécises.

Seul se dressait encore, dominant le coteau, Château-Gorsac tout blanc, flanqué de ses quatre tours aux toits d'ardoise.

A ses pieds, comme une ample draperie, s'étalaient ses vignes, qui donnent un si joli vin blanc sec, troisième crû « classé », bien connu des amateurs.

On dîna à la gare en arrivant à Bordeaux, avant de prendre l'express de nuit. Puis le train partit, roula à travers des pays de gloire et de beauté sur lesquels l'ombre jetait le mystère de ses voiles bleus. Et, dans le bruit et l'appel des stations et les secousses et les arrêts, le trajet s'accomplit. Sous le matin grisâtre, faisant retentir les longs sifflets de l'approche, le train s'engagea parmi les innombrables réseaux qui. rayonnant autour de la grande ville, semblent comme le symbole de la complication de cette vie où l'on va entrer.

Le réveil des villes est sans grâce. A peine sortie de la gare, la tête cassée par le bruit des malles jetées avec fracas sur l'omnibus, Louise regarda autour d'elle. Naïvement elle crut que Paris allait lui apparaître dans sa beauté célèbre, tous ses monuments groupés en quelque vue panoramique vaste et prestigieuse. Elle vit des quais pâles, sévères, laborieux, où parmi la poussière volaient les feuilles sèches, l'horizon embrumé, sali de fumée, et, tout près, les charrettes municipales, pleines de débris, toute la voirie des heures matinales accomplissant ses travaux méthodiques. A ce spectacle, Louise ferma ses paupières sur ses yeux lourds de sommeil.

Mais, aux Champs-Elysées, elle se réveilla à demi, et l'avenue fuyant jusqu'à l'Arc de Triomphe se déploya en une vision surprenante que jamais ensuite elle ne devait retrouver.

Puis l'omnibus s'engagea du côté des Ternes et s'arrêta avenue de Villiers.

Un troisième au-dessus de l'entresol, avenant et de très bon air, le salon peint en gris clair, avec fauteuils Louis XVI brodés au point représentant des bergers et des bergères, des glaces dans de vieux cadres, des groupes de biscuit, le tout d'une élégance discrète et aimable.

La matinée se passa à déballer, à ranger avec l'aide de Rosalie, la femme de chambre. Félicité avait le coup d'ceil prompt et l'art du commandement. De sorte que vers midi une chambre ingénieusement combinée était prête pour Louise.

Après le déjeuner, servi dans une jolie salle à manger tendue de satin de Chine et garnie de vieilles porcelaines, Félicité se rendit au magasin, laissant sa nièce se reposer jusqu'au soir. Avant de la quitter, elle lui dit :

— Nous irons dîner chez un voisin.

Celui qu'elle désignait de façon aussi vague était M. Julien Toussard, de la maison Rogé, Toussard et Cie, l'ami de toute sa vie, qu'elle avait connu dans les années riantes et légères de ses débuts à Paris et qui, côte à côte avec elle, énergique, ambitieux, tenace, franchissant toutes les étapes, lui gardait au cours d'une fortune grandissante un attachement inébranlable. Fils d'un fabricant d'appareils de chauffage de la rue Paradis- Poissonnière, Julien Toussard avait dès l'enfance crayonné des guirlandes, des colonnades de temples et des jardins sur les murs de l'étroite boutique. Mais, lorsqu'il voulut entrer à l'École des Arts décoratifs, son père se brouilla avec lui. Pour vivre, il dut^ longtemps colorier des reproductions du xvme siècle, que les marchands vendaient ensuite comme gravures

anciennes. Intelligent, très laborieux, plein d'originalité, il intéressa ses professeurs, qui le recommandèrent. Un beau matin, la fortune se glissa dans sa mansarde, où dansait justement un rayon de soleil. La maison Perraut, Massin et Rogé lui demandait de passer à ses bureaux et d'apporter ses cartons. Peu de temps après, il était engagé comme dessinateur.

L'entrée de Julien Toussard dans cette importante maison qui « faisait » la soierie, le velours, le satin, les gazes, les tulles, les dentelles de fantaisie et fournissait la « mode », la « haute confection » et « l'exportation » , eut des conséquences inattendues. Julien était réfléchi autant qu'audacieux : en maniant son crayon, il s'aperçut que la mode française, jadis si libre, si brillante et charmante, s'était depuis un demi-siècle singulièrement embourgeoisée, affadie, perdue dans les plis lourds d'une convention médiocre. Il songea à quelque princesse que de méchants génies auraient fagotée, défigurée, cachant sous de vulgaires parures tous ses attraits et tous ses charmes, et il résolut de la délivrer, de lui rendre sa tournure gracieuse, de rattacher les guirlandes et les piquants atours qui l'ornaient jadis. Son projet prenait comme un air de chevalerie. Le succès dépassa ce qu'on avait pu croire. Ce fut un véritable renouveau, et l'art délicat de la toilette refleurit tel qu'en ses plus beaux jours.

Julien Toussard rencontra Félicité, presque dès l'époque où il avait été employé chez Perraut, Massin et Rogé. Un matin, on le fit appeler au rayon^de dentelles pour s'entendre avec une employée" de

Rachel Block. — Cette maison commençait sa vogue et déjà lançait les modèles. Il s'agissait d'une commande pressée : un motif de style Louis XVI, pour border de longues voilettes. La personne chargée de cette commission montrait tant de goût et d'intelligence que Julien en fut très frappé. Il remarqua aussi la beauté de ses yeux et un signe au coin de ses lèvres, qu'elle avait très rouges.

Son dessin terminé, Julien l'alla présenter et demanda mademoiselle Félicité. En ce matin de printemps, les rues étaient pleines de fleurs offertes en bottes ou étalées en parterres dans les voitures ambulantes, et la tiédeur de l'air emplissait les âmes de douceur.

Que se passa-t-il? Félicité permit à Julien de l'accompagner, un jour prochain, au Salon de peinture. Ils y furent et, depuis lors, ne se quittèrent jamais plus.

La carrière de Julien Toussard fut belle et rapide et lorsque MM. Perrat et Massin se retirèrent, M. Rogé offrit à l'habile dessinateur de se l'associer. Une petite part d'héritage venue de son père lui permit de verser une commandite dans la maison. Sur le balcon de la rue du Quatre-Septembre s'étala désormais, en grandes lettres d'or, la raison sociale « Rogé, Toussard et G' ». De nombreuses médailles obtenues au cours de diverses expositions confirmèrent le succès et la renommée déjà acquises, et, à la suite de l'exposition de Vienne, Toussard recevait du ministère du Commerce la croix de la Légion d'honneur, qu'il aurait pu tenir aussi bien d< celui des Beaux-Arts.

Vers sept heures et demie, Félicité et sa. nièce descen-

dirent trois étages : M. Toussard occupait l'entresol. Dès la porte de l'antichambre, qu'un jeune domestique ouvrit, une grande lueur les salua: on avait ^illuminé comme pour une fête, et cette clarté, qui troublait Louise, semblait en môme temps lui faire accueil.

Julien Toussard parut. Depuis les jours où, jeune et timide, il avait déclaré sa flamme à l'aimable Félicité, plus de vingt années s'étaient écoulées. Maintenant il était chauve, avec un peu de ventre et une barbe courte et drue. Mais ses yeux brun clair, pleins de reflets joyeux, gardaient toute leur jeunesse.

Il s'avança, puis aussitôt s'arrêta, feignant l'indignation :

— Non, s'écria-t-il, on prévient le monde, on ne cause pas un pareil saisissement!... Et c'est vous, madame Félicité, vous que j'appelais une dame de raison, qui montrez cette imprudence!... Mais l'avez-vous seulement regardée, votre nièce, pour l'amener dans une maison tranquille, dans un quartier paisible ? D'abord le propriétaire n'en voudra pas : il loge bourgeoisement, il n'entend pas avoir chez lui des phénomènes.

Pendant ce discours, qu'il débitait avec une gravité comique, la pauvre Louise ne savait quelle contenance prendre et se sentait prête à pleurer. La voyant si désemparée, sa tante en eut pitié :

— Allons, petite, ne te démonte pas! Monsieur Toussard aime à plaisanter, mais, cette fois, il abuse un peu de ton innocence. Tu verras comme bientôt, toi aussi, tu te moqueras de lui... D'ailleurs, mon ami, qu'est-ce à dire? ajouta-t-ellc, Louise est jolie, c'est

convenu, mais vous savez bien que Paris, c'est la foire à la beauté, et, quand on ne bat pas la grosse caisse, le monde vous laisse en paix.

L'appartement de Julien Toussard tenait de la boutique, du musée et du cabinet d'amateur. Dans la vaste pièce qui servait à son travail, les livres, les documents, les gravures s'entassaient, s'échappaient des armoires trop pleines, se répandaient sur les tables et jusque sur les sièges. Autour des murs régnaient de grandes vitrines où des étoffes anciennes étaient rangées. Dans un coin, l'Orient montrait les gazes brodées d'animaux étranges que portèrent les impératrices de Byzance; puis, c'étaient les velours et les dentelles d'or de la Renaissance, les brocatelles Louis XIV, enfin les soies, les satins, les damas, les lampas et les gourgourans du xvme siècle, toute l'histoire de France par le tissu, depuis un lambeau de la chape de l'évêque Amelgard jusqu'à la berthe de moire antique orange venant de la dernière robe que fit Worth pour l'impératrice Eugénie.

Mais la salle à manger appelait les convives. Un lustre garni de bougies jaunes éclairait la tenture de vieux cuir fauve, décorée de motifs chinois dans le goût du Bérain. Sur la table, parée de fleurs disposées en guirlandes, brillait d'un doux éclat un beau service en porcelaine de Chine. On prit place, et Louise, qui s'étonnait de tout, ne disait rien, craignant de faire sourire, tandis que le regard d'admiration très amusée de Toussard ne la quittait pas et continuait à la troubler.

— Voici donc une petite demoiselle, dit-il, qui

vient à Paris pour faire des chapeaux. Mais savez-vous que coiffer des Parisiennes, c'est bien plus difficile que de fabriquer des lois et même de diriger des ministères ? Il y a peut-être trois femmes qui s'en tirent, et madame ici présente est du nombre.

Félicité ne releva pas le compliment :

— Rassurez-vous, on ne demande pas aux débutantes de faire des chapeaux! On les charge d'abord de les épousseter, de les lever le matin, de les coucher le soir : les chapeaux se reposent, la nuit, comme les personnes. D'ailleurs, Louise n'ira pas dans les ateliers ; elle sera au salon avec moi et elle apprendra en observant.

— Mais je lui en montrerai, moi, des chapeaux! s'écria Toussard, des livres entiers où sont figurés des chapeaux ! Voulez-vo\is le hennin d'Isabeau de Bavière, la coiffe de Marie Stuart, le chaperon de Marguerite de Valois, la fontange de la duchesse de Bourgogne, la casquette de madame Tallien ou le turban de madame de Staël, le tout visible ici dans quelques instants et pour rien?

Louise l'écoutait avec un mélange de surprise et d'effroi, puis elle remarqua tristement :

— Mon Dieu, que de choses je vais avoir à apprendre, et combien je me sens ignorante et ridicule! Chez nous on ne connaît que le mouchoir... car, pour le reste, ma tante m'a dit de ne pas appeler cela des chapeaux, mais plutôt des infamies.

Le dîner s'acheva parmi des propos divers; puis, lorsqu'on se fut levé de table, on se rendit au boudoir.

C'était une toute petite pièce, la seule que M. Toussard avait eu le goût et le loisir d'achever. Sur les panneaux de gros de Tours qui en faisaient la tenture, des instruments de pêche et de jardinage étaient brodés ; ils venaient d'un salon de musique de la reine Marie- Antoinette. La pièce ne contenait que peu d'objets, mais tous rares et exquis.

— Je ne le montre pas à tout le monde, fit Toussard, j'ai peur que la laideur et la bêtise ne le gâtent, rien qu'en y passant. Mais vous, dit-il à Louise, vous le parez, et un jour que j'aurai le temps, je vous mettrai un bel habit de l'époque et vous me ferez les honneurs de mon boudoir.

Le jeune domestique entra pour annoncer que le café était servi, et aussi que monsieur et madame Flandin venaient d'arriver.

Toussard alla saluer ses visiteurs.

Ceux-ci étaient assis côte à côte sur le canapé, au seul endroit où les livres et les gravures avaient laissé vide un petit espace. Ils se levèrent. Flandin, dont le grand talent de dessinateur et de peintre n'intéressait encore que de rares connaisseurs, était un petit homme à l'air innocent et vif, au sourire mélancolique et fin. Il tenait à la main un chapeau pointu du genre tyrolien. Madame Flandin, copieuse et maussade, montrait un visage énormément fardé. De ce qu'elle avait été finalement épousée, elle laissait voir un immense orgueil et une violence agressive. Mais elle méprisait son mari parce qu'il était modeste et pauvre.

— Je suis tout à fait heureux de vous voir, dit Toussard, et de vous apprendre que nous avons réussi. L'État fera quelques bons achats à votre exposition... Et, comment va-t-elle, cette exposition ?

Hélas! elle ne marchait pas fort : on venait en passant, on venait pas mal et on approuvait, il y en avait même qui approuvaient beaucoup, mais ce n'était jamais ceux qui auraient pu acheter.

— Les capitaux sont toujours muets, interrompit Toussard, et généralement sourds. Ce qui est absurde, c'est que dans quelque temps tout cela se payera horriblement cher. Il y aura eu l'intermédiaire, l'heureux intermédiaire, le plus heureux des trois, et dans ce cas aussi le plus perspicace... Enfin, mon bon ami, soignez-vous bien, tâchez de vivre assez longtemps pour être contemporain de votre gloire.

Madame Flandin, qui n'avait pas ouvert la bouche, considérait dans une surprise indignée cette Louise dont la beauté lui paraissait vraiment déplacée.

Toussard s'en aperçut et fit très sérieusement :

— Vous avez raison de regarder mademoiselle, c'est une curiosité. Elle est engagée chez Barnum pour y représenter le type parfait de la race caucasique.

Ce propos, d'une gaieté facile, tomba dans le mépris, l'indifférence ou l'inattention. Mais Toussard n'était pas vaniteux et se donnait des divertissements pour lui seul. Félicité s'étant levée dit qu'elles avaient voyagé toute la nuit et que sa nièce devait tomber de sommeil.

A ce moment, Flandin tira d'un carton resté à ses pieds une aquarelle qu'il remit à Toussard.

— C'est le croquis du Pont des Arts que vous m'avez demandé l'autre jour : j'ai terminé le premier plan, j'espère que vous en serez content.

Et le pauvre grand artiste remit son feutre pointu, et s'en alla à travers la nuit avec sa femme ridicule et méchante, tandis que la petite Louise Kérouall s'endormait et rêvait qu'elle montait dans un char qui avait la forme d'un chapeau et qui l'emportait, l'emportait..

Un Paris matinal d'octobre sans volupté ni flânerie, des employés, des ouvrières marchant vite parmi les voitures rares, le coupé du financier emporté au trot d'un demi-sang et le fiacre du commis se rendant aux ordres. — Et, sous le ciel gris plein de nuages légers, e vent qui soulève et entraîne en rondes éperdues es feuilles tombées, mène, lui aussi, comme tant d'autres travailleurs, sa rude besogne, le balayage grandiose et municipal de cette fête qui fut l'été.

Louise et Félicité s'en allaient à pied rue de la Paix et, se hâtant, semblaient faire partie de ce Paris laborieux qui chaque matin court à sa tâche-

Longeant les avenues où les arbres en bordure étendaient leurs branches dépouillées, elles avaient mis en fuite les petits oiseaux, ces pierrots parisiens, si vigilants sous la modestie de leur robe couleur de boue et couleur de feuille morte. Quelques passants s'étaient retournés, mais Félicité, ce matin-là, avait mis tout son art à éteindre l'éclat de sa nièce. « Après, — on s'y ferait, — pensait-elle, mais il fallait sauver le premier moment. » C'est absolument ce que conseillait, dans une crainte tout opposée, le prince de Metternich lorsqu'on amena l'archiduchesse Marie - Louise , à Napoléon. L'histoire nous apprend à quel point fut évitée l'impression fâcheuse que l'on redoutait. Quand elles arrivèrent place de l'Opéra, la rue de la Paix apparut toute courte dans l'alignement de ses maisons de style Louis-Philippe. Au bout se dressait la colonne guerrière coulée dans le bronze des canons ennemis, mais paisible et plus semblable à quelque phare bienveillant qu'au monument célébrant des victoires sanglantes.

— C'est ici, à gauche, dit Félicité, montrant le balcon sur lequel s'allongeaient les lettres d'or : « Rachel Block.»

— C'est ici, répéta Louise. Mon Dieu, si je pouvais ne pas monter!...

— Que tu es enfant ! Tu vas voir, on sera très gentil pour toi.

Elles entrèrent :

— D'ailleurs, ajouta-t-elle, personne ne doit être encore au magasin.

En effet, elles virent les salons presque vides, tout clairs et limpides avec leurs tentures de soie pâle et les glaces qui se renvoyaient la lumière.

Félicité passa dans l'atelier : les ouvrières y étaient déjà en nombre. Elle donna quelques ordres, s'enquit des commandes pressées, puis, appelant Louise :

— Mesdemoiselles, voici ma nièce que je vous présente.

Une cinquantaine de têtes se levèrent de dessus leur ouvrage et apparurent sous la clarté crue du jour rasant. Dans le négligé et le dépeigné de la tenue de travail, aucune n'était jolie, mais toutes paraissaient vives, intelligentes, fines, de cette finesse de Paris, qui s'aiguise chaque jour aux pierres mêmes de ses trottoirs. Une petite secousse courut dans les rangs, puis jaillit un filet aigre de murmures. Comme on redoutait Félicité, une jeune fille dit simplement : • — Nous sommes charmées, mademoiselle, de faire votre connaissance?

Mais ensuite elles s'en donnèrent :

« Vraiment, on s'en fichait un peu que sa nièce fût belle!... fallait-il pas, peut-être l'applaudir comme un numéro de café chantant...

Et Virginie, qu'on n'employait qu'à coudre des fonds de chapeaux parce qu'elle n'avait pas de soin, ajouta :

— Elle fera pas mal de lui mettre une courroie pour la tenir en laisse, et de lui faire graver son nom sur une plaque avec son adresse, si elle venait à se perdre, d'autant qu'elle a l'air joliment gniolle !

Et Marguerite s'écria :

— Ayez pas peur, ça ne restera pas dans les modes une semaine : ça sera levé avant!

La grande Suzanne, l'artiste de l'atelier, celle qui chiffonnait un nœud comme personne, ajouta tristement :

— Bien sûr que si j'avais cette figure-là, je ne traînerais pas ici; mais je suis laide et j'ai du talent : alors je me marierai.

Cependant les «vendeuses» arrivaient, une aune, mal éveillées encore, plus fatiguées que ne le comportait leur état, mais toutes élégantes, charmantes, mises en perfection. Et, parmi les voiles qu'elles dénouaient, dans le frisson de leurs jupes et les plis soyeux de leurs corsages, flottait un parfum discret de volupté et d'amour.

Blottie dans un coin, Louise les regardait, surprise qu'il existât des créatures de tant de grâce et de beauté, ignorant ce que le coiffeur et le tailleur avaient apporté de science à parfaire ces chefs-d'oeuvre vivants, malheureuse aussi de se croire si gauche, si maladroite, si villageoise !

La toilette des salons s'achevait. Sur leurs champignons, les chapeaux tirés des armoires étaient rangés en ordre de bataille.

— Viens, Louise, viens aider ces demoiselles ! dit Félicité.

Deux ou trois jeunes filles se tournèrent du côté de cette Louise qu'on invitait à venir aider et grognèrent :

— Ces nouvelles, ça veut tout faire et ça ne sait que gêner.

« Cette fille-là, quand l'envie lui en viendra, aidera surtout un monsieur à se ruiner ! » pensa Laure, une « première » qui était très jolie, et connaissait la vie.

Cependant le magasin s'animait peu à peu.

Quelques clientes matinales se présentaient, mais leurs chapeaux n'étaient pas prêts à essayer : on les priait de revenir. Des ouvrières passaient, allant à la « manutention » chercher des fournitures, et les vendeuses inoccupées se confiaient leurs affaires en regardant dans la rue.

Enfin, sur le coup de midi, madame Rachel Block parut. Grande, mince, elle avait dû être très belle. Ses yeux noirs, ses cheveux blancs qu'elle poudrait, sa mise un peu théâtrale la faisaient ressembler à quelque tragédienne du xvme siècle, à cette Sarah Siddons, dont les maîtres de l'école anglaise ont immortalisé les traits. Juive d'origine, d'une famille d'artistes adonnés à la musique et à la peinture, elle n'avait pas débuté dans le commerce, et les habitués des spectacles de la fin de l'Empire se rappelaient avoir admiré cette tête fine et expressive dont l'ombre des baignoires voilait mal l'éclat.

Puis, un jour, elle disparut. Après la guerre, un élégant magasin s'ouvrit sous son nom, rue de la Paix, et attira vite une brillante clientèle. On raconta qu'elle s'était mariée, que la maison, très sérieusement commanditée, était dirigée par des personnes habiles et d'un goût sûr.

Et maintenant, après vingt ans de succès avérés, Rachel Block promenait sa grâce un peu nonchalante à travers ses salons fréquentés par le plus beau monde. La connaissance du métier lui était venue avec la pratique. Elle savait d'un regard découvrir le défaut d'un chapeau, voir sur quel point il trahissait celle qu'il avait pour objet de parer et d'embellir. Et les plus grandes dames s'empressaient à solliciter son attention.

Mais ce qu'elle avait surtout acquis, c'était un admirable sens des affaires, une sûreté, une rapidité à calculer dont s'étonnaient ses caissiers. Son bel œil velouté, dont les flammes se noyaient de langueur, courait sans défaillance le long des colonnes hérissées de chiffres des livres de comptabilité. Ses deux frères, dont l'un était peintre et l'autre premier violon à l'Opéra, lui avaient composé un entourage d'artistes, et parmi les actrices, toutes en renom, qu'elle coiffait, plusieurs la fréquentaient affectueusement.

Ce matin-là, Félicité, l'abordant, lui dit :

— Madame, permettez-moi de vous présenter ma nièce, que vous voulez bien employer chez vous. Elle a très peur, malgré tout ce que j'ai dit pour la rassurer.

Rachel Block posa sur Louise un long et caressant regard :

— Mademoiselle, vous êtes ici chez votre tante autant que chez moi.

A ce moment, un laquais en culotte dépanne rouge se montra à la porte des salons. La grande-duchesse Marie Ivanowna, souffrante, dans un hôtel voisin,

demandait sa vendeuse et un choix des plus nouveaux modèles.

Le moment du déjeuner était venu: on s'en allait par petites bandes, et, dans les salons vides et silencieux, les miroirs ne reflétèrent plus que des chapeaux.

Dressés sur les champignons, ils semblaient déjà des ébauches de femmes ou du moins d'âmes de femmes. Il y en avait qui exprimaient l'orgueil, presque l'insolence, d'autres se paraient d'une grâce coquette, s'enguirlandaient de fleurs; il y en avait de pudiques sous des voiles, de provocants par le caprice et la fantaisie des garnitures, d'extravagants pour personnes tumultueuses et exotiques, de mièvres et de délicats pour dames précieuses, de raides et de secs pour les revêches, et même d'absurdes — afin de pouvoir répondre à toutes les mentalités... Il appartenait aux vendeuses de démêler, de choisir avec discernement ce qui convenait, de découvrir en un mot les affinités mystérieuses entre telle cliente et telle coiffure.

On revenait de déjeuner un peu moins régulièrement qu'on n'y était allé. Les flâneuses, les rêveuses et les bavardes s'-attardaient. Mais vers deux heures tout le monde était à son poste, quoique l'envahissement n'eût lieu qu'un peu plus tard.

Quand l'humanité, assurant ses besoins primordiaux, se fut mise en garde contre le froid et la faim, le goût de la parure est sans doute un des premiers qu'elle songea à satisfaire. Les sauvages, avant que fleurît aucune industrie, se composèrent des ornements de plumes et des

colliers rustiques faits de grains d'arbustes. Depuis lors, on a beaucoup compliqué pour contenter des goûts de plus en plus exigeants.

Un Anglais, philosophe et morose, rencontra, sur un bateau qui remontait le Rhin, une jolie femme à laquelle il dit :

— Mesdames, ce que vous préférez en ce monde, ce sont vos chapeaux.

Cet Anglais avait la vue courte et brouillée, comme tous les gens maussades, car ce qui rend son chapeau cher à une femme, c'est qu'elle voit en lui un moyen de s'embellir, de plaire, de conquérir, de se faire aimer.

Certes il serait fort exagéré de prétendre que la foule qui se pressait dans les magasins de Rachel Block fût toute entière préoccupée des choses de l'amour. De respectables dames y venaient avec leurs filles, parce qu'on était sûr d'être bien coiffée et à sa physionomie; d'autres, des vaniteuses, s'y rendaient parce que cela était élégant, bien porté, et le troupeau innombrable des moutons de Panurge s'y engouffrait parce que le mouton de devant y était d'abord entré. Mais il y avait aussi des chercheuses, des curieuses, qui voulaient du rare et de l'inédit, pour tirer d'elles-mêmes un aspect nouveau, apparaître autres, inconnues et toutes neuves.

Pendant deux heures le flot, tantôt rapide, tantôt aimé, ne s'arrêta pas. Les jupes se frôlaient, les coudes se heurtaient, l'air s'emplissait de parfums. Les glaces levant lesquelles on essayait étaient prises d'assaut — *

et l'on trompait les impatientes en leur disant qu'on allait être à elles.

D'ailleurs, selon la classe et l'état de la visiteuse, l'accueil différait sensiblement. Pour la grande mondaine, c'était l'empressement vif et bruyant, et l'appel jeté à la porte des ateliers :

— Tout de suite les chapeaux de madame la comtesse de X...!

La demi-mondaine était reçue de façon plus discrète, mais non moins flatteuse. On venait la saluer, on lui parlait à voix basse, en montrant un intérêt, une sympathie véritables. Mais l'enthousiasme complet et san, réserve n'éclatait qu'à l'entrée de la comédienne célèbre. Pour elle, toutes accouraient, l'entourant, l'adulants la félicitant, l'enviant, l'aimant. On eût dit qu'elle apportait avec elle tous les hommages, toutes les acclamations, toutes les fleurs tombées à ses pieds, et c'était avec une émotion mêlée de trouble et d'orgueil qu'on lui essayait les chapeaux destinés à sa prochaine « création ».

Le soir vint ; les salons, que le gaz éclairait depuis longtemps déjà, se vidèrent peu à peu. Lasses, les vendeuses se reposaient un instant, notaient les dernières commandes, avant de se retirer.

— Eh bien, petite Louise, dit gaiement Félicité, ça n'a pas été trop mal pour un début. Tu ne t'es trompée que deux fois en allant à la manutention, et encore la seconde t'a valu un succès, puisque la dame a trouvé tes fleurs bien plus jolies que celles qu'elle demandait... Pour te récompenser, je vais te faire voir la rue de la Paix.

Toutes deux descendirent. La rue était encore sillonnée de passants et de voitures, et le cordon des becs de gaz s'allongeait, pareil à des colliers de lumière, et, des deux côtés du trottoir, les boutiques étincelaient. Dans les vitrines garnies de velours grenat, l'éclairage, savamment conduit, frappait les diamants, — telles les projections dardées sur les danseuses dans les ballets-pantomimes. — Et, sous ces rayons, les pierreries s'animaient, ruisselaient, lançaient des jets de feu, gerbes et étoiles qui se jouaient en fusées de toutes couleurs et semblaient le crépitement de ces pierres précieuses qui se consumaient. Le rubis brûlait d'une flamme sanglante et l'eau verte de l'émeraude était comme empoisonnée. Tout près, pour ménager un repos à l'œil, luisait la douceur charmante des perles, s'arrondissant sous la nacre délicieuse de leur peau.

Sautoirs et bracelets, triples et quadruples rangs, rangs à l'infini, d'où pendaient de lourdes poires, rangs serrés, dits à la chien, torsades, fleurs, papillons, nœuds, feuillages, toutes les fantaisies, tous les caprices s'étalaient. On voyait des diadèmes de reines et des couronnes de pairesses,et des couronnes de duchesses, faites de feuilles de fraisiers, et des plastrons de pierreries et des plaques et des agrafes de ceintures pour souverains d'Orient et pour maharajahs des Indes, et des bonnets surmontés d'aigrettes pour le shah de Perse...

Parmi ces éblouissements, Félicité désignait en passant à Louise les portes des temples célèbres de la couture, tous voisins et groupés par une sorte d'attirance qui faisait de cette rue de vingt-cinq maisons un des

endroits où vient se déverser la fortune du monde. Or tiré des mines du Cap ou du Klondyke sous la sueur des noirs et des jaunes, pétroles jaillissant du sol, continents traversés, perforés, océans soumis, profondeurs creusées par des milliers de bras, épuisant des tribus entières, luttes formidable des géants de l'agio, royauté des mers, royauté des terres, royauté des fers et des aciers, royauté des porcs et des moutons, royauté des prairies et des forêts, efforts démesurés des machines à fondre, à broyer, à transporter, sources incalculables de richesses, tout affluant, aboutissant là, venant arroser cette rue insatiable, couler en lingots, en chèques, en billets, autour de ces joyaux, de ces parures, de ces chiffons sans prix, nuages de tulle, ruches, plissés, bouillonnes, gazes lamées, merveilles impalpables, suavités, vapeurs.

— Mademoiselle, voulez-vous accepter oune zolie bague ? dit, d'un fort accent « rasta », un beau brun aux cheveux luisants arrêté derrière Louise.

Louise entra dans sa vie nouvelle comme si elle n'en eût jamais connu d'autre. Tout de suite elle fut de cette ville dont l'âme légère et fine pénètre les sens, £t court ainsi qu'un feu subtil à travers l'opacité de«

corps. Fille de marins, elle avait, si l'on peut dire,l'instinct de se laisser porter sur les flots, et elle s'abandonnait, souple et ingénieuse, à la puissance des choses. Elle fut chez elle dans le salon de la maison de modes, et aussi dans les rues élégantes qui semblaient comme la patrie naturelle de sa beauté claire et charmante. Telle une fleur plantée en un riche terrain et qui, de l'air et de l'eau qui passent, et du rayon qui luit, et du sol en qui elle plonge, fait le rose éclatant de ses pétales.

Cette silencieuse avait un don rapide d'assimilation qui surprenait. Au bout de peu de jours, elle savait rassortir, opposer, faire chanter les couleurs. Bien mieux, elle savait répondre aux clientes avec gentillesse et à-propos.

Dès le lendemain de son entrée au magasin, madame Block avait dit à Félicité :

— Elle est terriblement jolie, votre nièce, et dépasse de beaucoup l'agrément réglementaire que nous demandons à nos vendeuses. Mais tant pis, nous nous en arrangerons : car elle paraît intelligente... et puis elle est votre nièce, ma bonne Félicité !

Toussard s'était pris d'amitié pour Louise ; il l'estimait, lui trouvait du goût et des curiosités. Il lui prêtait des livres, et, quand il en avait le temps, il l'emmenait dans les musées et vers ces coins pittoresques du vieux Paris qui disparaissent de jour en jour devant l'accroissement de la ville nouvelle.

Un matin, comme la jeune fille arrivait rue de la Paix, le petit chasseur qui se tenait au bas de l'escalier lui remit une lettre.

Cela était expressément défendu; et l'on avait dû acheter assez cher la petite âme vénale enfermée sous la tunique à triple rang de boutons de cuivre. Louise prit la lettre par distraction et la glissa dans sa poche. Mais, dès l'abord, la chose lui parut méprisable. Le soir, elle la montra à sa tante, qui haussa les épaules et lui dit de ne plus accepter de telles correspondances.

Écrite d'un style naïf et ampoulé, cette missive pouvait être également l'œuvre d'un adolescent ou d'un vieillard. L'emphase et l'emploi fleuri des mots se rencontrent aussi bien au matin qu'au soir de la vie; l'aurore a ses roses comme le couchant. Méprisée et jetée au vent, cette lettre toutefois fut la première d'une série dont il eût été bien impossible, dans les années qui suivirent, d'évaluer le nombre. Madame de Staal de Launaya dit que les conquêtes qui intéressent le plus une femme sont la première et la dernière. A ce titre, Louise garda le souvenir de la lettre remise par le petit chasseur.

Au magasin, on l'aimait assez, malgré le renom qu'elle y avait vite acquis. Les clientes maintenant demandaient qu'on leur montrât la petite Bretonne que Ton disait si belle, et c'était à elle que l'on essayait les modèles présentés aux commissionnaires. Pourtant on ne lui en voulait pas trop, parce qu'elle ne semblait pas tirer d'orgueil des dons qu'on lui voyait, qu'elle mettait de la douceur, et de la bonne grâce à écouter les histoires des autres. De ces histoires, on lui en racontait beaucoup. Quoique la plupart de] ses camarades la tinssent pour sage, aucune ne la

supposait innocente, et, de fait, elle ne l'était pas : nulle fille de la campagne ne saurait le rester, et l'entière innocence est une fleur de serre, une culture de luxe qui ne supporte pas l'air libre. Louise sut bientôt la plupart des romans intimes, des aventures légères ou sérieuses dont ces demoiselles étaient les héroïnes. D'ailleurs, à toutes l'aventure paraissait sérieuse, puisqu'elle se proportionnait à leur mentalité et à leur don d'émotion.

La personne la plus en vue du magasin était cette Laure, qui, elle, ne disait rien, puisque tout le monde, le tout Paris même, connaissait sa vie. Amie d'un fils d'agent de change, elle portait avec discrétion des bijoux dont le prix dépassait certainement ses appointements, pourtant assez sérieux. Quoique son amant désirât lui voir quitter la maison de modes, elle s'y refusait, trouvant plus honorable de vivre, au moins en partie, de son travail, et se plaisant à être en rapport avec des dames de tous les mondes, qui toutes la traitaient obligeamment. Et madame Block tenait à Laure, qui était une excellente vendeuse.

Une autre première, Irène, avait formé un attachement dans le haut commerce, mais, comme son ami était marié à une cliente du magasin, on ne parlait que très mystérieusement de cette liaison. Plusieurs s'étaient mises en ménage avec des commissionnaires, fournisseurs de la maison. D'autres songeaient au mariage, et l'une d'elles additionnait avec mélancolie les longs mois d'un service militaire qui retenait son fiancé au loin. Chacune suivait son rêve, mais, pour les

romanesques et les sentimentales, rien ne valait les artistes. Ceux-là mettaient vraiment dans la vie d'une femme de l'imprévu, du charme, de la poésie. Et, l'existence plus précaire et incertaine qu'offraient d'habitude les rapins à leurs compagnes pouvait sembler par cela même plus émouvante et pittoresque.

Une certaine Éliane s'était prise d'une grande amitié pour Louise et faisait d'elle sa confidente. Fille d'honnêtes commerçants de Neuilly, elle avait quitté ses parents pour suivre un peintre dont elle était éperdue. Elle montrait à Louise, dans un petit carnet qu'elle portait sur son cœur, la photographie d'un grand diable, à la tournure militaire, à la moustache en croc :

— N'est-ce pas, qu'il a l'air à la fois héroïque et spirituel ? Car il a de l'esprit comme personne, et bon avec cela ! le malheur, c'est que toutes les femmes le poursuivent. Je suis sûre qu'il m'aime; mais les hommes, c'est si léger et si vaniteux !

Et la petite Éliane se lamentait.

M. Emile Poncelet, qui troublait à ce point les coeurs, était en effet léger, vaniteux, et, sans l'ombre de méchanceté, doué de tout ce qu'il fallait pour causer du tourment à ses amies. Quant à sa peinture, elle était encore moins méchante que lui. Sous son pinceau naquirent successivement des moissonneuses, des pêcheuses, des faneuses, des glaneuses, qui toutes se ressemblaient entre elles, et, pour le moment, ressemblaient vaguement à Éliane. Et ces tableautins se vendaient en Amérique, à Nice et dans les villes d'eaux et fréquentées.

k Ce sont les étrangers qui à présent mènent le goût », disait gravement Éliane qui avait entendu tenir ce propos à M. Poncelet.

Un jour, Louise, arrivant au magasin un peu plus tard que de coutume, trouva toutes ces demoiselles dans un grand émoi. Lucrèce, la jolie Lucrèce, abandonnée la veille par son amant, qui se mariait, avait tenté de s'empoisonner dans la nuit. On était parvenu à la sauver en lui faisant avaler de force un litre de lait, mais elle restait si faible et si accablée qu'on gardait encore de l'inquiétude. Laure avait été la voir. Le soir, on sut que Lucrèce allait mieux et l'on échangea des pensées pleines de sagesse sur les folies où entraîne l'amour et sur l'ingratitude des hommes.

Au moment du jour de l'an, Louise reçut, avenue de Villiers, une immense corbeille de fleurs rares ornée de nœuds. Sur une carte piquée au ruban et ne portant pas de nom se lisait : « A mademoiselle Louise, un admirateur timide. » Quelques jours après, parut une nouvelle corbeille, pareillement adressée, et il en fut ainsi pendant un mois. Enfin l'on sut au magasin, par certaines indiscrétions, que l'auteur de ces galanteries luxueuses était M. Périer, le grand fabricant de fleurs et plumes, fournisseur ordinaire de la maison. Quoique marié et père de deux grandes filles, il était connu dans tout ce petit monde pour des façons où la timidité n'entrait en rien. Jadis il avait essayé déjà de conquérir Laure, mais c'était un homme pratique et qui ne s'entêtait que raisonnablement...

Cependant on touchait à la fin de l'hiver, les jours allongeaient. Maintenant Louise et sa tante prenaient « l'habitude de revenir à pied chez elles. Il fallait bien, disait Félicité, dégourdir un peu les jambes de cette petite campagnarde. Mais bientôt elle fut agacée de voir à quel point on les suivait. Et il n'y avait pas de la faute de Louise, dont la tenue était parfaite et qui presque toujours ne s'apercevait de rien. Il ne se passait plus guère de semaine où la jeune fille ne reçût une ou plusieurs lettres qui se pouvaient répartir exactement en deux catégories, d'une part, les insolents, de l'autre, les imbéciles. C'est Toussard qui faisait le classement — pour jouir, disait-il, de la beauté morale, et intellectuelle de ses contemporains.

Et l'on proposait de tout à cette pauvre Louise : des emplois fort singuliers, fort peu avouables, des rendez-vous à tant l'heure, et des voyages en Angleterre, des attachements profonds et des rencontres sans lendemain. Certains se recommandaient de leur banquier, et il y avait aussi des vers; — mais les vers libres gardaient une forme respectueuse, tandis que les alexandrins se piquaient de gaillardise.

Des dames écrivaient également. L'une, qui signait : « Comtesse Bertrande de Sainte -Croix » invitait «mademoiselle de Kérouall» à ses cinq à sept fréquentés par la meilleure société parisienne et cosmopolite. Une autre dame, de moins illustre naissance, offrait des toilettes et des bijoux à des prix très modiques, avec le moyen de les avoir pour moins cher encore.

On jetait le tout au feu, et, quand les papiers, réduits en petits lambeaux noircis et déchiquetés comme les ailes que Callot met à ses diablotins s'envolaient par la cheminée :

— On dirait le courrier d'enfer qui s'en retourne d'où il est venu, s'écriait alors Toussard...

Mars était venu : l'agitation ne régnait pas seulement dans la mode et dans la couture, Paris aussi apprêtait sa parure, sa magnifique et charmante parure du printemps. Sous les averses légères, les giboulées, les pluies bienfaisantes, le renouveau se préparait, et, rompant l'écorce, les bourgeons se montraient tout serrés et roulés en cocons.

Et tout à coup, surprenant comme un visiteur venu de nuit, il fut là, le printemps, dans sa grâce, dans sa fraîcheur, dans l'éclat presque oublié de sa jeunesse riante. Les feuilles, toutes les feuilles à la fois s'étaient ouvertes, pareilles à de petits éventails, et s'agitaient, semblant dire : « C'est la vie, nous sommes dans la vie. » Et les fleurs nouvelles s'épanouissaient, heureuses, chatoyantes, lançant le gai tumulte de leurs couleurs variées, formant les guirlandes et les trophées de cette fête dont elles étaient l'emblème.

L'air léger frémissait, chargé de parfums, et, toute nacrée par la clarté du ciel, la Seine coulait douce et luisante, coquette, onduleuse et jolie; elle glissait sous les ponts qui rejoignaient entre elles deux rives fortunées.

Puis la fête devint plus belle encore, plus riche, plus

fastueuse ; du haut en bas des marronniers, par milliers et par milliers, s'allumaient, en un incomparable décor, des candélabres roses et des candélabres blancs, et, sous l'immense coupole étincelante et d'un bleu profond, couchée, noyée de rayons, la ville s'offrait comme une amoureuse, parmi ses bouquets de feuillages et de verdure.

Maintenant les jeunes filles paraissaient, chaque jour, rue de la Paix, le corsage embaumé et fleuri, et sur leurs joues et sur leurs lèvres le printemps aussi semblait s'être posé.

Éliane disait à Louise :

— Comment faites-vous pour vivre sans amour, vous que tant de gens voudraient aimer ?

Et, quand le soir, elle voyait tout l'atelier, tous ces chiffons sans beauté s'éparpiller, courir furtives à leurs pauvres rendez-vous, il lui venait au cœur un peu de tristesse.

Il faisait, ce matin-là, un joli temps tout moiré et traversé de bleu et de blanc. Louise arriva au magasin, vêtue d'une robe claire, et, comme ces demoiselles, elle avait attaché un bouquet de roses à son corsage. Au moment où elle s'enfonçait sous la porte cochère,

elle vit qu'un jeune homme brusquement s'arrêtait. L'espace d'une seconde, sous les rayons d'un soleil qui éblouissait, il lui apparut blond, mince, de petite taille, d'élégante allure.

Elle eut une assez vive surprise lorsque, le lendemain, l'inconnu entra dans les salons et demanda madame Félicité. Mis avec recherche, il portait à la boutonnière un magnifique œillet blanc. Il expliqua qu'une partie de sa famille habitait l'Autriche, et qu'il désirait choisir des chapeaux pour les expédier à Vienne. Comme d'habitude, on appela Louise pour lui faire essayer les modèles.

Assise devant une glace, elle sentait les regards de feu de l'étranger aller d'elle à son visage reflété, et elle en éprouvait un grand trouble. Elle chercha même un prétexte pour qu'Éliane vînt la remplacer, mais elle ne réussit pas à s'échapper.

Ce client singulier s'embrouilla d'ailleurs dans ses commandes, ne sachant plus si c'était quatre ou six chapeaux qu'il lui fallait, et finalement il donna son adresse : « Baron Epstein, rue d'Anjou, 49 bis. »

— Quel original! s'écrièrent ces demoiselles, on ne sait s'il rêve ou s'il veille; et, si ses parentes sont bien coiffées , ce sera certes par la grâce de Dieu. Seulement, il n'y a pas à dire, c'est un joli garçon.

— Avez-vous remarqué le rubis qu'il portait au petit doigt? fit Marguerite. Je le troquerais bien contre ma petite bague, avec du retour s'il l'exigeait.

— Ne voyez-vous pas qu'il est venu pour Louise ? dit Irène, il ne la quittait pas des yeux.

— Sapristi! fit Marguerite^ six chapeaux à cent cinquante francs l'un dans l'autre!... Il en coûte moins cher pour voir la belle Fatma à la foire de Neuilly.

On alla déjeuner, le reste des conversations se perdit dans l'escalier.

Le baron Fernand Epstein, à propos de qui s'étaient échangées ces réflexions, était bien connu, à la Bourse, dans les restaurants à la mode et les foyers des théâtres. D'origine autrichienne par son père, hongroise par sa mère, il était arrivé tout enfant à Paris, à l'époque où un krach mémorable effondrait en quelques mois la place devienne, ruinant la petite et la moyenne finance et forçant nombre de familles à s'expatrier. M. Epstein père, atteint lui aussi par ces désastres, vint en France avec sa famille. Il y trouva de nombreuses relations. Parmi les alliés de sa femme, brillamment apparentée à la noblesse magyare, il ne rencontra qu'un mince secours, mais lui-même tenait par des racines profondes au monde des affaires. De sang mixte, que les mariages et les conversions tendaient depuis plusieurs générations à purifier, ce fut tout de môme l'antique reliquat, les gouttes persistantes du vieux sang d'Orient, incorrigiblement sémite, qui le sauvèrent.

Autour de lui, les appuis s'empressèrent, et, comme il avait gardé quelque élégance dans la détresse, son relèvement prit très vite l'éclat de la fortune. Sa maison, que ne fréquentaient d'abord que des gens de Bourse,

devint agréable grâce à la baronne qui sut attirer ses compatriotes, et, parmyFbx, des attachés d'ambassade, des sportsmen et des musiciens en renom.

Fernand avait grandi dans ce milieu pittoresque et mouvementé. De bonne heure, il laissa voir des dons variés, beaucoup de vivacité et de souplesse dans l'esprit — et de l'application quand il le fallait. C'était un enfant charmant, doux et impétueux et cachant sous la grâce une volonté tendue et tenace.

A vingt et un ans, il entra dans les affaires. La maison de coulisse fondée par son père était alors dans une prospérité à laquelle une récente commandite allait donner un essor nouveau. Fernand montra tout de suite des aptitudes remarquables. D'ailleurs, rien dans ce monde de la finance ne lui était étranger : de tout temps, il en avait su le jargon, qui avait comme bercé son enfance, et les « primes » , et les « reports » , et les « compensations »,lui représentaient des choses vivantes, émouvantes même. Bien souvent, chez son père, il avait senti courir cette fièvre qui s'allumait brusque et violente parmi ces gens soucieux, et il avait deviné ces âmes qui battaient d'un autre pouls, du pouls sourd, cruel, déchirant parfois, de la spéculation.

Chez Fernand, se mêlait à l'âpre énergie d'une race opprimée l'ambitieuse ardeur d'une race conquérante, et il avait résolu de devenir un grand financier. La pensée toujours en éveil, agitée de projets, il ne jouissait que hâtivement de tout ce que lui offrait la jeunesse, et, quoique sensuel et avide de plaisirs, il n'y rencontrait guère le délassement ni l'oubli complet, atteint à son

tour do cette fièvre redoutable qui l'emportait toujours au delà, vers le lendemain plein de doute et d'espoir.

Et ainsi près de dix années s'étaient écoulées, et la maison Epstein, habilement dirigée, profitant d'un très heureux courant d'aiïaires, était dans les plus considérées de la place. Quoique son ambition veillât toujours, Fernand connut enfin quelque sérénité.

Mais les succès faciles de sa vie galante ne l'amusaient plus qu'en passant. Romanesque, et trempé à son insu de sentimentalité germanique, les Parisiennes lui paraissaient légères, blagueuses, sans poésie, et il n'en avait sérieusement aimé aucune.

Or, en ce matin de mai qui avait fait apparaître Louise à ses yeux, il se trouvait précisément libre do cœur et l'esprit assez dégagé de soucis. L'image de la jeune fille vint donc se couler en une àme presque limpide et elle s'y glissa d'une telle force qu'il n'eut plus d'autre pensée que de cette blonde d'aspect modeste et de surprenante beauté.

Comme les amoureux véritables, il fut maladroit. Sa visite au magasin ne l'avait conduit à rien ; il n'osait écrire ou envoyer des fleurs, ayant su que ces avances seraient mal prises. Du moins la verrait-il, chaque jour, un instant, le matin et le soir, à l'entrée et à la sortie du magasin.

Mais il s'aperçut vite que ce jeu ne pourrait durer sans ridicule, et ainsi advint-il qu'à cause d'une petite demoiselle de modes le baron Fernand Epstein, homme riche, coté, élégant, devenait très malheureux.

Par-dessus les livres de compte et les bordereaux, l'image de Louise se posait sans cesse, claire, lumineuse, divine, des roses au corsage, toute rose ellemême de se sentir tant regardée.

Il se mit alors à la suivre de loin, se montrant tout à coup à l'angle d'une rue, l'œil fixe et avide, de sorte que le jeune fille croyait le voir partout et se demandait, inquiète, si les voies publiques n'étaient pas machinées. Bientôt il lui sembla que la silhouette de Fernand se détachait seule parmi toutes les autres, et un tressaillement la prenait quand elle l'apercevait.

Et Félicité, qui le voyait aussi, mais moins souvent parce qu'elle avait la vue basse, n'en disait rien pour ne pas donner d'importance à la chose et pour que sa nièce ne se montât pas la tête.

Plus amoureux chaque jour, Epstein songea bien à utiliser une dame, qu'il savait habile, et qui se ferait une joie de le servir, mais il y renonça ne voulant pas mêler une personne de ce genre à une aventure qui lui tenait aussi profondément à cœur.

Enfin, comme il ne pensait plus à autre chose, une idée lui vint. Louise étant sortie, un soir, du magasin avec Éliane, il se dit qu'il s'adresserait à Éliane.

Deux jours plus tard, Louise, en arrivant le matin, fut abordée par son amie, qui l'entraîna dans un coin encore libre.

— Figurez-vous, lui dit-elle, qu'il y a quelqu'un qui est en train de mourir de chagrin à cause de vous.

Di HISTOIRE D'UNE DEMOISELLE DE MODES

— Vraiment! s'écria Louise.

— Oh ! n'ayez pas l'air étonnée, vous savez très bien dequi je veux parler. Il vous suit partout, il en aperdu l'âme et les sens : jamais je n'ai vu un jeune homme aussi malheureux et aussi épris.

Dans son zèle, elle faisait bon marché même de l'amour de Poncelet pour elle.

— Louise, continua-t-elle, si vous avez un peu de cœur, vous consentirez à l'écouter, ne fût-ce qu'un instant. Il m'a tant émue que je n'ai pas hésité à me charger de vous parler.

A ce moment, les deux amies se virent interrompues par madame Block, qui cherchait Louise pour qu'elle essayât les nouveaux modèles. Dans la journée, elles ne purent se rejoindre que furtivement.

— Que dois-je dire? murmura Éliane.

— Je ne sais, répondit Louise.

Un grand trouble maintenante tenait, ne la quittait plus et elle croyait sentir tout autour d'elle les flammes d'un buisson ardent qui se rapprochaient, l'effleuraient, et bientôt la consumeraient tout à fait.

Le surlendemain, Éliane vint à Louise très gravement.

— Écoutez, j'ai de l'amitié pour vous, je serais désolée que vous causiez un grand malheur. Je l'ai revu : il est à moitié fou, il parle de se tuer. Je lui ai promis de vous emmener jusqu'aux Tuileries. Il nous y attend. Nous ne serons que quelques instants. Dépêchons-nous.

Louise, sans mot dire, mit son chapeau et suivit.

La terrasse des Feuillants était presque déserte à cette heure matinale. Des oiseaux s'y ébattaient, cherchant du bec les miettes de pain offertes la veille par des enfants ou de vieux messieurs sensibles et désœuvrés. A côté de l'escalier, près des bronzes où Cain a représenté des bêtes féroces, Fernand Epstein se tenait, fiévreux, mordant le sable de son talon et de sa canne. Tendu, rongeant son frein, il révélait quelque chose de cette primitive violence dont le grand animalier montrait tout à côté d'expressives images. Mal habitué à patienter et à souffrir, depuis près d'un mois qu'il languissait, son amour impuissant devenait sombre, presque sauvage. Il ne sourit pas en apercevant les deux jolies filles, il salua seulement et dit d'un ton qui marquait bien plus d'irritation que de joie :

— Enfin !

Et, comme Louise et Éliane allaient descendre les marches qui conduisaient au jardin, il se plaça devant elles et, saisissant Louise par le bras, dit brusquement :

— Suivez-moi : ma voiture attend à deux pas, cet endroit est insupportable.

Eliane s'écria que c'était impossible, qu'elles étaient parties sans prévenir et que cela ferait au magasin un beau scandale.

— Songez donc, ajouta- t-elle, à ce que penserait la tante de Louise ! — Expliquez-vous en deux mots, vous saurez bien ensuite vous retrouver.

— Puisque mademoiselle ne m'accorde que deux

mots, reprit Fernand d'une voix où sifflait quelque rage, je ne dirai que l'essentiel. Sachez que les choses ne peuvent durer ainsi plus longtemps. Si vous refusez de m'entendre, — et il regarda Louise, — vous serez seule cause de ce^qui arrivera.

Louise, blême, tremblante, restait silencieuse.

On avait descendu l'escalier, et maintenant Fernand marchait à grands pas entre les caisses d'orangers alignées et jetait à travers les parfums légers et tendres ses paroles de colère.

— Je veux vous voir, vous ne pouvez pas me refuser de vous voir et de vous parler. Mais je veux que ce soit ailleurs que dans un lieu public, où déjà on nous observe.

A droite, sous les arbres, ils entrèrent dans le grand cercle magique, tracé à la craie, d'une partie de billes. Des enfants poussèrent des cris tumultueux, les billes roulaient, heurtaient leurs pieds; ils s'éloignèrent, allèrent jusqu'à un groupe de chaises. La violence de Fernand était tombée tout à coup, il s'assit, très las et défait, et les rayons de soleil qui filtraient éclairèrent sa détresse et sa fatigue.

— Vous ne savez pas, dit-il, vous ne pouvez pas savoir à quel point je suis malheureux.

Des larmes paraissaient dans ses yeux clairs, et le noble jardin de Lenôtre, de si belle et si grande tenue, aujourd'hui profané, livré comme un carrefour aux passants hâtifs, couvrit de ses ombrages appauvris une douleur sincère.

Se rapprochant de Louise, Fernand ajouta :

— Sans doute, il vous est difficile de vous échapper; mais je serai, le soir, tous les soirs, en face de chez vous en voiture: vous viendrez quand vous pourrez. Je vous assure que vous n'avez rien à craindre : je suis auprès de vous tremblant comme un enfant ; mais promettez, dites que vous viendrez.

— Je tâcherai, répondit Louise.

Elle lui abandonna sa main, qu'il baisa longuement.

Les deux jeunes filles s'enfuirent, se glissèrent dans le fiacre qui les avait attendues à l'angle de la rue de Gastiglione : elles n'avaient pas un instant à perdre.

Lorsqu'elles ouvrirent la porte du magasin, en face d'elles, à côté de la caisse, Félicité apparut sévère.

— D'où venez-vous, mesdemoiselles ? dit-elle, vivement.

On s'était concerté. Éliane expliqua que Louise l'avait accompagnée pour la conseiller dans le choix d'une chemisette.

— Ah ! c'est Louise maintenant qui donne des conseils! fit ironiquement Félicité. Je croyais, Éliane, que vous n'aviez besoin de l'avis de personne.

Le soir, comme elles rentraient toutes deux :

— Ecoute, ma petite, dit la tante à sa nièce, je me suis chargée de toi parce que je t'ai crue sage et raisonnable : ne me force pas à le regretter. Songe que la vie, la vie tout entière d'une pauvre fille, est à la merci d'un instant de folie et d'égarement. Sois prudente, je t'en supplie. Dis-toi aussi que les hommes se conduisent

58 HISTOIRE D'i^'E DEMOISELLE DE MODES

presque toujours avec les femmes comme des brigands. Ils ont tout juste les scrupules des détrousseurs de grands chemins... Quand il sera revenu, tu pourras en causer avec monsieur Toussard : il t'édifiera.

En effet, Toussard était parti pour Lyon depuis quelques jours.

Dès le soir même, le coupé du baron Epstein vint se poster dans l'avenue. C'était une voiture de la Compagnie, luisante, toute neuve, et ses deux lanternes dardaient leurs yeux ronds dans ley allées solitaires. La soirée était chaude, les fenêtres ouvertes, et Louise, accoudée au balcon, sentait son cœur battre follement. Au-dessous d'elle, les branches des arbres se rejoignaient, formaient deux voûtes sombres qui s'en allaient au loin, à l'inconnu, au mystère. Et il lui semblait que c'était sa propre destinée qui glissait et fuyait par ces longs couloirs d'ombre.

Vers onze heures, le coupé s'éloigna, mais Louise roula longtemps sur l'oreiller sa tête brûlante, se disant : « Comment faire? comment le rejoindre et l'empêcher de se désespérer ? »

Le lendemain, au magasin, Éliane lui dit :

— Il y a une chose qu'il m'a demandé de ne pas vous répéter, mais que je vous répète tout de même. Il est très riche et assurera le sort de toute votre vie. Je sais bien que cela ne vous décidera pas, mais vous verrez du moins à quel point il tient à vous.

Et, tout le jour, Louise songeait : « Comment faire ? comment le rejoindre? » C'était une pensée aiguë qui la traversait, telle une petite lame froide et cuisante.

Il restait bien la chance que Félicité irait, le soir, chez une amie, mais cette chance était petite et ces absences assez rares. Si encore M. Toussard eût été à Paris, il aurait peut-être proposé quelque partie de théâtre, quelque promenade, et elle pouvait prétexter une migraine pour ne pas sortir. Mais il n'y était pas.

Une seconde soirée se passa. Il semblait maintenant à Louise que les feux des lanternes brillaient de colère, allaient embraser les allées paisibles. Sa détresse grandissait d'instant en instant. Félicité remarquait son agitation et lui en demandait la cause.

— Je crois, ajoutait-elle, que ton amie Éliane te monte la tête : C'est une bonne fille, mais elle n'a ni sens ni raison. Je t'en ai prévenue quand j'ai vu que tu te liais avec elle.

Le lendemain, au matin, Louise pensa :

« Il faut, d'ici à ce soir, trouver un moyen. »

Ce qu'elle imagina ne fut ni bien habile ni bien ingénieux. Elle feindrait un grand malaise, se coucherait au lieu de dîner, et aurait l'air de s'endormir. Puis elle sortirait de sa chambre, le plus doucement possible, et gagnerait la porte.

Félicité s'émut des plaintes de sa nièce, dit qu'en effet depuis plusieurs jours elle lui voyait un air de fatigue et la força, quand elle fut couchée, de boire une tisane calmante.

Un silence profond régnait dans l'avenue où les deux lanternes jetaient leur appel coutumier, lorsque Félicité, qui dans sa chambre écrivait à Toussard, entendit le bruit très net de la porte de l'antichambre

que l'on ouvrait avec précaution. Elle s'élança, trouva le battant poussé, mais point refermé, et, s'avançant sur le palier, aperçut Louise qui descendait l'escalier. Elle eut le temps de saisir le chapeau d'une bonne accroché là par hasard, et suivit sa nièce en ayant soin d'étouffer ses pas. Elle arriva sous la voûte : le coupé se montra et elle comprit tout.

Déjà Louise traversait l'avenue : Félicité obliqua à droite, puis d'un bond fut auprès de la voiture, au moment où la jeune fille allait s'y glisser. Ellel'écarta d'un geste presque brutal.

— Rentre à l'instant ! dit-elle d'une voix basse et indignée.

Elle-même ne bougea pas. Par l'autre portière, Fernand Epstein était descendu. Il congédia son cocher.

— Madame, dit-il, en saluant, je sens tout ce que vous êtes en droit de penser de moi, et sous quel jour odieux je dois vous apparaître. Et devant votre colère si légitime je reste désolé et accablé de confusion. Mais du moins sachez que, malgré tout, je n'ai pas cessé, je ne cesserai jamais d'être un honnête homme.

— Cependant, interrompit Félicité, vous m'avouerez que dans le cas présent vous n'en tenez pas précisément la conduite. Nous serons sans doute d'accord là-dessus, monsieur le baron.

Pendant ce dialogue, ils allaient le long de l'avenue, et l'habitude du monde et des convenances était à des titres différents si forte chez ces deux person-

nés qu'ils avaient repris un ton qui, pour des passants, semblait celui d'une conversation.

— Madame, je ne veux pas me défendre, continua Fernand, mais je vous demanderai pourtant de me j uger. J 'ai conçu pour votre nièce une passion qui me fait perdre le repos et la santé. Je ne songeais pas à l'enlever comme vous l'avez cru peut-être; je voulais seulement lui parler, tâcher de l'émouvoir, lui inspirer quelque pitié. Je sais, madame, à quels devoirs s'engage celui qui, ayant fait un pareil rêve, le poursuit avec une ardeur désespérée. Croyez que ces devoirs, je les revendique tous, et que je mettrai aux pieds de Louise Kérouall ma vie, ma fortune, tout le dévouement, tout l'amour dont je suis capable.

— Monsieur, reprit Félicité, cette enfant m'a été confiée par son père et sa mère, qui sont des gens très honnêtes, très pauvres, et qui ne savent rien de la vie. En me chargeant d'elle, j'ai assumé une responsabilité, à laquelle je serais inconsolable de manquer. J'ignore quel sera le sort de la pauvre Louise, car l'avenir d'une jeune fille, c'est un saut dans l'inconnu. Mon devoir est simple, et je m'efforcerai de le remplir. Je dois la protéger, la mettre en garde contre les dangers qui l'environnent. Et vous, monsieur, qui êtes arrivé, je le vois, hélas! à la troubler profondément, je vous supplie de ne pas chercher à l'entraîner, par des protestations et par l'étalage de sentiments moins sérieux sans doute que vous ne le croyez vousmême. Ce ne serait de votre part ni généreux ni honorable.

— Madame, dit Fernand, je vous jure que ma vie est attachée au bonheur que je poursuis. Je vous jure aussi de ne plus rien tenter à votre insu, et je vous remercie du plus profond du cœur d'avoir mis quelque indulgence à m'écouter.

Et il s'en alla dans la nuit, du pas léger et ferme de la jeunesse et de l'espoir...

Le lendemain matin, Rosalie annonça qu'on demandait à voir madame, de la part du baron Epstein. Puis un jeune homme parut, et tendit une lettre à laquelle monsieur le baron serait heureux d'avoir une réponse.

Ayant rompu le cachet armorié, Félicité lut ces mots tracés d'une écriture rapide :

« Je me permets, madame, de venir dès ce matin prendre de vos nouvelles. Je me sens encore bien coupable envers vous, et je serais heureux de savoir que les ennuis causés par moi n'ont pas eu de suite. M'accorderez-vous la permission de venir m'en informer moimême et aurez-vous la bonté de m'en fixer le moment ?

» Croyez-moi à vous très respectueusement. »

FERNAND EPSTEIN.

« P.-S. — Vous trouverez ci-inclus un chiiïon de papier : je vous supplie de l'accepter pour mademoiselle Louise, comme un premier témoignage de profonde amitié et de culte fervent. »

L'enveloppe contenait un chèque décent mille francs.

— Veuillez dire à monsieur le baron qu'il aura une réponse avant midi.

HISTOIRE D'UNE DExMOISELLE DE MODES 63

Depuis la veille, depuis le drame de l'avenue, Félicité n'avait pas revu sa nièce. Celle-ci, d'ordinaire, paraissait vers neuf heures, et l'on prenait ensemble le petit déjeuner. Mais, ce jour-là, elle ne s'était pas montrée. Un peu inquiète, Félicité entra chez la jeune fille et, à travers l'ombre qui emplissait encore la chambre, elle l'aperçut, à moitié vêtue, assise, accablée et défaite, avec ses longs cheveux répandus, qui faisaient d'elle l'image du repentir d'une faute non commise encore.

— Eh bien, ma pauvre enfant, dit-elle, tu allais donc te conduire comme une folle !

— Ma tante, fit Louise, d'une voix brisée et qui s'entendait à peine, j'ai réfléchi toute la nuit : il vaut mieux que je m'en retourne là-bas, chez nous.

— Écoute, ma petite fille, je ne te ferai pas de reproches, mais je te demande de m'expliquer à quoi tu pensais en t'engageant si aveuglément dans une pareille aventure.

— Je pensais seulement, fit Louise, calmer un peu ce jeune homme, l'empêcher de se désespérer tout à fait. Il m'inspirait beaucoup d'inquiétude et d'intérêt. Alors, je suis allée à lui, étant sûre qu'il ne manquerait pas à ce qu'il devait.

— Mais enfin, reprit Félicité, avec quelque impatience, on ne se compromet pas à ce point uniquement par pitié. Je te supplie d'être franche : l'aimes-tu?

Il y eut un long silence. Puis, comme dans un murmure, Louise dit :

— Je crois,., je crois que je l'aime.

Ce fut tout. Des pleurs noyèrent l'aveu de cet amour, pleurs d'aurore ingénus et frais comme la rosée, mais pleins déjà de l'amertume et du sel dont la vie est trempée.

Devant ce qui lui semblait désormais inévitable, Félicité, qui était sage, n'en demanda pas plus long. Elle engagea sa nièce à se reposer, prit un fiacre et se fit conduire au Crédit Lyonnais. Elle y trouva une personne qui s'occupait habituellement de ses affaires et de ses placements. Il lui fallait, avant une heure, des renseignements très sûrs et confidentiels sur la maison Epstein. Ils furent tels qu'à midi Fernand était avisé qu'il pourrait se présenter, le lendemain soir, avenue de Villiers.

Ce lendemain, qui était un jeudi, la journée fut très chaude; vers le soir, une buée, comme une haleine ardente, montait de la ville, et l'on voyait dans les avenues les petits fiacres s'en aller du trot menu de leurs bêtes fatiguées, au-devant d'une brise, d'une bouffée d'air.

Dès le matin, Félicité avait prévenu Louise de la visite qu'elle recevrait, et la jeune fille en éprouvait un trouble si grand que tout autre sentiment disparaissait maintenant dans une confusion sans bornes.

Quand Fernand arriva, on était tellement las et énervé que, pour fuir les sujets sérieux, on se hâta d'en choisir tout de suite de très insignifiants. On alla sur le balcon, et l'on parla du temps. On dit qu'à Paris on ne respirait plus, que les soirées n'apportaient pas

un souffle, et que les étoiles avaient l'air de petits brasiers qui renvoyaient de nouveaux feux. Fernand raconta que sa famille était installée sur les hauteurs de la Celle-Saint-Cloud, et que, du moins, la nuit, on y jouissait d'une fraîcheur délicieuse.

Et, comme Félicité était rentrée au salon pour préparer des boissons glacées :

— Si vous vouliez, dit-il à Louise, je vous emmènerais à la campagne, un de ces soirs. Dites que vous voulez bien.

Sa voix se faisait douce, insinuante, et, lui prenant la main, il semblait l'attirer à lui de toute la force de son désir.

Elle, comme vaincue, ne disait rien. ; ":- Puis, brusquement, il la quitta, et s'approchant de Félicité :

— Nous venons de faire un projet, mademoiselle Louise et moi, dit-il, du ton le plus naturel. Je viendrai la prendre après-demain, pour aller dîner à Versailles. Quelques heures passées là-bas sous les arbres lui feront grand bien.

Félicité tendit au baron un verre d'orangeade, et l'on se mit à boire par petites gorgées, sans plus rien se dire. Enfin, pour rompre le silence, Félicité parla de la campagne, du repos qu'on y goûtait. Il est vrai qu'ellemême n'en avait guère joui, consacrant presque toujours ses vacances à quelque voyage.

Lorsque Fernand se retira, il resta entendu que, le samedi, à cinq heures et demie, il viendrait chercher Louise.

Et ce fut entre eux trois un accord tacite pour ne pas effleurer, pour laisser sous ses voiles, si légers pourtant et si palpitants, la chose délicate qui les avait réunis ce soir-là.

Quand, le samedi, elles revinrent ensemble du magasin, Félicité dit à Louise :

— Le temps est superbe. Mets ta robe blanche et ton chapeau rose : on est très élégant au restaurant de l'Abreuvoir.

Ce qu'il entrait de symbolique dans cette parure, ce par quoi elle évoquait les victimes antiques, pâles théories de vierges vêtues de blanc, couronnées de roses, pour se rendre au sacrifice, certes Félicité ne s'en doutait guère. Elle voulait que sa nièce fût jolie, et que sa toilette toute fraîche servît encore à rehausser sa beauté.

Félicité avait beaucoup de sens et de clarté dans l'esprit, elle ne le chargeait pas de vains scrupules. Elle était d'une race pratique, peu nourrie d'idéal, et ne croyait pas mal faire en envoyant sa nièce à Versailles, avec un joli garçon, riche et follement épris. Elle pensait que c'était une façon de débuter dans la vie qui en valait bien une autre, et que peut-être Louise ne retirerait de cette aventure que des choses

excellentes. Enfant du peuple, vivant sur les confins du monde, dont, en femme avisée, elle savait tous les dessous, Félicité se disait que la régularité de la vie, si propice aux classes bourgeoises, est souvent bien lourde aux filles pauvres, et qu'en somme on fait comme on peut pour se tirer d'affaire.

Lorsque Fernand sonna à la porte, Louise était prête. Sa tante lui tendit son petit sac et lui caressa affectueusement la joue en disant :

— A demain...

Dans le coupé qui les conduisit à la gare, un peu de gêne fut entre eux, mais en wagon on se mit à causer du dîner qu'on allait faire, des plats que l'on préférait, puis on se raconta quelques histoires domestiques.

Là-bas en Gironde, disait Louise, dans la maisonnette, au bord de l'eau, tout était cuit à la graisse et à l'ail et le pays entier sentait l'ail ; les baisers que les garçons donnaient aux filles en étaient tout embaumés.

La famille Epstein avait gardé le goût de la cuisine viennoise. On y servait la volaille à la compote, et les poissons accommodés aux raisins de Corinthe. Et l'on s'attendrissait devant des monceaux de pâtisserie.

Versailles. Ils se rendirent tout de suite au restaurant. Des salons clairs, d'une grande distinction, quelque chose de louis-quatorzien qui intimidait un peu; mais les maîtres d'hôtel souriants, leurs menus à la main, rassurèrent vite. On dîna gaiement, lentement, on but un peu de Champagne. Après le dîner, Louise s'attarda dans le petit salon, à regarder des vues au

fond d'un stéréoscope. Il y en avait tant que cela n'en finissait pas. Fernand s'exaspérait, mais n'osait rien dire.

Les salons étaient maintenant presque vides, les garçons erraient, désœuvrés, maussades.

— Mignonne, je crois que l'on n'attend plus que notre départ pour éteindre : voulez-vous que nous montions?

Louise se leva, automatique, et suivit.

Depuis quelque temps, il semblait que sa vie se déroulât sans que sa volonté y fût pour rien. Au haut de l'escalier, Fernand ouvrit une porte.

— Voici votre chambre, dit-il en se retirant. Cretonne rose et bambou, la chambre était avenante

et banale comme la dame caissière elle-même. Mais, par la fenêtre, on voyait monter les grands arbres, et sous la lune, dans son plein, luisaient les marbres augustes, contemporains de Louis XIV. Louise, ôtant son chapeau, se vit dans la glace, pâle et toute drôle. Elle s'assit sur un petit fauteuil au coin de la cheminée. Elle ne pensait plus à rien : la chose qu'elle prévoyait lui était apparue de tant de façons, si diverses, si variées, et même si extravagantes, qu'elle avait usé toute idée et ne sentait plus qu'un grand émoi, qui la tenait toute glacée, et faisait battre son cœur jusque dans sa gorge.

La lune jetait maintenant au travers de la chambre une grande flèche d'argent. Louise ferma les yeux, et la lueur blanche l'enveloppa, la vêtant de rayons comme une princesse de féerie. Alors peu à peu, doucement, sa

pensée s'éteignit, sa tête se renversa, elle s'en alla à l'oubli, au sommeil. Dans l'abandonji'elle-même, les bras entr'ouverts, elle était touchante comme une petite fille égarée au fond d'un bois.

Un coup léger, frappé à la porte, la fît tressaillir, se dresser. Elle ne répondit pas, la voix morte; elle ouvrit. Une chaude étreinte la saisit, l'enlaça, la fit glisser sur le bord du lit, tandis qu'une brûlure lui fermait les lèvres. Elle ne bougeait pas.

— Louise, ma petite Louise ! dit Fernand. Puis, s'étant détaché d'elle, il la regarda.

— Vous êtes jolie, dit-il, ce que vous êtes jolie!

Et ces mots, qu'il répétait comme un refrain et comme une litanie, se perdaient en murmure, et devenaient le souffle d'une plume dont il l'aurait éventée.

Il ajouta :

— Et vous êtes sensationnelle... Avez-vous vu l'émoi que vous jetiez tout à l'heure dans le restaurant ? Tous, hommes et femmes, les yeux arrêtés sur vous, ils en oubliaient de manger. Jusqu'aux garçons qui restaient figés, leurs plats à la main. Vrai, c'était comique. Une autre fois je vous cacherai.

Ce projet n'était pas sincère : en réalité il avait joui comme un enfant d'un succès dont il prenait sa part.

Il se remit à lui caresser les cheveux et la nuque et, passant les doigts dans l'ouverture du corsage, il tâcha d'en défaire les agrafes. Mais il tremblait et ne pouvait pas. Alors il se leva, étendit les bras d'un

grand geste de désir, et, montrant le lit, dit d'une voix un peu rauque :

— Viens là.

Louise, derrière le rideau qui la cachait, laissa glisser un à un ses vêtements. Quand, à peine voilée par sa fine chemise, elle apparut, dans sa sveltesse de nymphe, éclatante et rose comme une fleur de pommier, il s'élança, l'emporta, et tous deux, sous les yeux de l'immuable nature, formèrent à nouveau ce groupe du ravisseur et de la jeune femme, sujet dont les sculpteurs du xvne siècle exécutèrent pour ces mêmes jardins de Versailles tant de variantes d'une si noble élégance, mais dont les longs âges d'inconscience perdus dans l'incommensurable passé avaient eu la vision première bien avant même que les cavernes prêtassent leur mystère, ou que les légendes antiques eussent divinisé la beauté farouche de ces accouplements.

Sous la vigueur de l'étreinte, Louise ne respirait plus, et, lorsque son genou frôla le drap, elle sentit qu'elle glissait dans l'abîme.

Et, sous la nuit complice et sournoise, le drame éternel, monotone et cruel s'accomplit.

Vers deux heures du matin, Fernand alluma une cigarette. Il prenait plaisir à mêler une habitude familière à une aventure aussi rare et délicieuse, et il lui semblait que les spirales de fumée, qui se déroulaient en légers rubans bleus, montaient dans l'intimité de la petite chambre comme des nuages d'encens, pour célébrer ses amours. Il en reçut une impression presque religieuse, dont il s'attendrit. Louise, à ses côtés, dormait

maintenant d'un sommeil paisible : il ne la troubla pas.

Et la nuit s'écoula...

Une fine lueur rose traîna sur la cime des arbres, puis le jour naquit et tous les buissons lancèrent à la fois leurs clameurs et leurs appels. Le jour entra, vif, impérieux, dissipant l'ombre d'un coup de son pied léger, jetant à travers les lames des persiennes de grandes raies de lumière qui se mirent à danser sur le parquet.

Louise se réveilla. Quelques secondes, elle fut dans l'oubli de tout. Puis, brusquement, impitoyablement, la mémoire lui revint. De tous les coins, comme un troupeau qui se presse à l'appel, ses souvenirs accoururent. Elle reconnut la chambre, le lit, et, de se voir seule, se sentit un peu soulagée.

Une grande tristesse morne pesa sur elle. Alors, c'était donc ainsi la fin de l'illusion ; toutes les visions dont elle s'enchantait, quand le soir la brise légère passait dans ses cheveux, glissait en frôlements d'ailes le long de sa chair, tout menait à cela inévitablement. Et tous les beaux romans qu'elle avait imaginés, pleins de cavaliers charmants, rêveurs mélancoliques, voilà comment et de quelle façon ils s'achevaient.

Pauvre Louise ! elle était moins meurtrie dans son corps douloureux que dans son âme effarée, par la révélation de ce mystère brutal et absurde qu'est l'amour.

Et toutes ces petites filles de là-bas qui l'avaient trompée, quand elle les voyait, le soir, s'é-

chapper en liesse, pour se hâter vers ces plaisirs, ces caresses! Qu'y découvraient-elles donc ?... et comment se pouvaient-elles tant réjouir de cette chose?...

Louise referma les yeux, pour dormir, pour mourir. Mais la lumière continuait à danser dans la chambre et lutinau la jolie fille. D'impatience, elle se leva, se plongea le visage dans l'eau froide, puis laissa les goutelettes s'écouler le long de ses doigts et sur sa poitrine.

Cette fraîcheur lui fit du bien, lui rendit le sentiment de sa force, de sa jeunesse, de sa beauté, mit entre elle et le clair matin qui commençait une telle harmonie, si profonde et si aimable, qu'il lui sembla que le jour lui-même se penchait vers elle et la saluait. Et le goût de la vie lui revint.

Elle s'habilla, et quand, vêtue de blanc, elle s'aperçut dans le miroir, éclatante et suave, elle vit bien que rien n'était changé, qu'elle était toujours la petite Louise Kérouall, la plus jolie fille de la rue de la Paix. Un coup frappé à la porte, et Fernand entra :

— Comment, déjà prête !

Il paraissait un peu déçu. Puis, devant le fauteuil où elle était assise, il s'agenouilla, et, l'attirant, lui donna de petits baisers mêlés de mots tendres.

— Et toi, dit-il, m'aimes-tu un peu?

Louise sourit, ne répondit pas. Sa beauté lui donnait, comme aux déesses, le droit de garder le silence et de contenter tout de même ses adorateurs. Se laisser aimer était déjà une grâce suffisante.

On convint d'aller se promener On ne visiterait pi

le château, ce jour-là; il faisait trop beau, et puis il ne fallait pas se fatiguer. On verrait les jardins, ensuite les grandes eaux, et l'on s'en irait aux Trianons dans l'après-midi.

Louise ne connaissait pas Versailles : tous les dimanches, avec Félicité, elle se rendait au Bois, et très souvent, aux courses. Longchamp et Auteuil étaient pour la grande ouvrière en chapeaux des terrains précieux d'observation et d'étude : elle y retrouvait les clientes, jugeait comment se comportaient au grand jour les créations de la maison, et surtout suivait, surveillait les maisons rivales.

Louise et Fernand montèrent l'allée des Marmousets, et atteignirent ces parterres à la française où les fleurs de la saison s'alignaient en cordons réguliers et éclatants. Puis, parvenus à la terrasse, ils virent le château se déployer dans la majesté charmante et harmonieuse de ses proportions parfaites. Il semblait tout clair et aérien sous la lumière limpide du ciel. Louise s'en émerveilla. Cette petite fille, qui si longtemps n'avait regardé que des peupliers et des saules se refléter dans la rivière, avait pris très vite la notion des choses d'art. Au magasin, on vivait parmi les vieilles gravures, on cherchait à reconstituer des modes anciennes, et les salons, du goût le plus sûr et le plus délicat, étaient décorés de frises et de panneaux d'après Delafosse et Salambier. A leurs pieds, maintenant, se succédaient, par étages, les massifs, les bassins de marbre et de bronze, luisant au soleil, et les ifs sombres rangés le long du peuple

blanc des statues. Tout apparut en une perspective surprenante, vrai décor de faste et de gloire fuyant jusqu'au déroulement du Tapis Vert, que bornait au fond le Grand Canal.

Ils descendirent, entrèrent dans les bosquets. Ils n'en savaient pas bien les noms, et les admiraient un peu confusément. Mais la beauté, la fraîcheur et la solitude de ces grandes futaies, à cette heure encore matinale, ravissaient les deux promeneurs.

Aux rencontres des routes, se découvrait quelque déesse de plomb, couronnée d'algues ou de fleurs, chefd'œuvre des Keller, perdue dans les roseaux au milieu d'une vasque, ou quelque ingénieux château d'eau s'élevant parmi le feuillage. Tout à coup un temple ravissant, imprévu, se dressa devant eux. Il étaitde marbre rose et gris, circulaire et composé de fines colonnettes accouplées, que reli «ient entre elles des arcades. Sous chaque arcade était posée une fontaine en forme de coupe; un groupe occupait le milieu. Louise et Fernand voulurent s'arrêter, s'assirent sur un banc de pierre. Un enchantement coulait en eux, les isolant, les enfermant dans cet endroit de rêve. La lumière jetait des taches d'or sur le sable; des oiseaux, au milieu du grand silence, sautillaient dans l'herbe. Fernand glissa son bras autour de Louise. Elle sourit, s'émer veillant de la douceur des choses. Une langueur, un calme délicieux venaient à Fernand lui-même, apaisant sa fièvre et cette inquiétude qui toujours l'emportait au delà du présent.

— Tu n'es pas fatiguée, ma chérie ? dit-il-

— Oh ! non, pas du tout. Au magasin il faut être sur ses jambes toute la journée, guetter les clientes à l'entrée, les escorter, leur essayer vingt chapeaux. Et puis, quand on croit en avoir fini, tout recommence à la porte, avec les recommandations, les hésitations. Laure disait l'autre jour : « Je parie qu'elles font moins de manières pour choisir leurs amants... »

Fernand offrit son bras et Louise s'y appuya légèrement. Ils rentrèrent pour déjeuner.

Vers deux heures, sous la poussée de la fouie, ils s'en allèrent au bassin de Neptune : les grandes eaux éclataient.

Ce furent d'immenses jets, des gerbes irisées, qui s'entre-croisèrent, des panaches laissant retomber leur écume en longues chevelures blanches, puis s'éparpillant en poudre, en gouttes de cristal, le tout rythmé, mesuré, réglé comme par un professeur de danse.

Puis ce ne fut plus rien, et, de sa courte durée, ce spectacle prenait quelque chose de mesquin.

L'effort combiné de la ville de Versailles et de la Compagnie de l'Ouest n'en pouvait davantage, et sans doute fallait-il pour suffire à ces jeux magnifiques et fastueux l'oppression et la misère de tout un peuple.

La visite aux Trianons se fit un peu vite, à travers quelques bousculades. On parcourut rapidement et sans guère s'arrêter les appartements de la reine Marie- Antoinette. Dans la glace d'un petit salon, Louise s'aperçut tout à coup; elle recula comme devant une vision : sur

le miroir éteint, encadré de fleurs de bronze délicatement ciselées, elle apparaissait ainsi qu'une figure du temps passé, irréelle, lointaine, surnaturelle.

Ensuite ils se promenèrent sous les grands ombrages, s'émurent à propos devant ces décors d'opéra-^omique : la maison de la reine, la laiterie, le corps de garde et la tour de Marlborough, vieux jouets que la suite a rendus tragiques.

Le soir, ils décidèrent d'aller dîner à Saint-Cloud, au restaurant de la Porte Verte. Tout en terrasse avec ses petites tables alignées, éclairées de grosses lanternes de couleur, il ressemblait à quelque enluminure japonaise. Louise s'amusa du bruit, de l'impatience de tous ces dîneurs mal servis et se dépensant en vaines paroles et en colères impuissantes.

Ils rentrèrent : la nuit s'était parée de ses voiles les plus rares, avait mis toutes ses pierreries, tous ses diamants, toutes ses escarboucles ; à leur côté, la Seine traînait sur ses flots le filet d'argent de quelque pêche enchantée.

Ils allaient bientôt se quitter. Fernand serrait Louise contre lui, disant :

— Ma chérie, je voudrais un mot que je pourrais emporter comme un souvenir de toi et qui me rassure. Tu es trop belle : j'ai peur.

— Vous avez été très bon pour moi, répondit Louise, et vous pouvez avoir confiance, je vous le promets.

Ils arrivaient. Devant la porte, une dernière fois, lèvres contre lèvres, il la tint dans ses bras. Puis il dit:

— Je ne te verrai pas demain : c'est jour de liquidation. Mais après-demain je viendrai et nous causerons.

Félicité ouvrit la porte elle-même. Elles s'embrassèrent.

— Gomment vas-tu, petite ?

Mais tout de suite elle comprit qu'elle, ne saurait rien : Louise avait son front obstiné de Bretonne, et la tête baissée, elle dit :

— Je suis heureuse d'avoir vu Versailles; comme c'est beau !

Fernand Epstein occupait, rue d'Anjou, un entresol qu'il avait meublé avec plus de soin et de recherche qu'il n'en prêtait d'ordinaire aux détails matériels. Cet homme d'affaires était un grand idéaliste. Plus que les poètes, il vivait dans le rêve et la fièvre : car, tandis que ceux-là donnent à leurs songes une forme et une substance, lui, au contraire, peuplait la réalité de ses visions.

Un célèbre artiste anglais, fabricant de papiers peints, connu aussi pour ses beaux vers et ses opinions socialistes, avait garni et décoré l'appartement du baron.

Dans ce temps-là, le style anglais, dénommé depuis « Art Nouveau », ne se trouvait pas encore à bon compte dans toutes les boutiques. Singulier et rare, il alliait à la perfection du travail des bois, la fantaisie chimérique des étoffes, d'un goût si vieux qu'il paraissait venir du fond des légendes et des contes de fées. Et les grandes fleurs mystérieuses mettaient quelques frissons parmi ces meubles d'une élégance un peu eèche, d'un fini et d'une commodité qui se prêtaient à toutes les exigences de la vie moderne. Souvent, aux heures de lassitude, Fernand se plaisait à suivre le long des murs les branches qui montaient, autour de lui, en haies enchantées.

Dans le cabinet de toilette, le tapissier avait hasardé un peu d'Orient. Des rideaux de soie rose flottaient devant de fins moucharabys et des cuivres gravés garnissaient la toilette, sous forme de vasques, de cuvettes et d'amphores.

Ce fut très peu de jours après le voyage à Versailles que Louise vint pour la première fois au logis de Fernand Epstein.

Dans la salle à manger, où il la reçut d'aboi. I, des fleurs en gerbes emplissaient des vases de faïence, fusées d'iris et de glaïeuls s'élançant parmi les roseaux et les feuillages.

Des velours sombres drapaient les fenêtres et les portes, et sur la table s'étalait un grand massif de roses. 11 y en avait de pâles et d'ardentes, de vives et de mourantes, de diaphanes, de sombres, de presque tragiques, France, Niel, Gloire de Dijon, .Malmaison, et

les dernières venues, les Caroline Tousté, les Capitaine Christie, presque toutes étaient là.

— Le jour où tu m'es apparue, ma chérie, dit Fernand, tu portais des roses à ton corsage : c'est pourquoi j'en ai mis pour t'accueillir, je les ai toutes invitées.

Des fruits, des pâtisseries, quelques vins doux étaient cachés parmi les fleurs. On goûta.

Maintenant Louise n'avait plus son angoisse du premier jour: elle savait. Même elle éprouvait quelque douceur à se voir tant aimée. Mais elle sentait bien qu'une chose lui restait déconcertante, et elle en demeurait troublée.

Dans la chambre à coucher où des rideaux aux légères arabesques d'or tamisaient la lumière, devant le lit béant sous l'amas des coussins de dentelle et de soie, il lui semblait qu'elle allait prendre part à quelque rite étrange dont le sens lui échappait encore.

Au moment où elle posait la tête sur l'oreiller, Fernand lui attacha au cou un joli rang de perles.

— Ce n'est rien encore, fit-il, mais un jour je veux que tu aies les plus beaux, les plus rares bijoux.

— Mon ami, reprit Louise, ne dites pas de folies, je suis une pauvre petite fille, que vous avez déjà bien trop comblée.

— Ma bien-aimée, tu m'as apporté une telle joie que je voudrais mettre à tes pieds tous les trésors du monde. Comme une fée, tu es entrée dans ma vie, et les ombres ont fui devant toi. Car je crois aux féesmoi. Quand j'étais enfant, ma mère me racontait beau,

coup de légendes, des Mœrchen, comme disent les Allemands, et j'y voyais passer des fées, de belles dames en robes d'or, avec de longs cheveux d'or répandus sur leurs épaules. Quand je t'ai vue, je t'ai reconnue, mais aucune n'était aussi belle que toi.

Il la prit dans ses bras, et ils s'aimèrent sous l'ombre dorée, parmi l'odeur des roses...

Et ce fut une suite de jours d'amour, dans le silence de la ville désertée, au milieu des roses exhalant leurs parfums comme des cassolettes.

En cette glorieuse saison d'été, dite morte-saison dans les maisons de modes et les ateliers de couture, Louise quittait le magasin plus tôt et venait rue d'Anjou. Puis Fernand la reconduisait chez elle, discrètement et sans se montrer.

Cependant M. Toussard avait prolongé son absence. A Lyon, il s'était attardé à relever au Musée des tissus ces beaux motifs Louis XVoùles fleurs sont traitées avec un réalisme et un souei de la nature, que les Orientaux seuls avaient atteint jusque-là. Puis il était allé voir à Turin, à Milan, à Gênes, des correspondants et des clients, et dans cette dernière ville il s'était arrêté à copier sur les portraits de Van Dyck les motifs des velours et des brocarts dont s'habillaient les daines de ce temps-là. Mais maintenant il allait rentrer. Félicité, toujours prudente, s'inquiétait de la façon dont elle lui ferait connaître l'aventure de Louise, car elle avait évité de lui en parler dans ses lettres. Quoiqu'il vécût avec elle-même dans des liens qui, pour des raisons tout à son honneur à elle, restaient jusqu'ici irrégu-

liers, quoiqu'il fût d'esprit frondeur et d'âme libre, Toussard gardait beaucoup des préjugés de la petite bourgeoisie dont il était issu. Félicité voyait à l'avance le soubresaut dont il accueillerait les aveux qu'elle croyait devoir lui faire.

Elle alla donc l'attendre à la gare de Lyon, afin d'avoir le temps de lui parler. Toussard s'était pris pour Louise d'une amitié véritable, et bien qu'il n'eût guère formé à son sujet de projets d'avenir précis, cependant en pensée il ne la mêlait jamais qu'à des visions de bonheur paisible et honnête. Aussi lorsque, les premières paroles de bienvenue échangées, et tous deux installés dans la voiture qui les emportait, Félicité lui dit avec mille précautions ce qu'il en était, il frappa du pied une avec telle violence que le cocher se retourna.

— J'aurais dû m'en douter! s'écria Toussard furieux; voilà comment se conduisent les femmes livrées à elles-mêmes!... D'ailleurs, jamais vous ne me ferez croire que vous ne pouviez rien empêcher. Quand cette petite est arrivée de chez elle, il n'y a pas dix mois, à peine osait-elle parler ou lever les yeux, et maintenant on m'annonce que mademoiselle s'est mise . avec un financier et que c'est la chose la plus simple et la plus naturelle du monde... Et d'abord, qu'est-ce que ce monsieur ? Vous en êtes- vous informée, seulement ?

Félicité jugea sage de ne pas interrompre Toussard et de laisser sa colère s'user contre l'irréparable. Enfin, le voyant un peu calmé, elle reprit :

— Il est vrai que Louise est douce et craintive,

mais elle est insaisissable, tenace et secrète, et j'ai senti, à n'en pouvoir douter, qu'elle m'échappait entièrement. J'avais, il est vrai, la ressource de la renvoyer à ses parents, mais c'était la livrer à d'autres, à de pires aventures. Alors, mon ami, accablez-moi, si vous voulez, j'ai fait la part du feu. Elle est grande, je vous l'accorde, mais du moins Louise est heureuse, elle est adorée par un homme intelligent et de cœur, et son sort est assuré. Cela vous indigne, mais enfin que rêviez-vous pour elle?

— D'abord, reprit Toussard, elle pouvait se tenir tranquille : elle n'a pas vingt ans. Eh! bon Dieu, mi s deux nièces., qui sont plus âgées qu'elle, vivent parfaitement contentes auprès de leur mèie. Elles se marieront, un jour ou l'autre; en attendant, elles font de la broderie et peignent des abat-jour.

— Tout cela est fort bien, mon cher ami, dit Félicité. Mais ma pauvre Louise, où vouliez- vous qu'elle trouve à se marier convenablement? Ses parents sont des ouvriers, ses sœurs seront sans doute des paysannes; elle n'avait pas un sou. Sabeauté, qui a séduit un homme riche, est plutôt pour épouvanter des gens modestes : dans son village, aucun garçon ne l'abordait. Elle est intelligente, mais elle n'a ni l'activité ni le courage qui m'ont permis de lutter dans la vie; jamais elle n'aurait su, dans un humble ménage, au milieu des misères quotidiennes, se tirer d'affaire joyeusement, comme le font tant de petites filles du peuple. Cette Louise, voyez-vous, mon ami, est un objet rare et d'exception : on ne peut la juger d'après les règles

communes. C'est une rêveuse et une charmeuse et, quoi qu'on en ait, sa grâce et sa gentillesse sont irrésistibles.

Félicité vit bien que Toussard se laissait toucher par ce portrait, d'ailleurs fidèle, de la jeune fille, mais son retour était tout à fait gâté et il ne cachait pas la tristesse qu'il en éprouvait. En montant l'escalier, il dit :

— Je vous attends à dîner tout à l'heure, mais venez seule : j'aime mieux ne pas la voir en ce moment.

Louise s'affligea beaucoup quand elle sut la colère de son bon ami Toussard, et elle ne songea plus qu'à tâcher de se faire pardonner. Affectueuse et reconnaissante, elle goûtait même sa franchise un peu rude qui parfois piquait comme un air salin. Elle le trouvait pittoresque, imprévu, amusant à l'égal de ces vieilles rues et de ces boutiques où il l'emmenait parfois, où ne régnait pas la correction froide des beaux quartiers et où l'on découvrait des choses inattendues et que personne n'avait su voir. Et puis, ayant l'instinct de son charme et de sa puissance, elle devait forcément être tentée de s'en servir, et ne pouvait se résigner à déplaire. En la comparant à ses deux nièces, il méconnaissait qu'autour d'une fille comme Louise flottaient mille tentations qui n'assaillaient pas les demoiselles Toussard.

Ce fut le lendemain matin qu'elle sonna d'un petit coup timide chez M. Toussard. Elle avait très peur et il lui semblait que c'était le battement de son propre cœur qui retentissait dans l'appel du timbre. Même elle

n'avait rien dit à Félicité pour ne pas user à l'avance son courage.

Le domestique la laissa entrer sans l'annoncer, de sorte qu'elle frappa — combien craintivement encore ! — à la porte du cabinet :

— Entrez ! fit Toussard, sans méfiance.

Quand il vit Louise, il eut le sentiment qu'elle était devenue tout à coup très lointaine, et comme étrangère, et il ne lui parla pas. Puis, l'ayant considérée quelques instants, il dit :

— Je vous regarde, et je cherche à raccorder ce que je pensais de vous, et ce que j'en sais maintenant.

Devant cet accueil glacial, Louise perdit toute contenance et se mit à sangloter dans son petit mouchoir. Des frissons secouaient sa nuque et soulevaient son joli buste sous son clair corsage d'été.

Alors Toussard ajouta :

— Pourquoi vous désolez-vous? Vous avez fait ce qui vous convenait et je ne pense pas que mon blâme puisse vous importer beaucoup.

A ces mots, Louise découvrit son visage tout inondé de larmes et s'écria :

— Ah ! monsieur Toussard, que vous êtes injuste et cruel pour moi! Je ne me consolerai jamais si vous ne me pardonnez pas.

— Mais, petite malheureuse, reprit Toussard d'une voix plus douce, si je vous en veux, c'est que, vous ayant porté beaucoup d'intérêt, je m'afflige de la conduite que vous avez tenue, et que j'étais si loin d'attendre de vous. Quand je suis parti, il y a six

semaines, il n'était pas question de ce jeune homme. Qu'a-t-il donc fait pour vous séduire si vite et si complètement ? Louise avait repris un peu d'assurauce.

— Je vais vous le dire franchement, monsieur Toussard. J'ai vu qu'il tenait tant à moi qu'il ferait quelque folie si je le repoussais. Alors...

— Ah ! petite bête, petite bête ! on vous a chanté cet air-là ? Mais, ma pauvre enfant, cette rengaine est aussi vieille que le monde :les perroquets du Paradis Terrestre devaient la débiter déjà aux perruches leurs compagnes... Et, depuis qu'il a réussi, il ne déchante pas, le beau monsieur?

— Non, monsieur Toussard, il est toujours le même

— Tant mieux ! fit ironiquement Toussard ; mais arrangez-vous pour que je ne le voie pas, pour que je ne le voie jamais.

Le lendemain, Toussard disait à Félicité : — Vous savez, j 'ai causé avec Louise, je l'ai trouvée très calme, au fond. A vous entendre, ma bonne amie, elle était éperdue, affolée comme une héroïne de roman, et même de roman-feuilleton. Cette petite a pu être flattée, attendrie même ; mais, s'il croit avoir inspiré une grande passion, il se trompe, le financier.

Au magasin, c'était à présent le repos complet; les clientes parties pour la mer ou la Suisse, quelques étrangères de passage venaient seules troubler la somnolence où ces demoiselles restaient plongées, dans le demi-jour des stores baissés, sous les chemisettes légères et qui semblaient fastidieuses encore par ces

journées accablantes. D'ailleurs elles étaient maintenant clairsemées, prenant leurs vacances à tour de rôle. Éliane était à Barbizon avec Poncelet, et lui posait des bûcheronnes et des bouquetières. Elle invitait avec beaucoup d'insistance son amie à venir la voir, mais cela n'avait pu s'arranger encore.

Louise devait avoir son congé au mois d'août. Depuis longtemps il était convenu qu'elle consacrerait ce temps à sa famille. Or. à ce sujet, Félicité lui donna une très bonne ici

— A Port-Saint-Pierre, lui dit-elle, tu te trouveras dépaysée et malheureuse, et la curiosité des voisins te paraîtra insupportable. Nous allons réunir quelques sous, et on louera une gentille maisonnette à Arcachon. Tu t'y installeras avec tous les Kérouall. Tes petites sœurs en auront une joie folle, et ton père sera si près de la mer qu'il pourra presque l'entendre gronder.

Un vieil ami de la famille, qui habitait Bordeaux, fut chargé de cette affaire.

Cependant la pensée de ne plus voir Louise désolait Fernand. Quoiqu'il l'aimât avec la fougue et l'ardeur qu'il mettait aux choses qui le touchaient, il disait au contraire qu'elle lui donnait une paix, une sérénité délicieuses.

Deux fois oriental de race, par son père et par sa mère, il adorait l'éclat, et cette fille d'une beauté si rare était pour lui un sujet d'orgueil et de joie profonde. Il aurait voulu la parer ainsi qu'une idole, et, comme il avait le goût des pierreries, il lui donnait des bagues si riches qu'elle n'osait les porter.

Elle restait simple malgré tout. Elle n'avait rien changé à ses allures, ni à ses toilettes de petite demoiselle démodes, évitant tout ce qui était voyant et frappait les regards, qu'elle n'attirait déjà que trop. Ses succès continuaient. Les élèves de rhétorique du lycée Condorcet, qui la rencontraient presque chaque matin au croisement de la rue du Havre et du boulevard Haussmaun, lui envoyèrent un magnifique bouquet, qu'on reçut par tolérance et qui portait cette inscription :

« A mademoiselle Louise, la gloire de la rue de la Paix, ces fleurs de Rhétorique (division C). »

Toutefois l'étrange correspondance dont elle avait été accablée s'était singulièrement ralentie, donnant à penser que le monde interlope de la galanterie possédait une police très sûrement renseignée.

Louise partit à la fin de juillet, en même temps que Félicité et Toussard, qui s'en allaient en Belgique et en Hollande. Elle se sépara très affectueusement de sa tante, cordialement de Toussard, qui avait fini par ne plus croire à une chose dont on ne lui avait jamais reparlé.

Et, en disant adieu à Fernand, sur le quai de la gare, elle lui promit de lui écrire tous les jours.

En roulant parmi les villes et les villages et la verdure, sous la poussière amassée durant une longue sécheresse, Louise pensait à cette autre Louise qui faisait le voyage inverse dix mois auparavant et qui n'était plus, et qui ne serait plus jamais. Elle songeait aux dernières semaines, à ces journées brûlantes où, dans l'odeur des roses, elle avait été si ardemment aimée : il lui semblait qu'une buée de tristesse montait de ces souvenirs et les voilait. Pourquoi? Elle n'en savait rien, elle était bien incapable môme d'en chercher les raisons. Les âmes, comme des harpes, frémissent sous le vent qui passe. Et, sans doute, en elle, les cordes de la joie n'avaient pas été touchées.

Sur le quai de la gare, à Bordeaux, toute sa famille attendait. Louise sauta du wagon, et ce furent d'abord des étreintes et des cris, où l'on ne se voyait ni ne s'entendait plus. Enfin on se calma, et la petite Parisienne, regardant les siens, s'aperçut qu'elle les avait un peu oubliés. Ils lui parurent lointains et falot?.

On reprit le train pour Arcachon;on était très heureux, malgré quelque contrainte. Du nouveau, de l'inconnu était entre eux, dont ces gens simples sentaient le malaise. Cependant Louise se montra très gentille, fit de son mieux.

Les petites Kérouall avaient grandi; la dernière, Marie, ressemblait à sa sœur aînée, la seconde serait tout le portrait de sa mère, une brune piquante, à la faconde Bordeaux.

Le chalet plut beaucoup. On s'y installa avec zèle et ardeur sous le jour déclinant, et Jean Kérouall s'en fut, jusqu'à la nuit tombée, regarder cette baie où venaient mourir les grandes palpitations de l'Océan.

Louise vécut des jours paisibles dans la chaleur d'août, le long de ce bassin qui renvoyait les rayons ainsi qu'un miroir. Vers le soir, elle s'en allait sous les pins, qui gardaient un peu de fraîcheur, et elle rêvait aux lendemains obscurs, où l'emportait sa destinée.

Fernand écrivait presque chaque jour. Ses lettres marquaient beaucoup de tendresse, de l'inquiétude et l'impatient désir de la revoir. Lui aussi avait pris quelques jours de vacances, était allé en Suisse, dans une station à la mode. Mais, tout près des neiges, à une altitude où nos arbres et nos plantes ne sauraient plus vivre, s'épanouissaient encore les élégances, les exigences de la vie mondaine. Quoiqu'il s'en plaignît, Fernand tout de môme subissait le joug dont il prétendait souffrir. Il questionnait Louise sur sa vie, s'informait si là-bas elle n'avait pas trouvé de nouveaux adorateurs. Enfin sa dernière lettre finissait sur ces mots :

Dix jours encore, ma bien- aimée à traîner ma "peine et mon ennui, et puis ce sera le bonheur infini. Je ferme les yeux pour te mieux voir. Je t'aime èperdument.

Les craintes de Fernand n'étaient pas tout à fait vaines, car, môme sur cette plage familiale, et malgré la discrétion de ses allures, Louise ne restait pas inaperçue. Un beau brun d'une Espagne indéterminée, mâtinée d'Amérique, logé au Grand- Hôtel, roulait sous un sombrero des regards terribles.

Un soir, il lui fit donner une sérénade à la mode de son pays, par des tziganes qui étaient peut-être de Montmartre. Le commerce de vin de Bordeaux témoigna, lui aussi, son admiration. Deux courtiers et le fils d'un grand négociant rôdaient fréquemment autour du chalet des Kérouall.

Enfin les derniers jours de vacances s'égrenèrent, ainsi qu'il arrive toujours, bien plus vite que les premiers. Louise partit.

A Paris, Fernand devait l'attendre à la gare. Il le lui avait demandé si instamment qu'elle avait trompé Félicité sur l'heure de son retour et l'avait ensuite déroutée par une dépêche pour qu'elle ne vint pas à sa rencontre.

Fernand fut d'une telle joie en revoyant Louise qu'il semblait qu'il ne l'eût conquise que ce matin-là.

Il l'emporta comme une proie vers sa voiture, puis, après l'avoir longtemps serrée entre ses bras, il dit en la regardant :

— Et tu es vraiment une fée... ma fée... Depuis que tu es à moi, il semble que la chance et le succès soient entrés dans ma vie. Tout me réussit au delà de mon espoir. Aussi je te ferai heureuse et riche à l'égal d'une princesse.

Louise ne prêtait qu'une attention distraite à ces propos qui lui paraissaient vains et chimériques. Elle souriait doucement, elle souriait aussi à Paris, la ville accueillante et charmante où les femmes sont reines. Elle revit les quais, d'une grâce si noble, et, près du pont Royal, elle se pencha pour regarder au fond Notre-Dame et la Sainte-Chapelle.

L'appartement de la rue d'Anjou était fleuri de roses auxquelles se mêlaient les premiers chrysanthèmes. Louise et Fernand déjeunèrent de café au lait, à la mode viennoise.

Dans la chambre à coucher, il voulut, parmi ses cheveux, poser des fleurs en diamants, et, comme elle se défendait, il dit :

— Ma bien-aimée c'est en signe d'adoration. Chez nous, en Autriche, on est mystique et religieux : nos Vierges ont des bijoux aussi beaux que ceux de nos impératrices.

Louise lui trouvait de l'enfantillage et un peu de folie, mais elle fut tout de même touchée et se donna plus tendrement qu'elle ne l'avait fait encore.

Dans l'après-midi, en la reconduisant chez elle, il dit :

— Cela ne pourra pas toujours durer, ton petit emploi de la rue de la Paix. Du reste, nous causerons de bien des choses, la prochaine fois : aujourd'hui nous n'avions pas le temps.

Louise parut avenue de Villiers à l'heure vraisemblable du train de Bordeaux. A cause de Toussard, qui se trouvait là, Félicité ne dit rien, mais la jeune fille sentit bien qu'elle n'était pas dupe de cette arrivée si confuse-

ment annoncée. On parla des Kérouall, du séjour d'Arcachon, de madame Block et de ces demoiselles.

— A propos, dit Félicité, tu sais qu'Éliane se marie avec monsieur Poncelet. Sans doute, elle a dû te l'écrire.

Louise n'avait pas reçu de lettre.

Toussard fut charmant. Peut-être avait-il chassé de sa pensée ce qui lui avait tant déplu, ou, s'il y songeait encore, supposait-il que le financier avait dû être liquidé en fin de saison.

Le lendemain, au matin, Louise se rendit à la rue de la Paix, où elle fut accueillie avec égards et amitié. Quoiqu'elle eût toujours gardé beaucoup de discrétion, on en savait assez pour que l'importance de sa conquête l'entourât de quelque prestige : la richesse, à l'égal de la sainteté, met un nimbe autour des personnes.

Comme elle félicitait Éliane de son prochain mariage, celle-ci marqua son désir de lui raconter comment les choses s'étaient passées et l'on se donna rendez-vous au thé du boulevard Haussmann, où elles seraient tranquilles pour causer.

A midi, toutes deux se retrouvèrent dans l'élégante boutique, devant une petite table laquée de vert. On leur servit du thé et des œufs. Éliane, très émue, commença son récit :

— Vous savez que j'étais à Barbizon avec Poncelet. Je ne l'avais jamais vu plus gentil, plus aux petits soins pour moi. Il travaillait beaucoup. Je lui posais toutes les figures, et, en variant la couleur des cheveux et des yeux, je vous demande s'il était possible de s'en aper-

cevoir. Cependant, une fois il me dit que je n'avais pas assez de carrure pour la bûcheronne qui devait porter des fagots sur le dos, mais je déclarai formellement que je ne voulais pas de modèles chez nous.

» Un jour, je fus appelée à Paris auprès de ma pauvre grand'mère qui tout à coup se sentit au plus mal. Quand j'arrivai, elle était morte, et, pour ne pas me rencontrer avec le reste de la famille, je repartis tout de suite. Ma bonne amie, quand je rentrai à Barbizon (ici Éliane s'arrêta quelques secondes et reprit comme en trémolo), quand je rentrai, je trouvai chez nous cette grande fille, le modèle de monsieur Juillard, une effrontée, une coquine. Ce qu'elle posait, vous le devinez sans peine. Je voulus m'en aller immédiatement, mais Poncelet me retint, se jeta à mes pieds, jurant qu'il n'aimait que moi, et que pour le prouver il me suppliait de l'épouser : — Comme cela, ajouta-t-il, tu seras tranquille.

» Alors, continua Éliane très gravement, nous nous marions. C'est en effet une grande sécurité pour moi, car vous pensez bien que, quand il sera mon mari, il y regardera à deux fois avant de me tromper.

Louise écoutait, ne disant rien, ne trouvant rien à dire, s'émerveillant seulement du prodigieux don d'illusion de son amie. Celle-ci poursuivait :

— Mes parents ont été très bien : nous sommes réconciliés et ils me donnent une petite dot... Nous ne nous marierons qu'en décembre, à cause du deuil, et, naturellement, je compte sur vous pour être mademoiselle d'honneur.

Éliane se tut, et durant un instant on n'entendit plus que le cliquetis des petites cuillers heurtant les porcelaines et le bruit, monotone comme une roue de moulin, des conversations d'Anglaises de passage, revenant d'un trip sur le continent.

Enfin Louise trouva le courage de dire à Éliane qu'elle souhaitait de tout son cœur la voir heureuse. Mais elle sentait toute la vanité de ce souhait et tout le comique désolant de ce mariage que l'ironie du sort faisait naître d'une trahison. Les deux amies sortirent un peu tristes de la maison de thé, l'abri momentané où, parmi les légères vapeurs bleues, était apparue si incertaine, si fragile, la destinée d'Éliano.

La seconde fois que Louise se rendit chez Fernand, il la reçut dans le salon où, sur une tenture de velours vert, se détachaient, pâles et charmantes et naïvement fantastiques, des aquarelles de Walter Crâne.

— Je veux te parler ici, ma chérie, dit-il, parce qu'après on oublie tout ce qu'on avait à se dire.

Tl lui expliqua qu'il désirait beaucoup lui voir quitter Bon magasin, où elle se fatiguait bien inutilement. Ensuite, tout en gardant avec elle les plus affectueux rapports, pourquoi continuer d'habiter chez sa tante, dans une petite chambre bonne pour une fillette ?

— Je te voudrais, fit -il, un logis plus digne de toi, et tu aurais naturellement un état de maison, avec tout ce qu'il faut à la plus jolie femme de Paris pour se mouvoir h l'aise.

Il venait d'acheter un hôtel sur le parc Monceau,

mais qui servirait surtout pour la réception, et, tendrement il ajouta :

— Je viendrai chez toi toutes les fois que tu voudras bien de moi.

Louise avait laissé parler Fernand, mais sa décision était bien arrêtée, et même la chose avait déjà été élucidée entre elle et Félicité.

— Mon ami, dit-elle, je vous remercie, mais comme toujours vous formez à mon sujet des projets beaucoup trop magnifiques. Laissez-moi donc rester la petite modiste que vous avez remarquée et aimée. La vie que vous m'oiïrez changerait tout, ferait de moi une demi-mondaine, une «fille)), comme disent ces demoiselles, quand madame Ariette de Saint-Omer ou quelque autre de ce genre a voulu prendre des airs de princesse avec nous... Et puis voyez-vous, Fernand, je n'ai rien de ce qu'il faut pour être une femme à la mode, et vous faire honneur. Je suis timide et gauche, et, si je devais apparaître dans une avant-scène avec l'aisance et l'insolence que je leur vois, j'aurais envie de pleurer, de m'aller cacher... Prenez-moi pour ce que je suis, pour une petite villageoise qui a eu la chance de vous plaire, mais qu'il ne convient pas de tirer de son obscurité. D'ailleurs, ne raillez plus mon installation : elle va être fort belle. On nous cède deux pièces de l'appartement voisin du nôtre, et mademoiselle Kérouall aura son enfilade et son salon de réception.

Louise, qui avait débité gentiment son petit discours, l'acheva sur un ton pompeux, dans l'espoir de faire sourire Fernand. Mais Fernand n'était pas content et

ne sourit pas. Il voulait Louise à lui, toute à lui et toujours à portée de son désir, et il la voulait encore parce qu'elle était sa gloire et sa vanité* et que, possédant des chevaux magnifiques, un hôtel entre cour et jardin noblement encadré de hautes frondaisons, et qu'un habile décorateur s'occupait à orner somptueusement, il souhaitait, en quelque soir de première, en quelque clair après-midi de courses, et dans l'éclat d'un luxe digne de sa beauté, la montrer, elle aussi, au tout-Paris émerveillé.

Louise vit bien qu'il était mécontent et déçu. En vain se fit-elle caressante et douce, et même flatteuse : il resta morne et mélancolique. Il s'irritait qu'elle se refusât à être l'ornement suprême et délicieux de son opulence, la nymphe charmante dominant de sa grâce les vasques dorées et les fontaines par lesquelles s'écoulait l'abondance de sa fortune.

Ils se quittèrent pour quelques jours : Fernand allait chasser. Il aimait les plaisirs fastueux, et la chasse à courre, avec ses livrées, ses équipages, ses meutes, tout son train coûteux, lui semblait un divertissement seigneurial. Depuis longtemps aussi il rêvait d'une écurie de courses : il avait le goût des chevaux dans le sang, et puis ce jeu du turf n'était-il pas le plus distingué des jeux de hasard ?

Ce rêve, il allait sans doute le réaliser bientôt. Ses affaires prospéraient merveilleusement. Chaque jour, en gravissant l'escalier de ce temple corinthien d'où tant de cris, de vœux, de colères montent vers le toit vitré au-dessus duquel luit un ciel changeant,

il avait maintenant le pied ferme et l'âme allègre. Dans cet air surchauffé, dans ces frémissements et cette houle, parmi le bourdonnement de ces chiffres jetés, relevés, renvoyés comme par des centaines de raquettes, chiffres s'enflant, grandissant, allant aux nues, ou vacillant, faiblissant, tombant à terre comme des loques, il devenait le grand joueur impassible et sûr.

Le reflet du succès étarfsur son front, courbant devant lui les autres fronts moins heureux, moins triomphants. Et cette petite fille qui lui résistait l'emplissait de courroux.

Quand ils se revirent, il lui demanda avec quelque amertume si du moins elle lui permettrait de la conduire au théâtre. Il fut convenu qu'il l'emmènerait le lendemain à une première «très parisienne », — ce qui signifiait que les places étaient fortement majorées dans les agences : — il loua une baignoire, et Louise s'y rendit avec Félicité.

Elle était habillée simplement d'un corsage blanc orné de quelques roses que lui avait envoyées Fernand.

Après beaucoup d'hésitation, elle avait risqué son collier de perles.

Et le baron Epstein eut sa joie. Dès le premier entr'acte, toutes les lorgnettes de l'orchestre se braquèrent sur cette inconnue dont la beauté étonna. Mais un sentiment inattendu se mêla à la joie de Fernand : à voir son amie approuvée, cotée comme une valeur nouvellement émise et qui fait prime sur le marché, il sentit une sourde colère, songea un instant à l'emmener.

Et quand il sortit avec elle, les propos qu'il entendit, tout en attisant sa vanité, lui semblèrent insolents et brutaux à l'égal de ces coups de vent qui en passant soulèvent les vêtements des femmes.

Quelques jours après, comme il déjeunait au restaurant, le vicomte de la Parquière lui dit :

— Quelle merveille que cette jeune femme avec laquelle je vous ai vu dernièrement au théâtre ! D'ailleurs, je l'avais remarquée déjà, et même, un soir, je l'ai suivie depuis la rue de la Paix, mais à l'entrée du passage Choiseul un monsieur l'attendait : alors, vous comprenez, je n'ai pas insisté.

Fernand sentit au cœur le froid d'un coup de stylet.

Elle, Louise, le tromper! C'était impossible. Pourtant, si cela était?... Il sortit du restaurant comme un fou, oubliant, négligeant l'heure de la Bourse, ses affaires, tout au monde, et lui envoya un mot au magasin, la priant de le rejoindre aussitôt.

Elle arriva pâle, inquiète; mais, dès qu'il l'aperçut, il fut sûr, d'une certitude entière, qu'elle était irréprochable. Il n'osa même exprimer son soupçon sous ce regard limpide et droit et bleu comme ces grottes d'azur où l'on voit jusqu'au fond frissonner l'eau argentée et claire.

— Ma chérie, fit-il, pardonne-moi, j'ai craint de n'être pas libre ce soir et je t'ai prié de venir un instant.

Il la prit dans ses bras et une douceur si grande lui entra au cœur qu'il en aurait volontiers pleuré.

— A l'instant, dit-il, on t'a vanlée à moi. C'est

quelqu'un qui t'a remarquée au théâtre, mais qui déjà t'avait admirée, un soir que tu entrais au passage Choiseul.

— Ah ! oui, fit Louise, j'avais rendez-vous avec monsieur Toussard: il voulait me montrer des gouaches de Huet qu'il a d'ailleurs achetées.

Cependant l'hiver était revenu, de son pas dur et sec, et, sur les boulevards, les arbres montraient sous l'âpre vent la tristesse de leurs branches nues, haut dressées comme des bras éplorés. La terre aussi ne portait plus que des fleurs de givre, de fines argentures que la bise avait ciselées toute la nuit. Au soir, dans la rue pâle, les becs de gaz paraissaient de grands cierges hâtivement allumés, tandis que le jour se mourait dans le ciel.

En décembre, l'horizon se chargea de nuages épais et cuivres.

— Pourvu qu'il ne neige pas le jour de ma noce! dit Éliane à Louise. Ce serait bien malheureux, à cause de la promenade au Bois de Boulogne.

Et justement il neigea en ce jour de décembre, choisi sans prévoyance et sans méfiance, au temps lointain déjà de la douceur de septembre. Dès le matin, le ciel

SiBL/OTHECA

était en coton et bientôt les flocons se mirent à descendre, rapides, serrés, duveteux, et s'étendirent en nappes, en manteaux éblouissants, sur les toits et les jardins de Paris. On eût dit que quelque prodigieux décorateur, quelque entrepreneur de fêtes, grandiose et magnifique, avait imaginé de jeter sur la ville une parure nuptiale, afin que, tout entière, elle célébrât le mariage de la petite Éliane. Les arbres s'ornaient de fines membrures blanches et les buissons d'hiver, fusains et lauriers-tin, avaient l'air de bouquets blancs posés snr le passage du cortège.

Vers dix heures, on vint chercher Louise. Le landau paraissait de feutre blanc et la neige qui tombait toujours avait empanaché les lanternes et harnaché d'argent les chevaux, donnant à cette noce quelque chose de fantastique, d'irréel et de plaisant.

Dans la voiture, Louise trouva Irène et deux jeunes peintres amis de Poncelet. Quoique les cavaliers ne connussent pas leurs dames, on causa tout de suite, et l'on s'amusa de ce paysage qui avait l'air d'une politesse un peu féerique.

— Croiriez-vous, dit Irène, qu'hier au magasin on se demandait si Éliane se mettrait en blanc pour son mariage! « Avec cela qu'elle se gênera, la pauvre petite ! — ai-je dit à ces méchantes bêtes, — et elle aura bien raison. Éliane est une fille très comme il faut et si... »

Elle se tut, songeant aux deux amis de Poncelet qui étaient là, puis reprit :

— D'ailleurs, au besoin le ciel se chargeait de l'habiller.

A ce moment, le landau s'arrêta devant une grande épicerie de l'avenue de Neuilly.

Le magasin de monsieur et madame Simonneau faisait très bonne figure en temps ordinaire, alors que son étalage abondant envahissait le trottoir, offrant tous les produits de la saison. Mais en ce jour de gala, fermé pour cause de mariage, il n'était plus qu'une sorte de salle d'attente, où les invités, déjà réunis par couples, se disposaient à monter en voiture.

En entrant, Louise dit à Irène :

— Figurez- vous que je n'ai jamais vu Poncelet ! Chaque jour, au magasin, Éliane m'annonçait qu'il viendrait la prendre, et je ne le connais pas encore.

Elle allait le connaître.

Sous sa guirlande de fleurs d'oranger, œuvre de la grande maison de modes, légèrement posée parmi le tulle flottant du voile, avec sa tournure fine, menue, presque enfantine, Éliane était tout à fait gentille.

Quant à Poncelet, il avait réalisé le problème difficile de ne pas avoir l'air d'être le marié, mais plutôt quelque invité gai et insouciant, pas même un garçon d'honneur. Éliane le présenta, émue et très fière.

Et dans cette boutique aux innombrables bocaux, aux boites de conserves proprement rangées, parmi les odeurs d'épices, de café, de thé, une société singulière et disparate se trouva groupée. Quatre jeunes filles, représentant le magasin de la rue de la Paix, se distinguaient, par la sûreté et la simplicité élégante de leur mise, des dames de Neuilly, ingénument tapageuses. Solennel et digne, le petit commerce regardait de côté

les artistes sans plus se mêler à eux que le Rhône au lac de Genève alors qu'il le traverse. Et, tandis que M. Jules Bérard, professeur et témoin de Poncelet, apportait à la cérémonie l'éclat flatteur de sa rosette d'officier, les deux premiers garçons de l'épicerie, très confus et gênés, se tenaient modestement à l'écart.

Saint-Pierre de Neuilly se montra gracieusement orné de plantes vertes, et, quand le cortège entra dans la nef déjà pleine, l'orgue entonna le prélude de Bach. Et la petite Éliane eut ses chants, et ses prières, et ses bénédictions, et son discours, et devint madame Poncelet au regard de Dieu et des anges et de la société.

Le repas était commandé pour une heure. Mais après la messe il y eut le défilé de la sacristie et ce fut avuc quelque retard que la noce arriva au restaurant Collet, situé à la porte du Bois.

La neige, qui ne tombait plus, couvrait la terre, restait attachée aux branches des arbres, formant des girandoles, des cristaux, des aigrettes, qu'un pâle soleil faisait reluire et étinceler. Et au loin on voyait, on devinait toute une forêt blanche, virginale, lunaire.

La table était dressée dans le grand salon du haut, une longue table de cinquante couverts, d'un arrangement agréable et distingué. La disposition avait permis de ménager quatre places d'honneur: monsieur et madame Simonneau occupaient les deux bouts, et les mariés, en face l'un de l'autre, étaient au centre. Éliane avait auprès d'elle M. Bérard, et le premier adjoint de Neuilly, et Poncelet avait pris place entre les deux demoiselle d'honneur.

Les débuts du repas furent un peu mornes : le potage n'incite pas à la conversation, ayant le double tort d'être trop chaud et de se répandre. Mais dès le poisson on s'anima. Les avances venues des artistes furent accueillies et bientôt tout le monde fraternisa; une bienveillance émue régna dans la salle claire, unissant en une commune sympathie tous ces gens destinés à ne jamais se revoir. Et lorsque, après les entrées, rôtis et pâtés, parut enfin la glace, magnifique pièce montée, ornée de fleurs, de colombes, de nœuds entrelacés en sucre filé, et surmontée d'un Amour qui lançait une flèche, l'enthousiasme fut à son comble. La chaleur des vins attendrissait les cœurs; des propos gais, un peu lestes, s'échangeaient, au milieu desquels les demoiselles de modes, habituées à souper avec délicatesse, gardaient beaucoup de réserve et de correction.

Le moment des toasts était venu : M. l'adjoint but à la santé, au bonheur de ces jeunes gens qui allaient fonder une famille, donner le jour à de futurs citoyens.

— Qu'ils songent à les élever dans les principes qui sont la base de l'ordre social. Qu'ils leur inspirent dès l'enlance le sentiment de l'épargne et de la solidarité, et ils feront une bonne chose. Messieurs, je bois à la mutualité.

Il se rassit, un peu ému de son éloquence.

M. Courtaud, le grand cordonnier, ne chercha pas à donner à sa parole une si haute portée. Même il crut pouvoir risquer quelques allusions un peu vives, et fit valoir ses titres à défaire la jarretière de la mariée.

On se récria, et M. Bérard, quoique vivement sollicité,

ayant refusé de prendre la parole, M. Yauquelin, jeune paysagiste de talent, proposa de boire « aux dames et aux demoiselles, qui embellissaient cette réunion de leur présence, comme elles embellissent la vie, qui sans elles serait dépourvue de charme » .

Ce toast fut acclamé.

A ce moment, Louise sentit sous la table le pied de Poncelet qui lentement, doucement, se posait sur le sien. Comme elle se dérobait, Poncelet avança le genou, puis toute la jambe, et la regarda de biais, furtivement et sans tourner la tête. Indignée, elle se jeta de côté. D'ailleurs on commençait à se lever pour le café. La salle de festin allait être transformée en salle de danse : le jour baissait déjà, et l'on avait renoncé à la promenade au Bois, les chevaux des landaus n'étant pas ferrés à glace.

Louise alla embrasser Éliane.

— Je m'en vais, lui dit-elle, je me sens un peu souffrante.

— Regardez donc, fit Éliane, le magnifique cadeau que m'a envoyé le baron Epstein.

Et elle montra une broche de diamants qui attachait son corsage.

Louise s'enfuit. Dans Paris le dégel commençait, la boue se mêlait à la blancheur de la neige, et, d'écœurement et de dégoût, elle pleura.

Décembre allait finir, entraînant avec lui toute une année, jetée à son tour à l'oubli, au néant. Dans les maisons, les facteurs déposaient les almanachs de l'année qui venait, almanachs tout frais qui se faneraient comme les autres, s'en iraient au rebut, ayant marqué au long des jours de grandes misères et de courtes joies.

Dans les boutiques des fleuristes, inondées de lumière, les corbeilles s'étalaient pleines de plantes rares, orchidées, azalées, rhododendrons, que surmontait quelque nœud géant. Des fantaisies coûteuses, parfois extravagantes, apparaissaient sous forme de pavillons chinois, de cages d'oiseaux, de bateaux matés et gréés, précieusement garnis.

La veille du jour de l'an, comme Louise était allée voir Fernand, il lui offrit un petit carnet de bal Louis XVI en émail bleu, encadré d'une guirlande de roses et décoré d'une miniature qui représentait une scène champêtre.

— Je ne sais que te donner, ma petite Louise, dit-il un peu tristement. Tu ne veux pas de bijoux, tu ne m'as pas permis d'organiser ta vie comme je le désirais; voici quelques chiffons de papier, tu les emploieras comme tu voudras.

Ce carnet était gonflé par quarante billets de mille francs, que tenait attachés une magnifique perle montée en épingle. Le baron Fernand Epstein mettait vraiment à lui faire plaisir une grâce ingénieuse et délicate. Et cependant il avait dès lors bien des affaires, bien des soucis.

Le succès donne une griserie dont on ne peut plus se passer, en eût-on môme le désir. On s'est livré à la fortune, on lui appartient, et l'on ne sait ce qu'elle fera de vous. Chaque jour, Fernand s'abandonnait davantage à cette force mystérieuse et toute-puissante qui jadis s'appela fatalité, et soulevait du même souffle les vainqueurs et les victimes. De nouvelles entreprises sans cesse le sollicitaient, et le courant était trop impétueux et lui semblait trop favorable pour qu'il y résistât.

Des groupes financiers le recherchaient ; il participait aux grands mouvements qui, en ces années, agitèrent les marchés d'Europe et d'Amérique. Et cette fièvre inquiète, qu'il avait connue en des temps moins prospères, devenait comme un stimulant, le coup de fouet qu'il se portait à lui-même. Louise restait encore et toujours sa joie profonde et son orgueil ; il songeait moins à la montrer, à faire d'elle le hochet de sa vanité. Les grandes affaires auxquelles il prenait part le mettaient dès lors bien assez en vue.

Au moment de Pâques, il demanda à Louise de l'accompagner à Bruxelles, où la maison Epstein avait une succursale. Pendant leur rapide séjour dans la ville brabançonne, ce fut un tumulte, un envahissement

de courtiers, de commis, de gens de Bourse, tandis que les lignes télégraphiques en émoi transmettaient sans cesse de nouveaux messages ; de sorte que la pauvre Louise, dans un salon du Grand-Hôtel, se sentait tout effarée et perdue au milieu de cette ville inconnue, de ce mouvement dont elle entendait la rumeur et la houle.

Vers le soir, Fernand pouvait enfin s'échapper, être un peu à elle. Il la conduisit à cette place de l'Hôtel-de- Ville où les maisons des corporations, Bouchers, Bateliers, Charpentiers, aux façades richement sculptées, dorées et ornées d'emblèmes, proclament la richesse antique et l'orgueil de cette cité marchande. Puis ils allèrent, en une rue étroite et sombre, dîner dans un endroit d'apparence sordide et de grand renom.

Le dimanche de Pâques, ils visitèrent les jardins, s'égarèrent dans les bois de la Cambre, furent champêtres et bucoliques, et lorsque le lendemain le train les ramenait vers Paris, ils firent des projets pour les- vacances.

— Cette année, disait Fernand, je te veux à moi, nous irons dans un lieu caché, ignoré des facteurs. Et nous passerons tout le jour étendus dans la mousse au bord d'un ruisseau.

— Mon pauvre ami, répondit Louise, il y a maintenant des lignes télégraphiques qui montent jur.qu'en haut des glaciers, et, bien sûr, il y aura un poteau et un fil auprès de votre ruisseau.

Cerêvedebonheureutladurée desnuages qui courent, mais tout de même il avait projeté sa forme sur le ciel.

Et les marronniers refleurirent, s'ornèrent à nouveau de leurs candélabres, et des souffles doux et légers flottèrent dans l'air.

En ce mois de juin, qui est le mois insidieux et troublant, Louise inspira de nouvelles passions. Quelquesunes ne furent que d'un jour : une autre se montra plus sérieuse. Un tout jeune homme, le fils d'un notaire très riche, très connu, dont l'hôtel était proche de la demeure de la jeune fille, écrivit des lettres d'une exaltation qui touchait à la folie; enfin sa famille avertie l'envoya en Ecosse pêcher le saumon.

Comme l'année précédente, Louise devait prendre ses vacances en août. On avait retenu le petit chalet d'Arcachon, mais elle ne ferait qu'y passer, ayant promis presque tout son temps à Fernand.

Les affaires auxquelles il était mêlé entraient désormais dans une phase singulièrement émouvante et dramatique.

Depuis plus d'un an, un groupe de financiers avait établi un consortium qui, sous le nom de Société des Métaux, procédait à l'acquisition et à la vente du cuivre. La haute banque, la haute industrie, les noms les plus qualifiés, assuraient leur concours à ce grand syndicat, auquel un puissant établissement de crédit prêtait l'appui de ses capitaux.

L'accaparement des valeurs cuprifères, mines et métaux, les lança à des hauteurs vertigineuses, où elles apparurent étincelantes comme des montagnes d'or Dès sa fondation, la maison Epstein était entrée

dans la Société des Métaux et Fernand avait pris à son compte une part considérable.

Il connut alors des jours de fièvre et d'ivresse, où, en une course éperdue, il saisissait, réalisait enfin ce rêve de richesse et d'orgueil dont fut hanté sa jeunesse.

Dans l'appartement de la rue d'Anjou, qui ne servait plus maintenant qu'à leurs rencontres, il arrivait auprès de Louise, haletant, brûlant, ayant l'air de sortir d'une forge, et les bras blancs de son amie lui étaient des sources de fraîcheur où il s'apaisait.

Un jour, il vint après s'être fait attendre longtemps; harassé, il se laissa tomber sur le divan.

— Approche, Louise, dit-il, et tends ta jupe.

Puis, il prit à poignées, comme des feuilles sèches, les billets de banque qui bourraient ses poches.

— Tiens, il en pleut, il en vole de toutes parts : tends donc ta jupe, petite fille!... Tout cela se ramasse à terre, pourquoi n'y en aurait-il pas aussi pour toi?

Et comme elle se dérobait, il tira un tapis de table, y enveloppa les billets et attacha le tout de deux épingles. Cela ne faisait plus qu'un humble paquet, tel que les pauvres en offrent chaque jour au Montde-Piété. Il renfermait peut-être plus de cent mille francs.

— Si tu ne t'en charge pas, ajouta-t-il, je le ferai remettre chez toi.

Désormais Fernand vécut dans ce grand coup de

vent qui passe, apportant, chassant tour à tour la fortune. Jusqu'ici le vent était propice, et son aile puissante semblait enfler des voiles de navires aux magnifiques cargaisons.

A la fin de juillet, se voyant dans l'impossibilité de quitter Paris, il avait loué une villa sur les hauteurs de Saint-Cloud, pour s'y installer avec Louise. Ce serait leurs vacances, et le petit ruisseau de leurs rêves, ce serait la Seine qui coulait au pied du coteau.

Cependant Louise avait pris huit jours pour aller voir sa famille à Arcachon.

Louise arriva un soir, dans la maisonnette de Saint-Cloud. Elle la trouva fraîche et paisible, et tout éventée par les brises. Un perron menait au rez-de-chaussée, et des rosiers, mêlés à des bignonias, habillaient ses murs de leurs grappes blanches et couleur de feu. Des arbres l'entouraient, la couvraient d'une ombre verte. Et, sur le devant, des parterres à la française dévalaient le long de la côte. Ils étaient formés de fleurs rustiques, résédas, verveines, pétunias, mimulus rosés, giroflées, d'humbles fleurettes si aimables que des refrains de chan-

sons semblaient sortir de leurs clochettes et tinter au vent.

Louise s'assit sur le perron. Un grand silence régnait. Les oiseaux, couchés avec le soleil, dormaient; elle n'entendait que le bruit tout proche du repas que l'on préparait et du couvert que l'on dressait dans la salle à manger.

Son regard errait sur les verdures et sur la masse sombre des feuillages. A ses pieds, brillait la rivière, et tout au fond, sur le ciel pâle, montait comme une fumée l'haleine noire de Paris.

Puis les vapeurs du soir enveloppèrent ce paysage d'élégance et de beauté, et la mélancolie, reine du monde, laissa traîner parmi les prés ses écharpes blanches.

Le baron Epstein ne parut qu'après huit heures. Quoi' qu'il fût heureux de retrouver Louise, il n'y avait pas de joie dans son bonheur. Elle n'osait le questionner, mais elle sentait que quelque chose gâtait la douceur de leur rencontre et le charme de la solitude. Un tiers sinistre et hâve était entre eux : le souci. Et, la nuit, elle s'aperçut que Fernand dormait à peine.

Le lendemain, au matin, il la quitta. Il reviendrait dès qu'il pourrait.

Les jours triomphants n'étaient plus. L'élan prodigieux qui avait emporté les valeurs de cuivre en une ascension vertigineuse était arrêté. Essoufflées maintenant, elles se débattaient, faiblissaient sous d'ardentes attaques. L'Amérique et l'Angleterre, qu'avait émues cette hausse colossale, qu'elles jugeaient factice et in-

justifiée, lançaient, à leur tour, des valeurs cuprifères, à des prix très inférieurs à ceux du marché de Paris. Et c'était contre la baisse qui en résultait que le syndicat français luttait désespérément.

Restée toute seule, la pauvre Louise essaya de dessiner et de peindre des fleurs, s'aidant de quelques conseils que lui avait donnés Toussard. Mais elle se sentait affreusement triste : l'angoisse de son ami était en elle et lui serrait le cœur. Le soir, elle demanda à Fernand de faire venir Éliane, de Barbizon.

Éliane accourut, empressée, affectueuse, en proie elle aussi, à son tourment. Pour le moment, elle ne se plaignait pas trop. D'ailleurs M. Julliard n'habitait plus Barbizon avec son modèle. Seulement, Poncelet s'en allait à Paris, et, une fois, il n'était rentré que le lendemain. Inquiète, elle ne s'attarda, pas Alors Louise, pour fuir cette maison désertée vint souvent en ville avec Fernand. Il lui fit visiter son hôtel du parc Monceau, qui s'achevait à grand renfort de peintres, doreurs et décorateurs. Mais il n'en tirait plus de joie, ne rêvait plus aux chefs-d'œuvre dont il peuplerait les salons encore vides. La chambre à coucher et le cabinet de travail étaient terminés. De précieuses tentures en tapisserie, des meubles Louis XIV d'une grande richesse, de beaux tableaux flamands les garnissaient.

Sur la table à écrire, Louise remarqua deux portraits: le sien, — une miniature entourée de diamants, que Fernand avait fait faire par une dame médaillée au der-

nier Salon, — et celui de la baronne Epstein, très belle encore sous ses cheveux blancs.

Vers la fin de septembre, les cours du cuivre subitement remontèrent. Voyant que son ami reprenait confiance, Louise s'enhardit à l'interroger. Il lui dit qu'il était maintenant à peu près rassuré, mais qu'il serait sans doute obligé d'aller passer quelque temps en Angleterre. Leur séjour à Saint-Cloud s'acheva doucement, sous la fine lueur d'automne, et vers le milieu d'octobre, Louise étant rentrée avenue de Villiers, Fernand partit pour Londres.

On allait tenter un suprême effort. En sollicitant, en attirant les capitaux anglais, réfractaires, hostiles même jusqu'ici, on fonderait une société nouvelle, qui absorberait l'ancienne. Tel cet oiseau mythologique au plumage d'or, que la fable faisait renaître de ses cendres, le premier syndicat devait s'évanouir et donner naissance à un syndicat dont la jeunesse rayonnante emplirait les âmes de confiance et d'espoir.

Fernand fut plus d'un mois absent. Quand il revint, rien n'était conclu, il n'avait recueilli que des promesses et des engagements flottants comme les brouillards de la Tamise.

En cette fin d'année, durant ces journées courtes et tristes, qui semblent mesurées par une ménagère avare, la Société des Métaux se débattit parmi des difficultés toujours grandissantes.

Parfois Fernand ne dissimulait plus, montrait son angoisse et sa détresse ; puis l'espoir lui revenait de se

refaire sur d'autres valeurs moins atteintes que celles du syndicat.

Quoique devenus plus irréguliers, ses rendez-vous avec Louise étaient encore fréquents. Les soucis croissants au milieu desquels il luttait avivaient en elle une amitié qui avait toujours été plus tendre que passionnée. Et, le voyant souffrir, elle trouvait des consolations délicates et ingénues.

— Mon ami, lui dit-elle une fois, tu seras moins riche, que m'importe? Ai-je besoin de tout ce luxe que tu m'offrais ? Nous irons le long de ce ruisseau auprès duquel tu désirais vivre l'été dernier, un ruisseau où il n'y aura pas de télégraphe, et nous serons heureux encore.

Il l'écoutait, fermait les yeux, comme pour suivre un rêve. Mais ce qui lui apparaissait, ce n'était pas l'humble paysage évoqué par la petite Louise, c'étaient les mirages fuyants de ses visions magnifiques qui se dissipaient. Une autre fois, comme il semblait dans un grand abattement, elle le supplia de reprendre tout ce qu'il lui avait donné, ses bagues, ses broches, son collier, et tous les billets que Félicité avait transformés en titres de rente. Fernand la prit sur ses genoux, l'embrassa très doucement et tristement lui dit :

— Il y avait une fois une petite fille qui, pour que la mer ne tarît pas, avait imaginé d'y porter de l'eau dans un dé à coudre.

Chez elle, Louise remarqua aussi que l'on s'inquiétait. Félicité la questionnait, voulait savoir si le baron Epstein parlait de ses affaires.

A la fin de janvier, les choses s'aggravèrent encore; les cours se mirent à baisser d'une façon régulière, continue et sûre. Ce n'étaient même plus les convulsions qui trahissent encore la lutte pour la vie, c'était l'épuisement et l'agonie. Chaque jour marquait un pas nouveau vers le désastre final, inévitable.

Février n'amena pas de relèvement, et, quand approcha mars, Fernand se demanda comment il ferait face à la liquidation, et si sa clientèle, fatalement entraînée par lui, ne se déroberait pas au moment des paiements.

En ces moments terribles, il se rencontrait encore avec Louise, mais elle lui semblait vague, à peine distincte, une petite mouette blanche au milieu de la tempête. Et cependant, chaque soir, elle venait lui dire qu'elle était toujours là, anxieuse, fidèle.

Le 5 mars, elle l'attendit jusqu'à sept heures et demie. Alors, inquiète, agitée de sombres craintes, elle rentra, espérant un mot de lui chez elle.

Elle ne trouva rien, et comme, instinctivement, ses yeux erraient sur un journal du soir, en une lueur d'éclair, elle lut aux dernières nouvelles :

« Le baron Fernand Epstein s'est suicidé ce matin.))

Elle vacilla, s'évanouit. Félicité, survenue, la retint dans ses bras.

Devant d'énormes différences restées impayées, formant avec ses propres pertes un passif de plus de vingt millions, le baron Fernand Epstein, s'était le matin du 5 mars, brûlé la cervelle. Assis à cette table

de travail où Louise souriait dans son cadre de diamants, il avait pu, avant de mourir, voir à travers les hautes fenêtres les arbres du parc Monceau déjà couverts des bourgeons d'un nouveau printemps.

Un peu de sang avait roulé en un mince filet, le long de sa tempe et restait collé dans la moustache.

Le revolver fut retrouvé à terre.

Louise fut trois jours et trois nuits étendue sur son lit, se nourrissant de quelques gouttes de lait et ne pouvant supporter la lumière. Parfois elle s'assoupissait, puis se réveillait au milieu de cauchemars.

La vision ne variait guère : Fernand, son revolver à la main, s'affaissait dans une mare de sang.

Mais une fois il était venu à elle, et lui avait dit : « Je ne suis que blessé», et, comme il la saisissait dans ses bras, elle avait senti la chaleur du sang qui coulait.

Elle se souleva en poussant un grand cri. Et ces trois nuits et ces trois jours passèrent comme une seule longue nuit remplie d'effroi.

Félicité et Éliane se relayaient pour qu'elle ne fût pas seule. Elle tenait les paupières closes, ne parlait pas, laissait entendre une faible plainte. Toussard aussi

HISTOIRE D'UNE DEMOISELLE DE MODES j£ll7

très doucement s'informait. Et, l'ayant surprise les yeux ouverts et pleins d'épouvante, il lui prit les deux mains et lui dit :

— J'ai connu une petite Louise Kérouall qui arrivait de son pays. C'était une bonne petite fille. Depuis, elle a eu un mauvais rêve, mais c'est fini, il faut tout oublier.

Le médecin ordonnait des calmants, conseillait une nourriture légère. Et il ajoutait :

— Le temps fera le reste.

Le quatrième jour, Louise se leva, s'habilla sans rien dire, puis vint s'asseoir dans son petit salon au coin de la fenêtre. Ses mains restaient croisées sur ses genoux comme de petites ailes fermées et qui n'ont plus la force de se déployer, et ses regards, indifférents à tout ce qui était proche, semblaient perdus au loin, pareils à ceux de son père, Jean Kérouall, quand en mer autrefois il guettait des pays dans la brume.

Vers dix heures, Éliane entra, tenant à la main un gros bouquet de roses, de belles Paul Néron au cœur de pourpre. A la vue de ces fleurs, qui lui rappelaient ces premiers temps gracieux de sa liaison, alors que Fernand, pour la recevoir, garnissait son logis de gerbes et de massifs de roses, elle fut prise d'une syncope. Elle crut que ces fleurs qu'on lui offrait étaient blessées et saignantes.

Elle pleura longtemps, le visage dans les mains.

Au bout d'une quinzaine, elle dit à sa tante qu'elle retournerait au magasin. Elle avait retrouvé son calme et sa douceur souriante, mais elle demeurait pâle avec

les yeux cernés. Et, au dedans d'elle, c'était comme une petite chapelle close et discrète où sans cesse elle portait de nouveaux regrets, de nouvelles larmes. Elle cristallisait le passé, lui prêtant un charme qu'il n'avait pas eu.

La nuit, des visions, variées dans leur monotonie, la poursuivaient, et presque toujours son ami n'était pas mort et lui parlait.

De ces troubles, elle ne disait rien, pour ne pas affliger ceux qui l'entouraient. Toussard, afin de la distraire, se montrait ingénieux et charmant. Il abandonnait ses affaires plus tôt et l'emmenait en promenade. Il la conduisait dans les vieux quartiers de Paris et lui en racontait la vie ancienne. Ce Parisien amoureux de sa ville, et qui en connaissait tous les recoins, faisait revivre dans leurs détails des scènes de l'histoire. Louise l'écoutait, intéressée, émue. Cette imaginative frissonnait à l'évocation des ombres encore voisines, en regardant la fenêtre d'où Manon Flipon avait vu couler la Seine avant de marcher à sa tragique destinée.

Agrandissant ainsi le champ d'idées de cette enfant, Toussard espérait éloigner le souvenir qui l'obsédait, et lui montrer la vie si pleine de hasards, d'accidents, de catastrophes, que sa propre douleur serait entraînée et confondue dans la destruction universelle.

Au magasin, on l'avait accueillie avec une sympathie discrète, et madame Block l'avait prise à part très affectueusement et lui avait dit :

— A votre âge, la vie se recommence : il ne faut pas être dupe de son chagrin.

Près de trois mois maintenant s'étaient écoulés depuis la mort dramatique du baron Epstein, et de nouveau la ville était toute fleurie et le clair printemps et l'été tout proche rayonnaient dans le ciel. Louise, qui n'avait jamais été consolée, se sentit en proie à une tristesse mortelle. Ce n'était plus l'accablement et la détresse des premiers temps, mais une fièvre ardente et sèche, et toute sa misère se découpant nette et cruelle sous la lumière implacable. Quoique sa beauté fût un peu atteinte, les hommages et les désirs flottaient encore autour d'elle. Elle n'en avait cure, déchirait avec horreur les lettres qu'on lui adressait.

Presque constamment elle se sentait la gorge serrée et la poitrine pleine de sanglots. Et parfois, sans qu'on la vît, elle se jetait sur son lit et mordait les couvertures pour étouffer les spasmes qui la traversaient. Son visage révélait la trace de ces souffrances, et même son humeur égale et douce s'altérait.

Elle dormait à peine, et souvent allait s'accouder sur le balcon. Une nuit, Félicité, qui l'observait avec inquiétude, l'entendit et vint :

— Que fais-tu là? lui dit-elle.

Alors Louise, si contenue d'ordinaire, s'écria avec des sanglots et des larmes :

— C'est là, sous ces arbres qu'il est venu m'attendre. Le lendemain, il fut décidé entre Toussard et Félicité

que l'on conduirait Louise chez le docteur Lenoël.

Un fois déjà, Félicité s'était rendue chez le grand spécialiste des maladies de nerfs. Elle y accompagnait madame Block qui, à ce moment, traversait une crise morale douloureuse, et toutes deux avaient été conquises et éblouies par la grâce abondante et la simplicité de ce savant dont toutes les femmes de Paris étaient folles. Une sorte de hasard avait d'ailleurs conduit Jacques Lenoël à se consacrer à la médecine. Il eût été aussi bien grand artiste ou grand écrivain, et les dons sacrifiés s'agitaient en lui, éclataient en surgeons, ainsi que l'attestaient les cires délicieuses qu'il modelait dans ses heures de loisir, et les articles déforme magistrale et de si haute portée que le monde médical et le monde des curieux suivait avidement dans les revues. Son cours de pathologie nerveuse était tellement assailli qu'il fallut, pour en écarter la foule, exiger des cartes d'étudiant.

Le professeur Lenoël, âgé alors de quarante-cinq ans, ne s'était jamais marié. On parlait de fidélité gardée à un souvenir, et, l'imagination frivole et romanesque des salons se plaisait à lui attribuer des aventures, où l'on mêlait au hasard les noms des femmes les plus désirables parmi celles qu'il fréquentait.

Grâce à ces récits, où la niaiserie, la méchancet-

l'attrait de la fable avaient leur part, la légende s'était

formée : Madeleines prostrées, prêtes à de nouveaux

péchés, coquettes fiévreuses, haletantes, âmes doulou-

euses traînant leur plainte, âmes avides, assoiffées de

désir, toutes celles que la vie a trahies ou affolées venaient à lui, implorant un conseil, un réconfort, peut-être plus encore... Et c'était parmi les frissons des soies et des dentelles, dans l'odeur des parfums subtils, de longs entretiens d'où le docteur ne s'échappait parfois que malaisément.

Sans doute y avait-il quelque exagération à présenter les choses de la sorte et à montrer le professeur Lenoël comme Prométhée au milieu des Océanides amoureuses et pâmées. Car où aurait-il pris le temps de poursuivre les travaux qu'il menait avec tant d'ardeur et d'éclat à travers le domaine encore mal exploré de la pathologie nerveuse? De même, comment aurait-il pu, à certaines heures, rares il est vrai, s'évader pour faire l'école buissonnière à la recherche de quelque œuvre d'art, de quelque vieux livre rare et précieux?

Son petit hôtel, aux environs du parc Monceau, était un véritable musée. Il y entassait des marbres grecs réunis au cours de ses voyages, des bronzes et des tableaux anciens, et il gardait sur la table de son cabinet de consultation tel torse de femme émouvant de grâce et de perfection et qui lui rendait le sens de l'harmonie et de la beauté, trop souvent troublé par les propos de ses malades. Dans son élégance discrète, sa maison ne rappelait ni le luxe tapageur et cru, ni l'austérité morne et vulgaire de certains intérieurs médicaux. Elle était aimable et mesurée, grave et parée de splendeurs, comme ce temple d'Épidaure où l'antiquité souffrante venait porter ses vœux.

Quand Félicité et sa nièce entrèrent chez le docteur Lenoël, il les considéra de cet air de bienveillance et d'intérêt qui met au cœur du malade la confiance et l'espoir, ces commencements de la guérison.

Puis il posa sur Louise un second regard charmé, un fin regard d'artiste, et, faisant signe aux deux femmes de prendre place, il se tut en s'inclinant, évitant ce premier et désobligeant interrogatoire qui rappelle celui du juge d'instruction et glace le patient d' effroi.

Ce fut Félicité qui parla : « Cette enfant, sa nièce, dit-elle, ne se remettait pas d'un grand chagrin, et sa santé, excellente jusque-là, en était ébranlée. »

Lenoël se leva, et, sur une chaise, à côté de son fauteuil, fit asseoir Louise.

— Depuis quand ce chagrin? demanda-t-il doucement, en lui prenant la main.

Et dans ce geste il ne mettait pas l'attention minutieuse d'un praticien qui tâte le pouls, il semblait plutôt chercher au loin, à travers le flux et le reflux de ce sang trop vivement chassé, le mystère de cette petite âme troublée et qui frémissait sous ses doigts comme un oiseau.

— Depuis plus de trois mois, dit Louise, d'une voix assurée.

Quoiqu'elle tremblât, un grand apaisement se faisait en elle. Il lui paraissait puissant et fort et très bon. Et, elle le trouvait beau, à la façon de ces vieux portraits où de nobles traits expriment, à travers l'or et la brume que le temps y a répandus,

l'ardeur subtile d'un génie supérieur. Il lui semblait à la fois très secourable et très loin d'elle, autant par sa grande célébrité que par son âge, qui se marquait en légers sillons autour de ses yeux restés jeunes.

— Et dites-moi, mon enfant, votre chagrin a-t-il été subit et imprévu, ou bien est -il venu peu à peu?

Comme Louise cherchait à faire entendre qu'il s'était montré à la fois lent et fulgurant , Félicité expliqua :

— Elle s'est évanouie en lisant un journal qui lui apprenait un malheur irréparable et que ses inquiétudes mômes ne pouvaient lui faire pressentir. C'était le 5 mars.

Lenoël regarda successivement Louise et sa tante et n'insista pas davantage, ayant tout compris.

— Maintenant, reprit -il, je voudrais savoir les phases de cet état qui paraît arrivé à sa période aiguë.

Félicité raconta qu'après un temps de prostration sa nièce avait semblé se calmer, oublier même; mais, depuis trois semaines environ, elle la voyait sombre et fiévreuse, en proie à une exaltation dont elle ne l'aurait pas crue capable.

— Et enfin, ajouta-t-elle, il y a deux jours, ou plutôt deux nuits, je l'ai surprise sur le balcon évoquant des souvenirs que cet endroit lui rappelait.

— Ceci, dit Lenoël, ne vous y trompez pas, c'est la fièvre de juin. Ce mois charmant est un mois terrible. L'air, si doux, est plein de germes, de pollen,

de souffles perfides, et les soirs enchanteurs charrient l'angoisse, la démence et parfois le crime. La chose est bien connue à la préfecture de police et dans les commissariats. Le mois de juin est le mois des suicides et des meurtres passionnels. Est-ce que la nature se fait alors plus insidieuse, usant comme une femme de toute la grâce qui est en elle? est-ce que la détresse, la misère apparaissent plus intolérables parmi la joie qui éclate dans l'air et sur la terre? Il est certain qu'en ce mois, que les anciens consacraient à la jeunesse, les créatures sont secouées d'un grand spasme que toutes ne supportent pas impunément. Ne doutez pas, mesdames, que ce fut au mois de juin que le serpent tenta Eve, dit Lenoël en souriant, et qu'elle succomba.

A ce moment, une même pensée traversa comme un éclair leur esprit à toutes deux, tandis qu'elles écoutaient le professeur.

« C'était le 21 juin, se disait Louise, que nous sommes allés à Versailles. »

Et Félicité, dans le lointain de ses jeunes années, revoyait un matin tout fleuri et parfumé, un matin de juin aussi.

— Ce qu'il faut à cette enfant, continua le docteur, c'est changer de milieu, et cela le plus vite possible. Notre mémoire est une enregistreuse dont nous ne soupçonnons pas l'exactitude et la perfection. Tel endroit, telle senteur, une simple fleur, font revivre» en nous tout un monde d'émotions qui semblaient oubliées. Il faut fuir les lieux qui peuvent ressusciter

nos douleurs, il faut couper les ponts derrière soi : on ne vit pas du passé.

» D'ailleurs, si j'ai bien saisi le sens des paroles de madame votre tante, il y a eu de votre part un premier effort pour rentrer dans votre état normal.

» Un instant, vous avez paru échapper aux troubles et aux désordres nerveux. Mais un état nouveau est survenu, amenant de la fièvre et une recrudescence de symptômes morbides. C'est contre ce dernier état qu'il faut lutter, car c'est de vous surtout que dépend votre guérison. La douleur peut se dériver à la façon d'un ruisseau. Si vous la laissez vous baigner tout entière, ce n'est pas seulement votre grand chagrin, ce sont les peines de toute votre vie qui vont renaître et reverdir.

Puis le docteur, s'adressant à Félicité :

— Votre nièce était-elle, avant cette épreuve, d'humeur gaie ou triste?

— Triste serait trop dire, répondit Félicité, mais il est certain qu'on ne pouvait pas non plus la trouver gaie.

— Parfaitement, reprit Lenoël, et, si elle n'a pas le courage de réagir, la mélancolie comme un voile funèbre va s'étendre sur elle. Et cela ne saurait convenir à son âge, ni, ajouta-t-il gracieusement, à sa figure.

» Faites votre effort, mon enfant, je ferai le mien. Mais, comme depuis deux siècles, nous autres docteurs, nous ne portons plus de bonnets pointus, cela nousôte jusqu'à l'apparence d'être des devins et des sorciers.

Mes conseils, vous allez en juger vous même, sont bien faciles à suivre.

» Je répète ce que je disais tout à l'heure, il faut changer de milieu. Les anciens, auxquels j'aime à recourir, avaient imaginé un symbole admirable. Ils supposaient qu'au sortir de ce monde, les dieux nous plongeaient dans une onde bienfaisante qui nous ravissait la mémoire. Tout ce qui avait souillé, blessé, meurtri les âmes était à jamais oublié. Regagnant leurs forces ingénues elles allaient posséder le bonheur sans mélange. Il faut, mademoiselle, vous tremper dans le fleuve Léthé.

» L'endroit où je veux vous envoyer n'est pas en Grèce et n'est arrosé que par une mince rivière qui n'a d'autre vertu que d'être fraîche et pure. Mais le paysage, le ciel, la terre, tout dans ce lieu mettra en vous une paix secourable et profonde. Au lieu de cet air subtil et enflammé de Paris, qui pour beaucoup, pour vous actuellement, est un poison, vous sentirez une langueur douce, un souffle calmant vous pénétrer, vous bercer comme font les mères qui endorment leurs petits enfants.

» Et de ces arbres mignons qui jettent de grandes ombres, de tout ce pays simple et naïf, montera, affluera en vous le calme, le calme divin. Et vous deviendrez inconsciente et candide comme les petites fleurs des champs.

» Ce lieu enchanté, que je vante avant de vous l'avoir nommé, s'appelle Selisbad. Il est situé dans un vallon du pays rhénan et il est si vert, si propre, si

coquet, qu'il ressemble à un beau jouet machiné de Nuremberg, au milieu duquel circulent des poupées falotes et souvent un peu comiques.

» Le traitement sera peu de chose. L'air, l'exercice, la vie réglée et paisible suffiront sans doute. Peut-être mon confrère de là-bas, pour lequel je vais vous donner une lettre, vous conseillera-t-il des bains. Ils sont fort réputés pour leurs qualités dermiques, mais de ce côté je crois que vous n'avez rien à désirer.

Et le docteur Lenoël, s'étant mis à écrire, demanda à Louise de lui dire son nom.

Ayant terminé, il ajouta :

— A mes avis, mesdames, je vais joindre une confidence : j'irai peut-être moi-même à Selisbad. Lorsque mes besognes sans nombre m'en laissent le temps, c'est là que je vais quelquefois me réfugier et chercher un peu de repos. Mais je me garde d'en parler, de peur d'être suivi par l'essaim de mes malades. Ma clientèle est une clientèle terrible. J'aimerais mieux être aux mains des démons qu'en celles de quelques-unes de mes plus aimables détraquées.

Le docteur Lenoël quitta son fauteuil, tendant la lettre qu'il avait cachetée. Puis, comme il allait ouvrir la porte, il dit à Louise :

— Quand vous serez là-bas depuis quelques jours, envoyez-moi de vos nouvelles... Je vais inscrire votre nom.

Et, d'une écriture rapide, il traça sur son calepin les deux mots : « Louise Kérouall ».

Louise s'en alla, dans la première semaine de juillet. Pour l'accompagner, Félicité lui avait donné sa femme de chambre, sa Rosalie, à qui elle tenait pourtant beaucoup. C'était une fille de trente-cinq ans, d'allure modeste et d'aspect comme il faut et qui pouvait très bien figurer une demoiselle de compagnie. Louise se logea dans le meilleur hôtel. Sa fenêtre s'ouvrait sur des parterres fleuris, au-dessus desquels s'allongeaient des allées de tilleuls qui jetaient une ombre profonde. Des bouquets d'arbres s'étageaient sur les collines.

Le pays se montrait bien tel que l'avait décrit le docteur Lenoël, de grâce souriante, un peu enfantine. Les prés étaient vert tendre et tout émaillés de fleurs, et des ruisseaux couraient au travers. Au loin, les montagnes rangées en cercle, boisées jusqu'à leurs cimes, semblaient être les gardiennes de cette vallée paisible.

Et, tout alentour, les maisons, les petites rues offraient cet aspect avenant et gai dont l'Allemagne excelle à parer ses dehors les plus humbles, en les faisant briller de fraîcheur et de gentillesse.

Le jour même de son arrivée, Louise se rendit chez le docteur. Il habitait au rez-de-chaussée d'une petite maison coquette et fleurie et sur une plaque de cuivre se lisait gravé :

Doktor Rottenheimer , von 2 bis 4.

Une bonne parut et introduisit Louise dans le petit salon. Trois personnes y attendaient déjà : une vieille dame abîmée dans ses rêveries, un monsieur d'âge moyen, et un jeune homme à la tournure cambrée et arrogante des officiers allemands.

Dès qu'elle fut entrée, les deux hommes se mirent à considérer Louise avec une insistance qui, en France, eût marqué le comble de la sottise et des mauvaises façons. Mais les Allemands, qui joignent beaucoup de naïveté à quelque grossièreté native, fixent les regards sur les femmes comme ils les fixeraient sur un paysage, ce qui vient peut-être de ce que les femmes de leur pays sont douces, soumises, tendres et accueillantes comme leurs prairies elles-mêmes.

Au bout d'une heure environ, la porte s'ouvrit enfin pour Louise, qui se vit saluée par un petit homme tout court, à cheveux d'or, à lunettes d'or, et à figure poupine. Elle lui tendit sa lettre d'introduction et, dès qu'il aperçut la signature, il devint du coup très empressé, et son sentiment de respect était tel qu'il faisait en lisant de petits saluts et des courbettes, comme s'il se fût trouvé en présence du professeur Lenoël lui-même.

Les âmes allemandes sont des abîmes, ou plutôt des temples de déférence, où brûle un perpétuel encens.

Enfin il regarda sa visiteuse, parut surpris, déplaça ses lunettes, les rajusta, et, étant curieux, tant de questions à faire lui vinrent ensemble à l'esprit qu'il n'en fit d'abord aucune : de même arrive-t-il, lorsqu'une issue est trop encombrée, que personne ne réussit à sortir.

Puis il demanda si elle comprenait l'allemand, son français à lui étant très mauvais. Elle répondit qu'elle en savait quelques mots à peine. Il continua :

— Mademoiselle est sûrement de Paris ?... Prof essor Lenoël recommande mademoiselle très chaleureusement... Il dit qu'il faut ensemble fortifier et calmer... Il est . un grand savant, très connu et vénéré chez nous... Est-il un ami à vous?

Elle ne répondit pas et parla du traitement qu'elle devrait suivre.

— Les bains, le repos, la marche, le tout harmonieusement combiné, et nous aurons un résultat excellent. Tout le monde, les dames surtout sont enchantées de leur cure. Et les bains sont balsamiques. Vous devrez vous lever de bonne heure, prendre le bain, et ensuite vous remettre au lit. Après, nous verrons pour le petitlait. Et j'espère que mademoiselle seracontente de tout.

» L'hôtel est très bon, la nourriture très bonne aussi... Professor Lenoël y demeurait... L'an passé, il n'est pas venu, mais il y a deux ans. Une dame de Paris est venue aussi en même temps, je crois, une dame du Théâtre-Français, très belle, mais sans comparaison

moins belle que vous, chère demoiselle. — Nous voyons malheureusement très peu de Françaises. C'est dommage. Mais, j'espère, cette année, nous verrons le professeur.

Louise ne savait pas.

Décidément son médecin lui semblait bien bavard. Mais il la touchait par sa rusticité.

Lorsqu'elle le quitta,, il s'anonça pour le surlendemain : après le second bain, il viendrait s'assurer de l'effet du traitement.

Le jour suivant, Louise sortit dès le matin pour faire sa promenade. Les allées étaient déjà pleines de monde, gens de tout âge, de conditions diverses, qui tous allaient et venaient, sur un étroit espace, du même train monotone et automatique. Et ils paraissaient vraiment machinés comme les six cents poupées qu'on voit dans les jardins du château d'Hellbrunn près Salzbourg, qui fonctionnent à l'aide de jeux d'eau et figurent la population d'une petite ville allemande.

Mais ce qui déconcerta Louise, ce fut l'immense curiosité dont elle devint aussitôt l'objet, de la part de ces personnes d'apparence inoffensive. Et ce n'était pas, elle le sentait bien, la curiosité flatteuse, parfois libertine, émue, audacieuse, qui chez nous palpite autour d'une jolie femme ; c'était une curiosité lourde, hostile, et comme hérissée. Hommes, femmes, petits enfants, s'arrêtaient sur son passage, se formaient en groupes, la considéraient, vaguement méfiants. Magicienne, nixe, ondine, ou simplement Parisienne, ils la devinaient très loin d'eux, se mouvant au milieu de

sortilèges et de subtils parfums, qui les effrayaient. Louise résolut désormais d'aller sur les routes et les grands chemins, et, prenant ses repas dans sa chambre, elle put échapper au zèle de ses observateurs.

En suivant les lacis tracés parmi les bois, elle trouva des bancs lointains et isolés, d'où la vue s'élargissait à travers l'écart des arbres et découvrait un fond de vallée, tout un abime verdoyant, qui s'en allait comme un affluent, rejoindre la grande vallée rhénane. Accompagnée de Rosalie, elle se plaisait à passer de longues heures dans ces bois où la lumière tamisée descendait toute verte.

Et l'apaisement se faisait en elle. Ce n'était pas encore l'oubli promis par le docteur Lenoël, mais, au milieu de ce silence et de cette solitude, les choses lui apparaissaient moins précises, moins cruelles.

Elle avait emporté quelques livres que Toussard lui avait choisis avec soin et avec goût. Et lentement, dans le temps et dans l'espace, ses souvenirs s'estompaient.

Le docteur lui rendit visite. Il lui trouva la mine superbe, le teint frais, et exprima l'espoir qu'elle ferait une double cure, le résultat étant si excellent.

Puis il se remit à poser des questions. Il voulut savoir si la personne venue avec elle était sa parente ou seulement une demoiselle de compagnie, si sa famille était nombreuse, combien de frères et de sœurs, et quel âge avait monsieur son père. Ensuite il reparla du professeur Lenoël, exprimant le regret qu'il ne fût pas marié et entouré de soins domestiques.

— Moi, ajouta-t-il, je me suis marié à vingt-deux ans, et dans ma dix-huitième année j'étais fiancé. Ma femme est deux ans plus vieille que moi, nous avons déjà sept enfants.

Et il se tut, songeant qu'il avait bien mérité de Dieu et de son pays.

Ce matin-là, Louise s'était dit qu'elle écrirait au docteur Lenoël qui le lui avait si obligeamment demandé. Mais l'idée de lui adresser la lettre même la plus simple la troublait extrêmement. Qu'étaitelle, pauvre petite demoiselle de modes, auprès de cet homme d'une gloire partout consacrée et d'un charme, d'un attrait dont elle avait éprouvé, elle aussi, la singulière puissance ?

Assise devant sa table, au coin de la fenêtre donnant sur les beaux parterres et le riant paysage, elle ne s'aperçut pas d'abord que deux jeunes gens, à l'allure militaire, à la moustache savamment menaçante, comme celle de leur Kaiser, se promenaient avec affectation en la lorgnant. Les remarquant enfin, elle se retira, mais, peu d'instants après, un garçon d'hôtel lui présentait deux cartes : Freiherr von Lutzburg, Graff Wildenstein.

Sur l'une des cartes se lisait en français: Mon ami et moi serions heureux de nous mettre à la disposition de mademoiselle Kérouall, et de lui faire les honneurs du pays.

Louise renvoya les cartes en disant qu'elle ignorait qui étaient ces messieurs.

Désormais, plus encore, elle tâcha de se glisser rapide

et furtive à travers ces groupes qui la guettaient du fond de leur oisiveté maussade.

Parfois, en se promenant, elle se prenait à songer à ce billet qu'elle avait adressé au docteur Lenoël. Peut-être s'était-il perdu, peut-être, étant arrivé, ne serait-il jamais lu. Alors elle se le figurait égaré dans cet amas de papiers, d'enveloppes timbrées de tous les pays, qui encombrait la table du professeur lorsqu'elle lui avait rendu visite.

Une quinzaine s'était écoulée depuis l'arrivée de Louise dans la petite ville d'eaux. Vers deux heures de l'après-midi, à cause de l'ardeur brûlante de l'air, elle avait clos les persiennes de sa chambre. Parmi l'ombre qui l'emplissait, flottait une poussière d'or semblable à une fine poudre de soleil, et, dans le silence, on n'entendait que le vol d'une grosse mouche bourdonnante qui menait toute seule la cadence de l'été. Louise, à demi étendue sur un petit divan, tenait un livre et fermait les yeux, et son léger peignoir, d'où s'échappaient ses bras blancs s'entr'ouvrait sur sa poitrine.

On frappa, et de nouveau un garçon d'hôtel lui présenta une carte. Cette fois, son émoi fut grand en lisant ces deux mots :

« Professeur Lenoël. »

— Je le recevrai, dit-elle.

Elle s'était levée, et, toute pâle dans le demi-jour, avec l'auréole de ses cheveux blonds, elle ressemblait à quelque sainte de l'école vénitienne, une Ursule ou une Catherine, offrant d'une grâce altière ses charmes délicieux au bourreau.

Le docteur était entré et, lui prenant la main, la regardait.

— Mon enfant, je suis étonné et ravi en vous revoyant. Je ne reconnais plus la petite fille dolente d'il y a un mois. Vous étiez un rayon de lune et vous voici rayon de soleil.

— Docteur, fit Louise, vous êtes bon de me rendre visite et de vous être souvenu de moi.

Et elle lui offrit l'unique fauteuil de sa chambre.

— Je suis ici depuis ce matin, dit Lenoël, et je pensais vous retrouver à l'heure du déjeuner, du « dîner », comme on dit ici, mais j'ai appris que mademoiselle Kérouaîl prenait ses repas chez elle.

— Je vais vous dire, docteur: ces Allemands avaient une manière si bizarre de me dévisager, que j'ai dû renoncer à me mêler à eux. Leurs façons me rappelaient les gens de chez moi, quand ils allaient regarder sur la place les ours et les singes de passage... Je ne suis pourtant pas une bête curieuse.

— Peut-être que si! fit en souriant Lenoël, mais il est vrai que les Allemands manquent parfois de goût et de tact. Enfin, mademoiselle, ne vous tourmentez plus : désormais vous serez protégée. Il vous arrive un défenseur, et, il saura faire revivre parmi ces étrangers les beaux jours de la chevalerie... Car ce pays, que couvrent aujourd'hui les brasseries et les casernes, fut jadis la terre suave et fleurie où la femme se vit célébrée en immortels accents. Dans ces tempslà, des rives du Danube à celles du Rhin, se répandaient les échos des chansons d'amour. Je vous racon-

terai cela; en attendant, je me déclare votre champion... Et, dites-moi, ce traitement vous réussit à merveille? Dormez-vous? la fièvre vous a-t-elle quittée?

Et, lui saisissant le poignet, il le garda quelques instants entre ses doigts.

— Allons, tout va bien, tout va au mieux. — Vous êtes, sans doute, ici avec madame votre tante ?

— Non, répondit Louise, je suis venue avec une personne de confiance, presque une amie. Ma tante était encore retenue à Paris. Car nous sommes modistes, docteur. Vous ne vous en doutiez sans doute pas?

— Et effet, fit-il, non, je ne m'en doutais pas; je vous croyais... au fait, je ne sais pas trop moi-même ce que je vous croyais... Je vous ai prise pour une Parisienne simplement, une Parisienne des plus rares. Et cela en soi est une condition, un état, une vertu. La Parisienne est certes un des ouvrages les plus fins et les plus achevés de cette nature qui a tant produit, tant gâché, tant jeté au rebut!... Et maintenant, mademoiselle Kérouall, je vais vous laisser poursuivre le rêve que ma visite a interrompu. Moi aussi, je me reposerai jusqu'au soir. Vers sept heures, je viendrai vous chercher, car vous dinez avec moi : c'est ma seule ordonnance aujourd'hui...

Pour lui faire honneur, Louise choisit, ce soir-là, sa plus belle robe, une robe glissée à son insu dans la malle par Félicité. Tant pis si les Allemands braquaient les yeux sur elle! Avec sa toilette à bon-

quets de fleurs et son chapeau de bergère, elle était de force à braver des états-majors.

Lenoël la conduisit sous la véranda du Kurhaus. On y dînait à de petites tables, tandis que la musique jouait des valses viennoises. Et de ce que le général von der Rohr et tous ses aides de camp ajustaient leurs monocles pour la mieux voir, elle ne s'en soucia seulement pas, tant elle se sentait, hautement protégée.

D'ailleurs nombre de ces personnes saluaient le professeur.

1 — Ces messieurs, dit-il à voix basse, sont fort polis. Ils se sont fait jadis présenter à moi, et je ne puis me soustraire tout à fait à l'empressement qu'ils me marquent. Mais l'idée que le général von der Rohr commandait le bataillon qui campait devant l'Arc de Triomphe me gâte un peu la grâce de leur accueil.

Puis, comme se parlant à lui-même, il continua :

— On a beau être un esprit méditatif et considérer à l'égal de ferments la colère et la rancune, on a beau concevoir leur relativité, et se dire que les plus vivaces, alors qu'elles sont transmises, durent à peine un siècle, et se subordonnent aux préjugés, aux intérêts, aux hasards, on leur reste tout de même soumis.

Et le docteur Lenoël soupira de savoir ses instincts tributaires de l'heure fuyante, tandis que son libre génie s'élançait bien au delà, dans l'espace.

La soirée était délicieuse. Le paysage tout proche semblait un décor de théâtre, où la lumière, savamment disposée, mettait en vue les parterres fleuris, et les

grandes ombres massées tout alentour enfermaient ce joli endroit de fête, en faisaient le centre d'un aimable divertissement champêtre. Des bouffées de musique exhalaient leur mélodie dans l'air doux, comme pour préluder à quelque ballet d'elfes, dont les robes blanches et les pieds levés allaient s'échapper du feuillage.

— Avez- vous froid ? dit tout à coup Lenoël à Louise; j'ai cru que vous frissonniez.

Non, elle n'avait pas froid, mais soudain cette petite table, avec ses deux couverts et son bouquet de fleurs lui rappela une autre table placée comme celle-ci au seuil d'un grand parc obscur. « On ne vit pas du passé », lui avait dit Lenoël au jour de la consultation. Et, ce soir, le sentant auprès d'elle, calme et souriant, image de force paisible et de puissance, elle se disait que lui seul pourrait l'aider à refouler ce passé, dont le souvenir la poursuivait encore.

— Me direz-vous du moins à quoi vous songez en me regardant avec de grands yeux de mystère ? reprit-il. Vos yeux ont la couleur des scarabées bleus d'Egypte. Les déesses de Thèbes et de Memphis posaient sur leurs poitrines ces bijoux, semblables à d'énormes turquoises pailletées d'or. Pense-t-on, avec des yeux pareils? Je ne sais. Mais on répand autour de soi des germes de pensées et de désirs, qui s'agitent, s'épanouissent, et deviennent parfois des fleurs merveilleuses de poésie ou d'art. Qui dira de quels chefsd'œuvre, dont le monde s'est embelli, un inconscient regard de femme fut peut-être l'origine? Je me figure

que la beauté sereine, harmonieuse et parfaitement réalisée, telle que l'ont conçue les Grecs, n'est guère conciliable avec le mouvement de la pensée. La pensée, comme une flamme, ravage et détruit. Et je conclus que mademoiselle Louise Kérouall ne pense pas, ne doit pas penser.

— Mais, docteur, dit Louise un peu troublée, je dois tout de même penser à ma façon, puisque ma pensée me fait souffrir.

— Mon enfant, s'écria Lenoël, vous venez de renouveler la formule même de la philosophie moderne en France. On avait dit : « Penser, c'est être. «Vous dites bien mieux. Mais prenez garde : en donnant asile au raisonnement, ce fils bavard de la pensée, vous allez altérer les lignes délicieuses qui, le long des tempes et des joues, vont rejoindre le jet souple, fin et altier de votre cou. J'ai un petit fragment de marbre grec du ive siècle, dont le galbe vous ressemble. Malheureusement, il est très mutilé.

Il resta quelques instants à la considérer de face, de côté, se penchant même pour la voir de biais, puis il dit :

— Savez-vous mon projet, mademoiselle Louise? Je vais faire venir de la cire à modeler de Paris : elle sera ici dans quelques jours et j'essaierai de faire un petit buste d'après vous. Je suis sculpteur, à mes heures perdues, et je voudrais que vous fussiez mon chef-d'œuvre, si toutefois vous voulez bien me servir de modèle.

— Docteur, ce sera pour moi un grand honneur. En vérité, je ne sais que vous dire : je suis si confuse auprès de vous, si infime !

— Ne dites rien, mon enfant, et sachez qu'on ne doit jamais de reconnaissance. Il n'est pas de dévouement ni de sacrifice qui n'ait sa source dans notre orgueil ou dans notre sensualité.

Et, lui offrant le compotier, il ajouta :

— Voulez-vous encore quelques prunes, elles sont excellentes.

Leur repas s'achevait dans la douceur du soir bienveillant. Peu à peu les tables s'étaient dégarnies, les dîneurs allaient faire un dernier tour de promenade. En passant, la comtesse de Falkenberg se dressa de toute sa haute taille et de sa fierté de Markgrœfin.

Elle répondit à peine au salut de Lenoël et s'éloigna, portant sa morgue et son arrogance comme deux plumets qui l'auraient coiffée.

— C'est une dame féodale, dit-il tout bas. Ici elle paraît déjà un peu démodée, mais chez nous elle deviendrait personnage d'opérette: l'entrée en musique s'imposerait.

Le docteur avait allumé un cigare, et, les yeux à demi clos, il suivait les méandres capricieux de la fumée qui s'envolait.

— Demain, dit-il tout à coup, je n'aurai pas le joli plaisir de dîner avec vous : je suis invité chez un confrère. Mais nous nous verrons dans la journée.

Tous deux se levèrent, Louise secoua ses jupes légères. Dans la nuit claire ils virent le ciel plein d'étoiles comme un champ de fleurs. Au bas de l'escalier, ils se quittèrent.

Il la suivit des yeux, regarda monter et disparaître la robe semée de jacinthes, puis, se demandant ce que la vie, la vie aux rudes mains, ferait de ce jouet exquis et fragile, il eut un peu de tristesse.

Et il songea au petit fragment de marbre, dernier vestige de beauté, qu'il avait pieusement recueilli.

Le docteur Lenoël avait du génie, mais il était victime de sa grâce. Cette grâce n'était pas la parure et le vain ornement de sa pensée, elle était sa pensée elle-même qui rayonnait et se jouait. Il avait une façon généreuse et charmante de se répandre, de se prodiguer, de faire sans cesse aux autres le don magnifique de lui-même qui leur laissait l'illusion d'être en communion avec lui et allumait en eux des foyers d'orgueil et des exigences que rien ensuite ne pouvait plus satisfaire.

Les femmes surtout l'enchaînaient par toutes les ressources de leur faiblesse redoutable. Comme des rosiers grimpants, elles jetaient autour de lui les rameaux de leurs âmes avides et tenaces. Orageuses et véhémentes ou de douceur impérieuse, elles usaient de cette inconscience par où s'exerce la tyrannie innocente et terrible. Et si le docteur Lenoël possé-

dait quelques attributs vraiment divins, tels que l'infinie pitié et la parfaite clairvoyance, il ne lui manquait pas moins ceux d'omniprésence et de diffusion, ce qui rendait sa tâche presque impossible parfois.

Le courrier qui arrivait pour lui chaque matin, emplissait le portier d'admiration, et ne se pouvait comparer qu'à celui du chancelier de l'Empire qui avait passé une saison à l'Hôtel de Bavière.

Jacques Lenoël entra chez Louise, tenant à la main le volumineux courrier. Ces lettres étaient de toutes sortes : les unes, jaunes et fripées, avaient des figures de mendiantes ; d'autres, épaisses, inquiétantes, mémoires de fous ou de monomanes dans lesquels la raison incertaine s'égarait au long des pages comme un voyageur perdu ; et, parmi la correspondance courante, — clients, élèves, confrères, écoles, académies, — les lettres de femmes mettaient leurs parfums, la fantaisie de leurs cachets, les nuances audacieuses ou tendres des papiers, et les écritures envolées comme des flèches ou enlaçantes comme des lianes.

— Mademoiselle Louise, dit-il, on vient de me faire à cause de vous une scène de jalousie. Oh ! ne vous moquez pas, c'a été une vraie scène, et que je ne mérite pas, vous le savez bien. Vous portez ombrage à une princesse. Elle m'aime depuis trois ans et nous filons ensemble le parfait amour au clair de lune... une lune allemande, car celle de Paris se moquerait de nous !... J'ai connu cette dame ici.

Elle est veuve, après avoir été l'épouse morganatique d'un prince régnant. On dit qu'elle fut jolie jadis; aujourd'hui, sous l'épanouissement d'une maturité abondante, heureuse et florissante comme une riche campagne, elle a gardé l'âme printanière. Elle orne son ample corsage de pâquerettes et les effeuille en levant les yeux au ciel. Pour elle, la vie apparaît pleine de roucoulements de colombes et de myosotis cueillis dans les prés humides. On prétend que les dames allemandes sont de moeurs faciles. Je n'ai jamais eu l'occasion de m'en assurer, mais elles m'ont souvent laissé voir leur sentimentalité, qui les baigne comme des ruisseaux de sirop très doux et un peu poisseux. Elles ont aussi une ingénuité et une innocence vraiment paradisiaques. Au cours des promenades que j'espère bien faire en votre compagnie, nous les surprendrons avec leurs fiancés ou leurs maris en des attitudes que la police des mœurs ne souffrirait pas chez nous. Ici on ne sourit même pas. Ce peuple est étranger au goût aussi bien qu'à l'ironie, mais il a d'autres qualités fortes et belles. Pour le travail, les Allemands sont des Cyclopes, et leur poésie plonge au plus profond des âmes et de la nature. Elle est à la fois lyrique et intime, et penche un visage familier sur le mystère infini du monde. Apprenez l'allemand, mademoiselle Louise, et je vous lirai des vers d'Henri Heine.

— Je sais un peu d'allemand, dit Louise timidement; il y avait chez nous une sœur alsacienne qui voulait bien me donner quelques leçons.] Mais ce peu n'est rien, et mon ignorance, hélas! est sans bornes.

Quand je vous écoute, il me semble, à chaque instant, qu'une île merveilleuse s'éclaire et se montre à moi. Vous êtes un grand magicien.

Au moment où elle prononça ce mot, Jacques Lenoël, qui déjà s'en allait, soudain s'arrêta, considérant avec étonnement cette petite fille qui restait confuse de son audace.

Ce mot, que de fois déjà il l'avait entendu ! Et voici qu'elle aussi, après tant d'autres, sentait, invoquait cette magie, ce charme pénétrant, cette puissance dont on lui faisait un tourment.

A son tour, elle viendrait à lui, apportant sa confiance, son trouble, son espoir, et lèverait vers le sien son doux regard bleu. Et lui, que pourrait-il pour elle ? Il la contempla dans la perfection de sa beauté, rose et lumineuse, sous le demi- jour de la chambre, et, la saluant avec mélancolie, il la quitta.

Le lendemain au soir, ils se retrouvèrent à la petite table, sous la véranda.

— Mademoiselle Louise, dit gaiement Lenoël depuis hier j'ai lu près de deux cents lettres et j'ai répondu à quelques-unes. Je suis étrangement soulagé. Je me sens pour dîner avec vous le bon appétit d'une conscience heureuse. Que de toutes ces enveloppes déchirées se soit échappé un appel sérieux, qui vaille une réponse, je ne tenterai pas de vous le faire croire. Mais il suffit que, dans cet amas, quelques voix, une seule même, me convie à une tâche utile, m'indique un devoir à accomplir, pour que je n'aie pas le droit d'être négligent. Il y a en tout beaucoup

d'efforts, de peine perdue. Qu'importe ? si, dans le désordre et la nuit , on a pu allumer une petite lueur secourable qui montrera un chemin. Le monde sort de tâtonnements et de longs essais, et qui dira à travers quels types disparus, méprisés, abandonnés, le génie de l'espèce a évolué avant de réaliser mademoiselle Louise Kérouall?...

»Et vous, ajouta-t-il, qu'avez-vous fait pendant ce beau jour d'été? A votre place, je sais bien à quoi je m'occuperais. Je me mettrais devant le miroir. Vous êtes un des plus jolis spectacles qui se puissent contempler. Vous me découragez de quelques-uns de mes bibelots dont j'étais le plus fier.

— Docteur, reprit Louise, il y a bien de l'ironie dans vos compliments, mais, je la préfère encore à tous les hommages des autres. Au risque de gâter les lignes d'un visage auquel vous êtes trop indulgent, je voudrais saisir au vol toutes vos pensées et les garder en moi, non pas comme des papillons épingles, mais flottantes et libres. C'est une belle ambition que j'ai là. Tant pis si elle me ride un peu le front !

— Mon enfant, dit Lenoël, vous parlez légèrement d'une chose dont vous ne soupçonnez même pas le dangereux pouvoir. Des charmes comme les vôtres sont faits pour jeter à travers le monde des germes de haine et de discorde. D'après une légende antique, en semant des dents de dragons on faisait naître des guerriers tout armés. Vous ne sèmerez pas des dents de dragons, mademoi-

selle Louise, mais les désirs s'élèveront sans cesse sous vos pas, et les désirs sont belliqueux et cruels. Comme l'abeille ils distillent tantôt le miel et tantôt le poison. Non certes, vous ne savez pas la force redoutable qui est en vous, car vous en auriez peur vousmême.

» Je ne veux pas vous faire une leçon d'histoire, et vous citer les dames qui troublèrent, ébranlèrent des royaumes, ni vous dire tous les artifices par lesquels s'exerça leur pouvoir. Presque toutes en usèrent au profit de leur ambition, parèrent leur orgueil de ce qu'avait conquis leur grâce. Furent-elles heureuses ? Je n'en sais rien. Mais vous n'êtes pas de leur race, et ni l'éclat ni la domination ne vous tenteront. Alors, que deviendrez- vous? Qui recueillera votre beauté, qui lui offrira un asile sûr et digne d'elle? Le roi Henri II d'Angleterre avait caché Rosemonde, son amie, dans un labyrinthe. Une rivale sut l'y poursuivre et la faire mourir. Même dans le lieu paisible où nous sommes, lorsque vous passez, les regards s'allument. Et vous êtes si jeune et vous devrez encore si longtemps marcher au milieu des convoitises brutales des hommes ! Quand je réfléchis à cela, et que je vous vois si délicieuse et frêle, et sans défense comme une enfant, je suis pris d'une grande inquiétude pour vous, Louise.

Il se tut. Et elle, l'entendant la nommer ainsi pour la première fois, baissa la tête, mais sentit une chaleur douce lui venir au cœur. L'orchestre jouait une de ses éternelles valses, une valse tout en trilles qui tour-

nait incessamment. Et la vie elle-même emportée au rythme léger et vif de cette musique, fuyait au gré des airs de danse vers des plaisirs toujours renaissants. Quand Louise leva les yeux, elle vit tout près d'elle le général von der Rohr, escorté de deux aides de camp. Il venait saluer le docteur. Quelques paroles furent échangées; au moment où les trois hommes allaient s'éloigner, Lenoël, très brièvement, les nomma à la jeune fille.

— Ils ont voulu vous regarder de plus près ! dit-il ensuite, un peu agacé.

Louise et le docteur s'attardèrent encore parmi les tables abandonnées et les bouquets qui s'effeuillaient, puis il offrit de faire quelques pas dans l'allée de tilleuls, avant de rentrer.

Les promeneurs à deux ou réunis en petits groupes, cheminaient sous la nuit clémente qui les enveloppait de son mystère. Au bout de l'allée, à l'endroit où s'arrêtait l'éclairage, un sentier aboutissait, qui, plongeant dans le noir opposait aux curieux son ombre profonde. Et, de temps en temps, on voyait apparaître des couples encore tendrement enlacés, et qui, chaussés d'affreuses bottines, semblaient marcher dans leur rêve.

— Diable, s'écria tout à coup le docteur, voici la princesse !

Et Louise aperçut une grosse dame blonde, rose, émue et parée, et qui, s'appuyant au bras d'un très jeune officier, venait de surgir de la route sombre.

— Feindre de ne pas la voir, dit Lenoël, serait une impertinence.

D'ailleurs ce fut elle qui alla à lui, après avoir quitté son compagnon.

— Eh bien, docteur, fit-elle, je vous surprends de nouveau en romanesque aventure. Je ne croirai plus désormais à toutes vos belles maximes si stoïques : vous les réservez pour les dames allemandes.

— Princesse, répondit Lenoël, en lui baisant la main, vous auriez bien tort. Notre âme n'est pas la vôtre, nous ne trempons pas dans le même air que vous, et, lorsqu'un Français et une Française causent ensemble, il y a dix à parier contre un qu'ils ne causent pas d'amour, ou du moins de leur amour. Nous sommes légers, moqueurs et cyniques, et nos femmes ne sont pas plus sérieuses que nous.

— S'il en est ainsi répondit la princesse, je vous plains, je vous plains profondément. Vous vous figurez être les sages, et vous êtes les dupes, puisque avec une puérile folie vous méprisez ce qui fait la beauté et le prix de nos jours. Vous ignorez que la terre entière est un luth qui chante et que chaque minute du temps est vibrante de poésie, et qu'il faut savoir la saisir, la vivre. Oui, docteur, la vivre ! Et ainsi vous aurez atteint la mesure de vos joies, tandis que votre ironie cruelle et aride n'est qu'un souffle, un pauvre petit souffle stérile, et qui finalement vous usera comme une mauvaise toux.

— Princesse, vous m'émerveillez, dit Lenoël. D'ail-

leurs je ne tenterai pas de vous répondre, — je suis criblé de vos flèches, qui sont d'or et de feu. Permettez-moi de présenter à Votre Altesse mademoiselle Louise Kérouall, une jeune malade que sa famille n'a pu accompagner.

La princesse, qui portait le nom de comtesse de Schcenfels que le prince lui avait donné en l'épousant, dit quelques mots obligeants à Louise, la complimenta sur sa toilette si élégante et si parisienne.

— Nos modistes et nos couturières, ajouta-t-elle, quoique pleines de zèle et de bonne volonté, cherchent en vain à réaliser ces chefs-d'œuvre de goût. Les tissus de chez vous, les modes, les coupes ont un cachet incomparable. En voyant ces robes combinées avec tant de grâce et de fantaise, en admirant avec quel art on sait user du tulle, de la gaze, du velours, et quelles harmonies on en tire, je suis émerveillée et je me dis que c'est là peut-être où réside la vraie poésie de la France.

Louise se promit de retenir tous ces beaux discours pour les redire à Toussard, qui s'en amuserait beaucoup.

Comme on arrivait au Kurhaus, la comtesse de Schcenfels invita le docteur et sa compagne à la table à thé qui était dressée et leur offrit quelques sucreries. Des amis survinrent, et, parmi eux, le jeune officier de la promenade sous bois.

Un peu plus tard, en reconduisant Louise, Lenoël lui dit :

— La princesse est certes pour étonner, mais elle a de l'éloquence et ne manque pas d'esprit. Elle fait

des vers, qu'elle signe du nom de « Sapho Rhénane » et qui ne sont pas plus mauvais que bien d'autres. Et, comme elle a gardé une sorte de cour, ayant longtemps présidé les réceptions intimes du prince, autour d'elle on vante son génie. Sa faiblesse est d'aimer les très jeunes gens et de prendre pour les effluves de son âme les épanchements de sa riche santé. Elle est d'ailleurs de commerce agréable et fort instruite. Elle vient de me demander si vous n'étiez pas de cette famille bretonne des Kérouall qui donna jadis une maîtresse au roi Charles II d'Angleterre. Je n'avais pas pensé à la similitude du nom. Faites-moi songer à vous raconter l'histoire de cette favorite dont je me rappelle très bien le portrait à Hampton Court, près de Londres.

» — Bonsoir, mademoiselle de Kérouall ! ajouta-t-il en saluant profondément.

Louise connut alors des jours heureux. Sans cesse le train de vie de la petite ville d'eaux la ramenait auprès du docteur, et il lui témoignait un goût, un empressement, dont la flatterie délicate la ravissait. Il l'emmenait en promenade dans les environs, l'accompagnait parfois dans les courses pédestres qui

faisaient partie du traitement, et très souvent l'invitait à dîner avec lui. ?

Le plus beau temps du monde avait jusqu'ici mis autour d'eux son rayonnement et sa joie.

Mais, un matin, il se gâta. Pendant deux jours il plut; une pluie, fine, serrée, infatigable, posa ses rayures grises sur le paysage, et des brumes semblables à des lambeaux d'étoffe pendirent du ciel, bornant l'horizon, le faisant petit comme un îlot perdu dans l'infini des eaux. Et durant ces deux jours Louise ne vit pas le docteur Lenoël. Elle savait qu'il attendait de nombreuses visites venues des environs, des villes universitaires, des instituts médicaux, elle savait qu'il dînait chez la comtesse de Schoenfels, et puis elle ne savait plus rien et s'en attristait.

Assise à sa fenêtre, elle regardait la nuit, qui s'éclairait un peu et montrait, derrière les nuages chassés par le vent, quelques étoiles craintives qui s'allumaient.

Elle entendit un coup frappé à la porte et soudain le docteur fut là.

— Ma chère enfant, dit-il, j'arrive comme le cavalier du Roi des A ulnes, trempé, harassé, à travers la tempête. Mais je n'ai rien abandonné aux méchants esprits des bois, pas même mon manteau qu'ils me disputaient avec fureur. Ce matin, il m'a fallu partir pour Wiesbaden, d'où je viens... C'est chez moi, à Paris, que j'ai été trahi, et l'on m'a relancé ici. Je suis furieux.

Louise ne questionna pas, craignant d'être indiscrète,

mais s'assurant une fois de plus quel assaut perpétuel se livrait autour de lui.

— D'ailleurs, j'en ai assez, ajouta-t-il, et désormais j'entends être laissé en paix et prendre mes vacances à ma guise. Pour commencer, je vous emmène déjeuner demain matin. Il fera beau et nous irons par les bois jusqu'à une ferme où l'on mange des truites et des écrevisses dans un pré, sous des pruniers. Et tout le long de la route nous nous amuserons à poursuivre les papillons, à cueillir des fleurs, à grimper aux arbres fruitiers. Nous tâcherons de nous égarer, et nous ferons le rêve que la trace est à jamais perdue de ce malheureux, de ce persécuté professeur Lenoël... Voulez-vous, Louise?

C'était la seconde fois qu'il l'appelait ainsi, mais cette fois il y apportait une gaieté familière. Et lelle eut l'impression qu'elle était pour lui une sorte de soulagement et de revanche des autres, des belles dames exigeantes, insatiables.

Ils partirent dans la douceur d'un matin radieux.

— C'est un peu plus d'une heure à pied, avait dit Lenoël ; la route est presque constamment ombragée, et d'ailleurs la marche vous est excellente.

Il s'était mis en guêtres et en culotte comme un touriste alpin et portait un grand feutre mou qui le faisait ressembler aussi bien à quelque seigneur de la Renaissance qu'à un artiste de 1830. Il allait d'un pas alerte et de cet air simple, aisé et sûr, qui était une forme de sa grâce et de sa puissance.

Ils entrèrent sous l'allée des tilleuls, traversèrent un

petit bois de chênes et virent en face d'eux une grande prairie qui dévalait en une immense coulée verte, tendre et moelleuse comme un tapis.

— Les mauvaises langues appellent ce pré le lit d'amour de la comtesse de Schœnfels, dit en souriant le docteur.

Puis ils prirent un sentier bordé de haies et de buissons et d'où la vue s'étendait sinueuse et fuyante jusqu'aux lointains bleus de la vallée rhénane.

— Ce pays est joli, reprit Lenoël, et, dès que disparaît le décor un peu puéril de notre petite station, il exhale le parfum sauvage et suave de son âme naïve et romantique. Car le romantisme, mademoiselle Louise, est sorti de ces vallons, de ces forêts, il est descendu des burgs ruinés dont se couronnent les coteaux du Rhin, et il est venu chez nous en cotte de mailles, casqué, emplumé, héroïque et frémissant. Il a régné sur nos boulevards, il a réglé la mode en poésie, en art, en amour. Et il a donné naissance à toute une génération de héros et d'héroïnes, qui, pâles et pensifs, ont exprimé en longs soupirs les rêves de leurs âmes incomprises. On connut alors la haute cravate idéaliste et les cheveux ramenés en touffe sur le haut du front comme un nuage soucieux sur un sommet, tandis que les femmes laissaient leurs boucles couler à l'abandon, en saules pleureurs... Depuis lors, tout cela est évanoui, emporté à l'oubli, mais la nature est toujours fraîche et belle dans le charme invincible de son éternel renouveau.

A mesure qu'ils marchaient, quelques pins s'élevaient des broussailles, et tout à coup se déploya l'imposante forêt du Trautwald, couvrant tout un flan» de montagne de ses sapins orgueilleux. Ils y pénétrèrent, et aussitôt le demi- jour les enveloppa, mit autour d'eux une ombre pleine de mystère comme celle qui se répand dans les églises au jour tombant. Et les fûts des arbres se dressaient pareils aux piliers sans nombre de quelque inconcevable cathédrale qui ne finirait pas.

Ils allaient sans bruit sur le sol jonché d'aiguilles que l'hiver avait jaunies, et ils se taisaient comme s'ils eussent craint d'entendre l'écho de leurs paroles monter dans le grand silence jusqu'à la voûte lointaine ou s'entre -croisaient les dernières branches. Tout à coup le vent, semblable à un jeu d'orgue, passa dans les hautes ramures, en tira des accenN sonores.

— On dirait de la musique, fit Louise tout bas.

— Oui, du Wagner, répondit Lenoël. C'est l'orchestre et le décor, il ne manque que les artistes... Mais n'êtes-vous pas fatiguée? la route est un peu plus longue que je ne pensais.

Louise n'était pas fatiguée; elle aussi avançait d'un pas allègre et sa robe blanche glissait rapide, fuyait, reparaissait, claire tunique de chasseresse, lune brillante se jouant à travers les nuages.

— Attention ! dit-il tout à coup, c'est ici que nous tournons à droite : autrement, nous descendrions au ravin. S'égarer est charmant, mais nous serions obligés

de pêcher à la ligne notre déjeuner et nous n'avons pas ce qu'il faut pour cela.

Le soleil maintenant jetait des rayons presque verticaux, qui perçaient le dôme de verdure et coulaient en goutelettes d'or le long des troncs sombres.

— Il commence à faire chaud, dit Lenoël, mais nous arriverons dans quelques instants.

Bientôt ils atteignirent la lisière de la forêt qu'un pré coupait brusquement. L'auberge apparut. C'était une grande maison de crépi, toute blanche, entourée d'un balcon de bois, et qui tenait de la ferme, du chalet et de l'hôtellerie champêtre. Des bancs était placés devant les tables rustiques qu'ombrageaient des pruniers et des cerisiers ; un ruisseau riait dans l'herbe et l'on voyait des carrés de légumes bordés de groseilliers parmi lesquels couraient des poules.

— Cet endroit est délicieux, dit le docteur, il sent la menthe et le fumier. Il est idyllique et un peu farouche et garde cette belle gravité et cette innocence paisible de la nature que l'on chercherait en vain dans nos guinguettes. Et vous verrez que nous serons bien servis.

Louise était pleine de joie.

— Je suis une sauvage, dit-elle; le monde me trouble et m'effraie, mais vous me faites comprendre la beauté des choses, et je tâche de retenir tout ce que vous me dites, pour le temps où je ne vous entendrai plus.

Assis sur le banc près d'elle, il se tourna pour la regarder. Non, cette enfant n'était pas coquette: en

lui parlant ainsi elle était candide et sincère, et montrait un visage aussi ingénu que les grands tournesols qui, à côté, levaient leurs disques d'or vers la lumière. Il lui prit la main affectueusement et lui dit:

— Mais pourquoi ne nous verrions-nous plus?

— Pourquoi? Mais parce que ça ne se pourra plus. Parce que...

Elle n'osa en dire davantage, et ajouta :

— Vous n'aurez guère le loisir de songer à la pauvre Louise Kérouall.

— Mangez vos truites, mademoiselle, et ne gâtez pas la joie de ce clair matin par les prévisions d'une courte et vaine sagesse. Les seuls rêves permis sont ceux qui peuplent l'avenir d'aimables fantômes. En qualité de votre médecin, je vous défends de mêler à ces jours qui ne sont pas encore les ombres créées par votre mélancolie. Et si vous êtes raisonnable, tout à l'heure, en prenant le café au lait, je vous raconterai l'histoire de votre homonyme Louise de Kérouall, favorite de Charles IL

Des étudiants étaient venus occuper les tables voisines et réclamaient bruyamment de la bière et des charcuteries. Ils étaient coiffés de la petite toque brodée, fixée à mi-front par une mentonnière ; presque tous portaient des balafres au visage, et plusieurs avaient les jambes nues. Louise les trouvait tapageurs et importuns; d'ailleurs bientôt ils furent cachés par le nuage épais que dégageaient leurs pipes.

Quand le café parut dans de grands bols, Lenoël alluma un cigare/et, s'étant un peu renversé sur le banc, il dit :

— Louise de Kérouall, dont j'ai admiré le portrait par sir Peter Lely, était infiniment moins belle que vous. Les contemporains ont rapporté que ce fut surtout sa peau fine et satinée qui entretint les feux de son volage amant, et, quoique ses rivales, Nell Gwyn et la duchesse de Cleveland l'éclipsassent par leurs charmes, elle ne fut jamais délaissée. Toute fillette, elle avait été attachée à l'aimable Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, et ce fut celle-ci qui la conduisit à son frère le roi Charles II pour qu'elle servît les intérêts et la politique du tout-puissant Louis XIV, auquel la princesse était unie par des liens plus tendres que ceux de la parenté. Cette petite Bretonne à la peau désirable était un agent diplomatique. Son biographe a pu retrouver le détail de son état de maison, de ses dépenses de toilette. Elle portait très agréablement le travesti, de mode à cette époque dans la haute société anglaise, ainsi qu'en atteste le théâtre de Shakespeare, où les femmes se costument volontiers en pages ou en cavaliers.

«Après la mort du roi Charles, elle rentra en Bretagne sur un navire affrété à son intention, où s'entassèrent toutes les richesses amassées au cours de sa carrière galante : bijoux, tentures, étoffes, meubles précieux, cargaisons de denrées et d'épices, venues des pays lointains, de Cathay et d'Arabie, et que l'Angleterre, grande voyageuse déjà, voyait affluer sur ses marchés. Dans son pays, où elle débarquait comme un pirate heureux, je ne sais plus très bien ce qu'elle devint. A Paris, je vous donnerai à lire ses aventures.

— Mais, docteur, dit Louise, elle ne me plaît pas beaucoup, mon homonyme. Elle fut avare et cupide, et sans doute n'eut-elle jamais le moindre amour pour son royal amant.

— Mon enfant, ne la jugez pas avec cette sévérité. Elle servit son roi, le roi de France, et dans ce temps-là ce n'était pas une mince affaire. Et puis, elle fit comme elle put, la vie n'est pas facile à tous.

— C'est vrai, dit Louise.

Autour d'eux l'air vibrait. Du jour d'été fluide et doré tombait une langueur, et le bourdonnement des insectes semblait le souffle même du paysage endormi. Une telle douceur enveloppait les choses, qu'ils s'étonnèrent de voir un chat bondir d'un mur, fuir et disparaître.

Et, sans presque plus parler, ils laissèrent couler ces heures claires.

— Mademoiselle Louise, il se fait tard.

Jacques Lenoël s'était levé, regardait sa montre. Louise se leva aussi, secoua autour d'elle l'essaim songes et ils se mirent en route.

— Nous rentrerons par la vallée, dit-il. La descente est un peu raide; je vous soutiendrai, j'ai le pied solide.

Ils atteignirent l'entrée du Trautwald, et là, au lieu de suivre la route qui les avait conduits, ils prirent un sentier étroit et rapide. Louise s'appuyait au bras de Lenoêl, mais les aiguilles des pins rendaient le sol glissant. Elle trébuchait et la pente l'entraînait.

— Vous êtes mal chaussée pour marcher en montagne.

Et, lui prenant la taille, il lui dit de s'abandonner sans crainte.

Ils allèrent assez longtemps, elle comme soulevée, ne touchant presque plus terre, lorsque contre une souche qu'il n'avait pas aperçue il butta très légèrement. Effrayée, elle eut un petit cri, s'accrocha, lui coulant le bras autour du cou. Il s'arrêta.

— Vous avez peur, dit-il d'un accent singulier, et, comme irrité.

Et se détachant d'elle, très pâle, il s'adossa à un arbre. Elle vit qu'il avait au front des gouttes de sueur :

— Arrêtons-nous. Vous vous êtes fatigué en me soutenant.

Ils s'assirent sur la mousse, contre des troncs. Il ne lui parlait pas, et ce silence était angoissant dans le silence redoutable de la forêt. Enfin, d'une voix qui semblait lointaine, il dit :

— Il y avait une fois un vieil enchanteur du nom de Merlin. Il habitait une vaste forêt et avait laissé croître sa barbe et ses cheveux, qui étaient tout blancs, et sa sagesse l'abritait mieux encore que l'ombre épaisse des bois. Et, comme son œil perçant savait discerner les secrets de l'avenir, il ne s'émouvait pas quand le bruit et le tumulte des luttes passagères et la fureur des passions venaient retentir jusque dans sa retraite. Mais un jour la fée Viviane y entra, et toute la forêt se vit illuminée par l'éclat de sa beauté. Alors, c'en fut fait de la sagesse de l'enchanteur et aussi de son repos.

Il ne chercha plus à lire dans l'avenir, sentit en lui le dard aigu de l'heure présente et fut ridicule. Que diriez-vous, Louise, si j'étais l'enchanteur Merlin, et vous la fée Viviane?

Louise écoutait, troublée, émue, presque douloureusement.

Ils se remirent en route, graves tous deux. Louise n'osait plus presque s'appuyer sur lui. Le chemin devenait moins rapide, ils étaient proches du ravin.

Dans le fond, un mince ruisseau, large d'une enjambée, coulait d'ordinaire et deux petits escaliers faits de cailloux aidaient à descendre et à remonter. Mais les pluies des derniers jours l'avaient tellement grossi qu'ils virent que pour le traverser ils auraient de l'eau jusqu'à mi-jambe.

Comme il fallait passer, gagner le pré au delà, Louise eut l'idée d'ôter ses souliers et ses bas.

— Gardez-vous-en, dit Lenoël, vous avez chaud, vous attraperiez une fluxion de poitrine. Je vais vous porter.

Et, d'un geste aisé, il la saisit ainsi qu'une enfant. Elle noua ses deux bras autour de lui, leurs visages se touchaient, leurs haleines se mêlaient.

De l'autre côté du ravin, un pied déjà sur la prairie, dans une sorte de délire, il l'étreignit, lui mit sur les lèvres sa bouche avide. Elle, les yeux chavirés, ne savait plus. Lorsqu'il la posa à terre, très doucement, à moitié évanouie, elle resta couchée sur le gazon.

Quand elle rouvrit les paupières, il était à genoux,

tout près d'elle, et dans ses yeux se lisait une détresse profonde.

— Pardonnez-moi, dit-il, cet instant de folie et d'égarement : votre charme a vaincu ma raison, il est plus fort que je ne croyais... Louise, dites que vous n'en voulez pas à votre vieux docteur.

Un si grand tumulte était en elle qu'aucune parole ne lui vint. Elle lui tendit les mains pour se relever, et docile reprit son chemin. Après un silence il reprit :

— Vous ne me répondez pas. Vous êtes trop bonne pour vous rire de moi, mais je vous fais pitié. Vous vous dites : « Il a quarante-cinq ans et moi vingt à peine. »

— Vingt-deux, corrigea-t-elle.

— Je suis vieux, je l'ai oublié tout à l'heure. Dans cette forêt, une griserie m'a pris en vous sentant si près, dans mes bras. C'est votre jeunesse, à vous, qui s'est répandue en moi, me brûlant le coeur et me faisant perdre la tête.

» Maintenant le calme me revient et je comprends que toute votre vie est devant vous comme un beau jardin mystérieux et que la mienne, parcourue aux deux tiers, est toute jonchée de feuilles mortes.

Il se tut, quelques instants encore, puis, d'un ton moins grave :

— Le temps n'est plus où le diable accourait en personne à l'appel des vieux savants qui voulaient trafiquer de leur âme contre quelques heures d'ivresse. . Autrement, j'aurais peut-être conclu le marché.

— Je crois bien, docteur, que si l'un de nous deux en ce moment se moque de l'autre... D'ailleurs, qu'avezvous besoin du diable ? Vous êtes aussi puissant que lui, et, — ajouta-t-elle audacieusement, — vous n'en êtes pas, à une Marguerite près.

— Vous vous trompez. Lui seul est puissant; l'ombre déchiquetée de ses grandes ailes de chauve-souris plane sur le monde. Il fait nos douleurs et nos courtes joies, et dans votre sourire j'aperçois le jeu ironique et cruel de ses éternels maléfices.

Le soir tombait. Le soleil descendait dans une gloire de pourpre et d'or. Au-dessus des prés et des bois, au fond de la vallée, il se consumait. Un grand halo rose, palpitant autour de lui, allait se perdre dans les turquoises pâlissantes du ciel.

— Que c'est beau ! fit Louise.

— Oui, mais quelle beauté tragique ! C'est beau comme de magnifiques funérailles. C'est le bûcher, ce sont les flammes et la fumée. Et puis ce sera la nuit, le silence, la mort. — Vous n'y songez pas : vous êtes l'aube pleine de chants d'oiseaux, l'aurore qui naîtra demain matin.

Deux jours se passèrent encore sans qu'elle vît Lenoël. Pensant qu'il l'évitait, elle se tint blottie chez elle, dans son ennui et sa tristesse. Et les heures coulèrent, mornes, silencieuses, petits grains de cendre tombant dans le sablier, poussière de temps. Elle ne pensait pas à se plaindre : que lui devait-il ? Un instant il avait bien voulu s'occuper d'elle, maintenant il l'oubliait : qu'avait-elle à dire? Qu'elle l'eût troublé, elle n'en pouvait douter, mais cet émoi passager, que sa beauté éveillait sans cesse, n'était rien pour lui, l'avait effleuré à peine, lui laissant le souvenir d'une défaillance dont il s'irritait peut-être. Alors elle se figura sa vie sans lui, sans cette amitié protectrice, et elle lui sembla comme une steppe aride et désolée.

Sans doute ne le rencontrerait-elle plus. Et d'ailleurs elle partirait. Elle lui écrirait un mot d'adieu. Et puis, dans quelques mois, à Paris, elle lui rendrait visite. Elle irait dans son salon, parmi la foule qui s'y pressait, attendre son tour d'être admise. Et quand il entrouvrirait enfin pour elle la porte de son cabinet, il lui dirait, la reconnaissant :

— Ah ! c'est vous, mademoiselle Louise Kérouall; comment allez-vous depuis l'été dernier ?

Elle eut de cette scène une vision si nette et si mélan-

colique que les larmes lui vinrent aux yeux. Elle se dit : « Il faut m'en aller, m'en aller tout de suite. En restant, j'aurais l'air d'une pauvre honteuse qui guette à l'écart qu'on lui marque un peu de pitié.» Sa cure était presque achevée, elle s'en irait chez son docteur allemand et prendrait congé de lui.

Comme elle sortait, sur le palier elle se trouva en face de Jacques Lenoël.

— Louise, dit-il brusquement, ma cire est arrivée, je viens vous chercher pour que vous posiez.

Sans un mot, elle le suivit.

Il était logé dans une grande pièce d'angle, éclairée par quatre fenêtres; le jour et l'air l'emplissaient, et les papillons venus des jardins voisins y entraient comme chez eux.

Sur les tables s'étalaient des livres, des brochures, des revues. Çà et là fleurissaient des bouquets, dans leurs collerettes de papier découpé, hommages naïfs d'admiration au célèbre professeur. Une table, plus • levée que les autres, portait le bloc de cire, une armature de fil de fer et des ébauchoirs.

— Je vous ferai « petite nature » , dit-il, car la cire me fait défaut, aussi bien que le temps... Ce qui me fait défaut plus encore, c'est le talent. En sculpture, j'espère qu'il me sera beaucoup pardonné.

Elle s'était assise, et lui, debout, la regardait, l'étudiait avec une attention profonde.

— Vous êtes déroutante, dit-il, et la perfection de vos traits irrite comme un défi. On croit monter le long d'un roc poli, sans un accident où se prendre

et s'accrocher. Il faudrait Praxitèle ou Scopas pour s'en tirer. Ceux-là avaient une force juvénile, une candeur qui triomphait de tout,.. Nous autres, nous sommes des dégénérés, des tourmentés, nous nous inquiétons du caractère, de l'expression, nous avons divinisé la souffrance, et les irrégularités d'un visage souvent nous viennent en aide... Avec vous, j'ai peur de faire froid, sec et poncif, d'attenter à l'immortelle beauté et de manquer à Vénus aussi bien qu'à vousmême... Peut-être, si j'étais peintre, la couleur me prêterait- elle plus de ressources. A-t-on déjà fait votre portrait? »

Elle répondit que non, oubliant, reniant, supprimant la petite miniature encadrée de diamants, que la baronne Epstein lui avait renvoyée peu de jours après le malheur.

Il s'était assis. Maintenant il maniait, pétrissait la cire.

Il continua :

— Il existe en « petite nature » un délicieux chefd'œuvre de la Renaissance, la tête de cire du musée de Lille. C'est fait avec rien, une fillette à la mine chétive. Mais la suavité fleurit sur ses lèvres, et ses yeux mi-clos s' entr' ouvrent sur le monde comme un matin de printemps... Il s'agit bien de tout cela ici ! Il faut modeler serré, s'appliquer comme un écolier qui copierait d'après la bosse.

D'une main agile, il construisait rapidement. Déjà apparaissait une maquette simple et sans détails. A côté, le modèle semblait à jamais intraduisible dans sa netteté

délicate et son exquise pureté. Puis Lenoël se mit à chercher des contours, forma, arrondit les joues, fit saillir le menton. Et, pour indiquer la naissance du cou, il pria Louise de faire glisser son corsage. Elle en dégrafa le haut et la petite colonne d'ivoire jaillit de l'étoffe.

Elle posait, immobile, déférente, et, dans le grand silence et le recueillement, seuls deux papillons blancs, d'un vol léger, incessant, se poursuivaient sans s'atteindre.

Au milieu de ce salon d'hôtel cossu, avec ses épais rideaux de velours grenat, sous la lumière qui la baignait, elle rayonnait de l'éclat de ses cheveux, de la nacre rose et blanche de sa chair et l'on eût dit que tout, autour d'elle, souffles et soupirs et brises de l'air, vînt flotter en désirs et en caresses.

D'une ardeur continue le professeur Lenoël travaillait. A présent, il dégageait la nuque, la rattachait aux épaules par cette ligne longue et flexible qui donnait à la tête son port noble et charmant.

L'œuvre naissait, élégante déjà, et d'allure fière. La cire obéissante se façonnait, se soumettait au jeu de la pensée, devenait expressive sous l'effort fiévreux et sûr des doigts.

Près de deux heures s'étaient écoulées sans lasser son zèle, lorsque brusquement Lenoël lâcha l'ébauchoir et, regardant Louise comme pour lire au fond d'elle :

— Depuis le malheur, il n'y a rien eu dans votre vie? demanda-t-il.

Surprise, elle fit signe que non.

Il se remit à l'œuvre, mais il avait perdu sa fougue et sa joie. Il allait, venait, mécontent et incertain. Enfin il dit :

— Je vois ce que c'est, la coiffure me gêne. Votre chignon est placé trop bas, et vos cheveux sont trop serrés et manquent de jeu. Je les voudrais montant d'un seul flot, qui vous fit la nuque libre, comme celle de la Psyché de Naples, à laquelle vous ressemblez. Vous pourriez les ramener sur le devant et les disposer en coaues. Passez dans ma chambre, à côté : vous trouverez une glace plus commode que celles de ce salon.

Au bout de quelque temps, comme elle ne revenait pas, il l'appela.

— Docteur, répondit-elle, je suis très maladroite, je ne réussis pas à faire ce que vous me demandez.

Il entra. Les bras levés au-dessus de la tête, elle s'efforçait à tordre ses cheveux, qui ruisselaient en ondes dorées sur ses épaules. Il essaya de saisir, de réunir les mèches flottantes, d'en former une gerbe, mais toujours elles s'échappaient, lui glissaient des doigts, se répandaient.

Alors, comme hors de lui, il la prit toute et, sur le lit qui était proche, il la posséda...

Au-dessus d'eux les papillons blancs se poursuivaient toujours.

Les heures s'écoulèrent, le jour baissait, ne jetait plus que quelques pâles lueurs parmi l'ombre qui lentement gagnait la chambre. Jacques Lenoël, dans un grand fauteuil, tenait Louise sur ses genoux. Déjà elle s'était rhabillée pour partir, mais il la gardait encore, la

tenait doucement, comme il aurait fait d'une enfant.

— Je ne voulais pas que ce fût, — dit-il et je comptais sur ma sagesse pour me défendre. Ah ! vaine et fastueuse sagesse, elle m'apparaît maintenant comme une dame de confiance, une teneuse de livres assise devant ses registres, et que tout à coup l'on bâillonnerait pour mettre tout à sac. Quand l'instinct se montre, avec sa face sauvage, il a tôt fait de réduire à néant cette dame majestueuse et désarmée. Non, Louise, je ne voulais pas que ce fût, et pendant deux jours je me suis donné à moi-même la comédie que je vous fuyais. Mais ce n'était qu'une misérable comédie, et le goût que j'avais pris de vous coulait en moi, et me brûlait comme mon propre sang. En tâchant si vainement de me défendre contre moimême, c'est vous, ma pauvre enfant, que je défendais: me jugeant, je ne me trouvais plus digne de votre radieuse jeunesse. Mais, puisque vous ne m'avez pas repoussé, je suis à vous tant que vous voudrez de moi.

Tous deux s'étaient levés, et Louise, posant ses deux mains sur les épaules de son ami, lui dit gravement :

— Alors... ce sera toujours.

Puis elle s'en alla avec la surprise extasiée d'une de ces mortelles vers qui jadis quelque dieu s'était abaissé. Palpitante encore, et troublée dans tout son être, elle sut qu'elle venait de connaître l'amour, et la volupté et la plénitude qui sont en lui. Autrefois elle avait été aimée à travers l'ardeur d'un désir toujours inquiet, haletant, fiévreux. Et maintenant on la promenait

doucement parmi des joies fleuries comme des rives heureuses, profondes et lentes comme une eau dormante, et elle avait glissé dans les abîmes infinis où l'on croit mourir.

Quand la nuit qui vint clore ce jour mémorable fut remplie d'étoiles, elle les regarda, se disant qu'elle voudrait courir à travers les routes de l'air, pour confier au ciel entier son secret merveilleux.

Le lendemain, Lenoël lui dit :

— Il vaut mieux nous en aller, ici trop de gens nous observeraient. Nous passerons quelques jours dans le Taunus, et nous nous en reviendrons par le Rhin : c'est un beau voyage.

Louise alors écrivit à sa tante pour tout lui raconter. Et, songeant à son ami Toussard, elle se rappela qu'elle lui avait causé jadis une grande colère et elle pensa qu'il avait eu raison de la blâmer.

Mais, cette fois, elle était sûre qu'il ne se fâcherait pas, qu'il la comprendrait.

En quittant Selisbad, Lenoël envoya à la comtesse de Schœnfels une gerbe de roses et de lauriers avec ce mot sur sa carte : « Tous deux sont pour vous couronner. »

Elle lui répondit :

« Merci de vos fleurs, mais, la plus belle, vous l'avez emportée avec vous. »

Louise et Lenoël ne partirent pas ensemble; ils se retrouvèrent à Wiesbaden, tandis que Rosalie rentrait à Paris directement.

Et le voyage enchanté commença. Ils traver-

sèrent les forêts et les villages, les bois de pins et de hêtres, et dans les ruisseaux ils virent sauter pieds nus des enfants aux cheveux couleur de chanvre.

Au long des routes, ils passèrent devant des scieries où de grands troncs d'arbres fendus gisaient à terre et devant des moulins dont les roues saisissaient l'eau et la laissaient retomber en cascades écumantes.

Ils s'arrêtèrent dans un coin du Taunus et y connurent des jours si limpides et clairs qu'ils ne semblaient plus être liés aux autres jours de la vie. Parfois Louise de son pied frappait le sol pour être assurée qu'elle le foulait encore.

Ils couraient le pays, heureux, insoucieux, oublieux de tout. Et Jacques Lenoël disait :

— Il me semble que nous n'avons plus de nom ni d'histoire : nous sommes le bonheur.

Quand venait la nuit, ils s'accoudaient au balcon de leur chambre et respiraient l'odeur du jasmin éparse dans l'air. Un soir, comme la lune la faisait toute pâle et surnaturelle, il dit :

— Ce qui me ravit, c'est qu'à tout instant, et sans que tu t'en doutes, tu deviens allégorique. Ce matin, avec une brassée de fleurs dans les bras, tu étais Flore ou les Grâces voluptueuses et candides, et maintenant, sous ces rayons argentés, tu es Diane elle-même la déesse chaste et lointaine. C'est parce qu'avant de se réaliser en toi, ta beauté hantait l'imagination des artistes, s'ébauchait dans leurs œuvres.

Et, l'attirant à lui doucement, impérieusement, il referma la fenêtre.

Le temps coula : pour remonter le Rhin, les deux voyageurs s'embarquèrent à Eltwilî, à l'endroit où, formant un coude, le fleuve s'élance d'un flot rapide entre les rochers resserrés.

Assis à l'avant du pont, ils côtoyèrent les rives, où, parmi la verdure et les vignes étagées, s'élèvent, démantelés, déchus mais orgueilleux et menaçants encore, les châteaux, vrais nids d'oiseaux de proie, qui longtemps firent régner la terreur dans la vallée rhénane. A mesure qu'apparaissaient et se dressaient les hautes tours crénelées et les murs d'enceinte, le cortège pâle et fantastique des légendes semblait surgir aussi et luire, un instant, du fond du passé.

Lenoël savait toutes ces histoires, naïves et un peu farouches, fleurs sauvages écloses à l'ombre de ces donjons. Lorsqu'ils furent devant le Lorelei, massif grandiose et taillé à pic, il raconta qu'une tradition populaire avait inspiré à Henri Heine la ballade mélancolique du pêcheur et de la nixe. Sur un haut rocher qu'embrase le soleil couchant, la Lorelei chante en peignant ses cheveux d'or : le pêcheur, dans son frêle canot, est pris d'un furieux désir, il ne voit pas les récifs, il lève les yeux vers elle, et les vagues engloutissent la barque et le pêcheur...

— Ces rives sont belles, dit Louise, mais elles fuient comme fuient les instants qui me restent à vous garder auprès de moi. Demain nous nous quitterons.

— Ce n'est pas en se quittant, répondit Lenoël, que

l'on se sépare le plus. Demain, après nous être dit adieu, nous serons encore tout près l'un de l'autre. Tu es entrée dans ma vie je ne sais comment, alors que je me croyais garanti contre tous les assauts. Tu y es entrée si furtivement que, sans méfiance, je ne me suis pas défendu, et maintenant je crois bien que tu laremplis toute. Le plus triste et le plus certain, c'est que je suis bien vieux auprès de ta triomphante jeunesse. Le professeur Stern, de Wûrzbourg, qui se trouvait là-bas, m'a dit : « C'est sans doute mademoiselle » votre fille, cette ravissante personne avec laquelle ) je vous rencontre souvent. »

Louise l'enveloppa d'un regard plein d'extase, le trouvant plus beau et plus charmant que tous les autres, avec sa noble et fière allure, et ce visage que le temps n'avait touché que pour l'affiner encore. Et elle le lui dit.

— Et puis, ma pauvre enfant, reprit-il, tu ne peux deviner quel ami tu t'es donné, ni quelle vie affolante je mène ; au milieu de quels soucis, de quelles charges je me débats. Enfin je te ferai ta place : la première. Mais quelquefois je te demanderai de l'indulgence, même de la pitié... Ah! non, ce n'était pas ce que je rêvais pour toi, lorsque dans nos premières rencontres je m'attendrissais sur ta beauté, sur ta grâce et sur ton avenir incertain. Et si j'ai commis une faute, je jure bien qu'elle ne fut pas préméditée. Ce qui est sûr, Louise, c'est que je t'aime de tout mon cœur...

Et les châteaux, aux sommets des collines, se succé-

daient toujours. Quelques-uns, réparés avec un zèle trop visible, logeaient derrière leurs hautaines façades des brasseries et des auberges.

A l'arrière du bateau, une bande d'étudiants et d'étudiantes chantaient le Rhin, de Becker. Leurs voix justes et sonores, s'élevaient sur les flots avec l'éclat du cuivre.

Les femmes étaient laides, et sordidement vêtues. Ribaudes de la moderne et guerrière Allemagne, elles avaient, au milieu des clameurs et des chants de victoire, un air abject et misérable.

Le soir venait : sur la moire bleue du fleuve qu'ondulait la brise, le soleil couchant jetait ses paillettes, et à gauche, dans le ciel rose, s'étendait Cologne, toute armée et hérissée de tours et de clochers, ville romaine et longtemps païenne à qui la tradition impute le massacre de sainte Ursule et de ses onze mille vierges. Quand ils eurent débarqué, Louise et Jacques allèrent, sous le jour déclinant, voir la cathédrale, ce monstre de pierre, ciselé, fouillé, avec un goût compliqué et minutieux, vrai travail des siècles, édifié lentement comme un corail.

Leur dernière nuit fut douce, tendre et mélancolique.

Avec sa force d'âme et sa mâle bonté, il rassurait, consolait la petite fille blottie contre lui.

Au jour, la ville se montra tout envahie de troupes, retentissante de fanfares et de clairons. Sous la lumière matinale étincelaient les cuirassiers blancs avec leurs casques de légionnaires, ornés d'une aigle aux ailes éployées, et les hussards bleu de ciel.

Parmi cet appareil guerrier, leurs adieux prenaient quelque chose de cruel et d'héroïque. Elle revenait en France pour rejoindre sa famille en Gironde; lui se rendait en Hollande, à un congrès. Ils se retrouveraient dans quelques semaines.

En la conduisant à la gare, Jacques serrait Louise contre lui gravement, précieusement.

— N'en doute pas, dit-il, je suis ton ami à jamais.

Ensuite, penchée à la portière, elle le suivit des yeux jusqu'à ce que la foule se fût refermée sur lui.

Alors elle sentit pourtant qu'elle n'était plus seule, qu'une image remplissait sa vie.

— Te voilà enfin, ma mignonne ! s'écria Félicité en embrassant sa nièce.

Dans son empressement, elle était venue ouvrir la porte elle-même, dès qu'elle avait vu le fiacre qui, chargé de colis, s'arrêtait devant la maison.

Puis, regardant Louise, elle lui parut plus grande, avec plus d'assurance et de fierté dans le maintien. Et, quoique Félicité fût la moins romanesque des femmos et la plus pratique, il lui sembla que cette rare aventure d'amour, en ce beau pays de légende, mettait autour de la jeune fille une poésie et un mystère dont

s'ennoblissaient jusqu'aux plis de son manteau 'de voyage.

Quelques instants après, toutes deux étaient réunies dans le salon. Un peu de lumière flottait encore, caressait les statuettes de biscuit et la ciselure des bronzes, dernière lueur fauve du jour qui mourait tôt en cette tiède soirée d'octobre.

La table à thé était dressée entre les deux bergères, devant la cheminée, et, tandis que Félicité emplissait les petites tasses, un parfum léger se répandait.

Elles ne se dirent rien d'abord, tout à la joie de se retrouver dans ce coin aimable et familier. Puis, lorsque la lampe voilée de dentelles vint couler ses ondes roses parmi les ombres survenues, une douceur les enveloppa, les porta à l'attendrissement et aux confidences.

— Je ne puis te le cacher, ma petite fille, dit Félicité, je m'inquiète pour toi. Celui que tu as conquis est un des hommes les plus recherchés et les plus volages de Paris. Presque aucune femme ne lui résiste, c'est bien connu. Au magasin, nous avons plusieurs clientes qui en ont été folles, sans compter madame Alice Cointel, de la Comédie-Française, qui est depuis assez longtemps sa maîtresse en titre, et qu'il n'a pas quittée, que je sache. La petite madame de Sorget ne s'est pas consolée d'avoir été lâchée par lui, quoiqu'il ne lui ait jamais, dit-on, donné grand'chose : de temps en temps, elle vient errer chez nous, et l'indifférence avec laquelle elle choisit ses chapeaux en dit long sur sa tristesse... Ma pauvre Louise, j'ai peur que tu n'ailles au devant de nouveaux chagrins.

P| Louise ne répondait pas, et, de cet air lointain et perdu qu'elle avait parfois, suivait des yeux la vapeur qui montait des tasses.

Félicité continua :

— Je sais bien que tu es plus belle que toutes ces femmes, mais la beauté n'est pas tout en amour. Elles sont plus expérimentées, plus habiles que toi. Et puis elles sont du monde, et toi, tu n'es qu'une pauvre petite modiste... On assure qu'il est très bon, et même faible, et je pense qu'il ne voudra pas t'affliger, mais qui te dit que tu as été autre chose pour lui qu'une simple distraction de ville d'eaux ? Il te ménagera, mais pourra-t-il, voudra-t-il te garder ? Et, s'il te garde, je m'eiïraie encore de la rumeur qui bien vite se fera autour de toi, du dépit, de la colère de ces belles dames auxquelles il t'aura préférée... Dans notre position, il est dangereux de se mettre trop en vue et de se créer des ennemis. Et quelles ennemies, quelle tigresses que des femmes jalouses!

Elle s'arrêta, un instant, comme effrayée devant le spectacle qu'elle évoquait. Ensuite elle reprit tristement :

— Il n'y a qu'un malheur, ma pauvre enfant, c'est que mes discours arrivent trop tard. Je viens fermer l'écurie quand le cheval est volé. Il faudrait que le cheval eût assez de raison pour rentrer de lui-même à l'écurie.

Et, se taisant, elle fixa sur sa nièce ses beaux yeux interrogateurs et soucieux.

— Ma tante, dit enfin Louise, j'ignore ce qui

m'attend, mais, je suis prête à tout supporter. Et je comprends que,, pour avoir été à lui, on se résigne à pleurer tout le reste de ses jours.

Elle se tut, comme abîmée au milieu de souvenirs dont la douceur l'enivrait.

Puis, tout à coup, elle dit anxieusement :

— Et monsieur Toussard, lui avez-vous parlé de moi?

— Je lui ai tout raconté, répondit Félicité, et j'ai été surprise, car... tu te rappelles sa colère de jadis?

— Qu'a-t-il dit? fit Louise vivement.

— Il a dit : « Cette petite me désole et me remplit d'effroi... » Il a dit aussi que le docteur Lenoël était un homme supérieur et un charmeur. Il l'a rencontré quelquefois dans des banquets.

Puis on parla du magasin.

— On compte bien t'y revoir, dit Félicité.

Louise avait le projet d'y retourner. Elle était maintenant vendeuse, touchait des appointements qu'elle ne dédaignait pas. La plus grande partie de ce qu'elle avait passait désormais à soutenir sa famille. Jean Kérouall, son père, usé, fatigué avant l'âge, était devenu incapable de grands travaux ; il ne faisait plus que de « la bricole » et ne gagnait guère. Et l'on allait marier Élise, la seconde fille : Louise et Félicité s'étaient chargées de la doter.

On causa d'Éliane. Elle ne venait plus à la rue de la Paix depuis une quinzaine. Ses couches étaient proches. Au cours d'une fidélité, Poncelet lui avait fait un enfant et elle se préparait à l'accueillir joyeusement, tant

elle avait d'espoir ingénu, de zèle et d'ardeur à se dévouer.

Louise se promit de rendre visite à Éliane dès le lendemain.

A huit heures, on alla dîner chez M. Toussard, où quelques 'amis étaient conviés. Successivement arrivèrent le peintre Flandin avec son air de gaucherie, sa timidité mêlée de grâce, M. Rogé, l'associé de la maison Rogé-Toussard , qui, gros, rouge, les yeux bleu faïence un peu hors de la tête, montraitj d'abondants cheveux gris de fer et des favoris en côtelette ; enfin M. Tinson, le directeur de la revue VArt dans la Vie, grand, fin, distingué, le nez busqué, le regard myope et fatigué, de sorte que ses travaux semblaient prendre un prix nouveau à être accomplis au moyen d'organes aussi défectueux... On se mit à table et la lumière se joua parmi les fleurs et les porcelaines anciennes. On vanta le goût de Toussard. Il dit simplement :

— C'est mon métier.

— Votre métier ! répondit Tinson, mais qui s'entend aujourd'hui à l'exercer dignement, à en garder l'amour, le respect même?... D'ailleurs je considère que les grandes foires mondiales comme celle qui vient de s'étaler sur le Champ-de-Mars et le Trocadéro sont une fatale épreuve pour le goût français. Je veux bien que l'on expose les fers et les aciers, et les produits de la chimie appliqués à la pharmacie, mais les objets faits pour orner précieusement des intérieurs recher-

chés comment peuvent-ils s'en tirer? C'est la prime au clinquant, à l'extravagant.

— Il en faut, mon ami, il en faut absolument, dit Toussard ; songez que l'humanité descend du singe, et, plus récemment, du sauvage, et qu'elle a gardé une préférence atavique pour les parures dont jadis, dans les forêts vierges, se réjouirent ses ancêtres. Pourquoi ne pas lui en donner ?

— Vous en parlez à votre aise, répondit Tinson. L'art de la toilette et des beaux tissus est un des seuls qui ne soit pas en décadence parmi nous. Mais voyez les autres, l'architecture, par exemple, qu'en a-t-on fait? Je sais bien que depuis Percier et Fontaine on n'avait plus rien trouvé. Mais du moins on restait inofîensif. Aujourd'hui, c'est le délire et la folie. Dans ce pays de France qui pendant plus de dix siècles connut la plus magnifique floraison de pierres, où, après la naïve fierté du roman, on vit éclore les fleurons et les rosaces merveilleuses de l'art gothique, où la Renaissance conçut les plus délicats chefsd'œuvre, où la majesté du style Louis XIV fut comme le symbole de la grandeur royale ; sur ce sol de France d'où jaillit ce joli style Louis XV tout en fantaisie et en arabesques, où le style Louis XVI, avec ses profils antiques, ses guirlandes et ses emblèmes, fut l'image même d'une époque dont le souvenir nous enchante encore, sur cette terre d'élite nous voyons aujourd'hui triompher la barbarie et l'Indou et le Papou inspirer nos artistes. Il y a des jours où j'ai envie d'aller m'asseoir devant ce délicieux palais de

la Légion d'honneur qui ressemble à un tombeau Louis XVI et d'y pleurer toutes mes larmes.

— Prenez donc la vie comme elle vient, fit Toussard, et riez aux bons endroits. Les gens ont la laideur qu'ils méritent. Elle leur plaît, sans doute parce qu'elle est à leur image. Tout le monde, à commencer par Dieu, crée à son image.

— Vous avez raison, Toussard, reprit Tinson, je suis trop nerveux. D'ailleurs, ne me croyez, hélas ! ni sublime, ni intransigeant. Il faut vivre, et, dans ma Revue, je suis bien obligé de vanter des objets dont la hideur m'afflige... Et vous, Flandin, dit-il, en se tournant vers l'artiste, ne souffrez-vous pas de la bassesse du goût actuel?

— J'en souffre, dit celui-ci en souriant, parce qu'on ne m'achète guère, et que cela me semble en effet un procédé assez bas. Mais je n'en souffre nullement dans l'interprétation de mon art. Mes modèles sont des pauvres, des humbles, des ouvriers, des filles vêtues d'une jupe et d'un caraco. Ils sont éternels comme la misère, et, pour fond, j'ai leurs demeures, leurs rues,, leurs faubourgs, humbles aussi, avec, de temps en temps, le beau luxe d'un coucher de soleil.

Toussard regarda Flandin avec sympathie.

— Mon ami, je vous l'ai prédit, ces mauvais riches payeront cher leur stupidité à votre égard. La revanche se prépare d'ailleurs : si vous n'avez pas encore la fortune, vous avez déjà la célébrité.

M. Tinson acquiesça.

Quant à M. Rogé, il ne disait rien, mangeait à peine-

et buvait sec. Et ses yeux bleu faïence, de plus en plus hors de la tête, étaient fixés sur Louise en une contemplation béate.

Après dîner, Toussard alla chercher des broderies et des orfrois qu'il avait rapportés d'Espagne.

— C'est là, dit-il, que j'ai découvert les étoffes et les ornements du style le plus riche, mais c'est une richesse parfois un peu lourde.

— Il serait intéressant, dit Tinson, d'écrire une histoire des peuples étudiés dans leurs costumes, leurs objets d'art et leurs ameublements. J'y ai souvent pensé, mais la vile besogne me tient, je n'en aurai jamais le temps.

— Il faut le trouver, fit Toussard, je vous donnerai des documents. Et quand vous en serez à la France, ne manquez pas de dire que, si Paris a créé les modes, c'est qu'il a toujours eu des femmes sachant les porter.

— Ah! les femmes de Paris! s'écria Tinson avec une mélancolie où palpitaient encore des regrets, quels chefs-d'œuvre ingénieux, surprenants et bien établis ! Avec leur grâce légère, leur élégance fragile, elles usent chacune plusieurs générations d'hommes. Et si Paris succombait sous je ne sais quelle catastrophe, on rencontrerait errante parmi les ruines la dernière Parisienne, désirable, fraîche et mise en perfection.

Au matin, sous la fine lueur jaune qui coulait du ciel d'automne, Louise s'en alla rue de la Paix. L'air était vif, et, derrière elle, dans un bruissement sec, couraient les feuilles mortes. Elle se plaisait dans ces rues et ces avenues familières, et il lui semblait qu'en passant elle leur laissait voir l'orgueil de son beau secret. Elle jouissait des longs regards qui la suivaient, et admirait aux devantures des boutiques, tels dos fruits en primeur, les nouveautés groupées avec cet art inimitable, plein de séductions et d'embûches, des étalagistes de Paris.

La rencontre au magasin fut cordiale. Chacune rentrait de vacances avec de jolis souvenirs, le teint frais et reposé.

On jugea Louise embellie encore et merveilleusement coiffée. Maintenant elle relevait ses cheveux très haut, sur la nuque, à la façon de cette Psyché du musée de Naples à laquelle on lui avait dit qu'elle ressemblait. Du reste, entre elles, ces jeunes filles ne se jalousent et ne se détestent qu'exceptionnellement. Réunies constamment par leur emploi, elles n'ont d'ordinaire ni une habitude ni une relation commune,

tandis que pour les femmes du monde la rivalité est sans cesse entretenue, la « société » n'étant symboliquement qu'une simple et unique estrade où chaque jour il s'agit de lutter, de s'effacer, de se réduire, de se détruire l'une l'autre.

Madame Block accueillit Louise avec une bonne grâce émue et, à la manière dont elle lui serra la main dans un silence, auquel ses magnifiques yeux noirs prêtaient leur éloquence, la jeune fille ne douta pas qu'elle n'ignorait rien.

Félicité avait-elle cédé à ce plaisir si féminin de se confier? Y avait-elle été incitée par le prestige et l'ascendant d'une personne qu'elle estimait sûre et de bon conseil ? Ou bien la pensée ingénieuse lui était-elle venue qu'une confidente est presque une complice, ou tout au moins une alliée, et que madame Block serait un appui précieux au jour où sa nièce subirait l'assaut simultané des salons et des coulisses sans doute ligués contre elle ?

D'ailleurs Louise sentit avec certitude que ce ne serait jamais par là que s'ébruiterait son secret: madame Block était comme ces villes d'Orient d'où s'échappent des colombes et des parfums, mais dont les hautes murailles restent closes et muettes.

Les clientes étaient rares en ce début de saison, retenues par la chasse dans leurs châteaux, et la mode restait indécise encore ; on tâtait le vent : il viendrait on ne savait d'où, d'un caprice de grande dame, ou, ce qui peut paraître plus singulier et plus piquant, d'une beauté dont il s'agissait d'atténuer, de dissi-

muler le défaut... C'est ainsi que Joséphine fit adopter l'usage des mouchoirs brodés et garnis de dentelle, dont elle cachait ses dents imparfaites.

Faute de Parisiennes, il passait beaucoup d'étrangères, Russes et Américaines, qui avant d'aller hiverner sur la Côte d'Azur, choisissaient à Paris leurs toilettes. Et pour cette clientèle on créait des modèles spéciaux. A l'Amérique étaient destinés les plumages somptueux, les oiseaux irisés d'étranges couleurs, — hérédité de goût, remontant peut-être à ces Indiens que Christophe Colomb présentait jadis, tout empennés, aux souverains de Castille et de Léon. Pour la Russie, c'étaient les bérets ou les toques de fourrure, garnis d'aigrettes, de fleurs, ou de pierreries. La comtesse Kowieska, une grande dame polonaise, excentrique et riche à millions, en faisait faire jusqu'à douze, assortis à chacune de ses pelisses. Elle les ornait de turquoises et de perles fines et ressemblait ainsi à une princesse persane des Mille et une Nuits. Et, comme cette comtesse était plus indolente qu'une sultane, c'était quelquefois le secrétaire du comte, William Smith Esquire, qui se chargeait des commandes. Ce secrétaire, d'aspect singulier, car il avait l'air d'un Anglais qui serait torero, était né à Gibraltar et gardait le caractère fortement opposé de sa double origine. Il était d'ailleurs assez populaire au magasin, et, chaque année, vers Noël, il envoyait un fût de vin de Porto, que quelques-unes de ces demoiselles appréciaient fort.

Vers le soir, Louise s'en alla chez Éliane. La

sachant si confiante et pleine d'illusions elle lui portait une affection un peu anxieuse.

Éliane habitait, boulevard de Clichy, une de ces maisons neuves, bâties pour peintres, dans le vacarme de cette voie où, parmi les omnibus et les tramways et les camions lourdement chargés, s'avancent chaque matin, solennels et mornes, les convois se rendant au cimetière du Nord. L'appartement se composait d'une chambre et d'une petite cuisine, qui se plaçaient comme elles pouvaient derrière le développement majestueux de l'atelier. Avant son mariage, Poncelet n'occupait qu'une seule pièce, dans laquelle des paravents élevaient de provisoires et fragiles cloisons. Mais la famille Simoneau avait exigé qu'il complétât son installation et avait offert les meubles de la chambre à coucher. Ils étaient laqués blanc, et réalisaient le rêve de luxe que pouvaient former des épiciers de Neuilly.

En temps ordinaire, la disparate de cette chambre, qui fleurait la petite bourgeoisie rangée et soigneuse, contrastait comiquement avec l'atelier qui s'ornait de décorations provenant de l'Orient des magasins de nouveautés, portières de Kharamanie, rideaux en perles de verre, masques japonais et plumes de paons.

A ces arrangements du genre « artiste » se joignait le propre génie de Poncelet, qui se révélait çà et là un peu fade et bucolique. Il aimait les rusticités, formait des trophées d'arrosoirs, de râteaux et autres objets de jardinage, suspendait des corbeilles de jonc tressé, garnies de fleurs artificielles.

Mais, au soir où Louise sonna à la porte de ce logis, tout était dans un désordre où le genre artiste et le genre bourgeois mêlaient leurs deux âmes dans une entière confusion.

Dès le palier, des voix et des pas révélaient l'agitation et, quand madame Simoneau en personne se présenta, elle s'écria avec désespoir, devant Louise qu'elle ne reconnut pas :

— Ah ! mon Dieu, ce n'est pas encore la sagefemme !

Alors Louise se nomma, questionna.

Le matin, Éliane avait été prise des premières douleurs; madame Danflou, appelée, avait paru et l'ayant examinée, avait déclaré que rien ne pressait et qu'elle repasserait dans quelques heures. Et maintenant voici que les douleurs ne s'arrêtaient plus et personne pour donner des soins. Depuis plus d'une heure, M. Simoneau et M. Poncelet couraient de côté et d'autre, à la recherche de l'accoucheuse.

— Je vous fais juge, mademoiselle, ajouta madame Simoneau, si c'est Dieu possible de se conduire ainsi avec des gens qui vous ont toujours traité poliment !

Louise demanda à entrer, à voir son amie. Sur un petit lit de sangle près du grand lit, Éliane était couchée. Horriblement pâle, elle gémissait faiblement et la concierge, lui soutenant la tête, lui faisait res-* pirer de l'éther. Une petite bonne, occupée à la cuisine, allait et venait. Dans un coin, le berceau, les linges du

premier âge étaient posés. Madame Simoneau avait fait les choses généreusement.

Éliane, en apercevant son amie, eut un pauvre sourire qui se perdit aussitôt en une contraction de souffrance. Louise lui prit la main, puis s'assit à côté d'elle. Les minutes s'écoulaient lentes et pleines d'angoisse.

La concierge, madame François, essayait de tenir des propos rassurants.

— Ça irait tout seul, affirmait-elle; les petites femmes minces, un peu frêles, ça accouchait comme par enchantement. Elle en savait quelque chose, car elle n'avait pas toujours été la grosse m'ame François. Jadis, quand elle était couturière aux Lilas, personne ne lui en aurait remontré pour la finesse de la taille. .Mais que voulez-vous? les années, et puis l'immobilité dans cette loge qu'elle ne quittait quasiment jamais, ça l'avait empâtée.... A l'époque de ses premières couches, elle était si alerte et légère qu'elle avait travaillé jusqu'au moment où, comme qui dirait, le petit se mit à cogner pour sortir... Alors c'avait été fait tout de suite, et les autres fois de même.

Un violent coup de sonnette retentit, et madame Simoneau, étant allée ouvrir, ramena madame Danflou et M. Simoneau; tous deux soufflaient beaucoup.

L'accoucheuse était une femme haute, forte et ventrue, avec des yeux vifs, luisant sur une face plate, Mais ses mains étaient petites, fines, et paraissaient agiles.

Elle approcha'du lit où gisait la malade, et, glissant son bras sous la couverture, elle la palpa. Ça allait au mieux, l'enfantjse présentait bien, tout serait fini d'ici quelques heures. Il ne fallait pas, ajouta-t-elle, « rester tant de monde dans la chambre, : ça énervait la patiente ». Elle ne garda que madame Simoneau.

Louise se retira'^dans l'atelier, que le gaz éclairait de grandes lueurs '. inégales, et, par moments, à cause du drame banal et poignant qui se déroulait dans la pièce voisine, cesMueurs devenaient tragiques.

L'attentionret l'oreille tendues vers les rumeurs de la

chambre,[elle^se tenait immobile.

La bonne passait, chargée d'objets divers que madame Danflou réclamait, bouillottes et cuvettes, et une toute petite baignoire en fer-blanc, qu'elle vint placer près du'poêle de l'atelier.

Un nouveau coup de sonnette se fit entendre : Louise alla ouvrir et se trouva en face de Poncelet. Elle ne l'avait jamais rencontré depuis ce déjeuner de noces où il l'avait tant indignée. Mais ce souvenir maintenant lui semblait bien lointain et bien puéril.

— L'accoucheuse est là, dit-elle; elle nous a tout à fait rassurés.

Poncelet expliqua qu'on l'avait envoyé dans Passy à la recherche de Madame Danflou et qu'il s'y était égaré.

Louise descendit auprès de la concierge, et la pria d'avertir Félicité afin qu'elle ne s'inquiétât pas. Quand elle remonta, Poncelet arpentait son atelier

en montrant un souci et un chagrin véritables. Des cris aigus et de plus en plus déchirants montaient de minute en minute.

— Pauvre enfant, dit-il, cela fend le cœur. Je ne vaux ni plus ni moins qu'un autre, mais, en ce moment, je me sens plein de remords d'être responsable de pareilles souffrances.

Et, parlant ainsi, il était ingénu et sincère.

Il y eut une heure d'accalmie. La malade s'était assoupie, et ce répit allait lui rendre quelque force. Lorsque le travail recommença Éliane accablée, ne criait plus que faiblement. Grâce à l'éther, on avait amorti ses douleurs.

Enfin la porte s'ouvrit de nouveau et, avec solennité, madame Danflou jeta ces mots :

— Tout sera fait d'ici un quart d'heure, qu'on apprête le bain.

Et alors, dans la petite baignoire qui était préparée, l'eau tiède fut versée, pour cet arrivant mystérieux, venu on ne Savait d'où, et qui, à son tour, allait affronter la terrible aventure de la vie. Et ce bain qui chauffait près du poêle, pour ce petit être qui n'était pas encore, avait quelque chose d'auguste et de mélancolique.

Un cri faible et perçant, plaintif et lamentable en sa nouveauté, retentit soudain : c'était la naissance, le salut à la terre.

Puis Poncelet entra, radieux.

— C'est un garçon ! s'écria-t-il.

Et il semblait en concevoir une extrême fierté,

comme si son mérite, à lui, s'en fût subitement accru ou comme si, par ce petit morceau de chair vivante dont on ne connaissait encore que le sexe, brilleraient, se perpétueraient désormais le nom et la gloire des Poncelet.

Louise avant de s'en aller demanda à embrasser son amie.

Dans son lit blanc laqué, Éliane maintenant reposait calme, délivrée, près de son petit enfant qui dormait dans un moïse de jonc.

Tandis que Louise se penchait sur la jeune mère, celle-ci lui dit tout bas :

— Venez me voir le plus souvent que vous pourrez : cela le retiendra peut-être un peu chez lui...

Au soir, dans le salon de l'avenue de Villiers, tout fleuri de chrysanthèmes, Louise et Félicité causaient, lorsque M. Toussard entra avec solennité. Il portait une redingote et achevait de mettre des gants blancs.

— Où allez-vous, dans cette tenue de cérémonie? interrogea Félicité.

— Où je vais ? mais chez vous, ma bonne amie ! répondit Toussard feignant l'ingénuité.

— Alors pourquoi cette toilette?

— Cette toilette, vous en connaîtrez le motif. Je viens faire une demande en mariage. Monsieur Rogé, mon associé, éperdument épris de mademoiselle Louise, m'a chargé de solliciter sa main. Voilà.

Les deux femmes rirent.

— Mon Dieu, je ne nie pas que cela puisse sembler ridicule, et moi-même, je m'en amuse. Mais j'ai tort. Pour bien des jeunes filles, ce parti serait très acceptable. Rogé a cinquante-quatre ans, il a perdu sa femme et son unique enfant. Depuis lors, il s'est distrait comme il a pu, médiocrement. Je vous accorde qu'il n'est ni beau, ni jeune, ni spirituel, mais il a de la santé, de la droiture et une grosse fortune... Car notez que le bon, le sympathique Toussard, ne touche qu'un tiers sur les bénéfices, et Rogé est riche encore par sa famille et par celle de sa femme. Si mademoiselle Kérouall n'était pas la proie des rêves les plus follement romanesques, et si moimême je faisais tout mon devoir, je l'engagerais à ne pas repousser d'emblée l'offre de cet honnête homme.

— Allons! monsieur Toussard, vous ne voudriez pas, dit Louise, moitié triste et moitié moqueuse.

— Ah ! par exemple, s'écria-t-il, voilà que c'est moi qui ne veux pas!... D'ailleurs, ne parlons plus de Rogé. En l'espèce, il n'est sans doute pas raisonnable, lui non plus. Ce que je veux dire, une bonne fois, à mademoiselle Louise Kérouall, c'est qu'il est dangereux de vouloir toujours jouer la difficulté ! A suivre

la route commune, la vie n'est pas déjà facile; que penser d'une jeune personne qui tente de passer sur la corde raide, en donnant le frisson aux spectateurs ? Je ne prétends pas qu'elle ait de l'orgueil ou le désir d'étonner; je crois qu'elle agit naïvement, parce qu'on l'a grisée avec les louanges prodiguées à sa beauté, funeste selon moi, et qu'on lui a perverti l'imagination. Je n'ignore pas dans quel mépris tomberont mes conseils; sans doute même, serai-je accusé de manquer de poésie, mais peu m'importe. Je serai en règle avec ma conscience.

Louise, silencieuse, lui souriait affectueusement devinant son amitié véritable sous le blâme de ses paroles. Mais elle l'avait à peine écouté: elle devait le lendemain revoir Jacques Lenoël.

Depuis plusieurs jours, elle savait qu'il allait revenir. Logée dans un coin de son cerveau, cette pensée devenait une chose très grande dont le monde s'embellissait, une tente de pourpre et d'or qui la couvrait, tout un palais dont elle visitait tour à tour les galeries enchantées.

Auprès d'elle, vraiment, le docteur Lenoël avait été magicien : il l'avait animée, transformée et le feu subtil qui maintenant courait en elle, lui révélant tous les ressorts et les mystères de sa chair, prêtait une harmonie nouvelle, une souple langueur à sa beauté.

C'était vers le soir, chez lui, qu'elle devait le retrouver. Jacques Lenoël n'avait pas d'hypocrisie, et ce qu'il apportait de discrétion dans ses liaisons n'était jamais

que par égard pour ses amies, qui d'ailleurs se trahissaient presque toujours elles-mêmes. Sans fatuité, très simple, sans préjugés, il ne se souciait pour sa part ni de montrer ni de cacher des attachements qui étaient toujours élégants et délicats. Bien inférieures en nombre à celles que lui attribuait la renommée, ses bonnes fortunes réelles n'étaient rien auprès de celles qu'il avait évitées. Il se dérobait avec grâce, expert à manier ces âmes féminines dont il connaissait tous les rouages et, sa bonté secondant son adresse, il faisait souffrir le moins possible.

Mais c'était auprès de celles qu'il allait quitter qu'il excellait à se parer de douceur attendrie, les amenant presque toujours à une sorte de recueillement où son image restait chère. Il se séparait d'elles en gloire, leur laissant toutes les illusions...

Le soir vint dans la clarté mourante, les becs de gaz coulaient leurs flammes jaunes. C'était l'heure où par la ville voilée d'ombre et semée de lueurs on voit glisser les couples furtifs.

Louise sonna à la petite porte, rue d'Offémont. Il lui avait bien recommandé de ne pas se tromper, de ne pas sonner à l'autre.

Elle monta quelques marches, puis se trouva dans une grande pièce peinte en gris, et tendue de damas vieux rose. Des bougies l'éclairaient. Personne ne l'attendait. Elle s'assit, point inquiète, ne doutant pas qu'il serait bientôt là.

Tout à coup, il fut devant elle. A force de penser à lui, elle ne l'avait pas entendu venir. Il la prit, appro-

cha du sien, comme pour le respirer, son visage de fleur. Puis, doucement, précieusement, dans un grand fauteuil, il la tint serrée, blottie contre lui. Une joie imprécise, immense, qui semblait faite de toute la joie du monde la pénétrait. Et les deux bras qu'il refermait sur elle étaient l'asile sûr et profond où son âme trouvait la confiance, la sérénité, et cet apaisement dont elle avait déjà connu le bienfait, quand, toute chargée d'angoisses, elle était venue pour la première fois à la consultation du professeur Lenoël.

Lorsque enfin son étreinte se dénoua elle lui apparut délicieuse et surprenante, d'une beauté pleine de renouveau. Et, la voyant simple et docile, et sans plus de défense qu'un jouet qu'il pouvait briser, un attendrissement lui entrait au cœur. Auprès d'elle, les autres, toutes les autres étaient grimaçantes, artificielles, et faisaient pitié. Un seul souvenir aurait pu lutter, celui du grand amour qui avait empli sa jeunesse et dont la mémoire lui restait douloureuse et sacrée. Mais, en ce moment, il n'y pensait pas...

Les bougies s'étaient consumées aux deux tiers, lorsque, soulevant la courtepointe de vieux damas, Louise glissa un pied hors du lit. Sur la peau d'ours, il se posa lin et rose, puis elle se dressa toute, jaillissant nue et claire au-dessus de la dépouille du monstre.

Lenoël lui dit :

— Je veux faire d'après toi une petite statuette, une Tanagra drapée d'un voile léger. Et nous achèverons aussi le buste...

Ce buste était revenu de là-bas emballé soigneuse-

ment et, depuis , il gardait ses enveloppes, comme si l'on eût craint que derrière les toiles, rôdassent encore le piège et la tentation qu'il avait suscités.

Tandis qu'elle se rhabillait, Louise conta gaiement qu'un vieux monsieur très riche l'avait demandée en mariage.

Lenoël devint grave et triste.

— Ma pauvre enfant, tu ravives mon chagrin et mon remords. Ton sort se pouvait, se devait refaire dans la paix d'une union régulière. Car tu as gardé une candeur, une droiture, dignes du respect de tout homme de cœur.

Et, lui caressant les cheveux, il ajouta :

— Ah ! ma pauvre petite colombe, que te voilà emportée, égarée, loin, si loin de la tranquille vallée où devrait s'accomplir ta destinée.

Louise écoutait, un peu saisie. Ce qu'il lui disait, Toussard le lui avait dit la veille, presque dans les mêmes termes. Mais elle écarta les réflexions qu'elle en aurait pu tirer, tout entière à l'enchantement de l'heure présente.

Elle se sentait belle et désirée, plus belle en sa perfection vivante que cette nymphe baignée d'or dans un bois sombre, de l'école vénitienne, ou que cette autre nymphe toute mince et fluide, sous un reflet bleu, œuvre de Boucher. Et, confiante, elle demanda :

— Se peut-il qu'il y ait au monde autre chose que vous?

Et lui, conquis, une fois de plus, par l'entier abandon qui était la grâce la plus émouvante de cette enfant, scella sur les lèvres offertes le pacte nouveau de leurs amours.

Avant de se quitter, ils convinrent de se voir au moins deux fois par semaine. Il était écrasé de besogne, toujours à la merci de l'imprévu. Mais, pour elle, il se ferait libre. Et puis parfois, le dimanche ou aux fêtes, il l'emmènerait à sa petite maison des champs, un vieux pavillon sous bois enclos de murs.

Comme elle sortait, devant la porte de l'hôtel, Louise vit une voiture qui stationnait. Au bruit que fit le battant en retombant, une tête jaillit de la vitre ouverte et, sous le gaz, la jeune fille reconnut madame de Serres, une cliente de la maison Block. Elle ne s'émut pas autrement de cette rencontre, et cependant ce fut le premier choc, la première alarme, discrète encore, donnée à la société que devait tant indigner par la suite la liaison scandaleuse du docteur Lenoël avec une demoiselle de modes.

Madame de Serres était une personne tumultueuse et très moderne, un tourbillon parfumé. Dans sa vie elle entassait tant de choses que, forcément, elles se chiffonnaient, se froissaient entre elles. Et au milieu des courses, des visites, des ventes de charité, des expositions d'art, des cours en vogue, elle trouvait encore moyen de loger l'amour, un amour de poche, pas gênant.

Elle se mêlait aussi d'avoir un salon, tâchant d'y attirer les personnalités les plus en vue de l'année,

de même qu'on sert à table la glace de la saison.

Et ce n'était pas un souci sentimental qui la retenait, ce soir-là devant la porte du célèbre docteur. Malgré qu'on l'eût assurée qu'il était absent, s'en rapportant à une lampe qui éclairait encore la chambre à coucher, elle guettait sa sortie. Il s'agissait d'un dîner où il ne pouvait manquer. Pensez donc : la princesse Poutiloff, cette dame trois fois divorcée, un ministre japonais, un général russe, le grand historien Borgsen, Swiney, le médium irlandais, Joquelin, l'incomparable comique, et l'Académie, et la noblesse, et les arts.

Comment se passer de lui, le charmeur entre tous? Lenoël, pris au piège, vaincu par cette frivolité ardente, presque héroïque, promit tout ce qu'on voulut.

D'ailleurs il ne refusait guère et accordait quelquefois.

Presque chaque matin, Louise allait de bonne heure chez Éliane. A travers l'encombrement du boulevard de Clichy, elle se rendait à la chambre laquée de blanc, où son amie, toute pâle encore, se remettait lentement. Le petit enfant n'était plus là, madame

Simoneau l'avait pris chez elle, à Neuilly, où il serait bien mieux, tout près du Bois de Boulogne, en bon air.

Souriante, résignée maintenant, Éliane formait de nouveaux rêves. Dans deux ou trois ans, elle reprendrait son fils chez elle et quitterait le magasin. Poncelet vendait sa peinture en Amérique, gagnait assez d'argent. On pourrait avoir une maisonnette avec un jardin à Auteuil ou à Passy. Et déjà elle voyait son petit garçon mener ses jeux dans les allées sablées, domptant un cheval de bois, conduisant ses soldats de plomb à l'assaut d'une forteresse, s'essayant à ce qui fait plus tard la destinée glorieuse et terrible. Et la jeune mère s'enchantait de ces visions enfantines et héroïques, proportionnées à son âme naïve et à l'âge qu'aurait alors le petit Poncelet.

Louise se réjouissait de voir Éliane parée comme un rosier remontant de fleurs nouvelles, puis, songeant

sa propre vie, si pleine d'un bonheur mystérieux et caché comme un trésor, elle ne regrettait rien.

Plusieurs fois elle était retournée rue d'Oiïémont et, dans la chambre qu'ornaient la nymphe dorée et la nymphe bleue, elle avait retrouvé les caresses de son ami.

Un jour, Lenoël lui raconta que madame de Serres l'avait aperçue sortant de chez lui. Il avait expliqué qu'elle était sa cliente, et qu'elle venait à ces heures tardives, les seules où elle fût libre. Madame de Serres avait souri, ne prenant pas du reste la chose

au sérieux, trop absorbée et trop oublieuse pour être méchante.

Et ce ne fut pas elle, la première initiée pourtant, qui devait lancer plus tard les propos venimeux et conduire les attaques furieuses.

Quant à Lenoël, malgré l'explication si plausible qu'il avait fournie, il ne se défendit que mollement, ne cherchant pas à dissiper tout à fait un soupçon qui le délivrerait peut-être de ses adoratrices.

Déjà, usant de sa maîtrise habituelle, il avait su ménager autour de lui un peu de jour, mais il sentait cette fois quelque résistance, surtout de la part d'Alice Cointel, qui, désirant garder son rôle de maîtresse en titre, à la Pompadour, le surveillait avec une indulgence vigilante.

Cependant il comptait bien, peu à peu, rompre les liens anciens. Louise lui avait ôté le goût de toutes les autres.

— Et le buste et la statuette ? dit-il un soir qu'ils se séparaient, il faudrait y songer.

Et ils convinrent qu'elle viendrait poser le dimanche suivant...

Ce matin-là se leva plein de douceur. Au moment où Louise se coiffait de sa toque de violettes et enfilait sa veste de loutre, Félicité lui dit :

— Alors il t'aime toujours?

Et, comme la jeune fille répondait affirmativement, sa tante continua :

— Ma pauvre enfant, ce que j'en dis n'est pas pour te causer du souci, mais les grandes passions durent si

rarement ! Je cause souvent de toi avec madame Block : elle est de bon conseil et tu l'intéresses beaucoup. Elle est d'ailleurs une romanesque comme toi, et elle a bien souffert, je t'assure. Pour oublier, elle s'est jetée dans les modes et la comptabilité.

Sous le fin ciel bleu, Louise vit la rue joyeuse, remplie d'enfants et de dames qui se rendaient à l'église.

Lenoël l'attendait dans son atelier, situé tout en haut de l'hôtel.

C'était une grande pièce vitrée qui servait aussi de fumoir et qu'il appelait son Kensington, à cause de la variété d'objets, originaux et copies, qu'il y avait réunis.

Tout le panneau en face de la fenêtre, peint en rouge Campana, montrait des reproductions de marbres grecs, non point les plus célèbres, mais ceux que le docteur tenait lui-même pour les plus délicieux. Il avait réuni des fragments du Parthénon, les victoires du temple d'Athèna Nikè et cette Minerve aux décrets, auguste et familière, avec son grand casque et sa petite jupe plissée. Puis la Psyché de Naples, l'Eros funèbre, et la Pénélope du Vatican, et la Vénus Esquiline du Capitole.

Çà et là quelques originaux, un beau masque tragique de l'époque d'Alexandre, des fresques de Pompéi, et un petit Cupidon de bronze, sans bras et sans ailes.

Les pièces précieuses de la collection, les Tanagra et les Myrrhina, avaient été placés dans la galerie

du premier étage. Le luxe de l'atelier consistait surtout en magnifiques tapis de Perse rapportés de Damas et dont les plus beaux étaient attachés aux murs.

Louise entra. Il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient rencontrés sous la clarté du matin qu'ils se semblèrent tout nouveaux l'un à l'autre.

— Comme la lumière vous sied ! fit-il. On dirait qu'elle est descendue tout exprès pour flotter autour de vous.

Au milieu de l'atelier, le buste commencé en Allemagne était posé sur un piédouche. Mais le voisinage de tant de chefs-d'œuvre lui faisait tort : il était devenu maigre et grêle. La cire semblait réduite.

— Il ne me plaît plus, dit Lenoël ; il est mesquin et sans caractère. Enfin, ce n'est qu'une ébauche encore.

Il se mit à travailler, cherchant les finesses, résigné d'avance à n'avoir su faire qu'une œuvre aimable, un bibelot. Pour la statuette, il rêvait mieux, il tâchera-' t qu'elle fût grande en ses petites proportions.

— Je voudrais, dit-il à Louise, une gaze de soie très souple et transparente, et qui drape comme du mouillé. On en vend de très jolie dans les magasins orientaux de l'avenue de l'Opéra.

Il continuait à modeler, tantôt creusant avec l'ébauchoir, tantôt adoucissant les saillies et les méplats. Et, de temps en temps, il se levait pour juger de loin l'effet de son travail.

Tout à coup il dit :

— Figurez-vous que depuis hier j'ai une petite fille.

Oh! ne me considérez pas avec cette surprise : c'est une histoire banale, un drame de la misère... Des misères, hélas ! il en passe tant sous mes yeux, que ma sensibilité se trouve forcément dérivée sur l'effort et le soin que j'apporte à les secourir. Mais il est une chose à laquelle je ne m'habituerai jamais, c'est de voir les petits en proie au mal. L'appel suppliant de ces innocents regards, le trouble et l'émoi de ces naïves consciences déroutées par la cruauté de la vie, me restent un spectacle affreux. Je me souviendrai toujours d'un enfant qui mourut d'une méningite, à mon hôpital, en demandant pardon. Il avait un sentiment de la justice et ne pouvait croire que ces souffrances lui fussent infligées pour rien. Il se croyait coupable et châtié!

» Enfin voici l'histoire : hier, pendant ma consultation àl'hôpital, on me présente une femme qui sous son air pauvre et maladif gardait quelques vestiges de bonnes façons. Le médecin de quartier qui l'accompagnait m'expliqua que le mari, peintre décorateur, était mort tuberculeux, il y a un an, laissant sa veuve et une petite fille dans le plus complet dénuement. Atteinte d'un commencement de phtisie, incapable de gagner sa vie, la malheureuse se morphinait. Mais, depuis quelque temps, sa raison sombrait, elle avait des crises de nerfs et des visions, et devenait dangereuse. « Nous la soignerons ici », dis-je au docteur. Alors il me parla de l'enfant, s'informant s'il ne serait pas possible de la placer aussi dans mon hôpital. J'appelai un interne pour qu'il l'amenât : elle était

restée dans la salle d'attente. Une petite personne de cinq ans, mince et fluette parut, mais si grave et sérieuse et raisonnable que j'en fus ému. Elle avait les traits fins, et cet air d'expérience précoce et douloureuse que donne la misère. Je l'auscultai, et, lui trouvant la poitrine saine, je l'assis sur mes genoux pour regarder sa gorge. Elle s'abandonnait avec grâce et confiance, c'était une gentille créature.

)) — Il faudra la conduire aux Enfants Assistés, dis-je à l'interne.

)) Il me fit observer que ce ne serait pas prudent, qu'il s'y était déclaré des cas de petite vérole, et il demanda au médecin si une amie ne voudrait pas recueillir l'enfant ; on obtiendrait peut-être un petit secours. Mais il paraît que ces pauvres femmes ne pouvaient compter sur personne, et c'était la concierge et des voisins très indigents qui depuis longtemps les soutenaient.

» La petite fille, toujours posée sur mes genoux, attentive, anxieuse, promenait ses grands yeux de l'un à l'autre, tandis que son humble sort se discutait. Et je sentais contre moi les battements de son coeur. Tout à coup, elle leva la tête, et, me saisissant le cou de ses deux menottes, elle me dit tout bas :

» — Monsieur, prenez-moi chez vous : je travaillerai, je sais balayer et coudre et faire les commissions chez madame la concierge.

» — Rondot, dis-je à l'interne, voici une jeune demoiselle que je prends à mon service pour balayer et coudre : vous allez l'envoyer avec une de nos infir-

mières chez moi, à Villeneuve-Saint-Georges. Je vais remettre un mot pour monsieur et madame Sorbier, qui gardent la maison.

)> Voilà, ajouta Lenoël, comment j'ai une petite fille. Ce n'est du res e pas le premier enfant que j'ai hospitalisé. Et je n'ai pas toujours eu à me louer de mes pensionnaires. Un petit coxalgique s'introduisait chez le voisin pour voler des fruits, un autre cachait du vin pour le faire boire à sa mère qui était ivrognesse. Mais celle-ci m'a séduit irrésistiblement.

» Un de ces dimanches, je vous emmènerai là-bas, et je vous présenterai mademoiselle Annette : c'est ainsi qu'elle s'appelle.

Lenoël consacra le reste de la séance aux cheveux. Maintenant la coiffure de Louise le ravissait.

— Le mouvement de ces coques roulées sur le devant, dit-il, va faire tout le style de ce petit buste qui n'en a guère d'ailleurs.

Vers midi et demi, on annonça que M. Louis Robert venait d'arriver.

— C'est mon meilleur élève, dit Lenoël, un garçon que j'aime infiniment... Vous déplairait-il qu'il déjeunât avec nous?

Elle assura que non, et ils descendirent tous deux. Louis Robert était de taille médiocre; sa tête un peu forte était attachée à de larges épaules. Il avait le teint olivâtre, des traits énergiques, et des yeux sombres et ardents où résidait tout le charme de son visage. Ses cheveux étaient taillés en brosse et sa barbe courte.

— Louise, dit le professeur, je vous présente Louis Robert, mon élève et mon ami. C'est un méridional froid ; il paraît que ce sont les plus violents à l'occasion.

Louis Robert s'inclina :

— Mon cher maître, le Midi a ses troubadours et ses félibres, il eut aussi ses Albigeois, et les oranges y croissent à côté des figues de Barbarie.

— Mon cher enfant, dit Lenoël, j'ai terriblement besoin que vous me veniez en aide. Voyez tous ces livres entassés sur les tables depuis mon retour : je n'ai pas même eu le temps de les ouvrir. Je vous prierai d'y jeter un coup d'oeil et de m'indiquer par un mot le sens et la valeur de chacun d'eux. Pour les moins importants, veuillez répondre vous-même, en mon nom. Je souffre de manquer aux égards qu'on se doit entre confrères, mais comment faire, comment suffire à tout?

Tandis qu'ils parcouraient ensemble les titres de ces in-octavo, ces pages aux caractères fins et serrés, aux marges envahies de notes, Louise pensait au jour où, le cœur battant, elle était venue déjà dans ce cabinet, dont la solennité l'avait d'abord glacée. Puis elle se rappelait l'apaisement qui était entré en elle dès qu'elle eut aperçu le docteur. Sur le bureau, près de l'encrier, elle retrouvait un petit faune dansant, dont machinalement elle avait alors regardé le pied soulevé, tandis que Félicité expliquait le motif de leur visite.

Lorsque le déjeuner fut servi, Lenoël offrit le bras à la jeune fille pour la conduire à table.

La salle à manger, située au rez-de-chaussée de l'hôtel, prenait vue sur un petit jardin où quelques platanes se paraient encore de feuilles dorées par l'automne. Elle était tendue de tapisseries flamandes, des scènes de chasse d'après Van Orley, et le soleil, de ses rayons déjà inclinés, noyait dans la même lumière le paysage vrai et celui de haute lisse, semblant les fondre tous deux.

On s'assit, et Lenoël dit à Louise et à Robert :

— Excusez-moi de vous offrir un vrai déjeuner de malade, un déjeuner blanc. Vous voyez en moi une victime de la perfidie des sauces, de la noirceur des truffes. Ces dîners en ville sont des pièges, et l'on n'échappe à l'un que pour succomber à l'autre. Hier au soi)1 cependant, je me suis dérobé au dernier moment quand j'ai su qu'il y aurait une séance d'hypnotisme chez madame de Serre». Rien ne me paraît plus ennuyeux que ces spectacles, et je refuse d'y assister depuis celui qui eut lieu, l'an dernier, à l'Académie et dont je vous ai sans doute parlé, — dit-il, en se tournant vers Robert.

Robert ne se rappelait pas.

— Eh bien, voici... Un spécialiste, que vous devinerez facilement, avait désiré montrer à une de nos séances un sujet merveilleusement docile aux suggestions hypnotiques. C'était une petite fille qui portait un nom biblique que j'ai oublié. Elle n'avait au reste d'antique que le nom, et appartenait à ce type que sans aucune pensée malveillante je qualifierai de montmartrois.

» Lorsqu'elle parut avec le docteur X., un de mes confrères me dit à voix basse :

» — Ne trouvez-vous pas, que des deux, c'est lui qui a l'air hypnotisé ?

» L'expérience consistait à placer contre le dos du sujet de petites fioles, contenant divers liquides. Préalablement plongé dans le sommeil magnétique, il devait aussitôt entrer dans un état qui variait selon l'influence du liquide avec lequel il était mis en communication.

» Et ainsi la valériane amenait la tristesse, suggérait même l'idée de mort et de cimetière, suggérait même le geste de poser des fleurs sur une tombe. Le vin provoquait l'ivresse classique et tous ses accidents, contractions, hoquets, vomissements. Et l'alcool, si je ne me trompe, suscitait le délire erotique, avec déclarations passionnées, et mimique : il fallait généralement interrompre cette scène.

» Tel était le programme. Mais aucune des expériences ne donna le résultat promis, et l'échec même fut si lamentable que chacun, pris de pitié, essaya de consoler le malheureux opérateur, de lui fournir des excuses.

» Quant à celle qui avait si complètement failli à ce qu'on en espérait, son attitude fut au moins singulière. Manifestement éveillée, son dépit et sa colère luisaient entre ses cils. Enfin, n'y tenant plus et feignant toujours de dormir, elle dit à haute voix :

» — On est ici trente-cinq, mais c'est moi la moins bête.

» La séance finit sur cette observation. Le docteur éveilla son sujet qui fit le simulacre de sortir de léthargie. Ils montèrent tous deux en fiacre, elle avec son air de gamine vicieuse, lui, déférent, aux petits soins, ayant au moins trois fois son âge à elle.

— Dans un hôpital, dit Robert, j'ai été témoin de la prétendue transmission des maladies, au moyen d'une couronne de métal transportée du front du malade sur celui du sujet hypnotisé. Et cette expérience, dont la puérilité ne peut faire doute pour personne, arrivait à soulager un certain nombre de patients... Ne pensez-vous pas, mon cher maître, que cette suggestion dont on fait un ridicule abus pourrait agir efficacement sur des gens nerveux, et dont la sensibilité est à la merci de leur imagination? Elle remplacerait Lourdes et la thaumaturgie chrétienne.

— L'idée la plus originale, je l'ai entendu émettre à un philosophe, dit le professeur. Il voudrait que la suggestion servît à résoudre le problème du bonheur universel. En persuadant à chacun, grâce au sommei I magnétique, qu'il jouit de toutes les délices que peut donner la vie, on peuplerait la terre de somnambules extasiés.

Le déjeuner achevé, on remonta à l'atelier.

— Mon cher ami, fit Lenoël s'adressant à Robert, vous allez me dire franchement votre avis sur un petit buste que je suis en train d'achever d'après mademoiselle Kérouall.

Robert examina la cire, puis fixa les yeux sur Louise.

« Voilà la première fois, songea-t-elle, qu'il me regarde. »

— C'est une fort jolie chose, observa-t-il, peut-être pas assez simple : elle date évidemment d'après Jésus-Christ, et le modèle fait penser à ces œuvres antérieures dont vous avez réuni ici de si belles reproductions.... Mais notez, mon cher maître, que je suis un ignorant et un sauvage, et que mon jugement est méprisable. Je ne connais rien, j'ai parcouru l'Italie en moins d'une quinzaine et je ne suis pas allé en Grèce, où j'espère bien me rendre un jour.

Dans la fumée des cigares, leurs propos s'échangeaient, tantôt vifs, riches d'espoir, tantôt mélancoliques, propos de sages et aussi de rêveurs, où se reflétaient la vie et ses jeux et ses efforts et sa finale impuissance.

Louise s'en alla. A la porte, en lui baisant la main, Lenoël lui dit :

— Comment trouvez-vous mon ami Robert?

— Je ne sais, fit-elle. Quand vous êtes là, je ne vois personne.

Vers midi moins un quart, Louise et Lenoël débouchèrent à l'angle de la rue de la Paix et remontèrent l'avenue de l'Opéra pour aller choisir la gaze destinée à cette statuette qu'il teinterait légèrement à la façon des terres cuites antiques. Tandis que tous deux marchaient côte à côte, il salua, en même temps que les croisait le coupé sombre et bien attelé de madame Alice Cointel, qui avançait la tête tout à fait hors de la voiture pour les suivre des yeux. Ils ne se dirent rien, mais Louise sentit au cœur une petite morsure. Dans la boutique, elle resta distraite, regardant à peine les étoffes. Sa gaieté ne revint qu'à la fin du déjeuner, auquel il l'invita dans un restaurant voisin.

Le surlendemain de cette rencontre, madame Cointel entra dans le magasin de la rue de la Paix, où on ne l'avait pas aperçue encore de la saison.

Cette artiste, que quelque talent et une réelle distinction avaient mise en vue, était une personne raisonnable. Elle n'exigeait pas que Lenoël lui fût fidèle ; elle le trouvait décoratif et tenait à le garder. Les liaisons du docteur avec des femmes du monde, loin de la choquer, lui étaient une concurrence et un

voisinage piquants et honorables. Mais cette fille de modes dont il n'avait pas soufflé mot, qu'il affichait publiquement, et à laquelle il se consacrait sans doute puisqu'on ne le voyait plus, c'était trop fort et inadmissible.

Et madame Cointel était venue pour écraser de son mépris cette rivale indigne.

Quoique l'élégante comédienne ne se donnât que trente-deux ans, le Vapereau lui accordait un peu plus, mais on n'a pas toujours sous la main ce livre indiscret. Elle était mince et fine, trop maigre, disaient ses ennemies, d'allure assez noble avec de très beaux yeux, le nez aquilin et la bouche hautaine. Dans le répertoire, elle montrait des qualités de style et de diction qui, dans les rôles modernes, tournaient parfois à la sécheresse. Elle passait pour avoir de l'esprit, de la culture, des goûts délicats. Elle était bibliophile et avait exposé, dans la Section du livre, une collection de petits almanachs anciens qui furent remarqués et admirés à l'Exposition universelle..

Elle entra lentement dans les salons, faisant onduler les plis de sa robe de velours que garnissaient de riches fourrures, et, levant sa face-à-main ornée d'un chiffre de diamants, elle promena un regard circulaire. Puis, ayant découvert celle que cherchait sa colère, elle laissa tomber sur elle des yeux que le dédain semblait clore à demi pour que mieux en jaillît l'impertinence. C'était joué en perfection. Alors, désignant Louise :

— Quel est le coiffeur, dit-elle, qui veut lancer cette

ridicule coiffure chinoise? Ces coques de cheveux sont bonnes pour bals publics.

Elle examina ensuite quelques chapeaux, montra de la mauvaise humeur et disparut, telle une déesse.

Louise avait supporté cette attaque avec courage, mais les choses ne devaient pas s'arrêter là.

Madame Cointel ne fut pas discrète. Elle espérait réduire et reprendre son amant en l'intimidant. Comme une mèche longuement déroulée, la nouvelle se propagea, glissa de salon en boudoir, causant çà et là de petites explosions. Et bientôt elle fut avérée, officielle. On s'abordait en se disant :

— 'nous savez, Lenoël, notre Lenoël, est avec une petite fille de modes. Quelle horreur, quelle pitié !... Une rien du tout, que sa tante avait vendue à un spéculateur, mort ensuite dans de mauvaises affaires.

Par-dessus l'objet de leur réprobation, de leur dégoût, le monde des théâtres et la belle société se tendaient la main, acceptant chacun sa part de l'outrage.

Et les dames pensaient :

— Combien nous avons tort de faire crédit aux hommes, de leur attribuer des sentiments élevés, et de les admettre aux joies rares et supérieures de l'adultère, alors que c'est la bassesse qui finalement les attire et les retient !

La petite madame de Sorget vint errer dans le magasin, avec son air de colombe blessée, prête à demander à Louise comment elle faisait pour garder cet inconstant.

Mais le grand assaut fut livré par madame de Couza, qui justement avait Louise pour vendeuse. Cette dame, d'origine sud-américaine, de nature fantasque, l'avait toujours traitée avec une bonne grâce familière. C'était une personne vaine et un peu sotte et qui, s'attribuant quelque génie poétique, avait écrit un volume de vers, Brises des Tropiques, que des journalistes mondains, touchés par l'ardeur de ses sollicitations et aussi par la beauté de ses hanches et de ses épaules, louaient dans les feuilles.

Depuis quelque temps déjà, cette dame poursuivait de ses avances le beau Lenoël. Lui se dérobait avec tant de courtoisie qu'une femme dépourvue de finesse pouvait s'y tromper. Elle insistait, écrivait. Il faisait des réponses qui étaient des défaites, mais en fuyant il jetait des fleurs. Elle n'y comprenait rien. Enfin elle aussi sut le détail de la scandaleuse liaison.

Comment ! cette petite misérable osait venir fourrager dans ses plates-bandes, à elle!... Suffoquée, elle n'attendit même pas que sa voiture fût attelée, et bondit rue de la Paix.

— Mes chapeaux ! cria-t-elle dès qu'elle vit Louise, on ne me les livre pas, c'est insupportable.

Elle courait à travers les salons, renversant d'impatience les champignons avec leurs coiffures traînant derrière elle, comme les trophées de sa fureur, des tulles, des fleurs, des plumes.

Les chapeaux parurent; on les essaya, un à un.

— Ils sont affreux, dit madame de Couza. Je n'avais pas choisi des horreurs pareilles. On se moque de

moi. Au reste il s'agit bien de mes commandes ! Il est probable que vous avez mieux à faire, mademoiselle, que de vous occuper de vos clientes.

Et, parlant ainsi, elle trépignait. Louise se défendait avec douceur.

Madame Block, qui de loin observait la scène, vint au secours de son employée.

— Si les chapeaux vous déplaisent, dit-elle, vous n'avez, madame, qu'à en commander d'autres, ou à n'en pas commander du tout. Nous avons l'habitude de servir les clientes consciencieusement, et de ne jamais insister si elles préfèrent s'adresser ailleurs.

Devant la hauteur froide de la modiste, madame de Couza se retira, disant qu'elle était pressée, qu'elle reviendrait.

Peu à peu les choses se calmèrent, mais un ferment persista. Louise n'était plus le joli bibelot, l'ornement de la maison Block, que l'on considérait avec une sympathique curiosité. Elle était devenue une rivale, un danger, et des hostilités et de sourdes haines maintenant sommeillaient dans des coins, prêtes à surgir contre elle.

De tout cela elle ne dit pas un mot à son ami, préférant qu'il ne sût rien de ces scènes ridicules, et dont tout le monde sortait humilié.

Lenoël avait commencé à modeler la statuette et ce travail le ravissait. De la dimension des plus grands Myrrhina, elle portait sur une tunique rose un péplum bleu pâle dont les plis flottants étaient savamment drapés. Il pensait aussi teinter les cheveux

et, très légèrement, le visage. Dans la main elle tenait un sistre comme les danseuses sacrées des Bacchanales.

Un dimanche matin, tandis qu'elle posait, il ramarqua :

— Voilà deux fois que j'invite Robert à déjeuner et qu'il refuse : je le soupçonne d'être amoureux de vous, et de vous éviter.

— Quelle idée! fit Louise, il ne me regarde et ne me parle jamais.

— Cela ne prouve rien, et même prouverait plutôt ce que je dis. Vous savez, ajouta-t-il, que c'est un garçon d'un rare mérite. Je lui vois le plus bel avenir. Et j'estime son caractère à l'égal de son intelligence. Il est d'humble origine : son père était vétérinaire, sa mère reste une paysanne. Il se rend auprès d'elle chaque année. Et, tel qu'il est, je ne souhaiterais pas à la personne que j'aimerais le mieux un mari plus digne et plus charmant.

Il se tut, puis, un peu mélancolique :

— Louise, c'est celui-là qu'il vous aurait fallu ! Elle feignit de ne pas entendre et dit :

— J'ai mal à la tête... Si nous allions nous promener ?...

— Il est onze heures, — observa-t-il, levant les yeux vers le cartel, — et nous pourrons attraper le train de midi quarante pour Villeneuve... Voulez-vous ?

Dès la petite station, ils virent, parmi les arbres que l'automne avait à moitié dépouillés, les maisonnettes blanches briller sous le clair soleil.

Ils traversèrent le village, suivirent une route entre des murs de jardins. Au-dessus d'eux, sur les collines, les futaies montraient leur chevelure rousse, et tout le paysage, limpide et décoloré, ressemblait à quelque tapisserie très vieille et fanée.

Puis le chemin devint rapide, longea un grand pré. A droite, des bouquets de hêtres et de chênes dressaient leurs délicates ramures sur le ciel nacré.

— C'est là! dit-il, indiquant une grille Louis XY1 en fer forgé.

Une allée de platanes y aboutissait. Elle était toute jonchée de feuilles d'or; et les branches, garnies encore, formaient des berceaux, — tout un bois, irréel transpercé d'or. Un pavillon à l'entrée servait de logis à monsieur et madame Sorbier.

M. Sorbier se présenta, une bêche à la main. Ils pénétrèrent dans l'allée; sous les jupes de Louise les feuilles bruirent. L'habitation n'avait qu'un étage, — un rez-de-chaussée élevé auquel on accédait par un double perron. De chaque côté la porte s'ornait d'une colonne engagée, à chapiteau ionique, et autour du faîte régnaient des balustrades que décoraient, sur la façade, quatre pots à feu.

Sorbier ouvrit, offrit de faire une flambée. Si on avait pu, on aurait mis des fleurs : il y avait encore de beaux i hrysanthèmes.

Le vestibule, dallé de marbre blanc et noir, était en rotonde. Il donnait, d'une part, sur le salon; de l'autre, sur une salle à manger.

'Et ce qui faisait le charme de cette demeure,

c'est qu'elle avait gardé sa figure d'autrefois. Ses lambris, ses portes, ses cheminées, tout était du temps.

Sur les trumeaux étaient peintes des bergères qui, pâlies et fardées, souriaient encore à leurs bergers.

— Je pense, fit Louise, que vous vous êtes plu à m'étonner; vous m'annonciez une maisonnette et vous me conduisez dans un château.

— Venez au jardin; dit-il, nous rentrerons ensuite boire une tasse de thé.

L'allée de platanes longeait l'habitation, menait à une terrasse d'où la vue plongeait dans le pays. Deux statuettes rustiques et moussues en occupaient les angles. Un grand apaisement montait de ces campagnes sans vie, et leurs nuances mourantes avaient une infinie douceur. Ils s'arrêtèrent ; des feuilles d'or pleuvaient sur eux, lentement les couvraient comme si la nature sournoisement eût voulu les envelopper, les mêler au sommeil répandu sur les choses.

— Passons à la loge, dit Lenoël ; nous y trouverons sans doute Annette.

Ils ouvrirent : une petite fille toute blonde et fine, assise près de la fenêtre, tenait de ses mains menues une broderie et tirait son aiguille d'un tel soin et d'un si grand zèle que sa figure enfantine en prenait une gravité émouvante. A côté d'elle, un petit chat était posé sur son derrière.

— Annette, c'est le docteur Lenoël ! fit vivement , madame Sorbier qui préparait le thé.

Annette sauta de sa chaise, cachant son ouvrage : une surprise qu'elle lui destinait, des pantoufles. Et, rougissante, elle vint le saluer.

— Voilà huit jours, dit madame Sorbier, que cette petite demoiselle s'applique à écrire à monsieur. Mais aucune des lettres qu'elle avait commencées ne lui a paru assez belle. Du reste, les voici.

Et elle présenta une demi-douzaine de projets qui tous débutaient par ces mots : « Mon cher Bienfaiteur. » Des accidents divers, et d'inégale importance, avaient successivement interrompu ces lettres au cours de leur composition.

— Il y a de grands écrivains, dit Lenoël, dont les œuvres connurent non moins de tâtonnements. Mais je suis touché, Annette, que tu penses à moi. Ne te tourmente pas. Mets seulement : « Je suis contente. » Pouvoir signer son nom n'est déjà pas méprisable ? Beaucoup de rois de France en eussent été incapables.

Au salon, un feu clair jetait ses lueurs sur les boiseries grises, le thé était servi sur un guéridon.

— J'éprouve je ne sais quoi de singulier, et d'un peu triste, dit Louise. On dirait que ceux qui vécurent ici sont tout proches, tant leur âme et leur empreinte y restent encore. On les verrait entrer sans trop d'effroi. Une dame poudrée et en paniers viendrait faire la révérence à un seigneur en habit brodé... C'est drôle, quand nous évoquons les morts, nous ne leur prêtons jamais que des attitudes cérémonieuses et frivoles.

— Et c'est bien heureux, fit Lenoël, la réalité ne se pourrait supporter. Le temps met autour des objets une buée qui les adoucit. Si on les distinguait exactement, ils seraient intolérables.

— Mais dites-moi, insista Louise, pourquoi venezvous si rarement ici. Cet endroit est bien joli.

— J'y viens au printemps, pour un jour ou deux. Mais Paris est trop voisin : je suis relancé, harcelé. Pour jouir de quelque repos, il faut que j'aille le chercher au loin.

— Et jamais vous n'avez passé ici plus de deux ou trois jours de suite ?

— Si, autrefois, il y a longtemps, j'y ai vécu près de six mois. J'avais loué la maison, que j'ai achetée ensuite... C'est une époque de ma vie où je fuyais tout... Depuis, le temps a répandu sa buée; je n'aime pas à la dissiper.

Louise se tut, sentant qu'elle avait heurté un seuil qu'il ne fallait pas franchir; mais autour d'elle, dans le soir qui descendait, les hantises et les ombres se levaient de plus en plus. Et parmi les apparitions légères du siècle passé elle en crut discerner une autre, aussi inconnue, mais moins ancienne et qui l'effraya.

Quand ils partirent, devant la grille, Annette les attendait. Un bouquet de chrysanthèmes entre ses petits bras.

— C'est pour la dame, dit-elle.

Sur la route, où les arbres maintenant formaient des masses sombres, Louise s'en alla avec son ami Et, un frisson au cœur, elle se demanda si dans la vieille maison, sous le feuillage d'or des platanes, les fantômes, tous les fantômes avaient repris leur long sommeil.

Louise rentrait de chez Éliane, où l'on avait fêté l'année nouvelle.

Poncelet était bucolique et champêtre, un berger de Théocrite voisinait dans son âme avec un commis de magasin. 11 aimait les repas sur l'herbe, les bosquets et les charmilles, et il avait tenté, en ce soir d'hiver, de transformer son atelier en bocage. Il n'y manquait, disait-il, que les petits oiseaux. Les murs et le plafond étaient tapissés de branchages de sapins, de feuilles de lauriers, et des guirlandes suspendues au-dessus de la table se rattachaient à un mai ou brillaient les baies rouges du houx.

Et, parmi toutes ces verdures, on avait mangé une dinde aux truffes, et chanté des couplets bachiques dont le refrain était entonné en chœur. Après, on s'était mis à danser. Un piano avait été loué pour la circonstance.

Alors que la gaieté battait son plein, Louise s'esquiva : elle voulait éviter le tapage d'un départ tardif et tumultueux dans la rue en fête, et les empressements et les galanteries et les lazzi de goût « artiste ».

En arrivant dans son petit salon, elle trouva Félicité qui, rentrée depuis peu d'instants, elle aussi, se tenait, une lampe à la main, devant un tableau posé sur le divan.

— Vois ce qu'il t'a envoyé, dit-elle entendant venir sa nièce, — c'est délicieux !

Un mot accompagnait l'envoi. Louise le lut d'abord :

« Ma belle Louise, voici vos étrennes. Ce pastel est de Roslin. J'espère qu'il vous plaira. Cette dame m'a semblé jolie, mais aucune ne l'est autant que celle qui paraît dans votre miroir.

» Votre vieil ami,

)) JACQUES LENOEL. »

Le pastel, qui était encore dans son cadre ancien, figurait une femme, grande dame ou comédienne, poudrée, coiffée de plumes et de perles, et habillée d'une robe à l'antique.

— Je l'ai montré à monsieur Toussard, ajouta Félicité, lorsqu'il est venu me chercher; il a dit que c'est une très belle chose et d'un considérable prix.

Dans le silence de la nuit, la pendule sonna trois heures. L'année nouvelle n'avait que trois heures encore, mais le mystère qu'elle contenait lui faisait une ombre démesurée.

— Mignonne, dit Félicité en l'embrassant, je te la souhaite bonne et heureuse.

De tant de vœux formulés en cette nuit, où la conciliation grégorienne du calendrier et du cours des astres crée une date auguste et sidérale, combien retomberaient à terre, seraient foulés, emportés, pareils à ces confetti joyeusement lancés, puis balayés avec la boue à l'aube du mercredi des cendres !

Le 1er janvier, dès le matin Louise alla remercier son ami. Elle le gronderait en même temps de lui avoir fait un aussi somptueux cadeau.

Mais elle le gronda doucement, car il l'avait prise par son faible : Louise adorait la peinture et la décoration. Ce goût lui venait de Toussard, lequel était grand connaisseur; c'était, d'ailleurs, le seul goût luxueux qu'elle eût. Pour tout le reste, elle conservait sa simplicité, se jugeant toujours assez élégante et parée. Sauf le collier de perles qu'elle avait conservé en souvenir du mort, elle s'était défait de tous ses bijoux qu'elle n'avait jamais portée

Elle subvenait entièrement aux besoins de sa famille. Son père, quoique jeune encore, atteint de douleurs, souffrant de fièvre, ne travaillait quasi plus. Et, comme la maisonnette du bord de l'eau se lézardait, rongée par l'humidité de la rivière toute proche, elle voulut la faire réparer et agrandir.

Ce qui la troublait, ce n'était pas le désir d'être riche, enviée; c'était la pensée qu'elle était si jeune, tellement plus jeune que son ami!

Pour se rassurer, elle faisait des calculs, se disant qu'il pourrait la garder bien des années encore, peutêtre dix, et même davantage... Et alors elle aussi serait vieille : elle aurait plus de trente ans î

La statuette de cire venait d'être achevée. De fines arabesques couraient le long du péplum et de la tunique, et une légère patine dont elle avait été recouverte la faisait remonter jusque dans un lointain passé. Quand elle fut placée dans une vitrine Lenoël dit :

— Celle-ci est pour moi seul, elle restera mon chefd'œuvre inconnu.

Il avait cessé d'attirer Louise le dimanche matin, depuis que Robert avait avoué qu'il lui était pénible de se rencontrer avec elle. Mais quelquefois il invitait la jeune fille à venir le soir, pendant qu'il travaillait. Dans le grand cabinet silencieux, elle s'asseyait tout près de lui, et, de temps en temps, il glissait les doigts dans ses fins cheveux d'or. Il l'appelait « son tournesol », parce que, disait-il, elle jetait la clarté autour d'elle comme ces hautes fleurs dont ils avaient admiré l'éclat, durant cette promenade faite là-bas, en Allemagne, et qui avait peut-être décidé de leur sort.

Le professeur Lenoël se répandit moins, durant cet hiver. Il avait entrepris un important ouvrage sur les rapports des centres nerveux avec la périphérie, et il résistait un peu plus aux sollicitations dont il était l'objet. D'ailleurs elles se faisaient moins pressantes. Le monde le boudait d'avoir fait un choix qui offensait sa pudeur et sa délicatesse, et qui semblait être un affront à la grâce méprisée, de ses femmes, à lui. Tous ses paravents, tous ses écrans, tous ses voiles, il les offrait complaisamment, mais il ne fallait pas sortir de son domaine. Et la grosse madame de Jourde, qui, tenant bureau d'esprit, avait, au cours de sa longue carrière pardonné bien des choses, disait :

— Il est cynique, c'est ce que nous ne pardonnons pas... En aimant dans son milieu, il faisait une chose convenable, élégante, et du moins ne poursuivait pas la satisfaction d'un instinct grossier.

Et les propos de madame de Jourde, dont le menton copieux s'allongeait en rabat sur son corsage, étaient solennels comme des arrêts.

Cependant tous ces cœurs ulcérés étaient disposés à la clémence, et n'auraient exigé qu'une bien courte pénitence. Mais le coupable ne faisait pas mine de se repentir.

Quant à la complice, à cette petite dévergondée, elle ne perdrait pas pour attendre. Déjà plusieurs clientes avaient pris à part madame Block pour s'étonner qu'elle tolérât l'inconduite d'une de ses vendeuses.

La modiste avait répondu avec tranquillité qu'elle ne s'occupait pas de ces détails, pourvu que l'on eût des façons correctes et que l'on ne se singularisât en rien.

Parfois le docteur Lenoël était forcé de s'absenter : de province »'t de l'étranger on l'appelait en consultation. Alors Louise recevait de lui des lettres brèves, marquant une affection qui semblait croître sans cesse.

Vers le mois d'avril, il alla en Angleterre, et, à son retour, un mot lui apprit qu'elle était souffrante. Il se rendit aussitôt chez elle. C'était la première fois qu'il y venait. Sa petite chambre claire, tendue de cretonne à fleurs, avait un air vieillot. Dans son lit, une longue natte blonde lui coulant sur le dos, Louise avait l'air d'une enfant.

— Qu'y a-t-il, ma petite fille ? dit-il en lui prenant les deux mains, qu'il baisa.

Toute à la joie de le revoir, elle répondit que ce n'était rien, un mal de gorge sans gravité, mais le médecin conseillait des soins et de la prudence, de peur d'une angine.

Il s'assit près d'elle :

— Que vous êtes jeune, ma pauvre enfant ! on vous donnerait tout juste quinze ans.

Alors, lui aussi, il la plaignait d'être si jeune ! Puis il ajouta :

— J'ai laissé dans ma voiture un cadeau que je vous rapporte : voulez- vous le faire chercher?

Quand Rosalie revint avec un panier, un court jappement s'en échappa, et Lenoël, ayant écarté le foulard qui le couvrait, saisit entre ses doigts une boule de soie floconneuse couleur chamois doré.

— C'est une petite chienne, dit-il, elle est delà race des griffons d'Ecosse et s'appelle Fairy.

Et il la posa sur le lit.

Fairy se déroula, s'agita, montrant sa tête, ses quatre pattes, et dressant une mignonne queue. Ses longs poils fins pendaient autour d'elle comme une frange, la coiffaient drôlement de leurs touffes, lui cachant à demi les yeux. Et ces yeux, qui luisaient à travers les mèches ébouriffées, étaient brun foncé, très grands et étrangement pathétiques. Ils jetaient sur le monde un profond regard où se peignait la mélancolie d'une âme pensive. Et, cambrée sur ses jarrets, le col levé, le museau frémissant, la petite bête poussa un aboiement éperdu et sonore qui, parti du fond de

sa gorge, devait retentir peut-être jusqu'en cette Ecosse d'où elle était issue...

Par les beaux jours revenus, Louise et Jacques Lenoël retournèrent souvent à Villeneuve. Plusieurs fois ils s'y attardèrent du samedi au lundi. D'épais feuillages maintenant assombrissaient les allées, et, sur les églantiers d'innombrables roses chantaient la gloire de l'été. Les fantômes aussi semblaient enfuis, disparus dans la lumière.

Un soir, ils étaient restés longtemps sur cette terrasso du jardin que décoraient deux statues champêtres et moussues. Elle s'était sentie comme mêlée aux lueurs de la nuit, aux parfums de la terre, à l'air qui flottait. Les cigales chantaient. Une étoile vacilla, raya l'azur, puis coula dans l'abîme du ciel.

— On assure, dit Lenoël, que les vœux formés tandis qu'une étoile file se réalisent. Que désires-tu, ma bien-aimée ?

— L'impossible, fit-elle : je voudrais que le temps s'arrêtât.

D'autres étoiles, des pluies d'étoiles chancelèrent, à leur tour allèrent comme de vains souhaits, se perdre dans l'infini...

Lorsque vint juillet et l'approche des vacances qui, cette année, les forçaient à se quitter pour de longues semaines, Louise en éprouva un chagrin cruel. D'âme inquiète et constante, elle avait trouvé en lui l'abri sûr et précieux, l'amitié protectrice où se glissait le goût subtil et aigu qu'il avait d'elle. De son temps, de lui-même, il donnait tout ce qu'il pouvait ;

mais tant de devoirs le sollicitaient ! Cet homme, qui passait pour adonné au plaisir, était écrasé de besogne et ne se dérobait jamais.

Chargé d'une mission en Egypte et en Asie Mineure, il partirait bientôt et ce voyage, quasi officiel, dont les journaux noteraient les étapes, les séparait forcément.

Louise s'attristait aussi de la santé de son père, de plus en plus atteinte. Lui, si beau, si fort jadis, s'était voûté, s'aidait d'une canne dans sa marche devenue incertaine comme celle d'un vieillard.

Une saison aux eaux de Dax lui était conseillée : elle s'offrit à l'y accompagner.

Au mois d'août, désolée et confiante, sûre de lui, elle dit adieu à son ami. La légende du volage Lenoël la faisait maintenant sourire, mais ne plus le voir était déjà un chagrin assez cuisant.

Elle s'en alla, à son tour pour rejoindre les siens, sa petite chienne Fairy serrée contre elle. Toutes deux avaient lié ensemble une grande amitié. Louise était douce, Fairy était violente et passionnée : elles s'entendaient à merveille.

Quand Louise était songeuse et distraite, Fairy, furieusement, bondissait jusque dans ses bras en poussant des aboiements qui étaient sans doute des mots d'amour et de colère. Fairy, avec ses yeux graves et sa coiffure ébouriffée, figurait à la fois, la sagesse et la frivolité humaines. Et, quand le train partit, les emporta toutes deux, Louise, sentant contre elle le petit cœur palpitant, enfouit son visage dans les

longs poils soyeux et y mit toutes ses larmes. Alors l'humble bête, comme pénétrée de cette douleur, agita ses membres menus et lécha avec ardeur les mains qui la tenaient. Dans sa tête minime, ridicule et délicieuse, l'idée de la souffrance et de la sympathie avait jailli.

Louise passa six semaines à Dax avec son père. Quand elle le ramena à Port-Saint-Pierre, il avait un air de santé et de vigueur dont toute la famille se réjouit. Et, laissant tout le monde heureux, elle rentra à Paris vers la mi-septembre.

Jacques Lenoël ne revint qu'en octobre.

Ils eurent en se retrouvant une joie profonde et très simple. Cette petite fille n'était plus seulement le rare et délicat plaisir des sens, c'était une âme charmante et fine, reposante et fraîche comme un jardin. Et vraiment auprès d'elle il ne songeait à nulle autre.

Peu à peu ils avaient pris ensemble des habitudes s'en allaient discrètement au théâtre ou chez les marchands d'antiquités.

Félicité s'émerveillait de cette fidélité et disait à Louise :

— Tu peux être fière d'avoir fixé cet inconstant.

Et madame Block regardait sa vendeuse avec admiration et envie.

Or il advint que dans le tumulte d'un après-midi de décembre, alors que l'encombrement est tel que les voitures ont peine à se ranger le long des trottoirs, on vit entrer au magasin de modes Mrs. Bartlett, cette Américaine dont la beauté avait fait sensation lors de son arrivée à Paris. Grande, éclatante, la chevelure teinte au henné, les yeux sombres et pleins de feu, on eût dit que cette créature de luxe s'avançait dans le poudroiement de sa richesse. Sa toilette somptueuse, sobre cependant et de haut goût, révélait dans ses moindres détails l'art consommé et follement coûteux de la rue de la Paix. Mais, sous le ruissellement de ses perles, et l'éblouissement de ses pierreries, sous la perfection savante de son ajustement Mrs. Bartlett gardait la brusquerie, les mouvements saccadés, la voix rauque et cuivrée d'un cow-boy du Far West.

Avec elle était venu Tullio Silveira, le peintre attitré des beautés professionnelles. Il l'accompagnait afin de présider à la composition du chapeau dont elle serait coiffée dans le portrait qu'il faisait pour le prochain Salon.

Silveira, dont la vogue était alors à son comble, se disait Vénitien, quoiqu'il fût originaire de ce pays dalmate, jadis tributaire de la Sérénissime République, et dans lequel tant de races se sont croisées. C'était d'ailleurs à Venise qu'il avait reçu ses premières impressions d'art.

Lorsqu'il vint à Paris, il lui restait presque tout à apprendre; son dessin était incertain et chiqué, sa facture désordonnée. Mais il rapportait de précieuses formules, d'ingénieux artifices, l'or du Titien, les nacres irisées du Véronèse et, jusqu'aux éclairs, qu'allumait parmi les satins le prestigieux Tiepolo.

Sans nature, sans tempérament, Silveira, avec une adresse de singe, avait su s'approprier la nature des autres. Grâce à son habileté, à son intelligence déliée, abondante en ressources, à son âme astucieuse, il réussit rapidement dans le portrait. Chaque modèle était pour lui un sujet d'analyse et de subtile psychologie. De la beauté, de la vanité, des défauts il savait faire une synthèse où la ressemblance devenait une flatterie.

Il passait aussi pour aimable et était fort recherché. Élégant, mince, le teint bistré, il avait une souplesse extrême, une voix caressante, et chacun de ses gestes devenait un hommage, une déclaration. Son œil, étroit, luisant, ne se posait jamais directement, fuyait toujours dans une sorte de trouble inquiet. Même quand il peignait, c'était obliquement et comme furtivement qu'il regardait ses modèles. Sa grâce rappelait celle de l'arlequin de la comédie italienne, qui coule à travers le masque sa prunelle aiguë.

L'apparition de ces deux personnes en vue causa quelque émoi, fit refluer les groupes comme de petites vagues.

Mrs. Bartlett s'installa devant une glace et l'on alla chercher dans les ateliers les formes en mousseline qui

presque toutes portaient le nom de quelque cliente à la mode. Mais aucune ne convint à Silveira; il rêvait un de ces chapeaux immenses à bords plats, à longues plumes, tels qu'on en voit dans les tableaux de Gainsborough et de Reynolds. Il voulait présenter son modèle au milieu de quelque vieux parc aux arbres séculaires s' entr' ouvrant au fond sur le château seigneurial, afin de montrer cette dame, dont la fortune provenait du trust des bestiaux, dans le décor d'une pairesse d'Angleterre.

Tandis que vendeuses et ouvrières s'empressaient auprès de la cliente, taillant, ajustant la carcasse, Silveira rapidement faisait l'inspection des salons : ayant aperçu Louise, le peintre vivement replaça son monocle. Puis il fit quelques pas, s'approchant de la jeune fille qui était occupée auprès d'une dame.

— Oh! jolie, jolie, dit-il, la ligne du cou et la nuque, squisita !

Il parlait bas, comme à lui-même, et son accent italien et son allure de Mezzetin tempéraient par quelque chose de falot l'inconvenance de ses façons.

Louise ne se retourna pas.

Il s'éloigna, et s'arrêtant étudia la jeune fille d'ensemble.

— C'est Véronèse ! dit-il, signé Véronèse !

Devant la glace, Mrs. Bartlett, coiffée d'une armature d'étoffe avec des plumes épinglées pour qu'on pût juger de l'effet, s'impatientait.

— Eh bien, Silveira, dit -elle de sa voix impé-

rieuse, vous oubliez, je crois, pourquoi vous êtes venu.

Silveira accourut, zélé, onduleux, retoucha le bord du chapeau, fit ajouter encore des plumes. Puis tous deux se retirèrent. Mais une impression bizarre, une sorte de malaise, persista après leur départ. Ce qu'on venait de voir, c'était bien la mainmise du Nouveau Monde sur l'Ancien, l'écrasante richesse, jetant, comme pour l'asservir, ses chaînes d'or autour du vieux continent. Et cette dame hautaine et sauvage, et cet artiste complaisant et courbé, semblaient inquiétants comme une prophétie.

Au soir, Louise et Félicité, assises auprès du feu dans le salon de l'avenue de Villiers, causaient avec Toussard de cette visite de Silveira au magasin de modes.

— Ce Silveira, dit Toussard, est un personnage singulier : il est de la race des Casanova et des Cagliostro. Sa peinture, si brillante et même séduisante, ilonne toujours l'impression d'avoir été volée quelque part, de n'être pas à lui. D'ailleurs elle en subit le châtiment. En face d'un de ces portraits devant lesquels la foule se presse au Salon, je me dis toutes les fois : « Pourquoi n'est-ce pas un chef-d'œuvre ? » Et j'en découvre facilement la raison; la sincérité n'y est pas. Ce n'est pas lui qui a observé ces couleurs, ces lignes; c'est sa mémoire infaillible qui les a enregistrées. Il y a une moralité dans les arts qui tout de même se fait jour, mais le vulgaire y est pris. Quant à moi, la moindre blanchisseuse de notre bon Flandin me

touche davantage que les princesses de France et les duchesses anglaises de ce chiqueur. — On ne peut contester cependant sa prodigieuse virtuosité ni l'agrément véritable de ses portraits. Il les fait payer de vingt à quarante mille francs, selon la dimension, et, s'il vous proposait, Louise, de faire le vôtre pour rien, je vous conseillerais tout de même de ne pas refuser.

Ces paroles n'étaient pas vieilles d'une semaine lorsque la jeune fille reçut la lettre suivante :

«Mademoiselle, je viens vous adresser ma prière très humble. Je désirerais faire un petit schizzo de vous pour représenter Venise dans le plafond qui m'est commandé par le comte Lévi. Quand je vous ai vue, c'est comme si m'était apparue la triomphante figure au palais des Doges, et je voudrais vêtir vos épaules du manteau d'hermine de la Reine de l'Adriatico. En reconnaissance, je peindrai un portrait de vous, et vous l'offrirai.

» J'espère une favorable réponse et suis votre fervent admirateur,

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